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samedi 1 avril 2017

[ Vers le Grexit ? 3/3 ] - Grèce : l'impasse politique






Olivier Delorme est écrivain et historien. Passionné par la Grèce, il est l'auteur de La Grèce et les Balkans: du Ve siècle à nos jours (en Folio Gallimard, 2013, trois tomes), qui fait aujourd'hui référence. Il vient également de publier Trente bonnes raisons de sortir de l'Europe.
Alors que la crise grecque semble sur le point de refaire surface en raison de la mésentente entre les différents créanciers du pays, et que l'idée d'un « Grexit » est récemment devenue, pour la toute première fois, majoritaire dans un sondage grec, Olivier Delorme a accepté de revenir pour L'arène nue sur la situation de la Grèce. 
Cette analyse est en trois partie et traite successivement de l'impasse économique, de l'impasse géostratégique et de l'impasse politique dans lesquelles se trouve Athènes. Le premier volet, l'impasse économique, est disponible ici. Le second volet (impasse géostratégique) se trouve là. Ci-dessous figure le troisième volet.

***

La troisième impasse dans laquelle se trouve la Grèce est politique. Après que Syriza eut perdu de peu les élections législatives de juin 2012, ses responsables jugèrent que, l’accession au pouvoir devenant probable, il convenait de renoncer à un programme radical au profit d’une approche qu’ils pensaient (ou feignirent de penser) acceptable par l’UE. L’aggiornamento s’opéra donc au profit d’un réformisme néokeynésien, en vérité très modéré, appuyé sur l’idée que les partenaires européens comprendraient que, pour que la question de la dette trouve une solution pérenne et raisonnable, le pays devait sortir de la spirale déflationniste résultant des politiques imposées par le FMI et l’UE depuis 2009-2010. Syriza faisait du même coup l’impasse sur le fait qu’il était fort peu probable que les gouvernements allemand et européens (conservateurs ou prétendument socialistes, mais tous acquis aux dogmes néolibéraux) fassent à un gouvernement de gauche qui s’affichait radicale (bien qu’il ne le fût déjà plus vraiment) un cadeau qu’ils avaient refusé à son prédécesseur conservateur, envoyant celui-ci à l’abattoir électoral alors même qu’il était leur allié idéologique.

Ce que Syriza n’a pas voulu comprendre (ou qu’elle a feint de ne pas comprendre), c’est la nature profondément idéologique de ce qu’il est convenu d’appeler la « construction européenne » dès l’origine, mais de manière bien plus brutale depuis la décennie 1986-1995 (Acte unique européen, traité de Maastricht, création de l’Organisation mondiale du commerce). Ce que Syriza, comme l’ensemble des partis socio-démocrates, feint d’ignorer, c’est que la moindre politique de gauche – fût-elle extrêmement modérée – est désormais impensable dans ce cadre. Et que ce cadre-là a précisément été conçu pour servir à cela. Qu’il est donc irréformable.

Avant comme après la victoire électorale de 2015, j’ai écrit et dit que si les dirigeants de Syriza pensaient ce qu’ils proclamaient, ils iraient dans le mur. Car la position de l’UE n’était pas rationnelle (ce qu’a confirmé l’ex-ministre des Finances Varoufakis dans ses témoignages sur les « négociations » de l’Eurogroupe) mais bien idéologique. Dès lors, le discours de Syriza n’était justifiable que dans la mesure où il permettait d’accéder au pouvoir, dans un pays où la peur des conséquences d’une sortie de l’euro était encore forte, puis de faire la démonstration devant le peuple qu’aucune solution raisonnable n’étant acceptable dans la logique qui sous-tend l’euro, la question qu’il reviendrait à ce peuple de trancher était de savoir s’il préférait rester dans l’euro, ce qui supposait la poursuite des mêmes politiques, ou changer de politique, ce qui supposait de sortir de l’euro. Et nous fûmes un certain nombre à croire, lors de l’annonce du référendum de juillet 2015, que c’était bien la stratégie du gouvernement – jusqu’à ce que celui-ci trahisse, presque immédiatement, le mandat qu’il avait sollicité et reçu.

Je n’avais pas envisagé la troisième solution quant à l’explication du discours de Syriza : qu’il était le paravent, au niveau du petit groupe de dirigeants, ou d’une partie de celui-ci, d’un opportunisme dont le but était d’occuper la place d’un système politique failli et effondré – celui de la Nouvelle démocratie (ND, droite) et du Parti socialiste panhellénique (PASOK) qui avaient alterné au gouvernement depuis le rétablissement de la démocratie en 1974 –, puis de se maintenir au pouvoir à n’importe quel prix. 

Combien de mesures exactement contraires aux convictions affichées de Syriza ont été ratifiées par le deuxième gouvernement Tsipras ? Une capitulation n’est jamais que l’acte initial d’une série sans fin de capitulations. Jusqu’à l’automne 2016, celles-ci ont été justifiées par la perspective d’obtenir, en échange, un allègement de la dette – perspective fallacieuse, puisque le refus allemand d’une telle opération est tout autant idéologique que le refus de tout « accommodement raisonnable » en 2015 – idéologique et électoral, car dans une situation où elle se trouve concurrencée sur sa droite par l’AfD, la chancelière Merkel ne peut consentir la moindre concession à la Grèce.

Comme il était prévisible, la négociation sur la dette n’a donc abouti qu’à des mesures symboliques, en aucun cas susceptibles de permettre un rebond de l’économie grecque. Ces mesures ont d’ailleurs été suspendues par l’UE aussitôt que Tsipras a annoncé, en décembre 2016, quelques « cadeaux de fin d’année » pour les plus pauvres, pourtant eux aussi symboliques, manifestant ainsi que la Grèce était en réalité devenue – comme on disait au XIXe siècle pour des États formellement indépendants mais tenus dans une étroite dépendance par leurs créanciers d’Europe occidentale – une « colonie sans drapeau ».

Dans ces conditions, les discussions de ces dernières semaines ne pouvaient qu’aboutir au résultat auquel elles ont abouti. On sait depuis longtemps déjà que le FMI n’aurait pas dû participer aux plans indûment nommés « plans d’aide », puisqu’ils ne font que maintenir la Grèce dans un état de dépendance et aggravent la situation des Grecs. Pour le faire, le Fonds a en effet enfreint ses propres règles, en même temps qu’il a ignoré les analyses produites en son sein prouvant que les effets récessifs des politiques imposées à la Grèce avaient été massivement sous-évalués, puis que les politiques appliquées ne pouvaient qu’échouer sans une véritable restructuration de la dette permettant sa soutenabilité – une restructuration à laquelle se refuse le gouvernement allemand. Et il semble bien que, au nom des convenances électorales de Mme Merkel, le FMI soit une fois de plus en passe d’accepter ce qu’il devrait refuser au regard de ses propres principes, l’absence de restructuration le conduisant, une fois de plus et de manière absurde, à exiger davantage de mesures récessives dont on sait qu’elles ne feront qu’aggraver encore et toujours la situation.

La course à l’abîme et aux « réformes » structurelles, à la baisse des pensions (alors qu’en raison du chômage de masse, des familles entières n’ont plus que la pension de l’aïeul comme seul revenu régulier) et à la liquidation de ce qui reste d’État social aussi bien que de patrimoine national va donc se poursuivre. À la Vouli (le Parlement), le Premier ministre Tsipras a présenté cette nouvelle capitulation comme un « compromis honorable » consistant à aller « au-delà de l’austérité », à « en finir avec les plans d’aide » et à « faire sortir le pays de la crise ». Alors qu’il s’agit juste du contraire : cette inversion de la parole politique posant la question désormais centrale en Grèce : celle de la démocratie.

Déjà, l’adoption des trois mémorandums avait constitué une négation du droit d’amendement des députés et des prérogatives du Parlement, fondements de la démocratie représentative qui figurent parmi les principes dont se réclame l’UE. Puis, au lendemain de la victoire électorale de Syriza en janvier 2015, Jean-Claude Juncker affirma qu’il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. Aujourd’hui, le même président de la Commission répond par lettre à deux députés grecs au Parlement européen – qui arguaient des principes mêmes de l’UE pour demander le rétablissement des conventions collectives abolies par les mémorandums – que « les mesures convenues dans le cadre d’un programme d’ajustement n'ont pas nécessairement à se conformer à l’acquis européen » et que « lorsque des mesures nationales sont convenues dans le cadre d’un programme d’ajustement, la Grèce ne met pas en œuvre la législation européenne et, par conséquent, la Charte des droits fondamentaux de l’UE ne s'applique pas comme telle dans les mesures grecques ». Autrement dit, l’UE est habilitée, en Grèce, à violer les principes sur lesquels elle prétend se fonder.

Dans ces conditions que reste-t-il des droits fondamentaux, économiques et sociaux, proclamés et garantis par la Constitution du 9 juin 1975 ? Quelle est encore la crédibilité de Syriza, dont toute la campagne pour les élections de janvier 2015 fut axée sur la volonté de rendre sa dignité au peuple grec, Tsipras annonçant, le soir même de la victoire, que son gouvernement serait « chaque mot de la Constitution » ? Que subsiste-t-il, en Grèce, d’un État de droit que l’UE prétend ranger au nombre de ses principes fondateurs et qu’elle a vaporisé, en Grèce, depuis 2010 ? Quelle est encore la crédibilité des mécanismes démocratiques – vidés de sens et de contenu par l’UE – et la crédibilité de la parole des formations politiques ?

On sait que, après 2009, le PASOK qui, depuis les années 1980 réunissait autour de 40 % des suffrages, s’est effondré sous les 10 %, et que la ND, dont l’audience électorale était du même ordre est tombée à 18,85 % en mai 2012 pour se stabiliser entre 27,8 % et 29,7 % aux trois scrutins suivants (juin 2012, janvier puis septembre 2015). Alors que beaucoup de Grecs pensent que le gouvernement Tsipras est en sursis et que de nouvelles élections législatives se tiendront à plus ou moins brève échéance, les sondages donnent la ND et le PASOK à des niveaux du même ordre (sous les 30 % pour la ND, autour de 6 % pour le PASOK). D’autant que la ND est désormais dirigée par Kyriakos Mitsotakis, rejeton d’une des familles les plus caricaturales du vieux système clientéliste, qui affiche sa grande proximité avec l’Allemagne afin d’accréditer l’idée qu’on lui concédera, à Berlin, ce qu’on a refusé à ses prédécesseurs, ce qui, vu l’état de l’opinion grecque et le fort ressentiment à l’égard de l’Allemagne, est à double tranchant. De surcroît, ce leader, à la popularité déjà bien faible pour un chef du principal parti d’opposition candidat au poste de Premier ministre, est périodiquement mis en cause pour son implication présumée dans le plus grand scandale de corruption qu’ait jamais connu la Grèce – celui des innombrables pots-de-vin versés par l’Allemand Siemens. C’est dire combien le discrédit frappant Syriza, qui a obtenu 16,8 % en juin 2012, 36,3 % en janvier 2015, 35,4 % en septembre et se retrouverait autour de 15 %, ne profite pas aux formations de l’ancien système. 

Les sondages semblent indiquer aussi que disparaîtrait de la Vouli le parti centriste pro-européen Potami (Le Fleuve), dont la fonction, comme Ciudadanos en Espagne ou Macron en France aujourd’hui, est de fournir une « roue de secours » à des majorités épuisées, en se réclamant de la nouveauté et de la modernité. Il en irait de même de l’Union des centres, entrée à la Vouli en septembre 2015, ainsi que des Grecs indépendants, scission de la ND qui s’affichait souverainiste, mais qui, partenaire de coalition de Syriza, subit logiquement les conséquences du rejet de la politique du gouvernement.

Dans l’état actuel, seuls les néonazis d’Aube dorée (prétendument partisans d’une sortie de l’euro et de l’UE) et les communistes orthodoxes du KKE (favorables la sortie de l’euro et au « désengagement » de l’UE) semblent en position de tirer une partie des marrons du feu – les uns et les autres restant néanmoins en-dessous de 10 %. Enfin les différentes formations qui se trouvent à la gauche de Syriza – l’EPAM, qui défend depuis le plus longtemps une sortie de l’euro ; ANTARSYA, gauche anticapitaliste et libertaire ; Unité populaire, issue de l’aile gauche de Syriza, et Cap sur la liberté de l’ancienne présidente du Parlement, Zoé Konstantopoulou, qui ont quitté Syriza après la capitulation de juillet 2015 – admettent désormais tous, plus ou moins ouvertement, la nécessité, avant ou après une négociation, d’une sortie de l’euro, voire de l’UE. Mais ces partis sont pour l’heure incapables de présenter un front commun et aucun d’entre eux ne semble en mesure d’obtenir une représentation parlementaire.

Dans ce paysage politique ravagé, par les injonctions européennes et les reniements de Syriza, beaucoup de Grecs estiment que si des élections intervenaient, elles ne serviraient à rien. Elles seraient les septièmes depuis 2007, aucune assemblée n’étant depuis cette date allée au terme de son mandat : ce qui montre à quel point les politiques européennes ont rendu le pays ingouvernable.

Le score étriqué que les sondages accordent à la ND et au PASOK risque en outre de ne pas leur permettre de pouvoir reconduire une coalition qui a gouverné le pays entre 2011 et 2015 (il faut totaliser autour de 40 % des suffrages pour obtenir une majorité absolue à la Vouli). À moins que le véritable but de Tsipras ne soit aujourd’hui de revenir avec assez de députés pour être indispensable à une formule de « grande coalition » qui se généralise en Europe à mesure que le rejet, par les peuples, des politiques induites par l’appartenance à l’euro et à l’UE réduit l’audience électorale des anciens partis de gouvernement : si l’on ajoute aujourd’hui les scores donnés à ces trois partis qui ont gouverné la Grèce depuis 1974, on parvient à peine à 50 % du corps électoral ! Et quelle serait d’ailleurs la viabilité d’une telle combinaison, dès lors qu’il s’agira, de toute façon, de poursuivre la même politique sous la même tutelle ? Ne serait-ce pas, surtout, la meilleure façon de permettre l’ascension électorale d’Aube dorée ?

Quant à l’abstention qui a atteint 43,5 % en septembre 2015, dans un pays où le vote est obligatoire et où la participation tourna longtemps autour de 80 %, elle sera le meilleur baromètre du discrédit, non de tel ou tel parti, mais bien de la démocratie elle-même. Sur le terrain en tout cas, l’épuisement psychique et parfois physique, en même temps que le rejet de toute parole politique, est sensible chez beaucoup. 

Les perspectives apparaissent dès lors bien sombres. L’échec de Syriza a en réalité tué, et sans doute pour longtemps, l’idée qu’une alternance soit autre chose qu’un leurre permettant de poursuivre une politique déterminée ailleurs et hors de tout contrôle démocratique. La contestation sociale ne s’est jamais éteinte. Mais les niveaux de mobilisation sont loin des hautes eaux de 2010. Si les grèves et les manifestations sont permanentes, elles restent catégorielles, éclatées, elles ne coagulent pas (encore ?) en un mouvement populaire puissant capable d’emporter le régime comme ce fut le cas en Argentine, dans des conditions économiques et politiques assez comparables, en 2001 – depuis le début de la crise, remarquons que l’image d’un hélicoptère survolant le Parlement grec, en référence à celui qui exfiltra alors le président De la Rua de la Casa Rosada, est un classique de l’iconographie des manifestants. 

De même, l’armée a-t-elle été dépolitisée depuis le retour de la démocratie en 1974, alors que, depuis l’indépendance, elle était intervenue maintes fois dans la vie politique, qu’il s’agisse de « coups » d’extrême droite (le plus connu étant celui des Colonels en 1967) ou d’officiers modernisateurs (en 1909, le coup de Goudi inaugura une des périodes de modernisation et de démocratisation les plus intenses de l’histoire du pays). Peut-on pour autant exclure que, si Erdogan envenimait la situation en mer Égée – dans une stratégie de fuite en avant classique pour des régimes autoritaires en difficulté intérieure –, une partie de l’armée considère que les gouvernements successifs, qui ont accepté le carcan imposé par l’UE, ont mis en danger les intérêts supérieurs de la nation ? Il est certain, en tout cas, que la fragilisation de la démocratie par l’UE rouvre un champ des possibles qui semblaient ne plus l’être depuis longtemps.

Un autre possible paraît d’ailleurs s’ouvrir avec l’arrivée au pouvoir du nouveau président américain et la dernière pseudo-négociation sur la poursuite de la participation du FMI au processus de mise en tutelle de la Grèce appelé « plan d’aide », qui a donné l’occasion au ministre des Finances allemand Schäuble d’agiter une fois encore la menace d’un Grexit forcé. Sur la chaîne Bloomberg, l’économiste Ted Malloch, pressenti par le président Trump pour représenter les États-Unis auprès de l’UE (où certains s’activent à empêcher cette nomination considérée hostile), a déclaré le 5 février dernier que la Grèce ne pouvait continuer à souffrir ainsi de stagnation, ajoutant : « je ne veux pas parler à la place des Grecs, cependant du point de vue d’un économiste, il y a de très fortes raisons pour la Grèce de quitter l’euro », ce qui devrait, selon lui, être assorti d’un plan d’accompagnement.

Venant peu après l’entretien accordé par le président Trump au Times (16 janvier) dans lequel ce dernier se prononçait en faveur de la conclusion rapide d’un accord commercial bilatéral avec le Royaume-Uni et d’une aide américaine aux pays qui choisiraient de quitter l’UE, la déclaration de Malloch a bien sûr été entendue à Athènes. Il faut rappeler ici combien une partie des « élites politiques » grecques, quelle que soit leur appartenance partisane – y compris des membres du groupe dirigeant de Syriza et de l’actuel gouvernement –, est intimement liée aux États-Unis où nombre d’hommes politiques grecs (qui parlent parfois mieux l’anglais que leur langue « maternelle ») ont été formés, où ils ont souvent accompli tout ou partie de leur vie professionnelle.

C’est dans cette perspective qu’il faut dès lors considérer ce que, dans son précieux blog, l’historien et ethnologue Panagiotis Grigoriou, relevait récemment quant aux rumeurs de plus en plus insistantes d’un retour à la drachme – une drachme adossée au dollar. Pour l’observateur de la politique grecque, il ne serait pas très étonnant de voir une partie de ces élites, à la fois coincées dans l’impasse de l’euro allemand et habituées à être les courroies de transmission d’un étranger dominant, envisager de troquer une tutelle euro-allemande inflexible, et de plus en plus impopulaire, contre un retour à la tutelle américaine espérée moins contraignante, plus bienveillante – à un moment où, pour les États-Unis, l’importance géostratégique de la Grèce (et donc l’intérêt d’y être plus présents) pourrait être réévaluée alors que le régime islamo-autoritaire d’Erdogan devient de plus en plus imprévisible.

En Grèce en tout cas, la magie de l’euro semble désormais ne plus vraiment fonctionner : pour la première fois, un sondage donne une majorité, et très nette : 54,8 % (soit 29,6 % des électeurs de la ND et 66,2 % de ceux de Syriza lors des dernières élections législatives) sinon pour une sortie de l’euro par principe, du moins pour un rejet des nouvelles mesures exigées par les créanciers, même si cela doit conduire à une sortie de l’euro et un retour à la drachme, 32,2 % des personnes interrogées se prononçant pour l’acceptation et le maintien à tout prix dans l’euro.

Pour ceux qui, comme moi, pensent depuis le début de la « crise grecque » que l’euro en a été la cause essentielle, la prise de conscience de l’opinion que semble traduire ce sondage est sans doute une raison d’espérer que le peuple grec trouve enfin une issue à la triple impasse actuelle. Il reste que le temps perdu ne se rattrape pas et que la sortie – de toute façon inéluctable – serait plus dure aujourd’hui qu’elle ne l’aurait été en 2010, 2012 ou 2015 parce que, tout au long de ces années sacrifiées, le potentiel productif – et donc de rebond – n’a cessé de fondre. Pour les mêmes raisons, cette sortie sera plus difficile demain qu’aujourdhui ; elle le sera d’autant plus qu’elle sera imposée ou/et improvisée, au lieu d’être choisie, préparée et négociée.


Pour aller plus loin, on peut également regarder ce reportage sur la Troïka :





samedi 11 mars 2017

Union européenne : trois anniversaires et un enterrement.





Par David Cayla et Coralie Delaume

L’année 2017 promet d’être une année électorale décisive pour la France mais aussi pour les Pays-Bas et pour l’Allemagne, autrement dit pour la moitié des membres fondateurs de la vieille «Europe des six». Une année charnière pour le projet européen. Mais 2017 est aussi l’année de tous les anniversaires. 

On devrait les fêter dans la liesse. On n’a jamais été autant dans la nasse. On se tait, donc, ou l’on se fait discret. Sans doute commémorera-t-on au moins, le 25 mars, les 60 ans du traité de Rome. Mais on ne sait pas encore dans quel état d’esprit. Dix jours plus tôt, le parti de droite radicale eurosceptique PVV (Parti pour la liberté) aura peut-être alors remporté les législatives néerlandaises, sans obtenir toutefois les 76 sièges nécessaires pour gouverner seul. Avec qui s’alliera-t-il pour former une coalition ? A la clé, combien de semaines d’instabilité pour le pays et d’incertitude pour l’Europe ?

On n’a célébré qu’en pointillés, en tout cas, les 25 ans de la signature du traité de Maastricht. C’était le 7 février. La veille, la Grèce et ses créanciers s’étaient rencontrés autour d’un rapport du Fonds monétaire international (FM). Le FMI y éreintait ses partenaires européens de l’ex-Troïka. «La dette grecque est intenable. Même avec une application pleine et entière des réformes approuvées dans le cadre du programme d’aide, la dette publique et les besoins de financement vont devenir explosifs sur le long terme», affirmait-il. Il ne faisait que répéter ce qu’il avait déjà dit en 2013, 2015 et 2016 dans divers rapports. 

Car le Fonds plaide de très longue date pour que soit allégée la dette hellène. Dans les semaines à venir, il pourrait se retirer du plan «d’aide» à Athènes si ses préconisations n’étaient pas entendues, ce qui remettrait la crise grecque au premier plan de l’actualité européenne. Problème : l’Allemagne ne veut toujours pas entendre parler d’une restructuration de la dette grecque. A quelques mois du scrutin législatif de septembre 2017, il est peu probable qu’Angela Merkel ou son concurrent social-démocrate Martin Schulz souhaitent présenter aux contribuables allemands la perte financière qu’une telle restructuration imposerait. Dès lors, outre-Rhin, on parle à nouveau de «Grexit». Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances et inventeur, en 2015, des expressions «Grexit temporaire» (sortie temporaire de la Grèce de l’euro) et «Grexident» («sortie de la Grèce de l’euro par accident»), ne rêve en réalité que de «Grexpulsion» («expulsion de la Grèce»). Il a récemment été rejoint sur cette ligne par l’un de ses compatriotes, vice-président du Parlement européen. Alexander Graf Lambsdorff a ainsi affirmé dans une interview au journal Challenges : «Nous devons trouver rapidement un moyen de garder la Grèce dans l’UE et de continuer de la faire bénéficier de ses mécanismes de solidarité, mais tout en l’accompagnant hors de la zone euro. Nous devons ménager une transition, par étapes, vers le retour à une monnaie nationale.»

On le voit, il y avait de bonnes raisons de ne pas fêter, le 1er janvier l’anniversaire de l’euro. Cela a fait quinze ans que la monnaie unique est entrée dans nos portefeuilles, mais sans faire le bonheur de tous. C’est de sortie qu’il est désormais question, en tout cas, pour la Grèce. Peut-être même pour d’autres. 

Pourquoi pas pour l’Allemagne ? La proposition semble incongrue tant la situation actuelle paraît optimale pour le pays. Pour des raisons détaillées dans notre livre, la libre circulation des facteurs de production au sein du marché unique conduit le capital productif à s’y concentrer, au détriment des pays périphériques. La crise qui s’en est suivie en 2010 a poussé l’Europe à voler au secours de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, de l’Espagne et de Chypre. Mais aucun pays créancier n’en a encore été de sa poche puisque «l’aide» européenne s’est faite sous forme de prêts. L’Allemagne, dont la dette est devenue une «valeur refuge», s’endette gratuitement sur les marchés. Elle bénéficie donc du capital financier européen en plus de bénéficier du capital productif. L’euro, trop faible au regard de la compétitivité du pays, lui garantit une compétitivité coût très supérieure à ce qu’elle serait si elle avait conservé le mark. Ainsi, l’économie germanique a dégagé en 2016 un excédent courant de 300 milliards de dollars, le plus élevé du monde. 

Comme cet extraordinaire excédent commercial est vilipendé par les Etats-Unis depuis l’arrivée de Donald Trump, Angela Merkel a dû l’admettre le 18 février : l’euro pose problème. Lors d’une conférence sur la sécurité à Munich, la chancelière a déclaré : «Nous avons en ce moment dans la zone euro bien sûr un problème avec la valeur de l’euro. […]. Si nous avions encore le deutschemark, il aurait certainement une valeur différente de celle de l’euro en ce moment.» Une façon de désarmer les critiques américaines en attribuant la responsabilité des dysfonctionnements de l’Union économique et monétaire à l’intangibilité des structures, à la monnaie unique, à la politique menée par la BCE. Mais une manière aussi, peut-être, de regretter ce deutschemark abandonné à contrecœur car lié à l’identité d’un pays dont il accompagna par deux fois l’unification dans l’histoire récente (1949 et 1990), et qui reste le symbole d’un souverainisme allemand dont on aurait tort de négliger l’importance.

L’Europe n’est donc pas à la fête. Ces trois anniversaires sont l’occasion de faire un sombre bilan des promesses non tenues du projet européen. Mais les élections qui viennent seront l’occasion d’écrire l’histoire au présent. Ne serait-il pas temps que la campagne présidentielle accorde à cette thématique l’importance qu’elle mérite ?


Tribune initialement parue dans Libération


mercredi 8 février 2017

Pour l'anniversaire de Maastricht, le «Grexit» revient




Le sujet n'est plus à la mode. Au cœur de l'actualité européenne, le «hard Brexit» de Theresa May a volé la vedette depuis fort longtemps à la crise grecque, supposée réglée. En France, on parvient à engager des campagnes présidentielles - et même à bâtir des programmes économiques entiers - sans paraître se soucier du cadre européen.
Dans ce contexte, il ne viendrait l'idée à personne de remettre sur la table l'épineux sujet grec, surtout pas à quelques mois des élections néerlandaises (mars 2017), de la présidentielle française et des législatives allemandes (septembre). Pourtant, ce dernier pourrait bien s'imposer de lui-même sans demander l'autorisation dans les semaines et mois qui viennent.
Selon un récent article du journal allemand Bild en effet, «le Grexit est de retour». C'est Wolfgang Schäuble qui semble avoir remis le sujet sur le tapis, à l'issue de l'Eurogroupe du 27 janvier dernier. Schäuble estime comme à son habitude que le gouvernement grec n'en a pas fait assez dans le domaine des «réformes de structure». Le ministre allemand des Finances n'a probablement jamais vraiment renoncé à son idée de «Grexit temporaire» formulée en 2015. Il semble à nouveau vouloir pousser les Grecs vers la sortie, quitte à affirmer sans gêne qu'ils n'ont «pas fait ce qu'ils se sont tant de fois engagés à faire».
Pourtant, ce ne sont pas les réformes qui ont manqué en Grèce. Dès 2013, l'OCDE indiquait dans un rapport que le pays avait «le taux le plus élevé de réponse aux réformes structurelles recommandées» et se félicitait des «progrès impressionnants accomplis» (OECD, Economic Survey - Greece, November 2013). C'était bien avant, pourtant, qu'Athènes ne s'engage sur la voie du troisième mémorandum, celui exigé par les Européens après que Tsipras eût capitulé face à ses créanciers mi 2015.nt tant de fois engagés à faire».
Ce troisième mémorandum en effet, véritable «catalogue des horreurs» de l'aveu même du journal allemand Der Spiegel, a repoussé toutes les limites de ce qui se pouvait concevoir en terme de maltraitance économique. Outre le fait que «l'aide» de 86 milliards d'euros dont il est la contrepartie - mais qui n'est constituée que de prêts - va alourdir d'autant une dette déjà située à près de 180% du PIB, outre les habituelles hausses d'impôts, la nouvelle baisse des retraites et la énième «flexibilisation» du droit du travail, Athènes s'est fait détrousser de l'infinitésimal reliquat de souveraineté qui lui restait. Comme le rappelle ici la spécialiste du pays Marie-Laure Coulmin Koutsaftis, l'État grec est en cours de démantèlement pur et simple. Nombre d'actifs publics sont vendus à l'initiative d'un fonds de droit privé, la Société des Participations Publiques, étroitement contrôlé par les créanciers du pays et présidé par un Français. Le gouvernement hellène a également perdu la main sur son administration fiscale qui s'est muée, le 1er janvier 2017, en «agence des recettes autonome». Outre certaines attributions habituellement dévolues à un ministère du Budget (fiscalité, mesures douanières), lui incombe la sympathique mission de faire main basse sur les habitations principales des débiteurs insolvables pour les vendre. Enfin, un invraisemblable mécanisme adopté en mai dernier et surnommé «la cisaille» permet de faire entrer en vigueur de manière immédiate et mécanique de nouvelles mesures d'austérité s'il apparaît que le budget de l'État s'éloigne de l'objectif d'excédent budgétaire primaire (hors service de la dette) de 3,5 % fixé pour 2018. Il s'agit donc de «légiférer» en mode automatique, sans consulter le Parlement. Du jamais vu.
Là où le bât blesse, c'est que pour prix de ces réformes au chalumeau, les créanciers promettent de longue date à la Grèce un allègement de son énorme dette publique. Or sur ce point, l'ex-Troïka se déchire. Faucons jusqu'au délire, «les Européens» ne cèdent pas d'un pouce. Même le très modeste toilettage de la dette concédé en décembre dernier a failli être remis en question après qu'Alexis Tsipras a osé accorder un coup de pouce financier aux retraités de son pays pour Noël sans demander l'autorisation à «l'Europe».
L'Allemagne, parangon d'intransigeance, ne veut pas entendre parler de coupes dans le stock de dette hellène, surtout pas à l'approche de son scrutin législatif. Pour autant - et c'est un paradoxe - elle tient absolument à ce que le Fonds monétaire international demeure partie prenante de l'actuel plan «d'aide». Or le Fonds, pour sa part, met de plus en plus de distance entre lui-même et ses acolytes de l'ancienne Troïka. Il menace régulièrement de les quitter car ses statuts lui interdisent en principe de secourir un pays insolvable, ce qui est désormais le cas de la Grèce selon luEt ça fait longtemps qu'il le dit. On ne compte plus les rapports dans lesquels le FMI alerte sur l'urgente nécessité de restructurer la dette hellénique et menace, si cela n'intervient pas, de se retirer de l'aventure. En 2013 déjà, il publiait un document sévère relatif à la gestion de la première crise grecque, celle de 2010. Il déplorait qu'à l'époque «la restructuration de la dette [ait] été envisagée par les parties à la négociation mais qu'elle [ait] été exclue par les dirigeants de la zone euro» ( IMF Country Report No. 13/156 - Greece, 06/2013). Deux ans plus tard, le Fonds proposait d'accorder à Athènes «un délai de grâce» de trente ans sur le paiement de sa dette et estimait celle-ci «totalement non viable» (IMF Country Report No. 15/186 - Greece, 14/07/2015). En juillet 2016, le Bureau indépendant d'Évaluation (IEO) du FMI, publiait un bilan assassin rappelant que toutes les modalités de prise de décision habituellement en vigueur au sein du Fonds avaient été contournées dans l'affaire grecque. Pour des raisons politiques, pour satisfaire l'appétence des «Européens» pour une dureté d'airain vis à vis d'Athènes, la direction du FMI aurait sciemment désinformé son Conseil d'administration et conduit l'institution de Washington à opérer un renflouement là où il aurait fallu pratiquer un «haircut» (une coupe dans la dette).
Enfin, le tout dernier rapport en date (janvier 2017) vient de réaffirmer de manière catégorique: «La dette grecque est totalement intenable. Même avec une application pleine et entière des réformes approuvées dans le cadre du programme d'aide, la dette publique et les besoins de financement vont devenir explosifs sur le long terme». C'est avec ce document pour base de travail que devaient se rencontrer lundi, afin de s'entre-exposer une nouvelle fois les uns aux autres leurs inexpugnables divergences, les différents protagonistes: le FMI pour rappeler qu'il faut soit trancher fermement dans la dette grecque, soit prévoir un tour de vis austéritaire supplémentaire. Le gouvernement grec, pour faire valoir qu'il n'irait pas plus loin dans les réformes. Les créanciers européens pour rappeler que décidément, rien ne leur va, ni l'idée de se passer du concours du Fonds, ni celle de se ranger à ses vues en acceptant d'alléger enfin la dette hellène.
Que peut-il sortir de ce dialogue de sourds? Peut-être la fuite pure et simple, cette fois, d'un FMI excédé qui laisserait «les Européens» barboter seuls dans cet hôpital de jour à ciel ouvert qu'est devenue, vingt-cinq ans tout juste après l'entrée en vigueur du traité de Maastricht, l'Union économique et monétaire. La décision interviendra dans le courant de ce mois.
Quelle suite les États membres donneront-ils à un éventuel départ de ce «tiers séparateur» qu'est en réalité le Fonds?
Les Grecs, pour leur part, semblent (re)commencer à envisager une sortie de l'euro. D'anciens ministres d'Alexis Tsipras se font entendre. Comme le rapporte Médiapart, l'ex ministre des Affaires européennes Nikos Xydakis a récemment affirmé que l'omerta sur la question monétaire devait être levée. «Il ne doit pas y avoir de tabou quand nous parlons du destin de la nation. Nous sommes arrivés au point où le peuple est au bout de son endurance. Je crois que nous avons besoin d'une discussion politique nationale en profondeur», a-t-il affirmé. Yanis Varoufakis pour sa part, ne mâche pas ses mots dans la tribune qu'il signe ici le 4 février. Il accuse le ministre allemand Wolfgang Schäuble de manigancer un Grexit hostile. Puis il enjoint le gouvernement de son pays à prendre les devants, lui suggère de tourner le dos aux créanciers et de restructurer unilatéralement certains titres de dette, l'invite à mettre en place un système de paiement parallèle.
Cette «double monnaie», Varoufakis en avait préparé l'avènement au printemps 2015, alors qu'il était encore ministre des Finances du gouvernement Syriza. Le projet n'a jamais vu le jour. Que de temps gaspillé s'il devait s'imposer maintenant. Que de mesures d'austérité votées pour rien....
Est-ce à dire pour autant qu'un éventuel Grexit serait forcément un désastre? Tout dépend de l'aide que recevra Athènes si elle choisit de faire le grand saut. La situation internationale a changé depuis 18 mois. Le nouveau pouvoir américain ne fait pas mystère de son hostilité à la construction européenne. S'il n'a pas encore été nommé à ce poste et si sa candidature doit d'abord être acceptée par des Européens qui traîneront nécessairement des pieds, Ted Malloch, le candidat de Donald Trump au poste d'ambassadeur américain auprès de l'UE désormais connu pour ses diatribes hostiles à l'Union et à l'euro, n'hésite pas à affirmer: «Je ne veux pas parler à la place des Grecs, cependant, du point de vue d'un économiste, il y a très fortes raisons pour la Grèce de quitter l'euro».
Au point, pour les États-Unis, d'aider la Grèce à franchir le pas le cas échéant? Difficile, pour l'heure, d'y voir clair dans le jeu américain. Ce que l'on peut dire, en revanche, c'est que la crise grecque est de retour.
Après la toute première sortie de l'Union (celle de la Grande-Bretagne), la toute première sortie de l'euro pourrait elle aussi se produire très bientôt.

[Article initialement paru sur Figarovox]

dimanche 5 juin 2016

« Le néolibéralisme a-t-il été surestimé ? » se demande le FMI.








Un texte intitulé « Néoliberalism : oversold ? »vient d'être publié ici, dans le numéro de juin de la revue du Fonds monétaire internationalIl critique, avec de la modération mais sans ambiguïté, la vigueur et la généralisation des politiques néolibérales - qualifiées comme telles - au niveau mondial, l'instabilité qu'elles provoquent, les inégalités qu'elles génèrent. 

Ce n'est pas la première fois que des doutes s'expriment depuis le cœur même du réacteur. Et cela n'empêche pas le réacteur de continuer à tourner à fond, emporté par son propre élan. 

En 2013 par exemple, dans un rapport sur la Grèce (IMF Country report n° 13/156) le Fonds avait esquissé un mea culpa sur les politiques d'austérité appliquées à la Grèce. Il avouait avoir sous estimé les effets récessifs de la rigueur sur l'activité économique hellène. Il convenait qu’il aurait mieux valu envisager dès 2010 un défaut partiel sur la dette, qui sera finalement autorisé que deux ans plus tard. 

De la même façon, la Commission européenne publiait la même année un rapport mettant en cause l'austérité et indiquant par exemple que « les effets négatifs des restrictions budgétaires et des hausses d'impôts sur l'emploi et le niveau de vie sont de plus en plus visibles dans certains États membres ». 

Toutes ces belles paroles de part et d'autre n'ont pas empêché que les mêmes politiques de se poursuive, notamment en Europe et spécialement en Grèce. 

Ceci dit, comme il n'y pas de mal à se faire du bien et parce que ce n'est peut-être pas uniquement la simple « tempête dans un verre d'eau » que le journal Le Monde adorerait pouvoir y voir, voici le texte intégral du FMI. 

La traduction ci-dessous a été réalisée par Monique Plaza et Loïc Steffan.


***


Le néolibéralisme a-t-il été surestimé ?


Au lieu de relancer l'activité, certaines politiques néolibérales ont accru les inégalités, compromettant en retour la croissance durable de l’économie.

En 1982 Milton Friedman saluait le « miracle économique » chilien. Près d'une décennie plus tôt, le Chili avait été soumis aux politiques qui, depuis, se sont imposées partout dans le monde. L'agenda néolibéral - expression davantage utilisée par les critiques que par les tenants de cette politique -  repose sur deux éléments principaux. Le premier est l'accroissement de la libre concurrence, obtenu grâce à la déréglementation et à l'ouverture des marchés, y compris financiers, à la concurrence étrangère. Le second est la réduction du  rôle de l’État, via les privatisations et les limites imposées aux gouvernements en matière de déficits budgétaires et d'endettement. 

On assiste partout dans le monde, depuis les années 1980, à la généralisation du néolibéralisme. Elle est notamment visible dans la façon dont les différents pays ont introduit la concurrence dans divers domaines de l'activité économique pour favoriser la croissance.

Comme on le voit dans la planche de gauche du graphique ci-dessous, la poussée néolibérale au Chili a commencé une dizaine d'années avant 1982, avec des changements de politiques le rapprochant  des États-Unis. D'autres pays ont également mis en œuvre des politiques néolibérales (voir le graphique, planche de droite).





Il y a certes eu des éléments positifs dans l'explosion néolibérale. L'expansion du commerce mondial a sorti des millions de personnes d'une pauvreté abjecte. L'investissement direct étranger a souvent été un moyen de transfert de technologie et de savoir-faire pour les économies en développement. La privatisation des entreprises publiques a, dans de nombreux cas, permis de fournir des services plus efficaces et de réduire le fardeau fiscal des gouvernements.

Cependant, d'autres aspects du néolibéralisme n'ont pas fonctionné. Notre évaluation de celui-ci se limite aux effets générés par deux mesures : la suppression des restrictions à la circulation des capitaux à travers les frontières d'un pays (la fameuse libéralisation du capital), et l'assainissement budgétaire parfois appelé « austérité »,  expression utilisée pour désigner les politiques de réduction des déficits budgétaires et des niveaux d'endettement. Une évaluation de ces politiques spécifiques (plutôt que de l'intégralité vaste processus néolibéral) aboutit à  trois conclusions inquiétantes:

- les avantages en termes de croissance semblent assez difficiles à établir lorsqu’on considère un grand nombre de pays,

- les coûts en termes d'accroissement des inégalités sont exorbitants. Ces coûts incarnent le dilemme croissance / équité de l'agenda néolibéral,

- la hausse des inégalités hypothèque à son tour  le niveau et la durabilité de la croissance. Même si la croissance est le seul ou le principal objectif du néolibéralisme, les partisans de celui-ci devraient malgré tout prêter attention aux effets distributifs.

Ouverture et fermeture ?


Comme l'a noté Maurice Obstfeld (1998), « la théorie économique ne laisse aucun doute sur les avantages potentiels » de la libéralisation du capital, parfois appelée « ouverture financière ». Celle-ci peut permettre au marché international des capitaux de canaliser l'épargne mondiale de façon à rendre plus efficiente son utilisation à l'échelle internationale. Les économies en développement disposant de peu de capital peuvent emprunter pour financer leurs investissements, ce qui favorise leur croissance économique sans exiger de fortes hausses de l'épargne dans leur propre économie. Mais Obstfeld a également souligné le « risque véritable » de l'ouverture aux flux financiers étrangers. Il a admis que « cette dualité des avantages et des risques était incontournable dans le monde réel ».

Il se trouve que c'est le cas. Le lien entre ouverture financière et croissance économique est complexe. Certaines entrées de capitaux, tels que les investissements directs étrangers (IDE) - qui peuvent inclure un transfert de technologie ou de capital humain - semblent stimuler la croissance à long terme. Mais l'impact des autres flux - comme les investissements de portefeuille, les services bancaires risqués ou spéculatifs sur la dette - ne semble ni stimuler la croissance, ni permettre au pays de mieux partager les risques avec ses partenaires commerciaux (Dell'Ariccia et autres, 2008; Ostry , Prati et Spilimbergo, 2009). Cela suggère que la balance entre avantages et risques des flux de capitaux dépend du type de flux considéré, ainsi que de la nature des politiques menées.

Si la croissance et ses bénéfices sont  incertains, les coûts en termes d'instabilité économique et la fréquence des crises semblent quant à eux plus évidents. Depuis 1980, il y a eu environ 150 épisodes de volatilité pour les flux de capitaux dans plus de cinquante économies émergentes. Comme indiqué dans la colonne de gauche du tableau ci-dessous, ces épisodes se sont terminés par des crises financières dans 20% des cas, dont beaucoup associées à de forts épisodes récessifs (Ghosh, Ostry et Qureshi, 2016).

L'alternance régulière de ces cycles d’expansion et de récession accrédite l'affirmation de  Dani Rodrik, économiste de Harvard. Pour lui, tout cela « est à peine considéré comme un petit défaut dans les flux de capitaux internationaux alors que c'est en réalité le fond de l'affaire ». Bien que plusieurs causes se conjuguent, l'ouverture sans cesse croissante aux mouvements de capitaux est un vrai facteur d'instabilité. En plus d'augmenter les risques d'un accident, l'ouverture financière modifie la redistribution des revenus et accroît sensiblement les inégalités. En outre, les effets de l'ouverture sur les inégalités sont beaucoup plus élevés quand un accident survient (graphique ci-dessous, colonne de droite).





L'évidence du  coût élevé l'ouverture des marchés de capitaux par rapport au bénéfice, notamment en ce qui concerne les flux à court terme, a conduit l'ancien Directeur général adjoint du FMI, Stanley Fischer, maintenant vice-président de la Réserve fédérale des États-Unis, à s'interroger récemment : « quelle est l’utilité des flux de capitaux internationaux à court terme ? ». Chez les décideurs d’aujourd’hui, on sent monter la volonté de contrôle afin de limiter les flux à court terme qui sont jugés susceptibles d'entraîner - ou au moins de participer à  - une crise financière. Alors que le contrôle des capitaux n’est pas le seul outil disponible - les taux de change et les politiques financières peuvent aussi aider - il est parfois la seule option lorsque la source d’un boom du crédit non durable est l’emprunt direct à l’étranger ( Ostry et al, 2012). 

La taille de l'État


Réduire la taille de l'État est un autre objectif de l'agenda néolibéral. La privatisation de certaines missions gouvernementales est un moyen d'atteindre cet objectif. L'autre est de limiter les dépenses du gouvernement via la réduction des déficits budgétaires, et en limitant la capacité des gouvernements à s'endetter. L'histoire économique de ces dernières décennies offre de nombreux exemples de telles restrictions, comme la limite d'une dette à 60% du PIB imposée aux pays voulant  rejoindre la zone euro (et qui est l'un des critères de Maastricht).

La théorie économique donne peu d'indications sur le niveau optimal de la dette publique. Certaines théories justifient des niveaux plus élevés de dette (puisque la fiscalité créée de la distorsion) et d'autres privilégient des niveaux inférieurs et même négatifs (puisque les chocs défavorables appellent l'épargne de précaution). Dans certaines de ses préconisations de politique budgétaire, le FMI se préoccupe surtout de la vitesse à laquelle les gouvernements réduisent leurs déficits et leurs niveaux d'endettement suite à l'accumulation de dette dans les économies avancées induites par la crise financière mondiale. Un désendettement trop lent perturbe les marchés. Trop rapide, il peut faire dérailler la reprise. Mais le FMI a également plaidé pour des remboursements partiels à moyen terme dans nombre de pays avancés et émergents, principalement pour éviter de nouveaux chocs. 

Existe-t-il de bonnes raisons, pour des pays comme l’Allemagne, le Royaume-Uni ou aux États-Unis, de vouloir réduire leur dette publique ? Deux arguments plaident pour le remboursement de la dette dans les pays ayant une large assiette fiscale, et où le risque réel de crise financière est faible. Le premier argument est que, bien que les grandes récessions comme la Grande Dépression des années 1930 ou la crise financière mondiale de la dernière décennie soient rares, il est utile, quand ils se produisent, d'avoir mis à profit les périodes plus fastes pour rembourser la dette. Le deuxième argument repose sur l’idée que l’endettement élevé est mauvais pour la croissance et que par conséquent, il est essentiel de diminuer la dette pour favoriser cette dernière. 

Il est vrai que de nombreux pays (comme ceux d'Europe du Sud) doivent pratiquer la consolidation budgétaire, notamment parce que les marchés ne leur permettront pas de continuer à emprunter sans cela. Pour autant la nécessité de « l'austérité » dans certains pays ne signifie pas qu'elle soit nécessaire pour tous. Ainsi, la circonspection vis-à-vis d’une politique unique est totalement justifiée. Les marchés imputent généralement de très faibles probabilités de crise de la dette aux pays qui ont une forte réputation de responsabilité financière (Mendoza et Ostry, 2007). Une telle réputation leur donne la latitude de décider de ne pas augmenter les impôts ou de pas réduire les dépenses productives lorsque le niveau de la dette est élevé (Ostry et autres, 2010; Ghosh et autres, 2013). Et pour les pays ayant un bon bilan, le bénéfice d'une réduction de la dette pour prévenir une future crise financière se révèle exceptionnellement faible, même si leur niveaux d'endettement est levé. Par exemple, passer d'un taux d'endettement de 120% du PIB à 100% du PIB en quelques années ne procure qu'une faible réduction du risque de crise pour les pays (Baldacci et autres, 2011).

Mais même si le bénéfice est faible, cela pourrait toutefois être utile si le coût était également faible. Il se trouve, cependant, que le coût pourrait être important - beaucoup plus que le bénéfice. La raison en est que, pour arriver à un niveau d'endettement plus faible, les impôts doivent être augmentés temporairement ou les dépenses publiques réduites, et parfois les deux à la fois. Les coût des hausses d'impôts ou des coupes dans les dépenses nécessaires au désendettement peuvent être beaucoup plus grand que la diminution du risque de crise permis par la réduction de la dette (Ostry, Ghosh et Espinoza, 2015). Cela ne signifie pas qu’on considère une dette élevée sans insidence. Elle a bien sûr des inconvénients. Mais le point essentiel réside dans l’idée que le coût d’une dette plus élevée (la soi-disant fardeau de la dette) est celui qui a déjà été engagé et ne peut de toute façon plus plus être récupéré.

Confrontés au choix soit de vivre avec une dette élevée - en laissant la dette se réduire grâce à la croissance - soit d'utiliser les excédents budgétaires pour réduire la dette,  les États ayant une économie importante et une assiette fiscale largent feraient mieux d’accepter de vivre avec leur dette. Car les politiques d'austérité ont des coûts sociaux importants, détériorent l’emploi et aggravent le chômage.

L'idée que la consolidation budgétaire puisse générer de la croissance (c'est à dire augmenter la production et le volume d'emplois), en augmentant la confiance du secteur privé et de l'investissement, a notamment été défendue par l'économiste de Harvard Alberto Alesina dans le monde universitaire, et par l'ancien président de la Banque centrale européenne Jean-Claude Trichet dans l'arène politique. Toutefois, en pratique, les épisodes de consolidation budgétaire ont davantage été  suivis par des périodes de faible que de forte croissance. En moyenne, une réduction de la dette de 1 % du PIB augmente le taux de chômage à long terme de 0,6 % et de 1,5 % les inégalités de revenus mesurées par le coefficient de Gini (Ball et autres, 2013).

En somme, les avantages des politiques néolibérales semblent avoir été quelque peu exagérés. Dans le cas de l'ouverture financière, certains flux de capitaux, tels l'investissement direct étranger, semblent apporter les avantages attendus. Mais pour d'autres, en particulier les flux de capitaux à court terme, les bienfaits sur la croissance sont difficiles à obtenir, alors que les risques en termes de volatilité et de risque de crise accru sont très présents. Dans le cas de l’assainissement budgétaire, les coûts à court terme dûs à la baisse de la production, du bien-être et à la hausse du chômage ont été minimisés. Et l'on a sous-estimé la possibilité de garder des ratios d’endettement élevés si l’assiette fiscale le permet, car cet endettement se réduira de lui-même avec la croissance. 

Un effet défavorable


En outre, comme l’ouverture internationale et l’austérité sont associées à une inégalité croissante des revenus, cela induit une rétroaction négative. L'augmentation des inégalités engendrées par l'ouverture financière et l'austérité pourrait freiner cette croissance que le néolibéralisme prétend pourtant justement vouloir stimuler. Or il y existe maintenant des preuves solides que l'inégalité peut diminuer à la fois le niveau et la solidité de la croissance, et ce de manière significative (Ostry, Berg et Tsangarides, 2014).

La preuve des dommages économiques créés par l'inégalité suggère que les décideurs politiques devraient être plus ouverts à la redistribution qu'ils ne le sont. Bien sûr, en dehors de la redistribution, les politiques conduites pourraient être conçues pour atténuer certains effets néfastes en amont, grâce par exemple à l’augmentation des dépenses en matière d’éducation et de formation qui augmentent l’égalité des chances par avance certains impacts (on appelle cela des politiques de prédistribution). L'assainissement budgétaire quant à lui, lorsqu'il est nécessaire, pourrait être conçu pour minimiser l'impact négatif sur les revenus les plus faibles. A l'inverse, dans certains cas, les effets inégalitaires indésirables devront être corrigés après leur apparition en utilisant les impôts et les dépenses publiques pour redistribuer la richesse. Par chance, la crainte que de telles politiques puissent nuire elles-mêmes à la croissance est sans fondement (Ostry, 2014).

Trouver l'équilibre


Ce qui précède suggère la nécessité de nuancer les bienfaits du néolibéralisme. Le FMI, qui supervise le système monétaire international, a été à l'avant-garde de ce réexamen. Par exemple, l'ancien chef économiste Olivier Blanchard, a déclaré dès 2010 : « un assainissement et une consolidation budgétaire crédibles à moyen terme sont nécessaires dans de nombreuses économies avancées, mais pas leur étranglement actuel ». Trois ans plus tard, la directrice générale du FMI Christine Lagarde, a déclaré que le Congrès américain avait eu raison de relever le plafond de la dette du pays « parce qu’il ne faut pas contracter l’économie en réduisant les dépenses brutalement alors que l’économie se redresse ». En 2015 enfin, le FMI a indiqué que les pays de la zone euro « disposant de marges de manœuvre budgétaires devrait les utiliser pour soutenir l’investissement ».

L’avis du FMI a également changé sur la libéralisation des capitaux – on est passé d’une hostilité initiale aux contrôles à  une meilleure acceptation des contrôles pour faire face à la volatilité des flux de capitaux . Le FMI reconnaît que la libéralisation complète des flux de capitaux n'est pas toujours un objectif final approprié, et que la poursuite de la libéralisation n'est bénéfique et peu risquée que si les pays ont atteint certains seuils de développement financier et institutionnel.

L'expérience pionnière du Chili avec le néolibéralisme a reçu des éloges du prix Nobel Milton Friedman, mais de nombreux économistes soutiennent aujourd'hui la vision plus nuancée exprimée par le professeur Joseph Stiglitz ( lui-même un prix Nobel ), selon laquelle le Chili « est un exemple de succès des marchés combinés avec une réglementation appropriée » (2002). Stiglitz a noté que, dans les premières années de sa marche vers le néolibéralisme, le Chili avait imposé « des contrôles sur les entrées de capitaux , afin de en pas être innondé », comme cela s'est produit une décennie et demie plus tard dans le premier pays de la crise asiatique, la Thaïlande. L'expérience chilienne et d'autres donnent à penser qu'aucun ordre du jour rigide ne fournit de bons résultats en tout temps et en tous lieux. Les décideurs politiques et les institutions qui les conseillent comme le FMI, doivent être guidés non par l'idéologie, mais par les preuves tangibles de ce qui fonctionne réellement.