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vendredi 18 janvier 2013

Jean-Philippe Huelin : " La gauche a tourné le dos aux ouvriers ! "


Jean-Philippe Huelin
Jean-Philippe Huelin

Jean-Philippe Huelin est professeur d’histoire-géographie. Il est l’auteur, avec Gaël Brustier, de Recherche le peuple désespérément (François Bourin éditeur, 2009) et de Voyage au bout de la droite (Mille et une nuits, 2011.) Il revient, pour Ragemag, sur la note qu’il vient de rédiger pour la fondation Jean-Jaurès : « Où en est le vote ouvrier ? »

***

Vous venez de publier, pour la fondation Jean-Jaurès, une note intitulée « Où en est le vote ouvrier ? ». Avec la désindustrialisation et, parallèlement, le développement des services, la classe ouvrière est moins nombreuse. Mais elle a aussi changé. Qui sont les ouvriers aujourd’hui ?

Le monde ouvrier a beaucoup changé. Il est loin de l’image d’Épinal que l’on peut encore s’en faire, loin du film Faubourg 36, loin des ouvriers de la forteresse Billancourt. Les ouvriers sont aujourd’hui plus qualifiés et travaillent dans des entreprises de plus petite taille. Ils sont moins souvent métallos, sidérurgistes ou ouvriers agricoles, plus souvent manutentionnaires ou chauffeurs de poids lourds. Les collectifs de travail se sont érodés, la syndicalisation moins forte, l’ouvrier est devenu « opérateur », la chaîne est devenue la « ligne. » Le travail s’est individualisé comme les rémunérations. En réalité, si beaucoup le croit disparu, c’est parce que l’ouvrier a perdu en « visibilité sociale ».

Pourquoi cette perte de visibilité ?

Notons d’abord que le nombre d’ouvriers à certes un peu baissé depuis la fin des années 1970 (un peu plus d’un million d’ouvriers en moins) mais ils restent près de 6 millions et l’augmentation du nombre d’employés a largement compensé cette perte.

À leur perte de visibilité, il y a d’abord des raisons économiques, liées aux transformations du processus de production avec le déclin de la grande industrie tayloriste mais aussi une perte de statut dans une mondialisation libérale qui précarise la production (le développement des CDD et de l’intérim pèse surtout sur les couches populaires.) Il y a une raison essentielle, à cheval entre l’économique et le culturel, qui est l’éloignement entre lieux d’habitation et de production. Les ouvriers ne sont plus les « sentinelles de l’usine », ils ont leur voiture, ils habitent loin, parfois très loin de leur lieu de travail et cet éloignement vers des espaces où l’immobilier est moins cher n’est pas toujours voulu. Ils se sont « dilués » dans l’espace. Il y a enfin des raisons politiques : la « gauche officielle » a tourné le dos aux ouvriers depuis 1983 pour trouver une date symbolique. Le prolo est devenu un affreux jojo pour l’intello de gauche parisien, entre Dupond Lajoie et le Beauf de Cabu. Bref, il ne compte plus, il n’a plus les valeurs de la gauche officielle comme l’a théorisé le think-tank Terra Nova.

De quelle « gauche officielle » parlez-vous ? S’agit-il du Parti socialiste ? Et rejoignez-vous Bertrand Rothé lorsqu’il affirme que le PS a « tourné le dos à la classe ouvrière » ?

Je parle du Parti socialiste mais aussi de la gauche intellectuelle sociale-démocrate qui a validé le mythe de la « classe moyenne » comme dépassement de la lutte des classes. On en arrive aujourd’hui à avoir 64% des Français gagnant moins de 500 euros par mois qui se classent eux-mêmes parmi la « classe moyenne. » Et un ministre socialiste, Jérôme Cahuzac,qui avoue n’avoir jamais cru à la lutte des classes… En ce sens je partage entièrement l’analyse de Bertrand Rothé.

A propos de lutte des classes, vous évoquez dans votre note une « après-conscientisation de classe. » De quoi s’agit-il ?

C’est la mission historique que ce sont donnés les socialistes que de conscientiser les ouvriers. Par delà les grands événements du XXe siècle, la gauche française est parvenue à capter environ 70% du vote ouvrier à la fin des années 1970. Cet alignement du vote ouvrier sur la gauche est le fruit d’un patient travail collectif qui n’a pas résisté à l’exercice du pouvoir par les socialistes au cours de la décennie 80. Aujourd’hui, la conscience de classe a disparu et les ouvriers n’accordent quasiment plus de prime à la gauche aux élections.

Est-ce en cela qu’on peut dire, comme vous en emmettez l’hypothèse, que les ouvriers se sont « droitisés » ? Comment cette « droitisation » se manifeste-t-elle ?

Le concept de « droitisation » est assez ambigu. Il faut d’abord dire que le vote ouvrier s’est déplacé de la gauche vers la droite. C’est un fait qui s’observe très facilement en regardant les résultats des élections depuis 1988 : le déplacement est de plus de quinze points. En plus de cela, il y a en la montée en puissance du vote ouvrier pour le Front national, qui est un fait établi.

Pour autant, il y a aussi une arrière-pensée idéologique au terme de « droitisation » : on suppose que les valeurs des ouvriers se rapprocheraient de celles des partis de droite. Cette allégation-là est beaucoup plus discutable, surtout pour les générations récentes d’ouvriers qui partagent assez largement avec leurs contemporains un certain libéralisme culturel. Sur le front des combats sociaux, les ouvriers restent en pointe. Ils ne sont pas devenus des adeptes du libre-échange ni de la dérégulation des marchés…

En réalité, les ouvriers sont demandeurs de protections (économiques, sociales, nationales, culturelles) et force est de reconnaître que les droites se sont mieux positionnées sur ce terrain que la gauche. La gauche ne propose pas ici d’alternatives aux discours de droite, elle refuse le débat, elle a fait du libéralisme l’alpha et l’oméga de son programme comme de son action signant la victoire (provisoire) de la stratégie Terra Nova.

Justement : durant la campagne présidentielle de 2012, le candidat Mélenchon a tenu un discours très antilibéral sur le plan économique. Pourtant, son score chez les ouvriers n’est pas meilleur que celui du candidat communiste en 2007. Pourquoi ?

Parce que Mélenchon voit le peuple avec les yeux d’un homme des années 30, au mieux des années 60 ! Son discours social est certes très sympathique aux oreilles du professeur de collège qui n’a pas oublié qu’il est issu du monde ouvrier mais il ne passe pas si bien chez les ouvriers qui ne lui donnent presque pas de préférence (seul l’IFOP le place à 18% des ouvriers, les autres instituts le placent au même niveau que dans le reste de la population.) Accordons-lui tout de même le bonus d’avoir porté le fer contre le Front national avec un certain succès dans certains anciens bastions ouvriers où la gauche avait perdu toute boussole.

Néanmoins, et malgré tout ce qu’il peut dire, son score chez les ouvriers est décevant. Il est beaucoup moins bon que celui de Georges Marchais en 1981 qui talonnait François Mitterrand dans cette catégorie si symbolique pour la gauche. Il n’a pas réussi car il ne répond pas aux préoccupations des ouvriers d’aujourd’hui. Son positionnement sur l’Union européenne et l’euro est flou. Son « grand cœur » à l’égard de l’immigration inquiète. Enfin, il semble plus s’adresser aux classes moyennes du secteur public, plus protégées, qu’aux classes populaires. Son incapacité à prendre en compte « l’insécurité culturelle » ressenti par l’électorat populaire lui a été préjudiciable.

En somme, ni le PS ni Mélenchon ne parviennent, pour l’instant, à séduire l’électorat ouvrier. Quelles sont, selon vous, les conditions pour y réussir, notamment en vue des élections locales de 2014 ?

Si l’austérité permettait de réduire le chômage avant les élections locales de 2014, comme le président de la République et le gouvernement le prédisent, il y aurait peut-être des résultats. Comme presque tout le monde, je n’y crois guère. De même je ne pense pas que les grandes réformes sociétales favorisent un tant soit peu la confiance des ouvriers pour le gouvernement. Je rappelle au passage que selon le dernier baromètre politique TNS-Sofres de décembre, le président de la République ne recueille que 28% de confiance chez les ouvriers soit trente-cinq points de moins depuis son élection. Le Premier ministre est à 19%. Le chemin risque d’être long !

On pourrait craindre qu’en 2014, le Front national n’amplifie sa progression chez les ouvriers. Mais les élections locales ne sont pas les meilleures pour le FN. Je crains que ce ne soit l’abstention qui l’emporte, alors même que traditionnellement, les élections municipales sont, avec l’élection présidentielle, les élections les plus populaires. Je remarque que les ouvriers étaient 30% à s’abstenir au premier tour de l’élection présidentielle de 2012 contre 20% pour l’ensemble de la population.

La démocratie sans le peuple est une option qui devient de plus en plus acceptable pour nos élites politiques. Cette évolution présente un risque trop souvent négligé pour notre démocratie.

[Entretien initialement publié dans Ragemag]

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mardi 29 novembre 2011

La gauche retrouvera-t-elle la voi(x)e du peuple ?

Plaidoyer pour une gauche populaire


La gauche peut-elle renouer avec l’électorat populaire, ou est-elle vouée à « rechercher le peuple désespérément », comme l’ont craint un moment Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin ? Le Parti socialiste, considéré comme la principale formation de gauche,  retrouvera-t-il sa vocation originelle, ou laissera-t-il ouvriers et employés dériver vers les « populismes », pour demeurer ce qu’il est devenu : un parti de bobos ? C’est une question que l’on commence à se poser au PS. Certains ont même fait mieux, en s’efforçant d’y répondre. S’arrachant aux « impensés de la gauche », un groupe d’intellectuels [1], réunis autour de deux élus socialistes [2], nous livrent, à quelques mois du scrutin présidentiel, un véritable « Plaidoyer pour une gauche populaire » [3].

L’alarme fut donnée, au mois de mai dernier, par un rapport désormais célèbre de la Fondation Terra Nova [4]. Celui-ci, semblant prendre acte d’une inexorable droitisation des couches populaires, prônait la construction artificielle d’une sorte de « peuple de substitution ». Naturellement acquis à la gauche, celui-ci serait constitué des jeunes, des diplômés, des femmes et des personnes « issues de la diversité ». Oublié, cet ouvrier blanc sans âge et sans diplôme supposé obtus, frileux, intolérant, et définitivement « lepenisé ».

Surréaliste ? Pas tant que ça. Pour Laurent Bouvet, la gauche est finalement très imprégnée de « cet idéal trentenaire en forme d’illusion, qu’est le multiculturalisme » et par le « libéralisme culturel et moral » qui va avec. Or cela n’est pas anodin. Outre qu’il semble difficile de gagner une élection présidentielle sans le peuple, même en agrégeant tous les particularismes à la mode, ce phénomène constitue un véritable renoncement de la gauche à sa vocation originelle. Car, si l’on en croit Jean-Claude Michéa, le libéralisme « de gauche » n’est pas meilleur que celui « de droite », chacun n’étant que l’une des faces – politique et culturelle pour l’un, économique pour l’autre – d’une funeste réalité.

Au bout du compte, le rapport de Terra Nova aura au moins permis de forcer l’émergence d’un débat, là où régnait depuis longtemps un consensus tacite. Il n’est plus tabou de vouloir reconquérir les « couches populaires et moyennes intégrées ». Car, entre le bourgeois urbain soucieux de sortir du nucléaire et de s’alimenter bio, et un lumpenprolétariat banlieusard sur lequel la gauche a pris l’habitude de se focaliser, il existe une France périphérique, rurale et périurbaine, décrite avec talent par Christophe Guilluy, qui demeure en quête de représentants. Alors qu’elle ignore depuis longtemps cette « cohorte de salariés déclassés qui, sans dépendre de l’assistance, se débattent dans l’univers quotidien des CDD, de l’intérim et des petits boulots », la gauche a en partie trahi sa raison d’être. Si elle remporte nombre de scrutins locaux, elle a aussi perdu beaucoup d’élections nationales. Doit-on rappeler qu’en 2002, seuls 13% des ouvriers ont voté pour Lionel Jospin ?

Les avocats de la gauche populaire ont en tout cas le mérite d’ouvrir les yeux sur l’insécurité macroéconomique qui tenaille cette France oubliée. Ils en avouent même l’une des principales causes : « l’incursion répétée de la globalisation dans (son) quotidien » (Philippe Guibert). S’il est vrai que la mondialisation fut parfois considérée comme heureuse, et qu’elle l’est peut-être encore pour « les élites mondialisées » décrites par Zygmunt Bauman, elle l’est moins pour les sédentaires involontaires, qui ne peuvent ni en bénéficier, ni la fuir. L’érosion rapide du pouvoir d’achat, l’épouvante générée par la financiarisation de l’économie et la concurrence d’immigrés tirant bien malgré eux le coût du travail vers le bas ne sont plus niées. Certes, on ne va pas jusqu’à proposer la « démondialisation », et l’on prend soin de rappeler que « la protection n’est pas le protectionnisme ». Pourtant, Alain Mergier en convient : une forme tenace d’insécurité « se rapporte aux rapports que la France entretient avec son extériorité, dominée par deux termes, l’Europe et la mondialisation ». La première est d’ailleurs perçue par les classes populaires - à juste raison - comme le cheval de Troie de la seconde.

Mais au-delà du discours sur les peurs économiques, qui, par chance, n’avait pas encore totalement déserté la pensée de gauche, apparaît une réflexion plus audacieuse encore. L’ouvrage s’attaque en effet sans tabou, et avec une lucidité qui rassérène, à ce phénomène nié plus encore qu’ignoré : le sentiment d’insécurité culturelle. Oui, il existe « une ouverture des frontières destructrices de l’identité nationale » (Bouvet). Oui, il existe une « déstabilisation des habitudes de vie quotidienne » (Mergier). Et oui, les couches populaires portent le deuil d’une l’époque où elles jouaient encore le rôle de « référent culturel » (Guilluy) au profit des nouveaux venus. On a beaucoup tu ces évidences par crainte d’être  suspecté de populisme. Comme s’en désole Alain Finkielkraut, nous avons tant voulu respecter « toutes les cultures », que nous avons a oublié de défendre la nôtre : celle de la République, qui autorise le « vivre ensemble ». Faut-il continuer à camper sur des postures morales stériles pour s’éviter les foudres de professeurs de philosophie qui, tels un Raphaël Enthoven, traquent sans relâche un « discours sécuritaire » derrière chaque tentative de réflexion égalitaire ? Les chantres de la gauche populaire ont opté quant à eux pour l’abandon de la langue de bois. On préfèrera ici saluer leur démarche.

Il manquera peut-être à cet ouvrage une dimension économique. Si l’on choisit de renouer enfin avec le peuple, il ne suffit pas de se montrer ouvert à ses préoccupations. Il faut aussi lui proposer une alternative, pas seulement une alternance. Or comment envisager de guérir cette France malade sans se donner d’abord les moyens d’une politique économique volontariste ? Comment mettre en oeuvre une politique industrielle ambitieuse sans remettre en cause les dogmes libéraux qui l’asphyxient depuis trente ans ? Et sans croissance, comment envisager, enfin, de répartir plus équitablement les fruits de celle-ci ?

Il conviendra également de ne pas céder au syndrome de la « coalition victorieuse », qui frappe, justement, Terra Nova. Il ne s’agit pas seulement d’opposer le « vrai peuple » à celui de substitution, dans une simple optique de victoire électorale. Un candidat à l’élection présidentielle doit en effet s’adresser à la nation toute entière, qui est bien plus qu’une simple juxtaposition de cibles et de catégories.

Espérons en tout cas que le Plaidoyer pour une gauche populaire rencontrera l’écho qu’il mérite auprès du candidat qu’il cherche à convaincre. Car c’est bien à François Hollande que ce texte est adressé. Celui-ci saura-t-il s’en saisir pour gagner l’élection ? Surtout, s’il l’emporte, saura-t-il le faire vraiment sien, afin de n’avoir pas gagné pour rien ?


[1] Laurent BOUVET, Philippe GUIBERT, Christophe GUILLUY, Rémi LEFEBVRE, Alain MERGIER et Camille PEUGNY.
[2] Laurent BAUMEL et François KALFON.
[3] Plaidoyer pour une gauche populaire, Le bord de l’eau, novembre 2011
[4] Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ?

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