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lundi 4 avril 2016

Clément Fontan : «L'extension inédite des pouvoirs de la BCE est un problème démocratique et éthique».







Clément Fontan est docteur en sciences politiques. Sa thèse analyse la manière dont la BCE a étendu son influence politique et ses compétences pendant la crise de la zone euro. Aujourd’hui en post-doctorat à l’Université de Montréal et au Centre de Recherche en Éthique, ses projets de recherche portent sur les inégalités générées par les banques centrales et sur les crises du capitalisme financier. On peut lire certains de ses articles sur La Vie des idées.


***


La BCE a récemment prix de nouvelles mesures pour tenter de faire repartir l'économie européenne : baisse de ses trois taux directeurs, accroissement du montant de son quantitative easing, nouveau « LTRO ». On parle même depuis quelques temps de « monnaie hélicoptère ». La BCE est-elle en train d'abattre ses dernières cartes ? Quel est son objectif avec ces annonces ? Peut-elle réussir ?

Les mesures annoncées par la BCE lors de la dernière conférence de presse de Mario Draghi se situent dans la lignée des instruments monétaires mis en place par l’ensemble des grandes banques centrales depuis le début des perturbations financières à l’été 2007. L’ensemble de ces instruments partage deux caractéristiques communes : ils essayent d’atteindre des objectifs très conventionnels au moyen de mesures non-conventionnelles. Avant de les expliquer en détail revenons rapidement sur l’évolution des instruments monétaires depuis la crise.

Tout d’abord, comme toute entreprise ou ménage, les banques centrales ont un bilan comptable composés d’une colonne d’actifs ; (les titres financiers détenus par la banque centrale) et de passifs (les liquidités prêtées aux banques commerciales). Quant la taille du bilan par rapport au PIB est bas, cela signifie que les banques centrales se contentent d’orienter l’activité des banques, et par là l’économie, « du siège arrière ». Les taux d’intérêt étaient alors les principaux instruments des banques centrales. Quant la taille du bilan est élevée, les banques centrales interviennent plus massivement et directement sur les marchés en remplissant le rôle d’intermédiation joué habituellement par les banques. 

Avant la crise, les banques centrales étaient des institutions peu observées qui influençaient à petites touches les dynamiques bancaires et financières dans le but d’atteindre leur objectif de stabilité des prix. Ce rôle d’ajustement se reflétait dans la taille des bilans comptables des banques centrales qui fluctuaient entre 5 et 10% du PIB de leurs zones monétaires respectives.

Mais ça a beaucoup évolué depuis le début de la crise. On n'est plus du tout dans un « rôle d'ajustement »...

En effet, le bilan de la BCE a évolué progressivement jusquà atteindre la marque de 30% du PIB, ce qui veut donc dire qu’elle intervient massivement et directement sur les marchés européens. Elle déploie cette intervention de deux manières : soit en proposant des prêts à très long terme aux banques commerciales (les LTRO), soit en achetant des titres financiers détenus par les banques (le SMP, puis l’OMT, et, depuis janvier 2015 le « quantitative easing »). 


                                         C'est un peu technique tout ça, alors voici une petite vidéo
                                                              qui explique tout : SMP, LTRO, OMT....
                                            

Ces interventions ont des objectifs conventionnels car elles cherchent à atteindre un certain niveau d’inflation (près de 2%) en agissant sur les bilans des banques commerciales. L’ampleur et la durée des prêts et des achats effectués par la BCE n’ont par contre rien de conventionnel car ces instruments ont été improvisés au début de la crise et que l’on ne connaît toujours pas l’ensemble des effets provoqués sur l’économie réelle. Les taux négatifs sont aussi situés dans cette terra incognita.

Justement, avec l'annonce des nouvelles mesures de mars, ne s'enfonce-t-on pas de plus en plus dans l'inconnu ?

Ces nouvelles mesures doivent donc être lues comme un approfondissement des mesures existantes, voire comme une remise en cause de ceux-ci. D’abord, contrairement à ce qu’annonce M.Draghi, les nouvelles mesures de LTRO abandonnent l’objectif de contrôler l’utilisation faite par les banques de la liquidité fournie par la BCE. En effet, les anciennes mesures datant de septembre 2015 (T-LTRO) forçaient les banques à retourner les fonds mis à disposition par la BCE si celles-ci n’atteignaient pas un certain niveau de prêts à l’économie réelle. Les T-LTRO ont eu peu de succès car les banques cherchant à éviter cette contrainte qui les empêchaient de s’engager dans des opérations purement financières davantage lucratives que des prêts à l’économie réelle. En abandonnant cette contrainte, la BCE dévoile quelle n’arrive pas à remplir les besoins de liquidité des banques tout en contrôlant leur utilisation de ces liquidités. Cela pourrait mener à la résurgence d’effets problématiques observés dans les premières opérations de LTRO (sans contrainte) tels que le carry-trade (qui consiste pour les banques commerciales à emprunter à la banque centrale à 1%, acheter des bons du trésor à 3% et empocher la différence).

Ensuite, l’accroissement du montant du quantitative easing (QE) combinée à l’élargissement des titres achetés (la BCE achète dorénavant les titres de compagnie comme Volkswagen qui sont cotés en bourse à un grade « investissement ») sont dans le prolongement des opérations de QE précédentes. Il s’agit, par ces achats, d’augmenter la valeur des titres financiers détenus par les banques pour les inciter à prêter davantage à l’économie réelle. En effet, selon les banquiers centraux, l’augmentation de la valeur de titres financiers « surs » (comme les bons du trésor ou les actions des grandes entreprises) sont censés pousser les investisseurs à acheter des titres moins chers et moins surs (et donc à prêter davantage aux PME par exemple). Il faut souligner que le QE a des conséquences distributives importantes : en augmentant la valeur des titres financiers, ce sont les agents économiques qui les possèdent déjà qui vont d’abord en profiter. Par exemple, les ménages les plus aisés qui ont investi une partie de leur épargne sur les marchés financiers vont se retrouver encore plus riches grâce au QE sans avoir rien eu à faire pour cela.

Enfin, il n’est pas possible pour le moment d’évaluer le rôle joué par les taux d’intérêt négatifs. Les agents de la BCE estiment que cette mesure a permis d’améliorer les conditions de prêts. D’autres observateurs soulignent que les banques n’appliquent pas cette mesure à leurs clients, par peur de les perdre, ce qui la rend inutile. L’option de l’hélicoptère de monnaie a été évoquée par les journalistes dans leurs questions mais la position de la BCE reste similaire depuis un an : cette option n’est pas discutée ni envisagée.

D'après-vous, quel peut être l'impact de cet impressionnant catalogue de mesures ?

Bien qu’il n’appartienne pas aux sciences sociales de prédire le futur, mon opinion personnelle est qu’elles seront inefficaces car elles vont se heurter aux deux mêmes obstacles qui ont mitigé l’impact des précédentes : l’impossibilité pour les banquiers centraux de penser en dehors de la boite des marchés et la combinaison désastreuse avec les politiques d’austérité.

D’abord, la mise en œuvre des mesures de la BCE repose sur une croyance fondamentale : en inondant de liquidités les investisseurs financiers, ceux-ci vont chercher à obtenir des rendements en faisant des prêts plus risqués à l’économie réelle. En d’autres mots, les banquiers centraux continuent à croire à l’efficacité allocative des marchés et au principe du ruissellement (l’enrichissement des plus fortunés bénéficie aux plus pauvres). Cependant, il suffit de regarder deux indicateurs pour observer les limites de ces principes : tandis que les cours boursiers européens continuent de montrer une progression soutenue grâce aux offres de liquidité des banquiers centraux, la croissance du PIB européen continue de stagner. En d’autres mots, les liquidités émises en abondance par les banquiers centraux n’atteignent pas l’économie réelle, les conduits bancaires sont percés.

Et donc.... où va se nicher toute cette liquidité ?

Les plus optimistes diront que les banques commerciales profitent de cette liquidité pour renforcer les positions financières de leurs banques afin de s’adapter aux contraintes réglementaires de Bale III qui seront effectives en 2019. Les plus pessimistes, ou peut être les plus réalistes, notent que les salaires versés aux opérateurs financiers ne cessent d’augmenter depuis 2009, ainsi que les prix de l’immobilier autour des plus grandes places financières et le marché du luxe en général (vente de jets privés et de yachts en augmentation depuis 2009). En d’autres mots, la liquidité crée par la BCE est « capturée » par les opérateurs financiers qui se trouvent les plus proches de sa création, pour augmenter leur richesse personnelle.

Ensuite, rappelons que la BCE est un des acteurs centraux dans la diffusion des politiques d’austérité en Europe. Ma recherche a montré que, bien qu’ils n’aient pas de compétences en la matière, les banquiers centraux exercent une forte influence sur la définition des politiques économiques en Europe. Or, il ne faut pas forcément être un disciple de Keynes pour remarquer que le continent européen souffre des problèmes de demande, et par là, d’investissement. Par conséquent, les banquiers commerciaux sont davantage frileux à prêter à des agents économiques sans perspective de croissance et sont donc davantage incités à ne pas recycler les liquidités de la BCE dans l’économie réelle mais plutôt dans d’autres activités financières car, après tout, les marchés financiers se portent, eux, très bien.

_____ « la liquidité crée par la BCE est  capturée  par les opérateurs financiers qui se trouvent les plus proches de sa création, pour augmenter leur richesse personnelle ». 

Dans un article publié en 2014 , vous expliquiez que la BCE avait été grandement renforcée par la crise. Ne sommes-nous pas à un moment de bascule où le pouvoir de la BCE est justement en train de se rétracter en raison de l'inefficacité relative des mesures qu'elle prend ?

Non, je ne pense pas. De manière schématique, le pouvoir de la BCE a deux visages. D’abord, ce pouvoir est structurel en ce quil est lié à sa capacité à définir les termes généraux d’un débat et, par là, les solutions politiques acceptables. De ce point de vue, le pouvoir de la BCE reste fort : elle est encore vue comme « le seul adulte » dans la pièce pour reprendre l’expression malvenue de Barry Eichengreen et elle tire encore du prestige de ses positions passées. Par exemple, les dirigeants européens continuent de croire, à tort, que les politiques de la BCE n’ont pas été un des facteurs de la crise. Cependant, les excellents travaux de recherche menés par Daniela Gabor montrent bien que les mesures préconisées par la BCE en faveur de l’intégration financière de la zone euro ont permis aux banques de doubler de volume en moins de 10 ans, sans que leurs activités bénéficient à l’économie réelle.

Ensuite, le pouvoir de la BCE est relationnel et ainsi lié à sa capacité d’influencer les politiques des états-membres de la zone euro de manière coercitive. Étant donné que les états européens avancent de manière toujours aussi désordonnés et qu’ils ne sont pas parvenus à mutualiser leur puissance financière, ils restent dépendants de la seule BCE en cas de perturbations financières. Celle-ci se retrouve alors en position d’imposer ses demandes en échange de son aide financière comme les épisodes des « lettres » envoyées aux gouvernements italiens, espagnols et irlandais le prouvent. De ce point de vue, rien n’a changé.

Mais vous avez raison de souligner que nous sommes peut-être dans un moment de bascule. Si une grande banque européenne s’effondre (pensons à Deutsche Bank par exemple) ou si les taux d’intérêt liés au refinancement des dettes souveraines deviennent trop élevés, alors le pouvoir de la BCE risque de s’effriter. Pour l’instant, ce n’est pas encore le cas.

Des économistes comme, par exemple, Patrick Artus expliquent que l'objectif de stabilité des prix recherché par les différentes banques centrales est désormais déconnecté des nécessités de l'époque puisqu'il n'y a plus d'inflation – c'est même plutôt le contraire. L'objectif prioritaire de la BCE tel que défini dans son mandat est pourtant cette fameuse lutte contre l'inflation. N'est-il pas temps de modifier ce mandat, d'autant qu'aucune des mesures hétérodoxes prises depuis 2012 n'a généré de poussée inflationniste ?

Oui, vous avez raison de souligner que ce mandat, défini au début des années 1990 sur le modèle de la Bundesbank, n’est plus adapté à notre environnement de faible croissance à moyen et long terme. En fait, le rôle joué par les banques centrales dans l’économie a bien changé depuis le début de la crise, comme je l’ai expliqué. Un ancien membre de la Banque d’Angleterre, Charles Goodhart, parle même de quatrième âge des banques centrales. S’il semble impossible de modifier son mandat du fait de l’unanimité requise pour changer les traités européens, il faudrait repenser au moins les formes de contrôle politique sur la BCE . Au sein du Centre de Recherche en Éthique de l’Université de Montréal, nous avons mené une recherche d’envergure sur les conséquences distributives des nouveaux instruments monétaires mises en place par les banques centrales.

Comme je l’ai expliqué plus haut, les mesures prises pour relancer l’économie et renflouer les banques ont eu comme conséquence de renforcer les inégalités économiques. En fait, sans que l’objectif de stabilité des prix ne soit forcement abandonné, il faudrait que la désirabilité des actions de la BCE ne soit pas jugée qu’en fonction de ses résultats à court-terme (sauvetage du système bancaire, stabilisation des cours de dette souveraine) mais aussi en fonction des effets inattendus qui risquent de se manifester à moyen et long terme (fragilisation de certaines pans du secteur financier comme les fonds de pension, renforcement des inégalités économiques). A la vue de ces critères, l’option de l’hélicoptère de monnaie serait désirable car cet instrument remplirait les mêmes objectifs que le QE (soutien à la croissance économique) tout en ayant des conséquences distributives bien plus positives (on pourrait imaginer que la BCE finance un organisme public qui aurait pour charge de construire des logements sociaux par exemple).

Pendant la « crise grecque », autrement dit pendant la durée des négociations entre entre Alexis Tsipras et les créanciers de la Grèce, certains spécialistes ( ici l'économiste britannique Philippe Legrain ) ont affirmé que la BCE sortait de son rôle et faisait de la politique. Cela rejoint vos propres observations. La BCE vous semble-t-elle avoir eu un rôle décisif dans la capitulation de Tsipras en juillet 2015 et dans sa décision finale de signer le troisième mémorandum ?

Oui, la BCE a agi comme le « bras armé » de l’Eurogroupe et a progressivement resserré l’étau financier sur la Grèce de deux manières : en diminuant progressivement les offres de liquidités d’urgence au système bancaire grec (ce qui a conduit à la fermeture des banques pendant 3 semaines) et, en tant que membre de la Troïka, en restant inflexible sur la mise en œuvre des mesures d’austérité.

En fait, le problème n’est pas tant qu’elle joue un rôle politique car les décisions de politique monétaire sont par définition politiques. Il suffit de s’imaginer à la place d’un banquier central qui doit répondre sans cesse à ces questions suivantes : faut il venir à la rescousse du secteur bancaire ? Si oui, jusqu'à quel degré ? Faut-il intervenir sur les marchés de dette souveraine, etc. Toutes ces décisions sont politiques. Selon moi, le problème est davantage éthique : est-il juste de contraindre un gouvernement élu sur une plateforme électorale claire à continuer à mettre en œuvre des politiques d’austérité mortifères ? Est-il juste de continuer à fournir autant de liquidités au secteur bancaire sans que l’économie réelle n’en profite ?

_______ « Est-il juste de continuer à fournir autant de liquidités au secteur bancaire sans que l’économie réelle n’en profite ? »


Justement ! Le fait qu'une institution technique puisse avoir raison des projets d'un gouvernement élu ne constitue bien une atteinte à la démocratie....

Vous avez raison dans le fond, mais je tiens à souligner un point important : la démocratie, ce n’est pas que la règle de la majorité mais aussi celle de l’État de droit. Par exemple, personne ne remet en question le fait que les cours de justice sanctionnent certaines décisions de gouvernements élus.

Faisons une expérience de pensée, imaginons que le Front National parvienne au pouvoir en France et se décide à expulser ou emprisonner tous les étrangers sur le territoire national. Les autorités européennes, dont la BCE, pourraient prendre des sanctions contre le France afin de protéger l’État de droit. Je ne trouverais rien à redire par rapport à ce dépassement de pouvoir de la BCE car il serait effectué au nom de valeurs essentielles (respect des droits des minorités).

Maintenant, dans le cas de la participation de la BCE à la Troïka, il est évident que cette extension de pouvoirs, inédite pour une banque centrale, constitue un grave problème démocratique et éthique. En effet, sans exclure les problèmes graves de gestion des affaires publiques et de gouvernance de l’État grec depuis son accession à la zone euro, la crise de la zone euro est d’abord et avant tout une crise financière causée par les activités financières risquées des grandes banques européennes, comme le démontre Mark Blyth dans son ouvrage de 2013, élu livre de l’année par la Financial Times.

Le problème démocratique et éthique est le suivant : bien que les banques aient été la cause des problèmes, ce sont les populations européennes qui en ont payé le prix de leurs excès par l’imposition de mesures d’austérité. L’austérité est un discours politique très efficace pour cacher la dimension financière de la crise (« les grecs ont trop dépensés, ils doivent en payer les conséquences ») mais elle a un coût humain important : l’austérité tue comme l’ont montré deux chercheurs du MIT dans un ouvrage éponyme paru en 2014. De plus, dans le cas de la Grèce, l’austérité et les privatisations ont profité aux oligarques dont le poids politique excessif sclérose l’État grec depuis des années. Le problème vient donc du fait que la contrainte exercée par la BCE a renforcé l’injustice subie par le peuple grec qui paie les problèmes causés par les banques.

________« bien que les banques aient été la cause des problèmes, ce sont les populations européennes qui en ont payé le prix de leurs excès par l’imposition de mesures d’austérité ».  


Pour finir, existe-t-il, selon vous, des solutions pour démocratiser le fonctionnement de la zone euro ? Le problème n'est-il pas l'existence de l'euro lui-même, qui a conduit à la création d'une Banque centrale fédérale sans adossement à un État fédéral, donc sans soumission à aucune autorité politique ?

On peut être sceptique sur la possibilité d’une démocratisation de la conduite des affaires économiques et financières. De plus, pour reprendre l’exemple grec, l’Eurogroupe était très unifié en juillet 2015 et tous les États partageaient le même désir de « faire payer les grecs ».

En l’état actuel des choses, un État fédéral européen conduirait davantage à un renforcement des mesures d’austérité et ne résoudrait donc en rien les problèmes démocratiques de la zone euro : il ne suffit pas d’être élu pour prendre des mesures en faveur des citoyens. Selon moi, une démocratisation de la zone euro consisterait à réduire le poids joué par les institutions financières dans les décisions politiques, que ce soit à un échelon national ou européen. Une régulation bancaire efficace, une volonté de lutter contre les inégalités, un combat plus soutenu contre les paradis fiscaux seraient autant de décisions qui contribueraient à rendre la zone euro plus juste, et par là, à renforcer l’adhésion des citoyens à celle-ci.

Quant à la politique monétaire, il est urgent de repenser les formes de contrôle politique des banques centrales et de ramener les enjeux distributifs des décisions monétaires au cœur des débats et de l’évaluation des décisions prises par les banquiers centraux.

Au final, c’est davantage la teneur des décisions prises (et surtout les pans de la population qu’elles favorisent) qui permet de définir que le fonctionnement d’un système politique est démocratique ou non, plutôt que de se demander si les décisions devraient être davantage prises au niveau fédéral ou national. De ce point de vue, je suis plutôt pessimiste sur le futur de la zone euro : bien peu de décisions ont été prises pour protéger ceux qui sont les plus désavantagés dans nos sociétés. 


jeudi 17 mars 2016

Extrême droite : la fin de l'exception allemande





Certains disaient l'Allemagne immunisée pour toujours. Son histoire le lui avait appris: l'extrême-droite, c'est dangereux. Conscientisés, responsables et vigilants, les Allemands demeureraient à jamais hermétiques à toute tentation «populiste». D'autant, il faut bien le dire, que le «modèle allemand» surpasse de loin tous les autres. Notamment le modèle français, qui allie incurie économique, légèreté budgétaire et tendance funeste à «faire le jeu» du Front national. «Vive l'Allemagne!» piaffait en 2013 Alain Minc. Il expliquait, dans un essai éponyme, que notre voisin germain était désormais «le pays le plus démocratique et le plus sain d'Europe». C'était visionnaire. La preuve, c'était encore vrai en 2014, et encore un peu en 2015. Et début 2016, qu'en est-il?

Début 2016, dans l'Allemagne de «l'après Cologne» et après les scrutins régionaux qui se sont tenus dimanche dans trois Länder (Bade-Wurtemberg, Rhénanie-Palatinat, Saxe-Anhalt), on peut désormais constater que l'exception allemande n'en est plus une. D'une part, la très large domination des deux grands partis européistes (CDU et SPD) qui constituent l'actuelle coalition au pouvoir à Berlin, est entamée, tout comme ont pu être battus en brèche le bipartisme français (avec la montée du Front national), l'espagnol (avec l'entrée en scène des partis alternatifs Ciudadanos et Podemos), et quelques autres.

D'autre part, le pays a bel et bien, désormais, son parti de «droite radicale», le parti AfD (Alternative pour l'Allemagne). Car c'est lui le grand vainqueur des élections de ce week-end, cependant que les formations de la Große Koalition, le parti socialiste SPD d'une part, la CDU d'Angela Merkel d'autre part, ont subi de cuisants revers. Contrairement à ce qu'elle espérait, la CDU a échoué à conquérir la Rhénanie-Palatinat et à reconquérir l'un de ses bastions historiques, le Bade-Wurtemberg, déjà perdu en 2011. Le SPD quant à lui, a conquis un Land (Rhénanie-Palatinat) mais fait des scores dérisoires dans les deux autres (respectivement 13% et 10%).

L'AfD, elle, fait des scores à deux chiffres partout: respectivement 12%, 15% et jusqu'à 24% en Saxe-Anhalt. C'est une prouesse pour un parti vieux d'à peine trois ans - il a été fondé en février 2013. Ça l'est d'autant plus que ce parti était encore miné, il y a peu, par des dissensions internes entre deux tendances rivales, une aile «libérale» en pointe sur les questions économiques et plaidant pour la sortie de l'euro, et une aile plus «conservatrice», essentiellement anti-immigration. Aujourd'hui, il semble que la seconde l'ait clairement emporté, avec le remplacement, à la tête du parti, de l'économiste Bernd Lucke par Frauke Petry. Celle-ci avait fait du bruit dans le Landerneau au mois de janvier en suggérant que, pour lutter contre l'afflux de migrants à la frontière germano-autrichienne, les policiers allemands pourraient éventuellement.... tirer sur les réfugiés.

Plein d'espoir, certains commentateurs avaient alors émis l'hypothèse que Petry ne se relèverait pas d'une telle bourde. Et que le parti en pâtirait par ricochet. La dirigeante de l'AfD est d'ailleurs présentée parfois comme un boulet au pied de sa formation en raison de la volatilité de ses convictions. Dans un long article sur l'AfD paru dans le Spiegel Online, elle est décrite comme particulièrement instable: «Petry est une habituée des revirements politiques. En tant que jeune femme d'affaires, elle était en faveur des quotas de femmes, elle est maintenant opposée à l'idée. Chimiste de formation, elle a pu fonder sa propre entreprise grâce aux subventions de l'État, même si elle dit à présent que l'État doit se tenir à distance du monde des affaires. Mère de quatre enfants, Petry a d'abord cherché à faire de la défense de la famille la base de sa carrière politique. Elle affirmait que les mères allemandes devaient avoir beaucoup d'enfants. Mais depuis qu'elle a quitté son mari pour son camarade de parti Marcus Pretzell , la politique familiale est devenu un sujet tabou pour elle».

Les sautes d'humeur idéologiques de la leader et ses dérapages verbaux peuvent-ils suffire à détourner les électeurs d'Alternative pour l'Allemagne? Le triple scrutin de dimanche témoigne qu'il n'en est rien. Mais celui du dimanche 6 mars permettait déjà de s'en douter. Lors d'élections communales dans l'État régional de Hesse, en effet, le parti était devenu la troisième force politique du Land - le second, même, dans certaines communes - obtenant 13% au total et 10% à Francfort.
A Francfort... la ville où siège la Banque centrale européenne. Peut-être n'y a-t-il pas, dans ces succès de la droite radicale allemande, que la question migratoire et le rejet du parti pris par Angela Merkel - qui a d'ailleurs changé d'avis depuis comme en témoigne l'accord UE-Turquie du 7 mars dont elle est l'une des principales instigatrices - d'ouvrir sans limite les portes de l'Allemagne aux réfugiés provenant de pays en guerre. Il est possible que la question économique ait également joué un rôle. La question de la politique conduite par la BCE notamment.

On sait l'opinion allemande très attachée à la stabilité monétaire et très hostile à l'usage de la planche à billets. Or la semaine dernière, la BCE a frappé un grand coup pour tenter, une fois de plus, de faire repartir une économie européenne atone. Elle a abaissé simultanément ses trois taux directeurs, faisant même descendre le principal d'entre eux à zéro, et annoncé qu'elle augmenterait en avril le montant de son Quantitative easing. L'affaire a provoqué un tollé dans la presse allemande. Le Handelsblatt a fait figurer sur sa Une une image représentant Mario Draghi en train d'allumer un cigare avec un billet de 100 € en flammes. D'autres ont renchéri en parlant d'un «choc» et d'une «dépossession des épargnants».

Bref, de quoi mettre l'électeur allemand attaché à son épargne dans un état de stress maximal. Car comme l'explique ici l'économiste Alexandre Mirlicourtois «l'Allemagne, pays vieillissant vit aujourd'hui les vicissitudes d'un créancier dans un environnement de rendements en berne et de prix d'actifs de plus en plus instables. Le pays, qui n'a de cesse de provisionner pour ses retraites, voit sa rente de plus en plus menacée». Et sa croissance fléchir avec la panne du commerce mondial qui nuit à ses exportations.

Évidemment, les choses sont pires à l'Est. On est en train de s'apercevoir, au fur et à mesure qu'historiens et économistes recommencent à s'intéresser au sujet, que la réunification allemande, présentée comme un coup de maître d'Helmut Kohl et un processus indolore voire joyeux, a peut-être fait plus ne dégâts qu'on ne l'avait cru. Dans un livre novateur et audacieux intitulé Le second Anschluss - l'annexion de la RDA (éditions Delga, 2015), l'économiste italien Vladimiro Giacche démontre l'ampleur de la secousse subie par les Allemands de l'Est à l'époque. Une secousse qui explique sans doute pour une part l'angoisse identitaire profonde qui travaille aujourd'hui les habitants de ce «Mezzogiorno du centre de l'Europe». Si elle semble désormais abonnée aux bons scores un peu partout, l'AfD est tout de même devenue dimanche la seconde force politique de Saxe-Anhalt, un Land de l'Est. Quand à la ville de Dresde, elle est la fois le bastion du mouvement anti-islam Pegida , et la ville natale de Frauke Petry. Un tel hasard peut-il vraiment en être un ?

Et l'Allemagne, Monsieur Minc, est-elle encore, sera-t-elle demain et restera-t-elle toujours «le pays le plus démocratique et le plus sain d'Europe» ?


Cet article est initialement paru dans le Figarovox

mercredi 2 septembre 2015

Why is the euro the instrument of the German domination ?







As it is known, early elections will take place in Greece on September 20. Two of the competing parties are the weakened Syriza (its Secretary General, Thanassos Koronakis, resigned, many militants step down) and a split of the latter, Popular Unity. This group - directed by the former minister Lafazanis – openly advocates for the idea of a Greek exit from the eurozone - a Grexit - if it turns out that the price to pay to remain in the common currency is necessarily austerity. 

After the appalling agreement settled between Greece and its creditors on July 13 and the coming into effect of the 3rd memorandum, some could not but draw such conclusions. In this respect, Alexis Tsipras' surrender had at least the virtue of awakening people's consciences. Several "alternative" left-wing actors all across the continent, from Podemos in Spain to Die Linke in Germany, from Melenchon to Montebourg in the French case, try to find a way to break, at last, with the euro-austerity. 

The answers they come-up with remain varied. At this stage, the idea of putting to an end to the common currency is far less popular than that of uniting at a paneuropean scale to attempt to reverse Germany's uncompromising "right-wing" economic policy. 

The proponents in favour of the second option, who usually come-up with federalist proposals, seem to forget rather quickly what Germany owes – and not only right-wing Germany, as Merkel rules in coalition with the Social Democrat –  to the euro. Not only do they omit that the Federal Republic has become the main beneficiary of the common currency, but also that the euro places de facto the country in a center position. And allows it to consolidate its domination... even though Germany never aimed at it in the first place. Therefore, questioning Germany's hegemony within the eurozone means questioning the euro itself. 

This text, which is the translation of an article published here in July, aims at clarifying this. 

*** 


Why is the euro the instrument of the German domination ? 

-Text initially published on July 17


In Greece, Alexis Tsipras' first project of associating the revival of democracy, the end of austerity and the continuation of the inclusion in the eurozone was akin to that of squaring the circle. By refusing to consider the Grexit, the Greek Prime Minister doomed his two other projects to fail. 

First, he doomed his project of reviving the Greek democracy to fail. This was clear : the result of the July 5 referendum, though triumphal (62% no), has not brought major changes. In fact, nothing can successfully set Europe on the path of a better integration of the will of the peoples. The reason of this lies in the roots of the EU. Being a transnational project, the EU aims by definition at reducing the power of the nations if is composed of. But getting over with the nations doesn't necessarily imply getting over with nationalisms, in spite of what Jean Monnet's successors –  whose minds are still stuck in the 50's – still hammer stubbornly. It does not take a genius to realize that Germany, Finland, and Baltic States were subject to an acute nationalist crisis, which peaked during the weekend of July 13, resulting in a merciless score-settling targeting Greece. However, wrecking the nations means wrecking democracy, because the first is the basis of the second, the framework in which it develops. There is not and there will never be a revival of democracy as long a the EU keeps its supranational impulse. But there will be nationalism. A great deal. 

Then, as one could easily foretell, Greece failed to achieve a "good euro", an anti-austerity euro. But this objective is as unreachable as the first. For the euro is a currency that was shaped for savers. By construction, it can only serve the best interests of the capital, at the expense of workers. The top priorities apportioned to the European Central Bank by the treaties – maintaining currency stability, containing inflation –  epitomize the phenomenon. The passion for low inflation rates is, as a matter of fact, far from being disinterested. Inflation is, indeed, a powerful redistributive mechanism : it reduces the value of the debt (in which the rich invest some of their savings) as well as the monetary value of savings, and stimulates wage and price increase. For that matter, it is quite astonishing that a "radical left-wing" party like Syriza didn't see the irreversible incompatibility between the inclusion to the eurozone and its political agenda targeting social justice. As the existence of the euro forbids to implement a proper monetary policy and deprives the states of their budgetary autonomy, only one economic policy instrument remains at their disposal : the cost of labour. When the grasp on currency and the grasp on budget are lost, the only remaining freedom is that of driving wages down. Endlessly. 

Finally, these events acutely revealed the hegemonic grasp Germany has acquired on the European edifice. But considering the distribution of powers within the Community institutions suffices to glimpse it. The eastward and northward shift of the Union's centre of gravity, directed by the Federal Republic, is spectacular. Germany itself rules over quite a few institutions. For instance, it has been apportioned the presidency of the European Bank of Investment (EBI) and the directorate general of the European Stability Mechanism (ESM). Most importantly, it rules over the European Parliament : its President, cabinet director and Secretary General are German. And Martin Schulz, as his recent Anti-Greek sallies have highlighted, defends more the interests of his country than the interests of the institutions he is in charge of and his own social-democrat principles. 

As for other institutions of the Union, they are almost all led by officials from Germany's tightest zone of influence : the German-speaking Polish Donald Dusk is President of the Council, while the Luxembourger Jean-Claude Juncker was imposed as President of the Commission. As regards the Eurogroup, it is presided by the Dutchman Jeroen Dijsselbloem. The latter has just been rewarded with a new mandate for the torments he inflicted on Greece for weeks and his flawless support of the German viewpoint. Dijsselbloem was preferred to a Spanish candidate, as it is true that North-East eurocrats mistrust their latin homologues. The evidence : when France hardly succeeded in imposing Pierre Moscovici, no matter how docile, he was cautiously gifted with two chaperons from Western Europe (Vladis Dombrovskis, Latvia) and Northern Europe (Jyrki Katainen, Finland). Finally, only the ECB is led by an Italian. But his actions during the last two weeks basically consisted in purposefully bankrupting the Greek banking system by freezing the ceiling of the emergency liquidity expected to fund it. This foreshadows that « super Mario » deserves the spiked helmet he was awarded with a couple of years ago by the German tabloid Bild Zeitung. 

So, in a nutshell, an austerity euro and an omnipotent Germany : these are the pieces of data of the equation. Only one task remains : identifying the link between the two, by showing how much the common currency helped Germany to develop its hegemony over the Union. 

Two events of the early 90's gave this country the disproportionate influence it now has within Europe. The first was reunification, costly process characterized by the fact that it was partly paid by Germany's European neighbours. This reunification produced the double effect of setting the country at the centre of the continent and improving its competitivity, its exporting industry and its  trade balance  by re-opening its hinterland

The second event took place when France attempted to limit the consequences of the first … but produced the opposite effect. This event is the creation of the euro, which was supposed to confiscate the Mark to reunified Germany and ground the country into the euro. Alas, in lieu of the expected containment, we provided our big neighbour with a weapon it now uses to tame others. 

In fact, the confiscation of the Deutschemark was an epic failure. On the contrary, the euro was at once a German currency. A renamed Mark, in short. This is the condition which was necessary for the Federal Republic to use the euro. Still, the euro had to remain, as has been noted, a steady and strong currency, a currency for old savers savers to maintain their retirement capital. Actually, the root principles of the euro are precisely the ones allowing to tackle the great German problem : the demographic problem. One can hardly imagine the extent to which the economic choices of this country - choices imposed to all users of the same currency - are determined by constraints linked to depopulation. The obsession for debt defeasement? This is to make sure that the capital invested in the public debts is never eaten away by a default. The obsession for budgetary rigour? This is to guarantee that the debt remains sustainable even if the working population decreases. Germany's use of the euro to achieve huge trade surpluses at the expense of its partners? This is hoarding used as a means to pay the German retirement pensions of tomorrow. And all is in the same vein. 

This is exactly where the problem lies. Obviously so strongly orthodox a conception of the currency policy can't be suitable to all countries. Thus, if the common currency is maintained, Germany will keep increasing its surplus and Greece its deficit. 

Besides, it is now clear that there will not be any massive transfer in the future. In any case, not gracefully. It's precisely to postpone the use of this expedient some more that Merkel keeps – by imposing inapplicable agreements – funding Greece even though everyone knows that it is insolvent. By maintaining the illusion that Greece will pay its debts, Germany continues convincing itself that it won't have to pay. Since the beginning of the Greek crisis German leaders have kept repeating to their taxpayers that the rescue of Greece would be painless to them. But this cannot work, and the lie is about to be discolsed. If Greece if being financially tormented this way, it's only to maintain the illusion some weeks more, maybe some months more. Hardly more. 

This is the crux of the problem : even by imposing austerity and the ordoliberal order all over Europe, by using the common currency as a tool of oppression, by striving to build a "disciplinary eurozone" around it, Germany won't be able to avoid making concessions. It won't be able to maintain for much longer the privilege of a euro designed for Germany while refusing to embrace its drawbacks, that is, to pay for others. The extreme nervosity palpable on the other side of the Rhine, the incredible aggressiveness of some leaders and of the press all suggest that the Germans are starting to realize this. For the time being and by opposition to a deeply rooted legend, Germany's integration to the eurozone has brought more benefits than costs to the country. But now, the IMF asks for a 30-years moratorium on the repayment of the Greek debt. As for the ECB, even if it has lastly turned into an executor of the dirty work of the Eurogroup. The latter, feverish, now admits the "unquestionable" necessity of debt relief. In the foreseeable future, it is almost sure that, as it is put in a well-known expression and for the first time since the common currency exists, "Germany will pay". France, too, for that matter, and several other countries after them. But on no account will we pay for Greece. Actually, we will pay for the euro. 

At all events, it is hardly useful to wait meekly for Germany to turn into a "more solidary" country. Or to beg it with a silky voice to give up its "national egotism". Germany will not do so. However, the moment has maybe come to inform Germany that its beloved euro is now beginning to work against its national interests. Many have already understood this. That's the case of Wolfgang Schäuble, who declares he rather likes a Grexit to a restructuration of the Greek debt, and seems ready to venture to put an end to the myth of the irreversibility of the euro rather than stretching out his hand –  and the German chequebook –  to the "lazy Greeks" and other olives chewers. 

Others had already come up with similar ideas before him. Some had even developed a more thorough analysis than his own. In 2013 the economist Konrad Kai, advisor of the German minister of finance (called Wolfgang Schäuble: well, well!), declared in the newspapers Die Welt that "Greece [was] a bottomless well, as no one has ever predefined a limit of what Greece can swallow. The debt ratio increases because, among other things, the economy of the country shrinks woefully". Then he went on adding : "Germany cannot save the Eurozone (...) if we want to get over with the monetary Union, the Northern countries are the ones we should begin with. And if it comes to that, then Germany must leave the euro". 

Clearly, if this happened, if Germany did leave the euro, the whole zone would dissolve itself. "How awful!" would be the answer of those endoctrinated, and that of other euroreligious, but first and foremost of the caciques of the main French political parties. "Luck!" would be the sigh of relief of all others, those who voted "no" in France in 2005, and those who did the same in Greece in 2015. 

So please, distinguished Germans, keep doing what you are good at : being harsh, egoistic and self-centered. And, in this line, be the first to leave ! 


vendredi 24 avril 2015

Gabriel Colletis : «Les Grecs préféreront vivre libres et pauvres qu'asservis par la dette »





Gabriel Colletis est économiste. Il est l'auteur de plusieurs livres sur l'industrie dont L'urgence industrielle (Éditions Le Bord de l'eau, 2012). D'origine grecque, il a également publié à Athènes, en mai 2014, un livre sur la crise et ses issues « Exo apo tin Krisi : gia mia chora pou mas axizei ! » (Editions Livanis). Gabriel Colletis est sollicité par Syriza depuis 2012.


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Il a beaucoup été dit, dans la presse française, que le gouvernement grec avait "capitulé". Pourtant, on en est très loin. Au contraire, il semble bien qu'il soit le premier gouvernement depuis longtemps à prendre des mesures visant à faire face à "l'urgence humanitaire" d'une part, à lutter contre la fraude fiscale et contre la corruption d'autre part. Quelles sont, concrètement, les mesures prises par le gouvernement Tsipras ?

Le programme de la Syriza prévoyait un paquet de mesures humanitaires d'urgence d'un montant d'environ 2 milliards d'euros en faveur des ménages les plus touchés par la crise. Une fois arrivé au pouvoir, le nouveau gouvernement a déclaré vouloir mettre en œuvre les mesures prévues.  Ces mesures ont, d’emblée, été vues d'un œil sceptique par les créanciers (UE, BCE, FMI) de la Grèce qui ont déclaré craindre qu'elles ne fassent dérailler le fragile budget de l'État…que leur politique avait, elle-même, mis à mal.

En dépit des difficultés financières qu’il savait qu’il aurait à affronter, le gouvernement de la gauche radicale, élu sur son programme anti-austérité, a ainsi voulu répondre aux besoins liés à la progression de la grande pauvreté. Parmi les mesures annoncées peu de jours après les élections figurent la fourniture de l'électricité gratuite à 300.000 familles dans le besoin, l'accès gratuit aux services de soins, la distribution de coupons d'aides alimentaires et de transport pour les plus modestes ainsi qu'un soutien financier spécifique aux retraités touchant de faibles pensions.

Ces mesures ont évidemment un coût. Comment sont-elles financées ?

Il faut savoir que ces politiques seront menées, d’après le gouvernement, « en veillant à ce qu’elles n’aient pas d’impact budgétaire négatif ». D’après un accord conclu le 20 février dernier au terme duquel la Grèce accepte de demander une extension de l’assistance financière auprès de ses créanciers en échange de la mise en œuvre d’un programme de réformes que ceux-ci auraient validé, il a été, en effet, prévu que, non seulement le gouvernement grec ne prenne aucune mesure unilatérale, mais encore qu’il n’engage aucune dépense nouvelle sans contrepartie en termes de recettes, ce afin de préserver un excédent budgétaire le plus élevé possible.

Le gouvernement semble compter sur de nouvelles rentrées fiscales...

Oui. Les mesures humanitaires annoncées seront en effet financées par de nouvelles recettes liées à la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales ainsi qu’au début de réforme de la fiscalité.

Gabriel Colletis
La lutte contre le trafic d'essence et de cigarettes doit permettre à l’État grec d'engranger respectivement 1,5 milliard et 800 millions d'euros. Près de 2,5 milliards supplémentaires pourraient être encaissés au travers du recouvrement des dettes fiscales des particuliers et des entreprises. Le cumul des arriérés d'impôts des contribuables grecs s'élève, en effet, à... 76 milliards d'euros et continue d'augmenter tous les mois, en raison des difficultés économiques des ménages. Le gouvernement estime ne pas pouvoir récupérer plus de 9 milliards d'euros, soit 11,6% du total de cette somme, en raison notamment des faillites d'entreprises ou des contribuables dont il a perdu la trace.

Enfin et peut-être surtout, l'exécutif de gauche radicale prévoit aussi de tirer 2,5 milliards d'euros de l'imposition des fortunes grecques et des oligarques.

Du coup, cela redonne-t-il au pays une petite marge de manœuvre ?

Un peu, oui. Mais la Grèce reste « plombée » par l’énormité de la dette et des intérêts. En 2015, l’État grec doit rembourser près de 17 milliards de prêts qui arrivent à échéance. Quant aux intérêts, ceux-ci représentent plus de 20% des dépenses de l’État.

Rappelons que depuis août 2014 et jusqu’à ce jour, l’État grec n’a rien reçu du programme dit « d’assistance financière », programme dont le nouveau gouvernement a pourtant demandé l’extension le 20 février dernier…

Au bout du compte, loin d'être révolutionnaires, les mesures envisagées par les Grecs semblent fort raisonnables. Toute l'Europe (Allemagne, Eurogroupe, BCE ) semble pourtant s'être mise d'accord pour ne pas leur accorder le temps nécessaire à leur mise en œuvre. Quel est, selon vous, l'enjeu de cette "guerre du temps" ? Pourquoi "les Européens" semblent-il à ce point désireux d'étrangler la Grèce ?

Décider d’un programme d’urgence pour venir en aides aux plus démunis dans un pays où sévit une véritable crise humanitaire ne me semble pas être, en effet, la marque d’un gouvernement extrémiste ! De même, vouloir réformer la fiscalité pour assurer le financement des mesures prévues dans le cadre ce programme et, au-delà, constituer un socle solide de financement des services publics comme l’envisage le programme de Syriza, ne paraît pas non plus être une orientation révolutionnaire....

On ne peut donc qu’être étonné que ces mesures, que le peuple grec a approuvées, puissent ne pas entraîner l’adhésion des partenaires institutionnels de la Grèce et des pays créanciers.

Comment comprendre une telle posture, réaffirmée ad nauseam depuis l’accord du 20 février ? Une explication réside dans la nature de l’orientation choisie : aider les démunis, reconnaître l’existence d’une crise humanitaire et la considérer comme inacceptable, vouloir financer des services publics, sont l’expression de choix qui s’opposent à la doxa libérale promue par les institutions internationales et les gouvernements des pays créanciers. D’après cette doxa, si les pauvres existent, c’est qu’ils n’ont pas su faire les bons choix, ne disposent pas des talents nécessaires (pour reprendre les termes d’Adam Smith). Si une aide doit être envisagée, c’est par la charité publique et non par l’impôt qu’elle doit être concédée. Quant aux services publics…

On est donc dans l'idéologie, pas seulement dans la rationalité économique...

Tout à fait. Tenter de faire échouer le nouveau gouvernement, c’est avoir pour objectif de montrer qu’il est utopiste ou insensé de penser et vouloir agir autrement que selon les dogmes de la pensée libérale. C’est vouloir prouver que les élections et les mouvements citoyens ne peuvent « changer les traités » et, surtout, l’ordre du monde établi, lequel aujourd’hui est synonyme partout d’une montée très forte des inégalités et des injustices.

Alexis Tsipras n'a pas cédé aux vœux des institutions et des pays créanciers, qui, à maintes reprises, ont déclaré qu’ils n'étaient guère satisfaits des réformes proposées par le gouvernement grec, réformes jugées « incomplètes et trop imprécises ».

Le refus par les créanciers de la Grèce des réformes proposées par le gouvernement grec repose sur l'absence de deux réformes qu’ils exigent de lui : celle des retraites et celle du marché du travail. 

Pourquoi spécifiquement ces deux réformes ?

La réponse nous est clairement donnée par le journal La Tribune : les dirigeants européens et leurs administrations sont persuadés que ces «réformes structurelles » sont des leviers de croissance potentielle qui, en favorisant la compétitivité coût du pays, lui permettront de mieux rembourser ses dettes. Sur le marché du travail, ce que veulent les Européens, c'est réduire encore la capacité de négociations collectives salariales des syndicats, déconstruire le droit du travail ou ce qui en reste.

Quant au système des retraites, l’objectif est le même que celui recherché partout : reporter l’âge légal du départ à la retraite. Mais, comme le rappelle aussi La Tribune, dans un pays comme la Grèce, prôner un tel allongement signifie refuser de voir le développement de la pauvreté dans le pays et l'importance qu'ont ces retraites pour soutenir le niveau de vie des plus jeunes. C'est aussi refuser de reconnaître que dans un pays où le taux de chômage est de 26 %, il n'y a pas de sens à reporter l'âge légal de départ à la retraite à 67 ans.

Plus haut, nous avons indiqué que la Grèce n’avait reçu aucun soutien financier depuis l’été 2014. Mieux ou pire, en dépit de l’accord du 20 février, aucun euro n’est entré dans les caisses de l’État grec alors que celui-ci a eu à faire face à de nombreux et importants débours tant sur le principal de sa dette que sur ses intérêts. On ne compte plus depuis le fameux accord de février les listes de réformes envoyées par le gouvernement grec à ses créanciers. A chaque fois, la réponse est identique : la liste ne convient pas…ce qui justifie que la dernière tranche du programme d’assistance financière ne soit toujours pas versée.

L’accord du 20 février apparaît désormais pour ce qu’il est : un marché de dupes. Alors que c’est l’état dégradé du système financier grec qui a poussé le gouvernement à se résigner à demander l’extension du programme d’assistance financière, à l’issue de moult réunions de l’Eurogroupe, toujours marquées par de grandes tensions, la Grèce n’aura rien touché et le gouvernement aura retardé ou édulcoré la mise en œuvre de son programme, voire accepté de poursuivre sur une voie qu’il condamnait au départ (les privatisations, notamment).

Ne pensez-vous pas que Tsipras, au départ, ait sous-estimé la rigidité de ses "partenaires" ?

La principale erreur de Tsipras aura été de ne pas décider d’un moratoire sur le paiement de la dette et des intérêts. Ayant accepté de les honorer, le nouveau gouvernement s’est mis lui-même dans une situation financière très difficile, bien sûr aggravée par les décisions de la Banque centrale européenne. Rappelons que celle-ci, le 4 février, a coupé un des canaux de financement du Trésor grec : les obligations émises par celui-ci ne seraient plus acceptées par la BCE comme garanties en échange de liquidités prêtées aux banques grecques par la même BCE. Dans le même temps un mouvement massif de retraits de liquidités s’opérait en Grèce. Calculé à environ 2 milliards d’euros par semaine, il aurait atteint 1,5 milliard par jour dans la dernière période (seconde moitié de février), chiffres confirmés par le président du conseil des gouverneurs de la BCE, M. Draghi, qui a indiqué que sur janvier et février environ 50 milliards d’euros avaient été transférés de Grèce vers d’autres pays de la zone euro.

Le 25 mars, enfin, jour de la fête nationale grecque, la même BCE enjoignait aux banques grecques de ne plus acheter des bons du Trésor grec afin de ne pas dégrader leurs structures de bilan.Bref, une véritable opération de strangulation financière dont les motifs et certaines illustrations ont été exposés plus haut.

Oui, la BCE joue un rôle très politique dans cette affaire. Mais l'Allemagne est aussi en première ligne. Les Allemands n'ont-ils pas, pour raisons de politique intérieure (montée de l'euroscepticisme notamment) intérêt à voir la Grèce quitter la zone euro ?

Il est possible en effet que certains Allemands voient d’un bon œil la sortie de la Grèce de la zone euro et, pour d’aucuns, d’après des motifs de politique intérieure. La position globale de l’Allemagne quant au devenir de la zone euro paraît ambiguë. On peut penser que certains milieux allemands ne seraient pas hostiles à une sortie de l’Allemagne de l’actuelle zone euro et à une reconfiguration de cette dernière qui serait alors composée d’un nombre restreint de pays dans la sphère d’influence directe de l’Allemagne. Ces milieux pourraient, dans cette perspective, rechercher un bouc émissaire à l’éclatement de l’actuelle zone euro. La Grèce serait toute désignée pour jouer ce rôle. La boîte de Pandore serait cependant alors ouverte…

Vous dites donc que le gouvernement grec aurait dû annoncer un moratoire sur le paiement de sa dette et des intérêts. Comment se scénario aurait-il pu se dérouler ? Est-il encore jouable ?

Le défaut sur la dette ou l’annulation partielle de celle-ci est une hypothèse que l’on ne doit surtout pas exclure. Avec, à la clé, une nationalisation vraisemblable du secteur bancaire. De solides arguments plaident en ce sens :
1/ la dette grecque est insoutenable, dépassant 120% du PIB (limite au-delà de laquelle même les économistes du FMI considèrent qu’une dette ne peut plus être remboursée),
2/ elle est en grande partie illégitime pour des raisons économiques selon l’audit réalisé récemment en Grèce et comme le montrera vraisemblablement la commission installée par le Parlement hellène,
3/ elle est illégitime en référence à la crise sociale et humanitaire au regard de laquelle le gouvernement grec serait parfaitement en droit d'invoquer l'argument juridique de l'"état de nécessité" pour suspendre les paiements.

Illégitime... mais cet argent a bien été emprunté par la Grèce...

Ce n'est pas si simple. Comme le rappellent régulièrement les membres du Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-Monde (CADTM), la possibilité de suspendre unilatéralement les paiements s'appuie également sur l'obligation de tous les États à faire primer le respect des droits humains sur tout autre engagement, comme ceux à l'égard des créanciers. Ce devoir est notamment rappelé par le Comité européen des droits sociaux. Dans sa décision du 7 décembre 2012, ce comité saisi d'une plainte de la Fédération des pensionnés grecs a condamné l'État grec pour avoir violé la Charte sociale européenne en appliquant les mesures contenues dans l'accord avec la Troïka. Affirmant que tous les États sont tenus de respecter la Charte sociale européenne en toute circonstance, le comité a rejeté l'argument du gouvernement grec selon lequel il ne faisait que mettre en œuvre l'accord avec la Troïka.

Les gouvernements sont donc tenus, rappelle le CADTM, de privilégier le respect des droits humains et de ne pas appliquer des accords qui conduisent à leur violation. Cette obligation est également inscrite à l'article 103 de la Charte de l'ONU. Le droit européen et international légitimerait ainsi des actes unilatéraux de la Grèce.

Rappelons enfin au cas où cela serait nécessaire que :
1/ l’Allemagne a obtenu en 1953 un allègement substantiel de sa dette (conférence de Londres)
2/ ce pays ne s’est acquitté que de manière très marginale de sa dette envers la Grèce.

Est-ce qu’un moratoire sur le paiement de la dette et/ou un défaut partiel sur celle-ci impliquent ipso facto l'expulsion de la zone euro ? Rappelons que la décision de sortie de la zone euro est une décision souveraine. En d’autres termes, seul un gouvernement peut prendre une telle décision. Ce qui signifie qu’aucun autre gouvernement, aucune institution internationale ne peut contraindre un gouvernement à quitter la zone euro.

Vous semblez défavorable à ce Grexit. Pourquoi ? 

La réponse est simple. Les importations de la Grèce sont très importantes, y compris sur des produits de première nécessité. La sortie de la Grèce de la zone euro serait donc un désastre pour les plus vulnérables.

Ceci étant, et même s’il n’y a aucune relation d’équivalence entre une annulation partielle de la dette et une sortie de la zone euro, il se peut que l’intransigeance et le manque absolu de coopération des institutions européennes finissent par exaspérer une majorité de Grecs, qui pourraient alors considérer qu’il vaut mieux vivre libres et pauvres que ployant sous le poids de la dette et la servitude.

La sortie de la zone euro serait un choc assourdissant pour la Grèce et son peuple. Mais ce choc toucherait tous les pays de la zone euro et sans doute bien au-delà.

Avec François Morin, nous avons, malgré tout, envisagé ce cas de figure. Le voici en résumé, sur la base d’une hypothèse qui n’est malheureusement pas improbable. Si la BCE, poursuivant son entreprise de strangulation, ne maintient pas ouvert le robinet des aides d'urgence (ELA) aux banques grecques, celles-ci n’auront plus la possibilité de recourir à la monnaie centrale de la BCE (billets). Le besoin de liquidité pour éviter un bankrun entraînera ipso facto le gouvernement grec à imprimer ses propres billets (drachme). Une dépréciation très forte et un moratoire sur tous les paiements d'intérêt et de remboursements des dettes arrivant à échéance s’en suivront. Ceci déclenchera instantanément une bataille juridique qui durera des années.

Mais ce scénario, très dur pour la Grèce, est aussi un scénario catastrophe pour l'Europe : déconstruction rapide de la zone euro, effet de domino de la faillite grecque et déclenchement de CDS (Credit Default Swap) sur plusieurs dettes européennes. Bref, la catastrophe deviendra assez vite mondiale et des systèmes bancaires entiers s’effondreront. Le risque majeur d’un échec total des négociations est bien là : un nouveau cataclysme financier planétaire et des populations entières plongées une nouvelle fois dans une crise redoutable. Beaucoup plus redoutable que la précédente, car cette fois-ci les États sont exsangues.

L’intérêt de tous et d’abord des peuples est d’éviter ce scénario et c’est l’honneur du gouvernement grec de refuser de toutes ses forces de s’y adonner, ce, contre les apprentis sorciers de tous bords.

Une chose est sûre cependant, que la Grèce sorte de la zone euro ou y reste : la dette grecque doit être allégée. Nous avons proposé une solution favorable à toutes les parties dans cette perspective : transformer une partie de la dette grecque en certificats d’investissements.