Traduire / Translate

Affichage des articles dont le libellé est BCE. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est BCE. Afficher tous les articles

samedi 9 juillet 2016

Barroso, Draghi et bien d'autres chez Goldman Sachs : l'Europe c'est la Paie !






L'affaire a fait quelques vagues : José Manuel Barroso vient d'être recruté par la banque d'affaires Goldman Sachs pour lui servir de conseiller dans la gestion du Brexit. « José Manuel va apporter une analyse et une expérience immense à Goldman Sachs, et notamment une profonde compréhension de l'Europe », a indiqué la banque dans son communiqué.

Un joli petit carnet d'adresses également, aurait-elle dû préciser, car « José Manuel » ( on est cool-raoul chez GS : on se claque des bises et on s'appelle par le prénom ) « a servi comme président de la Commission européenne de 2004 à 2014, et en tant que premier ministre du Portugal de 2002 à 2004 ».

Et quel président de la Commission fut il ! Comme l'explique ici l'eurodéputé Emmanuel Maurel, c'est sous son règne, par exemple, qu'a été lancé le projet de Traité de libre-échange transatlantique : « le TAFTA est plutôt une idée européenne, en tout cas au départ. C'est la Commission Barroso qui a ouvert ce débat, en partant du constat d'une croissance faible et d'un niveau de chômage élevé, et parce que les économistes de la Commission sont incapables d'imaginer autre chose que de la dérégulation pour y remédier. Ils ont donc recherché quel était le grand marché qui pourrait tirer la croissance européenne, et dont le modèle serait proche du nôtre. La Commission s'est naturellement tournée vers les États-Unis, d'autant que José Manuel Barroso est lui-même un atlantiste éperdu ».

***

Éperdu, on peut le dire. Et ça n'a pas peu joué dans certains des choix qu'il a faits en tant que Premier ministre lusitanien. Il y a quelques jours était publié en Grande-Bretagne le rapport Chilcot, qui rappelle à notre bon souvenir les conditions dans lesquelles s'effectua l'invasion de l'Irak en 2003. Le moment est donc idéal pour rappeler le rôle que « José Manuel », ami de Tony Blair, joua dans cette affaire.

Dans un portrait sans complaisance de José Manuel Barroso, Jean Quatremer explique par exemple ici : « alors Premier ministre du Portugal, [Barroso] accueille avec empressement, le 16 mars 2003 aux Açores, le fameux « sommet » réunissant George W. Bush, Tony Blair et José María Aznar, au cours duquel la guerre [en Irak] fut lancée ». Le journaliste de Libération précise ici : « [Barroso] a ensuite joué un rôle trouble dans le transfert des prisonniers vers Guantanamo, laissant les avions de la CIA emprunter les aéroports et l’espace aérien portugais. Jamais il n’a regretté son soutien indéfectible à George W. Bush ». Ainsi, de deux choses l'une : soit Jean Quatremer s'est brutalement mué en « europhobe complotiste » voyant la main diabolique des Zétazuniens et de la CIA à l’œuvre partout. Soit - et c'est le plus probable - « Jojo-Manu » a donné les gages nécessaires pour lui permettre d'être recruté à terme par une grande banque américaine. Ce qui est désormais chose faite.


***


Ceci dit, il y a ceux qui vont se finir chez Goldman Sachs, et il y a ceux qui y commencent. Quel meilleur endroit, en effet, pour s'initier au beau métier d'Européen professionnel ?

Mario Draghi, notre Banquier central, a donc fait GS d'abord, et l'Europe ensuite. Plus précisément, il a œuvré au sein de la banque d'affaires de 2002 à 2005. Or en 2000, la filiale britannique de GS, Goldman Sachs International, avait vendu au gouvernement grec de Kóstas Simítis des « conseils » et autres « solutions » lui permettant de masquer une partie de sa dette, et de remplir les critères aptes à qualifier le pays pour l'euro. Certes, c'était deux ans avant l'arrivée de Draghi. Mais celui-ci peut-il vraiment, comme il l'a toujours affirmé, n'en avoir rien su ? Les produits dérivés à base d'obligations grecques utilisés pour l'entourloupe ont tout de même été conservés par GS jusqu'en 2005, date à laquelle ils ont été revendus à la National Bank of Greece. Pendant tout ce temps, Draghi occupait les fonctions précises de....« vice-président pour l'Europe-Goldman Sachs International, entreprises et dette souveraine »....


***

En tout cas, l'Italien a eu tout le temps de regretter son « ignorance ». Car le moins que l'on puisse dire, c'est que l'appartenance grecque a l'euro lui a donné du boulot.

La Banque centrale européenne, en effet, a été aux avants-postes du travail de sape entrepris contre le gouvernement Syriza entre janvier et juillet 2015. C'est elle avant tous les autres - avant même le ministre allemand Wolfgang Schäuble - qui a obtenu la capitulation d'Alexis Tsipras et la signature par celui-ci du mémorandum de juillet 2015. Elle était la seule, en effet, à disposer des instruments techniques permettant d’affaiblir suffisamment le pays, et de l'obliger à rendre les armes.

Or Mario Draghi n'y est pas allé de main morte. Dès le début du mois de février 2015, à peine Tsipras arrivé aux responsabilités, la BCE coupait l'accès des banques commerciales grecques à la procédure de refinancement normal. Elle les réduisait à se financer via la liquidité d'urgence ( Emergency Liquidity Assistance, ELA ), les mettant ainsi à la merci d'une Banque centrale seule capable de réévaluer régulièrement le plafond de cet ELA. La BCE le fit d'ailleurs au compte gouttes, et toujours en fonction de la tournure prises par les négociations entre la Grèce et ses créanciers.

Enfin, sitôt connue la décision d'Alexis Tsipras d'organiser le référendum du 5 juillet 2015, le plafond de l'ELA fut bloqué, et les banques grecques contraintes de fermer. Le but était bien sûr de générer un sentiment de panique et de peser sur les résultats du scrutin. Ce fut en vain, et le « Oxi » l'emporta largement. Mais les banques hellènes étaient déjà fort mal en point, et le pays à bout de fatigue. On connaît la suite : le « non » fut converti en « oui », le référendum oublié, et le mémorandum signé.


***

Il serait dommage, tant qu'on en est a se rappeler le temps du maquillage des comptes publics grecs, de ne pas évoquer l'un de ceux qui, en tant que gouverneur de la Banque centrale hellénique jusqu'en 2002, y participa. Lucas Papademos, par ailleurs ancien vice-président de la Banque centrale européenne (2002-2010) fut ensuite nommé premier ministre en Grèce pour y prendre la tête d'un gouvernement de technocrates (pardon, d'un gouvernement « d'union nationale ») chargé de résoudre.... la crise de la dette. Lucas Papademos est passé par Goldman Sachs.

Il serait dommage, tant qu'on en est à se rappeler le temps des gouvernements de technocrates (pardon, des gouvernements « d'union nationale ») dans les pays d'Europe du Sud, de ne pas évoquer celui de Mario Monti, ancien conseiller de la banque d’Italie, ancien commissaire européen, et devenu président du Conseil en Italie en 2011. Mario Monti est passé par Goldman Sachs.

Il serait dommage, tant qu'on en est à.... 
Bon, ça suffit maintenant. Il y en a d'autres. Pour savoir qui ils sont, on consultera par exemple cet article du site Rue89, ou celui-ci, paru dans Le Monde.

Après ça, si l'on n'en a pas encore marre, si l'on souhaite faire une thèse dessus voire si l'on ambitionne de devenir à terme un spécialiste mondialement reconnu du sujet, on pourra voir ce documentaire d'Arte daté de 2012, consacré à Goldman Sachs et dont voici la vidéo de présentation.
Nota : merci d'éloigner les enfants avant de cliquer sur la vidéo car rien ne permet d'affirmer avec certitude qu'il ne s'agit pas en réalité d'un film d'Hitchcock ]. 







jeudi 9 juin 2016

Réforme du marché du travail : la BCE aussi a donné des ordres







La loi « Loi travail » française doit beaucoup à l'appartenance de la France à l'Union européenne (voir explications détaillées ici : et ce n'est pas « complotiste » que de le dire. Oui, la Commission européenne donne des consignes aux États membres dans le cadres des « Grandes orientations de politique économique », et du « Semestre européen ». Oui, la Cour de justice de l'Union (CJUE), acteur discret mais dont la jurisprudence est déterminante dans la vie de l'UE, ne cesse de promouvoir la dérégulation et le moins-disant social .

Mais elles ne sont pas les seules. La troisième des « Indépendantes » (Antoine Vauchez), la Banque centrale européenne, a également joué un rôle en son temps. Pas en France, bien sûr, mais dans d'autres pays, où elle a profité de la crise des dite des « dettes souveraines » pour dicter de manière très directe les réformes structurelles à mettre en place.

Or ces réformes structurelles ne peuvent que s'enchaîner dans l'eurozone, chaque pays membre étant tôt ou tard contraint de s'aligner sur les pays voisins pour éviter des pertes massives de compétitivité. En effet, en régime de monnaie unique, aucun ajustement ne peut se faire via la dépréciation de la devise. Dès lors, il ne peut que s'engager une course à la désinflation salariale entre les différents pays. Les réformes du marché du travail intervenues en Europe du Sud - et réalisées pour certaines d'entre elles sous la dictée - ne pouvaient qu'aboutir un jour à des réformes de même type en France. D'ailleurs, la « loi El Khomri » n'est probablement qu'un début tiède, le processus ayant vocation à se poursuivre presque mécaniquement dans le cadre de la zone euro.

Il suffirait sans doute d'une nouvelle crise à l'occasion de laquelle la Banque centrale doive à nouveau à « aider » les États les plus fragiles pour que de nouveaux tours de vis soient exigés. La BCE en effet, parce qu'elle est la seule à avoir la main sur la monnaie, parce qu'elle a les moyens techniques de mettre un pays en faillite ou de l'expulser de l'euro, a aussi ceux d'imposer ce que la Commission, pour sa part, doit se contenter de « conseiller vivement ». Aussi n'a-t-elle pas hésité, parfois, à sortir complètement de son domaine de compétence - la politique monétaire - pour menacer puis pour prescrire, ainsi que l'explique ici  l'économiste britannique Philippe Legrain.

En 2010-2011, Jean-Claude Trichet, le prédécesseur de Mario Draghi à la tête de l'institut d'émission, a donc prescrit tous azimuts.

Après un petit chantage de décrassage exercé fin 2010 sur l'Irlande et ainsi mise en jambes, la BCE se charge, durant l'été 2011, de délivrer des injonctions aux pays d'Europe du Sud. Nous sommes alors au plus fort des attaques spéculatives des marchés contre la dette de ces pays. Les prescriptions de Francfort sont le prix à payer pour obtenir l'aide nécessaire à apaiser la spéculation.

Dans le domaine du marché du travail - pour ne citer que celui-ci même s'il est loin d'être le seul domaine concerné - Jean-Claude Trichet fait des demandes voisines à l'Italie et à l'Espagne, dans des lettres datées du 5 août 2011 et respectivement adressées à Silvio Berlusconi et à José Luis Zapatero.

Dans le courrier adressé à l'Italie et consultable ici, il indique notamment qu'il faudra « réformer davantage le mécanisme collectif de négociation salariale permettant des accords d’entreprises, afin d’adapter les salaires et conditions de travail aux besoins spécifiques des firmes et d’améliorer leur pertinence vis-à-vis d’autres niveaux de négociations ». Cela fait furieusement penser au contenu du désormais célèbre article 2 de l'actuel projet de « Loi travail » français. Par ailleurs, le président de la Banque centrale demande « une révision en profondeur des règles concernant l’embauche et les licenciements » et une « réduction significative du coût des emplois publics, en durcissant les règles de renouvellement du personnel et, si nécessaire, en baissant les salaires ». Rien de moins.

Dans la lettre adressée à l'Espagne, il est également demandé de réformer plus en profondeur le marché du travail - ce qui était déjà en cours à l'époque - et de donner la priorité aux accords salariaux au niveau de l'entreprise : « le projet de réforme des modalités du dialogue social adopté par le gouvernement espagnol (…) devrait davantage mettre l'accent sur les accords d'entreprise, dans le but de garantir une décentralisation effective des négociations salariales. Durant le débat parlementaire à venir, le projet de loi devrait être amendé en vue de réduire le champ des accords de branche ».

Dire ce que doivent contenir les amendements lors d'un débat parlementaire futur, voilà qui est plein de tact. En outre, l'Espagne est également sommée d'abandonner toute possibilité d'indexation des salaires sur l'inflation. Motif : l'inadaptation de ce dispositif « à des marchés du travail situés à l'intérieur d'une union monétaire », car il constitue « un obstacle structurel à l'ajustement des coûts du travail ». C'est vrai, sans blague : si on ne peut même plus « ajuster » le coût du travail à l'intérieur d'une monnaie unique, à quoi cette monnaie sert-elle ?

Ce ne sont là que des exemples de ce que furent sommées de faire à l'époque à l'Espagne, l'Italie, l'Irlande. Bien d'autres choses encore leur furent demandées : réforme de la fiscalité, réforme du système financier, privatisations, etc. La consultation des courriers émanant de la BCE permet de se faire une idée de cette manière d'avoir recours à la « stratégie du choc », au cœur d'une crise, pour faire avancer certaines idées.

Des idées dont même certains économistes du Fonds monétaire international commencent à se demander si elles ne sont pas délétères. Mais que l'Union européenne et la zone euro, engoncées dans l'idéologie et dans un fédéralisme monétaire dysfonctionnel et piteux, continuent, seules, à chérir. 


[ Article initialement paru sur le Figarovox ]