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mercredi 10 octobre 2018

Où en est l'Allemagne après Chemnitz ? Réponses avec M. Pouydesseau





Mathieu Pouydesseau vit et travaille en Allemagne depuis 18 ans et espère obtenir prochainement la nationalité de ce pays. Il est diplômé de l'IEP de Bordeaux et en Histoire, et travaille dans l'informatique. Longtemps fédéraliste européen, il fut un temps au Conseil national du Parti socialiste français, et est actuellement engagé au SPD allemand. Il s'exprime donc ici en tant qu'observateur de l'Allemagne connaissant à la fois le tissu économique et les structures politiques du pays.

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En Allemagne, à Chemnitz puis dans la petite ville de Köthen, on a vu se produire plusieurs manifestations d’extrême-droite suite au meurtre d'un jeune homme imputé à des migrants. Que se passe-t-il outre-Rhin? La situation peut-être devenir hors de contrôle ?

Il faut se rappeler que lorsqu'on a redonné sa souveraineté à l'Allemagne après la guerre, on l'a fait avec beaucoup de précautions. Tant en RFA qu’en RDA on écrivit dans la Constitution l’obligation de combattre les idéologies issues de l’extrême-droite. Dès que l’extrême-droite donnait des signes de renouveau, les chancelleries réagissaient. Au milieu des années 80, les « Républicains » (Die Republikaner), menés par un ancien Waffen SS, remportèrent des sièges dans des parlements régionaux de l'Ouest. Les autres pays firent les gros yeux, menaçant l'Allemagne de ne pas être accommodants sur certaines de ses revendications en Europe si elle ne maîtrisait pas le problème. Pendant le processus de réunification, on fit également les gros yeux lorsque des ratonnades aboutirent à la mort de migrants en ex-RDA, à Rostock par exemple.

Mais après la création du marché commun puis de marché et de la monnaie uniques, le choix fut progressivement fait de ne plus surveiller l'Allemagne. En Allemagne, le travail sur la mémoire n’a pas empêché, selon le travail fascinant de Harald Welzer, de disculper « Papi qui n’était pas nazi ». En France, entre 2000 et 2015, toute évocation de la résurgence de l’extrême-droite allemande était rejetée comme « germanophobe » ou relativisé par la comparaison des scores de l’extrême-droite française. Dans nos deux pays, il y a eu un processus dissociant l’Allemagne de la guerre de l’Allemagne actuelle.

Pourtant, des signes d’un tsunami en devenir étaient visibles. Dans la décennie 2002-2012, le NPD remporta des succès électoraux en étant ouvertement sympathisant du neonazisme. Une procédure d’interdiction échoua parce que l’imbrication des services secrets allemands dans la direction était telle qu’il était impossible de déterminer si les actes illégaux reprochés étaient issus du NPD, ou provoqués par les agents infiltrés des services secrets, indicateurs ou agents, placés jusqu’à la direction nationale du NPD. 

Ces succès du NPD coïncident avec deux autres événements. En 2006, c’est la coupe du monde de football en Allemagne, où les Allemands issus de générations sans connexion directe à 1933-1945, découvrent la joie de fêter leur équipe nationale, leur drapeau, leur fierté innocente d’être Allemands. La même année, la presse s’interroge sur une mystérieuse « d'infirmière fantôme » tueuse de la mafia turque, qui aurait assassinée une demi douzaines de petits commerçants d’origine turque et grecque, et posé une bombe dans un quartier d’immigration de Cologne, faisant 200 blessés. Ce n’est qu’en novembre 2011 que l’on découvrira que ces meurtres n’étaient en rien liés à « la mafia turque », construction raciste n’existant que dans l’esprit des enquêteurs allemands, mais à un groupe terroriste néonazi, la NSU, qui filmait ses actes et diffusait ses vidéos de propagande dans les réseaux clandestins de l’extrême droite allemande. Neuf migrants et une policière furent ainsi assassinés. Dès la découverte, fortuite, de cette cellule terroriste, les services secrets allemands engagèrent immédiatement ... la destruction complète de leurs archives concernant les membres de ce groupe... 

L'année 2011 marque aussi une césure dans le recensement des actes de violence de l’extrême-droite en Allemagne. A partir de cette date, le nombre d’actes de violence motivée par l’extrême-droite va doubler chaque année dans l’indifférence générale, jusqu’à atteindre plus de 2000 actes, soit 10 fois plus que l’extrême-gauche et 25 fois plus que les islamistes, chaque année. Cependant, la médiatisation est modérée. L’attention des politiques comme des services secrets se porte sur l’islamisme et sur l’ultra-gauchisme après les manifestations contre les réunions du G8 en 2007 dans la campagne du Mecklembourg, puis du G20 en 2017 à Hambourg. Dans le même temps, l’attrait électoral pour l’extrême-droite croit selon un modèle très simple à suivre : d’abord, l’électeur perd confiance dans les institutions démocratiques et passe par une phase apathique d’abstention. Ensuite, dans certaines régions, un parti alibi sert à rompre des résistances profondes dans le comportement électoral. C’est ainsi que l’ovni politique du Parti Pirate devient le réceptacle d’une poussée populiste non cristallisée, faisant des scores entre 6 et 15% des voix et entrant dans 9 parlements régionaux. Partout où les Pirates sont forts - et cela s’observe jusqu’au niveau des bureaux de vote - le NPD est faible. Mais les Pirates étaient un feu de paille et n'ont existé qu'entre 2011 et 2013.

A partir de 2013, un nouveau parti en Allemagne est prêt à recueillir les braises dans le foyer, l'AfD, qui, de parti élitaire anti-euro, se transforme peu à peu en synthèse allemande de l'UKIP britannique, du FN et de la Lega italienne. Aujourd’hui, les sondages donnent l'AfD à égalité avec le SPD à 17%, et des dirigeants de la droite parlementaire évoquent des alliances avec elle.

Les émeutes de Chemnitz n'arrivent donc pas comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Elles instrumentalisent la question des réfugiés, devenue critique dans l’opinion allemande après septembre 2015, mais la genèse est ancienne. D’ailleurs, le cadre théorique et idéologique d'un parti islamophobe tel Pegida, a été posé dès 2008 par ... un ancien dirigeant du SPD, Thilo Sarrazin, ancien responsable des finances de la ville de Berlin, puis membre du directoire de la Bundesbank, dès la publication de son livre « L’Allemagne s’auto-dissous », suivi depuis par un livre tous les 18 mois.  

Les émeutes de Chemnitz furent extrêmement bien préparées. Déjà, en 2017, la fachosphere de Saxe avait lancé des rumeurs d’agressions de femmes allemandes par des migrants en marge de la fête populaire de la ville mais la campagne n’avait pas pris. Dans la préparation de la fête de Chemnitz de 2018, les associations de lutte contre le racisme prévoyaient une nouvelle action des réseaux clandestins de l’extrême-droite, sans cependant pouvoir prédire le fait divers dramatique à son origine – dans une rixe à 3h du matin un réfugié tue d’un coup de couteau un germano-cubain - ni son exploitation politique. Depuis, le procureur fédéral d'Allemagne a annoncé fin septembre le démantèlement d’une cellule terroriste néonazie planifiant des meurtres de réfugiés et d’élus de gauche. Ce groupe a utilisé les manifestations de Chemnitz pour tester ses modes opératoires en vue d’enlever et d’assassiner des réfugiés. Il a été démantelé alors qu’il se procurait un arsenal pour passer aux assassinats.

Ne nous leurrons pas : le rejet de l’islam par Pegida sert de cache-nez à la résurgence d’idéologies très allemandes. A Chemnitz, un restaurant casher au nom hébraïque a été ravagé par une foule criant « Judensau raus » - (porcs de Juifs dehors). A Dortmund, dans deux défilés néonazis, l’un des slogans était « qui aime l‘Allemagne est antisémite ». On le voit, il n’y a pas d’ambiguïté ni de détour par une rhétorique anti-Israël. C’est de l’antisémitisme pur, recyclant les mots mêmes du nazisme.

Un dernier groupe de la malheureusement très importante fachosphère allemande mérite d’être mentionné : ce sont les « Reichsbürger » ou « Citoyens de l'Empire ». Ces derniers refusent toute légitimité institutionnelle à la République fédérale, considérant que l'Empire n’a pas été dissous de manière légale en 1918. Ils battent leur propre monnaie, arborent leur drapeau, refusent de payer l’impôt ou de reconnaître l’autorité légitime de la police. Cela peut paraître folklorique mais ils sont armés et ont tué plusieurs policiers ces dernières années, et la dernière estimation publiée évalue leur nombre à ... 50 000.

L'Europe a décidé en toute conscience de fermer les yeux et de faire confiance à l'Allemagne pour étouffer ces vieux démons. Elle a tort : l'Allemagne doit être surveillée et rappelée à ses devoirs particuliers. Malheureusement, l’idéologie de « l'Europe, source de paix », dénuée de fondement, est aussi construite sur l’idée d’une Allemagne enfin démocratique et apaisée au cœur de l'Europe. Dénoncer son extrême-droite est suspect de « germanophobie ». C’est mal. C’est ce qui explique l’effet de surprise et de sidération en France. Mais le phénomène de la montée de ces nouvelles extrême-droites était visible et prévisible. D’ailleurs, à mon humble niveau, je l’annonçais et la dénonçais déjà il y a dix ans.

Alors est-ce que ces mouvements sont de nature à renverser l’ordre constitutionnel allemand ? Non. Pas encore. Mais l‘Allemagne ne va pas s’en sortir seule, et doit comprendre qu’il est important pour ses partenaires qu’elle agisse enfin.

Köthen se situe dans le Land de Saxe-Anhalt et Chemnitz en Saxe. La Saxe est également le lieu de naissance du mouvement Pegida, et l'ex Allemagne de l'Est est l'endroit où le parti AfD réalise ses meilleurs scores électoraux. La Réunification allemande est-elle inachevée, ainsi que l'écrit le sociologue Italien Vladimiro Giacche ?

Lorsque je suis arrivé en Allemagne, le premier livre dédicacé qu'on m'a offert était un recueil d’articles et de discours de Wolfgang Thierse, ancien fondateur du SPD de l'Est, puis président du Bundestag entre 1998 et 2005. Ce livre s’appelle « Parler de sa propre voix » et décrit le processus extrêmement violent et traumatisant d’une réunification vécue comme une colonisation par l'Ouest. Certains parlent même aujourd’hui d’une « annexion », et si le terme peut paraître exagéré en droit, il décrit pourtant le ressenti de nombreux allemands de l'Est. D’ailleurs, cette souffrance reste un thème d’actualité, qui, à l’occasion de la fête de la Réunification de cette année, a même trouvé son chemin dans des discours d’hommes politiques conservateurs de l‘Ouest.

Dans les mois ayant précédé la Réunification, Helmut Kohl a prononcé une phrase essentielle : il a promis à la RDA, qui menait ses premières élections libres, « des paysages florissants » et une prospérité sans égale. Vingt-huit ans après, la réalité est bien différente. Près de trois millions d’Allemands de l'Est ont migré vers l'Ouest, vidant les campagnes et les villes moyennes. Les régions les plus pauvres d‘Allemagne, les cantons aux salaires les plus faibles sont à l'Est. Le nombre des foyers dépendant du minimum social appelé « Harz 4 » est deux fois plus important qu’en Bavière. Le centre des villes dynamiques de l'Est - Dresde, Leipzig, Iéna - voient arriver de nombreux cadres de l’Ouest qui achètent des biens immobiliers pas chers et travaillant en semaine à Berlin, Nuremberg où Munich.

Cependant, si l'AfD fait 22% en Saxe, elle atteint aussi ce score dans certains coins de l'Ouest, par exemple en Rhénanie, dans certaines villes autrefois bastion du SPD. Si les émeutes en Saxe ont défrayé la chronique, deux cortèges de néonazis criant « qui aime l'Allemagne est antisémite » ont pu défiler le même jour à Dortmund avec une police dépassée incapable de mettre fin à ce trouble à l’ordre public. C'est en partie lié à la crise sociale, qui touche aussi l'Ouest. Il y a beaucoup de contradictions dans une société qui se vante de sa croissance, de son équilibre budgétaire, de son plein emploi, de ses excédents commerciaux, mais qui est incapable d’expliquer à 40% de sa population pourquoi son pouvoir d’achat est inférieur à ce qu'il était en 1996, pourquoi 17% d'Allemands vivent sous le seuil de pauvreté, pourquoi les inégalités de patrimoine ont retrouvé le niveau de ... 1910.

Ces fractures, avec 40% de personnes qui souffrent, 30% qui jouissent et 30% qui ont peur de souffrir tout en rêvant de jouir, expliquent d’ailleurs le vote des législatives de septembre 2017, qui a ététoutes les analyses en catégories socioprofessionnelles ou en niveau de revenu le démontrent, un vote de classes. Les 40% qui souffrent ont majoritairement voté Die Linke ou AfD, les 30% qui vont bien ont voté Libéraux et Verts, et les 30% d’inquiets, dont beaucoup de retraités, CDU et SPD.

Ce qui est vraiment inquiétant, c’est la perte de confiance dans l’ordre démocratique comme ordre garantissant la prospérité du plus grand nombre, et l’échec tant de l’économie sociale de marché des conservateurs, que de la social-démocratie de marché du SPD.

Il semble que la situation échappe peu à peu à une Angela Merkel de plus en plus fragilisée. Est-il possible que la chancelière ne termine pas son mandat ? Qu'est-ce qui pourrait venir ensuite ?

J’ai parié en février 2018 que Merkel ne serait plus chancelière fin octobre, après les élections régionales en Bavière. Ça se rapproche, et elle a déjà failli chuter à deux reprises en juin et en septembre, après avoir eu besoin de six mois pour former un gouvernement après les élections de septembre 2017.

C’est là où le concept de « Weimarisation » de la vie politique européenne que je développe depuis cinq ans trouve sa confirmation. La « Grande coalition » ne pèse plus que 56% des électeurs. Elle en pesait 70% il y a onze ans. Dans les sondages récents, elle ne serait même plus capable de constituer une majorité parlementaire à 44%. Si le SPD semble avoir atteint un plancher à 16%, la droite - constituée de deux partis, la CDU de Merkel et la CSU en Bavière - s’est encore effondrée et a enregistré son plus mauvais score dans un sondage depuis ... 1949 : à 27% des intentions de vote.

Merkel voit également sa popularité s’effondrer. Les observateurs constatent d’ailleurs son impuissance croissante au sein même de son cabinet, de sa propre majorité. La semaine dernière, le groupe parlementaire CDU-CSU devait élire son président de groupe. L'homme de confiance de Merkel, qui occupait la fonction depuis treize ans, a été battu par un député quasiment inconnu et ne disposant d’aucun appui d'importance dans la hiérarchie des deux partis. La candidature « de témoignage » de Brinkhaus a rassemblé plus de trente députés de plus que l’homme de Merkel.Cette dernière n’est donc même pas majoritaire au sein de son groupe. Paradoxalement, à l’heure actuelle, le groupe parlementaire le plus soucieux de faire durer la chancelière est ... le SPD !

Tout cela survient après deux crises initiées par le ministre de l’intérieur, Horst Seehofer, également président de la CSU bavaroise. Les deux crises ont eu pour toile de fond la politique migratoire, notamment la gestion de l’ouverture des frontières irresponsable car complètement improvisée, en septembre 2015. Depuis cette date, Seehofer est sans cesse en opposition à la chancelière. En mars 2018, elle a accepté qu’il entre dans le cabinet de la nouvelle Grande coalition en espérant ainsi le contrôler. C’est l’inverse qui se produit : il sape autant qu’il peut son autorité.
Le 14 octobre auront lieu les élections régionales de Bavière. La CSU pourrait perdre sa majorité absolue, voire devoir s’allier à un ennemi - idéologique autant que de classe-, les écologistes, montés à 18%. La CSU a déjà laissé entendre à quoi elle imputerait un éventuel désastre : c’est la politique nationale. Merkel tentera sans doute de faire sauter le fusible Seehofer, mais il est probable que l’aile conservatrice de la CDU, menée par le ministre de la Santé Jens Spahn, lance une offensive avec la CSU contre la chancelière.

Le 28 octobre, la région de Hesse, un bastion de la CDU, votera à son tour. Le président sortant, le très conservateur Bouffier, gère avec ... les Verts. En cas de défaite ( là non plus les sondages ne sont pas bons)  il pourrait, vu son âge, servir de chancelier de rechange et de transition. Ça laisserait le temps de choisir à quel moment revenir devant les électeurs et avec quel leader de la droite de long terme. En effet, une chute éventuelle de Merkel ne signifie pas forcément de nouvelles élections car il existe d'autres options institutionnelles. En 1982, lorsque Helmut Schmidt a perdu un vote de confiance suite au ralliement de son partenaire de coalition à l’opposition, Helmut Kohl devint par exemple chancelier sans élection. Wolfgang Schauble, aujourd'hui président du Bundestag, a également évoqué la possibilité d’un gouvernement minoritaire de droite au cas où le SPD quittait la coalition. En tout état de cause, Merkel a compris que la bataille de succession occupe tout le monde dans son camp. Elle espère encore pouvoir l’organiser elle-même. Elle a en notamment intronisé une possible dauphine (Annette Kramp-Karrenbauer, surnommée AKK, ancienne présidente de la région de Sarre et secrétaire générale de la CDU), et souhaite se présenter en décembre  à la présidence de la CDU sans doute pour être maîtresse du rythme de son éviction. Toutefois, l’aile droite de son parti lui a déjà demandé de renoncer à se présenter....

L'une des conséquences de tout cela, c’est que depuis septembre 2017, l'Allemagne s’occupe de son nombril. Toute initiative française pour relancer « le moteur franco-allemand » en Europe est ainsi assimilable à vouloir faire du vélo en tandem avec un invalide. L'attitude française témoigne d’ailleurs d'une profonde méconnaissance de l'Allemagne, qui n'est pas en mesure et ne désire pas aller plus loin dans la voie de l'intégration européenne.

La presse française s'applique à décrire la fondation d'une nouvelle gauche qu'elle qualifie « d'anti- migrants ». Son chef de file  serait la députée Sahra Wagenknecht, qui vient de fonder « Aufstehen » . Que vous en semble ?

C’est de la propagande pure et simple, qui vise à limiter le paysage politique européen à deux forces antagonistes uniquement : d'un part un populisme nationaliste et xénophobe liant la critique sociale à un discours de bouc émissaire, d'autre part un néolibéralisme décomplexé exprimant les intérêts de classes supérieures désireuses d'assumer sans entrave leur domination économique, culturelle et sociale, au détriment des autres groupes sociaux et économiques au nom de leur supériorité morale. On souhaite évacuer l'existence d'une troisième option : une gauche radicale renouvelant sa critique du capitalisme financier et des excès du néolibéralisme européen à la lumière des évolutions réelles des deux dernières décennies.

La biographie de Sahra Wagenknecht rend peu crédible le fait qu'elle soit « anti-migrants », car elle est binationale (allemande et iranienne). Au delà de ça, le texte de son mouvement ne parle quasiment pas de migration. Et quand il en est question, voilà mot pou mot ce qui est proposé : « Aide aux personnes dans le besoin : garantir le droit d'asile aux personnes persécutées, arrêter les exportations d'armes vers les zones de tension et mettre fin aux pratiques commerciales déloyales, aider les réfugiés de guerre et climatiques, lutter contre la pauvreté, la faim et la misère sur le terrain et créer des perspectives dans les pays d'origine ». Ce que Aufstehen met bien en cause en revanche, ce sont les mécanismes de concurrence salariale au sein de l'Union Européenne, dont l’un des instruments est la libre circulation des personnes dans un espace de sous-investissement dramatique et de chômage de masse.

Aufstehen est un danger évident pour les autres formations politiques. En effet, 35% des Allemands sont intéressés par ce mouvement d’après un sondage du magazine Focus d’août 2018. Par ailleurs, le mouvement revendique déjà plus de 150 000 inscrits sur sa plate-forme en un mois d’existence. Le niveau de calomnie va donc augmenter au fur et à mesure qu'il montera en puissance.





dimanche 29 octobre 2017

Rémi Bourgeot : « Partout en Europe, nous assistons à la réaffirmation des États ».






Rémi Bourgeot est économiste et chercheur associé à l’IRIS. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour divers think tanks. Concernant la zone euro ses études traitent des divergences économiques, de la BCE, du jeu politique européen, de l’Allemagne et des questions industrielles. Catalogne, pays de l'Est, Brexit, Allemagne : il revient sur tout cela aujourd'hui sur L'arène nue


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La situation est incertaine en Espagne et devient dangereuse. Le Parlement catalan a voté vendredi dernier l'indépendance. Madrid a a répondu en annonçant la mise sous tutelle de la région, conformément à l’article 155 de la Constitution espagnole. Quelles pourraient être, pour l'Europe, les conséquences de la dislocation d'un de ses États membres ? L'UE peut-être aider à régler la crise catalane ?

La crise catalane renvoie à un risque existentiel pour l’Union européenne. Alors que l’UE a été vue historiquement comme un soutien des divers régionalismes, cette crise représente la limite absolue à cette approche. Quoi que l’on pense de la gestion littéralement désastreuse de Mariano Rajoy, ou des revendications catalanes, une UE qui encouragerait, près du point de rupture, l’éclatement d’un de ces grands États membres, s’aliénerait la quasi-totalité des États et ferait face à une situation de blocage fondamentale. L’UE est une construction internationale qui repose sur la participation volontaire de ses membres. Cette réalité est de plus en plus apparente depuis la crise. Ce constat est évidemment paradoxal si l’on a, par exemple, à l’esprit les programmes d’austérité. En réalité,, toutefois marquée par les lourds déséquilibres qui affectent les relations entre États, en particulier autour de la puissance allemande. 

L’UE a été le cadre de développement de ces déséquilibres qui s’avèrent d’autant plus extrêmes une fois que l’illusion d’un dépassement institutionnel des États se défait. Il n’est donc guère surprenant que l’UE soit la grande absente de la crise catalane. Ce non-soutien a douché les espoirs des indépendantistes catalans qui imaginaient transformer la Catalogne en une sorte de région à nu dans l’UE, en dépassant ce qu’ils considèrent comme un simple échelon madrilène. Sans soutien d’une UE dont le pouvoir politique apparaît de plus en plus comme inexistant en dehors du jeu interétatique (certes déséquilibré), la sécession catalane est impossible… sauf à accepter de plonger dans une forme ou une autre de chaos légal et économique. La Catalogne n’appartiendrait plus à l’UE et aurait les pires difficultés à rejoindre le club. Pro-européenne, elle chercherait à conserver l’euro mais se verrait formellement exclue de l’union monétaire en même temps que de l’UE et se retrouverait donc à utiliser la monnaie unique sur une base légale très faible, au même titre que le Kosovo ou le Monténégro.

Le cas catalan renvoie à un itinéraire historique particulier mais illustre un certain type d’instabilité politique. Il s’agit de la tendance plus générale à la désagrégation des États, les régions les plus riches s’émancipant progressivement de leur appartenance nationale en se représentant plus libre dans un cadre plus large et plus abstrait. Christopher Lasch avait justement relevé ce phénomène à la fin de sa vie, au début des années 1990, en évoquant notamment le cas de la Californie qui rêvait d’une forme d’émancipation dans le cadre de la mondialisation, par son appartenance économique au « Pacific Rim ». La crise politique que traversent nos sociétés dépasse le cadre du populisme et s’ancre davantage dans une remise en question des cadres étatiques qui ont, depuis plus de quatre décennies, organisé leur propre délitement.

Tout autre pays, tout autre type de manifestation identitaire : un parti populiste de droite hostile à l'immigration (ANO) a remporté la victoire aux élections législatives tchèques du 21 octobre. Une semaine auparavant, le très conservateur Sebastian Kurz gagnait les élections autrichiennes, et entreprend actuellement de former une coalition avec le parti de droite radicale FPÖ. Pourquoi cette épidémie de revendications identitaires à l'Est de l'Europe ? 

La thèse défendue, au lendemain de l’élection d’Emmanuel Macron, selon laquelle la vague populiste incarnée par Donald Trump et les partisans du Brexit se serait échouée sur les côtes de l’Europe continentale, n’aura pas tenu longtemps. La remise en cause du statu quo politique est en train de devenir une réalité où que l’on regarde en Europe, mais cette tendance prend des formes bien différentes d’un pays à l’autre. Les développements politiques qui touchent l’Europe centrale paraissent d’abord surprenants si l’on cherche à expliquer le populisme par une lecture quelque peu simpliste des chiffres de croissance économique ou par la seule question de la relégation des classes populaires. Si cette ligne d’analyse permet assez bien d’expliquer l’essor des mouvements populistes en France, au Royaume-Uni ou aux États-Unis, le cas de l’Europe centrale est de nature assez différente, tout comme celui de l’Allemagne. 

Les pays d’Europe centrale issus du bloc communiste ont tendance à rester bloqués à des niveaux de développement plus bas que ceux d’Europe occidentale mais l’ampleur du chemin économique parcouru ces deux dernières décennies ne fait aucun doute et ils ont, de plus, tendance à jouir de taux de chômage plutôt limités. La République tchèque que vous évoquez, connaît même une situation proche du plein emploi, et, sur le plan financier, fait office sur les marchés mondiaux de havre de stabilité, de « safe haven » alternatif, comme une sorte de Suisse d’Europe centrale. D’ailleurs, n’oublions pas que la riche Suisse a été précurseur en matière de populisme de droite visant le pouvoir, avec le SVP/UDC de Christoph Blocher qui, tout comme l’américain Donald Trump ou le tchèque Andrej Babiš, est chef d’entreprise et milliardaire.

Si les bénéfices économiques de leur intégration à l’Union européenne sont apparus comme assez évidents à la Tchéquie et à ses voisins d’Europe centrale, notamment dans le cadre de leur rattrapage économique et des fonds structurels versés aux nouveaux États-membres, les nombreuses implications de la participation à l’UE y paraissent plus problématiques. Il est évident que, pour ces pays, la question de l’abandon de pans de leur souveraineté est, pour des raisons historiques notamment, particulièrement sensible, et alimente une réaction identitaire souvent épidermique voire  brutale. 

Sur la question même de la « success story » économique, il convient tout de même de souligner les limites de leur rattrapage qui a essentiellement consisté en une intégration à l’appareil industriel allemand. La sous-traitance est un puissant outil de rattrapage économique mais ce phénomène connaît, dans la quasi-totalité des pays émergents, une limite intrinsèque qui conduit en général à un pallier dans le développement. Le modèle de sous-traitance nourrit par ailleurs une frustration liée à une structuration économique et sociale qui ne s’ancre pas dans la conception et qui ne mobilise pas la créativité du pays. 

En somme, il existerait un type de frustration identitaire lié à un modèle de croissance économique peu valorisant et devant tout à l'extérieur (ici, à l'Allemagne) ?

Oui. Les gouvernants qui se contentent de jouer la petite musique de l’adaptation bureaucratique au marché unique ou à la mondialisation suscitent rarement une forte adhésion populaire au bout du compte, que cette approche économique produise un certain succès comme en Europe centrale ou une logique de délitement de l’appareil productif comme en France et en Italie. Le rattrapage économique est très souvent le résultat de l’imitation d’un modèle, comme cela fut d’ailleurs le cas des pays d’Europe occidentale suivant la révolution industrielle anglaise. Mais, même en suivant un modèle éventuel, le dépassement du simple cadre du rattrapage nécessite l’intégration de la conception et de la production. Un pays comme la République tchèque a une longue histoire industrielle derrière lui, et était bien plus industrialisé et productif que le bloc communiste dans son ensemble. Ce qui y nourrissait une grande fierté.

Le type de rattrapage des deux dernières décennies, écrit d’avance et connaissant par ailleurs de nombreuses limites, si ce n’est un plafond de verre, a un caractère débilitant lorsqu’il ne s’accompagne pas d’un véritable projet national, et l’on peut à cet égard comprendre le vertige économique de ces pays dans le cadre de l’Union européenne. Toutes les modalités de croissance économique ne se valent pas. Alors qu’il est évident que l’Union européenne souffre de l’absence de projets de coopération viables, les États aussi ont eu tendance à se vider de leur substance dans le cadre de cette simple logique d’allocation du capital productif à l’échelle européenne et mondiale. 
La dimension identitaire de ces développements politiques est préoccupante mais peu surprenante. Nous sommes témoins de l’effondrement de l’illusion quant au dépassement des États-nations. Non seulement pour les pays qui connaissent un délitement économique mais aussi pour ceux qui ont connu un extraordinaire rattrapage, comme les anciens pays du bloc communiste, ou ceux qui affichent une solide prospérité comme l’Autriche, qui n’a rejoint l’UE qu’en 1995 une fois que la disparition de l’URSS l’y a autorisée, ou comme la Suisse qui, bien qu’à l’écart de l’appartenance formelle à l’UE, y est largement intégrée. 

Et la question migratoire alors ? La république tchèque n'a pratiquement pas reçu de « migrants ».... 
Il n’est pas très surprenant de voir, dans ce contexte, une partie de l’électorat de ces pays se focaliser sur la figure de l’immigré, que l’immigration y soit importante ou très faible. Si le mouvement historique de dépassement des États a neutralisé la capacité de mobilisation positive des peuples européens, il semble que des tendances plus sombres lui aient au contraire survécu. Bien que l’on puisse aborder les questions d’immigration de façon apaisée, il convient de ne pas prendre à légère ces obsessions identitaires et leurs conséquences, qui nous dépassent forcément. Nous ne revivons probablement pas les années trente, mais le type de vide politique qui apparait à tous les étages de la structure européenne engendre rarement vertu et raison. Cette réalité s’applique aussi bien aux Etats, qui pensaient s’en remettre à l’Europe pour à peu près tout et à une mondialisation prétendument heureuse, qu’à la bureaucratie européenne elle-même.

En tout état de cause, l’idée de vouloir sauver les meubles en divisant l’Europe centrale entre pro-européens (République tchèque, Slovaquie…) et eurosceptiques (Pologne, Hongrie) est inefficace car erronée dans ses prémisses, comme le montre justement le résultat de l’élection tchèque. Il est, dans tous les cas, trop tard désormais pour ce type de stratégie. Si les pays de ce que l’on appelle le groupe de Visegrád   suivent effectivement des tendances politiques assez différentes, la remise en cause du cadre européen y est commune et profonde. A vouloir stigmatiser à tout prix la critique de l’UE chez les membres les plus récents, on ne fait que donner du sens à une sorte de front commun de ces pays et surtout on y légitime les tendances politiques les plus néfastes. 

Les responsables européens devraient renoncer à l’instrumentalisation de cette « nouvelle Europe » et s’attaquer à la question essentielle du rééquilibrage du continent, du point de vue politique et économique. Les dérives politiques qui mettent en danger l’État de droit doivent être dénoncées. Mais les stratégies de stigmatisation de l’euroscepticisme en tant que tel sont vouées à l’échec. 

Le Brexit semble bien mal engagé. Pourquoi le processus de séparation de la Grande-Bretagne et de l'Union avance-t-il aussi peu ? Qui bloque ? Les Britanniques ? Les États membres de l'UE ? Pensez-vous, comme l'a récemment affirmé l'ancien ministre grec Yanis Varoufakis que le couple franco-allemand ne souhaite pas une véritable réussite des négociations mais veuille au contraire faire un exemple en rendant les choses difficiles aux britanniques ?

L’analyse de Yanis Varoufakis est intéressante et parfois même savoureuse, du fait de sa connaissance intime du cadre des négociations européennes, mais elle est limitée par une forme d’incohérence. Il ne cesse de démontrer sa compréhension du cadre inégalitaire qui organise les relations entre États au sein de l’Union européenne, mais il semble n’y reconnaître que deux échelons, celui d’hegemon et celui de dominion. Il ne fait aucun doute que la Grèce a exploré tous les aspects imaginables de cette dichotomie dans le cadre des plans d’aide. Mais les choses ne sont, en temps de crise, pas si simples ou binaires pour les grands pays. Autant la dépression grecque était un sujet d’importance parfaitement mineure pour l’Allemagne, autant la question du Brexit est tout de même d’un autre ordre.

L’instauration de barrières douanières entre le Royaume-Uni et l’UE, dans le cadre de l’OMC, n’aurait pas de conséquences économiques catastrophiques pour l’Allemagne, malgré son excédent bilatéral d’environ 50 milliards d’euros (86 milliards d’exportations contre 36 milliards d’importations…) avec Londres. Cela serait tout de même problématique pour l’industrie automobile, parmi d’autres secteurs. Dans le cadre politique allemand et de ses règles tacites, la chancelière n’a pas de mandat pour pénaliser délibérément un secteur phare de l’économie nationale à des fins politiques. Même dans le cas des sanctions contre la Russie, on a fini par voir les responsables économiques se manifester et rendre la position allemande ambivalente. 

L’UE souffrirait moins que le Royaume-Uni de l’instauration de barrières douanières mais il est évident que cela serait problématique pour un certain nombre de secteurs qui exportent massivement vers le Royaume-Uni. Plus encore, le commerce entre le Royaume-Uni et l’UE se fait très largement entre entreprises d’un même secteur dans le cadre de chaînes de valeur intégrées. L’instauration de barrières douanières dans ce cadre, tout comme l’addition d’une couche supplémentaire de bureaucratie, affecteraient ces secteurs de façon sensible. Par ailleurs, certains pays comme la Belgique et les Pays-Bas sont encore plus orientés vers le Royaume-Uni et souffriraient bien plus que l’UE prise dans son ensemble.

Alors oui, on entend beaucoup à Paris l’idée qu’un Brexit chaotique, sans accord, servirait d’exemple. Mais dans la plupart des pays européens, l’intérêt économique jouit encore d’une certaine priorité, et c’est notamment le cas en Allemagne, même si cette question n’y a pas d’implication macroéconomique majeure. 

Côté britannique, le principal problème réside aujourd’hui dans la faiblesse politique de Theresa May à la suite des élections générales désastreuse du moi de juin. La Première ministre ne jouit pas d’un véritable mandat pour négocier une nouvelle relation avec l’UE. Elle fait par ailleurs face à la fronde au Parlement des députés les plus pro-européens des deux bords, qui veulent s’assurer d’avoir leur mot à dire non seulement sur l’accord final mais aussi sur la possibilité de l’absence d’accord. Dans la réalité, l’idée d’un accord est de plus en plus ancrée de tous les côtés et les dirigeants des divers États membres sont pressés d’entamer les négociations sur la question commerciale. Évidemment, ceux-ci souhaitent aussi récupérer une partie de l’activité de la City et souhaiteraient donc un accord qui présente d’importantes contraintes pour le Royaume-Uni, en échange d’une limitation de l’immigration européenne.
Reste que l’idée d’encourager d
élibérément un véritable échec final des négociations est éloignée de la réalité. Le cadre fixé dans le cadre de la Commission est inefficace, et naturellement cette inefficacité en partie volontaire peut servir à orienter l’accord final. Des négociations chaotiques peuvent permettre de finir par mettre un accord sur la table, côté européen, et de négocier de simples amendements avec les Britanniques, qui seraient prétendument soulagés d’échapper à une forme de rupture et surtout à l’incertitude. Il semble ainsi que des brouillons d’accord commercial circulent entre ministères à Berlin. 

Le déraillement des négociations, dans le cadre caricatural qui a été fixé à Michel Barnier, a révélé les inquiétudes de divers États européens autant que la forme de chaos qui règne à Westminster et empêche les Britanniques de développer une véritable stratégie.

Et le couple franco-allemand, alors ? Existe-t-il toujours ? Emmanuel Macron poursuit Angela Merkel de ses assiduités mais cette dernière semble plutôt occupée à monter sa coalition « jamaïque ». Les projets de Macron de relance quasi-fédérale de l'Europe vous semblent-ils réalistes une fois cette coalition formée, où sont ils iréniques ?

Les projets d’Emmanuel Macron pour une réforme de la zone euro vont dans le sens du « gouvernement économique européen » dont rêve l’élite française depuis la conception de l’euro, malgré le rejet catégorique de l’Allemagne qui se focalise pour sa part sur le respect de simples règles budgétaires, par la contrainte. Cependant, même sur ce seul plan économique, les projets du Président français font l’impasse sur la question de la coordination macroéconomique qui est en réalité encore plus importante que celle du dispositif institutionnel. Si l’on a à l’esprit l’absence complète de coordination macroéconomique, l’Allemagne étant engagée dans une longue phase de désinvestissement visant à la maximisation de l’excédent budgétaire, on comprend que l’idée, encore bien plus ambitieuse, d’une sorte de fédéralisation de la zone est parfaitement exclue en Allemagne. Et c’était déjà le cas dans le cadre de la coalition sortante entre la CDU/CSU et le SPD. Le SPD et la myriade d’experts proche du parti assuraient le service après-vente fédéraliste de la politique de Mme Merkel, mais n’orientaient pas concrètement celle-ci dans ce sens.

Les élections allemandes de cet automne, avec l’entrée dans la coalition du FDP et l’arrivée massive de l’AfD au Bundestag aggravent cette réalité et la révèlent aux yeux du monde. L’élection d’Emmanuel Macron a, pendant quelques semaines, nourri l’idée d’une convergence de vues entre les dirigeants français et allemands, mais il n’y avait quasiment aucune réalité derrière ces affirmations, bien qu'elles semblaient faire consensus non seulement en Europe mais un peu partout dans le monde, de façon assez étonnante. 

Ce que l’on a appelé « couple franco-allemand » dans l’après-guerre n’existe plus depuis le début des années 1990. D’un côté la réunification allemande et l’intégration économique de l’Europe centrale ont changé en profondeur la place et le poids de l’Allemagne en Europe. De l’autre, les dirigeants français se sont empressés de se débarrasser de leurs prérogatives économiques, vues comme écrasantes, en imposant l’idée de l’euro aux Allemands, en échange d’un soutien à la réunification. Il n’y a jamais eu de couple franco-allemand parfait, symbiotique. Mais les mandats de Gerhard Schröder, bien qu’officiellement pro-européen et social-démocrate, ont changé en profondeur le rapport de l’Allemagne à la France et à l’Europe, quand simultanément la France parachevait son grand rêve bureaucratique d’abandon de ses responsabilités économiques. 

Le discours de la Sorbonne d’Emmanuel Macron a souvent été vu comme une grande feuille de route pour l’Europe, mais il semblait davantage prendre acte de la divergence de vue avec l’Allemagne sur les sujets les plus cruciaux comme l’euro, bien qu’il existe une certaine convergence sur d’autres sujets extérieurs.

Dans un entretien donné au Figaro, le philosophe Pierre Manent expliquait récemment : « L'Allemagne se trouve aujourd'hui dans la situation nationale la plus favorable où elle se soit jamais trouvée. Elle exerce sur l'ensemble européen une hégémonie qui est acceptée et souvent appréciée ». On sent pourtant un malaise dans ce pays, ainsi que l'ont montré le bon score de l'Afd aux élections du 24 septembre et le virage souverainiste des libéraux du FDP comme vous venez de le dire. Pourquoi ce malaise ?

Le vote AfD reste lié aux couches populaires, en particulier de l’Est. Mais le phénomène est plus complexe puisque le parti reprend en fait, en amplifiant la dimension eurosceptique, la grammaire économique ordolibérale. Il ne s’agit donc pas, en tant que tel, d’un relais économique de classes populaires sous pression, puisque le parti peut difficilement être vu comme défendant leurs intérêts. Même sa critique de l’euro, qui était la marque de fabrique du parti à sa création, suivait plutôt une ligne technocratique, à coup de dénonciations du système « Target 2 » (qui régit les flux entre banques centrales nationales dans le cadre de l’Eurosystème) qui fait l’objet d’une obsession maladive chez les eurosceptiques allemands. A l’origine, la ligne du parti semblait plutôt relever d’une sorte d’extrapolation des positions économiques allemandes traditionnelles. La crise des migrants a changé le cœur thématique du parti à partir de 2015. Si le manque de concertation dans les décisions du gouvernement d’Angela Merkel a été critiqué bien au-delà des cercles de l’extrême droite, l’AfD a alors affirmé un ancrage idéologique plus radical.

L’AfD participe de la montée d’un discours nationaliste qui, bien que minoritaire, dépasse le cadre sociologique de ce parti. On a vu au cours des derniers mois, un ouvrage révisionniste et antisémite, Finis Germania de Rolf Peter Sieferle, un historien et ancien conseiller du gouvernement pour l’environnement qui a mis fin à ses jours l’an passé, devenir un best-seller et susciter des prises de position contrastées, parfois complaisantes, au sein de l’establishment littéraire. Bien que l’élite médiatique ait fini par condamner cet ouvrage, dont l’auteur prétendait vouloir donner un sens non-négationniste à une expression telle que « mythe de la Shoah », le débat autour du livre a illustré la crise identitaire qui accompagne notamment la renaissance d’une extrême droite de masse, organisée politiquement.

L’AfD n’est pas un parti néonazi et, bien que nationaliste, ne s’inscrit pas dans l’environnement idéologique du fascisme, ne serait-ce que par sa conception limitée des prérogatives étatiques. Mais il encourage délibérément, notamment en son sein, une libération de la parole et une dédiabolisation de discours pour le moins ambigus sur le Troisième Reich, et l’utilisation de termes à connotation national-socialiste au sujet des immigrés (comme « Überfremdung » pour décrire la prétendue submersion des allemands de souche).

Par ailleurs, la notion de souveraineté a, en allemand, une forte connotation ethnique qui diffère de la conception française (bien que « Souveränität » ait évidemment une étymologie française). Cette différence se reflète également dans le sens donné à la nation, qui s’applique historiquement en France à un ensemble très hétérogène autour d’un projet étatique et d’un modèle de citoyenneté. Si certains philosophes comme Habermas, ont cherché à développer une orientation ouverte, plus politique, de la vision allemande dans le cadre notamment d’un dépassement européen, il convient de constater qu’ils ne sont finalement guère parvenus, malgré leur prestige académique, à orienter les conceptions nationales dans le sens résolument européen qu’ils avaient à l’esprit.

On constate, jour après jour, en Allemagne et ailleurs, le décalage entre les focalisations nationales et l’affichage rhétorique de la croyance en leur dépassement. Cette confusion produit des conséquences plus ou moins nocives selon les pays, mais elle va, dans tous les cas, à l’encontre d’une véritable coopération européenne. 

L’Europe a tellement investi, à tous points de vue, dans la mise en avant de la vision fédérale qu’elle est aujourd’hui paralysée par une crise intellectuelle et même sociologique qui empêche de dessiner la voie d’un nouveau mode de coopération. Au lieu d’un nouveau modèle, nous voyons l’ancien dégénérer en une superposition de crises identitaires nationales, dont il serait imprudent de se réjouir.


jeudi 5 octobre 2017

V. Giacchè : «Vingt-sept ans après, l'Allemagne de l'Est ne s'est pas remise de son annexion par l'Ouest».



Vladimiro Giacchè


Vladimiro Giacchè est un économiste italien, actuellement président du Centre de recherche européenne de Rome. Fin connaisseur de l'Europe et de l'Allemagne, il est l'auteur d'un ouvrage original et riche sur la réunification allemande, Le second Anschluss – l'annexion de la RDA (édition Delga, 2015). Alors que l'Allemagne vient de voter dans le cadre d'élections législatives dont les résultats fragilisent Angela Merkel et quelques jour après le vingt-septième anniversaire de l'unité du pays, il a bien voulu répondre aux questions de L'arène nue

[Cet entretien a été traduit de l'italien par une fine équipe composée de Luca Di Gregorio, Gilles Tournier et Paul Moesch : un grand merci.]


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Les résultats des élections législatives en Allemagne ont révélé de profondes divergences entre l'Ouest et l'Est du pays. Dans l'ex-RDA, le parti AfD fait 21,5 %, et est arrivé second. Die Linke y a réalisé ses meilleurs score (16 % contre 9 % au niveau national). J'imagine que vous n'en être guère surpris. Comment l'expliquez-vous ?

Aucune surprise, en effet. C’est la conséquence d’un pays qui reste toujours divisé vingt-sept ans après son unification, en même temps que d’un accroissement des inégalités sociales ces dernières années. Un citoyen qui vit en Allemagne de l’Est a deux fois plus de chances d’être chômeur que s’il vivait à l’Ouest. Et lorsqu’il travaille, il perçoit un salaire inférieur de 25 % à ce que perçoit un travailleur de l’Ouest. 

Cela n'a pas grand chose à voir avec l’incapacité supposée des Allemands de l’Est à travailler (car oui, cet argument a parfois été avancé). C'est au contraire lié aux modalités de l’unification allemande. C’est lié au fait qu’à la nécessité de réaliser rapidement l’unité politique, qu’à la nécessité idéologique de supprimer complètement la RDA, ont été sacrifiées des exigences économiques élémentaires, en particulier celle de sauvegarder autant que possible l’industrie et les emplois des citoyens de l’Est. On a pratiqué la politique de la tabula rasa, en établissant le taux de change à un contre un entre le mark de l’Ouest et le mark de l’Est. Ce faisant, on a mis l’industrie de la RDA hors-jeu. Par ailleurs, l’ensemble du patrimoine industriel de l'ex-RDA a été confié à une société fiduciaire, la Treuhandanstalt, qui l’a liquidé, créant instantanément des millions de chômeurs. Il est beaucoup plus facile de fermer une industrie que de la reconstruire. Mais depuis, on s'est hélas rendu compte que lorsqu’on désindustrialise un pays (la désindustrialisation de la RDA n’a aucun autre exemple en Europe en période de paix) les conséquences peuvent durer des décennies, sinon des siècles. Le «Financial Times Deutschland» du 18 juin 2008 affirmait d'ailleurs que pour aligner complètement les revenus des deux parties de l’Allemagne, il faudrait 320 ans… 

Le plus ridicule est que l’unification de l’Allemagne nous est  présentée aujourd’hui comme une réussite opposable, par exemple, au destin du Mezzogiorno italien. La vérité, c’est que de tous les pays ex-socialistes d’Europe orientale, les territoires de l’Allemagne de l’Est sont ceux qui, en valeur absolue, ont connu le moins de croissance ces 27 dernières années. Il est dès lors normal que les citoyens qui vivent dans ces territoires se sentent abandonnés par la politique, et qu’ils expriment leur protestation par le vote. D'autant que comme on le sait, le pourcentage de pauvres (et de travailleurs pauvres – les working poors) en Allemagne a augmenté partout ces dernières années, et pas seulement à l’Est. C’est aussi le résultat du fameux « Agenda 2010 » de Schröder que Macron, à ce qu’il semble, veut aujourd’hui reproduire en France.


Dans votre livre, « Le second Anschluss » vous expliquez qu'au moment de la réunification, l'ex-RDA a été « criminalisée », que ses élites ont été écartées. Outre les problèmes économiques générés par une unification brutale, tout cela n'a-t-il pas généré également un traumatisme identitaire ?

Oui, c’est un autre aspect considérable et peu connu de cette affaire. L’élite, non seulement politique mais aussi scientifique et culturelle de l'ex-RDA, a été complètement évincée. Aujourd’hui encore, rares sont les professeurs des universités enseignant à l’Est qui ne proviennent pas de l’Ouest. Dans la magistrature et dans l’armée, la proportion des « Ossies » est quasi nulle. Tous les instituts et les académies de l’Est ont été liquidés en un temps record. Certains, tel le juriste et éditorialiste Arnulf Baring, sont même allés jusqu'à écrire des citoyens de l’Est qu’ils avaient été « mentalement altérés » par le « régime collectiviste », et qu’ils étaient donc devenus malgré eux un « élément freinant d’un point de vue systémique». 

Ces pratiques et ces propos ont évidemment contribué à engendrer dans une large frange de la population d’ex-Allemagne de l’Est, la sensation d’avoir été colonisée, et de voir mise en cause sa propre identité. Il est d'ailleurs intéressant d’observer que la population de l’Est ne partage guère l’idée - majoritaire dans le monde politique et dans les médias mainstream – selon lequel tout ce qui existait en RDA, méritait d’être éliminé. Un sondage commandé par le gouvernement à l’institut de recherche EMNID pour le vingtième anniversaire de la chute du Mur a en effet montré que 49% des habitants de l'ex-RDA approuvaient l’affirmation suivante : « la RDA avait plus d'aspects positifs que d'aspects négatifs. Il y avait des problèmes, mais on vivait bien ». Pour les « Ossies », la diabolisation de la RDA a donc largement été perçue comme une mise en cause de leur histoire personnelle et de leur identité.

Vous expliquez que l'unification allemande s'est faite par la monnaie, et que c'était une si mauvaise idée que le patron de la Bundesbank de l'époque, Karl-Otto Pöhl, était contre. Le même fut ensuite un farouche opposant à la mise en place de l'euro. Existe-t-il des similitudes entre l'unification monétaire des deux Allemagnes et la création de la monnaie unique européenne ?

Le témoignage de Karl-Otto Pöhl est très intéressant. Il était en effet opposé, en 1990, à l’unification monétaire immédiate. Celle-ci a cependant été réalisée, de surcroît au taux de 1 Deutschemark contre 1 Ostmark, alors que le taux de change réel dans les relations économiques entre les deux Allemagne était jusque-là de 1 pour 4,44. Du coup, le prix des marchandises produites en RDA s'est trouvé réévalué du jour au lendemain de 350 % ! Deux ans plus tard, Pöhl pouvait affirmer devant une commission d’enquête parlementaire que dans ces conditions « les entreprises de RDA perdraient toute compétitivité », et conclure en disant qu’on avait administré à l'Est « un remède de cheval qu’aucune économie ne pourrait supporter. » À l’époque de cette commission d'enquête, Pöhl n’était plus président de la Bundesbank. Il s’était en effet retiré en 1991, peu de temps après une audition au Parlement européen durant laquelle il avait déjà présenté l’unification monétaire allemande comme « un désastre », et déconseillé à ses auditeurs de ne pas renouveler l'erreur à l’échelon européen. Comme on le sait, il n'a pas été écouté. 

Mais quelles sont les ressemblances entre les deux unions monétaires ? 

La plus importante tient au fait qu’une monnaie n’est pas simplement une monnaie, mais intègre des rapport juridiques et sociaux. Dans le cas du Deutschemark, il s’agissait de rapports sociaux capitalistes ( ceux de la prétendue « économie sociale de marché » allemande ). Dans le cas de l’euro, il s’agit du néolibéralisme qui inspire le traité de Maastricht et qui se caractérise par l’indépendance de la Banque Centrale par rapport aux gouvernements (ce qui signifie la dépendance de nombreux gouvernements par rapport à cette Banque centrale), dont l'objet unique est la stabilité des prix ( et pas l’emploi ). 

En découle une compétition entre les États est fondée sur le dumping social et fiscal, où celui qui joue le jeu le premier est gagnant. Évidemment, dans le contexte d’une monnaie unique, au sein de laquelle il est par définition impossible d’ajuster les différences de compétitivité par le taux de change, la victoire qui n’admet aucune contestation. L’Allemagne a joué ce jeu avec l’Agenda 2010 de Schröder et une forte réduction des impôts sur les entreprises. Résultat : une énorme croissance de sa balance commerciale, tandis que les autre États de la zone euro étaient en déficit. Du coup dans de nombreux autres pays européens et de la même façon quoi qu’avec une intensité moindre, on a pu observer, après 2008 des phénomènes semblables à ceux qui s’étaient manifestés en Allemagne de l’Est après la réunification : chute du PIB, désindustrialisation, augmentation du chômage, déficit de la balance commerciale, augmentation de la dette publique, émigration. 

Les ressemblances, comme on peut voir, ne sont donc pas négligeables. Mais il y a également des différences, positives ou négatives. Dans l’eurozone, on n'a jamais vu se mettre en place la parité déraisonnable des monnaies comme ça avait été le cas entre le DM et l'Ostmark. En revanche, il n’y a pas eu non plus les transferts de fonds massifs qu’a effectués la RFA au profit de la RDA. L’opposition têtue de l’Allemagne à ce type de transferts démontre que la classe dirigeante de ce pays n’a pas retenu la leçon de l’unification d’un point de vue économique. Cette leçon est la suivante : si tu désindustrialises ton voisin, et si tu veux qu’il continue à acheter tes produits, tu dois financer sa consommation. L’Allemagne espère obtenir le beurre et l'argent du beurre, ce qui ne fait que rendre explosives les contradictions au sein de l’Eurogroupe. 

On a évoqué plus haut la Treuhand, l'outil créé pour privatiser à toute vitesse en Allemagne de l'Est. N'était-elle pas une sorte d'ancêtre de la « Troïka » qui a si durement sévi dans les pays d'Europe du Sud ?

Si, bien sûr ! La réactivation d'une Treuhand pour la Grèce fait partie du train de mesures acceptées par Alexis Tsipras durant l’été 2015. Il s’agit en substance d’exproprier une partie du patrimoine public grec (dans le cas de l’Allemagne de l’Est, il s’agissait de la totalité), et de le confier à une société fiduciaire placée sous le contrôle des créanciers. En octobre 2016, j’ai participé à un congrès à Berlin durant lequel a été mise en évidence la continuité entre les privatisations opérées par la Treuhandanstalt et les mesures imposées par la « Troïka » et l’Eurogroupe à la Grèce. Il est incroyable que ce modèle ait été de nouveau choisi vu le désastre qu’il a provoqué en ex-RDA, c'est à dire la destruction de richesses pour un montant de 900 milliards de DM de l’époque, et l'anéantissement de l’industrie de l’Est. C’est là qu’on voit à quel point il peut être funeste de d'ignorer les leçons de l'histoire. 

Aujourd'hui, vous qui avez écrit tour à tour sur l'Europe et sur l'Allemagne, comment voyez-vous l'avenir de ce pays, et celui de notre continent ?

Je ne suis pas très optimiste. L'Allemagne semble prisonnière de sa politique mercantiliste et incapable de modifier son approche. Chez les autres grands pays européens - à commencer par la France – demeure l’illusion de pouvoir la suivre sur son terrain. Il me semble que ni les classes dirigeantes allemandes ni celles européennes ne soient conscientes des immenses dégâts causés par l'idée de faire de l'union monétaire l'alpha et l'oméga de l'union politique du continent. 

La plus grande promesse de la monnaie unique, celle de promouvoir la convergence entre les économies, a été trahie (et il ne pouvait en aller autrement, à la lumière du contenu du Traité de Maastricht). C’est le contraire qui s’est produit. La conséquence est une instabilité structurelle de la zone euro, mais également une dégradation des relations entre pays d'Europe, un «blame game» («jeu des reproches») continu et réciproque et la fin de toute volonté de solidarité européenne. On l'a parfaitement vu hier au sujet de la Grèce, on le voit encore aujourd'hui au sujet de la crise migratoire. 

Voilà pour les dégâts. Quant aux risques, ils ne sont pas moindres. Le risque majeur est celui de l'explosion non coordonnée de la zone monétaire. La chose la plus raisonnable à faire serait de désamorcer cette bombe, et de le faire tous ensemble, en réfléchissant à la manière d'éliminer l'euro de la façon la moins douloureuse possible. Je constate qu'au contraire, on continue à divaguer sur un surcroît d’intégration européenne. Cette attitude est digne de ceux qui pensent que pour résoudre les problèmes d'un immeuble construit sur de mauvaises fondations il faut ajouter un nouvel étage. En général, dans ces cas-là, les choses ne se terminent pas bien. 



samedi 18 février 2017

« Souverainiste, l'Allemagne ne changera pas sa politique européenne », entretien avec Mathieu Pouydesseau






Mathieu Pouydesseau vit et travaille en Allemagne depuis 15 ans et espère obtenir prochainement la nationalité de ce pays. Il est diplômé de l'IEP de Bordeaux et en Histoire, et travaille dans l'informatique. Longtemps fédéraliste européen, il fut un temps au Conseil national du Parti socialiste français, et est actuellement engagé auSPD allemand. Il s'exprime donc ici en tant qu'observateur de l'Allemagne connaissant à la fois le tissu économique et les structures politiques du pays.

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Long et fouillé, le présent entretien est publié en deux volets. Ci-dessous, le second volet traite essentiellement de l'Allemagne dans les relations internationales et de la manière dont elle conçoit l'Europe. La première partie, qui faisait le point sur l'état du paysage politique allemand avant les élections législatives de 2017, est disponible ici


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On voit bien le long processus de morcellement du paysage politique et son résultat paradoxal, qui risque d'être, en somme, le maintien du statu quo. Mais au bout du compte quelles en sont les causes ? Faut-il y voir un effet de la montée des inégalités avec un modèle économique qui fait clairement des gagnants et des perdants ? De la politique migratoire d'Angela Merkel ? De l'apparition dans le pays d'un terrorisme auquel il ne semblait pas s'attendre ?
Il y a des explications conjoncturelles, d'autres structurelles. Et il faut sans doute relativiser un peu le conjoncturel (les attaques terroristes), même s'il s'agit d’événement traumatisants par leur violence. Il faut savoir que l’Allemagne a un passé terroriste. C’est le pays où est née la Fraction Armée Rouge, inspiratrice d’Action directe en France. Et la partie Est a abrité de nombreuses figures des mouvements terroristes palestiniens ou des mouvements de libération divers. L’Allemagne est aussi un pays frappé par un phénomène heureusement peu développé en France : les massacres aveugles de jeunes gens, dans leurs lycées ou dans des écoles. Enfin, il existe un fond d’activisme violent de l’extrême droite dont la face cachée a émergé à la stupéfaction générale en novembre 2011. On a alors découvert qu’un groupe néonazi avait pu mener pendant dix ans une « chasse aux métèques » dans l’impunité totale, tuant 9 immigrés et une policière, et commettant une attaque à la bombe avec 180 blessés. La violence terroriste récente, dramatique, n’est donc pas aussi déterminante que certains l'ont dit.
Les explications structurelles, davantage économiques, expliquent sans doute mieux un effritement politique visible dès 2005, et qui s’accélère. Là, il faut rappeler l’existence d’une société à trois vitesses en Allemagne.
Une étude récente publiée par le quotidien économique libéral Handelsblatt soulignait les ressorts du plein emploi allemand, ainsi que les contrastes des évolutions de revenu. Entre 2002 et 2017, en sens inverse d'une démographie déclinante, le nombre d’actifs, a augmenté de 5%. C’était l’objectif des reformes Schröder : pousser à la reprise d’activité de toutes les classes populaires. Mais dans le même temps, le volume d’heures travaillées - et donc rémunérées - a diminué de 5% ! La durée moyenne réelle de la semaine de travail rémunérée est passée de 40 heures en 2002 à … 35 heures en 2016 !
L'explication est simple : l’Allemagne a réglé son chômage de masse en procédant à une série de réformes ayant abouti à une gigantesque réduction d’un temps de travail et des salaires imposée aux salariés. Et le nombre de travailleurs pauvres a sur la même période explosé : 10% des salariés gagnent moins que le minimum social et ont recours aux distributions alimentaires. Le taux de pauvreté a progressé entre 2002 et 2016 et reste, avec plus de 16% de la population, 20% plus haut que le taux – pourtant lui-même record – de pauvreté français.
Dans le même temps, le tiers de salariés travaillant dans les secteurs exportateurs a vu sa durée moyenne de travail hebdomadaire rester stable à 41heures. Ces salariés, les mieux rémunérés, n’ont pas subi ce que les employés de service, agricoles, les intermittents du bâtiment de l’industrie, ont eu à supporter.
La troisième catégorie enfin, est constituée des 10% les plus riches dont la part dans la richesse nationale allemande a explosé, à rebours d'une tradition allemande d’un certain égalitarisme.
On se retrouve donc avec une situation explosive au sein de l’économie la plus prospère de l’Union Européenne, car elle maintient 50% de sa population depuis presque 15 ans à l’écart de la prospérité saluée partout. Un vote « antisystème » comme celui qui a permis le succès des Pirates en 2011 était un avertissement sans frais. Aujourd'hui c'est différent. Le vote antisystème se cristallise sur l’AfD, les autres partis essayant de siphonner son électorat en se montrant eux aussi subversifs – jusque dans les rangs de l’Union où le parti régional bavarois CSU est plus critique encore vis à vis de Merkel que le SPD !
La chancelière est donc dans une impasse. Son parti la soutient comme la corde le pendu, et se résigne a une nouvelle Grande coalition en 2017. Il est possible toutefois qu’un score médiocre entraînerait le départ de Merkel, peut-être en cours de mandat. L’enjeu pour elle et pour conserver la chancellerie, c’est donc d’assurer à la CDU-CSU de finir devant le SPD aux législatives de septembre.
Pour autant, aucun des deux partis de gouvernement n’a de réponse à la violence et la durée de la crise sociale allemande. L’AfD va donc continuer à progresser.

Dans les tous premiers entretiens qu'il a accordés à la presse britannique et allemande, Donald Trump a explicitement visé Berlin (dont les excédents commerciaux excessifs sont toutefois sous surveillance du Trésor américain depuis plusieurs années). Comment les Allemands prennent-ils l'inflexion manifeste de la politique européenne des États-Unis, et la récurrence des critiques américaines contre leur pays ?
Dès 1949 et plus encore après le traité de Paris de 1954, l’Allemagne a misé sur l’OTAN et le partenariat avec les États-Unis. Contrairement à la France, pour laquelle l’OTAN enserre une nation qui se rêve toujours en grande puissance, l’Allemagne a longtemps vu l'Alliance atlantique à la fois comme un bouclier (avoir été zone frontière entre les deux blocs, cela marque) et comme la condition pour redevenir souveraine.
L’alliance américaine est donc essentielle dans la construction de l’identité même de l’Allemagne d'aujourd'hui, démocratique et pacifique, non interventionniste et en paix avec ses voisins. Cela relève bien sûr pour partie du mythe. Il n’en reste pas moins que l’OTAN et le parapluie militaire ont permis à l’Allemagne de développer une conception mercantile du rapport au reste du monde, sans volonté de puissance et de domination militaire, avec une part du PIB consacre aux dépenses de Défense en baisse constante depuis la chute du mur. L'aspect « sécurité et défense » de la souveraineté nationale allemande a été très efficacement longtemps sous-traité à Washington.
Cela avaient commencé à changer sous Schröder. La première fois que des militaires ouest-Allemands ont été envoyés en opération hors d’Allemagne, c’est au Kosovo en 1999. Depuis, les Allemands ont été engagés en Afrique, en Afghanistan – avec le terrible bombardement de Kunduz qui fit cent morts civils et coûta sa place à un ministre de la Défense – en Syrie. Pourtant, la République fédérale n’y voit pas du tout l’accomplissement d’un destin de grande puissance. Il ne s’agit que de travailler dans le cadre de l’OTAN.

C'est donc la mise en cause du parapluie américain, qui inquiète les Allemands, plus que la critique des excédents commerciaux qu'ils se taillent sur les autres pays européens et sur les États-Unis ?
Oui car le changement de braquet qu'esquisse Trump touche là à une impensé radical des élites allemandes, lesquelles n’ont jamais développé de doctrine militaire alternative.
Par exemple, l’Allemagne n’a jamais envisagé l'Europe de la défense comme un but important. De plus, face à deux pays, France et Grande-Bretagne, bénéficiant de dispositifs complets de défense et de sièges permanents au Conseil de sécurité de l'ONU, il n’était pas dans l’intérêt national de se retrouver dominé sur le sol européen. Au moins, la domination de l’OTAN par les USA est-elle conçue comme légitime, alors que reconnaître à la France ou la Grande-Bretagne une position dominante n’est rien moins qu'évidente. C’est pour cela que l'idée française de mutualiser la défense de l’Union émise après les attentats a été ignorée par Berlin, ou que l’Allemagne a toujours refusé que les dépenses militaires et de sécurité soient exclus du calcul des déficits publics.
Au final, les réactions allemandes ayant suivi l'évocation d'un possible abandon de l’OTAN par les États-Unis sont allés de l'incrédulité à la panique pure, en passant par la tentative de définition dans l'urgence d’un chemin propre à l’Allemagne... sans que soit envisagé à aucun moment de se tourner vers l'Europe. Certaines voix s'élèvent par exemple pour réclamer la création d’une force de dissuasion nucléaire allemande. D’autres affirment que la priorité est à la reconstitution d’un appareil de défense conventionnel puissant et autonome, pour ne pas être dépendant, justement, de la France ou de l’UE.
Quant à la question des excédents commerciaux excessifs.... l’Allemagne mercantiliste merkelienne ne comprend pas le problème. Pour autant, je ne serais pas surpris de voir l’Allemagne augmenter ses commandes de matériel militaire américain pour compenser en partie cet excèdent, et pour apaiser Washington.

Aucune chance donc que la politique européenne de l'Allemagne change dans un sens plus redistributif et plus « solidaire », la République fédérale souhaitant préserver ses amitiés européennes à l'heure du désamour américain ?
Ma réponse sera simple : non. La RFA ne souhaite pas préserver ses amitiés. Elle n’a pas le sentiment d’en avoir besoin, ni d’être mise sous pression par quiconque.
De plus, le principe même qui régit le fonctionnement de l’État fédéral allemand, c'est à dire la solidarité financière entre régions riches et régions pauvres (principe très largement mis en œuvre lors de la réunification) est absolument impensable, pour les Allemands, à l'échelle européenne. Le blocage idéologique sur ce sujet est total. Car la perception de l’Allemagne de son propre rôle dans la crise européenne est très différente de la notre. Le pays se voit comme celui qui aurait paie déjà pour les déficits des autres. C'est évidemment totalement faux. Mais cette propagande sert aux élites actuelles à justifier que les 50% les plus modestes ne voient pas leur situation matérielle s’améliorer depuis 15 ans, mais au contraire se dégrader.

Après tout ce que vous venez de dire, ne peut-on par affirmer que l'Allemagne est le pays le plus « souverainiste » d'Europe ?
N'oublions jamais l'histoire récente du pays. Pendant les dix années qui suivent la Seconde guerre mondiale, l'Allemagne n'est pas souveraine. Les quatre puissances occupantes exercent le pouvoir exécutif, nomment dans les administrations, directement ou par délégation, et suivant des modalités assez différentes suivant les zones. Ce sont les trois occupants de l'Ouest qui mènent une unification de leurs zones par une réforme monétaire et la création du Deutsche Mark. Des 1949, l'Allemagne est donc coupée en deux par la différence de monnaie. Ce n'est qu'en 1955 que la partie Ouest retrouve une souveraineté et forme la République Fédérale d'Allemagne, membre de l'OTAN. A l'Est se mets en place un régime communiste dominé par la relation à l'URSS. Ce n'est qu'en 1990 que cette partie de l'Allemagne connaîtra ses premières - et dernières - élections libres, avant d'être réunifiée à l'Ouest en octobre 1990.
L'histoire de l'après-guerre allemand est donc totalement différent de celle de la France. Pendant que la France combat des peuples colonisés aspirant à leur leur propre souveraineté, l'Allemagne parcourt un long chemin pour recouvrir patiemment la sienne.
La conception même de la démocratie en Allemagne est donc fondamentalement attachée au principe de souveraineté. La loi constitutionnelle allemande, la Grundgesetz, est protégée par un service de police propre - l'équivalent de ce que furent les Renseignements Généraux en France, mais concentrés sur la subversion politique d'extrême-droite comme d'extrême-gauche – et le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe veille jalousement sur la souveraineté du peuple allemand. Cela passe par des dispositions, intégrées par dérogation aux traités, qui accordent au Parlement allemand un droit de regard sur les questions européennes bien plus important que celuidont dispose l'Assemblée Nationale en France ! Notons d'ailleurs que c'est bien le peuple souverain, via ses représentants élus qui est ici au cœur de tout, et non l'exécutif, qui procède du Bundestag. Il n'y a pas en Allemagne de « Président » puissant (même s'il y en a un) et Angela Merkel, toute chancelière qu'elle soit, doit régulièrement négocier avec les différentes ailes de son parti et avec les autres formations au Bundestag.
Il y a deux principales différences, cependant, entre la vision allemande de l'intégration européenne telle qu'elle existait dans les années 1955-2000, et celle qui prévaut depuis 2000. Tout d'abord, l'Allemagne du XXI° siècle estime avoir suffisamment expiée les crimes de celle du XXème. Fait notable, la Coupe du monde de football de 2006 a permis de recommencer à afficher sans mauvaise conscience un patriotisme du drapeau, une fierté nationale positive. Depuis lors se succèdent les émissions et films retraçant la part allemande de souffrance pendant la seconde guerre : bombardements de Dresde, expulsions des populations germanophones de Prusse orientale, de Bohême, de Pologne, naufrage des navires pleins de civils dans la mer du Nord sous les bombes britanniques etc... Cette relecture fait contraste avec celle de la fin du XXème siècle, où la grande polémique concernait les crimes de l'armée allemande. Ce nationalisme assumé trouve depuis des traductions politiques propres : parti AfD, best sellers populistes de Thilo Sarrazin (auteur la version allemande de la théorie du « grand remplacement », longtemps en charge des finances pour le … SPD de la ville de Berlin, et membre un temps du directoire de la Banque Centrale Allemande...).
Le XXI° siècle est cependant aussi le siècle de l'unification européenne par la monnaie. Or, l'Allemagne est la seule Nation européenne dont la construction nationale et étatique soit profondément liée à la création d'une union douanière et monétaire - la première fois avec la Zollverein (Union douanière) de 1834, qui précède de peu l'unité politique tardive, la deuxième fois comme rappelé à l'instant entre 1949 et 1990. Les est-Allemands étaient fascinés à l'idée de recevoir des Deutsche Mark au moment de la chute du mur. La décision d'Helmut Kohl de garantir la convertibilité de la monnaie de la RDA en DM, si elle entraîna un surcoût considérable de la réunification et accéléra le déclin économique de la partie Est, explique aussi les succès électoraux du parti de Kohl sur la période.
Dit autrement: la création d'une monnaie unique avec l'Allemagne consiste à jouer avec un expert en unification monétaire et douanière. Et la question de la monnaie est au cœur même du processus de construction national – au-delà des tartes à la crème sur l'hyperinflation de 1923...
L'Allemagne est donc, par son histoire, souverainiste. Et alors que la construction européenne fut théorisée par les élites allemandes de l'après-guerre comme un moyen de se protéger contre eux-mêmes et contre leur propre histoire, l'Europe est devenue, à partir de l'unification monétaire, un espace de domination naturel.
La conception de la souveraineté monétaire est profondément différente, outre-Rhin, de celle de la France. Nous sommes le pays de Philippe le Bel, qui frappe de la fausse monnaie et fait brûler ses créanciers pour conserver le contrôle sur son État, de Louis XV refinançant son État avec Law et provoquant ainsi l’un des premiers grands crash financiers de notre histoire. Nous sommes héritiers de la Révolution issue des États généraux dont l’objet était d’abord le refinancement de la dette publique, Révolution qui finança ses guerres avec une monnaie de singe, les assignats. Pour nous en somme, l’État doit contrôler la monnaie.
Pour les Allemands, la création d’une monnaie unique précède à deux reprises, en 1834 et en 1949, la création d’un État-nation. Comment pouvons-nous nous comprendre - et nous ajuster - avec un tel éloignement de départ ?
L’amitié franco-allemande n’a pu fonctionner que le temps des générations qui avaient vécu les guerres, entre des gouvernements qui n’avaient pas peur de poser leurs contradictions, leurs conflits et leurs désaccords. On était très loin de la situation actuelle, notamment de la vassalité des élites françaises post-euro.

[ La première partie de l'entretien est disponible ==> ICI ]