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lundi 18 avril 2016

Nuit debout : lettre ouverte à Frédéric Lordon



Frédéric Lordon place de la République



Par Pascale Fourier 



La Nuit debout à Paris, partie de la contestation de la loi El Khomri, s'enlise dans la multiplication de luttes partielles, sans parvenir à se hisser à la cohérence d'une analyse systémique. Union Européenne, libre-échange, euro, autant de mots inconnus des jeunes participants qui lui préfèrent le mot de « décroissance », notamment. Aller vers une cohérence et une analyse systémique devient urgent.

***

Cher Frédéric Lordon, 

Je reviens de la « Nuit debout » à Paris, suivie par intermittence pour pouvoir aussi me laisser aller aux joies des retrouvailles avec un camarade pas vu de longue date. Il a été question d'actions à amplifier après celle menée contre un Mac Do dans le coin, d'actions à mener devant les commissariats où sont emmenés les interpellés, de la responsabilité de la France dans le génocide du Rwanda, d'appel de la « Commission internationale » à ce que tous, de tous les pays, rejoignent la Nuit debout dans quinze jours et développent le mouvement sur toutes les places du monde. On a aussi voté sur un texte de la « Commission média » tendant à prendre des distances avec les actions violentes menées par des casseurs, les soirs, et que reprennent à l'envi les médias pour délégitimer le mouvement. La majorité a voté pour le texte proposé, mais certains se sont opposés à certaines formules du texte, cherchant à mettre en avant les violences policières. Le mot d'ordre « recherche de consensus » est lancé... Et ça s'enlise : pas de communiqué ce soir donc, on va retravailler le texte – et tant pis si demain, France 2 et TF1 ne parlent du mouvement que par ses dérives... 

Par terre étaient assis des centaines de jeunes. Autour, des jeunes également, mais aussi de plus vieux, venus sentir le vent, sans doute, comme nous.

Deuxième partie de soirée, on innove : plus de paroles libres, mais un thème qui sera traité parmi les dix qui émergeront de l'assemblée. On tend le bras là ou là. « Comment faire converger les luttes », «  Actions non-violentes et violentes », « Union Européenne, réformable ou pas » réussis-je à lancer, « décroissance »... On vote, ça cafouille un peu... et c'est « décroissance », qui incontestablement a eu le plus de mains levées, qui est choisie.

Frédéric – je t'appelle par ton prénom et te tutoie parce qu'on se connaît, parce que dans une émission que j'avais faite avec toi, tu m'as aussi dit « tu » ( c'était malin, hein, de briser ainsi les conventions !) -, interviens ! Oui, je sais bien que tu ne veux pas apparaître comme la figure de proue de ce mouvement, mais toi, un autre, une flopée de « vieux », intervenez, intervenons, parce que ce qui se passe là, nous qui sommes vieux, nous l'avons déjà vécu.

Je ne sais pas si tu te souviens de ce qu'était Attac, dans sa belle période, entre 1996 et 2005, ce mouvement né pour la taxation des mouvements financiers et devenu le fer de lance de la critique du néolibéralisme ( du capitalisme actionnarial, du « nouveau cours du capitalisme, appelons-le comme nous voudrons ), puis devenu au fil des ans usine à gaz de toutes les contestations ( décroissance - déjà -, sans-papiers, lutte contre tel ou tel barrage, telle ou telle ligne de TGV ou tunnel, AMAP, etc...), perdant de vue l'analyse systémique de ce à quoi nous étions confrontés. 

Un sursaut : la lutte contre le Traité constitutionnel européen, avec cette victoire du "non", qui devait tant au travail de fourmis des militants. Et puis la mort. L'inaudibilité de ce mouvement au moment-même où la crise de 2008 validait toutes ses thèses. Tu sais probablement comme moi qu'il ne faisait pas bon, même à la « belle époque d'Attac », critiquer l'Union européenne ( une autre Europe est possible, devait-on dire....), et encore moins oser le mot de « Nation » : ça sentait déjà un peu son facho... Peace and love, nous étions tous frères...Les mouvementistes ( pour ne pas dire les trotskystes) l'ont finalement emporté – réduisant à l'impuissance de fait ce mouvement qui avait déclenché le coup de tonnerre de 2005 ( qu'ont enterré conjointement et Hollande et Sarkozy).

Et nous rejouons la même pièce ! Partis de la contestation de la réforme El Khomri, qui ne peut pas ne pas amener à se poser la question du « coût du travail » comme élément essentiel d'un capitalisme mondialisé (délibérément mondialisé, parce qu'il n'est pas dans l'essence du capitalisme, sous certaines conditions, qu'il le soit), on en arrive à un embrouillamini de luttes partielles, de la convergence desquelles est supposé advenir un bouleversement. Les jeunes de Nuit debout n'ont pas tort dans chacune de leurs revendications ! Ce qu'ils disent n'est pas faux. Mais c'est inefficient dans la lutte contre ce à quoi nous sommes confrontés - et que tu définirais mieux que moi.

Toi, moi, d'autres, nous sommes vieux. Attac était un mouvement d'éducation populaire – et c'était ça, sa vraie grande mission : retisser le lien entre les générations, passer le flambeau de cette aptitude à l'analyse systémique qu'avait méprisée les héritiers de Mai 68, jetant par dessus bord leur jeunesse si pleine d'espérances et d'erreurs, et la mémoire qu'ils se devaient de nous transmettre des luttes et des analyses de nos aînés : après nous le déluge, nous nous sommes bien amusés ! Quant à nous, il nous faut retisser le lien avec les jeunes, leur montrer que notre génération a aussi déjà pensé, difficilement et malgré cet abandon de nos aînés, dans la douleur et la joie. Nous devons leur transmettre le flambeau de notre expérience. Sinon, tout est toujours à recommencer...

Et toi, Frédéric, ce que tu as montré de majeur, c'est qu'il ne peut y avoir d'évolution sans penser le « cadre »Parce que oui, Hollande, s'il accepte le « cadre », ne peut proposer aucune autre politique que celle qu'il propose. Et oui, la loi El Khomri est absolument cohérente avec la nécessité de baisser le coût du travail dans un environnement de libre-échange intégral prôné par toutes les instances internationales et inter-gouvernementales ( faut-il rappeler aux jeunes que l'un des enjeux majeurs à venir, c'est la lutte contre le TAFTA, cet accord de libre-échange entre les USA et l'Union Européenne négocié dans le dos des peuples- et même de leurs représentants nationaux, députés et sénateurs pour la France ?).

Quelque chose se passe, disais-tu ? Rien ne se passera si l'analyse n'est pas systémique, si n'est pas mise en cohérence le poids et l'importance des firmes multinationales ET l'extension du libre-échange, ET le rôle de l'Union européenne, construction ordo-libérale par essence, ET le rôle de l'euro, ET la précarisation du travail, et le chômage, et la casse des services publics, qui n'en sont que les conséquences.

La différence avec 1996-2005, c'est qu'il n'y avait pas de date-butoir apparente pour nos espérances, sinon celui que mesurait le tempo lent, mais inexorable de l'avancée des « forces de l'argent ». Là, l'échéance est claire : 2017, et Marine Le Pen à l'horizon. Et si ce n'est en 2017, ce sera en 2022. Il n'est plus temps d'avoir des préventions, de donner le temps au temps, de se perdre dans des luttes vaines. « Décroissance », qu'ils disaient. Vais-je aller chez les prolos qui déjà tirent le diable par la queue pour leur dire : « Eh, gars, convergence des luttes : tu es dans la mouise, mais est-ce que tu as déjà pensé à la décroissance ? Viens à Nuits debout ! ». Le gars en question, qui galère ou n'a plus de boulot, il n'a pas fait cette analyse, mais lui, il a compris que c'était le « cadre » qui l'amenait à cette situation. Et la contestation du cadre, on l'a abandonnée au Front National. Le FN y croit-il, n'y croit-il pas ? On s'en moque ! Seule la parole est efficiente pour le vote ! Et le gars dont je te parle, lui, il votera FN. C'est cohérent.

Alors toi Frédéric, ou moi, ou nous, vieux - ou riches de notre expérience -, il faut qu'on se bouge, qu'on fasse masse aussi place de la République, qu'on transmette nos analyses et notre expérience. La convergence des luttes n'a jamais eu lieu sans analyse systémique. Et cette analyse systémique passe par l'analyse du cadre dans lequel se déploie la forme de capitalisme - et qui n'en est qu'une forme - à laquelle nous sommes confrontés. Lutter contre cela sans parler de libre-échange, d'Union et d'euro ne mènera nulle part. Sinon, à terme, dans les bras de Marine Le Pen. Alors, on fait quoi ? On attend que les jeunes le comprennent, en leur laissant toute la place alors même qu'ils ne sont qu'une fraction du peuple, ou on se décide à s'en mêler ?


*** Ce texte est initialement paru sur C'est pas moi qui l'dis, et est reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. 

*** Un autre texte convergent (sauf sur la décroissance), paru chez Ludvine Bénard, à lire aussi.

*** Autre article sur Nuit debout paru sur L'arène nue à lire ici



mardi 2 avril 2013

Le "mystère français" : Todd et Le Bras sont-ils trop optimistes ?

 




On connait les travaux d’Emmanuel Todd, qui aime à interpréter les grands mouvements de l’histoire à l’aune de phénomènes anthropologiques tels que les progrès de l’alphabétisation ou la baisse du taux de fécondité des femmes.

On se souvient également de L’invention de la France, co-écrit avec Hervé Le Bras. Les deux chercheurs y scannaient le territoire français pour mettre en lumière nombre de discontinuités, notamment quant aux structures familiales. Une France très diverse se dessinait alors, avec, schématiquement, deux grands ensembles : l’un caractérisée par la famille nucléaire et égalitaire, qui fut la France révolutionnaire L’autre (l’Ouest et une partie du Sud) historiquement catholique et conservatrice, terre d’élection de la famille-souche. Ainsi, Le Bras et Todd reprenaient à leur compte, pour l’appliquer à la France, la distinction établie par l’anthropologue Louis Dumont, entre les sociétés de type individualiste et égalitaire, et les sociétés de type holiste et hiérarchique.

C’est dans cette même optique que Todd et Le Bras publient aujourd’hui Le mystère français (Seuil, mars 2013). En complément de la démarche, par exemple, d’un Laurent Davezies, les deux auteurs entendent faire parler le territoire. Partant de l’hypothèse qu’il existe une « mémoire des lieux », ils proposent une vision alternative à celles de la sociologie ou de l’histoire, qui, parfois prisonnières de la mythologie du « roman national », tendent à gommer l’hétérogénéité. Un type d’approche matérialiste, en somme, si l’on accepte de définir le matérialisme autrement que comme un économisme réducteur. Car si les démographes entendent révéler « le primat des mentalités », c’est bien l’importance d’une infrastructure anthropologique, allant des traditions familiales et religieuses à la configuration de l’habitat, qu’ils mettent en lumière.

L’une de forces de cet ouvrage réside dans la présence de nombreuses cartes : plus d’une centaine. De sorte que le réel saute aux yeux. Un réel qui va à l’encontre de bien des idées reçues, conduisant les auteurs à un optimisme auquel on n’est guère habitué. De fait, ils décrivent une France différente du pays désenchanté que montrent parfois les sondages. Et, comme s’ils voulaient confirmer l’analyse faite ici par Guénaëlle Gault et Philippe Moreau-Chevrolet, ils tâchent de révéler un « optimisme inconscient de la société ».

La France irait mieux que prévu, donc, notamment grâce aux progrès très massifs de l'éducation. On acquiesce en partie. Todd et Le Bras excipent de chiffres sans appel : il y a plus de diplômés que jamais. Notamment, ce qui pourrait sembler un paradoxe, dans les zones structurellement les moins égalitaires, où se déploie le « catholicisme zombie » - concept central de l’ouvrage. Plus de diplômés certes, mais faut-il immédiatement se réjouir ? Quid de la qualité de diplômes, dont nombre d’enseignants attestent, expérience à l’appui, qu’elle ne cesse de baisser ? Et que faire de ces diplômes dans un pays déserté par l’emploi ? De cette « nouvelle pauvreté éduquée », identifiée par les auteurs ?

Si les cartes parlent, si le réel saute aux yeux, c’est parfois au corps défendant des deux chercheurs. Et l’optimisme - comme le souffle - vient à manquer lorsqu’on découvre les cartes comparées de l’industrie en 1968 et en 2008 (avant même la crise de 2009, donc), où celles qui témoignent de la relégation des classes populaires au plus loin des villes, là où toutes les difficultés – manque de transports, de services publics – s’accumulent. Pour nos auteurs, un facteur explicatif serait la globalisation, qui aurait perturbé le passage à une société postindustrielle équilibrée. Mais c’est aussi - et surtout - le résultat de trente années de politiques économiques d’orientation libérale, qui ont favorisé la globalisation au lieu de la contenir. Emmanuel Todd le sait mieux que personne, lui qui défend de longue date le protectionnisme, et fut l’un des soutiens d’Arnaud Montebourg et de la « démondialisation ».

Dans une seconde partie du Mystère français, les duettistes s’attèlent à tirer les conclusions politiques des données anthropologiques révélées. Certaines observations sont saisissantes, telle la rémanence du catholicisme dans les régions périphériques et ses conséquences sur les choix électoraux des Français. Décidément, ce « catholicisme zombie », d’autant plus structurant qu’il a cessé d’être une croyance, semble travailler en profondeur la société.

A la suite de politologues comme Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, les démographes valident la thèse d’une droitisation du paysage politique, que ne démentent nullement les récentes victoires électorales d’une gauche elle-même « centrisée ». Symbolique de cette droitisation, le Front national est longuement évoqué, et ses mutations étudiées. Qu’il s’agisse de la doxa du FN « marinisé » ou de l’électorat auquel il s’adresse, la « métamorphose du FN » est mise en évidence. Ce qui est moins évident, en revanche, ce sont les perspectives proposées par les auteurs sur ce point, sans doute les plus optimistes de l’ouvrage.

Car pour Le Bras et Todd, « le phénomène FN est navrant mais nullement terrifiant, puisque clairement limité dans sa capacité d’expansion ». Ayant conservé, en dépit de son évolution, un « vieux fond culturel d’extrême-droite », le FN serait condamné à se confronter un jour au « fond révolutionnaire » de son électorat populaire. On peut douter. La récente élection législative partielle dans l’Oise montre au contraire l’épuisement de la logique du « front républicain ». Comme l’explique ici David Desgouilles, à une UMP radicalisée sur les questions de l’islam et de l’immigration mais demeurée économiquement libérale, certains électeurs issus de la gauche préfèrent désormais un Front national également radical, mais eurosceptique et antilibéral.

Enfin, les clés mêmes de compréhension du Mystère français données par les auteurs peuvent conduire à de toutes autres conclusions que les leurs. S’il existe, dans la partie anciennement déchristianisée du pays, un substrat anthropologique nourrissant une exigence égalitariste forte, si cette exigence est sans cesse contrariée par les difficultés économiques et l’accroissement des inégalités, et si le communisme ne joue plus son rôle de « couche protectrice », on peut craindre, justement, les effets toxiques d'un choc en retour. N'est-ce pas déjà de cela qu'il s'agit lorsque l'ouvrage dévoile « la force de la droite en zone idéologique égalitaire » ? Peut-on se contenter de n'y voir qu'un phénomène « pathologique » ?

Il pourrait s'agir, au contraire, d'une sorte de « frustration égalitaire », qui risque de pousser des pans sans cesse plus larges de l’électorat dans les bras du FN. D’autant plus que celui-ci poursuit la « gauchisation » de son discours économique et que la succession des affaires (Sarkozy, Cahuzac) semble accréditer la thèse du « tous pourris ». D'autant que le cœur de la stratégie frontiste consiste à se présenter comme le parti des sans-grade, des invisibles et de la lutte des petits contre les gros. Et d’autant que Marine Le Pen a parfaitement intégré cette appétence très française pour la « dimension d’incarnation1 » (Laurent Bouvet) du pouvoir politique.

« L'optimisme des démographes » les conduit à ignorer cette hypothèse. On ne peut que souhaiter qu'ils aient raison. 

1 Les sondages traduisent cela en « besoin d’autorité ».

Lire et relire : 
Révolutions arabes : pour Todd, Allah n'y est pour rien  CLICK
Entretien avec Gaël Brustier sur la droitisation  CLOCK 
Recension : Michéa ou le socialisme contre la gauche  CLACK


mardi 25 septembre 2012

Après le voile et la kippa, Marine Le Pen enlève le bas ?

 
 
 
 
Marine Le Pen est une fille. Est-ce pour cela qu’elle a décidé de mettre sa rentrée 2012 sous le signe du « parler chiffons » ? On pourrait le croire à la lecture de l’entretien qu’elle a accordé au Monde du samedi 22 septembre, en prime time de son université d’été de ce week-end à La Baule. En tout cas, une chose est sûre : la patronne du Front national a une conception toute vestimentaire de la laïcité.
 
« MLP » souhaite en effet tout interdire et partout. Dans la rue, dans les boutiques, dans les transports, le voile islamique serait aussitôt proscrit si elle accédait au pouvoir. Quant aux autres bouts d’étoffe, on leur réserverait le même sort, histoire d’avoir l’air équitable : « il est évident que si l’on supprime le voile, on supprime la kippa dans l’espace public ». Voilà qui a le mérite de sonner égalitaire au moins autant que ça sonne creux : croyantes et croyants de toutes obédiences, dessapez-vous ! Heureusement qu’elle a précisé sur son compte Twitter ne viser en aucune façon « le personnel religieux ». Car on voyait déjà Marine Le Pen faisant mettre les nonnes nues.
 
Si l’on en croit sa chef, le « nouveau Front national », ainsi nommé par le sociologue Sylvain Crépon, devrait donc troquer très prochainement ses porte-flingues contre une poignée de porte-fringues prêts à se livrer sur commande à quelques séances d’épuration vestimentaire. On pourchassera toute trace de foi comme durant les grandes heures de feue l’Union soviétique, et seul l’uniforme de la mécréance sera autorisé : le Diable s’habille en Pravda.
 
Le truc ne manque pas de sel dans la bouche de l’héritière du parti qui fut, à l’époque de papa Jean-Marie, le plus anticommuniste du pays ; et qui servit de refuge à tous les cul-bénis ayant pour habitude de s’user les rotules sur le sol de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, histoire de s’assurer très en amont une place de choix au Paradis.
 
Las, ce que nous propose aujourd’hui Marine Le Pen n’a guère à voir avec la séparation des Églises et de l’État. Ce qu’elle tente de présenter comme une panacée laïque a davantage des airs de despotisme athée. Elle s’en cache à peine, d’ailleurs, affirmant au détour de l’entretien au sujet des « printemps arabes » : « je remarque que dans les pays où il y a eu des dictatures laïques, les populations vivaient incontestablement mieux, avaient plus de libertés individuelles ». Une bonne vieille dictature anticléricale, est-ce cela qu’elle appelle de ses vœux ?

En tout cas, il y a un contresens à définir la laïcité comme le fait de régenter l’intégralité de « l’espace public ». Ça, c’est être laïcard. Au demeurant, l’expression d’« espace public » est un terme bien flou, tant il vrai que tout est plus ou moins « public », hormis votre domicile et le mien. C’est pourquoi Catherine Kintzler préfère distinguer trois types de lieux. Premièrement, « l’espace de l’autorité publique » (autrement dit les administrations d’État, les collectivités locales et l’école). Ensuite, « l’espace civil ouvert au public » (la rue, les commerces…). Enfin, « l’espace privé » (le home sweet home, les pénates, la tanière).
 
Pour la philosophe en effet, le premier de ces trois espaces – celui de l’autorité publique – est également celui de « la constitution du droit et des libertés ». C’est lui qui est strictement neutre. Et cette neutralité est la garantie même de la plus scrupuleuse des tolérances ailleurs. Ainsi, dans « l’espace civil ouvert au public » comme dans l’intimité du lieu privé, on porte à peu près les habits que l’on veut. Là, « les libertés d’expression, d’opinion, etc. peuvent, dans le respect du droit commun, se déployer dans la société civile sous le regard d’autrui ».
 
Pas question, donc, de se laisser imposer une fausse laïcité, autoritaire et psychorigide, qui consisterait à régenter l’accoutrement des braves gens jusque dans la rue, dans les jardins publics et sous les abribus. Cette passion pour l’uniformité, c’était bon pour la Russie de Joseph Staline. Mais le Petit père des peuples est mort depuis longtemps, et ici, c’est la France. Or la France, comme disait l’autre (qui déjà ?) : « tu l’aimes, ou tu la quittes ».
 
Lire une interview de C. Kintzler sur la laïcité ici CLICK
 
 

mardi 12 juin 2012

Eric Dupin: « Le PS peut espérer obtenir seul la majorité absolue à l’Assemblée »




Eric Dupin est journaliste politique. Il collabore au site Rue89.
Il est l'auteur de plusieurs ouvrages notamment La Victoire empoisonnée, Seuil, 2012


Coralie Delaume. Lors du premier tour du scrutin législatif, l'abstention s'est élevée à 42,8%. Le record de 2007 est donc battu. Nous venons de connaître le taux de participation le plus faible de la V° République pour des législatives. Quels enseignements en tirer ?

Eric Dupin. J’en tirerai trois conclusions. Tout d’abord, cela a beaucoup été dit, lorsque des élections législatives se tiennent après une élection présidentielle, l’abstention est toujours élevée. Ce fut le cas en 1981 et 1988 après les dissolutions décidées par François Mitterrand.

Mais c’est d’autant plus vrai lorsque n’intervient pas cet acte « dramatique » qu’est la dissolution de l’Assemblée, et que les législatives n’apparaissent alors que comme un scrutin de ratification de la présidentielle. Ce qui est désormais systématique en vertu de l’inversion du calendrier électoral décidé par Lionel Jospin en 2000. Après l’élection reine qu’est la présidentielle, le corps électoral considère qu’il a déjà choisi.

Voilà pour les raisons techniques. Mais l’abstention a d’autres causes, qui expliquent pourquoi elle est croissante. Sous l’effet d’un effacement progressif des identités collectives, le devoir civique est de moins en moins ressenti comme tel. Les plus jeunes des électeurs, notamment, se sentent moins concernés.

La troisième raison, enfin, réside dans les désillusions qui frappent les électeurs, après plusieurs alternances qui ne leur ont pas paru constituer des alternatives. Il y a cette impression - notamment dans les classes populaires mais pas seulement – que le pouvoir change de couleur sans changer de politique. J’ai eu l’occasion de mesurer cet état d’esprit désabusé lors des entretiens que j’ai menés pour mon dernier livre La Victoire empoisonnée.

Le score de la gauche - près de 47 % - vous semble-t-il très élevé ?

Non. C’est loin d’être le raz-de-marée rose de 1981 ou bleu de 1993. On s’achemine vers une majorité franche de gauche, mais assez symétrique à ce que fut la majorité de droite en 2007. Cohérents, les Français donnent une majorité au président qu’ils ont élu, lui offrant ainsi la possibilité d’appliquer son programme. Pour autant, cette majorité n’est pas écrasante.

Au sein de la gauche, le PS obtient plus de 34% des suffrages, ce qui est conséquent…

Si on réalise une projection des résultats du 10 juin, le PS, avec ses satellites (PRG et divers gauche) peut espérer obtenir seul la majorité absolue des sièges à l’Assemblée. C’est pour moi une surprise, je m’attendais plutôt à une majorité relative. Il pourrait donc se passer, lors des votes au Palais-Bourbon, des écologistes d’EELV, mais surtout du Front de gauche. Or politiquement, cela n’est pas négligeable. Si les désaccords sont moindres entre socialistes et écologistes, ils sont réels entre le PS et le FDG, notamment sur les thématiques économiques.

Le Front de gauche semble le grand perdant de ce premier tour…

Oui : c’est spectaculaire. Et dramatique pour lui. C’est la première fois que les communistes, notamment, vont voir la gauche parvenir au pouvoir et, dans le même temps, leur nombre de députés se réduire, de 16 actuellement à une dizaine probablement.

Comment l’expliquer ?

Par la continuation du déclin communiste dans ses bastions historiques. Dans certains « fiefs » du PCF, le candidat socialiste a devancé le communiste. C’est le cas pour les communistes Jean-Pierre Brard ou Patrick Braouezec en Seine-Saint-Denis. Même chose dans un autre bastion historique, en Seine-Maritime, qui perdra ses deux députés PCF.

Quand au Parti de gauche, il demeure une jeune formation sans réels bastions, ce qui est très pénalisant dans le cadre d’un scrutin uninominal. Ainsi, même des personnalités connues comme François Delapierre ou Eric Coquerel ont échoué dans l’Essonne et en Corrèze. Le PG ne devrait donc avoir qu’un député, Marc Dolez, personnellement très implanté dans le Pas-de-Calais.

La stratégie de Mélenchon à Hénin-Beaumont, que vous aviez qualifiée de « faute politique », est-elle à mettre en cause ?

Non, si ce n’est pour son sort personnel. En choisissant d’aller défier Marine Le Pen sur ses terres, Mélenchon s’est enfermé dans une ligne idéologique peu adaptée au terrain local. Ses attaques violentes à l’encontre du candidat socialiste risquent de rendre difficile le rassemblement de la gauche au second tour et favoriser l’élection de Marine Le Pen.

Pour la suite, la quasi-absence du Parti de gauche au Palais Bourbon risque de fragiliser le Front de gauche, qui reste une coalition, avec des sensibilités différentes. Par exemple, le PG refuse par principe toute participation au gouvernement alors que le PCF entend se déterminer à l’issue du scrutin législatif. Présent à l’Assemblée, Mélenchon aurait pu jouer son rôle de fédérateur de cette coalition, ce qui n’est désormais plus possible.

Vraisemblablement, le Front national aura peu - ou pas – de députés. On a pourtant vu Marine Le Pen exulter sur nos écrans. A-t-elle réussi son pari ?

A titre personnel, à Hénin-Beaumont, oui même si son élection n’est pas encore acquise. Au delà, je considère le FN comme l’un des vainqueurs du scrutin. Certains de ses candidats ont fait de bons scores, d’une part. D’autre part, la stratégie de mise sous pression de la classe politique entreprise par Marine Le Pen porte ses fruits. L’UMP peine déjà à avoir une ligne unitaire sur le comportement à adopter vis-à-vis du FN. Certains l’ont d’ores et déjà choisi plutôt que le PS [Nb : dans les Bouches-du-Rhône, le candidat UMP Roland Chassain a choisi de se retirer, espérant ainsi une victoire de la candidate FN face au socialiste Michel Vauzelle].

D’ailleurs, que le FN ait zéro ou trois députés n’empêchera pas son influence. Il serait trompeur de ne raisonner qu’en nombre d’élus, dans le cadre d’un scrutin uninominal.

Avec près de 35% des voix, l’UMP ne s’est pas du tout effondrée…

En effet, mais il n’y avait aucune raison à cet effondrement. Le bon score de Nicolas Sarkozy au second tour de la présidentielle laissait présager une bonne résistance de l’UMP. La droite est loin d’avoir disparu à la faveur de cette alternance.

D’ailleurs, c’est un détail qu’on oublie souvent, la moitié des circonscriptions a été redessinée, souvent à l’avantage de dignitaires de droite. L’UMP devrait donc avoir un nombre important de députés au soir du 17 juin. 

Quand au centre, va-t-il disparaître ?

Non. C’est plutôt l’aventure personnelle de François Bayrou qui risque de prendre fin. Mais il serait fort étonnant que notre vie politique ne sécrète pas un centre renouvelé. Cette famille politique est diverse (démocrate-chrétienne, radicale, etc.) mais elle existe.

En revanche, son maintien dans l’UMP n’est pas certain. Il semble d’ailleurs que cette entreprise singulière d’union des droites et du centre que constitue l’UMP ne va pas durer très longtemps. Entre la force centrifuge exercée par le FN sur une droite radicalisée d’une part, et l’hétérogène famille centriste d’autre part, les tensions sont amenées à s’accroître.

Lire et relire :
Recension du dernier livre d'Eric Dupin   CLICK
Quelles conclusions tirer de la défaite de Mélenchon ?  CLACK
Législatives : l'OPA du Front national sur l'UMP a commencé   CLOCK

Retrouvez les entretiens de l'arène nue :
Entretien avec Bernard Conte sur l'économie, l'Europe   CLICK
Entretien avec Catherine Kintzler sur la laïcité   CLACK
Entretien avec Jean-Paul Brighelli sur l'école, l'éduction   CLOCK
Entretien avec Hervé Juvin sur l'économie, l'Europe   CLOUCK
Entretien avec Laurent Bouvet sur "la gauche et le peuple" 1/2 puis 2/2
Entretien avec Sylvain Crépon sur le Front national   CLYCK
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lundi 11 juin 2012

Quelles conclusions tirer de la défaite de Mélenchon ?




A Hénin-Beaumont, Jean-Luc Mélenchon a perdu son pari. Il n’est arrivé qu’en troisième position derrière Marine le Pen, qu’il était venu défier sur ses terres, et derrière le socialiste Philippe Kémel. « Méluche » a pris acte, hier soir, de sa défaite, à l’occasion d’un discours où on lui découvrit un visage accablé qu’on ne lui connaissait guère.

Lorsqu’il a décidé d’être candidat dans la « circo 6211 », Mélenchon a été accusé de tout, et, en premier lieu, d’être devenu « accro » aux caméras et aux micros. Si tel était le cas, il l’aura payé cher. Au terme d’une campagne féroce, son image d’homme radical, voire incontrôlable, s’est affermie. Des faux tracts aux noms d’oiseaux, et jusqu’à l’incident ayant eu lieu dans un bureau de vote de Méricourt, les « deux Fronts » se sont jetés l’un contre l’autre avec une grande violence. Or les électeurs du Front national tendent à lui pardonner ses excès. C’est même souvent cela qu’ils lui demandent : de l’intransigeance et de la dureté. Las, ce n’est pas ça qu’attendent les électeurs de gauche. Aussi ont-il préféré le candidat « normal » Philippe Kémel au turbulent Mélenchon.

On a aussi vu, dans la démarche de l’ancien présidentiable, une volonté de jouer un « troisième tour » face à Marine Le Pen, qui l’avait largement devancé au soir du 22 avril. C’est en effet très probable. Hélas, chez Mélenchon, l’audace a primé la lucidité politique. En s’enferrant dans un antifascisme romanesque, le candidat courrait à l’échec. Car il ne suffit plus de scander « F comme fasciste, N comme nazi » ou de tonner « no pasaràn » pour convaincre les électeurs de Marine Le Pen de se détourner d’un FN dont la démarche de « dédiabolisation » s’avère un succès. En faisant de la lutte contre le FN son principal argument, Mélenchon ne fait que rejoindre, finalement, le très bourgeois journal Libération, qui titrait encore récemment au sujet du Rassemblement bleu Marine : « néo, mais fachos ».

Sauf qu’à Hénin-Beaumont, on est sans doute bien moins perméable aux postures de la gauche morale qu’on ne l’est dans le XI° arrondissement de Paris. Dans ce Pas-de-Calais désindustrialisé, le discours eurosceptique, anti-mondialisation et protectionniste de Marine Le Pen fait mouche. Au point que le vote FN y est devenu – il faudra bien s’y faire – un vote d’adhésion plus qu’un vote de rejet.

Quant au discours anti-immigrés il séduit un public ayant subi dans sa chair l’impitoyable concurrence qui se joue sur le marché de l’emploi. Davantage, en tout cas, que les déclarations certes généreuses, certes humanistes, mais fort peu pragmatiques d’un Mélenchon dont l’appétence pour la libre circulation des personnes n’est finalement qu’un avatar gauchisé de la doxa libérale. Dans Le Nouvel Observateur, Laurent Joffrin l’exprime en ces termes : « un candidat qui proclame à tous vents que l’immigration ne pose aucun problème ne saurait remporter un grand succès auprès des ouvriers et des employés, qui craignent la concurrence d’une main d’œuvre sous-payée et corvéable à merci ».

Ajoutons à cela que le « folklore » ouvriériste du Front de gauche, dans ce Nord échaudé par un réel très dur, ne prend plus. Il ne suffit plus d’invoquer le Germinal de Zola ou d’entonner « au Nord, c’étaient les corons » pour convaincre. Les enfants de mineurs savent que le passé ne reviendra pas. Ils attendent donc des politiques qu’ils leur proposent un avenir ou, a minima, qu’ils prennent en compte leur présent. Membre du collectif « Gauche populaire », Denis Maillard l’explique fort bien: « l'ouvriérisme nostalgique sans lien avec le contexte économique et les réalités de la mondialisation, notamment en ce qui concerne l'immigration, conduit à un échec dans les milieux populaires (…) se faire photographier sur fond de terril, c’est passer à côté de ce qu’est le travail aujourd’hui (…) une nouvelle économie est née également, avec de nouvelles pénibilités : toute une économie de services avec des travailleurs, souvent pauvres, qui sont considérés comme des employés par la nomenclature de l’INSEE alors qu’ils sont en réalité de vrais ouvriers des services ».

Jean-Luc Mélenchon, pourtant, aura fait montre d’un réel panache. En choisissant une circonscription où rien n’était assuré, il aura fait, comme le dit Eric Dupin, une « courageuse erreur politique ».

En outre, l’homme n’est pas de ceux qu’on a besoin de supplier : il a concédé sa défaite très vite, et reconnu la légitimité de Philippe Kemel, tout comme il avait appelé à « faire battre Sarkozy » au soir du premier tour de la présidentielle, sans ambiguïté et sans rien négocier. Ce type d’élégance est suffisamment rare pour mériter qu’on y réponde par une élégance équivalente. Aussi le Parti Socialiste aurait-il pu faire un geste, en favorisant l’élection de Mélenchon. Ce dernier, en plus d’un tribun exceptionnel, aurait été un aiguillon utile pour la gauche au sein du Palais Bourbon.

Toutefois, au terme d’une présidentielle en demi-teinte et d’une campagne législative ratée, force est désormais de l’admettre : on ne combat le Front national ni par l’injure disqualifiante, ni par la réactivation d’une mythologie de gauche faite de drapeaux rouges, d’Internationale, et de scansion de slogans de type : « d’une rive à l’autre de la Méditerranée, nous sommes tous frères ».   

Il faut prendre acte que le vote FN n’est plus un vote de mécontentement mais un vote de conviction, s’interroger sans a priori et sans tabou sur les raisons de son succès et inventer, désormais, les vraies parades. C’est à ce prix que les socialistes, qui détiendront très prochainement tous les leviers d’action nécessaires, pourront transformer ce qui ne sera dabord qu’un succès dans les urnes, en véritable et durable victoire idéologique.

Lire et relire :
Populisme : est-ce que Mélenchon = Le Pen ?  CLICK
Marine Le Pen est une présidentiable scrogneugneu   CLACK
Recension de l'enquête sur le "nouveau" Front national de Sylvain Crépon  CLOCK
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mercredi 23 mai 2012

Législatives : l’OPA du Front national sur l’UMP a commencé




Les digues sont-elles en train de lâcher entre l’UMP et le Front national ? C’est l’hypothèse que formule Gaël Brustier dans Le Monde du 17 mai. L’essayiste y affirme en effet : « en quelques semaines, la droite et l'extrême droite françaises ont donc accéléré leur mutation, retardée pendant des décennies par Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen. Leur fond culturel s'est unifié et leurs électorats ont poursuivi leur long processus de fusion ».

En termes de « fond culturel », le rapprochement s’est accéléré pendant la campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy ayant délibérément congédié la « tactique Guaino » qui l’avait porté au pouvoir en 2007, pour la remplacer par ce que l’on a appelé la « stratégie Buisson ».

C’est sous la houlette de Patrick Buisson, proche conseiller et ancien rédacteur en chef du journal Minute, que le président sortant a opéré un virage droitier spectaculaire, notamment durant cet entre-deux tour où les 6,4 millions de voix récoltées le 22 avril par de Marine Le Pen sont devenues un enjeu central. Il n’est qu’à revoir le clip de campagne de second tour du président sortant pour s’en convaincre: éloge appuyé des frontières, protection de « notre civilisation et de notre mode de vie » et promesse de diviser par deux les flux migratoires, venaient s’ajouter à la célébration des « racines chrétiennes de la France », présente à chaque meeting.

En choisissant d’épouser la doxa lepéniste pour en conquérir l’électorat, Nicolas Sarkozy n’a eu de cesse de légitimer le discours de Marine Le Pen. Par ailleurs, en faisant ce choix, il a participé activement à l’implosion prévisible de sa propre famille politique. Car le malaise et la désapprobation n’ont pas tardé à se faire sentir parmi les tenants d’une droite républicaine. Dès le lendemain de la défaite, la sénatrice Chantal Jouanno déplorait sur Marianne2 : « nous avons perdu en validant les mots du FN ».

Si l’on considère les électorats UMP et FN, les premiers sondages témoignent d’un rapprochement tangible. Selon une enquête Viavoice en date du 8 mai, 46% des sympathisants UMP et 80% de ceux du Front national seraient favorables à des accords électoraux entre les deux formations. Mais un sondage antérieur (6 mai) réalisé par L’Ifop estimait quant à lui à 54% le nombre de sympathisants UMP désireux d’accord électoraux pour les élections locales (minicipales, cantonales, régionales). Ceci fait dire à Gaël Brustier que « les digues s'affaisseront vraisemblablement en juin, mais devraient surtout s'effondrer au cours des élections locales de 2014 et 2015 ».

En réalité, dès début de la campagne législative, les lignes bougent déjà. Le Front national n’a pas choisi pour rien de mener la campagne sous cette appellation de « Rassemblement bleu Marine », qui fait grincer des dents les militants historiques. On savait que ce rassemblement avait pour but d’accueillir quelques « prises de guerre », comme l’avocat Gilbert Collard, ainsi que des « souverainistes » ne souhaitant pas se présenter sous l’étiquette FN. Il s’agissait en particulier, pour le Marine Le Pen, d’adouber les 34 candidats du SIEL (souveraineté, indépendance, et libertés), la petite formation de Paul-Marie Coûteaux.  Mais dès le lancement de l’attelage « bleu Marine » en mars, la patronne du FN voyait plus loin. Sous cette bannière se présenteraient  « des candidats du FN, des candidats du Siel mais aussi des candidats individuels qui nous ont rejoint, de partout, de la droite et de la gauche », affirmait-elle.

Nous sommes encore loin de voir affluer des ralliés « de partout ». Pourtant, c’est bien sur cela que compte Marine Le Pen. En excluant « tout accord entre partis » avec l’UMP mais en se déclarant ouverte à des discussion « au cas par cas », elle ouvre grand les portes de son rassemblement aux déçus de tout poil de la majorité sortante.  Simultanément, en annonçant d’ores et déjà de nombreuses triangulaires, celle qui pourrait maintenir une centaine de candidats au second tour sème habillement la panique chez certains députés de droite craignant pour leur mandat.

Parmi les députés UMP susceptibles de franchir le Rubicon, on a beaucoup parlé des « grognards » de la Doite Populaire. Il est vrai qu’il existe, entre ce groupe et le Front national, un certain nombre de convergences, que ce soit dans les domaines de l’immigration, de la sécurité, ou de ce qu’il est convenu d’appeler « l’identité nationale ». Le texte paru sur le site de la « Droite Pop' » le 13 mai et intitulé « Quatre priorités pour éviter le chaos migratoire » est limpide quant à la politique d'immigration que ces élus appellent de leurs vœux. Restreindre l’accès des étrangers aux logements sociaux, « réduire les allocations familiales versées aux familles immigrées » ou « restreindre le droit du sol », voilà qui rejoint très largement la « priorité nationale » et le retour au droit du sang défendus par Marine Le Pen.

Dans le même temps, Thierry Mariani et ses amis demeurent éloignés, sur certaines thématiques, de ce que Sylvain Crépon appelle le « Nouveau Front national ». Si Jean-Marie Le Pen fut qualifié en son temps de « Reagan Français », sa fille, elle, s’affirme antilibérale, eurosceptique et attachée l’intervention de l’Etat. A l’inverse, en termes d’orientations économiques, la Droite Pop’ veut « corriger le trop plein de l’Etat providence et ses effets néfaste », plaide pour une suppression du CDD mais en « rendant le CDI plus flexible » et prône une « Europe forte »[1]. Libérale, elle se montre ainsi plus proche du FN façon « Jean-Marie » que de la version « Marine ».

Surtout, on peut douter que le collectif dans son ensemble ait le désir immédiat de quitter l’UMP pour intégrer un Front national qui aurait tôt fait de l’engloutir. Jean-François Copé vient récemment d’accepter qu’à l’issue des législatives, les diverses composantes de l’UMP puissent se constituer en "courants". En termes d’indépendance, de visibilité, de marge de manœuvre, c’est sans doute la meilleure solution pour un collectif déjà clairement identifié dans l’opinion, disposant de membres médiatiques, bientôt d’un logo, et auprès desquels une « quinzaine d’universitaires » travailleraient actuellement pour étayer leur « corpus idéologique ».

Car Copé, pour éviter l’atomisation de l’UMP, transigera probablement sur une relative prise d’autonomie de la bruyante Droite Populaire. Sauf si, comme David Desgouilles en emet l’hypothèse, il venait lui-même à perdre le parti à la faveur d’une défaite aux législatives. Rappelant que Jean-François Copé avait été battu en 1997 suite à une triangulaire avec le FN et anticipant un scénario du même acabit en 2012, Desgouilles met en garde : « pour l’instant, la Droite Populaire reste fidèle à l’UMP car elle entretient de bonnes relations avec son chef, marqué à droite. Mais si Fillon en devenait le chef, Copé ainsi mis au rencard, Marine Le Pen pourrait dévorer un espace politique bien plus important ».

Bien plus que sur une bascule en rang serré de la Droite Pop’ vers le FN, c’est donc sur des ralliements individuels de ses membres que le Front national sait pouvoir compter. Même s’il affirme d’un côté que « l'UMP a intérêt à rester unie pour ne pas faire le jeu de Marine Le Pen », Thierry Mariani en convient lui-même : « une minorité d’élus de la Droite Populaire serait favorable à un rapprochement avec le FN ».

Sans doute songe-t-il alors à quelques figures des Bouches-du-Rhône. Car bien qu’elle ne soit arrivée ici qu’en troisième position, Marine Le Pen était tout de même en tête, au soir du 22 avril, dans trois circonscriptions du département. Sur l’ensemble des seize circonscriptions qu’il compte, elle obtenait 23,38% des suffrages, un score bien au dessus de son résultat national (17,9%).

Dès lors, anticipant de dangereuses triangulaires, les députés sortant de la Droite Populaire ne sont pas avares de clins d’oeils appuyés. Dominique Tian, par exemple, souhaite ne pas « être la droite la plus bête du monde en bunkérisant le FN ». Pour Valérie Boyer, « il n’y a aucune raison de se boucher le nez ». Quant à la maire d’Aix-en-Provence, Maryse Joissains, elle affirmait récemment : « les valeurs qu'a Marine Le Pen, je les ai toujours défendues ».  De ces œillades, le FN local a fort bien compris ce qu’il pouvait tirer. En témoigne ce mot du conseiller régional FN Bernard Marandat, rapporté par La Provence (12 mai): « des discussions existent avec l’UMP à Aix (…) il y a une grosse différence entre les élus UMP parisiens et ceux qui, ici, s'aperçoivent que nous avons beaucoup de valeurs communes (…) nous sommes prêts à les arranger aux législatives, mais pas gratuitement ».

De tels rapprochements, il n’y en aura pas forcément qu’en région PACA, et pas forcément qu’au sein de la Droite Populaire. Dans l’Ain, Olivier Eyraud, conseiller général UMP désormais exclu, vient en effet d’être investi dans la deuxième circonscription sous l’étiquette « Rassemblement bleu Marine ». Dans la Somme, c’est la figure de proue de Chasse, pêche, nature et tradition (CPNT, allié à l’UMP dès avant le premier tour de la prédidentielle), Nathalie Huart, qui vient de rallier le FN. Des cas isolés dira-t-on. Pour l’instant. Jusqu’à ce que d’autres, des élus de terrain poussés dans les cordes par la radicalisation de leur propre électorat et décomplexés par la légitimation des thèses lepénistes par le candidat Sarkozy lui-même, ne fassent à leur tour le choix du FN.

C’est, après tout, ce que Marine Le Pen a voulu, ce sur quoi elle a parié. En continuant pour la forme à prôner le « ni droite ni gauche », tout en s’ancrant, de fait, résolument à droite. En appelant au vote blanc au second tour de la présidentielle, tout en prenant Nicolas Sarkozy comme cible principale et en ménageant soigneusement François Hollande, comme dans son traditionnel discours du 1er mai. En créant un « Rassemblement », enfin, pour rassurer les transfuges, et leur permettre de la rejoindre sans craindre l’opprobre d’une candidature sous l’étiquette « Front national ».

Défaite le 6 mai, l’UMP entame un processus de décomposition qui pourrait aller plus vite que prévu, surtout si elle perd les législatives. Surtout si le détricotage de la zone euro, déjà entamé en Grèce mais dont on ne sait en aucune façon où il s’arrêtera, venait à donner un surcroît de crédit aux thèses eurosceptiques du «  nouveau » Front national.

Reste à la gauche, en face, à tenir le cap de la réorientation européenne promise par le nouveau président de la République d’une part, et à ne pas s’embourber, d’autre part, dans sa propre tentation identitaire et sociétaliste qui donnerait du crédit aux thèses identitaire de droite aussi sûrement que le négatif révèle la photographie. Double défi, vaste programme.


[1] Droite populaire : 12 propositions pour 2012

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Front national : le nouveau parti de la liberté   CLECK

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mercredi 25 avril 2012

Ecoute de la (gauche) pop', François Hollande !

Par Benjamin Sire

[ Benjamin Sire est musicien, et tient le blog Wuyilu. Il est membre du collectif « Gauche populaire ». Il est aujourd'hui l'invité de l'arène nue ].



Quelques jours après le premier tour de la présidentielle, tout le monde aura noté la première place historique de François Hollande, seul challenger à avoir obtenu cette position face à un président sortant au cours de la Vème République.

Une fois dit cela, il faut regarder ailleurs et s'inquiéter un peu, non seulement d'un second tour pouvant encore échapper au PS, mais surtout, une fois de plus, du sens que revêt le score obtenu par Marine Le Pen et de l'apparition d'une nouvelle sociologie dans son électorat.

Quand plus d'un large tiers des électeurs se prononce en faveur de candidats « radicaux », de gauche comme de droite, quand aucun des deux favoris, largement portés par les médias, ne parvient à susciter de véritable élan (pas plus qu’en 2002), il convient de développer d'autres arguments que ceux qui se bornent à accuser l'UMP d'avoir labouré les terres du Front national pendant cinq ans. Reprocher au parti présidentiel ses errements idéologiques, notamment la stigmatisation de certaines populations, lorsque l’on choisit soi-même d’occulter le sujet, ne fait qu'alimenter le phénomène.

La réalité de ce que l'on appelle le « vote protestataire » n'est pas seulement affaire d'idéologie mais aussi de rapport à une certaine morale. La dénonciation de la « lépénisation des esprits », date déjà de la présidentielle de 1988 et procède d'une culpabilisation fainéante. Quant au sentiment de « coupure entre les élites et les petits » et de « perte identitaire », mieux vaudrait les comprendre au lieu de les brocarder. Il y a là autant le reflet de l'évolution de la construction européenne que du comportement de la classe politique majoritaire et des médias (voire l'explosif referendum sur le traité de Maastricht, puis sur celui sur le traité de Lisbonne, dont le résultat fut confisqué).

Dès 1988, des enquêtes[1] révèlent que, pour les sondés, « le seul but du politique est la domination, celui de  la finance, la possession et celui des médias l'éblouissement de lui-même par lui-même ». Déjà, ces études témoignent que la principale préoccupation du peuple est un fort désir de « protection ». Or, il est évident que dans les faits, si les le pouvoir financier et le pouvoir médiatique ont poursuivi leurs buts jusqu'à l'indécence, le peuple, lui, n'a cessé d'être trahi, tant la notion de protection implique celle de confiance, et cette confiance une forme de respect de la parole donnée.

Hélas, la perte du sens de la parole donnée s'est poursuivie sans relâche depuis le début des années 1990, tant à droite qu'à gauche, favorisant les réflexes du vote « extrémiste ». Celui-ci s’étend aujourd’hui bien au-delà du socle électoral naturel des partis « radicaux » et fédère un nombre croissant de citoyens de bonne volonté,  exaspérés jusqu'au dégoût par l'observation du politique, et chaque jour plus fragilisés par les conséquences de ses actions.

A gauche, sous les coups de boutoir conjugués de Rocard, de Delors et de leurs enfants, on n’a cessé d’escamoter les notions de « peuple », de « République » et de « nation », comme s’il s’agissait de gros mots malodorants. La droite, elle, s'est emparée de ces termes comme de concepts marketing utilisables à de seules fins électorales.

On l'a vu avec la « fracture sociale » de 1995, qui marque la première utilisation des thèses d’Emmanuel Todd à des fins politiques. Mais cette « fracture » est oubliée dès l'élection de Jacques Chirac. A nouveau à gauche, le renoncement de Jospin sur le cas Vilvoorde en 1997 puis l'inclinaison du parti socialiste à privilégier le sociétal par rapport au social, la minorité par rapport au peuple, le désir individuel par rapport au dessein collectif, ont fait bien des dégâts. Par la suite, la campagne diablement populaire - et non populiste - de Nicolas Sarkozy en 2007 réussira brièvement à ramener le Front National à son étiage électoral et idéologique naturel."

Il existe donc bien un « peuple » chaque fois célébré à droite puis chaque fois trahi - et comme jamais depuis 2007 . Mais à gauche, il est chaque fois ignoré. Dès lors, il ne faut pas être surpris qu’il se « venge » en se détournant de cette famille politique qui devrait pourtant être la sienne. Le retour au « peuple » est ainsi la clef et l'enjeu réel du second tour de la présidentielle.

La classe politique l'a bien compris : nous avons vu combien la droite a fait usage du concept de « peuple », s'appuyant notamment sur les travaux du géographe Christophe Guilluy[2]. Pendant ce temps, le PS, récupérait Emmanuel Todd - davantage comme un trophée que comme un outil - et tolérait de se laisser aiguillonner par la Gauche Populaire de Laurent Bouvet[3], Gaël Brustier[4] et d'autres, dont les thèses ont affleuré dans un discours du Bourget, hélas sans suite remarquable.

A l’occasion du premier tour, presque tous les candidats, de Nicolas Sarkozy à François Bayrou, en passant par Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan, Nathalie Arthaud et Philippe Poutou, se sont réclamés du peuple et, par extension, de « l'anti-système ». Pour certains, tel Sarkozy, cet exercice confinait à la schizophrénie, voire à la duplicité. Surtout, cette manœuvre a été pour la première fois éventée avant que de porter ses fruits, sauf pour la candidate du Front national, qui peut se prévaloir de n'avoir jamais été aux responsabilités. Quant au score décevant - bien qu'inespéré en début de campagne - de Jean-Luc Mélenchon il s'explique en partie par son paradoxe personnel d'ancien apparatchik socialiste soudainement reconverti en candidat « populiste ».

Les deux seuls candidats qui se sont le moins réclamés du « peuple » sont à l’évidence François Hollande et Eva Joly. Hollande a néanmoins pris soin de s'inscrire dans un discours de dignité et de rassemblement, dans lequel, la référence à la « République » demeurait omniprésente. Quant à Eva Joly, elle doit sa gifle monumentale à une campagne durant laquelle elle s'est évertuée à expliquer que tout ce qui faisait la France et sa tradition méritait d'être voué aux gémonies, cependant qu’elle délaissait presque complètement le terrain écologiste.

Cette idée de mépris ou d’ignorance du peuple par les « élites » est aujourd'hui fortement inscrite dans le code génétique de l'électeur habitué des campagnes. Dire, comme certains, que « Marine Le Pen est une enfant de Sarkozy », en considérant le seul versant idéologique du Front national, est une excuse facile, même si le discours sarkozyste a encouragé la décomplexion vis-à-vis de Marine Le Pen. Finalement, peu d’électeurs adhèrent à la totalité du marigot idéologique du FN, dans lequel surnagent des thématiques ultra-minoritaires, de celles chères aux catholiques extrémistes à celles héritées du MNR de Bruno Mégret.

En fin de compte, c’est davantage l'immense trahison dont s’est rendu coupable le Président sortant qui a nourri le vote FN. Ainsi, ce n'est certainement pas en insultant, en méprisant ses électeurs, parmi lesquels  figurent - et c'est nouveau - nombre de primo-votants, que l'on accomplira l'œuvre de réconciliation nationale qui s'impose.

Aujourd'hui, puisque les urnes en ont ainsi décidé, la confrontation sera celle de François Hollande et de Nicolas Sarkozy. Il s’agira donc de choisir entre un rassembleur, indiscutablement humaniste, bien qu’aux idées encore incertaines et un cynique, opportuniste jusqu'à la folie. Le choix en faveur du premier s'impose donc comme une évidence.

Toutefois, s'il s'agit dans un premier temps de se débarrasser du plus nuisible des Présidents de la Vème République, il faut garder ceci en mémoire : le quinquennat qui s'annonce pourrait avoir des conséquences plus graves encore que l'actuel si le candidat socialiste ne s'imposait, au-delà du simple discours, une véritable prise en considération d'un peuple dont la défiance n'attend que d'être apprivoisée.

Nous serons plusieurs à le lui rappeler tout au long des dix jours que durera encore la campagne ; quoique nous soyons déjà assurés de glisser dans l'urne un bulletin à son nom, sans l'ombre d'une hésitation.

Écoute de la (gauche) pop’ François Hollande !


[1] Etude de l'agence « Temps Public » 1988
[2] Christophe GUILLUY,  Fractures françaises, François Bourin éditeur, 2010.
[3] Laurent BOUVET, Le sens du peuple, Gallimard 2012.
[4] Gaël BRUSTIER et Jean-Philippe HUELIN, Recherche le peuple désespérément, François Bourin éditeur 2009.
                                    
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