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mardi 24 avril 2018

«Macron risque d’être le troisième Président consécutif à ne faire qu'un mandat », Wolfgang Streeck





Wolgang Streeck est un sociologue de l’économie allemand dont le livre Du temps acheté - la crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, est désormais un classique. Il intervient parfois dans la presse française (Le Monde, Le Monde diplomatique, Le Débat), où il prend des positions iconoclastes, et plaide notamment pour la fin de la monnaie unique européenne. L'entretien ci-dessous a été réalisé et traduit par Jorge Gomes-Ferreira. 

***

Vous observez beaucoup l'Europe. Après la longue crise politique qui a eu lieu dans votre pays et a amené à la reconduction de la « Grande coalition », après les élections italiennes de mars dernier, où en sommes nous selon vous ?

Nous nous trouvons devant une impasse, devant un équilibre, non pas des forces, mais des faiblesses. Suite aux élections, l’Allemagne n’est plus en mesure de répondre aux attentes de ses partenaires en termes de « réformes », c’est-à-dire en termes de concessions matérielles : l’AfD et le FDP feront tout au Bundestag pour dénoncer ouvertement et avec fracas toute initiative qui irait au-delà du traité de Maastricht ou de ce que permet la Constitution allemande. En Italie, depuis la fin de Renzi, il n'est plus envisageable que le pays poursuive les réformes néo-libérales exigées d’elle jusqu’à maintenant.  Cela impliquerait que l’Italie puisse attendre de l’Allemagne un soutien économique en retour, qui ne soit pas que symbolique.

En France, en l’absence de larges compromis de la part de l’Allemagne - que celle-ci ne peut concéder - Macron risque quant à lui d’être le troisième président consécutif à devoir tirer sa révérence après n’avoir effectué qu’un mandat. Du coup, son plus grand atout réside dans la peur qu’ont les autres, en particulier l’Allemagne, de ce qui pourrait advenir par la suite.

Bref, tout cela laisse présager une continuation du marasme des dernières années, dans un contexte de mécontentement toujours croissant des citoyens, de déliquescence progressive des institutions européennes et d’accroissement des déséquilibres économiques entre membres.


Dans une tribune dans Le Monde en 2015, vous expliquiez que nous devions abandonner l'euro. Êtes-vous toujours aussi opposé à cette monnaie et pourquoi, alors qu'a priori, l'Allemagne en est le principal bénéficiaire ?

En effet, l’Allemagne est, aux côtés de quelques petits pays du Nord, la grande bénéficiaire de l’euro. Si les souverainetés nationales sont maintenues (et soyons sérieux : aucun pays en Europe n’est prêt à abandonner sa souveraineté), une péréquation financière entre Etats ou  une politique régionale interétatique est impossible, ou alors uniquement de façon symbolique, c’est-à-dire économiquement sans effet. Or sans union politique, une union monétaire n’est pas tenable. Autrement dit: si ni l’Allemagne ne peut gouverner les autres pays  (ni ceux-ci contraindre l’Allemagne), alors les pays qui souffrent d’un tel régime doivent récupérer leur capacité d’action en matière de politique économique. 

A titre personnel, je tiendrais pour catastrophique si l’Allemagne s’octroyait le droit de dicter aux Italiens ou aux Français la façon d’organiser leur économie. Mais réciproquement, ce serait une catastrophe de laisser s’imposer une union monétaire dans laquelle les pays partenaires de l’Allemagne définissent ce que celle-ci doit leur prodiguer « par solidarité ».

Il vous est arrivé d'expliquer que la domination allemande sur l'Europe était une « hégémonie fortuite ». Pourtant, la République fédérale s'arrange pour occuper quasiment tous les postes d'importance au sein de l'Union européenne. Les Allemands président quatre groupes parlementaires sur huit au Parlement européen dont les deux plus importants, Martin Seylmar a été nommé Secrétaire général de la Commission en dépit de toutes les règles de promotion interne, Berlin souhaite qu'en 2019, un Allemand prenne la tête de la BCE.... tout cela n'est pas fortuit tout de même ?

L’Allemagne est le plus grand pays de l’UE et en est le plus gros contributeur. Cela ne va pas sans conséquences. J’ai surtout l’impression que des Allemands sont avant tout nommés dans tout un tas de fonctions importantes à Bruxelles parce que l’on espère d’eux qu’ils insufflent en Allemagne une politique allemande "européenne". C’est d’ailleurs généralement le cas : considérez par exemple  le commissaire Günther Öttinger, ou l'ancien Président du Parlement européen Martin Schulz.

Du reste, la politique allemande est davantage fondée sur le respect des règles que sur la recherche du pouvoir. La République fédérale applique scrupuleusement les règles écrites dans les traités et dans la constitution allemande, ni plus, mais aussi ni moins. C’est là l'explication de ce qui apparaît à d’autres comme de l’entêtement. La France et l’Italie ont signé le traité de Maastricht, et ce sans union politique. Il faut savoir qu'au départ, Kohl ne voulait pas d’une union monétaire sans union politique, mais l’a acceptée au nom de la paix et de la réunification, et imposée en politique intérieure malgré les résistances. 

Dans un long article publié par Le Débat, vous vous êtes montré très sévère vis-à-vis de la politique migratoire d'Angela Merkel. Cette dernière en a d'ailleurs payé le prix aux élections de septembre 2017. Sur cette question, où en est l'Allemagne. Va-t-elle parvenir à intégrer les nouveaux venus ? Cela va-t-il l'aider à résoudre son problème démographique ?

J’ai du mal à appréhender ce mot, "intégrer". Toutes les sociétés d'accueil sont segmentées : partout les immigrés de la première ou de la deuxième génération forment des sociétés parallèles. D’ailleurs tous les groupes d’immigrés ne sont pas égaux dans ce domaine, et il existe dans chaque groupe des différences considérables. Par le passé, nous n’avons pas été très bons en Allemagne lorsqu’il s’est agi d’offrir une égalité de chance aux deuxième et troisième générations d’immigrés : confer les statistiques sur les parcours de formation des jeunes hommes turcs en Allemagne.

Dans l’ensemble et suite à la suite de la vague migratoire de 2015/2016, les allemands vont devoir  faire avec un bouleversement culturel et une charge économique considérables, et ce sur le long terme. On ne peut qu’espérer que la paix sociale n’en souffre pas trop. Mais en ce qui concerne le problème démographique, celui-ci n’est de toutes façons pas soluble par une immigration d’asile. Qui plus est, la plupart du temps le taux de fécondité des immigrés s'adaptent dès la deuxième génération à celui des populations locales.

Pour finir, le « couple franco-allemand », est-ce que ça vous dit quelque chose ? Y croyez-vous ?

Très honnêtement ce concept ne m’évoque que peu de choses. Nos deux pays sont dans l’obligation de s’accommoder l’un avec l’autre, même si les différences sont nombreuses, dans l’éducation, dans les politiques énergétiques, dans le domaine de la Défense, notamment concernant les interventions (ou plutôt des aventures) militaires comme en Libye ou dans les anciennes colonies françaises. 

Pour ma part j’admire la ténacité et l’obstination avec lesquelles beaucoup de Français résistent aux prétendues pressions de la « globalisation » et je souhaiterais qu’on en fasse un peu plus preuve chez nous. Je peux aussi parfaitement comprendre que beaucoup de Français soient irrités par certains traits du mode de vie allemand, par exemple l’évidence avec laquelle on s’y soumet à la rude discipline des marchés et des entreprises mondialisées. 

Peut-être n’y a-t-il à ce sujet pas d’alternative et peut-être que Macron est venu pour rééduquer la France suivant le "modèle allemand" et l’adapter au capitalisme financier. Il serait néanmoins nécessaire de comprendre ce que l’on perd dans ce processus et les français semblent être plus nombreux que les Allemands à le comprendre.


lundi 15 mai 2017

Pourquoi Macron risque d'échouer en Europe (vidéo).






Steve Ohana est professeur de finances à l'ESCP Europe et l'auteur  de "Désobéir pour sauver l'Europe" (Max Milo 2013). 

Coralie Delaume l'interroge ici sur la vision européenne d'Emmanuel Macron, sur son rapport avec l'Allemagne, sur la situation économique dans les pays du Sud de l'Europe et sur le Brexit.






mardi 6 décembre 2016

Italie : c'est l'histoire d'un domino qui tremble





Par Lenny Benbara

Angoisse à Bruxelles. Notre ami Jean-Claude Junker, qui ne cache plus son rejet des référendum, a du trembler. Après le Royaume-Uni, l’Espagne et la Grèce, voilà de nouveau un pays qui vit un « moment populiste ». Et avec quelle manière ! Le « NO » massif italien de dimanche soir - 59,7% contre 40,3% pour le « SI » - avec plus de 65% de participation, fait ressurgir les fantômes du « OXI » grec qui avait provoqué une hystérie anti-démocratique. C’est une humiliation pour tous ceux qui portaient le « SI ». Saura-t-on étouffer celui-ci avec la même audace que le référendum grec ? Rien n’est moins sûr.
C’est assurément une victoire pour les opposants à ce référendum, et notamment les opposants eurosceptiques du M5S, dont on avait expliqué la complexité du positionnement politique dans un précédent article. Ceux-ci ont fait la campagne la plus aboutie et ont fourni les gros bataillons du « NO ». Le mouvement est aujourd’hui en tête des intentions de vote avec plus de 33% et se positionne donc clairement pour une prise du pouvoir. Mais il y a d’autres vainqueurs, le mouvement d’extrême-droite qu’est la Ligue du Nord, les berlusconistes, la minorité interne du Parti Démocrate, et notamment Stefano Fassina, ancien vice-ministre des finances qui a fait une campagne très appuyée et qui appelle ouvertement à sortir de l’euro.
On pourrait rétorquer que ce référendum n'avait aucun lien avec l’Union Européenne. C’est néanmoins s’aveugler sur la signification politique du vote de dimanche. Car le vote a déjà fait une victime, le tonitruant Matteo Renzi qui a rendu sa démission (même s'il va demeurer en poste le temps du vote du budget). Ce qu'incarne celui-ci, arrivé avec fracas après avoir écarté Enrico Letta, est très lié à l’Union Européenne.

Ce qu’incarne Matteo Renzi et ce que les italiens ont rejeté
Renzi, c'est l’homme devait « réformer le pays en 100 jours », puis en 1000 jours, pour restaurer la prospérité italienne après 5 années de crise qui ont été dévastatrices. Sa méthode ? Une politique de réforme du marché du travail et de flexibilisation des « rigidités » agressive, couplée à une communication et un positionnement « moderne », « novateur », « anti-élites » et « progressiste ». Renzi, c’est un mélange à la sauce italienne entre Emmanuel Macron et Manuel Valls. Le discours bougiste du premier, l’habileté communicationnelle et l’ambition du second. Renzi, c’est l’homme qui a réussi à avaler une partie du centre droit dans une « union des centres » qui incarne le consensus européiste -malgré des coups de menton de façade.
Problème, les italiens n’ont pas vu les résultats de cette politique qui s’est avérée catastrophique. Le chômage est toujours à plus de 11,5% et l’Italie s’appauvrit structurellement en termes de revenu par habitant depuis son entrée dans l’euro. Pis encore, la dégringolade continue, la croissance italienne a été revue à la baisse pour les prochaines années. A cela, s’ajoutent des inégalités en forte hausse et une crise bancaire chronique qui ne peut qu’empirer avec la dégradation de la conjoncture économique italienne.
Cette réforme constitutionnelle, dont les tenants et les aboutissants ont été analysés par Coralie Delaume ici, devait permettre à Renzi de se libérer les coudes et de pouvoir « réformer » pour enfin trouver les « résultats » de sa politique. C’est donc à la fois, l’homme, ce qu’il symbolise, c’est-à-dire la modernité européiste, et son bilan, qui ont été balayés d’un revers de la main par les italiens. Bien entendu, les arguments rhétoriques de la campagne, et notamment la peur de la dérive autoritaire par le renforcement du pouvoir exécutif en cas de passage de la réforme, ont influé sur le résultat, mais ils ne remettent absolument pas en cause ce qui s’est joué sur le fond. Matteo Renzi incarnait à sa façon, la dernière carte du « système », rafraîchi et rajeuni. A travers l’homme, c’est tout ce qu’il représente qui a subi hier soir un cinglant désaveu. Sa défaite fait peser un certain nombre de risques sur le futur de l’économie italienne.
La menace d’une faillite bancaire
On sait le bilan des banques italiennes plombé par plus de 360 milliards de créances pourries (près de 20% du PIB italien !). Ce montant provient à la fois des suites de la crise financière, mais aussi de la paralysie continue de l’économie de la péninsule pendant les cinq dernières années. Cela impose un besoin de recapitalisation qui est bloqué par l’Union bancaire, mécanisme selon lequel il faut d’abord recourir à un bail-in, c’est-à-dire au fait de faire payer les actionnaires avant de recourir à un bail-out, soit une aide de l’État. Le problème réside dans le fait que nombre de ces banques sont possédées par de petits actionnaires. Le bail-in aurait donc un coût social très élevé, qu’aucun gouvernement italien ne peut se permettre à cette heure. C’est pourquoi la situation est aujourd’hui bloquée, malgré des petites recapitalisations privées (la dernière en date ayant eu lieu à l’été 2016).
La recapitalisation en cours est aujourd’hui menacée par l’instabilité politique. Ce « NO », à travers l’instabilité politique qu’il induit, a donc pour effet d’amplifier le risque d’échec du sauvetage bancaire en cours.
Problème : avec la politique annoncée par Donald Trump au États-Unis, un vaste mouvement de remontée des taux s’est enclenché, y compris en Europe. La zone euro, du fait de son intégration financière avec la zone dollar, suit ce mouvement. Cette remontée des taux fait peser un gros risque sur l’État et le secteur bancaire italien. En effet, l’inflation italienne est une des plus basse du continent. Cela conduira donc à un accroissement de la charge de la dette des particuliers, de l’État -même si la BCE atténue ce risque-, et des entreprises, multipliant le nombre de défauts potentiels et de créances pourries. On le voit, la situation est vouée à empirer.
Le seul « avantage » de l’Italie, est que les banques françaises et allemandes sont exposées à une faillite bancaire en cascade. Le cas de la Deutsche Bank est particulièrement inquiétant, d’autant plus qu’elle est profondément engagée sur les marchés de dérivés, dont on ne connaît ni le montant, ni la composition exacte. Il y a donc une incertitude forte sur ce qui pourrait se passer. Mais voilà, il serait très difficile de faire accepter un plan de recapitalisation bancaire des banques italiennes, faisant voler en éclat l’Union Bancaire, à une Angela Merkel qui va entrer en campagne et a promis l’arrêt des aides aux pays périphériques à ses électeurs. On est là face à des contradictions potentiellement explosives.
Dans ce contexte d’incertitude forte, on risque donc de voir s’opérer un retrait des investisseurs d’Italie et un gel des embauches, plombant un peu plus une conjoncture morose. A cette situation délétère, s’ajoute un risque politique substantiel.

Le M5S en embuscade
Le référendum de dimanche a permis au M5S de faire oublier ses errements dans la gestion de Rome, où l’embauche d’un chef de cabinet à 200 000 euros par an par Virginia Raggi a fait scandale. Ce qui n’a toutefois pas handicapé la progression du mouvement, qui a le vent dans le dos. En effet, l’opinion publique italienne est de plus en plus eurosceptique. Les italiens se sentent particulièrement lâché dans la gestion de la crise migratoire. Il ne faut pas oublier que depuis l’accord UE-Turquie, les arrivées ont explosé en Italie, ce qui, dans un contexte d’appauvrissement du Sud, fait peser un risque de crise humanitaire. La situation est clairement devenue explosive de ce point de vue.
Le M5S joue sur cet aspect, mais aussi sur la crise de la zone euro et de l’UE. Malgré un revirement en juillet sur la question de l’UE (que le mouvement n’entend plus quitter mais améliorer de l’intérieur), on peut se demander s’il ne s’agit pas d’une stratégie laissant planer l’incertitude sur ses intentions. A la différence d’Alexis Tsipras en Grèce, les dirigeants du M5S ne sont pas des europhiles, ce sont avant tout des opportunistes, qui n’ont pas de rapport fétiche à l’euro. En effet, il est très difficile d’arriver au pouvoir avec un programme de sortie de l’euro sans déclencher une panique bancaire. Alimenter l’incertitude pourrait, de ce point de vue, être particulièrement utile pour prendre de surprise les marchés.
Mais voilà, avec l’échec de la réforme constitutionnelle, le M5S a vu ses chances d’accéder au pouvoir réduites. Comme l’explique très bien Romaric Godin, le passage de cette réforme était la condition qui aurait permis au M5S de gouverner car le parti n’est pas en mesure d’être majoritaire au Sénat - qui dispose en Italie des mêmes prérogatives que la Chambre - à moins de s’allier avec les néo-fascistes de Fratelli d’Italia et la Ligue du Nord, ce qui semble plus qu'improbable.
On se dirige donc tout droit vers une situations de blocage politique, avec un M5S très fort qui pourrait bénéficier d’élections anticipées pour devenir majoritaire à la Chambre. En attendant, le plus probable est qu’on ait un gouvernement technique chargé de produire une loi électorale, qui, selon les conditions de sa rédaction, conditionnera une arrivée au pouvoir potentielle du M5S - mais il est fort probable que ce gouvernement technique impose des garde-fous pour éviter cette situation.
La situation italienne est inextricable. Dimanche, nous avons assisté à une secousse de grande ampleur qui vient enfoncer un clou dans le cercueil de l’euro. Reste, qu’une sortie de l’euro de l’Italie, si elle semble inéluctable, ne se produira probablement pas à court terme, à moins qu’une faillite bancaire généralisée ne vienne provoquer l’explosion des contradictions économiques et politiques de la zone euro.

Le problème italien ne pourra pas être ajourné indéfiniment. Le « moment populiste » que nous vivons vient mettre un coup dans la fourmilière européenne, qui, chaque année, voit se multiplier les crises sans jamais sembler en mesure de les dépasser. Il souffle un vent puissant en Europe. Après, Cameron, Hollande, Sarkozy, Juppé et maintenant Renzi, ces six derniers mois, les peuples ont montré qu’ils avaient visiblement envie de couper des têtes. 2017 s’annonce être un grand cru. Angela Merkel ferait bien de s’inquiéter.

Texte initialement publier sur Le vent se lève


lundi 5 décembre 2016

Banques et dette italiennes : après le "non" au référendum, que va-t-il se passer ? - entretien avec Steve Ohana





Steve Ohana est économiste et professeur de finances à l'ESCP Europe. Il est l'auteur de Désobéir pour sauver l'Europe, un ouvrage très pédagogique sur l'Union européenne et sur la zone euro.

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Hier s'est tenu un référendum décisif en Italie, relatif à la réforme constitutionnelle portée par Matteo Renzi. Le « non » l'emporté très largement et Renzi a immédiatement annoncé sa démission. Un tel scénario, anticipé avec anxiété par tous les acteurs et observateurs des marchés, avait fait pronostiqué l’apocalypse au Financial Times , qui est allé jusqu'à prévoir la faillite de huit banques. Pourquoi un tel alarmisme ? Quelle est la situation exacte des banques transalpines et à quoi est-elle due ?
Comme aux États-Unis, en Espagne ou en Irlande, les banques italiennes ont octroyé des prêts en grande quantité avant la crise de 2008, à des ménages et à des entreprises qui, aujourd’hui, n’ont pas les moyens de les rembourser.
Trois caractéristiques de l’Italie rendent la situation particulièrement critique aujourd’hui. D'abord l’exécutif italien s’est refusé à assainir le système bancaire de façon systématique et globale, comme l’ont fait par exemple l’Espagne et l’Irlande. Au lieu de procéder à une restructuration systématique de l’ensemble des banques, Matteo Renzi a opéré par recapitalisations successives des plus petites banques (certaines au cours de l’année 2015, d’autres à l’été 2016 via le fonds privé Atlante). Il a sans doute parié sur une sortie de crise dans la zone euro, qui aurait pu permettre à la plupart des crédits à risque d’être finalement remboursés, et aux grosses banques d’absorber les petites banques plus fragiles.
Ce pari a été perdu. Le résultat est un système bancaire italien composé de banques « zombie », avec des actifs à la valeur incertaine et des fonds propres très insuffisants pour leur permettre de se financer et de prêter normalement. Or, l’économie italienne étant très dépendante de son système bancaire, la fragilité des banques italiennes perpétue la crise de demande, ce qui, en retour, nuit à la solvabilité des emprunteurs et donc à la santé des banques. C'est un cercle vicieux.
La reprise constatée en zone euro depuis deux ans est aussi très timide dans la Péninsule, les prix de l’immobilier continuent de chuter à l’inverse du reste de la zone euro et en particulier de l’Espagne et le taux de prêts non performants dans les banques italiennes est aujourd’hui le plus élevé de toute la zone (environ 18% du total des prêts). On estime aujourd’hui les prêts non performants à 360 milliards d’euros et les besoins en capitaux propres des banques italiennes à environ 40 milliards d’euros.

Et l'Union bancaire, alors ? Elle ne sert à rien dans le cas italien ?
Disons que depuis 2015, les nouvelles règles de résolution bancaire instaurées par « l’Union Bancaire » interdisent à un État de l’UE de recapitaliser ses banques sans faire prendre des pertes aux « créanciers non protégés » (détenteurs de « dette subordonnée », déposants au-dessus de 100 000 euros…). Et le retard pris par l’exécutif italien dans l’assainissement du système bancaire prend une tournure presque tragique dans ce contexte.
En effet, une grande partie des créanciers non protégés des banques italiennes se trouvent être des particuliers. Ainsi, 2 milliards des 5 milliards de dette subordonnée de la banque Monte Paschi di Siena, aujourd’hui au centre de tous les regards (35% de prêts non performants), sont détenus par des particuliers. L’été dernier, un retraité qui avait perdu 100 000 suite à la mise en faillite par l’Etat de la Banca Popolare dell’ Etruria e del Lazio s’était suicidé, provoquant un émoi important en Italie.
Ce dernier point souligne la faillite de gouvernance patente au sein des banques italiennes. Les liens de connivence entre managers et milieux politiques ont permis de mettre le couvercle sur des politiques de gestion de risque plus que laxistes et des pratiques frauduleuses dont l’ampleur commence tout juste à être découverte. Ainsi, de nombreuses banques du Nord de l’Italie ont proposé aux particuliers des produits appelés « azioni baciate» (« kissing shares »), c’est-à-dire des « prêts adossés à des actions », par lesquels les banques prêteuses proposaient aux emprunteurs d’utiliser une partie du prêt octroyé pour acheter des actions…émises par les banques prêteuses !
Ces pratiques ont débouché sur une crise sociale dans la région de Venise où les banques locales- mises en faillite puis rachetées à l’été 2016 via le fonds Atlante- jouaient un rôle fondamental dans le financement de l’économie et jouissaient de la confiance quasi aveugle des petits épargnants. Ensuite, la crise est devenue politique quand ont été découvertes la longue omerta de la classe politique et des régulateurs bancaires sur ce type de pratiques et l’incapacité des leaders politiques italiens à compenser correctement les épargnants floués.
Dans ce contexte politiquement chargé, on comprend bien pourquoi Matteo Renzi insiste tellement auprès des leaders européens pour recapitaliser directement les banques italiennes sans faire prendre de pertes aux créanciers non protégés… Mais Angela Merkel s’y refuse obstinément depuis plusieurs mois, de peur de miner la crédibilité de l’Union Bancaire.

Mais en quoi la victoire du « non », ici, est-elle un problème européen ? La question soumise aux électeurs était une question institutionnelle interne à l'Italie, et n'avait pas grand chose à voir avec les difficultés bancaires en zone euro....
Disons que ce « non » peut ouvrir une période d’incertitude politique qui pourrait décourager les investisseurs pressentis pour participer aux plans de recapitalisation privés actuellement mis en place pour venir au secours des banques italiennes les plus fragiles, en particulier la banque Monte Paschi. Dans ce cas, la seule issue serait la nationalisation de la banque par l’État italien (qui pourrait emprunter directement sur les marchés ou auprès du Mécanisme Européen de Stabilité si la situation devenait trop tendue sur les marchés).
Là, si Angela Merkel reste aussi inflexible sur le respect des règles de l’Union Bancaire, ceci déboucherait sur de nouvelles ponctions de petits épargnants particuliers et l’aggravation de la crise politique dans la Péninsule.

Justement, s'agissant d'Angela Merkel : a-t-elle vraiment intérêt à rester inflexible ? On sait le système bancaire européen interdépendant et fragile. N'existe-t-il pas un risque de contagion à d'autres pays de la zone euro ? Le géant allemand Deutche Bank, par exemple, qui s'est trouvé dans la tourmente l'été dernier, peut-il être touché ?
Pour l’instant, force est de constater que les effets de contagions du problème bancaire italien restent assez limités, malgré le fait que la victoire du « non » au référendum était largement anticipée par les marchés depuis quelques semaines. C'est dû, à mon avis, à trois phénomènes.
D'abord, le système bancaire européen est perçu comme mieux capitalisé aujourd’hui qu’il ne l’était au début de la crise. Les capitaux propres des banques européennes sont visiblement considérés comme suffisants pour absorber des pertes sur leurs expositions aux banques italiennes (les banques françaises sont les plus exposées à ce risque, à hauteur d’environ 50 milliards d’euros).
Ensuite, les banques italiennes aujourd’hui au centre de toutes les attentions sont des banques de dépôt traditionnelles qui participent peu à la liquidité sur les marchés financiers continentaux et mondiaux.
Enfin, l'un des canaux de contagion les plus importants est le marché des dettes souveraines. Or, même s’il y a un stress perceptible sur la dette italienne, celui-ci est contenu par la présence de la BCE sur les marchés de dette souveraine et par sa promesse implicite d’acheter davantage de dette sur les marchés en cas d’aggravation du stress.
De ces trois points, seul le premier est, à mon avis, susceptible d’évoluer défavorablement par la suite. Ainsi, des estimations indépendantes effectuées par des chercheurs de la New York University, dressent un tableau assez alarmant du système bancaire européen, chiffrant les besoins de fonds propres des banques européennes à 250 milliards d’euros (dix fois plus que l’estimation fournie par l’Autorité Bancaire Européenne lors des stress tests bancaires de 2014), dont 170 milliards pour les cinq plus grandes banques françaises.
Quant au problème de Deutsche Bank, il est pour le moment repassé en second plan mais susceptible de resurgir à tout moment, la banque étant notoirement sous-capitalisée et n’ayant jusqu’à présent pas réussi à trouver une solution pour se recapitaliser de façon privée.

Mais comme le vous le soulignez, on n'imagine pas la BCE rester les bras croisés en cas de gros pépin. De quels outils dispose-t-elle ?
La BCE rachète aujourd’hui pour 80 milliards de dette souveraine des pays de la zone euro chaque mois, selon une clé correspondant à la part de chaque pays dans son capital. Elle pourrait modifier à la marge cette clé d’une manière favorable à l’Italie, mais cela serait vu évidemment chez les conservateurs allemands comme une « largesse » injustifiée aux nations dépensières. Elle n’aurait cependant pas trop de mal à justifier cette politique si la panique s’empare des créanciers de l’Italie et si l’enjeu devient, comme en 2012 avec l’OMT, la survie même de l’euro.

Et ça pourrait arriver ? On a assisté ces derniers jours à une remontée des taux (au dessus de 2%) sur les titres de dette italiens, mais on est quand même loin de la situation de 2012, où ces taux étaient montés autour de 7 %...
Oui, je crois que la nature de la crise actuelle est fondamentalement différente de celle que nous nous avons connue. Jusqu’en 2012, qui a vu l’annonce par Mario Draghi de l’OMT, la zone euro était confrontée au risque d’effondrement à court terme du système bancaire via la dépréciation des titres de dette souveraine sur les marchés. Ce risque, de nature financière et bancaire, est aujourd’hui écarté grâce à l’assurance fournie par l’OMT que les titres de dette souveraine italiens et espagnols ne seront pas autorisés à se déprécier au-delà d’une certaine limite sur les marchés.
La zone euro est aujourd’hui confrontée à un risque plus sournois et plus existentiel : celui du rejet politique du statu quo de la zone euro dans un nombre de plus en plus grands de pays et, à terme, dans les urnes. Certes, le vote négatif au référendum grec sur le nouveau mémorandum de la Troïka de l’été 2015 n’a pas conduit à une dislocation de la zone euro car Alexis Tsipras a finalement fait le choix de capituler devant les exigences des créanciers de la Grèce. Mais, il n’est pas certain qu’il en soit de même à l’avenir.
Le doute omniprésent quant à la survie politique de la zone euro à moyen terme est destructeur et auto-réalisateur. Les investisseurs imposent aux pays périphériques une prime de risque sur leurs taux d’emprunt, due au risque de défaut ou de redénomination de leur dette en devise locale. Les déposants participent également à une fuite des capitaux de la périphérie vers les pays cœur, de peur de voir leur épargne convertie en devise locale.
Le résultat de ces comportements est le suivant : des investissements en berne, des taux d’intérêt trop élevés au regard de la croissance et de l’inflation, une dette publique et privée qui s’accroît continûment en pourcentage du PIB, un besoin d’épargne privé et des efforts d’austérité supplémentaires de la part des ménages et des gouvernements. Tout cela mine la croissance, aggrave le sentiment de colère des classes moyennes, et renforce finalement le risque d’un vote pour un parti favorable à la sortie de l’UE ou de l’euro dans tous les pays, y compris les pays créditeurs…
C’est un cercle vicieux infernal dont il est impossible de sortir dans le cadre du statu quo actuel de la zone euro. C’est ce cercle vicieux qui pose aujourd’hui un risque existentiel à la zone euro à moyen terme, plutôt que le risque de marché sur les dettes souveraines à court terme, que la BCE parvient à contenir.

Paradoxalement, la victoire du « non » au référendum réduit le risque d’une ascension au pouvoir du Mouvement Cinq Étoiles dans l’année qui vient (rappelons que les prochaines élections doivent avoir lieu au plus tard en 2018). La victoire du « oui » aurait été beaucoup plus explosive.
En effet, la réforme constitutionnelle proposée au vote, combinée à celle déjà passée à l’été 2016, aurait eu pour effet de donner au M5S les moyens de gouverner le pays sans avoir besoin de former une coalition majoritaire avec d’autres partis (ce que ce mouvement est incapable de faire à l’heure actuelle). Il aurait donc pu, en particulier, proposer au peuple italien un référendum sur l’appartenance à l’UE ou engager un bras de fer avec la Commission Européenne et l’Allemagne sur la gouvernance de la zone euro, dont l’issue aurait pu être cette fois l’implosion désordonnée de la zone, étant donné le rôle central de l’Italie dans le marché obligataire européen (rappelons que le marché de dette souveraine italien est le plus important de la zone euro et le troisième plus important au monde).
Avec la victoire du non, le risque, plus « conventionnel », est celui d’une nouvelle période de paralysie politique de la Péninsule, pouvant mener finalement, après une période de blocage plus ou moins longue, à la formation d’un nouveau gouvernement de coalition favorable au statu quo, celle-ci contribuant à prolonger et aggraver le pourrissement de la situation économique, sociale et politique de la Péninsule, selon le processus décrit précédemment.

Ce qui n'est guère réjouissant !
Non. Mais à mon avis, il faut plus s’inquiéter à court terme de la situation néerlandaise, où le parti anti-euro PVV, emmené par Geert Wilders, est donné largement en tête des sondages aux élections de mars 2017. 


samedi 3 décembre 2016

Référendum en Italie : pourquoi l'Europe va trembler.



«En Italie, les gens sont de plus en plus déçus par l'euro. Les Italiens commencent à réaliser que l'Italie ne fonctionne pas bien dans l'euro», expliquait Joseph Stiglitz au journal allemand Die Welt début octobre. Le prix Nobel d'économie pronostiquait donc un «Italexit» (une sortie italienne) dans un proche avenir.
Le référendum à haut risque qui se tient dans la Péninsule ce dimanche peut-il aboutir à ce résultat? Les deux éléments paraissent a priori sans lien puisque la consultation portera sur l'équilibre des institutions italiennes. Toutefois, la crise politique susceptible d'en résulter dans ce pays à l'économie en berne pourrait secouer l'Europe durement. Après la crise grecque de 2015 et le «Brexit» de juin 2016, ce pourrait être un nouvel acte de l'effondrement européen qui se joue sous nos yeux.
Sur quoi le référendum porte-t-il?
On pourrait croire qu'il ne concerne que les Italiens puisque le scrutin du 4 décembre porte sur un projet de réforme constitutionnelle. Ce projet est soumis au peuple faute d'avoir obtenu la majorité des deux tiers nécessaire à une simple adoption parlementaire.
Le texte prévoit de transformer la chambre haute du Parlement pour en faire un «Sénat des régions» au périmètre réduit, en diminuant des deux tiers le nombre de ses membres et en lui conférant un rôle essentiellement consultatif. Il s'agit d'abaisser les pouvoirs de ce Sénat et de mettre fin au «bicaméralisme parfait» qui donne exactement les mêmes prérogatives aux deux chambres, que ce soit pour le vote des lois ou pour celui de la confiance au gouvernement. En effet, le fonctionnement actuel des institutions est jugé source de lenteurs et d'instabilité politique (Rome a connu 63 gouvernements en 60 ans....). En tout état de cause et comme expliqué sur le site Telos, «il s'agirait d'une rupture symbolique très forte [car] le bicaméralisme parfait [...] caractérise la vie politique italienne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale […]. Pour les constituants de 1946, il s'agissait alors de consolider autant que possible la digue démocratique, au sortir de vingt ans de fascisme».
Mais si le résultat du référendum est décisif pour l'Europe, c'est parce que le Premier ministre Matteo Renzi y a lié son avenir. Certes, quelques expériences récentes nous enseignent qu'il faut rester prudent face aux sondages. Pourtant, force est d'admettre que dans le présent cas, ils vont tous dans le même sens. Tous mettaient le «oui» en tête au début de l'année 2016. La tendance a commencé à s'inverser au printemps, puis s'est complètement retournée. Le «non» est aujourd'hui donné vainqueur par tous les instituts. Il faut dire que dans les faits, le scrutin s'est transformé en vote pour ou contre Renzi. Plébiscité lors de son arrivée au pouvoir, le Chef du gouvernement a énormément déçu depuis.
Que se passera-t-il si Renzi perd?
Quelques excentriques espèrent qu'il démissionnera au profit d'un «gouvernement technique» susceptible de vaincre la «résistance au changement» des Italiens et de les convertir pour de bon à l'austérité. C'est par exemple le cas de The Economist. Dans un éditorial intitulé «Pourquoi l'Italie devrait voter non à son référendum», l'hebdomadaire britannique explique: «La démission de M. Renzi peut ne pas être la catastrophe que beaucoup craignent en Europe. L'Italie pourrait se doter d'un gouvernement technocratique de transition comme elle l'a souvent fait par le passé. Si, toutefois, un référendum perdu devait suffire à déclencher l'effondrement de l'euro, ce serait le signe que ce dernier était très fragile, et que sa disparition n'était qu'une question de temps».
Une telle option n'est pas celle privilégiée par les économistes de chez Natixis. Ces derniers ont étudié le sujet, et ont tout intérêt à l'avoir fait soigneusement tant le système bancaire européen serait secoué en cas de crise politique italienne. Dans une étude publiée cet été, la banque française n'estimait qu'à 15% la probabilité de remplacement de l'exécutif actuel par des technocrates. Elle penchait plutôt (probabilité = 25%) pour plusieurs mois d'impasse politique suivis de l'organisation d'élections législatives anticipées.
Problème: la loi électorale a changé elle aussi. «L'Italicum», voté à l'arraché au printemps 2015 après que Renzi a du engager la responsabilité de son gouvernement sur le texte, est entré en vigueur le 1er juillet dernier. Elle forme un «package» avec la réforme constitutionnelle proposée aux suffrages dimanche, l'Italicum instaurant un système majoritaire à deux tours avec une grosse prime pour le parti arrivé en tête au second tour, ou le cas échéant, pour celui ayant obtenu plus de 40% des voix au premier. Le but est là aussi de renforcer la stabilité politique, en assurant à la Chambre - dont les pouvoirs relatifs croîtront si les Italiens votent «oui» au référendum - une majorité absolue.
Mais il se trouve que la loi électorale Italicum est actuellement... en cours d'examen par la Cour constitutionnelle. Comme l'explique La Tribune dans une analyse faisant saillir l'invraisemblable complexité de la situation, «il existe une possibilité que cette loi soit invalidée en partie avant le scrutin et que donc la loi électorale ne s'applique qu'en partie». Et encore, pour la seule Chambre des députés puisque l'Italicum ne concerne pas le Sénat.
En somme, c'est le chaos assuré, avec des parlementaires élus on ne sait encore comment, et deux Assemblées de coloration peut-être différente.... mais conservant des pouvoirs identiques si le «non» l'emporte dimanche. L'une d'elles pourrait en effet être arrachée par le Mouvement 5 Étoiles (M5S), ce dernier poursuivant sa montée en puissance après avoir brillé aux dernières élections municipales.
Voilà donc de quoi faire paniquer «les marchés» et toute l'Europe à leur suite. D'autant que le vote intervient dans un contexte économique passablement dégradé.
Un contexte économique propice à la tempête
La situation économique de l'Italie est mauvaise. Le PIB croît mollement, et n'a même pas retrouvé son niveau d'avant la crise de 2007-2009. Le «Jobs act», l'une des grandes réformes de Renzi (et prédécesseur de la «loi travail» française), a eu beau «flexibiliser le marché de l'emploi», le taux de chômage continue d'évoluer autour de 11,5%. Les entreprises et l'État investissent peu.
Surtout, la dette italienne dépasse les 2000 milliards d'euros (six fois plus que le montant de la dette grecque...). Elle est la plus élevée de la zone euro, et une instabilité politique durable ne manquerait pas de hâter le mouvement de remontée des taux sur cette dette. Cette remontée a déjà commencé en Europe à la faveur de l'élection de Donald Trump aux États-Unis et de ce que les marchés anticipent de sa future politique économique. L'économiste Olivier Passet va jusqu'à commenter le phénomène en ces termes: «Les Trumponomics, c'est le coup fatal pour la zone euro».
On n'en est pas là. Et l'on est loin des années 2011-2012 où les taux sur les dettes italiennes et espagnoles étaient montés à des niveaux tels (jusqu'à 7% pour l'Italie), que la Banque centrale européenne avait dû prendre des mesures exceptionnelles et promettre à la face du monde de faire «tout ce qui est nécessaire pour sauver l'euro».
Pour autant, les taux auxquels emprunte Rome sont déjà repassés au-dessus des 2% (contre 1,5% pour l'Espagne ou 0,7% pour la France), alors même que le pays - comme les autres membres de l'eurozone à l'exception de la Grèce - est soutenu par a BCE. Dans le cadre de son Quantitative easing (QE), l'Institution de Francfort rachète pour l'heure un total de 14 milliards d'euros dette italienne tous les mois. Sentant que cela ne suffirait bientôt plus, la Banque centrale a laissé entendre qu'elle était prête à voler au secours de l'Italie après le référendum. Sans doute augmentera-t-elle pour ce faire le montant de ses rachats mensuels.
Reste enfin la question des banques de la Péninsule. On les sait très fragiles, elles qui ploient sous le montant ahurissant de 360 milliards d'euros de créances douteuses ( plus de 20% du PIB du pays!). De plus, la manière dont (dys)fonctionne de l'Union bancaire interdit à l'État italien de les recapitaliser sur fonds publics. Une telle situation conduit ainsi le Financial Times à prédire rien moins que la faillite possible de huit banques italiennes en cas de «non» au référendum, notamment celle du géant Monte dei Paschi di Siena. Cet établissement vole de sauvetages en sauvetages (sur fonds privés) et a tout de même perdu plus de 85% de sa valeur en bourse en un an...
Apocalypse now?
Certains autres titres de la presse européenne n'y vont pas non plus de main morte. Pour le quotidien britannique The Independant, «le résultat du référendum italien pourrait être le début de la fin de la zone euro». Une opinion que semblent partager les Allemands de l'hebdomadaire Focus, qui pointent un risque «d'Italexit». En France enfin, Le Point titre: «Italie: un référendum plus dangereux que le Brexit».
Alarmisme exagéré? Difficile à dire. En tout cas, pendant que l'on s'inquiète (avec raison) de l'Italie, on tend à oublier que le 4 décembre se tient aussi le «deuxième-second-tour» de la présidentielle autrichienne. Après que la Cour constitutionnelle du pays a annulé l'élection de l'écologiste Alexander Van der Bellen en mai, celui-ci est à nouveau contraint de mener campagne contre le candidat du Parti libéral d'Autriche (FPÖ) Norbert Hofer. Lequel pourrait devenir, s'il gagne cette fois-ci, le premier président européen issu d'un parti d'extrême-droite.
Nous ne sommes certes qu'au début de décembre mais en Union européenne, de toute évidence, c'est déjà Noël !

Article initialement publié sur le site du Figarovox

lundi 20 juin 2016

Municipales en Italie : la révolte d'un pays qui coule





Par Lenny Benbara

Horreur et damnation, le « souverainisme » qui hante l’Europe a encore frappé ! Alors que le Brexit menace outre-Manche et que les élections générales espagnoles s’apprêtent à consacrer Unidos Podemos comme deuxième force parlementaire du pays, voilà maintenant que le Mouvement cinq étoiles (M5S) s’empare de deux grandes villes italiennes : Rome et Turin. Sur fond de participation en net recul - à peine plus de 50% - dans un pays où l’on vote traditionnellement beaucoup, notamment aux municipales, nous assistons à un véritable désaveu pour la classe politique italienne. Les résultats dans les villes moyennes sont peu ou prou à l’image de ce qu’ils sont dans les grandes villes, le Parti Démocrate recule substantiellement, le M5S progresse fortement, le centre droit stagne, et la Ligue du Nord de Matteo Salvini continue à s’implanter dans le Nord du pays, parfois aidée du parti d’extrême-droite Fratelli d’Italia.

Le M5S candidat au pouvoir national

S’il y a bien un fait à retenir de ce scrutin, c’est que le M5S s’est imposé comme premier mouvement d’opposition et est devenu un sérieux candidat au pouvoir. L’éclatante victoire de Virginia Raggi - 65% des voix à Rome, rien que ça - et la prise de Turin par une autre jeune femme - Chiara Appendino, 32 ans seulement - mettent clairement le M5S en ordre de marche pour les élections générales italiennes de 2018. Sur les 20 ballotages dans lesquels le M5S était présents, celui-ci en a remporté 19 alors qu’il s’agit d’élections qui lui sont structurellement défavorables. Jusqu’ici, le mouvement fondé par Beppe Grillo en 2009 était surtout un phénomène national mais avait du mal à s’implanter localement.
Il y a là un avertissement net pour Matteo Renzi. Contrairement au Front National en France, le M5S est clairement un parti de second tour, montrant par là sa capacité à unifier les opposants au PD. Cela, alors que la nouvelle loi électorale prévoit un second tour si aucun parti ne réunit au moins 40% des voix au premier tour des prochaines élections parlementaires. Tout porte à croire que nous assisterons donc à un second tour entre le PD de Renzi et le M5S lors des prochaines élections de 2018. Dans cette configuration, les derniers sondages indiquent que le M5S battrait le PD assez nettement (51,8% - 48,2%). Les « grillistes » sont donc devenus de sérieux candidats à la prise du pouvoir et viennent de renforcer leur statut grâce à ce second tour des élections municipales. Cette situation nouvelle est aujourd’hui vue comme une menace par l’ensemble des élites européennes et des « partis de gouvernements » traditionnels des grands pays.

Vous avez dit « extrême-droite populiste » ?

La classe politique française et les grands médias ont l’habitude de présenter le M5S comme un mouvement « populiste », entendant par là démagogue. Certains observateurs qualifient même le mouvement comme étant d’extrême-droite. Si on peut légitimement qualifier le M5S de populiste, ce n’est certainement pas dans le sens de démagogue. Il s’agit plutôt d’un mouvement qui met au centre de son discours le référent populaire et qui se veut une émanation largement horizontale des aspirations citoyennes. Le M5S n’est pas du tout structuré comme un parti traditionnel. Il n’y a ni congrès, ni strates intermédiaires, ni élections internes. Le mouvement s’organise par la démocratie numérique et des éléments de démocratie directe. Cela correspond à des pratiques proches de ce qu’était le Podemos espagnol des premières heures avant son tournant centralisateur. On a là, en réalité, la forme politique la plus aboutie des mouvements « citoyennistes » qui rejettent les strates intermédiaires et valorisent le rapport direct entre les citoyens et la démocratie. Nous sommes loin, de ce point de vue, de la tradition très verticale des partis d’extrême-droite.
La sociologie du M5S semble, elle, très éloignée de l’électorat traditionnel de l’extrême-droite. D’après une enquête de l’Istituto Cattaneo (La Stampa, 2012), une large majorité de la base sociale du mouvement viendrait de la gauche et du centre-gauche. Son électorat est majoritairement urbain, et issu des classes populaires et des classes moyennes déclassées comme le montrent les élections municipales d’hier. On est loin, encore une fois, de la sociologie traditionnelle des partis d’extrême-droite, largement rurale et périurbaine comme dans le cas du FN et du FPÖ autrichien.
De même, le programme économique du mouvement semble plus social démocrate que d’extrême-droite quand on sait que Stiglitz, Greenwald, Fitoussi ou Mauro Gallegati ont participé à son élaboration. Renégociation de la dette publique, revenu citoyen, suppression des stock options, nationalisation des télécommunications, rejet des politiques d’austérité, interdiction de posséder plus de 10% d’un journal, valorisation de l’économie sociale et solidaire y figurent, soit une série de mesures que l’on verrait plus du côté de la gauche radicale qu’ailleurs. Pour autant, d’autres éléments indiquent qu’il s’agirait plutôt d’un mouvement de droite. Critique de la gabegie budgétaire, rejet des impôts, rejet des politiciens, valorisation de la petite propriété artisanale et discours anti-immigration traduisent des relents de ce qu’on qualifierait en France de poujadisme.
Il faut néanmoins comprendre que la classe politique italienne est globalement corrompue dans l’esprit de l’italien ordinaire. Il faut imaginer qu’on ait en France une affaire Cahuzac tous les trois mois depuis 50 ans pour se faire une idée de l’image que les italiens ont des politiciens, et des conséquences inévitables sur le consentement à l’impôt d’une population soumise à une austérité fiscale très rude. Cela tient aussi à un fait plus profond : l’unité nationale italienne, qui s’est faite par le haut [1] reste relative, notamment entre le Nord et le Sud. Le peuple italien ne se représente pas de la même manière qu’en France la nécessaire solidarité nationale. Ces deux phénomènes s’autorenforcent. Tant que la situation économique du pays était correcte, cet état de fait était plus ou moins tolérée par la population. Mais après 15 ans de décrochage depuis l’entrée dans l’euro et cinq années de récession à la suite de la crise de 2008, cela est devenu inacceptable. Le M5S ne fait que traduire cette demande sociale pour une régénération de la vie politique italienne et une amélioration de la transparence de l’action de l’État. Ici, ce n’est pas à Podemos qu'on peut comparer le mouvement mais plutôt à un autre parti espagnol, Ciudadanos.
Quant à l’immigration, il ne faut pas oublier que l’Italie est l'une des principales portes d’entrée de l’Union européenne depuis de nombreuses années et que le pays a été en première ligne avec la Grèce depuis le début de la crise des réfugiés. Cela, alors que le pays ne bénéficie par des moyens nécessaires pour accueillir correctement les populations, est soumis à l’austérité, et a vu son taux de chômage grimper en flèche. L’absence de solidarité européenne envers la Grèce et l’Italie est dans ce cadre scandaleuse. Elle est pour une part responsable de la montée de sentiments xénophobes parmi les populations. D’un autre côté, le M5S défend ardemment les droits des LGBT. Son identité politique est donc très complexe. Quant à l'Italie, elle a bien une extrême-droite, mais celle-ci s'incarne dans la Ligue du Nord dont les positions sont très proches de celles du FN, et par Fratelli d'Italia, parti d'extrême-droite très traditionnel. 

Chronique d'un décrochage économique

Le double problème de l’Union Européenne et de l’euro est en réalité le principal moteur de l’émergence du M5S qui demande un référendum sur la sortie de l’euro. De l’autre côté des Alpes, le débat sur la sortie de l’euro est devenu central et la population est aujourd’hui majoritairement favorable au retour à la lire. Les Italiens n’ont pas du tout le même rapport fétiche à l’euro que les français qui ont porté le projet, ou que les Espagnols qui voient dans l’intégration européenne l’assurance d’être arrimés à la démocratie. Sans parler des Grecs qui ont longtemps vu l’adhésion à l'euro comme l’assurance de faire définitivement partie de la « civilisation occidentale ». 
De même, la question de l’hégémonie allemande dans l’UE et de ses conséquences néfastes est régulièrement posée en Italie, parfois même par Matteo Renzi. Le sentiment de déclin et de perte de souveraineté est profondément enraciné dans le débat politique italien, alors que le déclin économique s’accroît.
Quelques indicateurs suffisent à résumer la situation économique italienne depuis l’entrée dans l’euro. L’investissement par habitant est à seulement 72% [2] de ce qu’il était en 1999. Le taux de croissance annuel moyen du PIB par habitant sur la période 1999-2015 est de -0,2% (1,3% pour l’Allemagne et 0,7% pour la France) soit moins que la Grèce (0,2%) et le pays a perdu 26% de compétitivité en indice cumulée (écarts d’inflation et de productivité) vis à vis de l’Allemagne depuis 1999. L’Italie est le seul pays qui s’appauvrit structurellement depuis son entrée dans l’euro. La chute de l’investissement va avoir des conséquences dramatiques sur l’évolution future de la productivité dans le pays. 
Les politiques de Matteo Renzi n’y changeront rien. Les réformes structurelles tant vantées par la Commission européenne appliquées en Italie n’ont fait qu’empirer la situation et précariser un peu plus une population qui vit dans la peur constante du déclassement. Les emplois créés par le Job’s Act italien qu’on nous vante comme modèle pour la Loi Travail sont en réalité des emplois précaires, faiblement qualifiés et subventionnés par l’État qui, paradoxalement, risquent d’avoir des effets catastrophiques dans le futur. En effet, la subvention d’emplois non qualifiés agit comme une incitation à substituer du travail au capital et donc à retarder ou à annuler les investissements productifs qui font s’accroître la productivité du travail. La politique de Renzi ne peut donc régler les problèmes de compétitivité et de productivité de l’Italie.
Quant à la question de la dette publique italienne, elle est loin d'être réglée. La croissance n’est pas suffisante pour la faire reculer alors qu’elle atteint aujourd’hui 133% du PIB. On peut évoquer aussi les montagnes de créances pourries dans les banques italiennes (environ 300 milliards d’actifs pourris) qui mettent le secteur bancaire sous pression, le rendent incapable de financer correctement l’économie et risquent de le faire voler en éclat au moindre choc exogène de grande ampleur. Ce cocktail explosif fait de l’Italie un candidat de choix à la sortie de l’euro, ce que le M5S a bien compris et ce qui lui permet de rassembler largement autour de lui au second tour.

Et après ?

L’euphorie pro-Renzi qui a fait suite aux élections européennes de 2014 relève aujourd’hui d’un lointain passé. Le gouvernement présente à l’automne prochain un projet de réforme constitutionnel sur lequel il a engagé sa responsabilité alors que le scrutin de ce dimanche vient fragiliser un peu plus sa position. Il n’est donc pas impossible que des élections anticipées soient convoquées et que le M5S en sorte victorieux avec Luigi di Maio comme nouveau premier ministre. Il devra néanmoins faire ses preuves dans la gestion de Rome et de Turin car il est évident qu’il sera attendu au tournant. 
La situation italienne semble aujourd’hui traduire le mûrissement de contradictions qui s’aiguisent d’années en années. Le vote grilliste ne peut pas être regardé comme un simple vote de protestation. Son enracinement et sa progression régulière en font un réel vote d’adhésion. Rien n’indique, donc, que la situation politique pourrait se retourner. Il va falloir compter avec les militants cinq étoiles dans un futur proche. A l’heure où la crise de l’UE qui s’approfondit chaque jour, l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement eurosceptique dans la troisième économie de la zone euro pourrait bien donner le coup de grâce à l'Union supranationale. 


[1] On conseille ici l’analyse de Gramsci sur le processus de Risorgimento et le visionnage du grand film de Visconti, Le Guépard.
[2] Source : Base de données du FMI. Idem pour les autres données.