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samedi 9 juillet 2016

Barroso, Draghi et bien d'autres chez Goldman Sachs : l'Europe c'est la Paie !






L'affaire a fait quelques vagues : José Manuel Barroso vient d'être recruté par la banque d'affaires Goldman Sachs pour lui servir de conseiller dans la gestion du Brexit. « José Manuel va apporter une analyse et une expérience immense à Goldman Sachs, et notamment une profonde compréhension de l'Europe », a indiqué la banque dans son communiqué.

Un joli petit carnet d'adresses également, aurait-elle dû préciser, car « José Manuel » ( on est cool-raoul chez GS : on se claque des bises et on s'appelle par le prénom ) « a servi comme président de la Commission européenne de 2004 à 2014, et en tant que premier ministre du Portugal de 2002 à 2004 ».

Et quel président de la Commission fut il ! Comme l'explique ici l'eurodéputé Emmanuel Maurel, c'est sous son règne, par exemple, qu'a été lancé le projet de Traité de libre-échange transatlantique : « le TAFTA est plutôt une idée européenne, en tout cas au départ. C'est la Commission Barroso qui a ouvert ce débat, en partant du constat d'une croissance faible et d'un niveau de chômage élevé, et parce que les économistes de la Commission sont incapables d'imaginer autre chose que de la dérégulation pour y remédier. Ils ont donc recherché quel était le grand marché qui pourrait tirer la croissance européenne, et dont le modèle serait proche du nôtre. La Commission s'est naturellement tournée vers les États-Unis, d'autant que José Manuel Barroso est lui-même un atlantiste éperdu ».

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Éperdu, on peut le dire. Et ça n'a pas peu joué dans certains des choix qu'il a faits en tant que Premier ministre lusitanien. Il y a quelques jours était publié en Grande-Bretagne le rapport Chilcot, qui rappelle à notre bon souvenir les conditions dans lesquelles s'effectua l'invasion de l'Irak en 2003. Le moment est donc idéal pour rappeler le rôle que « José Manuel », ami de Tony Blair, joua dans cette affaire.

Dans un portrait sans complaisance de José Manuel Barroso, Jean Quatremer explique par exemple ici : « alors Premier ministre du Portugal, [Barroso] accueille avec empressement, le 16 mars 2003 aux Açores, le fameux « sommet » réunissant George W. Bush, Tony Blair et José María Aznar, au cours duquel la guerre [en Irak] fut lancée ». Le journaliste de Libération précise ici : « [Barroso] a ensuite joué un rôle trouble dans le transfert des prisonniers vers Guantanamo, laissant les avions de la CIA emprunter les aéroports et l’espace aérien portugais. Jamais il n’a regretté son soutien indéfectible à George W. Bush ». Ainsi, de deux choses l'une : soit Jean Quatremer s'est brutalement mué en « europhobe complotiste » voyant la main diabolique des Zétazuniens et de la CIA à l’œuvre partout. Soit - et c'est le plus probable - « Jojo-Manu » a donné les gages nécessaires pour lui permettre d'être recruté à terme par une grande banque américaine. Ce qui est désormais chose faite.


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Ceci dit, il y a ceux qui vont se finir chez Goldman Sachs, et il y a ceux qui y commencent. Quel meilleur endroit, en effet, pour s'initier au beau métier d'Européen professionnel ?

Mario Draghi, notre Banquier central, a donc fait GS d'abord, et l'Europe ensuite. Plus précisément, il a œuvré au sein de la banque d'affaires de 2002 à 2005. Or en 2000, la filiale britannique de GS, Goldman Sachs International, avait vendu au gouvernement grec de Kóstas Simítis des « conseils » et autres « solutions » lui permettant de masquer une partie de sa dette, et de remplir les critères aptes à qualifier le pays pour l'euro. Certes, c'était deux ans avant l'arrivée de Draghi. Mais celui-ci peut-il vraiment, comme il l'a toujours affirmé, n'en avoir rien su ? Les produits dérivés à base d'obligations grecques utilisés pour l'entourloupe ont tout de même été conservés par GS jusqu'en 2005, date à laquelle ils ont été revendus à la National Bank of Greece. Pendant tout ce temps, Draghi occupait les fonctions précises de....« vice-président pour l'Europe-Goldman Sachs International, entreprises et dette souveraine »....


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En tout cas, l'Italien a eu tout le temps de regretter son « ignorance ». Car le moins que l'on puisse dire, c'est que l'appartenance grecque a l'euro lui a donné du boulot.

La Banque centrale européenne, en effet, a été aux avants-postes du travail de sape entrepris contre le gouvernement Syriza entre janvier et juillet 2015. C'est elle avant tous les autres - avant même le ministre allemand Wolfgang Schäuble - qui a obtenu la capitulation d'Alexis Tsipras et la signature par celui-ci du mémorandum de juillet 2015. Elle était la seule, en effet, à disposer des instruments techniques permettant d’affaiblir suffisamment le pays, et de l'obliger à rendre les armes.

Or Mario Draghi n'y est pas allé de main morte. Dès le début du mois de février 2015, à peine Tsipras arrivé aux responsabilités, la BCE coupait l'accès des banques commerciales grecques à la procédure de refinancement normal. Elle les réduisait à se financer via la liquidité d'urgence ( Emergency Liquidity Assistance, ELA ), les mettant ainsi à la merci d'une Banque centrale seule capable de réévaluer régulièrement le plafond de cet ELA. La BCE le fit d'ailleurs au compte gouttes, et toujours en fonction de la tournure prises par les négociations entre la Grèce et ses créanciers.

Enfin, sitôt connue la décision d'Alexis Tsipras d'organiser le référendum du 5 juillet 2015, le plafond de l'ELA fut bloqué, et les banques grecques contraintes de fermer. Le but était bien sûr de générer un sentiment de panique et de peser sur les résultats du scrutin. Ce fut en vain, et le « Oxi » l'emporta largement. Mais les banques hellènes étaient déjà fort mal en point, et le pays à bout de fatigue. On connaît la suite : le « non » fut converti en « oui », le référendum oublié, et le mémorandum signé.


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Il serait dommage, tant qu'on en est a se rappeler le temps du maquillage des comptes publics grecs, de ne pas évoquer l'un de ceux qui, en tant que gouverneur de la Banque centrale hellénique jusqu'en 2002, y participa. Lucas Papademos, par ailleurs ancien vice-président de la Banque centrale européenne (2002-2010) fut ensuite nommé premier ministre en Grèce pour y prendre la tête d'un gouvernement de technocrates (pardon, d'un gouvernement « d'union nationale ») chargé de résoudre.... la crise de la dette. Lucas Papademos est passé par Goldman Sachs.

Il serait dommage, tant qu'on en est à se rappeler le temps des gouvernements de technocrates (pardon, des gouvernements « d'union nationale ») dans les pays d'Europe du Sud, de ne pas évoquer celui de Mario Monti, ancien conseiller de la banque d’Italie, ancien commissaire européen, et devenu président du Conseil en Italie en 2011. Mario Monti est passé par Goldman Sachs.

Il serait dommage, tant qu'on en est à.... 
Bon, ça suffit maintenant. Il y en a d'autres. Pour savoir qui ils sont, on consultera par exemple cet article du site Rue89, ou celui-ci, paru dans Le Monde.

Après ça, si l'on n'en a pas encore marre, si l'on souhaite faire une thèse dessus voire si l'on ambitionne de devenir à terme un spécialiste mondialement reconnu du sujet, on pourra voir ce documentaire d'Arte daté de 2012, consacré à Goldman Sachs et dont voici la vidéo de présentation.
Nota : merci d'éloigner les enfants avant de cliquer sur la vidéo car rien ne permet d'affirmer avec certitude qu'il ne s'agit pas en réalité d'un film d'Hitchcock ]. 







lundi 6 juin 2016

Emmanuel Maurel : « quand on négocie le TAFTA avec les États-Unis on a les plus grandes entreprises mondiales en face ».








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Emmanuel Maurel est député européen depuis mai 2014. Il est membre du groupe S&D (Alliance progressiste des socialistes et démocrates) et siège au sein de la Commission commerce international (INTA) du Parlement européen. L'entretien ci-dessous traitera de quatre questions principales : le Traité transatlantique (TAFTA), l'accord de libre-échange avec le Canada (CETA), le TISA (accord de libre-échange concernant le domaine des services), et le statut d'économie de marché qui sera probablement accordé à la Chine fin 2016. Cet entretien sera publié en deux parties. La première partie ci-dessous traite du TAFTA. 
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Commençons par un sujet qui inquiète et mobilise de plus en plus de monde : le TAFTA. On croyait en avoir fini avec le risque de voir se mettre en place des juridictions arbitrales privées, l'un des éléments les plus controversés des négociations transatlantiques. Or Le Monde affirme avoir eu accès à des documents prouvant que la France est à l'avant-garde de la promotion de ces tribunaux. Pourtant, le gouvernement français n'a de cesse de dire publiquement qu'ils ne sont « ni utiles, ni nécessaires ». Y a-t-il un double discours de la France sur ce point ? 

Non, ce n'est pas le cas. Il est vrai que dans le cadre du TAFTA - mais également du CETA, l'accord de libre-échange avec la Canada qui doit être ratifié par le Parlement européen avant la fin de l'année - était prévu un système qui s'appelle l'ISDS (Investor-State Dispute Settlement), qui a vocation à régler les différends entre les entreprises et les États dans le cadre de juridictions d'arbitrage privées. Il faut savoir que de tels mécanismes existent depuis les années 1950, et dans tous les accords de libre-échange. Aujourd'hui, il existe environ 3000 ISDS dans le monde, et la France en a signé plusieurs centaines.  
Ces structures ont été mises en place au début car lorsqu'on passait des accords avec des pays en voie de développement, on craignait beaucoup - surtout les investisseurs - les effets de l'insécurité juridique qui y régnait. Les changements politiques intempestifs pouvaient rendre l'environnement économique très instable. 
Mais cela n'est plus adapté, pour deux raisons. D'abord parce que la mise en œuvre du droit commercial a globalement progressé partout. Ensuite et surtout parce qu'existent désormais des multinationales avec des forces de frappe considérables, qui se sont servi de ces ISDS pour attaquer les États et demander des sommes folles à la moindre évolution des politiques publiques. L'exemple le plus connu et le plus caricatural est celui de Philip Morris attaquant l'Australie ou l'Uruguay parce que les autorités de ces pays avaient décidé de passer au paquet neutre pour l'Australie (ce qui obligeait le cigarettier à retirer son logo de ses paquets), ou d’accompagner les messages sanitaires d’avertissements illustrés sur les paquets pour l'Uruguay... 

En somme, avec ce système d'ISDS, un État qui veut mettre en place une législation, y compris pour des raisons de santé publique comme dans votre exemple, peut être attaqué en justice.... 
Oui. Avec ce type d'outils, une entreprise installée dans un État suite à un traité de libre-échange et qui s'estime lésée par un changement de la législation peut attaquer l’État en question et demander réparation. Il existe ainsi de nombreux arbitres internationaux privés - le plus souvent des avocats d'affaire rémunérés à prix d'or - mis en place par des traités de libre-échange, et qui rendent leurs jugements partout dans le monde. 
Ce qui a changé dans la période récente, c'est que les multinationales se sont mises à réclamer des sommes considérables, suite à des décisions parfaitement démocratiques. Par exemple, lorsque des gouvernements de gauche, en Amérique de Sud, décident de nationaliser l'exploitation des hydrocarbures, de grandes compagnies pétrolières conduisent des offensives très dures, arguant qu'on les privait à la fois de profits immédiats et de profits à venir.
Or quand on négocie le TAFTA avec les États-Unis, on sait très bien quels interlocuteurs on a en face. Ce sont toutes les plus grandes entreprises mondiales, avec des batteries d'avocats excessivement procéduriers, et un rapport à la justice privée très spécifique.

Et ces entreprises pourraient très bien attaquer la France si une loi, une politique publique, venait à leur déplaire ? 
C'est bien sûr une possibilité. C'est pourquoi le Secrétaire d’État au commerce extérieur Matthias Fekl, après une très forte mobilisation de l'opinion publique, des ONG et des parlementaires européens, a convenu que la perspective d'un ISDS était inacceptable. En plus c'est inutile : les États-Unis sont quand même un État moderne, avec une justice commerciale qui fonctionne ! On travaille donc désormais à imaginer un nouveau mécanisme de règlement des conflits, qui offre la possibilité d'un appel, et des juges qui soient plus impartiaux.

Qu'en est-il de la révélation du Monde, alors ?
Ce n'en est pas vraiment une. De nombreux traités de libre-échange ont été signés dans les années 1990, notamment avec les pays d'Europe centrale et orientale qui n'étaient pas encore dans l'Union. À présent que ces pays ont intégré le marché intérieur européen, la Commission s’est engagée dans une démarche d’abrogation des accords bilatéraux intra-européens qui contiennent des ISDS. Les États-membres ont été appelés à se prononcer, mais rien n’est encore décidé. 
Ce que Le Monde a révélé, c'est ce qu'on appelle un « non-papier ». Il s'agit d'une sorte de brouillon émis par des technos. Lorsqu'ils commencent à discuter, ils couchent sur un document toutes les hypothèses envisageables, mais ce n'est absolument pas décisionnel. Il serait faux de considérer qu'il s'agit là de la position officielle de la France, et que le gouvernement tient sur cette affaire d'ISDS un double discours.

On entend de plus en plus souvent parler du TAFTA dans les médias alors que ce n'était pas le cas au début. Le sujet intéresse. Pour autant, cet accord a-t-il vraiment des chances d'être conclu ? Par ailleurs, qui des américains ou des européens le souhaite le plus ? On prête aux États-Unis un goût prononcé pour le libéralisme économique, mais en l’occurrence, on dirait que c'est surtout l'Europe qui souhaite l'accord. 
Le TAFTA est plutôt une idée européenne en effet, en tout cas au départ. C'est la Commission Barroso qui a ouvert ce débat, en partant du constat d'une croissance faible et d'un niveau de chômage élevé, et parce que les économistes de la Commission sont incapables d'imaginer autre chose que de la dérégulation pour y remédier. Ils ont donc recherché quel était le grand marché qui pourrait tirer la croissance européenne, et dont le modèle serait proche du nôtre. La Commission s'est naturellement tournée vers les États-Unis, d'autant que José Manuel Barroso est lui-même un atlantiste éperdu.
Le problème dans cette histoire, c'est qu'il y a très peu de barrières douanières entre les États-Unis et l'Europe. Le TAFTA est en quelque sorte un traité de libre-échange « nouvelle génération ». La vraie question n'y est plus celle de l'abaissement des tarifs douaniers mais celle de l'harmonisation des normes.

Le TAFTA est donc une idée européenne. Et les États-Unis, qu'on-t-ils à gagner dans l'affaire ?
C'est très simple. L'idée les a enthousiasmés car Obama tente de mettre en place une stratégie « en pinces » dirigée contre la Chine.
L'émergence rapide de la Chine, la perspective qu'elle puisse un jour imposer ses normes commerciales partout inquiète légitimement les États-Unis. Ils cherchent à la prendre en tenailles. Pour ce faire, ils ont d'abord signé le traité transpacifique (TPP : Trans-Pacific Partnership) avec une douzaine de pays. Dans un second temps, ils espèrent signer le traité transatlantique avec l'Europe. La grande idée géopolitique d'Obama, c'est de coincer ainsi la Chine entre deux entités commerciales puissantes.

L'accord transpacifique est donc signé depuis le mois de février …
Il est signé mais pas encore ratifié, pour la bonne raison qu'Obama ne dispose pas de la majorité nécessaire au Sénat. Les sénateurs du Midwest, et plus généralement ceux des États américains producteurs de viande bovine, considèrent que l'accord est insuffisant, et offre trop peu de possibilités d'exportation de viande. 
Par ailleurs, les candidats à la présidentielle américaine, que ce soit Trump, Sanders ou même Clinton, émettent de forts doutes sur le bien-fondé de cet accord.... Bref, l'administration Obama rencontre des difficultés avec le TPP qui était pourtant sa priorité, bien plus que le TAFTA. 

Lequel n'est donc pas prêt de voir le jour, donc. 
On est en certes au 13ème round de négociations, mais il est vrai que ça n'avance guère. Cela tient au contenu du projet d'accord. Il contient d'une part des perspectives d'harmonisation des normes techniques (uniformisation des prises électriques, des pare-chocs de voitures, etc), qui peuvent tout à fait se justifier et qui permettraient de lever certains obstacles à l'échange.
Mais il contient aussi des points bloquants. Certaines questions posent problème, parce qu'elles sont existentielles pour les États-Unis, et relèvent en même temps des « intérêts offensifs » de l'Europe. Je pense notamment à la question des marchés publics américains.
Contrairement à ce que l'on entend souvent, les États-Unis ne sont pas un pays plus libéral ou libre-échangiste que les autres. Ils sont avant tout pragmatiques. Dans ce cadre, leurs marchés publics demeurent très peu ouverts comparés aux marchés publics européens, qui le sont à 95 %. Quand des appels d'offre ont lieu, que ce soit au niveau fédéral ou au niveau des États fédérés, une grosse portion est réservée aux entreprises locales en vertu du Buy American Act. C'est un vieux texte (1933) mais il est encore en vigueur. Or « l'intérêt offensif » de l'Europe, dans ce cadre, c'est que les entreprises européennes puissent avoir accès aux grands marchés publics américains. Ça, les Américains s'y refusent.

Ils sont donc très protectionnistes !
Ils sont soucieux de leurs intérêts, et se donnent les moyens de les faire prévaloir. L'Europe, c'est précisément le contraire. Exemple assez significatif du fonctionnement de l'Union européenne aujourd'hui : l'affaire des panneaux photovoltaïques. Au début des années 2000, les Européens commencent à mettre en place une industrie photovoltaïque, qui marche très bien. L’Europe représente 70% des nouvelles installations photovoltaïques en 2011 et encore 59% en 2012. Puis arrivent les Chinois, qui inondent le marché avec des panneaux à très bas coûts. Les Européens tergiversent, lancent une enquête pour savoir s'il convient ou pas d’appliquer des mesures antidumping. L'affaire prend dix-huit mois. A la fin, c'est bien simple : il n'y a plus de photovoltaïque européen. Toute cette industrie a coulé.
Aux État-Unis, une chose pareille n'est pas concevable. Quand on y soupçonne une situation de concurrence déloyale, les enquêtes durent deux mois. Au terme de la procédure et si le dumping est avéré, la mise en place de taxes est immédiate. Des taxes douanières qui peuvent croître brutalement de 200, 250, parfois 300 %.

Vous dites que les États-Unis sont pragmatiques. L'Union européenne, elle, est donc engluée dans l'idéologie ? 
Ce n'est pas nouveau. Le libre-échange poussé à l'extrême est dans l'ADN de la construction européenne. Et nos industries en ont énormément souffert. Un débat a lieu en ce moment au sein de l'UE sur la modernisation de nos instruments de défense commerciale, et sur la question de savoir si l'on ne pourrait pas durcir nos mécanismes antidumping. Mais un certain nombre d’État membres, tels la Grande-Bretagne ou les Pays-Bas, dont l'économie est historiquement très extravertie, y rechignent vivement.

Revenons au TAFTA, et à ces négociations qui avancent peu. Vous avez évoqué la question des marchés publics américains comme point bloquant majeur. Quels sont les autres ?
L'autre point d'achoppement relève des « intérêts défensifs » de l'UE. Il s'agit de la question des indications géographiques. En Europe, nous avons beaucoup de produits d’appellation d'origine contrôlée ou protégée. Pour nous, un produit est lié à un territoire et à un savoir-faire particulier : la feta, le parmesan, le roquefort ne peuvent pas être produits partout. Au États-Unis, cette logique est inexistante. On y fabrique du brie dans le Wisconsin et du parmesan dans le Midwest sans aucun problème. Or si l'on accepte d'entrer dans leur logique, cela représente un danger considérable pour certaines de nos productions.
Enfin, parmi les points bloquants figure la question de l'harmonisation des normes, notamment alimentaires et sanitaires. Les Européens ont beaucoup à craindre de l'harmonisation des premières avec celles des États-Unis. On sait par exemple que les Américains nourrissent tout leur bétail au OGM, lavent leurs poulets au chlore etc. Mais il existe aussi des réticentes dans l'autre sens. Par exemple, les États-Unis demandent aux Européens d'être moins laxistes sur la fabrication des cosmétiques, qu'ils considèrent pour leur part comme des produits pharmaceutiques et qu'ils surveillent de très près.
Au final, on ne peut être certain que le TAFTA aboutira. Si tout se déroulait normalement, la ratification n'interviendrait pas, de toute façon, avant 2019 ou 2020. Les rounds de négociation sont très longs car des sujets d'une très grande diversité et technicité sont abordés. Une fois un éventuel pré-accord conclu, la phase de relecture juridique puis de traduction durera au moins un an. Viendra ensuite la phase de ratification par l'Union européenne et par les États-membres.

Les États seront donc consultés ? Les Parlements nationaux voteront ?
Oui car le TAFTA est en principe conçu pour être un accord mixte, qui devra faire l'objet d'une double ratification. Ce n'est pas le cas de tous les accords, et les traités sont sur ce point quelque peu ambigus. Le Traité sur le fonctionnement de l'Union (TFUE) indique que c'est au Parlement européen de ratifier les accords de libre-échange. C'est d'ailleurs un progrès considérable introduit par le traité de Lisbonne. Le Parlement a désormais le droit de vie ou de mort sur ce type d'accords. Avant, c'est le Conseil qui les validait à la suite de débats a minima.
Le traité précise ensuite que certains domaines peuvent être de la compétence exclusive de l'Union, cependant que d'autres relèvent d'une compétence partagée avec les États. Dans le second cas, le niveau de ratification est double. Ce sera très vraisemblablement le cas pour le TAFTA.


[ Seconde partie de l'entretien à paraître. To be continued.....] 




lundi 15 juin 2015

Dette grecque : préparez vos oreilles, les révélations vont faire mal !



Individu lambda qui en apprend de bien bonnes sur la dette grecque



Alors que l’hypothèse d’un défaut grec se précise et que la plus grande confusion règne dans le camp des créanciers (le FMI et les « Européens » sont divisés, ce qui n’est pas nouveau) des langues commencent à se délier. Quand tout cela sera fini, on peut s’attendre à quelques aveux croquignolets qui risquent de décoiffer jusqu’aux mieux permanentés de nos européistes. Pour les plus impatients, voici déjà un avant-goût :

1) En mars dernier, un membre du FMI, le Brésilien Paolo Batista, déclarait sur une chaîne de télé grecque que la majeure partie de l’argent qui avait été prêté à Athènes l’avait été pour secourir des créanciers privés, en aucun cas pour aider le pays. « La Grèce a reçu des sommes énormes, mais cet argent a été principalement utilisé pour permettre le désengagement, par exemple, des banques françaises ou allemandes » affirme-t-il dans la vidéo ci-dessous :





2) Plus récemment c’est Philippe Legrain qui confirme la chose. L’ancien conseiller économique de José Manuel Barroso était auditionné jeudi dernier par la « Commission pour la vérité sur la dette grecque », mise sur pieds par la présidente du Parlement hellène Zoé Konstantopoulou. Il y a affirmé ceci : « en 2010, les grands dirigeants européens et le directeur du FMI de l’époque, Dominique Strauss-Kahn, ont délibérément refusé de considérer la Grèce comme insolvable dans le but de protéger les intérêts des grandes banques européennes. En effet, selon les statuts du FMI, cette institution ne pouvait pas prêter à un État dont la dette était déjà insoutenable »

Pourtant, il était indispensable de prêter à la Grèce. Pour quelle raison ? Pour l’aider à sortir du marasme ? Pour le bien de son peuple ? Pour sauvegarder l’idéal européen ? Pas du tout ! Pour aider les banques françaises et allemandes, principales créancières d’Athènes et respectivement engagées à hauteur de 20 et 17,2 milliards d’euros, à retirer leurs billes sans une égratignure. Ce qui fut d'ailleurs grandement facilité par la Banque centrale européenne. En effet, Legrain révèle ceci : lorsque la BCE se décide, en 2010, à intervenir sur le marché secondaire et à y racheter de la dette souveraine dans le cadre du programme SMP (Securities Market Program), c’est pour partie aux banques françaises et allemandes détentrices d'obligations grecques qu'elle rachète des titres. A un bon prix d'ailleurs, toujours selon l'économiste. Ce qui non seulement permet à ces grandes banques de ne rien perdre mais qui leur permet aussi.... de gagner ! 

3) Enfin, peut-être finira-t-on par se souvenir, comme on avait déjà tenté de l’expliquer ici, que l’argent ne se prête pas gratuitement. Ainsi, certains des créanciers de la Grèce ont réalisé des profits en lui faisant crédit. Et oui : ils ont empoché le montant des intérêts correspondant aux prêts consentis.

Mais tout cela n’est rien pour l'heure. Pas de quoi s’affoler. En tout cas, il y en a qui restent sereins. Terminons donc sur une note d'optimisme printanier et de candeur sucrée :






mardi 25 juin 2013

Critiquer Barroso : et après ?




« Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes », disait Bossuet. Le Parti socialiste doit beaucoup faire rire Dieu.

Au PS, on a d’abord crié haro sur Angela Merkel, dénonçant son « intransigeance égoïste ». Oh, surprise ! On découvrait incrédule qu’un dirigeant en campagne électorale cherche plus volontiers, dans une Europe qui demeure un agrégat d’entités nationales, à satisfaire ses concitoyens et électeurs qu’à contenter ses voisins !

Mais Angela Merkel n’est pas une cible facile. En tant que « reine d’Europe », elle est tout à fait nulle. Mais en tant que chancelière allemande, il semble qu’elle fasse l’affaire. C’est en tout cas ce que pensent les allemands, qui la reconduiront sans doute en septembre.

On a donc trouvé une autre cible en la personne de Jose Manuel Barroso, qui pour sa part, à la décharge de ceux qui le conspuent, est effectivement nul, et sur à peu près tout. Arnaud Montebourg lui a donc imputé d’être le « carburant du front national », ce qui est lui faire trop d'honneur. Car c'est à la fois un peu vrai et un peu…court.

Tellement court que même Jean Quatremer – cette boussole qui indique le Sud - s’y adonne dans Libération du jour, dépeignant un « Européen pro-américain à veste réversible ». Barroso un atlantiste ? Rhôôô, ben ça alors, c’est vraiment très mal ! On lui rafraîchit la mémoire, concernent feu Jean Monnet, ou le laisse croire que le phénomène est nouveau ?

Surtout, le président de la Commission européenne ne dispose jamais que du pouvoir que les Etats lui ont consenti, à lui et au bidule carcéralo-fédéral dont il est le patron.

François Hollande a fort bien mimé l’étonnement et la colère, au moment de recevoir les recommandations de l’exécutif européen au mois de mai. Il lançait alors, drapé dans une indignation rudement bien interprétée : « la Commission européenne n’a pas à nous dicter ce que nous devons faire ».

Pourtant, il n’y avait rien là que de très prévisible, dans la droite ligne de la série de réformes – six pack, semestre européen, two pack - adoptées par le Parlement européen sans que personne, au sein des États membres, n’y trouve à redire.

De fait, le semestre européen le prévoit explicitement : chaque année, au mois de mai, la Commission adresse aux États des « conseils personnalisés » pour qu’ils puissent répondre aux priorités économiques et budgétaires qu’elle a définies durant les mois précédents.

Le two pack, quant à lui, est entré en vigueur le 30 mai, entrainant ce commentaire sardonique du journal La Tribune : « le gouvernement économique européen est né, et il ne plait pas à François Hollande ». En vertu des deux textes qui composent ce pack, les États devront désormais publier, à l’automne de chaque année, leur projet de budget pour l’année suivante. A charge pour la Commission - celle-là même qui « n’a pas à nous dicter ce que nous devons faire » - d’examiner ces projet et de formuler des observations.

Alors, surpris, messieurs Hollande et Montebourg ? Barroso est-il très très méchant, ou s’est-il simplement saisi des prérogatives qu’on lui a offertes ?

Plus sérieusement, il semble aujourd’hui dérisoire de dénoncer un homme, aussi urticant soit-il, lorsque c’est un ensemble institutionnel qui dysfonctionne. La Commission européenne est un organe à caractère fédéral dans une Europe qui, elle ne l’a jamais été, et l’est de moins en moins, sous l’effet des trajectoires de plus en plus divergentes des Etats-membres.

La droite allemande semble en avoir pris conscience. Le programme électoral de la CDU-CDU plaide en effet pour une Europe de « l’unité dans la diversité » et rejette l’idée d’une Union « organisée et dirigée de manière centralisée ».

On aimerait savoir ce qu’en pense - pour de vrai, pas juste pour déconner - la gauche française.