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mercredi 10 avril 2013

Zinzins-ventions de la modernitude : la ligne T3 du tramway parisien





Tout le monde se souvient de Patrick Le Lay, ce PDG de TF1 qui avouait « vendre du temps de cerveau humain disponible » à la publicité.

Ce qu’on ignore, en revanche, c’est qu’il existe, au cœur même de Paris, fomentée par un service public, une vaste entreprise de décérébration par le bruit et de fabrication de temps de cerveau indisponible à toute activité ayant quelque lien avec la lecture, la réflexion, l’imagination, bref, avec les divers usages possibles de l’intelligence.

Ça se passe sur la ligne T3 du tramway parisien. Celle qui draine des hordes de braves gens du Parc des expositions au stade Charléty : effet maximal garanti.

Cela n’a rien à voir avec les régurgitations vocales de ces téléphoneurs décomplexés qui vous imposent en braillant la narration des péripéties de leurs vies semi-ratées. Ni avec la vulgarité de tocards acnéiques persuadés que plus un morceau de musique est odieux, plus il convient de l’écouter fort. Ni même avec les clowneries sinistres du « Contrôleur de sourire ».

Car ce qui se produit quotidiennement dans la ligne T3 du tramway parisien n’est ni une occurrence accidentelle, ni d’une maladresse individuelle. Au contraire, c’est planifié, centralisé, orchestré. Ca a été élaboré dans le cerveau malade de quelque professionnel de la « communication », digne héritier de ces bourreaux sur-créatifs que le haut Moyen-âge employait à concevoir les tortures les plus raffinées. Ca a été mis en place par la RATP et ça s’appelle une « création sonore ».

Le principe en est simple : à chaque station du tramway de la ligne T3, une voix vous annonce le nom de l’arrêt. Deux fois. Puis vient une mini pièce de musique, une sorte de jingle.

La voix est chaque fois différente, car « c’est la voix du peuple, la voix commune », nous explique-t-on ici. Tout le panel des possibles est donc représenté. Hommes, femmes, enfants, se succèdent dans la tâche sans cesse recommencée de bousiller votre quiétude et de jouer avec vos nerfs.

Imaginé par « le musicien Rodolphe Burger », le jingle, lui aussi,diffère à chaque station. Ainsi, surpris à tout instant, sans cesse extirpé de sa rêverie solitaire, on est contraint de demeurer aux aguets. L’esprit est accaparé, l’attention est siphonnée.

Que se passera-t-il au prochain arrêt ? Un enfant hilare et un solo de flute vous annonceront-t-ils la station « Ballard » ? Ou sera-ce une femme enrouée sur fond de percussions centraméricaines ? Un vieillard rappera-t-il l’arrêt « Desnouettes » ? Ou le cèdera-t-il à un homme zozotant sur un Nocturne en ut ?

En tout état de cause, quoiqu’on ait prévu de faire durant son trajet, mieux vaut n’y plus songer. Au début, ne serait-ce que par souci de dignité, on résiste un peu, on feint l’indifférence, on tente de faire fi. Mais bien vite, après avoir relu dix-sept fois le même paragraphe du dernier Goncourt et fusillé quelques grilles de Sudoku, la volonté s’affaisse et l’on capitule.

Vous espériez finir un journal ? Renoncez. Converser avec un voisin ? Oubliez. Avoir enfin la paix après une longue journée de travail ? Différez. Car sur la ligne T3, une chose et une seule est désormais autorisée : écouter la bouche ouverte, les yeux vides et la tête inerte, le tramway vous causer.


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