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mercredi 22 mai 2013

Faut-il « En finir avec l'Europe » ?




« La première tentative raisonnée de ce que l’on appelle la « gauche de la gauche » de s’attaquer au mythe européen ». C'est ainsi que l'économiste Jacques Sapir qualifie l'ouvrage collectif dirigé par Cédric Durand, En finir avec l'Europe (La Fabrique, mai 2013).

Il est vrai que souvent, les critiques radicales de la construction européenne proviennent des milieux dits « souverainistes ». Ceux-ci voient dans l’unification continentale un dessaisissement des États et une occasion de délitement des souverainetés nationales. Ces « souverainistes » se voient régulièrement objecter - injustement parfois - leur « nationalisme », ou leur tentation du « repli frileux ».

On est moins prompt, à la « gauche de la gauche », à critiquer l'idée européenne. La tradition internationaliste rend la chose difficile. La contestation, qui se révèle souvent vague et générale, se focalise sur le caractère « néolibéral » de l’Union européenne, et demeure en retrait quant aux les ruptures préconisées.

Pour s'en convaincre, il n'est qu'à voir la manière dont est traitée la question de l'euro par les différents partis de gauche radicale européens. En Grèce, Syriza dénonce « une Europe économique, de l’austérité » mais se garde bien de proposer une sortie de l’euro. En Allemagne, Oskar Lafontaine, fondateur de Die Linke, ne s'est prononcé que très récemment en faveur du retour « à un système qui rende possible les dévaluations et les réévaluations, comme c’était le cas avec le prédécesseur de la monnaie unique, le Système Monétaire Européen ». En France, Jean-Luc Mélenchon, quant à lui, n'a pas franchi le pas. L’anthropologue Emmanuel Todd, sentant bien là une contradiction, adresse d’ailleurs à la « gauche de la gauche » le reproche suivant : « elle veut dépasser le capitalisme mais pas l’euro, elle veut dépasser une économie marchande qui fonctionne en gardant une monnaie qui ne fonctionne pas ».

Cette « timidité de gauche » est étonnante. C’est donc l’un des points fort d'En finir avec l'Europe que d’y pallier en partie, en démontrant la légitimité d'une critique marxiste de l'Union européenne, notamment de son volet monétaire.

Le livre n’est pourtant pas un livre d'économie. C’est un ouvrage pluridisciplinaire. Il regroupe des textes d'universitaires européens de spécialités variées : anthropologie, philosophie politique, sociologie. Quoiqu'il en soit, l'analyse à caractère économique tient une place de choix dans ce recueil, et pour cause : si l’aventure européenne relève aussi d'un processus politico-institutionnel, elle est née avant tout d'un présupposé « économiste » typique du libéralisme, et de l'idée qu'une imbrication matérielle de fait finirait par générer de l’adhésion politique. C'est sur cette illusion que s'est bâtie la construction européenne dès l’origine, en application de la très simpliste « méthode Monnet ».

Une chimère fonctionnaliste, donc, telle est l’Europe que nous connaissons. Excipant pour la forme d’une vague ambition de Paix perpétuelle, on a multiplié les normes et les instruments, sans guère s’interroger sur le sens de l’action, bref, sur la nature du projet politique à bâtir. Enchevêtrement de règles et d’outils, l’UE est devenue, pour reprendre une formule de Castoriadis, « un marteau sans une main pour le guider, sa masse croissant toujours, son rythme toujours plus rapide ».

C’est ce que tentent de montrer Cédric Durand et Razmig Keucheyan dans l’un des chapitres les plus originaux du livre. En utilisant grille d’analyse des crises élaborée par Antonio Gramsci, ils mettent à jour un « césarisme bureaucratique » de l’Europe, soit la propension des structures technocratiques à s’autonomiser et à confisquer l’exercice du pouvoir. Une mise en congé de la démocratie facilitée par la crise, qui « pousse le pouvoir politique à se protéger de la pression populaire ».

L’affaire est en partie connue et une mise en image de ce « césarime » peut-être vue dans « Bruxelles, le vrai pouvoir », un documentaire récemment diffusé par France 5. Mais le film insiste, peut-être avec excès, sur le rôle joué par la Commission. C’est oublier combien la Banque centrale européenne s’est autonomisée elle aussi, profitant de l’indépendance que lui confèrent ses statuts. Durand et Keucheyan ne s’y trompent pas : c’est elle, désormais, qui semble prendre les décisions capitales. C’est sa voix qui est écoutée. Il n’est qu’à se rappeler la béatitude provoquée sur les marchés par cette déclaration de Mario Draghi l’été dernier : « la BCE fera tout pour sauver l’euro, qui est irréversible ». Quel chef d’État ou de gouvernement européen peut aujourd’hui prétendre rassurer les investisseurs par une simple phrase ?

L’autre point fort d’En finir avec l’Europe réside dans la charge contre la monnaie unique européenne, rare à gauche. Or les arguments développés par Wolfgang Streeck et, plus encore, par Costas Lapavistas, prouvent le bien-fondé d’une critique marxiste de l’euro, au-delà des traditionnelles vitupérations contre le « néolibéralisme européen ».

L’ouvrage le rappelle à plusieurs reprises : la mise en place de l’euro a signé le début d’un long processus de transfert de la plus-value du travail vers le capital. Pour deux raisons principales. D’abord, l’introduction de l’euro a rendu impossible toute correction des écarts de compétitivité entre pays par le biais de ces dévaluations qui, auparavant, étaient largement utilisées par les pays du Sud. Ensuite, les critères de « convergence budgétaire » n’ont cessé de s’ajouter les uns aux autres, de ceux de Maastricht en 1992, à l’introduction de la règle d’or par le Pacte budgétaire européen en 2012. Dès lors, sans même disposer des avantages que pourrait présenter un budget fédéral européen, les politiques budgétaires nationales se trouvent ficelées. Et comme l’écrit Lapavistas, « avec de telles contraintes, la compétitivité des pays membres de la zone ne repose plus que sur une seule variable : le travail ».  

Deuxième élément ayant fortement joué en défaveur du travail : la crise des écarts de compétitivité commuée en crise « de la dette ». Toutes les politiques économiques menées aujourd’hui par les pays de l’eurozone semblent ne viser qu’un seul objectif : réduire les déficits publics pour éponger les dettes. Ces dettes qui ne sont rien d’autre que les économies des prêteurs, c'est-à-dire, comme le signale Emmanuel Todd « l’argent des riches ».

Or c’est bien pour rembourser « l’argent des riches » - autrement dit pour rémunérer le capital - qu’une invraisemblable pression est exercée à la baisse sur la rémunération du travail. C’est surtout vrai au Sud, où les travailleurs se voient imposer la baisse des salaires et des retraites, les « réformes structurelles », ou, plus simplement encore, le chômage. Mais c’est également vrai – quoique moins connu – au Nord. Il faut lire Made in Germany, du journaliste économique Guillaume Duval, pour réaliser les sacrifices demandés aux travailleurs allemands, du détricotage méticuleux du droit du travail sous Gerhard Schröder, à la multiplication des « mini-jobs » aujourd’hui.

L’ouvrage dirigé par Cédric Durand a finalement le mérite d’ouvrir des pistes de réflexion plus audacieuses que celles habituellement énoncées à gauche, même si certaines analyses – la critique de l’euro en particulier – ne sont pas, à proprement parler, inédites.

Sans doute reste-t-il maintenant à envisager des solutions. Car s’il semble urgent d’en finir avec l’européisme fonctionnaliste, non seulement pour sortir de la crise, mais également par souci démocratique. Comme le disait Mendès France, « il y a deux façons pour une démocratie d'abdiquer : remettre ses pouvoirs à un homme ou à une commission qui les exercera au nom de la technique ».
En revanche, congédier une saine coopération des peuples d'Europe n’est guère envisageable, pas même souhaitable. Il semble au contraire que les européens soient condamnés à mettre en commun leurs talents pour tâcher de trouver une issue, ainsi qu’en témoigne d’ailleurs assez bien ce petit ouvrage pluridisciplinaire et plurinational.

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