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mercredi 10 octobre 2018

Où en est l'Allemagne après Chemnitz ? Réponses avec M. Pouydesseau





Mathieu Pouydesseau vit et travaille en Allemagne depuis 18 ans et espère obtenir prochainement la nationalité de ce pays. Il est diplômé de l'IEP de Bordeaux et en Histoire, et travaille dans l'informatique. Longtemps fédéraliste européen, il fut un temps au Conseil national du Parti socialiste français, et est actuellement engagé au SPD allemand. Il s'exprime donc ici en tant qu'observateur de l'Allemagne connaissant à la fois le tissu économique et les structures politiques du pays.

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En Allemagne, à Chemnitz puis dans la petite ville de Köthen, on a vu se produire plusieurs manifestations d’extrême-droite suite au meurtre d'un jeune homme imputé à des migrants. Que se passe-t-il outre-Rhin? La situation peut-être devenir hors de contrôle ?

Il faut se rappeler que lorsqu'on a redonné sa souveraineté à l'Allemagne après la guerre, on l'a fait avec beaucoup de précautions. Tant en RFA qu’en RDA on écrivit dans la Constitution l’obligation de combattre les idéologies issues de l’extrême-droite. Dès que l’extrême-droite donnait des signes de renouveau, les chancelleries réagissaient. Au milieu des années 80, les « Républicains » (Die Republikaner), menés par un ancien Waffen SS, remportèrent des sièges dans des parlements régionaux de l'Ouest. Les autres pays firent les gros yeux, menaçant l'Allemagne de ne pas être accommodants sur certaines de ses revendications en Europe si elle ne maîtrisait pas le problème. Pendant le processus de réunification, on fit également les gros yeux lorsque des ratonnades aboutirent à la mort de migrants en ex-RDA, à Rostock par exemple.

Mais après la création du marché commun puis de marché et de la monnaie uniques, le choix fut progressivement fait de ne plus surveiller l'Allemagne. En Allemagne, le travail sur la mémoire n’a pas empêché, selon le travail fascinant de Harald Welzer, de disculper « Papi qui n’était pas nazi ». En France, entre 2000 et 2015, toute évocation de la résurgence de l’extrême-droite allemande était rejetée comme « germanophobe » ou relativisé par la comparaison des scores de l’extrême-droite française. Dans nos deux pays, il y a eu un processus dissociant l’Allemagne de la guerre de l’Allemagne actuelle.

Pourtant, des signes d’un tsunami en devenir étaient visibles. Dans la décennie 2002-2012, le NPD remporta des succès électoraux en étant ouvertement sympathisant du neonazisme. Une procédure d’interdiction échoua parce que l’imbrication des services secrets allemands dans la direction était telle qu’il était impossible de déterminer si les actes illégaux reprochés étaient issus du NPD, ou provoqués par les agents infiltrés des services secrets, indicateurs ou agents, placés jusqu’à la direction nationale du NPD. 

Ces succès du NPD coïncident avec deux autres événements. En 2006, c’est la coupe du monde de football en Allemagne, où les Allemands issus de générations sans connexion directe à 1933-1945, découvrent la joie de fêter leur équipe nationale, leur drapeau, leur fierté innocente d’être Allemands. La même année, la presse s’interroge sur une mystérieuse « d'infirmière fantôme » tueuse de la mafia turque, qui aurait assassinée une demi douzaines de petits commerçants d’origine turque et grecque, et posé une bombe dans un quartier d’immigration de Cologne, faisant 200 blessés. Ce n’est qu’en novembre 2011 que l’on découvrira que ces meurtres n’étaient en rien liés à « la mafia turque », construction raciste n’existant que dans l’esprit des enquêteurs allemands, mais à un groupe terroriste néonazi, la NSU, qui filmait ses actes et diffusait ses vidéos de propagande dans les réseaux clandestins de l’extrême droite allemande. Neuf migrants et une policière furent ainsi assassinés. Dès la découverte, fortuite, de cette cellule terroriste, les services secrets allemands engagèrent immédiatement ... la destruction complète de leurs archives concernant les membres de ce groupe... 

L'année 2011 marque aussi une césure dans le recensement des actes de violence de l’extrême-droite en Allemagne. A partir de cette date, le nombre d’actes de violence motivée par l’extrême-droite va doubler chaque année dans l’indifférence générale, jusqu’à atteindre plus de 2000 actes, soit 10 fois plus que l’extrême-gauche et 25 fois plus que les islamistes, chaque année. Cependant, la médiatisation est modérée. L’attention des politiques comme des services secrets se porte sur l’islamisme et sur l’ultra-gauchisme après les manifestations contre les réunions du G8 en 2007 dans la campagne du Mecklembourg, puis du G20 en 2017 à Hambourg. Dans le même temps, l’attrait électoral pour l’extrême-droite croit selon un modèle très simple à suivre : d’abord, l’électeur perd confiance dans les institutions démocratiques et passe par une phase apathique d’abstention. Ensuite, dans certaines régions, un parti alibi sert à rompre des résistances profondes dans le comportement électoral. C’est ainsi que l’ovni politique du Parti Pirate devient le réceptacle d’une poussée populiste non cristallisée, faisant des scores entre 6 et 15% des voix et entrant dans 9 parlements régionaux. Partout où les Pirates sont forts - et cela s’observe jusqu’au niveau des bureaux de vote - le NPD est faible. Mais les Pirates étaient un feu de paille et n'ont existé qu'entre 2011 et 2013.

A partir de 2013, un nouveau parti en Allemagne est prêt à recueillir les braises dans le foyer, l'AfD, qui, de parti élitaire anti-euro, se transforme peu à peu en synthèse allemande de l'UKIP britannique, du FN et de la Lega italienne. Aujourd’hui, les sondages donnent l'AfD à égalité avec le SPD à 17%, et des dirigeants de la droite parlementaire évoquent des alliances avec elle.

Les émeutes de Chemnitz n'arrivent donc pas comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Elles instrumentalisent la question des réfugiés, devenue critique dans l’opinion allemande après septembre 2015, mais la genèse est ancienne. D’ailleurs, le cadre théorique et idéologique d'un parti islamophobe tel Pegida, a été posé dès 2008 par ... un ancien dirigeant du SPD, Thilo Sarrazin, ancien responsable des finances de la ville de Berlin, puis membre du directoire de la Bundesbank, dès la publication de son livre « L’Allemagne s’auto-dissous », suivi depuis par un livre tous les 18 mois.  

Les émeutes de Chemnitz furent extrêmement bien préparées. Déjà, en 2017, la fachosphere de Saxe avait lancé des rumeurs d’agressions de femmes allemandes par des migrants en marge de la fête populaire de la ville mais la campagne n’avait pas pris. Dans la préparation de la fête de Chemnitz de 2018, les associations de lutte contre le racisme prévoyaient une nouvelle action des réseaux clandestins de l’extrême-droite, sans cependant pouvoir prédire le fait divers dramatique à son origine – dans une rixe à 3h du matin un réfugié tue d’un coup de couteau un germano-cubain - ni son exploitation politique. Depuis, le procureur fédéral d'Allemagne a annoncé fin septembre le démantèlement d’une cellule terroriste néonazie planifiant des meurtres de réfugiés et d’élus de gauche. Ce groupe a utilisé les manifestations de Chemnitz pour tester ses modes opératoires en vue d’enlever et d’assassiner des réfugiés. Il a été démantelé alors qu’il se procurait un arsenal pour passer aux assassinats.

Ne nous leurrons pas : le rejet de l’islam par Pegida sert de cache-nez à la résurgence d’idéologies très allemandes. A Chemnitz, un restaurant casher au nom hébraïque a été ravagé par une foule criant « Judensau raus » - (porcs de Juifs dehors). A Dortmund, dans deux défilés néonazis, l’un des slogans était « qui aime l‘Allemagne est antisémite ». On le voit, il n’y a pas d’ambiguïté ni de détour par une rhétorique anti-Israël. C’est de l’antisémitisme pur, recyclant les mots mêmes du nazisme.

Un dernier groupe de la malheureusement très importante fachosphère allemande mérite d’être mentionné : ce sont les « Reichsbürger » ou « Citoyens de l'Empire ». Ces derniers refusent toute légitimité institutionnelle à la République fédérale, considérant que l'Empire n’a pas été dissous de manière légale en 1918. Ils battent leur propre monnaie, arborent leur drapeau, refusent de payer l’impôt ou de reconnaître l’autorité légitime de la police. Cela peut paraître folklorique mais ils sont armés et ont tué plusieurs policiers ces dernières années, et la dernière estimation publiée évalue leur nombre à ... 50 000.

L'Europe a décidé en toute conscience de fermer les yeux et de faire confiance à l'Allemagne pour étouffer ces vieux démons. Elle a tort : l'Allemagne doit être surveillée et rappelée à ses devoirs particuliers. Malheureusement, l’idéologie de « l'Europe, source de paix », dénuée de fondement, est aussi construite sur l’idée d’une Allemagne enfin démocratique et apaisée au cœur de l'Europe. Dénoncer son extrême-droite est suspect de « germanophobie ». C’est mal. C’est ce qui explique l’effet de surprise et de sidération en France. Mais le phénomène de la montée de ces nouvelles extrême-droites était visible et prévisible. D’ailleurs, à mon humble niveau, je l’annonçais et la dénonçais déjà il y a dix ans.

Alors est-ce que ces mouvements sont de nature à renverser l’ordre constitutionnel allemand ? Non. Pas encore. Mais l‘Allemagne ne va pas s’en sortir seule, et doit comprendre qu’il est important pour ses partenaires qu’elle agisse enfin.

Köthen se situe dans le Land de Saxe-Anhalt et Chemnitz en Saxe. La Saxe est également le lieu de naissance du mouvement Pegida, et l'ex Allemagne de l'Est est l'endroit où le parti AfD réalise ses meilleurs scores électoraux. La Réunification allemande est-elle inachevée, ainsi que l'écrit le sociologue Italien Vladimiro Giacche ?

Lorsque je suis arrivé en Allemagne, le premier livre dédicacé qu'on m'a offert était un recueil d’articles et de discours de Wolfgang Thierse, ancien fondateur du SPD de l'Est, puis président du Bundestag entre 1998 et 2005. Ce livre s’appelle « Parler de sa propre voix » et décrit le processus extrêmement violent et traumatisant d’une réunification vécue comme une colonisation par l'Ouest. Certains parlent même aujourd’hui d’une « annexion », et si le terme peut paraître exagéré en droit, il décrit pourtant le ressenti de nombreux allemands de l'Est. D’ailleurs, cette souffrance reste un thème d’actualité, qui, à l’occasion de la fête de la Réunification de cette année, a même trouvé son chemin dans des discours d’hommes politiques conservateurs de l‘Ouest.

Dans les mois ayant précédé la Réunification, Helmut Kohl a prononcé une phrase essentielle : il a promis à la RDA, qui menait ses premières élections libres, « des paysages florissants » et une prospérité sans égale. Vingt-huit ans après, la réalité est bien différente. Près de trois millions d’Allemands de l'Est ont migré vers l'Ouest, vidant les campagnes et les villes moyennes. Les régions les plus pauvres d‘Allemagne, les cantons aux salaires les plus faibles sont à l'Est. Le nombre des foyers dépendant du minimum social appelé « Harz 4 » est deux fois plus important qu’en Bavière. Le centre des villes dynamiques de l'Est - Dresde, Leipzig, Iéna - voient arriver de nombreux cadres de l’Ouest qui achètent des biens immobiliers pas chers et travaillant en semaine à Berlin, Nuremberg où Munich.

Cependant, si l'AfD fait 22% en Saxe, elle atteint aussi ce score dans certains coins de l'Ouest, par exemple en Rhénanie, dans certaines villes autrefois bastion du SPD. Si les émeutes en Saxe ont défrayé la chronique, deux cortèges de néonazis criant « qui aime l'Allemagne est antisémite » ont pu défiler le même jour à Dortmund avec une police dépassée incapable de mettre fin à ce trouble à l’ordre public. C'est en partie lié à la crise sociale, qui touche aussi l'Ouest. Il y a beaucoup de contradictions dans une société qui se vante de sa croissance, de son équilibre budgétaire, de son plein emploi, de ses excédents commerciaux, mais qui est incapable d’expliquer à 40% de sa population pourquoi son pouvoir d’achat est inférieur à ce qu'il était en 1996, pourquoi 17% d'Allemands vivent sous le seuil de pauvreté, pourquoi les inégalités de patrimoine ont retrouvé le niveau de ... 1910.

Ces fractures, avec 40% de personnes qui souffrent, 30% qui jouissent et 30% qui ont peur de souffrir tout en rêvant de jouir, expliquent d’ailleurs le vote des législatives de septembre 2017, qui a ététoutes les analyses en catégories socioprofessionnelles ou en niveau de revenu le démontrent, un vote de classes. Les 40% qui souffrent ont majoritairement voté Die Linke ou AfD, les 30% qui vont bien ont voté Libéraux et Verts, et les 30% d’inquiets, dont beaucoup de retraités, CDU et SPD.

Ce qui est vraiment inquiétant, c’est la perte de confiance dans l’ordre démocratique comme ordre garantissant la prospérité du plus grand nombre, et l’échec tant de l’économie sociale de marché des conservateurs, que de la social-démocratie de marché du SPD.

Il semble que la situation échappe peu à peu à une Angela Merkel de plus en plus fragilisée. Est-il possible que la chancelière ne termine pas son mandat ? Qu'est-ce qui pourrait venir ensuite ?

J’ai parié en février 2018 que Merkel ne serait plus chancelière fin octobre, après les élections régionales en Bavière. Ça se rapproche, et elle a déjà failli chuter à deux reprises en juin et en septembre, après avoir eu besoin de six mois pour former un gouvernement après les élections de septembre 2017.

C’est là où le concept de « Weimarisation » de la vie politique européenne que je développe depuis cinq ans trouve sa confirmation. La « Grande coalition » ne pèse plus que 56% des électeurs. Elle en pesait 70% il y a onze ans. Dans les sondages récents, elle ne serait même plus capable de constituer une majorité parlementaire à 44%. Si le SPD semble avoir atteint un plancher à 16%, la droite - constituée de deux partis, la CDU de Merkel et la CSU en Bavière - s’est encore effondrée et a enregistré son plus mauvais score dans un sondage depuis ... 1949 : à 27% des intentions de vote.

Merkel voit également sa popularité s’effondrer. Les observateurs constatent d’ailleurs son impuissance croissante au sein même de son cabinet, de sa propre majorité. La semaine dernière, le groupe parlementaire CDU-CSU devait élire son président de groupe. L'homme de confiance de Merkel, qui occupait la fonction depuis treize ans, a été battu par un député quasiment inconnu et ne disposant d’aucun appui d'importance dans la hiérarchie des deux partis. La candidature « de témoignage » de Brinkhaus a rassemblé plus de trente députés de plus que l’homme de Merkel.Cette dernière n’est donc même pas majoritaire au sein de son groupe. Paradoxalement, à l’heure actuelle, le groupe parlementaire le plus soucieux de faire durer la chancelière est ... le SPD !

Tout cela survient après deux crises initiées par le ministre de l’intérieur, Horst Seehofer, également président de la CSU bavaroise. Les deux crises ont eu pour toile de fond la politique migratoire, notamment la gestion de l’ouverture des frontières irresponsable car complètement improvisée, en septembre 2015. Depuis cette date, Seehofer est sans cesse en opposition à la chancelière. En mars 2018, elle a accepté qu’il entre dans le cabinet de la nouvelle Grande coalition en espérant ainsi le contrôler. C’est l’inverse qui se produit : il sape autant qu’il peut son autorité.
Le 14 octobre auront lieu les élections régionales de Bavière. La CSU pourrait perdre sa majorité absolue, voire devoir s’allier à un ennemi - idéologique autant que de classe-, les écologistes, montés à 18%. La CSU a déjà laissé entendre à quoi elle imputerait un éventuel désastre : c’est la politique nationale. Merkel tentera sans doute de faire sauter le fusible Seehofer, mais il est probable que l’aile conservatrice de la CDU, menée par le ministre de la Santé Jens Spahn, lance une offensive avec la CSU contre la chancelière.

Le 28 octobre, la région de Hesse, un bastion de la CDU, votera à son tour. Le président sortant, le très conservateur Bouffier, gère avec ... les Verts. En cas de défaite ( là non plus les sondages ne sont pas bons)  il pourrait, vu son âge, servir de chancelier de rechange et de transition. Ça laisserait le temps de choisir à quel moment revenir devant les électeurs et avec quel leader de la droite de long terme. En effet, une chute éventuelle de Merkel ne signifie pas forcément de nouvelles élections car il existe d'autres options institutionnelles. En 1982, lorsque Helmut Schmidt a perdu un vote de confiance suite au ralliement de son partenaire de coalition à l’opposition, Helmut Kohl devint par exemple chancelier sans élection. Wolfgang Schauble, aujourd'hui président du Bundestag, a également évoqué la possibilité d’un gouvernement minoritaire de droite au cas où le SPD quittait la coalition. En tout état de cause, Merkel a compris que la bataille de succession occupe tout le monde dans son camp. Elle espère encore pouvoir l’organiser elle-même. Elle a en notamment intronisé une possible dauphine (Annette Kramp-Karrenbauer, surnommée AKK, ancienne présidente de la région de Sarre et secrétaire générale de la CDU), et souhaite se présenter en décembre  à la présidence de la CDU sans doute pour être maîtresse du rythme de son éviction. Toutefois, l’aile droite de son parti lui a déjà demandé de renoncer à se présenter....

L'une des conséquences de tout cela, c’est que depuis septembre 2017, l'Allemagne s’occupe de son nombril. Toute initiative française pour relancer « le moteur franco-allemand » en Europe est ainsi assimilable à vouloir faire du vélo en tandem avec un invalide. L'attitude française témoigne d’ailleurs d'une profonde méconnaissance de l'Allemagne, qui n'est pas en mesure et ne désire pas aller plus loin dans la voie de l'intégration européenne.

La presse française s'applique à décrire la fondation d'une nouvelle gauche qu'elle qualifie « d'anti- migrants ». Son chef de file  serait la députée Sahra Wagenknecht, qui vient de fonder « Aufstehen » . Que vous en semble ?

C’est de la propagande pure et simple, qui vise à limiter le paysage politique européen à deux forces antagonistes uniquement : d'un part un populisme nationaliste et xénophobe liant la critique sociale à un discours de bouc émissaire, d'autre part un néolibéralisme décomplexé exprimant les intérêts de classes supérieures désireuses d'assumer sans entrave leur domination économique, culturelle et sociale, au détriment des autres groupes sociaux et économiques au nom de leur supériorité morale. On souhaite évacuer l'existence d'une troisième option : une gauche radicale renouvelant sa critique du capitalisme financier et des excès du néolibéralisme européen à la lumière des évolutions réelles des deux dernières décennies.

La biographie de Sahra Wagenknecht rend peu crédible le fait qu'elle soit « anti-migrants », car elle est binationale (allemande et iranienne). Au delà de ça, le texte de son mouvement ne parle quasiment pas de migration. Et quand il en est question, voilà mot pou mot ce qui est proposé : « Aide aux personnes dans le besoin : garantir le droit d'asile aux personnes persécutées, arrêter les exportations d'armes vers les zones de tension et mettre fin aux pratiques commerciales déloyales, aider les réfugiés de guerre et climatiques, lutter contre la pauvreté, la faim et la misère sur le terrain et créer des perspectives dans les pays d'origine ». Ce que Aufstehen met bien en cause en revanche, ce sont les mécanismes de concurrence salariale au sein de l'Union Européenne, dont l’un des instruments est la libre circulation des personnes dans un espace de sous-investissement dramatique et de chômage de masse.

Aufstehen est un danger évident pour les autres formations politiques. En effet, 35% des Allemands sont intéressés par ce mouvement d’après un sondage du magazine Focus d’août 2018. Par ailleurs, le mouvement revendique déjà plus de 150 000 inscrits sur sa plate-forme en un mois d’existence. Le niveau de calomnie va donc augmenter au fur et à mesure qu'il montera en puissance.





jeudi 5 octobre 2017

V. Giacchè : «Vingt-sept ans après, l'Allemagne de l'Est ne s'est pas remise de son annexion par l'Ouest».



Vladimiro Giacchè


Vladimiro Giacchè est un économiste italien, actuellement président du Centre de recherche européenne de Rome. Fin connaisseur de l'Europe et de l'Allemagne, il est l'auteur d'un ouvrage original et riche sur la réunification allemande, Le second Anschluss – l'annexion de la RDA (édition Delga, 2015). Alors que l'Allemagne vient de voter dans le cadre d'élections législatives dont les résultats fragilisent Angela Merkel et quelques jour après le vingt-septième anniversaire de l'unité du pays, il a bien voulu répondre aux questions de L'arène nue

[Cet entretien a été traduit de l'italien par une fine équipe composée de Luca Di Gregorio, Gilles Tournier et Paul Moesch : un grand merci.]


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Les résultats des élections législatives en Allemagne ont révélé de profondes divergences entre l'Ouest et l'Est du pays. Dans l'ex-RDA, le parti AfD fait 21,5 %, et est arrivé second. Die Linke y a réalisé ses meilleurs score (16 % contre 9 % au niveau national). J'imagine que vous n'en être guère surpris. Comment l'expliquez-vous ?

Aucune surprise, en effet. C’est la conséquence d’un pays qui reste toujours divisé vingt-sept ans après son unification, en même temps que d’un accroissement des inégalités sociales ces dernières années. Un citoyen qui vit en Allemagne de l’Est a deux fois plus de chances d’être chômeur que s’il vivait à l’Ouest. Et lorsqu’il travaille, il perçoit un salaire inférieur de 25 % à ce que perçoit un travailleur de l’Ouest. 

Cela n'a pas grand chose à voir avec l’incapacité supposée des Allemands de l’Est à travailler (car oui, cet argument a parfois été avancé). C'est au contraire lié aux modalités de l’unification allemande. C’est lié au fait qu’à la nécessité de réaliser rapidement l’unité politique, qu’à la nécessité idéologique de supprimer complètement la RDA, ont été sacrifiées des exigences économiques élémentaires, en particulier celle de sauvegarder autant que possible l’industrie et les emplois des citoyens de l’Est. On a pratiqué la politique de la tabula rasa, en établissant le taux de change à un contre un entre le mark de l’Ouest et le mark de l’Est. Ce faisant, on a mis l’industrie de la RDA hors-jeu. Par ailleurs, l’ensemble du patrimoine industriel de l'ex-RDA a été confié à une société fiduciaire, la Treuhandanstalt, qui l’a liquidé, créant instantanément des millions de chômeurs. Il est beaucoup plus facile de fermer une industrie que de la reconstruire. Mais depuis, on s'est hélas rendu compte que lorsqu’on désindustrialise un pays (la désindustrialisation de la RDA n’a aucun autre exemple en Europe en période de paix) les conséquences peuvent durer des décennies, sinon des siècles. Le «Financial Times Deutschland» du 18 juin 2008 affirmait d'ailleurs que pour aligner complètement les revenus des deux parties de l’Allemagne, il faudrait 320 ans… 

Le plus ridicule est que l’unification de l’Allemagne nous est  présentée aujourd’hui comme une réussite opposable, par exemple, au destin du Mezzogiorno italien. La vérité, c’est que de tous les pays ex-socialistes d’Europe orientale, les territoires de l’Allemagne de l’Est sont ceux qui, en valeur absolue, ont connu le moins de croissance ces 27 dernières années. Il est dès lors normal que les citoyens qui vivent dans ces territoires se sentent abandonnés par la politique, et qu’ils expriment leur protestation par le vote. D'autant que comme on le sait, le pourcentage de pauvres (et de travailleurs pauvres – les working poors) en Allemagne a augmenté partout ces dernières années, et pas seulement à l’Est. C’est aussi le résultat du fameux « Agenda 2010 » de Schröder que Macron, à ce qu’il semble, veut aujourd’hui reproduire en France.


Dans votre livre, « Le second Anschluss » vous expliquez qu'au moment de la réunification, l'ex-RDA a été « criminalisée », que ses élites ont été écartées. Outre les problèmes économiques générés par une unification brutale, tout cela n'a-t-il pas généré également un traumatisme identitaire ?

Oui, c’est un autre aspect considérable et peu connu de cette affaire. L’élite, non seulement politique mais aussi scientifique et culturelle de l'ex-RDA, a été complètement évincée. Aujourd’hui encore, rares sont les professeurs des universités enseignant à l’Est qui ne proviennent pas de l’Ouest. Dans la magistrature et dans l’armée, la proportion des « Ossies » est quasi nulle. Tous les instituts et les académies de l’Est ont été liquidés en un temps record. Certains, tel le juriste et éditorialiste Arnulf Baring, sont même allés jusqu'à écrire des citoyens de l’Est qu’ils avaient été « mentalement altérés » par le « régime collectiviste », et qu’ils étaient donc devenus malgré eux un « élément freinant d’un point de vue systémique». 

Ces pratiques et ces propos ont évidemment contribué à engendrer dans une large frange de la population d’ex-Allemagne de l’Est, la sensation d’avoir été colonisée, et de voir mise en cause sa propre identité. Il est d'ailleurs intéressant d’observer que la population de l’Est ne partage guère l’idée - majoritaire dans le monde politique et dans les médias mainstream – selon lequel tout ce qui existait en RDA, méritait d’être éliminé. Un sondage commandé par le gouvernement à l’institut de recherche EMNID pour le vingtième anniversaire de la chute du Mur a en effet montré que 49% des habitants de l'ex-RDA approuvaient l’affirmation suivante : « la RDA avait plus d'aspects positifs que d'aspects négatifs. Il y avait des problèmes, mais on vivait bien ». Pour les « Ossies », la diabolisation de la RDA a donc largement été perçue comme une mise en cause de leur histoire personnelle et de leur identité.

Vous expliquez que l'unification allemande s'est faite par la monnaie, et que c'était une si mauvaise idée que le patron de la Bundesbank de l'époque, Karl-Otto Pöhl, était contre. Le même fut ensuite un farouche opposant à la mise en place de l'euro. Existe-t-il des similitudes entre l'unification monétaire des deux Allemagnes et la création de la monnaie unique européenne ?

Le témoignage de Karl-Otto Pöhl est très intéressant. Il était en effet opposé, en 1990, à l’unification monétaire immédiate. Celle-ci a cependant été réalisée, de surcroît au taux de 1 Deutschemark contre 1 Ostmark, alors que le taux de change réel dans les relations économiques entre les deux Allemagne était jusque-là de 1 pour 4,44. Du coup, le prix des marchandises produites en RDA s'est trouvé réévalué du jour au lendemain de 350 % ! Deux ans plus tard, Pöhl pouvait affirmer devant une commission d’enquête parlementaire que dans ces conditions « les entreprises de RDA perdraient toute compétitivité », et conclure en disant qu’on avait administré à l'Est « un remède de cheval qu’aucune économie ne pourrait supporter. » À l’époque de cette commission d'enquête, Pöhl n’était plus président de la Bundesbank. Il s’était en effet retiré en 1991, peu de temps après une audition au Parlement européen durant laquelle il avait déjà présenté l’unification monétaire allemande comme « un désastre », et déconseillé à ses auditeurs de ne pas renouveler l'erreur à l’échelon européen. Comme on le sait, il n'a pas été écouté. 

Mais quelles sont les ressemblances entre les deux unions monétaires ? 

La plus importante tient au fait qu’une monnaie n’est pas simplement une monnaie, mais intègre des rapport juridiques et sociaux. Dans le cas du Deutschemark, il s’agissait de rapports sociaux capitalistes ( ceux de la prétendue « économie sociale de marché » allemande ). Dans le cas de l’euro, il s’agit du néolibéralisme qui inspire le traité de Maastricht et qui se caractérise par l’indépendance de la Banque Centrale par rapport aux gouvernements (ce qui signifie la dépendance de nombreux gouvernements par rapport à cette Banque centrale), dont l'objet unique est la stabilité des prix ( et pas l’emploi ). 

En découle une compétition entre les États est fondée sur le dumping social et fiscal, où celui qui joue le jeu le premier est gagnant. Évidemment, dans le contexte d’une monnaie unique, au sein de laquelle il est par définition impossible d’ajuster les différences de compétitivité par le taux de change, la victoire qui n’admet aucune contestation. L’Allemagne a joué ce jeu avec l’Agenda 2010 de Schröder et une forte réduction des impôts sur les entreprises. Résultat : une énorme croissance de sa balance commerciale, tandis que les autre États de la zone euro étaient en déficit. Du coup dans de nombreux autres pays européens et de la même façon quoi qu’avec une intensité moindre, on a pu observer, après 2008 des phénomènes semblables à ceux qui s’étaient manifestés en Allemagne de l’Est après la réunification : chute du PIB, désindustrialisation, augmentation du chômage, déficit de la balance commerciale, augmentation de la dette publique, émigration. 

Les ressemblances, comme on peut voir, ne sont donc pas négligeables. Mais il y a également des différences, positives ou négatives. Dans l’eurozone, on n'a jamais vu se mettre en place la parité déraisonnable des monnaies comme ça avait été le cas entre le DM et l'Ostmark. En revanche, il n’y a pas eu non plus les transferts de fonds massifs qu’a effectués la RFA au profit de la RDA. L’opposition têtue de l’Allemagne à ce type de transferts démontre que la classe dirigeante de ce pays n’a pas retenu la leçon de l’unification d’un point de vue économique. Cette leçon est la suivante : si tu désindustrialises ton voisin, et si tu veux qu’il continue à acheter tes produits, tu dois financer sa consommation. L’Allemagne espère obtenir le beurre et l'argent du beurre, ce qui ne fait que rendre explosives les contradictions au sein de l’Eurogroupe. 

On a évoqué plus haut la Treuhand, l'outil créé pour privatiser à toute vitesse en Allemagne de l'Est. N'était-elle pas une sorte d'ancêtre de la « Troïka » qui a si durement sévi dans les pays d'Europe du Sud ?

Si, bien sûr ! La réactivation d'une Treuhand pour la Grèce fait partie du train de mesures acceptées par Alexis Tsipras durant l’été 2015. Il s’agit en substance d’exproprier une partie du patrimoine public grec (dans le cas de l’Allemagne de l’Est, il s’agissait de la totalité), et de le confier à une société fiduciaire placée sous le contrôle des créanciers. En octobre 2016, j’ai participé à un congrès à Berlin durant lequel a été mise en évidence la continuité entre les privatisations opérées par la Treuhandanstalt et les mesures imposées par la « Troïka » et l’Eurogroupe à la Grèce. Il est incroyable que ce modèle ait été de nouveau choisi vu le désastre qu’il a provoqué en ex-RDA, c'est à dire la destruction de richesses pour un montant de 900 milliards de DM de l’époque, et l'anéantissement de l’industrie de l’Est. C’est là qu’on voit à quel point il peut être funeste de d'ignorer les leçons de l'histoire. 

Aujourd'hui, vous qui avez écrit tour à tour sur l'Europe et sur l'Allemagne, comment voyez-vous l'avenir de ce pays, et celui de notre continent ?

Je ne suis pas très optimiste. L'Allemagne semble prisonnière de sa politique mercantiliste et incapable de modifier son approche. Chez les autres grands pays européens - à commencer par la France – demeure l’illusion de pouvoir la suivre sur son terrain. Il me semble que ni les classes dirigeantes allemandes ni celles européennes ne soient conscientes des immenses dégâts causés par l'idée de faire de l'union monétaire l'alpha et l'oméga de l'union politique du continent. 

La plus grande promesse de la monnaie unique, celle de promouvoir la convergence entre les économies, a été trahie (et il ne pouvait en aller autrement, à la lumière du contenu du Traité de Maastricht). C’est le contraire qui s’est produit. La conséquence est une instabilité structurelle de la zone euro, mais également une dégradation des relations entre pays d'Europe, un «blame game» («jeu des reproches») continu et réciproque et la fin de toute volonté de solidarité européenne. On l'a parfaitement vu hier au sujet de la Grèce, on le voit encore aujourd'hui au sujet de la crise migratoire. 

Voilà pour les dégâts. Quant aux risques, ils ne sont pas moindres. Le risque majeur est celui de l'explosion non coordonnée de la zone monétaire. La chose la plus raisonnable à faire serait de désamorcer cette bombe, et de le faire tous ensemble, en réfléchissant à la manière d'éliminer l'euro de la façon la moins douloureuse possible. Je constate qu'au contraire, on continue à divaguer sur un surcroît d’intégration européenne. Cette attitude est digne de ceux qui pensent que pour résoudre les problèmes d'un immeuble construit sur de mauvaises fondations il faut ajouter un nouvel étage. En général, dans ces cas-là, les choses ne se terminent pas bien. 



jeudi 3 mars 2016

Qu'est-ce qui cloche en Saxe ? La question identitaire et la menace du racisme.





[ Ce texte est la traduction d'un article paru sur le Spiegel online ]

***

Depuis la réunification, la Saxe est généralement considérée comme un modèle de réussite au sein de l'Allemagne de l'Est. Récemment pourtant, l'image du Land s'est brouillée. Les marches hebdomadaires de Pegida, auxquelles s'ajoutent des salves continues d'attaques anti-migrants, soulèvent des questions difficiles 

Horst Hirsch a tout vu venir. Il a prévenu que l'Allemagne entière risquait un jour de ressembler à des villes telles que Duisburg ou Cologne, peuplées d'une population immigrée massive et visible. Il a averti que le pays allait commencer à perdre son identité en raison de l'afflux d'étrangers. Il s'est demandé à voix haute : « Voulons-nous que notre pays devienne musulman ? ». 

Hirsch, 72 ans , originaire du massif de l'Erzgebirge dans le sud de la Saxe, a dit tout ce qu'il avait à dire dès le 21 janvier 2015, presqu'un an avant les agressions de la Saint-Sylvestre à Cologne. Il participait alors à une réunion de 300 habitants de Saxe qui se tenait  au Centre international des congrès de Dresde, et qui avait pour but d'évoquer les questions d'asile et d'intégration avec des dirigeants politiques. Depuis des semaines, le groupe anti-immigrés Pegida arpentait les rues de Dresde, et le gouvernement du Land voulait essayer d'enrayer le phénomène grâce au dialogue. Par hasard, Hirsch s'était retrouvé à une table avec le gouverneur de Saxe Stanislaw Tillich, membre de la CDU, le parti de la chancelière Merkel. 

Ce soir-là, Hirsch avoua qu'il était préoccupé à l'idée de devenir un étranger dans son propre pays et qu'il s'inquiétait de l'«idéologie militante de l'islam ». C'est aussi lors de cette soirée que Tillich, assis à un table de 26 personnes, fit une déclaration on peut plus claire : «L'islam ne fait pas partie à l'identité allemande ».

Un an plus tard, le gouverneur de Saxe ne regrette pas sa déclaration de ce soir-là. Mais il commence à désespérer de son Land. C'est un matin ensoleillé de la fin janvier à Dresde et le gel couvre encore les rives de l'Elbe qui serpente à travers la ville. Tillich ouvre la fenêtre de son bureau pour laisser entrer un peu d'air frais. Comme tous les lundis, il est contraint de regarder ses concitoyens défiler dans le centre historique de la ville en agitant des drapeaux de Pegida. Nombre d'entre eux ont longtemps soutenu la CDU, mais ils accusent maintenant Tillich d'être un «Volksverräter », un terme qui date de l' époque nazie et qui signifie « traître à son peuple ». Le gouverneur se sent seul lors de ces journées. Où sont les églises, les syndicats, les milieux d'affaires et les artistes? Pourquoi y a-t-il si peu de monde pour marcher face à Pegida ? « C'est un défi pour l'ensemble de la société », affirme Tillich.

Un abcès de fixation difficile à comprendre

Les marches de protestation hebdomadaires contre la disparition programmée de l'Occident se poursuivent à Dresde depuis plus de 12 mois, et elles sont appelées à continuer. Les organisateurs ont déjà réservé des places du centre-ville en vue de leurs manifestations jusqu'à la fin mars. Qu'est-ce qui cloche en Saxe ? Cet abcès de fixation est une énigme pour Tillich, comme pour beaucoup de monde dans le pays. Cela a également attiré l'attention de la presse étrangère. Le Time magazine a par exemple fait une Une sur Pegida avec le titre suivant : « Unwelcome ». 

Récemment, l'image du Land s'est assombrie un peu plus encore. Jeudi dernier dans la soirée, une foule en colère scandant « nous sommes le peuple » a bloqué un bus plein de réfugiés dans la ville de Clausnitz, près de la frontière de la Saxe avec la République tchèque. La vidéo de la scène, où l'on voit clairement la peur des réfugiés - des enfants pour certains - à l'intérieur du bus, a rapidement été diffusée à travers le pays et au-delà. Puis le samedi soir, une auberge dédiée à l'accueil de réfugiés dans la ville de Bautzen, juste à l'est de Dresde, est partie en fumée à l'occasion de ce que la police identifie clairement comme un incendie criminel. Certains passants ont tenté d'empêcher les pompiers d'éteindre le feu et « ont manifesté leur joie non dissimulée de voir le bâtiment en proie aux flammes, et de savoir que les demandeurs d'asile ne seraient probablement pas en mesure d'y venir prochainement » a témoigné Thomas Knaut, de la police de Bautzen. 

Les effets d'un racisme aussi flagrant sur l'économie du Land sont devenus visibles. Les touristes se tiennent à distance, et des scientifiques étrangers annulent des visites prévues dans certains instituts de recherche et universités de Saxe, peu désireux de passer du temps dans le bastion de Pegida. Les manifestations xénophobes « sont en train de détruire l'image de Dresde dans le monde », déplore Christian Thielemann, principal chef d'orchestre de la Staatskapelle de Dresde, le célèbre orchestre de la ville. Il aimerait voir interdites les marches de Pegida en centre-ville.

Avant le début des manifestations de Pegida, la ville était célèbre pour ses lieux de culture : son musée Grünes Gewölbe (musée de la Voûte Verte), « musée trésor » créé par Aguste le Fort, son théâtre Staatsschauspiel, sa célèbre collection de peintures de maîtres. Une étude PISA réalisée en 2012 avait par ailleurs indiqué que le système d'éducation du Land était le meilleur d'Allemagne, et Dresde était largement considérée comme une locomotive économique de l'ancienne Allemagne de l'est. 

Et maintenant ? Les groupes anti-migrants de Saxe peuvent organiser jusqu'à 40 démonstrations par semaine. Un cinquième des attaques contre des lieux d'hébergements de réfugiés en Allemagne a eu lieu en Saxe en 2015, selon Mediendienst Integration, une organisation qui recense les faits et agrège des statistiques. Le patron de la police de Leipzig, Bernd Merbitz, met en garde contre une «ambiance de pogrom » contre les migrants dans la région. Ces derniers mois, il a souvent été dit que l'opinion publique allemande était en train de se retourner sur la question. En Saxe, c'est déjà largement le cas. Le Land offre un parfait exemple de ce qui arrive lorsque la société civile perd son sang-froid. 

" Reconnaissant envers Pegida " 

A Flöha, une ville près de Chemnitz, Horst Hirsch est assis dans la petite cuisine de son appartement de rez-de-chaussée, des photos de ses quatre enfants et huit petits-enfants accrochées au mur derrière lui. Cet homme affable aux cheveux argentés, portant lunettes et barbe, était surveillé par la Stasi, la police secrète est-allemande, avant la chute du Mur. Ses enfants n'étaient pas autorisés à s'inscrire à l'université. Il travaillait pour un groupe de jeunes Évangéliques afin de gagner sa vie. 

La table est dressée avec de la vaisselle bleue à motifs et un mât de drapeau s'élève à l'extérieur. A côté de la fenêtre de la cuisine pend l'Ordre du mérite de la République fédérale d'Allemagne, qu'il a reçue en 2003 des mains du président d'alors, Johannes Rau, pour son implication dans le travail de jeunesse, pour sa résistance au régime Est-Allemand et pour son engagement en faveur des Roms de Roumanie.

C'est ce même Horst Hirsch qui a pris part à des manifestations de Pegida - par curiosité, dit-il. Mais aussi parce qu'il est heureux « qu'il y ait des gens qui osent ouvrir leur bouche. Ça fait retomber un peu pression ». Hirsch pense que l'Allemagne devrait être reconnaissante envers Pegida « parce qu'étape par étape, les politiciens commencent à adopter des positions exigées de longue date par les manifestants de Dresde ». 

Hirsch considère que le gouvernement allemand s'est déporté à gauche, une évolution très peu populaire  en Allemagne de l'Est. Il lui semble voir la réapparaître de vieilles idées socialistes qui promettent aux gens une sorte de paradis. Un exemple selon lui : l'insistance de Merkel à répéter au sujet de la crise des réfugiés : « nous pouvons y arriver ». C'est une tentative de manipuler la population, conformément à ses propres objectifs et de faire taire les voix critiques, dit-il. « Les gens de l'Est s'aperçoivent de ces choses parce qu'ils l'ont déjà vécu auparavant. Nous avons connu la propagande et l’assentiment forcé », dit-il. Les gens, poursuit-il, ne veulent pas de l'islam, et les réfugiés doivent respecter les traditions du pays au lieu de « se donner des airs ». Mais quelles sont exactement les traditions du pays ? « Le christianisme. Voilà ce qui définit l'ordre social en Allemagne ».

Les statistiques montrent que 4 % de la population en Saxe est catholique, et 19 % protestante. En revanche, 75 % de la population se dit sans religion. Quarante années de socialisme ont effacé la religion dans ce Land. Hirsch n'en est pas moins convaincu que cette tradition religieuse tient la société ensemble. Et que l'islam représente une menace pour l'ordre social traditionnel. Les événements de Cologne le soir de la Saint-Sylvestre en témoignent clairement, selon lui. Il en déduit que l’État doit sévir, et que la police doit devenir plus énergique. Les événements comme ceux de Cologne « sont les premiers fruits de politiques laxistes », assure-t-il.

La peur du multiculturalisme

Mais pourquoi les Allemands de l'Ouest n'aboutissent-ils pas aux mêmes conclusions ? Pourquoi n'y a-t-il pas de manifestations de masse là-bas ? Hirsch estime que l'Ouest manque tout simplement d'expérience. Les Allemands de l'Est, eux, ont réalisé en 1989 que prendre d'assaut la rue pouvait conduire à un changement radical. Bien que les habitants de la Saxe soient des gens cosmopolites, Hirsch estime qu'il ont peur de l'islam et du multiculturalisme. Il pense que les manifestations à Dresde continueront « parce que le problème persiste et parce qu'il n'y a pas d'élections importantes bientôt qui pourrait changer les choses ». 

La conversation avec Horst Hirsch dans sa cuisine fut largement sympathique. A aucun moment il n'a dénoncé les « journalistes aux ordres », comme Pegida le fait. Au lieu de cela, il s'est borné à présenter tranquillement son point de vue. Une telle discussion pourrait-elle jeter les bases d'un débat sociétal plus large?

Hélas, peu de temps après, Horst Hirsch a envoyé un mail furieux à la rédaction du Spiegel. Il était bouleversé par le traitement réservé par le journal au parti populiste de droite Alternative pour l' Allemagne (Afd). Tout à coup, il ne voulait plus être cité par son nom dans un « organe de gauche », raison pour laquelle nous avons choisi d'utiliser un pseudonyme, Horst Hirsch, pour parler de lui. Au cours de l'entrevue, il avait semblé satisfait par la tentative d'entamer le dialogue, mais dans son mail, il a précisé que celui-ci était définitivement rompu. 

Il est difficile de comprendre pourquoi c'est en Saxe que le discours est devenu si radical, les positions si inflexibles et les possibilités d'échange si limitées. Beaucoup de gens suivent cette évolution de la situation depuis un certain temps, et l'un d'entre eux se nomme Omar Allham. Lui aussi, a pris part à des marches à Dresde, mais aux contre-manifestations protestant contre l'islamophobie et la craintes des étrangers exprimées par les gens comme Hirsch. Né en Syrie, Allham a participé à une manifestation d'environ 150 personnes sur une place de Dresde pour défendre la diversité de la ville face à plusieurs milliers de partisans de Pegida. Allham ne comprend toujours pas pourquoi davantage de personnes ne viennent pas protester. «Il faut montrer que Dresde, ce n'est pas seulement Pegida », explique-t-il.

Allham vit dans la capitale de la Saxe depuis 22 ans. Il est arrivé de Damas en Allemagne de l'Est en 1986 pour étudier la médecine. Pendant ses années universitaires, Allham dit n'avoir jamais été confronté au racisme. « Nous venions de différents pays, nous étions amis avec d'autres étudiants allemands, et nous avions tous un objectif commun : devenir de bons médecins », se souvient-il. 

« Content d'être en sécurité »

Tout ceci a soudainement changé avec la fin de l'Allemagne de l'Est. Les railleries, les menaces et même la violence physique sont devenues un phénomène courant. « Souvent, je suis juste heureux d'être en sécurité à la maison », dit Allham. Il se rappelle le début des années 1990, lorsque des skinheads et des néo-nazis traquaient les immigrés, sans craindre d'intervention de la police.

Allham a acquis la citoyenneté allemande il y a longtemps et travaille à présent au centre de cardiologie à l'hôpital universitaire de Dresde. Il vit dans le quartier Gründerzeit dans l'est de la ville, qui abrite surtout la classe moyenne. Tout comme Hirsch, il croit en Dieu, bien que le dieu d'Allham s'appelle Allah. Et contrairement à Hirsch, Allham ne croit pas que la religion doive avoir quoique se soit à voir avec la politique.

Un coup d’œil sur l'histoire de la Saxe peut aider à comprendre pourquoi les peurs identitaires peuvent y être ressenties plus fortement qu'ailleurs. C'est en Saxe en effet que la Réforme commença à prendre racine. Jean-Sébastien Bach a affirmé son génie artistique ici, et la Saxe a également développé sa propre formule pour la fabrication de la porcelaine, une grande réussite de la chimie allemande. « La Saxe bouillonne d'idées », affirme Martin Roth, qui a dirigé la Staatliche Kunstsammlungen - une collection d'art de renommée mondiale. 

Pourtant, le Land a longtemps eu une relation problématique avec sa propre identité. La région était le centre de gravité culturel du monde germanophone, mais au nord, le voisin prussien étaient beaucoup plus puissant. On y était bien éduqué, il s'y trouvait une classe moyenne confiante en elle-même et la prospérité était au rendez-vous, mais la région a néanmoins été parmi les premières à apporter son soutien aux nazis. Lors de la Seconde Guerre mondiale, l’État a subi des bombardements comparables, sur sa capitale, à ceux de Hambourg ou de Cologne. Mais en Saxe seulement s'est développé une sorte de culte du deuil qui demeure présente à ce jour. « A Dresde, vous pouvez toujours sentir les effets de ce brouillage identitaire ayant eu lieu pendant et après le Troisième Reich », rappelle Roth.

À quelques kilomètres de Dresde se situe Kötzschenbroda, un quartier de la ville de Radebeul. Des maisons anciennes y entourent la place centrale, leurs rez-de-chaussée étant souvent occupés par de petits magasins ou des pubs avec des noms tels que « Vieux dispensaire » ou « Bateau à vapeur », et l'odeur des spécialités du coin est immanquable. 

L'écrivain Jörg Bernig est venu s'installer dans cette petite ville proprette il y a 14 ans, et y a rénové une maison du XIX° avec sa femme. Aujourd'hui, l'endroit est tout aussi attrayant et confortable que le « Vieux Dispensaire ». Bernig pourrait être complètement satisfait de sa vie. Mais cet homme de 52 ans se sent en rupture avec son pays, ses politiciens, ses médias et sa scène culturelle. Bernig, qui est membre de l'Académie des Arts de Saxe, est incommodé par cette forme de politiquement correct qui impose le multiculturalisme et ignore « le besoin l'homogénéité des gens ». 

« Colère partout »

Cette « propagande venue d'en haut » explique Bernig au cours d'une promenade à travers le cimetière de l'église de Kötzschenbroda, "c'est ça qui bouleverse les gens en Saxe". Le gouvernement s'aliène les gens  « qui rejettent la politique d'admission illimitée des réfugiés ». 

« Colère Partout », tel est le titre Bernig a choisi pour un article qu'il a écrit sur l'état de l'Allemagne aujourd'hui, dans un monde qui a largué toutes les amarres. Le texte évoque étrangement les idées brassées dans les marches Pegida à Dresde, même si elles sont articulées plus élégamment.

Au lieu d'utiliser, à l'instar de Pegida, le terme chargé de Volksverräter (traître à son peuple), Bernig écrit: « quelle rage le gouvernement fédéral suscite-t-il en battant en brèche la souveraineté de l'État et en ouvrant les portes toutes grandes – et même en lançant un appel – à une immigrations de masse incontrôlée ». Au lieu d'adopter l'expression Lügenpresse ou « presse aux ordres », il écrit: « quelle colère aussi pour nous, le peuple, que de s'entendre quotidiennement dire comment penser. Écoutez le ton de réprimande employé par le journal du soir dès qu'il s'agit d'évoquer les personnes qui osent critiquer la politiques d'accueil des réfugiés ». 

Le quotidien Sächsische Zeitung basé à Dresde était inquiet de l'impact qu'aurait la publication de l'article, mais celui-ci est finalement paru le 21 décembre. Et il a eu un large écho. « Merci d'avoir le courage de publier ce papier », écrivait un lecteur. Un autre était d'avis qu'il était devenu impossible « d'être fier de l'Allemagne », et que l'on ne pouvait plus « penser et parler en des termes autres que ceux de l'esprit 1968 ». 

La lutte contre « l'esprit 1968 », qui se réfère au mouvement anti-establishment qui s'est développée en Allemagne pour protester contre le conservatisme des générations de l'immédiat après-guerre, est un cheval de bataille central en Saxe. La modernisation de la société qui s'est produite en Allemagne de l'Ouest après les révoltes étudiantes à la fin des années 1960 y est considérée par de larges pans de la classe moyenne comme un mal absolu. L'Allemagne moderne n'a jamais été très bien perçue en Saxe, et pas seulement dans les vallées étroites des montagnes Erzgebirge. De nombreux représentants de la classe moyenne éduquée de Dresde nourrissent une nostalgie du passé. Cette nostalgie est cultivée, en Allemagne de l'Est, via des concerts ou des lectures de poésie qui se tiennent dans des salons privés. 

Un passé glorieux

Le rétablissement d'une société civile pré-socialiste était l'un des objectifs les plus importants pour eux après la réunification. C'est un désir que Kurt Biedenkopf, l'homme politique Ouest-allemand CDU devenu gouverneur de Saxe en 1990, a compris et encouragé. Il pensait que les gens étaient mieux à même de faire face à des bouleversements politiques s'ils pouvaient se référer à un passé glorieux et de cultiver un sentiment patriotique. Il prenait en exemple la Bavière, où règne la même sorte de fierté. 

À l'initiative de la CDU, le parlement du Land a décidé de déclarer la Saxe « État libre » une fois de plus, se référant à son histoire du 19ème siècle. Sur le plan politique, c'était sans conséquence, mais la mesure était symbolique. Les habitants de Saxe ont apprécié et cela a servi ses ambitions politiques. L'homme qui avait redonné son identité à la Saxe, Kurt Biedenkopf pouvait désormais tenir tête à son adversaire politique d'alors le chancelier Helmut Kohl, d'une manière que seul le gouverneur de Bavière Franz-Josef Strauss pouvait s'autoriser avant lui. A l'époque, le Spiegel avait fait une Une sur la Saxe, avec Biedenkopf représenté à cheval tel le prince Auguste le Fort. Cette couverture était encore accrochée dans le bureau du gouverneur des années après. 

Un politiste considère que l'une des explications de Pegida réside dans un tel régionalisme. Il évoque une sorte de « chauvinisme saxon » : l'idée que les habitants de la Saxe savent mieux que tous les autres ce qui est juste et bon. 

A Kötzschenbroda, l'écrivain Bernig est en quête d'autres qualificatifs pour décrire le caractère saxon. Les citoyens de « l'État libre », dit-il, ne sont pas « ringards », ils veulent juste protéger leur spécificité. Ils ont été contraints d'endurer des bouleversements importants depuis 1990, dit-il. « A présent, ils ont besoin de temps pour réfléchir et pour se poser. Ils ne veulent pas des conflits potentiellement générés par des cultures importées ». 

Pourtant, quand se produit de la violence en Saxe, ce sont surtout des locaux qui sont responsables, ainsi qu'on peut le voir dans les rapports de police d'un week-end d'hiver pris au hasard. A Chemnitz, trois hommes masqués poursuivent deux migrants à travers la ville et démolissent kebab, blessant le propriétaire et l'un des migrants. A Bautzen, deux hommes attaquent le stand d'information d'une organisation pro-diversité. Le même week-end, les extrémistes de droite mettent le feu à une auberge ayant hébergé des demandeurs d'asile. A Altenberg, une ville des  monts Erzgebirge, un homme portant un casque d'acier et arborant une moustache Hitler court après deux Afghans. Il bat l'un des deux et lève le bras dans un salut hitlérien. A Meissen également, la maison de la célèbre manufacture de porcelaine, lieu qui était en cours de préparation pour recevoir des réfugiés, a été incendiée. Avant l'incendie, il y avait eu des menaces anonymes. Les mots placardés sur la porte enjoignaient les futurs résidents à quitter « notre Meissen » aussi vite que possible.

Nocif pour l'image de la CDU

La cible de l'incendie criminel se trouvait à quelques centaines de mètres de la manufacture de porcelaine, qui a reçu quelque 90.000 touristes en 2015. « Certaines personnes à Meissen n'aiment les étrangers que quand ils dépensent de l'argent, puis repartent à 18 heures », affirme Walter Hannot.

Originaire Rhénanie, Hannot vit en Saxe depuis 1991. Il est membre de la Démocratie chrétienne depuis sa jeunesse, et a été chef adjoint de la CDU à Meissen pendant un peu moins d'un an. Il a organisé des veillées aux chandelles contre le racisme. Mais beaucoup de ses camarades militants ne sont pas particulièrement ravis par ces événements, les estimant préjudiciables à l'image de la CDU. Un militant de la CDU, qui a fait partie du personnel politique de la ville, est devenu l'un des fondateurs de Pegida, et rédige des messages haineux sur sa page Facebook. Mais le parti a néanmoins refusé de l'exclure. Un autre chrétien-démocrate de Meissen, Geert Mackenroth, est devenu « commissaire de Saxe » pour les étrangers, mais préfère se faire appeler « commissaire aux indigènes ». Il a adopté des positions proches de celles défendues par Alternative pour l'Allemagne.

Dans un tel climat, il est devenu difficile de défendre d'autres points de vue. Un groupe, appelé « Meissen diversité » promeut la coopération entre la Saxe et les réfugiés. Mais de nombreux commerçant préfèrent ne pas placarder les affiches de ce groupe, de peur de recevoir un pavé dans leurs vitrines. « Il y a des patrouilles dans la ville», dit Hannot. « Je commence à me sentir étranger moi, ici, à Meissen ». 

Le problème de racisme de Saxe n'est pas seulement apparu l'année dernière. Il existe depuis longtemps des coins où  les néo-nazis sont puissamment implantés. L'escalade de la violence d'extrême-droite, le succès de Pegida, les manifestations xénophobes : Dietrich Herrmann, spécialiste de sciences sociales à l'Université technique de Dresde, estime que ce n'est pas un hasard si de telles choses se produisent en Saxe. Au contraire, fait-il valoir, c'est le produit de la culture politique du Land. Pendant des années, les manifestations de la droite radicale ont été ignorées et banalisées par les autorités. 

Andrea Hübler, qui travaille pour une association d'aide au victimes de la violence d'extrême-droite, est d'accord. « Pendant des années, très peu a été fait pour contrer la folie quotidienne en Saxe », déplore-t-elle. Chaque jour, des comptes-rendus d'attaques contre des migrants atterrissent sur son bureau. Au nom de son association, Hübler a passé d'innombrables heures, au cours des dernières années, à des procès contre les auteurs de violence extrémiste. Son diagnostic est sans appel. Selon elle, il faut souvent des années avant les contrevenants finissent au tribunal, et les motivations politiques sont généralement ignorées. Pour elle, la fermeté judiciaire souvent invoquée n'existe presque pas dans la pratique.

Au lieu de cela, les activistes qui militent contre le racisme et les néo-nazis sont harcelés. Pendant plusieurs années, la police de Saxe s'est même évertuée à enquêter sur un présumé « Club de sort antifa », soupçonné de traquer les néo-nazis. Des appartements ont été perquisitionnés, des prélèvement ADN ont eu lieu, et plus de 200.000 téléphones ont été espionnés. Il y a un an et demi, l'affaire a été classée. Le leader présumé du groupe n'a été convaincu que d'avoir pris part à une manifestation pacifique contre les néo-nazis.

« Un problème à gauche »

Lorsque plus de 250 néo-nazis et des hooligans ont dévasté le quartier Connewitz de Leipzig en janvier, le chef de la police de Saxe, Jörg Michaelis, a mis en garde... contre l'extrémisme de gauche, et non pas contre la violence d'extrême-droite. Des anarchistes s'étaient trouvé engagés dans une bataille de rue avec la police de Leipzig juste avant Noël. « Nous avons un sérieux problème à gauche », a affirmé Michaelis lors d'une réunion de la CDU à Dresde.

Et maintenant? Est-ce que tout va continuer comme d'habitude en Saxe pendant les prochains mois, voire les prochaines années? Est-ce que l'ordre public est compromis à un point tel qu'il n'y a plus de place pour un débat dépassionné ?

Il y a des endroits du Land où des politiques, des chefs religieux, des artistes et des hommes d'affaires s'opposent à Pegida depuis le début. A Leipzig, par exemple, la plus grande ville de Saxe. Le lundi 11 janvier par ailleurs, le maire social-démocrate Burkhard Jung, s'est joint à des milliers d'autres habitants de Leipzig, bougie à la main, pour manifester contre Legida, la section locale de Pegida. Les organisateurs du mouvement originel de Dresde avaient appelé à un grand rassemblement à Leipzig, mais leur succès a été limité. Les racistes et autres islamophobes n'ont jamais rencontré beaucoup d'audience ici, et trouvent souvent face à eux de nombreux contre-manifestants, comme cela arrive souvent dans les villes de l'Ouest. 

Pourquoi Leipzig est-elle différente de Dresde ? Jung n'a pas de réponse immédiate à la question. Il réfléchit un certain temps, puis se penche sur son bureau de l' hôtel de ville et lance : « Leipzig est en constante évolution. Près la moitié de notre population s'est renouvelée depuis 1990. Beaucoup de nouveaux habitants viennent de l'Ouest ». Comme le maire lui-même d'ailleurs. Jung a grandi près de Cologne, et est arrivé à Leipzig en 1991. Leipzig est-elle devenue une ville Ouest-allemande ? « En termes de mentalités, je dirais que oui » répond Jung. « Nous sommes cosmopolites, et, en raison de nos activités économiques, nous ne sommes finalement pas trop saxons ». 

Même à Dresde, toutefois, il y a des signes d'amélioration périodiques. Il fut un temps où l'anniversaire du bombardement de Dresde le 13 février 1945 faisait sortir des milliers de néo-nazis dans les rues pour protester contre le « bombardement  Holocauste ». « Il y a eu des manifestations cette année également, mais elles étaient moins importantes, et ont été éclipsées par les 13.000 personnes qui ont formé une chaîne humaine pour dire leur opposition à la guerre, à la xénophobie et à l'extrémisme. « Ceux qui ferment leur cœur à des gens qui viennent chercher ici une protection n'ont pas compris le message du 13 février », affirme le maire de Dresde Dirk Hilbert.

Mais à peine cinq jours plus tard, alors qu'une foule bloquait le bus de réfugiés à Clausnitz, la petite  victoire de Dresde contre l'extrémisme semblait déjà loin. Puis vint l'incendie de l'auberge de Bautzen. Qu'est-ce qui cloche en Saxe? Les interrogations demeurent.



lundi 6 juillet 2015

Refuser de payer pour les Grecs ? On a bien payé pour l'Allemagne....






« Nous ne voulons pas payer pour les Grecs ! ». Après la brillante victoire remportée par Alexis Tsipras hier soir, les obsédés du porte-monnaie sont de retour, et ils sont bien décidés à se faire entendre. 

Au lieu de saluer le courage, l'aplomb, le talent de cet homme de 40 ans que l'on disait pourtant inexpérimenté, au lieu de se réjouir du retour de la démocratie et de l'espérance qui se présentent à nouveau, main dans la main, sur le seuil de la vieille Europe et qu'ils ne savent pas reconnaître tant il y a longtemps qu'on ne les avait vues, au lieu de remercier les Grecs d'avoir parcouru seuls, depuis six longs moins, un chemin de ronces qu'ils ont défriché pour nous tous, les « près-de-leurs-sous » préfèrent se demander si et quand ils paieront. Et surtout, combien : 650 € par Français ? 780 € ? 1128 € ? Qui dit mieux ? Et pourquoi pas 1128,76 € ? Après tout, plus il y a de chiffres après la virgule, plus ça fait sérieux....

Comment ne réalisent-ils pas, tous ces forts en calcul, que s'ils paient un jour, ce ne sera pas pour les Grecs mais pour une poignée de grandes banques, vers les poches desquelles la Grèce a surtout servi d’entonnoir, notamment en 2010 ? Comment ne voient-ils pas que, plus que la Grèce, ce sont des politiques européennes stupides qui nous coûtent cher, en nous condamnant pour des lustres à une croissance nulle ? Comment ne s'aperçoivent-ils pas que cette panade économique est nuisible à tout le monde : aux Français, aux Grecs, aux Espagnols, aux Italiens …. aux Allemands

Pourquoi n'ont-ils rien dit, enfin, quand nous payions pour l'Allemagne ? Peut-être n'ont-ils rien vu alors ? Peut-être ont-ils oublié ? Il faut dire que ça date d'il y a 25 ans. On va donc leur rappeler. 

Nous sommes au début des années 1990 et l'Allemagne se réunifie. Elle fait pour cela de gros efforts. De très lourds transferts budgétaires (environ 1300 milliards d'euros) sont effectués, un impôt spécial est mis en place, le Soli. Le processus de réunification, cependant, n'a pas que des inconvénients. Il a quelques retombées économiques positives en l’Allemagne, cependant que les pays riverains n’héritent quant à eux que des effets négatifs. La chute du mur, par exemple, génère une hausse de la demande intérieure du pays. De celle, d’abord, des consommateurs est-Allemands, favorisée par le taux de conversion de « un pour un » (un Ostmark pour un Deutschemark) choisi par le chancelier Kohl. De la demande, ensuite, liée aux investissements publics indispensables pour remettre à niveau l’ancienne RDA. 

Problème : ce processus de hausse de la consommation est inflationniste, le comble de l’horreur pour un pays qui en a la phobie. Immédiatement, la Bundesbank prend des mesures pour enrayer le phénomène. Elle fait grimper ses taux pour éviter la surchauffe de l'économie. 

C'est là que les choses se compliquent pour le reste de l’Europe. Celle-ci, pour sa part, se trouve dans une situation exactement inverse : son activité ralentit,  l'inflation y est faible. La dernière chose dont elle ait besoin est une hausse des taux. Hélas, la marche à l’euro a déjà débuté, et nécessite que les monnaies restent soudées les unes aux autres, ou, plutôt, que toutes restent arrimées au Deutschemark. Qu’à cela ne tienne : les Européens, France en tête, s’alignent sur l’Allemagne. Leurs taux d’intérêt grimpent, provocant un résultat sans appel. Le continent s’enfonce dans la crise. Au dernier trimestre 1992 et au premier trimestre 1993, en France, la récession fait son retour pour la première fois depuis 1975. C'est là la rançon, pour les partenaires de l’Allemagne, de l’unification de celle-ci.  

Pour finir, une fois n'est pas coutume, laissons le mot de la fin à.... Jacques Attali. Sur son blog, il écrivait en 2009 : 

« Il faut dire à l'Allemagne quelques vérités, au nom de l'avenir de l'Europe (…) La réunification a été payée non par les Allemands, mais par leurs partenaires, en raison de la parité choisie entre les deux marks, qui a conduit à un énorme transfert de richesses des autres pays européens vers la nouvelle Allemagne. Enfin, l'euro n'est pas le produit de la réunification ; il est le dernier héritage de la dynamique européenne précédente. Tout ce qui a suivi peut se lire comme le résultat d'une stratégie allemande entêtée de dissolution de l'union dans un ensemble flou, avec un nombre de pays membres de plus en plus élevé et des institutions de plus en plus faibles, autour d'un mark renommé euro et avec des relations internationales de plus en plus tournées vers l'Est. Une Allemagne de moins en moins bavaroise et de plus en plus prussienne. Une Allemagne qu'une crise économique devenant plus sévère pourrait conduire au protectionnisme, au nationalisme ». 

Précisément, nous en sommes là.