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vendredi 23 novembre 2018

Confrontation avec l'UE : où va l'Italie ? - Entretien avec Denis Collin






Denis Collin est agrégé de philosophie et enseignant. Spécialiste de Karl Marx, il a publié plusieurs ouvrages autour de la pensée de celui-ci. Plus récemment, il vient de publier Après la gauche (Perspectives libres, 2018). Bon connaisseur de l'Italie, il a accepté de répondre à quelques questions relatives à ce pays, alors que la confrontation Italie/Union européenne promet d'être longue.

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La coalition actuellement au pouvoir en Italie a engagé un bras de fer avec la Commission européenne autour de son projet de budget 2019. Elle refuse de modifier son projet de loi de Finances, qui prévoir un déficit de 2,4 % du PIB, alors même que le gouvernement précédent avait promis 0,8 % du PIB. Que pensez-vous de ce projet de budget ? Ne reste-t-il pas très néolibéral, finalement, même si je projet de « flat tax » n'a pas été à proprement parler mis en œuvre ?

Ce qui surprend tout observateur extérieur, c’est que ce projet de budget paraisse inacceptable par l’UE alors qu’il ne propose qu’un déficit de 2,4% contre 2,8% pour la France ! C’est Macron/Philippe et non Conte qui auraient dû recevoir les admonestations de Bruxelles. En outre, hors remboursement de la dette, le budget primaire italien est excédentaire et ce depuis plusieurs années – sur la dernière décennie, l’Italie est un bon élève européiste comparée à la France. Quand Moscovici déclare que l’économie italienne étant en surchauffe, elle n’a pas besoin d’un coup de pouce « keynésien », c’est une très mauvaise plaisanterie. La croissance italienne est à nouveau à 0 au dernier trimestre après une timide reprise. En outre les besoins de financements publics sont énormes, ne serait-ce que pour rétablir des infrastructures routières acceptables. Le drame du pont Morandi à Gênes a remis en lumière la dégradation du réseau routier laissé à l’abandon par les politiques austéritaires des gouvernements précédents. Si donc on devait faire un reproche à ce budget, c’est de n’être pas assez « keynésien », de ne pas prendre le taureau par les cornes. Il est vrai que Salvini est en fait un libéral sur le plan économique et que la baisse des impôts est son cheval de bataille (la fameuse « flat tax » qui revient à baisser l’impôt des plus riches). Et surtout Salvini n’a aucune intention de rompre définitivement les amarres avec l’UE et avec son allié intermittent, Silvio Berlusconi, dont le parti est membre du PPE. 

Certains analystes imaginent que Conte prépare déjà la rupture avec Bruxelles et la sortie de l’Italie de la zone euro, mais en faisant tout pour que la responsabilité en retombe sur les épaules de Bruxelles. Peut-être est-ce vrai. En France on ne parle que de Salvini, mais il n’est pas le gouvernement à lui seul et les ministres M5S sont loin d’être des imbéciles et ils semblent assez bien armés intellectuellement pour le bras de fer avec Bruxelles. Les membres du gouvernement Conte font régulièrement dire que, s’il le faut, l’Italie peut sortir sa propre monnaie, ce qui ferait exploser toute la zone euro.   

Une récente enquête de Médiapart explique pourquoi malgré ses contradictions internes la coalition actuellement au pouvoir est solide. Est-ce également votre avis ? Ne nous a-t-on pas dit et redit qu'il s'agissait de « l'alliance de la carpe et du lapin » ?

La solidité du gouvernement repose sur l’intérêt mutuel des deux partenaires qui se sont partagé les ministères mais sont aussi les représentants des deux parties de l’Italie : M5S au Sud, Lega au Nord. Leurs électorats sont aussi assez différents et la coalition se trouve ainsi très majoritaire. Mais les sujets de friction ne manquent pas. Salvini est partisan du TAV (le TGV Lyon-Turin) et le M5S est très engagé dans les mouvements « no Tav ». Et cette bataille est en Italie un marqueur politique important. Mais surtout Salvini et la Lega n’abandonnent pas la perspective d’une fédéralisation plus large de l’Italie. La Vénétie a voté par référendum son autonomie et les autres régions administrées par la droite et la Lega pourraient être tentées par la même orientation. Pour l’heure, ça ne change pas grand-chose aux pouvoirs des régions qui sont déjà bien plus étendus qu’en France. Mais la promesse que le Nord riche cesse de payer des impôts pour le Sud plus pauvre fait partie des « fondamentaux » de la Lega. Au contraire, le M5S veut garantir que l’État italien sera encore capable de transférer de l’argent vers le Sud – qui a encore de gros besoins en dépit des importants progrès accomplis au cours des dernières décennies. En gros Salvini est toujours un partisan de l’affaiblissement de l’État à l’inverse de Conte-Di Maio. Il y a beaucoup d’autres sujets de friction, comme, en ce moment, la question des incinérateurs et plus généralement toutes les questions qui touchent à l’environnement.

Enfin, après les élections européennes, les cartes pourraient être rebattues. Au niveau local, la Lega est toujours en coalition avec Forza Italia de Berlusconi et Salvini pourrait aller vers des élections anticipées avec en vue la reconstitution d’une alliance majoritaire de « centrodestra » dans laquelle cette fois Silvio Berlusconi occuperait la seconde position, comme force d’appoint d’un gouvernement Salvini. Le M5S retournerait alors à son statut de mouvement « gazeux » en ayant perdu dans l’affaire pas mal de plumes. 

Il se pourrait cependant que l’évolution de la Lega et de Salvini soit plus complexe que cette première approche donne à croire. Le passage de la Lega-Nord à la Lega va au-delà d’un changement de sigle. La « nationalisation » du parti s’est accompagnée d’une opération de changement profond dans l’appareil du « Carroccio  » après l’élimination du fondateur, Umberto Bossi qui s’était fait prendre les mains dans le pot de confiture. La composante xénophobe et parfois raciste de la Lega existe bien, mais le racisme était jadis tourné contre les Italiens du Sud, ceux qu’au Nord on appelle parfois « terroni » ce qu’on peut traduire en français par « culs-terreux ». Du moment que le parti est national, cette rhétorique anti-Sud ne peut plus fonctionner. La Lega Nord était très européiste (comme toutes les régions européennes candidates à la sécession d’avec leur État-nation. La Lega-Salvini est « eurosceptique » même si Salvini a toujours affirmé qu’il ne voulait pas la rupture avec l’UE – tout comme le Hongrois Orban d’ailleurs, un des piliers du PPE, que Salvini présente comme son ami. 

Pour donner un dernier argument en faveur de la solidité du gouvernement, on notera que ce qui unit les deux partis, M5S et Lega, au-delà des arrangements de circonstance, c’est un certain attachement à l’identité italienne et la volonté de redonner aux Italiens une certaine fierté d’être Italiens. Le M5S est, sur bien des points, plutôt proche de la France Insoumise, mais il est hostile à l’immigrationnisme que l’on trouve dans les diverses composantes du « centrosinistra ».

Un dernier mot sur ce point : la montée des Cinque Stelle (M5S) et de la Lega et la formation de ce gouvernement, qui nous paraît extravagant vu de France, est possible parce que l’Italie est une république parlementaire qui permet l’expression de la volonté populaire. Nous, nous avons une république semi-bonapartiste qui verrouille toute la vie politique et commence à produire des phénomènes inquiétants de décomposition.

Dans un article publié sur votre site, vous expliquez qu'il faut « cesser de regarder aujourd’hui avec les lunettes d’hier et de parler de fascisme à toutes les sauces ». Selon vous, la Ligue ne serait pas un mouvement fasciste. Quelles sont donc les différences notables avec le fascisme et comment caractériser le mouvement dirigé par Salvini ?

Le fascisme est une affaire sérieuse et traiter de fasciste toute personne qui vous est antipathique n’est pas une bonne manière de faire de l’analyse politique. Il y a, schématiquement, trois composantes pour faire un parti fasciste ou un État fasciste :
1) Un projet totalitaire. Le mot totalitaire est même à l’origine celui par lequel Mussolini définissait son projet – pour lui ce n’était pas une injure. Un projet totalitaire suppose l’absorption de la société civile dans l’État, le régime de parti unique, l’intégration des syndicats à l’État, etc. Il n’y a rien de tel dans la Lega, ni de près ni de loin. 
2) Le soutien du grand capital ou au moins d’une importante fraction du grand capital. Daniel Guérin dans La Peste brune avait bien montré que c’était une autre caractéristique fondamentale du fascisme. En Italie, le grand capital est européiste. La bourse de Milan n’aime pas du tout les extravagances du gouvernement. Les journaux favoris de la bourgeoisie milanaise, le Corriere della Sera à droite et la Repubblica à gauche tirent à boulets rouges sur Salvini.
3) La mobilisation violente contre les opposants, contre les boucs-émissaires et les syndicats. À Paris, on parle parfois de vague raciste en Italie. C’est la preuve que les « antifascistes » professionnels ne mettent pas les pieds en Italie. Il n’y a même pas de vague anti-française, mais seulement beaucoup d’agacement à l’endroit des donneurs de leçons de l’actuel gouvernement français. Il y a bien quelques mouvements violents autour de Casa Pound, mais ce n’est pas plus important que les « identitaires » français et les vrais fascistes violents sont aujourd’hui bien moins nombreux et bien moins puissants que dans les années 1970 – pour se rappeler cette période, il faut lire La Repubblica della stragi (« La République des massacres »), publié sous la direction de Salvatore Borsellino en 2018. Pas de squadristi salvinistes, pas d’attaques des locaux syndicaux, pas de chefs de gauche « purgés » à l’huile de ricin, pas de député PD assassiné…

L’antifascisme en l’absence de fascisme, cette posture que brocardait déjà Pier Paolo Pasolini, tel est l’antifascisme de beaucoup des opposants à Salvini. La Lega est un parti « bourgeois », partisan de la propriété capitaliste, et assez réactionnaire au sens strict, mais nullement un parti fasciste. Ou alors il faudra dire que finalement le fascisme ce n’était pas si grave !


Vous venez de publier un livre intitulé « Après la gauche ». Pourquoi n'y a-t-il a gauche en Italie, un pays où le parti communiste fut pourtant si puissant ? Le M5S n'est-il pas une nouvelle forme de gauche ?

Effectivement, la gauche en Italie fut sans doute plus puissante qu’en France à travers un parti communiste arrivé en tête, devant la démocratie chrétienne, quelques années avant de s’auto-dissoudre. Ce parti gouvernait des régions comme l’Émilie-Romagne ou la Toscane dans lesquelles il n’était pas seulement une puissance politique mais aussi une puissance économique à travers un vaste réseau de coopératives. C’était un parti ouvrier mais aussi paysan, exerçant un puissant attrait sur les classes intellectuelles et même dans l’ancienne aristocratie – les princes et ducs rouges ne manquaient pas ! A côté du PCI, il y avait un PS non négligeable, héritier en partie du mouvement antifasciste et du parti d’action. Après 1968, il y avait une extrême-gauche importante qu’on ne réduira pas aux groupes armés. 

De tout cela il ne reste rien ou presque. Le Parti Démocrate n’est pas un parti de gauche, mais une coalition de centristes et de gens de gauche passés au libéralisme économique. Il ne se reconnait pas dans la tradition social-démocrate et Matteo Renzi est une version italienne de Macron. De l’ancienne composante du PD issue du PCI, il ne reste même presque rien. Ce sont les affairistes et les gens de la démocratie chrétienne (DC) qui ont le contrôle du PD. Un certain nombre de personnalité PDistes ont repris leur liberté et participé à la fondation d’un groupe à gauche du PD, « Liberi e Uguali » (LeU, « Libres et égaux ») mais ce groupe a échoué électoralement (14 députés et 4 sénateurs élus) tout simplement parce qu’il a un passé chargé (Bersani, pour parler que de lui, n’est pas un perdreau de l’année) et qu’il reste attaché aux fondamentaux sociaux-libéraux et européistes du PD. Il a éclaté au cours de cet automne sans que l’on sache clairement ce qui pourra en sortir. 

Le M5S a récupéré une bonne partie de l’électorat de gauche et d’extrême-gauche mais il a aussi pris à droite et au centre. Cependant, il ne se réclame à aucun titre la tradition de la gauche italienne. Certaines de ses idées viennent de la gauche (mais elles étaient aussi partagées par la droite sociale, qui existait dans la DC) et d’autres, comme la décroissance, ne sont clairement ni de droite ni de gauche. C’est autre chose. Ce n’est pas non plus un parti de masse à l’ancienne (à la différence de la Lega) mais un mouvement où la plate-forme internet joue un rôle central. Beppe Grillo, qui continue sa carrière de comique, continue de donner la ligne, bien que les différents lieutenants en fassent un peu à leur tête. Plusieurs députés « cinquestellistes » ont refusé de voter la loi Salvini sur l’immigration et la sécurité et la discipline n’est pas la principale force de ce mouvement. 

Sur la question de l'immigration et dans le cadre, notamment, de la « crise des migrants », trouvez-vous légitime que les Italiens se disent « abandonnés » par l'Europe ? Comment expliquer que les deux partis de gouvernement, si différents soient-ils, semblent s'accorder sur l'idée du contrôle le plus strict de l'immigration ?

Il est évident que l’Italie a assumé très largement la charge de la crise migratoire pour des raisons géographiques compréhensibles. On a beaucoup parlé des bateaux humanitaires, mais la marine italienne a assumé pendant longtemps l’essentiel de secours. L’État italien a dépensé pas mal d’argent pour accueillir les réfugiés et de larges pans de la société italienne se sont mobilisés pour aider ces pauvres gens. Si on prend les chiffres globaux, il n’y a certes pas plus d’étrangers en Italie que dans beaucoup d’autres pays d’Europe et cette immigration est bien plus une immigration roumaine, albanaise ou marocaine qu’une immigration de gens arrivés sur des radeaux de fortune à Lampedusa ou Bari. Mais les 700.000 « boat people » accueillis au cours des cinq dernières ont créé un choc politique. Notons, par ailleurs, que l’Italie a naturalisé 1 million d’étrangers au cours des 15 dernières années. Tout cela pose des problèmes compliqués : budgétaires d’abord – on somme l’Italie d’être humanitaire mais elle doit tenir son budget – mais aussi d’intégration dans un pays dont la population diminue et dans lequel il y a plus de gens de plus 60 ans que de gens de moins de 30 ans. Beaucoup d’Italiens ont le sentiment que leur pays va disparaître et qu’ils seront « remplacés ». 

Maintenant quand on regarde le détail des mesures prises par le gouvernement actuel, on s’aperçoit que c’est à peine au niveau répressif de la France. Chose à la fois désolante et quasi comique : pour arriver en Italie en venant de France, vous n’avez aucun problème mais pour repartir d’Italie, vous trouvez des contrôles policiers français à peu près partout pour empêcher l’entrée d’immigrants illégaux. Il est même arrivé à la gendarmerie française de faire des rafles d’immigrés (mineurs inclus) et de les transporter nuitamment en Italie, en ne prévenant que le lendemain les autorités italiennes. Évidemment Salvini en a fait ses choux gras. Mais pendant ce temps, M. Macron et ses « collaborateurs » donnent des leçons de « progressisme » à la terre entière et à la « lèpre populiste » italienne en particulier.

Si l’immigration est l’objet d’un grand tapage politico-médiatique, personne en Italie ne demande l’arrêt de l’immigration – une telle mesure provoquerait d’abord une grave crise dans le maraîchage de la Calabre ou des Pouilles. Et Salvini précise pour qui veut l’entendre qu’il veut des immigrés honnêtes et pas des voyous…  Du reste les campagnes de Salvini sont dirigées en premier lieu contre les Roms, immigrés intra-européens, donc à peine des immigrés. Dans ce cas, il s’agit peut-être de défendre les mafias purement italiennes contre la concurrence déloyale des mafias roms… 

L'Italie vous semble-t-elle en mesure de résister durablement aux pressions européennes ? Quels sont ses atouts pour y parvenir ? Pourrait-elle finir, ainsi que l'annonçait Joseph Stiglitz en 2016, par sortir de l'euro ?

Les pressions de l’UE ont déjà commencé et pour l’heure le gouvernement ne semble pas prêt à reculer. L’Italie n’est pas la Grèce et les sbires de la finance risquent de se casser les dents. L’Italie, en effet est la deuxième puissance industrielle d’Europe, derrière l’Allemagne, car elle a gardé un tissu industriel dans le Nord mais aussi au Sud. Elle est également une puissance agricole. Elle exporte sa gastronomie, mais aussi son vin. La capitale de la mode et du luxe est autant, si ce n’est plus, Milan que Paris. Et si la dette publique italienne est plus importante que celle de la France, elle est tenue à plus des deux tiers par les Italiens eux-mêmes ce qui donne un sérieux avantage. En outre l’Italie est contributeur net au budget européen. Si on la prive de ses subventions européennes, elle pourra refuser de payer sa contribution et y gagnera et les prétentieux du genre Moscovici auront de bonnes raisons de trembler, cette fois. C’est pourquoi, à la dernière réunion de l’Eurogroupe, le ministre italien Tria a déclaré que l’Italie est forte et qu’il n’était pas question de changer le budget et que le verdict de l’UE lui était indifférent. Même dans les milieux d’affaires, on commence à trouver stupide de vouloir « punir l’Italie » qui a le gouvernement le plus populaire de la zone euro.

Le gros handicap de l’Italie est la fragilité de son secteur financier, largement passé entre les mains des banques françaises – qui du coup auraient beaucoup à perdre en cas de crise avec l’Italie – et surtout sa démographie. Démographie déclinante et croissance atone sont liées et du coup le chômage reste très important et beaucoup de jeunes s’expatrient. Ce qui aggrave le déclin démographique… Un cercle vicieux duquel il est difficile de sortir sans faire plus d’enfants ou sans faire appel à l’immigration….




lundi 18 mai 2015

Filikí Etería n°8 - la Grèce vue de Grèce – revue de presse


 
 

 

- Billet invité -
 
Par Cristoballaci El Massaliote
 
Cristoballaci El Massaliote est désormais un spécialiste mondialement connu de l'exégèse de la presse grecque. Cette semaine encore, il répond à toutes les questions brûlantes que nous nous posons : les créanciers d'Athènes sont-ils de plus en plus durs ? La Russie va-t-elle mettre la main au porte-monnaie ? La Grèce et la Turquie se rapprochent-elles ? Tsipras est-il toujours aussi populaire ? Les réponses ci-dessous !
 
 
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Alors que la presse française était captivée par l’ouverture du Festival de Cannes et par les déclarations d’une actrice "forcée" de tourner à Dunkerque, les médias grecs, eux, traitaient des négociations sur la dette, des relations avec la Turquie ou avec la Russie,  d’un scandale de corruption impliquant une entreprise d’armement allemande, du projet d’union homosexuelle défendu par le gouvernement SYRIZA et de la victoire d’un collectif de femmes de ménages.
 
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I / Les négociations sur la dette : suspense et rebondissements ?

a/ De nouveaux sacrifices ?

En pleine reunion de l’Eurogroupe du 11 mai, différents médias (capital.gr, MegaChannel) avancaient que les créanciers aller réclamer un excédent primaire supérieur à 2% (contre 1,2% à 1,5% demandé par la Grèce), entrainant ainsi la mise en place de mesures supplémentaires à hauteur de 7 ou 8 milliards d’euros. Non seulement les créanciers ne font aucun effort, mais ils durcissent même les conditions exigées pour obtenir un accord !
 
b/ Un Eurogroupe qui avance ou qui patine ?
 
Le lendemain,  de nombreux journaux (Ta Nea, Ethnos, Kathimerini, Avghi, Eleftheros Typos, Le Journal des Rédacteurs) commentaient le communiqué de l’Eurogroupe dans lequel  les ministres des finances de la zone euro « saluaient les progrès qui ont été réalisés jusqu’ici dans les négociations ».

Les ministres reconnaissaient toutefois que davantage de temps et d'efforts devaient être nécessaires pour “répondre  aux problèmes  actuels” tout en félicitant les autorités grecques pour “l’accéleration de leur travail”. Parce que les Grecs, eux, font des concessions. Certes, ils ont toujours des lignes rouges : réforme des retraites et du marché du travail. Mais ils lâchent régulièrement du mou. Les "Européens", eux, jamais.
 

c/ Moscovici et Dijsselbloem prêts à évoluer ?
 
Le Président de l’Eurogroupe, M. Dijsselbloem, a affirmé que les fonds (autrement dit la dernière tranche du second plan d'aide, qui représente un montant de 7,2 milliards et que la Grèce attend) ne seront versés que lorsqu’un accord sera trouvé, mais il a toutefois évoqué l’éventualité de débloquer certaines sommes sous forme de « sous-tranches » en fonction des réformes qui seraient effectivement « mises en œuvre».

De son côté, le commissaire européen aux affaires économiques, P. Moscovici, a déclaré : « Il y a des avancées sur le fond, des avancées substancielles et donc incontestablement la situation a évolué ». Il a toutefois ajouté qu’il « reste encore de chemin à parcourir », avant de résumer les blocages qui, selon lui persisteraient  sur deux sujets (réformes des retraites et réforme du marché du travail).


d/ ou des négociations qui s’enlisent ?

Le 13 mai, la presse grecque se désespérait en constatant que les négociations entre le gouvernement Tsipras et ses créanciers trainaient en longueur.

Au cours du conseil des ministres du 12 mai, plusieurs cadres du gouvernement avaient insisté sur la nécessité de « renforcer la négociation politique » en estimant que les discussions au niveau technique et au sein du Groupe de Bruxelles étaient épuisées. Alexis Tsipras a alors déclaré que la “Grèce a fait autant de pas que possible vers les partenaires européens en prouvant par les actes qu’elle respecte les procédures, les lois et le cadre de fonctionnement de la zone euro”, avant de rajouter que “ C’est maintenant aux partenaires de faire les pas nécessaires et de prouver dans les actes qu’ils respectent le verdict démocratique des peuples au sein du droit européen commun “ (Ta Nea, Ethnos, Avghi, Le Journal des Rédacteurs). Ta Nea (centre gauche) estime que le Premier Ministre grec a « jeté la balle » dans le camp des partenaires européens en leur adressant ce message et en soulignant l’impossibilité de nouvelles concessions.


e/ des espoirs pour le 21 mai...

De leurs côtés, les journaux Ethnos et Avghi (proche de Syriza) soulignent l’importance du Sommet européen de Riga les 21 et 22 mai, qui soulève de nombreux espoirs, notamment parce qu’une nouvelle rencontre entre Alexis Tsipras et Angela Merkel est posible. Les deux journaux évoquaient également la possibilité d’une réunion extraordinaire de l’Eurogroupe sans pour autant avancer de date.


II/ Relations internationales

 
a/ Un scandale de corruption avec une entreprise alllemande d’armements
 
La presse du 12 mai (Kathimerini, Ta Nea, Eleftehros Typos) commentaient la mise en détention provisoire d’un officier de l’armée en retraite, Panagiotis Katsis, accusé d’avoir reçu des pots de vin (3 millions d’euros) de la société allemande Rheinmetall afin de faciliter la signature de contrats de ventes d’armes à la Grèce (chars Léopard).

b/ Le soutien des USA
 
Parlant de « nouvelle intervention américaine », Avghi du 13 mai reprenait les déclarations du porte- parole de la Maison Blanche, Josh Earnest, qui aurait réitéré le soutien des Etats-Unis aux efforts déployés par l’UE et la Grèce pour faire face à la crise grecque, il aurait toutefois souligné que le règlement du problème « relève de la responsabilité de la Grèce, de l’UE et d’autres organismes internationaux impliqués », faisant allusion bien s^^ur au FMI.
 
c/ le rapprochement et la coopération Grèce – Turquie se confirment.
 
Le ministre grec des Affaires Etrangères, Nikos Kotzias, était en visite en Turquie le 12 mai, où il a rencontré M. Erdogan. Selon Ta Nea et Avghi le message qui ressort de l’entretien est que « malgré l’importance des problèmes existants entre les deux pays, il existe une volonté commune de les résoudre ».

Nikos Kotzias s’est également entretenu avec son homologue turc, M. Cavusoglu. Ta Nea relève qu’au cours de la conférence de presse conjointe les deux ministres ont annoncé la création d’un groupe gréco-turc, qui sera chargé de renforcer la coopération entre les deux pays dans le domaine de l’économie, du tourisme et des investissements.

Plusieurs journaux (Kathimerini, Avghi, Eleftheros Typos, Le Journal des Rédacteurs) relèvent que les deux ministres ont pris plusieurs décisions importantes (prospections sur le plateau continental en mer Egée, sécurité maritime, et règlement du dossier chypriote). Le Journal des Rédacteurs souligne que dans le domaine de l’immigration, les deux ministres ont décidé d’accroître la collaboration et d’adopter des mesures sévères contre les trafiquants de migrants.


d/ Russie : le versement d’une avance russe sur le futur gazoduc se confirmerait
 
Plusieurs médias du 11 mai (Ethnos, protothema.gr) commentaient l’entretien téléphonique du 7 mai entre le président russe V. Poutine et le Premier Ministre grec, pendant lequel, Alexis Tsipras aurait confirmé la volonté du gouvernement grec de participer à la construction du gazoduc grec transportant du gaz russe depuis les frontières gréco-turques . Le Président Poutine, aurait exprimé sa volonté de financer la société grecque qui participera à la construction du gazoduc en versant une avance. Cette somme pourrait être restituée à la Russie au travers des bénéfices générés par la société grecque après l’entrée en fonction du gazoduc (sources communiqué officiel grec). 

De son côté, la présidente du parlement hellénique Mme Konstantopoulou a représenté la Grèce aux manifestations organisées le 9 mai en Russie pour fêter la victoire des alliés sur l'Allemagne nazie et la fin de la deuxième guerre mondiale (Ta Nea, Ethnos).

Selon Ethnos et Eleftheros Typos, Alexis Tsipras, devrait se rendre une nouvelle fois en Russie pour participer au Forum économique international de Saint-Pétersbourg (18-20 juin). Un entretien est d’ailleurs prévu entre les deux dirigeants.


III/ Politique intérieure
 
a/ Privatisations du Pirée et des aéroports
 
Ta Nea du 13 mai s’interessait à la privatisation du port du Pirée et des aéroports régionaux. Le conseil d’administration du TAIPED (fonds de mise en valeur du patrimoine privé de l’Etat) a décidé le 12 mai de procéder à la vente de 51% du port du Pirée avec la possibilité pour l’investisseur de porter sa participation à 67,7% après cinq ans. Par ailleurs,  l’accord de 1,2 milliards d’euros avec l’entreprise allemande Fraport pour la cession du droit de fonctionnement et de gestion des 14 aéroports régionaux est en cours d'achèvement.

b/ Union homosexuelle
 
Selon Le Journal des Rédacteurs, le projet de loi prévoyant l’adoption d’un pacte de vie commune pour les couples du même sexe sera prêt en juin. Selon un sondage effectué par la société Focus Bari, 70% des Grecs se déclarent favorables à l’adoption d’un pacte de vie commune pour les couples du même sexe, contre 20% qui s’y opposent, 8% qui sont indécis et 2% qui déclarent ne pas savoir ce que c’est une pacte de vie commune.

c/ Les sondages confirment la popularité de SYRIZA et d’Alexis Tsipras

Selon un sondage (MRB /Real News) Les intentions de vote se répartissent comme suit : SYRIZA : 36,1% ; Nouvelle Démocratie : 20,9% ; La Rivière: 5,8%; KKE: 5,5%; Aube dorée: 5,1%: Grecs indépendants: 4,1%; PASOK : 3% ; autres partis : 5,9%.

D’autre part, 71,9% des sondés estiment que le gouvernement doit accepter un accord de compromis afin que la Grèce reste dans la zone euro, contre 21,3% qui estiment que le gouvernement doit accepter un accord uniquement si celui-ci comprend tous ses engagements préélectoraux même si cela signifiait une rupture et une sortie de la zone euro.

Enfin, si l’accord devait comprendre l’ensemble des mesures demandées par les créanciers, 42,6% des sondés souhaitent l’organisation d’un référendum, 37% la ratification de l’accord par le Parlement et 11,3% l’organisation des élections anticipées.
Un autre sondage (Marc/Journal des Rédacteurs),
la popularité des chefs de partis se répartit ainsi :
 Alexis Tsipras (SYRIZA) : 72,5% ; Panos Kammenos (Grecs indépendants) : 40,9% ; Stavros Theodorakis (La Rivière) : 40,1% ; Dimitris Koutsoumbas (KKE) : 31,5% ; Antonis Samaras (ND) : 30,8% ; Evanghélos Vénizélos (PASOK) : 18,8% ; Nikolaos Michaloliakos (Aube dorée) : 10,9%.

En cas d’impasse des négociations entre la Grèce et ses créanciers, 51,1% estiment que le gouvernement actuel devra poursuivre sa politique, 22,8% sont favorables à un référendum et 16,6% sont favorables à l’organisation des élections anticipées.

A la question de savoir si le gouvernement doit éloigner la « Plateforme de la Gauche » et les « Grecs indépendants » et former un gouvernement de coalition avec La Rivière ou le PASOK, 58,3% des sondés n’y sont pas favorables, contre 37,1% qui y sont favorables.
Enfin, 76,9% des sondés sont favorables au maintien de la Grèce dans la zone euro, contre 19,2% qui sont favorables au retour à la drachme.
 

d/ Victoire pour le collectif des femmes de ménage
 
La presse de la semaine passée (Ta Nea, Kathimerini, Eleftheros Typos, LeJournal des Rédacteurs) faisait état de la décision du gouvernement de procéder à la réembauche des 595 femmes de ménage du ministère grec des finances, qui avaient été licenciées par le gouvernement Nouvelle Démocratie.

 
e/ Des tensions avec la banque de Grèce
 
La presse du 14 mai (Ethnos, Ta Nea, Kathimerini, Avghi, Le Journal des Rédacteurs) commentaient les « relations tendues » et le « manque de confiance » existants entre le gouvernement et le gouverneur de la Banque de Grèce, M. Stournaras. Ce dernier essuie de vives critiques de la part de SYRIZA, dont plusieurs cadres souhaiteraient sa démission, estimant qu’il compromet le gouvernement. Dans son intervention de la veille au Parlement, le ministre de l’énergie, M. Lafazanis, a reproché à M. Stournaras d'avoir des responsabilités, en sa qualité de ministre des finances de l'époque, dans le démembrement d’ATEbank (Banque Agricole de Grèce).


f/ La commission pour la vérité sur la dette grecque
 
Le chef de file du groupe des experts internationaux de la commission pour la vérité sur la dette grecque du Parlement hellénique a estimé que la façon dont a été gérée la dette publique grecque constitue une violation des règles du Droit international des droits de l’Homme puisque la politique exercée ayant provoqué une crise humanitaire.

Selon les estimations de la commission, la plus grande partie de la dette grecque serait « illégale, toxique et non viable ». Le 18 juin, une évaluation préliminaire sur la légalité de la dette grecque sera publiée. De plus, la Commission devrait disposer prochainement de tous les éléments sur les accords conclus dans le domaine de l’armement (Ethnos, imerissia.gr).

 

lundi 25 mars 2013

Mélenchon / Moscovici : quelles conclusions tirer de la "guerre des gauches" ?





Il s’est passé deux choses fort regrettables pendant et à la suite au congrès de Parti de gauche qui s’est tenu ce week-end-end à Bordeaux :

  • d’une part, Jean-Luc Mélenchon est à nouveau sorti de ses gonds, éreintant le Parti socialiste en des termes si virulents qu’en dépit du bien fondé de nombre de ses arguments, notamment quant à la pente libérale prise par la politique économique du gouvernement, on en vient à ne plus désirer qu’une chose : qu’il se taise,
  • d’autre part, ses propos ont été amplifiés et déformés, de sorte qu’une accusation d’antisémitisme s’est abattue sur lui, en dépit de tout bon sens.

Que s’est-il vraiment passé ?

Après que son bras droit, le souvent mal inspiré François Delapierre, eut rangé Pierre Moscovici parmi les « 17 salopards de l’Europe et de l’Europgroupe », Mélenchon a cru bon d’en rajouter en affirmant ceci : « Moscovici a signé tout ce qu’il a pu à Bruxelles. Les accords de la troïka, la nappe, et même la notice du rasoir de Baroso. Il s’est pris pour un intelligent qui a fait l’ENA. C’est un comportement irresponsable de quelqu’un qui ne pense pas en français, mais dans la langue de la finance internationale ».

Coup de tonnerre dans le microcosme. L’AFP, qui semble s’être récemment lancée dans une collection de maladresses et d’imprécisions, déforme d’abord les propos du leader du Front de gauche. Selon elle, Mélenchon aurait qualifié Moscovici de « ministre qui ne pense pas français, qui pense finance internationale ».

Dans la foulée, n’écoutant que sa tendance à voir des fascistes partout, le journaliste Jean Quatremer twitte ceci : « Mélenchon n’est ni un ignorant ni un crétin. Dire que Mosco « ne pense pas français » c’est le sifflet à ultra-sons antisémite ». Et tout le Landerneau de suivre, criant haro sur le « facho ».

Antisémitisme ?

D’abord, que l’accusation d’antisémitisme est absurde. A moins qu’elle ne relève d’une parfaite mauvaise foi, pour trois raisons :
  • d’une part, comme l’explique le journal Politis, les propos que l’on a prêtés un peu vite à Mélenchon ne sont pas ceux qu’il a vraiment prononcés,
  • d’autre part, celui-ci s’est défendu d’avoir eu connaissance de « la religion » de Pierre Moscovici, et on le croit bien volontiers. Des tas de gens ignoraient jusqu’alors que le ministre fut juif. Et pour une bonne raison : des tas de gens s’en fichent éperdument. Par chance, peu nombreux sont ceux qui passent leur temps à vérifier qui est juif et qui ne l’est pas,
  • enfin, il est étonnant que les adversaires de Mélenchon aient immédiatement associé « penser finance internationale » à « Juif ». Il n’y aurait donc qu’un Juif pour « penser finance » ? Ceux qui font mécaniquement l’association devraient peut-être commencer par s’interroger sur eux-mêmes. Car Mélenchon, lui, voulait dire que Moscovici est libéral – ce qui est vrai.

Les vraies bonnes raisons d’être quand même consterné.

On est malgré tout consterné :
  • Parce qu’encore une fois, les militants de « l’empire du Bien » ont raté une occasion de se taire,
  • Parce que cette gauche qui voit des « antisémites », des « racistes » et des « réacs » partout, et qui, vêtue de fausse probité candide et de lin plus très blanc, s’indigne à longueur de colonnes de Libération ou des Inrockuptibles, est insupportable. Sûre de sa supériorité morale, traquant sans relâche la « bête immonde », elle ne parvient plus à dissimuler que les techniques d’intimidation qu’elle utilise, dont la « fascisation » de l’adversaire à tout propos, ne lui servent qu’à occulter un débat, notamment sur les questions économiques et sociales, qu’elle est désormais sûre de perdre,
  • Parce qu’à défaut d’être antisémite, on peut malgré tout reprocher à Mélenchon son emportement, sans cesse croissant, et qui le rend définitivement inaudible, au point qu’il ne peut plus être considéré comme une alternative possible à la gauche libérale,
  • Parce que la « gauche de la gauche », qui prétend elle aussi, désormais, être l’unique détentrice de la Décence et de la Vérité, a recréé un « empire du Bien » à sa mesure. Elle le défend contre « les sociaux-traitres », contre leurs « forfaitures » et leur « scélératesse ». Elle jette des anathèmes à son tour, selon les mêmes règles pavloviennes, au détriment, encore une fois, de tout débat de fond sur la politique économique actuellement poursuivie,
  • Parce qu’on a désespérément envie de renvoyer dos toutes ces belles âmes offusquées, et parce qu’on est bien en peine de choisir entre les « vertueux première mouture », désireux de purger la France du pétainisme rampant, et les « vertueux deuxième version », soucieux d’éradiquer les ennemis de classe.
  • Et parce qu’on finit par se demander, à force d’âneries, si l’on trouvera encore la force d’aller voter, la prochaine fois…

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