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mercredi 26 septembre 2012

"La tolérance parfaite, c'est la laïcité"



Entretien

Jean-Claude Blanc est professeur agrégé de philosophie. Particulièrement soucieux des questions de laïcité et du devenir le l’école publique, il donne régulièrement des conférences dans le Sud de la France. Il avait donné une précédente interview à l'arène nue sur le thème de l'école. A lire ici CLICK


 
 
Coralie Delaume. Dans Le Monde de samedi dernier puis lors de son université d’été à La Baule, Marine Le Pen s’est livrée à une offensive « laïque » virulente, annonçant son désir de bannir del’espace public tous les signes d’appartenance religieuse, du voile islamique àla kippa. Pensez-vous que l’on assiste à une conversion laïque du Front national ?

Jean-Claude Blanc. Je crois que Le Monde a eu bien raison de mettre des guillemets en évoquant une offensive « laïque » de Marine Le Pen. Parce que sa sortie n’a rien à voir avec la laïcité, tout simplement. Pas plus que la loi interdisant le port de la burqa en son temps : elle n’avait rien à voir avec la laïcité, quoi qu’on ait pu dire à l’époque.

Toute la difficulté vient d’une mauvaise compréhension de cette distinction que laïcité établit entre la sphère publique (où la neutralité s’impose), et la sphère privée, où l’expression est libre. C’est le terme de “public” qui est difficile à entendre. Car il faut le prendre dans un sens juridique et non comme l’utilise le langage commun.

Dans le langage commun, la rue est un espace public et le domicile est un espace privé. On est ainsi tenté croire que le privé, c’est l’intime, ce qui se passe chez soi, tous volets clos. Evidemment, c’est une erreur d’interprétation. Si je promène mon chien dans la rue, c’est une activité privée, même si je suis “en public” A l’inverse, si je corrige, chez moi, dans le cadre de mon activité professionnelle, les devoirs de mes élèves, c’est une activité qui relève de la sphère publique, parce que je suis un fonctionnaire payé pour ça.

Il y a donc une imprécision lorsqu’on dit que la laïcité s’impose dans les lieux « publics » ?

Il faut voir ce que l’on désigne par le terme de “public” quand on parle de laïcité. Il s’agit en fait du domaine de l’Etat, pris au sens large du mot. L’Etat, ce n’est pas seulement un pouvoir central, le gouvernement par exemple. L’Etat est partout dans la mesure où ses lois s’appliquent sur tout le territoire, ses administrations le couvrent aussi. Et les  collectivités locales n’en sont que des subdivisions. Voilà pourquoi la mairie, le commissariat, le tribunal, l’école surtout sont des lieux où la neutralité doit être telle que chacun peut s’y sentir chez soi.

La rue, elle, n’est plus du domaine de l’Etat. La rue est seulement un lieu ouvert au public. Il est donc clair donc que si on veut régenter les tenues vestimentaires dans les rues, on n’est plus sur le terrain de la laïcité.

Marine Le Pen le savait-elle ? Ou cherche-t-elle à trouver une couverture “républicaine” pour dissimuler une entreprise qui ne l’est pas? Elle est  juriste, elle devait le savoir. Mais elle est aussi fraichement convertie...L’excusera qui veut.

Plus étonnante, et à certains égards, instructive, la réaction de M. Prasquier, président du CRIF (conseil représentatif des institutions juives) qui s’est aussitôt insurgé non contre l’amalgame de Mme Le Pen, mais contre “les intégristes de la laïcité” parmi lesquels il la place !

Il n’est pas le seul à réagir ainsi. La presse s’est relayée tout le week-end pour qualifier Marine Le Pen de « laïcarde »…

Justement. Il faut réfléchir à cela aussi. On a beaucoup entendu parler des “intégristes de la laïcité”. Le pape Pie XI en parlait déjà dans une grande encyclique de 1929 sur l’éducation. La bataille laïque était encore vive et il réaffirmait alors que l’Eglise catholique devait avoir le monopole de l’éducation, et que les enfants catholiques ne devaient en aucun cas se mêler aux autres enfants dans les écoles dites “laïques”. Belle manifestation d’un vrai problème: Il est très difficile pour un esprit religieux, qui se sent donc porteur non d’une opinion quelconque, mais d’une vérité qu’il vit comme divine, de souscrire pleinement, et dans toutes ses dimensions, à la laïcité. Car celle-ci n’est pas une option spirituelle parmi d’autres (croyants, agnostiques, athées). Elle est seulement une institution qui organise la coexistence pacifique de ces différentes options, assurant au passage la liberté de conscience de chaque individu.

Un examen trop sommaire pourrait laisser penser que la laïcité est une doctrine qui, comme toutes les autres, produit son lot d’esprits rigides et même de fanatiques. D’où le charmant vocabulaire utilisé contre ceux qui, contre vents et marées, essaient de défendre ce système de tolérance: laïcistes, laïcards, intégristes laïcs.

Ces gracieusetés en disent toujours plus long sur ceux qui les prononcent que sur ceux qu’on voudrait désigner ainsi. Car il est n’est utilisé que par ceux qui ont du mal, et l’avouent ainsi, à s’accommoder de la laïcité et donc de la tolérance. Peut-on être sérieusement considérer qu’il existe des fanatiques de la tolérance ? 

Vous dites qu’on ne peut pas être « trop laïque ». Et vous parlez de tolérance. Mais la laïcité n’est pas la tolérance, puisqu’un certain nombre de comportements – je pense par exemple au port de signes religieux à l’école publique – ne son pas tolérés.

La laïcité n’est rien d’autre finalement qu’une organisation politique de la tolérance. Un moyen de la rendre obligatoire en lui donnant la forme de la loi. Ce faisant, évidemment, on s’écarte un peu de la tolérance pratiquée par un sujet quelconque. La tolérance individuelle est généreuse, sympathique toujours. Mais on ne peut oublier qu’elle est subjective, c’est à dire souvent partielle et partiale. Elle est en outre très souvent suspecte: c’est le plus fort qui décide de ce qui est toléré et de ce qui ne l’est pas. La tolérance est la vertu du chef, du propriétaire, de celui qui domine. C’est pourquoi d’ailleurs si nous voulons bien parfois être tolérants, nous ne demandons que rarement à être tolérés....Mirabeau, Condorcet au XVIII° s avaient signalé cet aspect ambigu de la tolérance. Le philosophe Alain faisait remarquer qu’on peut tolérer un chien dans la salle à manger. Quant à Claudel, tout le monde se souvient de sa formule: “la tolérance, il y a des maisons pour ça”. Oui, c’est une vertu, mais une vertu à pratiquer avec précaution.

Quant à laïcité, elle a les inconvénients et les avantages de la loi: quand on s’y oppose elle contraint. Toute loi est contraignante et toute transgression de la loi est sanctionnée. Mais quand la tolérance se fait loi, elle perd tous ces aspects troubles que je viens d’évoquer. Finalement, même si elles sont issues d’un même idéal humaniste, si j’avais à choisir, je préfèrerais la laïcité à la tolérance. Parce que Spinoza a raison de dire qu’il est plus sage de s’en remettre à de bonnes institutions qu’à la vertu toujours incertaine des hommes.

Je sais qu’à l’occasion du débat sur les signes ostentatoires à l’école, on a voulu opposer la tolérance (supposée généreuse)  à la laïcité (dénoncée comme étriquée). C’est tout bonnement idiot. Ou malhonnête, c’est selon. C’est l’époque où on parlait de laïcité, “ouverte”, “positive”, bref de laïcité qu’il fallait réviser d’urgence. Un vrai symptôme de la part de ceux qui parlaient ainsi.

Montrons-le : sur les traces du philosophe Locke, demandons-nous ce que serait une tolérance parfaite, par exemple en matière religieuse. Catherine Kintzler nous propose de résumer celle-ci en 3 propositions: Dans un pays où la tolérance est parfaite :
1) nul n’est tenu d’avoir telle ou telle religion. C’est la position de Locke. Toutes les religions peuvent se pratiquer librement,
2) nul n’est tenu de pratiquer une religion. Là, on va bien plus loin que Locke qui lui pense qu’on ne peut admettre l’athéisme ou l’agnosticisme. Avec ce deuxième principe, on acquiert le droit d’être athée. C’est là le point délicat, le plus difficile à admettre pour les croyants.
3) nul n’est tenu de n’avoir aucune religion: ceci signifie qu’il n’y a pas d’athéisme d’Etat, comme il y en a eu, à une certaine époque, en Union soviétique. Le principe signifie qu’on ne saurait être inquiéter au seul motif qu’on pratique une religion.

Voilà la tolérance parfaite. Qui ne voit dans cette description que cette tolérance parfaite est aussi, tout bêtement la laïcité ?

D’aucuns disent que certaines religions sont plus adaptables que d’autres à la laïcité, notamment celle qui enjoint de « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Qu’en pensez-vous ?

On peut avoir le sentiment qu’il y a des religions qui portent plus que d’autres à l’intolérance. Par exemple l’Islam qui punit de mort l’apostasie, c’est à dire l’abandon de la religion, peut sembler plus antinomique que d’autres à la laïcité.

Pour ma part, je pense que c’est seulement une affaire d’époque, de moment historique. A la fin du Moyen-âge, les philosophes arabes musulmans  qui amènent en Espagne, les textes d’Aristote, étaient complètement libres par rapport au pouvoir religieux. Au même moment, à la Sorbonne, la philosophie ne pouvait que servir la théologie. La police des esprits y était impitoyable et rigide....Donc les religions ne sont pas toujours également agressives. Cela change avec les époques. Mais j’ai l’impression qu’il y a toujours quelque chose d’inquiétant au fond de toutes les religions.

Du fanatisme en germe dans toute croyance ?

Oui. Je m’explique. Les croyants, en tant qu’individus, peuvent être tolérants, le sont même souvent s’ils ont vécu dans un monde de diversité. Les religions, elles, ne le sont que lorsque les rapports de force les contraignent à l’être. Toute l’histoire en témoigne. Le christianisme que vous évoquiez plus haut, une religion d’amour, n’a jamais hésité à s’imposer, y compris avec les procédé les plus barbares, lorsqu’elle a avait les moyens. Il faut regarder en détail ce que fut l’Inquisition : on en reste pétrifié. Ce n’est pas un moment bref de l’histoire. Les procédés n’ont pas été des “bavures”. Ils ont été constants.

Vous pouvez penser que c’est du passé. Et c’est vrai qu’il y a eu, par exemple pour le catholicisme,  la modernisation de Vatican II, ce concile qui conduisit à reconnaitre qu’il y a d’autres religions et qu’il faut les accepter.

Mais il faut voir à quel point cet exercice est difficile pour une religion. Il faut toujours, au bout du compte, que cette tolérance apparaisse comme une concession de la vérité à l’erreur tolérée. Les communautés religieuses ne se vivent en effet  jamais elles-mêmes comme un secteur de l’opinion. Elles se vivent comme porteuse de LA vérité, d’une vérité divine, qu’on ne défendra jamais trop. A partir de là, la glissade est toujours possible..... Et on doit bien admettre que, quel que soit le contenu souvent admirable des enseignements qu’elles donnent, les religions, depuis les tribunaux religieux jusqu’aux aux répressions et aux guerres de religion, ont fait au final plus de morts que les empires.

En revanche, les religions donnent le meilleur d’elles mêmes, lorsqu’elles sont sur leur terrain propre, celui du spirituel. Lorsqu'elles sont tenues à l’écart du pouvoir temporel. Beaucoup de croyants de toutes les religions ont, je crois, compris cela, et admettent que la mise à distance du pouvoir temporel qu’impose  la règle de la laïcité à libéré et épuré le message proprement spirituel de la religion.

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