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samedi 1 avril 2017

[ Vers le Grexit ? 3/3 ] - Grèce : l'impasse politique






Olivier Delorme est écrivain et historien. Passionné par la Grèce, il est l'auteur de La Grèce et les Balkans: du Ve siècle à nos jours (en Folio Gallimard, 2013, trois tomes), qui fait aujourd'hui référence. Il vient également de publier Trente bonnes raisons de sortir de l'Europe.
Alors que la crise grecque semble sur le point de refaire surface en raison de la mésentente entre les différents créanciers du pays, et que l'idée d'un « Grexit » est récemment devenue, pour la toute première fois, majoritaire dans un sondage grec, Olivier Delorme a accepté de revenir pour L'arène nue sur la situation de la Grèce. 
Cette analyse est en trois partie et traite successivement de l'impasse économique, de l'impasse géostratégique et de l'impasse politique dans lesquelles se trouve Athènes. Le premier volet, l'impasse économique, est disponible ici. Le second volet (impasse géostratégique) se trouve là. Ci-dessous figure le troisième volet.

***

La troisième impasse dans laquelle se trouve la Grèce est politique. Après que Syriza eut perdu de peu les élections législatives de juin 2012, ses responsables jugèrent que, l’accession au pouvoir devenant probable, il convenait de renoncer à un programme radical au profit d’une approche qu’ils pensaient (ou feignirent de penser) acceptable par l’UE. L’aggiornamento s’opéra donc au profit d’un réformisme néokeynésien, en vérité très modéré, appuyé sur l’idée que les partenaires européens comprendraient que, pour que la question de la dette trouve une solution pérenne et raisonnable, le pays devait sortir de la spirale déflationniste résultant des politiques imposées par le FMI et l’UE depuis 2009-2010. Syriza faisait du même coup l’impasse sur le fait qu’il était fort peu probable que les gouvernements allemand et européens (conservateurs ou prétendument socialistes, mais tous acquis aux dogmes néolibéraux) fassent à un gouvernement de gauche qui s’affichait radicale (bien qu’il ne le fût déjà plus vraiment) un cadeau qu’ils avaient refusé à son prédécesseur conservateur, envoyant celui-ci à l’abattoir électoral alors même qu’il était leur allié idéologique.

Ce que Syriza n’a pas voulu comprendre (ou qu’elle a feint de ne pas comprendre), c’est la nature profondément idéologique de ce qu’il est convenu d’appeler la « construction européenne » dès l’origine, mais de manière bien plus brutale depuis la décennie 1986-1995 (Acte unique européen, traité de Maastricht, création de l’Organisation mondiale du commerce). Ce que Syriza, comme l’ensemble des partis socio-démocrates, feint d’ignorer, c’est que la moindre politique de gauche – fût-elle extrêmement modérée – est désormais impensable dans ce cadre. Et que ce cadre-là a précisément été conçu pour servir à cela. Qu’il est donc irréformable.

Avant comme après la victoire électorale de 2015, j’ai écrit et dit que si les dirigeants de Syriza pensaient ce qu’ils proclamaient, ils iraient dans le mur. Car la position de l’UE n’était pas rationnelle (ce qu’a confirmé l’ex-ministre des Finances Varoufakis dans ses témoignages sur les « négociations » de l’Eurogroupe) mais bien idéologique. Dès lors, le discours de Syriza n’était justifiable que dans la mesure où il permettait d’accéder au pouvoir, dans un pays où la peur des conséquences d’une sortie de l’euro était encore forte, puis de faire la démonstration devant le peuple qu’aucune solution raisonnable n’étant acceptable dans la logique qui sous-tend l’euro, la question qu’il reviendrait à ce peuple de trancher était de savoir s’il préférait rester dans l’euro, ce qui supposait la poursuite des mêmes politiques, ou changer de politique, ce qui supposait de sortir de l’euro. Et nous fûmes un certain nombre à croire, lors de l’annonce du référendum de juillet 2015, que c’était bien la stratégie du gouvernement – jusqu’à ce que celui-ci trahisse, presque immédiatement, le mandat qu’il avait sollicité et reçu.

Je n’avais pas envisagé la troisième solution quant à l’explication du discours de Syriza : qu’il était le paravent, au niveau du petit groupe de dirigeants, ou d’une partie de celui-ci, d’un opportunisme dont le but était d’occuper la place d’un système politique failli et effondré – celui de la Nouvelle démocratie (ND, droite) et du Parti socialiste panhellénique (PASOK) qui avaient alterné au gouvernement depuis le rétablissement de la démocratie en 1974 –, puis de se maintenir au pouvoir à n’importe quel prix. 

Combien de mesures exactement contraires aux convictions affichées de Syriza ont été ratifiées par le deuxième gouvernement Tsipras ? Une capitulation n’est jamais que l’acte initial d’une série sans fin de capitulations. Jusqu’à l’automne 2016, celles-ci ont été justifiées par la perspective d’obtenir, en échange, un allègement de la dette – perspective fallacieuse, puisque le refus allemand d’une telle opération est tout autant idéologique que le refus de tout « accommodement raisonnable » en 2015 – idéologique et électoral, car dans une situation où elle se trouve concurrencée sur sa droite par l’AfD, la chancelière Merkel ne peut consentir la moindre concession à la Grèce.

Comme il était prévisible, la négociation sur la dette n’a donc abouti qu’à des mesures symboliques, en aucun cas susceptibles de permettre un rebond de l’économie grecque. Ces mesures ont d’ailleurs été suspendues par l’UE aussitôt que Tsipras a annoncé, en décembre 2016, quelques « cadeaux de fin d’année » pour les plus pauvres, pourtant eux aussi symboliques, manifestant ainsi que la Grèce était en réalité devenue – comme on disait au XIXe siècle pour des États formellement indépendants mais tenus dans une étroite dépendance par leurs créanciers d’Europe occidentale – une « colonie sans drapeau ».

Dans ces conditions, les discussions de ces dernières semaines ne pouvaient qu’aboutir au résultat auquel elles ont abouti. On sait depuis longtemps déjà que le FMI n’aurait pas dû participer aux plans indûment nommés « plans d’aide », puisqu’ils ne font que maintenir la Grèce dans un état de dépendance et aggravent la situation des Grecs. Pour le faire, le Fonds a en effet enfreint ses propres règles, en même temps qu’il a ignoré les analyses produites en son sein prouvant que les effets récessifs des politiques imposées à la Grèce avaient été massivement sous-évalués, puis que les politiques appliquées ne pouvaient qu’échouer sans une véritable restructuration de la dette permettant sa soutenabilité – une restructuration à laquelle se refuse le gouvernement allemand. Et il semble bien que, au nom des convenances électorales de Mme Merkel, le FMI soit une fois de plus en passe d’accepter ce qu’il devrait refuser au regard de ses propres principes, l’absence de restructuration le conduisant, une fois de plus et de manière absurde, à exiger davantage de mesures récessives dont on sait qu’elles ne feront qu’aggraver encore et toujours la situation.

La course à l’abîme et aux « réformes » structurelles, à la baisse des pensions (alors qu’en raison du chômage de masse, des familles entières n’ont plus que la pension de l’aïeul comme seul revenu régulier) et à la liquidation de ce qui reste d’État social aussi bien que de patrimoine national va donc se poursuivre. À la Vouli (le Parlement), le Premier ministre Tsipras a présenté cette nouvelle capitulation comme un « compromis honorable » consistant à aller « au-delà de l’austérité », à « en finir avec les plans d’aide » et à « faire sortir le pays de la crise ». Alors qu’il s’agit juste du contraire : cette inversion de la parole politique posant la question désormais centrale en Grèce : celle de la démocratie.

Déjà, l’adoption des trois mémorandums avait constitué une négation du droit d’amendement des députés et des prérogatives du Parlement, fondements de la démocratie représentative qui figurent parmi les principes dont se réclame l’UE. Puis, au lendemain de la victoire électorale de Syriza en janvier 2015, Jean-Claude Juncker affirma qu’il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. Aujourd’hui, le même président de la Commission répond par lettre à deux députés grecs au Parlement européen – qui arguaient des principes mêmes de l’UE pour demander le rétablissement des conventions collectives abolies par les mémorandums – que « les mesures convenues dans le cadre d’un programme d’ajustement n'ont pas nécessairement à se conformer à l’acquis européen » et que « lorsque des mesures nationales sont convenues dans le cadre d’un programme d’ajustement, la Grèce ne met pas en œuvre la législation européenne et, par conséquent, la Charte des droits fondamentaux de l’UE ne s'applique pas comme telle dans les mesures grecques ». Autrement dit, l’UE est habilitée, en Grèce, à violer les principes sur lesquels elle prétend se fonder.

Dans ces conditions que reste-t-il des droits fondamentaux, économiques et sociaux, proclamés et garantis par la Constitution du 9 juin 1975 ? Quelle est encore la crédibilité de Syriza, dont toute la campagne pour les élections de janvier 2015 fut axée sur la volonté de rendre sa dignité au peuple grec, Tsipras annonçant, le soir même de la victoire, que son gouvernement serait « chaque mot de la Constitution » ? Que subsiste-t-il, en Grèce, d’un État de droit que l’UE prétend ranger au nombre de ses principes fondateurs et qu’elle a vaporisé, en Grèce, depuis 2010 ? Quelle est encore la crédibilité des mécanismes démocratiques – vidés de sens et de contenu par l’UE – et la crédibilité de la parole des formations politiques ?

On sait que, après 2009, le PASOK qui, depuis les années 1980 réunissait autour de 40 % des suffrages, s’est effondré sous les 10 %, et que la ND, dont l’audience électorale était du même ordre est tombée à 18,85 % en mai 2012 pour se stabiliser entre 27,8 % et 29,7 % aux trois scrutins suivants (juin 2012, janvier puis septembre 2015). Alors que beaucoup de Grecs pensent que le gouvernement Tsipras est en sursis et que de nouvelles élections législatives se tiendront à plus ou moins brève échéance, les sondages donnent la ND et le PASOK à des niveaux du même ordre (sous les 30 % pour la ND, autour de 6 % pour le PASOK). D’autant que la ND est désormais dirigée par Kyriakos Mitsotakis, rejeton d’une des familles les plus caricaturales du vieux système clientéliste, qui affiche sa grande proximité avec l’Allemagne afin d’accréditer l’idée qu’on lui concédera, à Berlin, ce qu’on a refusé à ses prédécesseurs, ce qui, vu l’état de l’opinion grecque et le fort ressentiment à l’égard de l’Allemagne, est à double tranchant. De surcroît, ce leader, à la popularité déjà bien faible pour un chef du principal parti d’opposition candidat au poste de Premier ministre, est périodiquement mis en cause pour son implication présumée dans le plus grand scandale de corruption qu’ait jamais connu la Grèce – celui des innombrables pots-de-vin versés par l’Allemand Siemens. C’est dire combien le discrédit frappant Syriza, qui a obtenu 16,8 % en juin 2012, 36,3 % en janvier 2015, 35,4 % en septembre et se retrouverait autour de 15 %, ne profite pas aux formations de l’ancien système. 

Les sondages semblent indiquer aussi que disparaîtrait de la Vouli le parti centriste pro-européen Potami (Le Fleuve), dont la fonction, comme Ciudadanos en Espagne ou Macron en France aujourd’hui, est de fournir une « roue de secours » à des majorités épuisées, en se réclamant de la nouveauté et de la modernité. Il en irait de même de l’Union des centres, entrée à la Vouli en septembre 2015, ainsi que des Grecs indépendants, scission de la ND qui s’affichait souverainiste, mais qui, partenaire de coalition de Syriza, subit logiquement les conséquences du rejet de la politique du gouvernement.

Dans l’état actuel, seuls les néonazis d’Aube dorée (prétendument partisans d’une sortie de l’euro et de l’UE) et les communistes orthodoxes du KKE (favorables la sortie de l’euro et au « désengagement » de l’UE) semblent en position de tirer une partie des marrons du feu – les uns et les autres restant néanmoins en-dessous de 10 %. Enfin les différentes formations qui se trouvent à la gauche de Syriza – l’EPAM, qui défend depuis le plus longtemps une sortie de l’euro ; ANTARSYA, gauche anticapitaliste et libertaire ; Unité populaire, issue de l’aile gauche de Syriza, et Cap sur la liberté de l’ancienne présidente du Parlement, Zoé Konstantopoulou, qui ont quitté Syriza après la capitulation de juillet 2015 – admettent désormais tous, plus ou moins ouvertement, la nécessité, avant ou après une négociation, d’une sortie de l’euro, voire de l’UE. Mais ces partis sont pour l’heure incapables de présenter un front commun et aucun d’entre eux ne semble en mesure d’obtenir une représentation parlementaire.

Dans ce paysage politique ravagé, par les injonctions européennes et les reniements de Syriza, beaucoup de Grecs estiment que si des élections intervenaient, elles ne serviraient à rien. Elles seraient les septièmes depuis 2007, aucune assemblée n’étant depuis cette date allée au terme de son mandat : ce qui montre à quel point les politiques européennes ont rendu le pays ingouvernable.

Le score étriqué que les sondages accordent à la ND et au PASOK risque en outre de ne pas leur permettre de pouvoir reconduire une coalition qui a gouverné le pays entre 2011 et 2015 (il faut totaliser autour de 40 % des suffrages pour obtenir une majorité absolue à la Vouli). À moins que le véritable but de Tsipras ne soit aujourd’hui de revenir avec assez de députés pour être indispensable à une formule de « grande coalition » qui se généralise en Europe à mesure que le rejet, par les peuples, des politiques induites par l’appartenance à l’euro et à l’UE réduit l’audience électorale des anciens partis de gouvernement : si l’on ajoute aujourd’hui les scores donnés à ces trois partis qui ont gouverné la Grèce depuis 1974, on parvient à peine à 50 % du corps électoral ! Et quelle serait d’ailleurs la viabilité d’une telle combinaison, dès lors qu’il s’agira, de toute façon, de poursuivre la même politique sous la même tutelle ? Ne serait-ce pas, surtout, la meilleure façon de permettre l’ascension électorale d’Aube dorée ?

Quant à l’abstention qui a atteint 43,5 % en septembre 2015, dans un pays où le vote est obligatoire et où la participation tourna longtemps autour de 80 %, elle sera le meilleur baromètre du discrédit, non de tel ou tel parti, mais bien de la démocratie elle-même. Sur le terrain en tout cas, l’épuisement psychique et parfois physique, en même temps que le rejet de toute parole politique, est sensible chez beaucoup. 

Les perspectives apparaissent dès lors bien sombres. L’échec de Syriza a en réalité tué, et sans doute pour longtemps, l’idée qu’une alternance soit autre chose qu’un leurre permettant de poursuivre une politique déterminée ailleurs et hors de tout contrôle démocratique. La contestation sociale ne s’est jamais éteinte. Mais les niveaux de mobilisation sont loin des hautes eaux de 2010. Si les grèves et les manifestations sont permanentes, elles restent catégorielles, éclatées, elles ne coagulent pas (encore ?) en un mouvement populaire puissant capable d’emporter le régime comme ce fut le cas en Argentine, dans des conditions économiques et politiques assez comparables, en 2001 – depuis le début de la crise, remarquons que l’image d’un hélicoptère survolant le Parlement grec, en référence à celui qui exfiltra alors le président De la Rua de la Casa Rosada, est un classique de l’iconographie des manifestants. 

De même, l’armée a-t-elle été dépolitisée depuis le retour de la démocratie en 1974, alors que, depuis l’indépendance, elle était intervenue maintes fois dans la vie politique, qu’il s’agisse de « coups » d’extrême droite (le plus connu étant celui des Colonels en 1967) ou d’officiers modernisateurs (en 1909, le coup de Goudi inaugura une des périodes de modernisation et de démocratisation les plus intenses de l’histoire du pays). Peut-on pour autant exclure que, si Erdogan envenimait la situation en mer Égée – dans une stratégie de fuite en avant classique pour des régimes autoritaires en difficulté intérieure –, une partie de l’armée considère que les gouvernements successifs, qui ont accepté le carcan imposé par l’UE, ont mis en danger les intérêts supérieurs de la nation ? Il est certain, en tout cas, que la fragilisation de la démocratie par l’UE rouvre un champ des possibles qui semblaient ne plus l’être depuis longtemps.

Un autre possible paraît d’ailleurs s’ouvrir avec l’arrivée au pouvoir du nouveau président américain et la dernière pseudo-négociation sur la poursuite de la participation du FMI au processus de mise en tutelle de la Grèce appelé « plan d’aide », qui a donné l’occasion au ministre des Finances allemand Schäuble d’agiter une fois encore la menace d’un Grexit forcé. Sur la chaîne Bloomberg, l’économiste Ted Malloch, pressenti par le président Trump pour représenter les États-Unis auprès de l’UE (où certains s’activent à empêcher cette nomination considérée hostile), a déclaré le 5 février dernier que la Grèce ne pouvait continuer à souffrir ainsi de stagnation, ajoutant : « je ne veux pas parler à la place des Grecs, cependant du point de vue d’un économiste, il y a de très fortes raisons pour la Grèce de quitter l’euro », ce qui devrait, selon lui, être assorti d’un plan d’accompagnement.

Venant peu après l’entretien accordé par le président Trump au Times (16 janvier) dans lequel ce dernier se prononçait en faveur de la conclusion rapide d’un accord commercial bilatéral avec le Royaume-Uni et d’une aide américaine aux pays qui choisiraient de quitter l’UE, la déclaration de Malloch a bien sûr été entendue à Athènes. Il faut rappeler ici combien une partie des « élites politiques » grecques, quelle que soit leur appartenance partisane – y compris des membres du groupe dirigeant de Syriza et de l’actuel gouvernement –, est intimement liée aux États-Unis où nombre d’hommes politiques grecs (qui parlent parfois mieux l’anglais que leur langue « maternelle ») ont été formés, où ils ont souvent accompli tout ou partie de leur vie professionnelle.

C’est dans cette perspective qu’il faut dès lors considérer ce que, dans son précieux blog, l’historien et ethnologue Panagiotis Grigoriou, relevait récemment quant aux rumeurs de plus en plus insistantes d’un retour à la drachme – une drachme adossée au dollar. Pour l’observateur de la politique grecque, il ne serait pas très étonnant de voir une partie de ces élites, à la fois coincées dans l’impasse de l’euro allemand et habituées à être les courroies de transmission d’un étranger dominant, envisager de troquer une tutelle euro-allemande inflexible, et de plus en plus impopulaire, contre un retour à la tutelle américaine espérée moins contraignante, plus bienveillante – à un moment où, pour les États-Unis, l’importance géostratégique de la Grèce (et donc l’intérêt d’y être plus présents) pourrait être réévaluée alors que le régime islamo-autoritaire d’Erdogan devient de plus en plus imprévisible.

En Grèce en tout cas, la magie de l’euro semble désormais ne plus vraiment fonctionner : pour la première fois, un sondage donne une majorité, et très nette : 54,8 % (soit 29,6 % des électeurs de la ND et 66,2 % de ceux de Syriza lors des dernières élections législatives) sinon pour une sortie de l’euro par principe, du moins pour un rejet des nouvelles mesures exigées par les créanciers, même si cela doit conduire à une sortie de l’euro et un retour à la drachme, 32,2 % des personnes interrogées se prononçant pour l’acceptation et le maintien à tout prix dans l’euro.

Pour ceux qui, comme moi, pensent depuis le début de la « crise grecque » que l’euro en a été la cause essentielle, la prise de conscience de l’opinion que semble traduire ce sondage est sans doute une raison d’espérer que le peuple grec trouve enfin une issue à la triple impasse actuelle. Il reste que le temps perdu ne se rattrape pas et que la sortie – de toute façon inéluctable – serait plus dure aujourd’hui qu’elle ne l’aurait été en 2010, 2012 ou 2015 parce que, tout au long de ces années sacrifiées, le potentiel productif – et donc de rebond – n’a cessé de fondre. Pour les mêmes raisons, cette sortie sera plus difficile demain qu’aujourdhui ; elle le sera d’autant plus qu’elle sera imposée ou/et improvisée, au lieu d’être choisie, préparée et négociée.


Pour aller plus loin, on peut également regarder ce reportage sur la Troïka :





mercredi 8 février 2017

Pour l'anniversaire de Maastricht, le «Grexit» revient




Le sujet n'est plus à la mode. Au cœur de l'actualité européenne, le «hard Brexit» de Theresa May a volé la vedette depuis fort longtemps à la crise grecque, supposée réglée. En France, on parvient à engager des campagnes présidentielles - et même à bâtir des programmes économiques entiers - sans paraître se soucier du cadre européen.
Dans ce contexte, il ne viendrait l'idée à personne de remettre sur la table l'épineux sujet grec, surtout pas à quelques mois des élections néerlandaises (mars 2017), de la présidentielle française et des législatives allemandes (septembre). Pourtant, ce dernier pourrait bien s'imposer de lui-même sans demander l'autorisation dans les semaines et mois qui viennent.
Selon un récent article du journal allemand Bild en effet, «le Grexit est de retour». C'est Wolfgang Schäuble qui semble avoir remis le sujet sur le tapis, à l'issue de l'Eurogroupe du 27 janvier dernier. Schäuble estime comme à son habitude que le gouvernement grec n'en a pas fait assez dans le domaine des «réformes de structure». Le ministre allemand des Finances n'a probablement jamais vraiment renoncé à son idée de «Grexit temporaire» formulée en 2015. Il semble à nouveau vouloir pousser les Grecs vers la sortie, quitte à affirmer sans gêne qu'ils n'ont «pas fait ce qu'ils se sont tant de fois engagés à faire».
Pourtant, ce ne sont pas les réformes qui ont manqué en Grèce. Dès 2013, l'OCDE indiquait dans un rapport que le pays avait «le taux le plus élevé de réponse aux réformes structurelles recommandées» et se félicitait des «progrès impressionnants accomplis» (OECD, Economic Survey - Greece, November 2013). C'était bien avant, pourtant, qu'Athènes ne s'engage sur la voie du troisième mémorandum, celui exigé par les Européens après que Tsipras eût capitulé face à ses créanciers mi 2015.nt tant de fois engagés à faire».
Ce troisième mémorandum en effet, véritable «catalogue des horreurs» de l'aveu même du journal allemand Der Spiegel, a repoussé toutes les limites de ce qui se pouvait concevoir en terme de maltraitance économique. Outre le fait que «l'aide» de 86 milliards d'euros dont il est la contrepartie - mais qui n'est constituée que de prêts - va alourdir d'autant une dette déjà située à près de 180% du PIB, outre les habituelles hausses d'impôts, la nouvelle baisse des retraites et la énième «flexibilisation» du droit du travail, Athènes s'est fait détrousser de l'infinitésimal reliquat de souveraineté qui lui restait. Comme le rappelle ici la spécialiste du pays Marie-Laure Coulmin Koutsaftis, l'État grec est en cours de démantèlement pur et simple. Nombre d'actifs publics sont vendus à l'initiative d'un fonds de droit privé, la Société des Participations Publiques, étroitement contrôlé par les créanciers du pays et présidé par un Français. Le gouvernement hellène a également perdu la main sur son administration fiscale qui s'est muée, le 1er janvier 2017, en «agence des recettes autonome». Outre certaines attributions habituellement dévolues à un ministère du Budget (fiscalité, mesures douanières), lui incombe la sympathique mission de faire main basse sur les habitations principales des débiteurs insolvables pour les vendre. Enfin, un invraisemblable mécanisme adopté en mai dernier et surnommé «la cisaille» permet de faire entrer en vigueur de manière immédiate et mécanique de nouvelles mesures d'austérité s'il apparaît que le budget de l'État s'éloigne de l'objectif d'excédent budgétaire primaire (hors service de la dette) de 3,5 % fixé pour 2018. Il s'agit donc de «légiférer» en mode automatique, sans consulter le Parlement. Du jamais vu.
Là où le bât blesse, c'est que pour prix de ces réformes au chalumeau, les créanciers promettent de longue date à la Grèce un allègement de son énorme dette publique. Or sur ce point, l'ex-Troïka se déchire. Faucons jusqu'au délire, «les Européens» ne cèdent pas d'un pouce. Même le très modeste toilettage de la dette concédé en décembre dernier a failli être remis en question après qu'Alexis Tsipras a osé accorder un coup de pouce financier aux retraités de son pays pour Noël sans demander l'autorisation à «l'Europe».
L'Allemagne, parangon d'intransigeance, ne veut pas entendre parler de coupes dans le stock de dette hellène, surtout pas à l'approche de son scrutin législatif. Pour autant - et c'est un paradoxe - elle tient absolument à ce que le Fonds monétaire international demeure partie prenante de l'actuel plan «d'aide». Or le Fonds, pour sa part, met de plus en plus de distance entre lui-même et ses acolytes de l'ancienne Troïka. Il menace régulièrement de les quitter car ses statuts lui interdisent en principe de secourir un pays insolvable, ce qui est désormais le cas de la Grèce selon luEt ça fait longtemps qu'il le dit. On ne compte plus les rapports dans lesquels le FMI alerte sur l'urgente nécessité de restructurer la dette hellénique et menace, si cela n'intervient pas, de se retirer de l'aventure. En 2013 déjà, il publiait un document sévère relatif à la gestion de la première crise grecque, celle de 2010. Il déplorait qu'à l'époque «la restructuration de la dette [ait] été envisagée par les parties à la négociation mais qu'elle [ait] été exclue par les dirigeants de la zone euro» ( IMF Country Report No. 13/156 - Greece, 06/2013). Deux ans plus tard, le Fonds proposait d'accorder à Athènes «un délai de grâce» de trente ans sur le paiement de sa dette et estimait celle-ci «totalement non viable» (IMF Country Report No. 15/186 - Greece, 14/07/2015). En juillet 2016, le Bureau indépendant d'Évaluation (IEO) du FMI, publiait un bilan assassin rappelant que toutes les modalités de prise de décision habituellement en vigueur au sein du Fonds avaient été contournées dans l'affaire grecque. Pour des raisons politiques, pour satisfaire l'appétence des «Européens» pour une dureté d'airain vis à vis d'Athènes, la direction du FMI aurait sciemment désinformé son Conseil d'administration et conduit l'institution de Washington à opérer un renflouement là où il aurait fallu pratiquer un «haircut» (une coupe dans la dette).
Enfin, le tout dernier rapport en date (janvier 2017) vient de réaffirmer de manière catégorique: «La dette grecque est totalement intenable. Même avec une application pleine et entière des réformes approuvées dans le cadre du programme d'aide, la dette publique et les besoins de financement vont devenir explosifs sur le long terme». C'est avec ce document pour base de travail que devaient se rencontrer lundi, afin de s'entre-exposer une nouvelle fois les uns aux autres leurs inexpugnables divergences, les différents protagonistes: le FMI pour rappeler qu'il faut soit trancher fermement dans la dette grecque, soit prévoir un tour de vis austéritaire supplémentaire. Le gouvernement grec, pour faire valoir qu'il n'irait pas plus loin dans les réformes. Les créanciers européens pour rappeler que décidément, rien ne leur va, ni l'idée de se passer du concours du Fonds, ni celle de se ranger à ses vues en acceptant d'alléger enfin la dette hellène.
Que peut-il sortir de ce dialogue de sourds? Peut-être la fuite pure et simple, cette fois, d'un FMI excédé qui laisserait «les Européens» barboter seuls dans cet hôpital de jour à ciel ouvert qu'est devenue, vingt-cinq ans tout juste après l'entrée en vigueur du traité de Maastricht, l'Union économique et monétaire. La décision interviendra dans le courant de ce mois.
Quelle suite les États membres donneront-ils à un éventuel départ de ce «tiers séparateur» qu'est en réalité le Fonds?
Les Grecs, pour leur part, semblent (re)commencer à envisager une sortie de l'euro. D'anciens ministres d'Alexis Tsipras se font entendre. Comme le rapporte Médiapart, l'ex ministre des Affaires européennes Nikos Xydakis a récemment affirmé que l'omerta sur la question monétaire devait être levée. «Il ne doit pas y avoir de tabou quand nous parlons du destin de la nation. Nous sommes arrivés au point où le peuple est au bout de son endurance. Je crois que nous avons besoin d'une discussion politique nationale en profondeur», a-t-il affirmé. Yanis Varoufakis pour sa part, ne mâche pas ses mots dans la tribune qu'il signe ici le 4 février. Il accuse le ministre allemand Wolfgang Schäuble de manigancer un Grexit hostile. Puis il enjoint le gouvernement de son pays à prendre les devants, lui suggère de tourner le dos aux créanciers et de restructurer unilatéralement certains titres de dette, l'invite à mettre en place un système de paiement parallèle.
Cette «double monnaie», Varoufakis en avait préparé l'avènement au printemps 2015, alors qu'il était encore ministre des Finances du gouvernement Syriza. Le projet n'a jamais vu le jour. Que de temps gaspillé s'il devait s'imposer maintenant. Que de mesures d'austérité votées pour rien....
Est-ce à dire pour autant qu'un éventuel Grexit serait forcément un désastre? Tout dépend de l'aide que recevra Athènes si elle choisit de faire le grand saut. La situation internationale a changé depuis 18 mois. Le nouveau pouvoir américain ne fait pas mystère de son hostilité à la construction européenne. S'il n'a pas encore été nommé à ce poste et si sa candidature doit d'abord être acceptée par des Européens qui traîneront nécessairement des pieds, Ted Malloch, le candidat de Donald Trump au poste d'ambassadeur américain auprès de l'UE désormais connu pour ses diatribes hostiles à l'Union et à l'euro, n'hésite pas à affirmer: «Je ne veux pas parler à la place des Grecs, cependant, du point de vue d'un économiste, il y a très fortes raisons pour la Grèce de quitter l'euro».
Au point, pour les États-Unis, d'aider la Grèce à franchir le pas le cas échéant? Difficile, pour l'heure, d'y voir clair dans le jeu américain. Ce que l'on peut dire, en revanche, c'est que la crise grecque est de retour.
Après la toute première sortie de l'Union (celle de la Grande-Bretagne), la toute première sortie de l'euro pourrait elle aussi se produire très bientôt.

[Article initialement paru sur Figarovox]

dimanche 10 mai 2015

Filikí Etería n°7 - la Grèce vue de Grèce – revue de presse




 
 
 
 
- Billet Invité -
 
Par Cristobalacci El Massaliote
 
 
La semaine dernière, l'indispensable Massaliote était en vacances. Il était parti dans un "pays du Club Med", afin de vérifier sur place que Mare Nostrum était toujours à sa place. Le billet ci-dessous constitue donc un petit rattrapage de la revue de l'actualité grecque qu'il nous propose désormais chaque semaine !
 
***
 
I/ Les négociations avec l’Eurogroupe toujours aussi mouvementées

 
1/ L’Eurogroupe tendu qui aurait « marginalisé » un Varoufakis....

La presse du 25 et 26 avril s’inquiétait du climat d’hostilité contre le ministre grec des finances Yanis Varoufakis lors de la réunion informelle de l’Eurogroupe du vendredi 24 avril. Selon plusieurs journaux (reprenant l’agence Bloomberg), certains ministres des finances européens auraient reproché à leur homologue grec une attitude d’aventuriste et d’amateur. Des critiques auraient également été formulées par les ministres français (M. Sapin), italien ( M.Padoan) et allemand (M.Schäuble) sur le retard pris dans les négociations

Varoufakis a, quant à lui, déclaré que si la Grèce était bien prête à un compromis elle souhaitait avant tout un accord cohérent. Il a notamment réclamé un accord qu’il puisse défendre devant le Parlement grec et qui serait porteur d’un “nouveau modèle de croissance de la Grèce” (Sources :To Vima, Ethnos, Kathimérini, Ta Néa du 27 avril).

2/ …pourtant toujours soutenu à Athènes où il pilote de nouvelles équipes d’experts
Selon Tanea.gr, une réunion interministérielle organisée le dimanche 26 avril a permis de confirmer le soutien du gouvernement à Y. Varoufakis. Lors de cette reunión, il a été décidé la mise en place d’une équipe de négociation politique sous la responsabilité du ministre des finances dont la coordination de l’équipe a toutefois été confiée à M. Tsakalotos.

La réunion a en outre décidé la mise en place d’un groupe de coordination spécial, conduit par le Secrétaire Général du gouvernement, Spyros Sayas, chargé du soutien aux délégations techniques des institutions à Athènes. Le Secrétaire Général aux finances, M. Théocharakis, s’est vu confier la rédaction d’un plan pour le croissance, qui devrait constituer la base de l’accord de juin. Enfin, la responsabilité des délégations techniques du Groupe de Bruxelles a été confiée au président du conseil des experts économiques du gouvernement, M. Houliarakis.

3/ La nouvelle équipe de négociation prépare un projet de « loi omnibus »
Plusieurs journaux du 28 avril (Kathimerini, Ethnos, Avghi, Le Journal des Rédacteurs) relèvent que la nouvelle équipe de négociations a décidé au cours de sa première réunion de déposer immédiatement au Parlement un projet de loi omnibus qui comprendra les réformes de la « liste Varoufakis ». Le projet de loi ne comprendra pas de mesures liées au droit du travail et au système de sécurité sociale.

Ethnos du 30 avril, décrivait l’activité intense du gouvernement grec qui s’activait afin de débloquer les négociations et parvenir rapidement à un accord. Alexis Tsipras organisait le soir même un conseil des ministres spécial afin de finaliser le projet de loi omnibus avec ses axes principaux.

4/ Les négociations du 30 avril interrompues à cause des exigences du FMI
Les négociations entamées jeudi 30 avril se déroulaient dans un bon climat selon Ta Néa du 4 mai, mais elles se sont néanmoins interrompues samedi 2 mai en raison des exigences du FMI. En effet, le FMI souhaitait obtenir la libéralisation des licenciements collectifs et avoir des garanties sur le non rétablissement des conventions collectives ce qui représente des « lignes rouges » sur lequelles le gouvernement grec n’entend pas céder.

A la suite d’un entretien du président du conseil des experts économiques, M. Houliarakis, avec les créanciers, il a été convenu que les négociations devraient reprendre à partir du 4 mai. Le but de la partie grecque est d’obtenir une déclaration positive de l’Eurogroupe afin que la BCE débloque des liquidités pour le système bancaire grec.

5/ Et le temps presse !
Selon Ta Néa, l’Etat grec doit impérativement regler au FMI 769 millions d’€ d’ici le 12 mai.

Selon des sources bruxelloises, la date de remboursement d’environ 7 mds€ d'obligations grecques à la BCE, fixée à l’été, pourrait être reportée à une date ultérieure par le Mécanisme de stabilité européen (MES).

6/ Une véritable course contre la montre…

Selon Kathimerini (05 mai), le gouvernement grec se livre à une véritable « course contre la montre » pour aboutir à l’accord permettant de résoudre le problème de liquidités de la Grèce.
 
Ta Nea relève que le gouvernement grec a abandonné l’idée d’un accord intermédiaire au profit d’un accord global prévu pour la mi-juin et qui prévoierait un financement de la Grèce pour les années à venir.
 
Avghi (journal proche de Syriza du 5 mai évoquait même deux scénarios : selon le premier, les partenaires européens se chargeraient d’assurer le financement par la Grèce de ses échéances en juillet et août, reportant à septembre les décisions sur un accord global. Selon le deuxième scénario, un accord global serait conclu en mai ou en juin.
7/ Surprise : le FMI revoit ses prévisions et envisagerait même une suppression partielle de la dette
Plusieurs journaux (Kathimerini, Ethnos, Eleftheros Typos, Avghi) ont repris un article de Financial Times commentant les estimations du FMI. En effet, celui-ci prévoit désormais que la Grèce affichera un déficit primaire de 1,5% du PIB en 2015 , loin de l’objectif fixé d’excédent primaire de 3% !

Face aux conséquences négatives de ceci sur la dette, le FMI prévoit deux scénarios. Soit Athènes prend de nouvelles mesures d’austérité, soit les créanciers de la zone euro doivent se mettre d’accord sur une restructuration de la dette afin que celle-ci devienne viable. L’article du Financial Times souligne qu’au cours de la dernière réunion de l’Eurogroupe à Riga, le directeur du département Europe du FMI, M.Thomsen, aurait demandé la suppression d’une partie importante de la dette grecque, faute de quoi le FMI arrêterait le financement à la Grèce.

8/ Les négociations désormais dans l’impasse

Dans un document officieux, le gouvernement grec a reproché le 5 mai à l’Union Européenne et au FMI de saper les négociations en poursuivant des « stratégies différentes ». Selon plusieurs journaux du 6 mai (Kathimerini, Ta Nea, Ethnos, Avghi), le gouvernement hellène aurait déclaré : « Compte-tenu de cette divergence majeure, le gouvernement grec a décidé de ne pas légiférer sur les réformes avant un accord avec les créanciers ».
Ta Nea souligne ainsi que « le gouvernement grec avoue l’impasse des négociations et retire le projet de loi omnibus ».
8/ … ou empiétant sur les « lignes rouges »
Selon Ta Néa, suite à un entretien téléphonique entre Alexis Tsipras et J.C. Juncker le 6 mai, le gouvernement grec aurait accepté d’ouvrir la question de la sécurité sociale, mais aurait en même temps obtenu un accord de l'UE sur la réintroduction des conventions collectives du travail.
Par ailleurs, la BCE a encore relevé de deux milliards d'euros le plafond de son financement d'urgence des banques grecques (ELA), à hauteur de 78,9 milliards d'euros.

9/ Allemagne : le climat se détend et l’idée des réparations avance.

Le journal Avghi du 27 avril constate une « amélioration du climat » dans les négociations avec les créanciers après l’entretien téléphonique entre M. Tsipras et Mme Merkel.
Le 3 mai, le Président allemand a notamment reconnu : « nous ne sommes pas seulement ceux (les Allemands) qui vivent aujourd’hui, nous sommes aussi les descendants de ceux qui, lors de la seconde guerre mondiale, ont laissé un sillage de destruction derrière eux, entre autres en Grèce, ce que, à notre grande honte, nous avons ignoré pendant longtemps (...) Il est juste qu’un pays conscient de son histoire évalue quelles possibilités de réparation il peut y avoir ».
De son côté, la chancelière allemande a simplement indiqué : « nous, les Allemands, avons une responsabilité particulière, celle d’être attentifs, d’être sensibles et bien informés sur ce que nous avons perpétré sous le nazisme ».


II/ Politique intérieure


1/ Des réformes susceptibles de faire consensus avec les créanciers

Ethnos du 27 avril dresse une liste en six points sur lesquels il y aurait convergence entre le gouvernement et les créanciers : 1/ la Sécurité sociale et notamment les départs anticipés à la retraite ; 2/ une taxe sur les hôtels de luxe 3/ la protection de la résidence principale des foyers défavorisées face aux vente aux enchères ; 4/ la suppression d’une contribution spéciale des hôtels 5/ la mise en place de nouveaux critères pour évaluer les fonctionnaires ; 6/ la mise en place d’un nouveau modèle de privatisations avec la participation de l’Etat. Une partie des recettes sera canalisée vers le système de la sécurité sociale. 

2/ Un possible référendum ?
Dans une interview télévisée accordée à la chaîne de télévision Star le 28 avril, Alexis Tsipras a exclu l’organisation des élections anticipées, mais a toutefois laissé ouverte l’éventualité d’un référendum dans le cas où les négociations avec les créanciers aboutiraient à un « accord qui dépasserait le cadre du mandat populaire accordé à son gouvernement ».

3/ Tensions internes au sein de Syriza

Le journal de centre-droit Kathimerini du 29 avril commentait les débats agités au sein de Syriza à propos de la stratégie à suivre face à l’UE et aux créanciers. Parlant d’« opposition au sein du parti », le journal relève que plusieurs cadres de Syriza appartenant à la «Plateforme de gauche» insistent sur une rupture si les créanciers continuent à demander l’application de mesures qui ne sont pas compatibles avec le programme du parti.

4/ Abaissement de la note de la Grèce 30 avril
Le 29 avril, l’agence Moody's a abaissé la note de la Grèce, évoquant des incertitudes pesant sur un accord avec ses créanciers qui lui permettrait de faire face à ses obligations sur sa dette. L'agence évoque également les risques qui subsisteraient en cas d'accord sur les perspectives financières du pays en raison « de l'affaiblissement de l'économie et de l'environnement politique national fragile ».

5/ Sondages : Syriza toujours largement en tête mais pas de volonté de rupture
Selon un sondage (GPO/Mega Channel 28 avril) les intentions de vote se répartissent ainsi : Syriza: 36,5 ; ND : 22% ; La Rivière : 6,5% ; Aube dorée : 5,5% ; KKE : 5,5% ; Grecs indépendants : 5% ; PASOK : 4% ; Union du centre : 1,8% ; autres partis : 3,2% ; bulletins blancs, nuls : 1,2% ; indécis : 8,8%.

Par ailleurs, 61,9% des sondés se déclarent contre l’organisation d’un référendum sur un éventuel accord avec les créanciers, contre 37% qui sont en faveur.
De même, 72,2% se déclarent contre l’organisation d’élections anticipées, contre 26,3% qui sont en faveur. 58,3% des sondés soutiennent la stratégie suivie par le gouvernement dans les négociations avec les créanciers, contre 39,8% qui ne sont pas d’accord.

Enfin, 78,1% ne souhaitent pas une rupture avec les partenaires européens, contre 17,9% qui sont favorables à une telle éventualité.

6/ Situations tragiques pour certains retraités

Selon Ethnos et Avghi le ministre délégué à la sécurité sociale, M. Stratoulis, aurait adressé à l’ambassade de Grèce à Berlin (à l’occasion d’un débat au Parlement allemand) des données selon lesquelles environ la moitié des retraités (45%) en Grèce vivraient en-dessous du seuil de la pauvreté (17% dans des conditions de misère absolue). Selon ces données, la pension moyenne en Grèce s’élève à 665 € et la pension complémentaire moyenne à 169 €. Pour cette raison, aurait indiqué M. Stratoulis, la question de nouvelles réductions des pensions normales ou complémentaires ne se posait pas.

7/ Les prévisions de croissance revues à la baisse

La Commission européenne a revu à la baisse la prévision de croissance de la Grèce pour 2015. La croissance grecque devrait s’élever à seulement 0,5% cette année, nettement moins que les dernières prévisions de février, où la Commission européenne tablait sur +2,5%. La Commission prévoit par ailleurs un déficit de 2,1 % cette année, puis de 2,2 % en 2016. Il y a à peine trois mois, elle tablait sur un excédent de 1,1 %, puis de 1,6 % (Kathimerini, Ethnos).

8 / Privatisations

Kathimerini du 6 mai relève que dans une tentative de débloquer les privatisations, le TAIPED (fonds de mise en valeur du patrimoine privé de l’Etat) aura dans les prochains jours des entretiens avec les investisseurs retenus pour la deuxième phase de l’appel d’offres pour la privatisation du porte du Pirée, afin de les informer des procédures à suivre.
Selon l’agence Reuters les investisseurs présélectionnés seront invités à soumettre des offres contraignantes en juillet pour une participation à hauteur de 51% dans le port du Pirée, avec une option pour porter leur participation à 67% dans un délai de cinq ans.

Par ailleurs le TAIPED s’entretiendra également dans les prochains jours avec les représentants du consortium Fraport-Slentel qui a remporté en novembre dernier l’appel d’offres pour la privatisation des 14 aéroports régionaux. Selon le journal les deux parties devraient examiner l’éventualité de modifier les conditions du contrat de cession.

samedi 21 février 2015

« Quel que soit le risque, les Grecs refuseront tout retour en arrière » - entretien avec Olivier Delorme








Olivier Delorme est écrivain et historien. Passionné par la Grèce, il est l'auteur de La Grèce et les Balkans: du Ve siècle à nos jours (en Folio Gallimard, 2013, trois tomes), qui fait aujourd'hui référence. On peut par ailleurs le suivre sur son site. Il revient ici sur les trois premières semaines du gouvernement Tsipras et nous éclaire sur l'état d'esprit des Grecs. 
***
Des manifestations ont eu lieu partout en Europe le week-end dernier pour soutenir le peuple grec. Hors d’Europe aussi, d’ailleurs, jusqu’en Australie ! Comment vos amis grecs vivent-ils cela ?
Les Grecs savent qu’ils sont un petit peuple, ce qui ne les a pas empêchés de jouer parfois un grand rôle dans l’histoire contemporaine : leur révolution de 1821 et leur guerre de libération nationale  contre l’Empire ottoman aboutissant à l’indépendance en 1830 sont les premières dans l’Europe antirévolutionnaire de la Sainte-Alliance ; leurs victoires sur l’Italie fasciste en 1940-1941 sont les premières, dans la guerre mondiale, d’un pays attaqué par l’Axe, et forcent les Allemands à intervenir dans les Balkans au printemps 1941, puis la résistance des Grecs, sur le continent comme en Crète, retarde l’offensive contre l’URSS et empêche Hitler d’arriver devant Moscou avant l’hiver.
Les Grecs sont un petit peuple, mais un peuple qui, depuis l’Antiquité, a vécu pour partie en diaspora. L’émigration a été particulièrement forte entre 1850 et le milieu des années 1970, les communautés d’Australie (Melbourne est la 3e « ville grecque » au monde avec plus de 150.000 « Grecs ») ou des Etats-Unis restent souvent très liées au village d’origine, solidaires : c’est le cas, par exemple, dans l’île où j’habite une partie de l’année, où deux villages ont émigré en Australie, deux autres à New York (Astoria). Il y a des allers et retours, pour les vacances, un baptême ou un mariage qu’on vient célébrer au pays, les études dans une université occidentale, la retraite au village…
L’émigration a dû pas mal croître ces dernières années sous l’effet de la crise, par ailleurs…
Absolument. Entre autres conséquences tragiques, la politique de déflation imposée par la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international) à la Grèce depuis cinq ans a entraîné la reprise de l’émigration, des plus diplômés souvent, vers les Etats-Unis et l’Australie - où des parents servent de structure d’accueil et d’intégration -, mais aussi vers des pays d’Europe occidentale.
Beaucoup de Grecs ont donc à la fois un fort sentiment patriotique et une ouverture sur le monde, une sensibilité au monde (et pas seulement à l’Europe), beaucoup plus grande qu’on ne l’imagine ici. En l’occurrence, lors de mon dernier séjour dans « mon île », début janvier, il y avait chez les amis avec qui j’ai discuté des perspectives d’alors, la conviction que si le gouvernement issu des élections était celui qu’ils espéraient, ce gouvernement se battrait non seulement pour les Grecs mais pour tous les peuples européens. Le sentiment est très fort, en Grèce, d’avoir été le laboratoire de politiques destinées à être étendues aux autres peuples européens et donc aussi de combattre pour les autres peuples européens en rejetant ces politiques-là. Tous les échos qui m’arrivent aujourd’hui de Grèce montrent qu’il y a une grande attention aux manifestations de solidarité des autres peuples. Pour beaucoup de Grecs, ce qui se joue en Europe est moins une épreuve de force entre la Grèce et d’autres Etats européens, qu’une lutte des peuples européens contre une Union européenne qui s’est faite le vecteur et l’alibi des politiques néolibérales dont les Grecs ont tant souffert depuis cinq ans. Une lutte dans laquelle le peuple grec se trouve à l’avant-garde, ce qui conduit beaucoup de Grecs à guetter avec attention, espoir… ou déception, les signes venant de ces autres peuples européens.
Les sondages qui s’enchaînent montrent un soutien grandissant du peuple grec à son gouvernement. Près de 80% désormais, soit bien plus que la proportion de gens ayant voté pour Syriza. Vu de l’extérieur, c’est surprenant. Dans notre Europe en crise, on s’attendait plutôt à voir triompher les extrêmes-droites. Y’a-t-il quelque chose dans l’histoire de la Grèce qui laissait prévoir pareil succès pour un parti de gauche ?
Olivier Delorme
L’extrême droite n’existait plus en Grèce, jusqu’à l’intervention de la Troïka, qu’à l’état de trace. Il y a, à cela, des causes historiques. L’extrême droite a collaboré durant l’occupation et ses bataillons de sécurité ou autres milices au service des Allemands ont commis des crimes de masse. Mais au lieu d’épurer, à la Libération, les Anglais, qui ont imposé par un scrutin truqué le retour d’une monarchie réactionnaire, se sont appuyés sur ces milices de « coupeurs de têtes » pour faire régner une « terreur blanche » qui a visé les anciens résistants. En Grèce, la Résistance a été particulièrement rapide et massive, principalement organisée autour du parti communiste KKE. Ce qui explique que l’occupation allemande a été l’une des plus sauvages et destructrices d’Europe (la répression et la famine organisée par l’occupant ont tué plus de 8 % de la population ; 1,5 % en France). Puis l’extrême droite a été utilisée par les Américains durant la guerre civile (1946-1949) et, à la suite d’un long et très partiel processus de démocratisation, elle s’est emparée du pouvoir par la force en 1967. Les Colonels, liés à la CIA, ont alors exercé une dictature qui s’est terminée par une tentative de coup d’Etat raté à Chypre, lequel a provoqué l’invasion du Nord de l’île par la Turquie en 1974. 37 % du territoire de Chypre, peuplée à plus de 80 % de Grecs, sont depuis occupés et colonisés par les Turcs : l’extrême droite est donc aussi responsable de ce désastre national.
L’équivalent de notre Front national - le LAOS (Alerte populaire orthodoxe, l’acronyme signifie « peuple ») -, est entré au Parlement pour la première fois en 2007 (3,80 % des voix ; 5,62 % en 2009). Mais il s’est déconsidéré en participant au gouvernement du banquier Papadimos (novembre 2011-mai 2012), constitué sous pression de Berlin, Paris et Bruxelles, pour appliquer la politique dictée par la Troïka.
C’est amusant - si l’on peut s’exprimer ainsi. Personne ne s’est ému de cette participation du LAOS au pouvoir à l’époque. Alors qu’on a entendu mille piaillements il y a quelques semaines lorsque Tsipras a annoncé sa décision de former une coalition avec les Grecs indépendants, qui sont plutôt des conservateurs souverainistes…
Bien sûr ! Aucune instance européenne ni aucun éditorialiste, en France n’a voulu voir alors que la politique européenne aboutissait à l’accession de l’extrême droite au pouvoir en Grèce. Mais une fois de plus, l’extrême droite grecque se trouvait renvoyée à son rôle d’agent d’un pouvoir étranger et disparaissait du Parlement en mai 2012 (2,9 %).
Elle n’a pas disparu bien longtemps puisqu’on a vu ensuite apparaître l’Aube dorée !
En fait, depuis lors, l’extrême droite est divisée en trois tronçons : le LAOS maintenu (1,03 % aux dernières élections) ; un grand nombre de responsables et militants qui ont intégré le parti de droite traditionnelle Nouvelle Démocratie (ND) ; puis, en effet, les néonazis d’Aube dorée.
Mais Nouvelle Démocratie n’est pas un partie d’extrême droite ?...
Disons que sous l’effet des politiques de la Troïka, elle a profondément changé de nature. Issu de la vieille droite monarchiste et autoritaire, ce parti a été créé en 1974 par Konstantinos Karamanlis, qui géra la transition démocratique après un long exil à Paris. Karamanlis en avait fait, sur le modèle des partis gaulliste ou démocrates-chrétiens occidentaux d’alors, une formation modérée à connotation sociale. Son actuel président, l’ex-Premier ministre Antonis Samaras, n’a cessé de la droitiser, avec des pratiques de plus en plus autoritaires et policières, tout en phagocytant l’essentiel du LAOS. Samaras est lui-même élu de Messénie, au sud-ouest du Péloponnèse, terre traditionnelle de l’extrême droite, qui donne ses meilleurs scores à Aube dorée - les bastions de celle-ci correspondant souvent aux zones de recrutement des bataillons de sécurité durant l’occupation. Et la presse grecque a révélé, quelques mois avant les élections, que des dirigeants néonazis d’Aube dorée étaient en contact permanent avec le cabinet du Premier ministre, où ils prenaient leurs instructions - là encore sans que cela n’émeuve personne en Europe occidentale.
Quant à Aube dorée, il s’agit de nervis à l’idéologie simpliste, dont la violence rappelle les pires heures de l’Europe des années 1930. Mais comme les nazis à cette époque sont passés de l’état de groupuscule à celui de premier parti d’Allemagne sous l’effet de la politique de déflation du chancelier centriste Brüning, ce groupuscule, folklorique et sans la moindre audience électorale, a réalisé une percée lors des élections de 2012 (6,97 %), sous l’effet de la même politique de déflation imposée par la Troïka. Il est monté à 9,4 % aux élections européennes de mai 2014 et redescendu à 6,28 % en janvier dernier. Ma conviction est que, par leur histoire, les Grecs ont été « vaccinés » contre l’extrême droite : il aura fallu toute la bêtise de la politique de la Troïka - dont le succès d’Aube dorée est le principal résultat tangible - pour qu’une partie de l’opinion, totalement déboussolée, désespérée, cherche son salut de ce côté-là.
D’ailleurs ce que disent les sondages aujourd’hui, c’est que le retour à la dignité et le rejet des politiques imposées par la Troïka, qui forment l’armature du discours du nouveau gouvernement, réduiraient l’audience d’Aube dorée à 4,7 % et que ses électeurs, suivant les études, sont entre 60 % et 88 % à approuver le gouvernement.
D’une manière générale et toute tendance politique confondue, le taux de soutien au gouvernement grec est saisissant. Tsipras a réalisé une véritable union nationale autour de son projet…
Manifestation en Grèce pour soutenir le gouvernement
Oui, ces taux d’approbation dépassent les 80 % dans l’électorat du vieux parti communiste stalinien (KKE) qui a refusé toute alliance, ils atteignent 51 % dans celui du parti de centre gauche Potami (« le Fleuve », créé par un journaliste de télévision dans le but de fournir un appoint en cas de reconduction de la coalition sortante), et 54,5 % dans celui du parti "socialiste" (PASOK), passé de 43,94 % des voix aux élections de 2009 à 4,68 % à celles de janvier dernier, après avoir servi de supplétif au gouvernement de droite depuis 2012. Les dernières études d’opinion le placent même sous le seuil des 3 % : il n’aurait donc plus de députés si des élections avaient lieu demain. Enfin, plus de 40 % des électeurs ND se déclarent satisfaits de l’action du gouvernement. Et si l’on regarde l’appui à la manière dont le gouvernement conduit la négociation avec l’UE (81,5 % en moyenne) par tranches d’âge (étude du 16 février), il culmine à 86,2 % chez les 18-34 ans, pour 82,3 % chez les 35-54 ans et « seulement » 79,8 % chez les plus de 55 ans !
Comment Syriza, un parti présenté comme représentant une gauche souvent qualifiée de radicale a-t-il pu s’imposer ainsi dans le paysage ?
En réalité, Syriza qui n’avait jamais réuni plus de 5 % des voix avant 2012 a pris la place centrale sur la scène politique qu’occupait le PASOK depuis 1981. Et il a bénéficié d’un apport de cadres venant de ce parti au fur et à mesure des reniements du PASOK et de l’aggravation de la situation économique et sociale. Syriza avait été devancé de peu par la ND aux élections de juin 2012 (26,89 % contre 29,66 % pour la ND, qui n’était en tête que chez les retraités, les femmes au foyer, les patrons et professions libérales), en partie parce qu’il souffrait d’un déficit de crédibilité de son leader, entretenu, comme le climat de peur (si Syriza gagne, les retraites et les salaires ne seront plus payés, les distributeurs de billets seront vides…), par les groupes privés de télévision, seuls maîtres de la scène médiatique après la liquidation de l’audiovisuel public par le gouvernement Samaras en juin 2013. Sa jeunesse, son inexpérience des affaires faisaient que, même si beaucoup partageaient le rejet de la Troïka, ils ne croyaient pas que ce « gamin » de Tsipras « avait les épaules » pour gérer le pays dans cette situation.
Or depuis son arrivée au pouvoir, Tsipras et le gouvernement ont levé ces doutes. Ils ont à la fois manifesté leur détermination à tenir leurs engagements et leur préparation au pouvoir (de nombreux textes législatifs sont prêts). Et comme je l’ai dit dans un récent entretien avec Antoine Reverchon du Monde, le discours de restauration de la dignité nationale, dans un pays dont l’histoire est émaillée d’innombrables ingérences occidentales, où l’on a le sentiment que l’Europe occidentale ignore les contraintes géostratégiques propres à la Grèce, lui a refusé toute réelle solidarité face à la persistante menace turque, où l’on a vécu douloureusement les propos dévalorisants, essentialisants - pour ne pas dire racistes - qui ont été diffusés en Allemagne et ailleurs en Europe de l’Ouest afin de justifier la « stratégie du choc » imposée par la Troïka… ce discours porte bien au-delà de la base électorale de Syriza le 25 janvier dernier.
Au premier rang des propos racistes que vous évoquez, on entend beaucoup, y compris chez ceux qui se présentent comme d'ardents défenseurs de l'Europe, nombre de considérations sur les Grecs qui ne paieraient pas d'impôts, la fraude, la corruption. Qu'en pensez-vous ?
On a beaucoup parlé de la fraude et de l’évasion fiscales en Grèce, en oubliant de préciser ce que, là comme ailleurs, elle doit à des paradis fiscaux installés au cœur de l’Union européenne, qu’il s’agisse de l’Autriche ou du Luxembourg - dirigé si longtemps par l’ancien président de l’Eurogroupe et actuel président de la Commission européenne. Mais le problème fiscal de la Grèce, c’est avant tout celui de la faible imposition du capital (8 % contre une moyenne de 13,4 % en Europe) et des innombrables niches fiscales dont bénéficient les plus riches. Un régime fiscal qui profite à une caste économique qui vit en symbiose avec la caste politique ND-PASOK que Berlin, Paris et Bruxelles tenaient tant à voir rester en place, alors que c’est elle qui a conduit le pays là où il en est. Un régime fiscal que la Troïka, seulement soucieuse de couper dans les dépenses sociales, n’a rien fait pour changer. Mais un régime fiscal auquel Syriza a promis de s’attaquer.
On a aussi beaucoup parlé de corruption, mais la grande corruption bénéficie d’abord aux corrupteurs, en l’occurrence les groupes d’armement, de travaux publics, de grandes surfaces commerciales ou bancaires d’Europe occidentale. Elle a bénéficié ensuite aux responsables politiques ND-PASOK, arrosés (on dit huilés en grec) durant de longues années. Elle a pénalisé le contribuable grec qui doit payer le surcoût des pots-de-vin dans le prix des marchés attribués. Et elle a contribué - pas qu’un peu ! - à creuser la fameuse dette ! Or il faut rappeler que le champion toutes catégories de la corruption, en Grèce, se nomme Siemens et que les industries d’armement allemande et française, dont la Grèce a été régulièrement le deuxième et le troisième clients, figurent tout juste après. Là encore, la volonté du gouvernement de combattre la corruption (un ministre d’État a été exclusivement chargé de ce dossier), celle du ministre de la Défense « Grec indépendant » de rouvrir tous les dossiers de marchés d’armement, recueillent un écho positif dans de très larges secteurs de la société… en même temps – allez savoir ! – qu’ils éveillent peut-être des inquiétudes à Berlin et Paris.
On a enfin beaucoup parlé de clientélisme, mais ce clientélisme est le fait de la ND et du PASOK qui ont alterné au pouvoir depuis 1974. Il a alimenté la petite corruption, celle des enveloppes qu’on remet à un agent public pour s’assurer un service dû, dans un système où le salaire des fonctionnaires était déjà traditionnellement bas. Cette corruption-là se résorbera lorsque les fonctionnaires auront des salaires leur permettant de vivre décemment et qu’ils seront recrutés sur la compétence, non sur la recommandation d’un « patron » ND ou PASOK. Or la Troïka, en coupant dans le salaire des fonctionnaires (30 à 40 %), n’a fait que rendre les enveloppes plus vitales pour un grand nombre d’entre eux. Or la Troïka, en imposant le licenciement de fonctionnaires (en contravention avec leur statut), n’a fait que renforcer le pouvoir des « patrons » qui ont choisi qui resterait et qui serait licencié. Pour beaucoup de Grecs, bien au-delà de l’électorat de Syriza, l’arrivée de ce parti au pouvoir c’est donc aussi l’espoir d’en finir avec ce système de prédation organisé et cogéré par la ND et le PASOK, au profit de la ND et du PASOK, que la Troïka n’a strictement rien fait pour combattre, et d’autant moins que son but était la perpétuation au pouvoir du couple ND-PASOK dont elle était assurée de la docilité.
Quels sont les espoirs des Grecs aujourd’hui ? Désirent-ils avant tout un compromis avec l’Union européenne ? Craignent-ils une rupture ?
C’est bien difficile à dire ! Ce qui est certain, c’est que la « stratégie du choc » appliquée à la Grèce a été d’une telle violence, n’épargnant que la mince caste sociale dominante, qu’elle suscite un rejet bien plus large que la base électorale de Syriza. Elle a dynamité le droit du travail et l’État social, généré un chômage de masse supérieur à ce qu’il était aux États-Unis au pire de la Grande Dépression des années 1930, mis hors d’état de fonctionner correctement les établissements d’enseignement public, privatisé un tiers de l’enseignement supérieur et supprimé un autre tiers, privé de toute couverture maladie un tiers de la population, faisant exploser le nombre des suicides et les troubles psychiques, la toxicomanie et les contaminations VIH (toute médecine préventive a disparu), la mortalité infantile (les taux de vaccination se sont effondrés faute d’accès aux soins). On ampute, on devient aveugle pour cause de diabètes non soignés, les cancers sont pris en charge trop tard, lorsqu’ils sont encore pris en charge, générant une hausse de la mortalité… Les salaires et pensions ont été réduits de 30 % à 40 % tandis que les impôts et taxes ne cessaient d’augmenter, conduisant à un processus rapide de disparition des classes moyennes. Des permis de saccage écologique ont été donnés à des multinationales minières et les résistances locales (Skouriès en Chalcidique pour une mine d’or) ont fait l’objet d’un emploi manifestement disproportionné de la force et des gaz. Le patrimoine archéologique a été mis en danger par les réductions d’effectifs, les vols et la multiplication des fouilles sauvages qui en ont résulté… Au total, la Grèce a perdu, dans cette « stratégie du choc », le quart de son PIB et le tiers de sa production industrielle. Pendant ce temps, cette politique censée réduire la dette (100 % du PIB avant la crise), la faisait grimper à 175 % du PIB en 2014.
On a peine à imaginer, d’ici, la violence et la rapidité du processus de paupérisation de masse visant en réalité à détruire les solidarités sociales et les capacités de résistance collective en renvoyant les individus à la nécessité de survie quotidienne.
Le vote du 25 janvier est donc l’expression d’une volonté de rupture avec cette politique qui a violenté et déstructuré une société tout entière - pour des résultats catastrophiques : les soi-disant indices de redressement de l’économie grecque sont des trompe-l’œil.
C'est aussi l’expression forte d'une volonté de retour à la souveraineté populaire, du désir d'un peuple de se réapproprier son propre destin...
Exact. Pendant cinq ans, des fonctionnaires européens sans aucune légitimité démocratique, ne connaissant rien ni au pays ni à la société grecque, se sont substitués aux autorités constitutionnelles pour imposer des mesures prises de manière technocratique, hors de tout contrôle démocratique. La Troïka a violé la Constitution grecque en ne respectant pas ses principes fondamentaux, elle a imposé l’adoption de nombre de mesures illégales, manifestant le peu de cas qu’elle faisait de l’État de droit - alors que celui-ci et la démocratie figurent dans les principes de l’UE. Elle a en outre piétiné les prérogatives du Parlement en le forçant, sous menace d’un arrêt des crédits, à adopter des mémorandums contenant des centaines de pages, sous la forme d’un article unique autorisant le gouvernement à transposer dans le droit les mesures contenues dans ces mémorandums, privant ainsi le Parlement de toute possibilité d’amender les textes - pourtant fondement essentiel de la démocratie parlementaire.
Aussi le nouveau Premier ministre, comme la nouvelle présidente du Parlement, ont-ils particulièrement insisté, dans leurs premiers discours, sur le respect scrupuleux de la Constitution, de la procédure législative qui y est fixée, sur la fin des abus des procédures d’urgence et le respect du droit d’amendement des députés.
J’avais écrit dans mon blog, avant le 25 janvier, que le résultat du scrutin dépendrait avant tout du nombre de gens qui, en 2012, pensaient avoir encore quelque chose à perdre et qui, après deux ans et demi de plus de Troïka, penseraient, à tort ou à raison, ne plus avoir rien à perdre. L’ironie de ce processus c’est que l’intransigeance, l’autisme, la morgue de l’Allemagne et de l’UE ont joué un rôle décisif dans la défaite de leurs collaborateurs locaux ND-PASOK. Sans doute, avec un peu plus de modération, de souplesse, d’intelligence, de respect pour la démocratie et pour le peuple grec, les apprentis sorciers de Berlin et de Bruxelles auraient-ils pu l’éviter : les responsables allemands et la Troïka ont incontestablement été les meilleurs agents électoraux de Syriza ! Comme aujourd’hui les pressions, les intimidations et les menaces venant d’Allemagne, de l’UE et de la BCE ont pour principal effet de souder les Grecs derrière le gouvernement dans un réflexe de type « salut public ».
Pour le reste, peu de Grecs, je crois, pensent que leur sort va s’améliorer rapidement mais, une fois sauté le pas, je crois aussi que la plupart d’entre eux refusent tout retour en arrière. Quel que soit le risque. Mon ami Panagiotis Grigoriou, historien et sociologue, qui tient l’indispensable bloggreekcrisis.fr et a publié La Grèce fantôme, voyage au bout de la crise (2010-2013) chez Fayard (2013), m’écrivait la semaine dernière  que l’ambiance ressemblait, à Athènes, à « quelque chose comme un août 1944 par exemple. Même ceux qui ont voté ND se disent à présent syrizistes. Les gens rejettent aussi l'euro et cela de plus en plus. Dans les mentalités l'UE est morte, sauf chez de nombreux jeunes, je crois, et chez les universitaires ! »
D’autres témoignages que je reçois vont dans le même sens : on ne souhaite pas la rupture, on ne souhaite pas la sortie de l’euro, mais si elles interviennent, on fera avec. Un sondage d’opinion indiquait au début de février que 9,5 % des Grecs espéraient une sortie de l'euro, que 33 % pensaient qu'elle n'interviendrait pas et que 35,5 % la redoutaient.
Quid du gouvernement Tsipras lui-même ? Il ne se distingue pas, loin s’en faut, par des prises de positions eurosceptiques. On le qualifie abusivement de « radical » mais il a toujours affirmé vouloir servir sa dette, vouloir demeurer dans l’union monétaire et tient un discours plutôt modéré. Pourrait-il durcir ses positions et dans quelles conditions ?
Syriza n’est pas un parti monolithique et cela tient à son histoire. En 1968, le KKE se scinde. Illégal en Grèce depuis 1947, sa direction en exil dans le bloc soviétique ne s’est déstalinisée que partiellement. Ceux qui font sécession dénoncent à la fois la gestion autoritaire de la direction, l’insuffisante critique de la stratégie qui a conduit à la guerre civile et veulent privilégier l’action clandestine contre la dictature à l’intérieur, qu’ils accusent la direction de négliger. Lors du retour à la démocratie, en 1974, la Grèce aura donc deux partis communistes. Le premier se momifie dans une idéologie immuable, réhabilite même ses dirigeants staliniens, refuse l’unité d’action avec Syriza dans les mobilisations populaires contre la politique de la Troïka et continue aujourd’hui à dire que la ND ou Syriza c’est bonnet blanc et blanc bonnet.
Le second parti communiste, dit de l’intérieur, va évoluer vers ce qu’on appelle alors l’eurocommunisme, critiquer le système soviétique, abandonner le léninisme, s’ouvrir aux revendications féministes ou homosexuelles... C’est ce parti-là qui est le noyau de Syriza, et autour de ce noyau vont progressivement s’agréger des intellectuels de gauche qui ne se reconnaissent ni dans le communisme ni dans la pratique du pouvoir du PASOK, des communistes critiques (l’actuel vice-Premier ministre Dragasakis siège au comité central du KKE jusqu’en 1991), des formations écologiste, trotskiste, maoïste, citoyennes d’où naît Syriza (Coalition de la gauche radicale) en 2004.
Durant des années, cette gauche intellectuelle qui coagule dans Syriza est la seule véritable « boîte à idées » d’une vie politique grecque dominée par le bipartisme, le clanisme de grandes familles et le virage libéral du PASOK sous l’égide du Premier ministre Simitis (1996-2004), le « Rocard grec ». Mais Syriza plafonne électoralement à 5 %. Quant à sa radicalité, elle est toute relative ! Les communistes et gauchistes des origines ont tous évolué vers le réformisme, le néo-keynésianisme, la redistribution. J’ai coutume de dire que Syriza aujourd’hui est notablement moins à gauche que la gauche gaulliste ou de la démocratie chrétienne italienne des années 1960 !
Ce n’est qu’en 2014 que les différentes formations coalisées dans Syriza ont décidé de se fondre en un parti unitaire. Pour autant, toutes les composantes de Syriza ne sont pas sur la même ligne. Car au Syriza originel s’est ajoutée une aile droite composée pour l’essentiel d’anciens du PASOK, en désaccord avec leur parti d’origine sur la soumission à la Troïka, Tsipras se trouvant en quelque sorte au centre. La politique qui sera suivie dépendra en partie des équilibres internes. La « plate-forme de gauche », par exemple, est ouvertement pour une sortie de l’euro. Et Tsipras vient d’être mis en minorité sur le choix du candidat à la présidence de la République : il voulait faire élire le commissaire européen Avramopoulos, un ancien rival de Samaras pour la présidence de la ND, ce qui lui aurait permis de nommer un commissaire proche de Syriza. Mais une majorité des instances de direction du parti a jugé ce candidat trop mémorandien, et Tsipras a été obligé d’y renoncer au profit du juriste Pavlopoulos, un centriste de la ND, lié au clan Karamanlis hostile à Samaras (il a notamment été conseiller du président Konstantinos Karamanlis en 1990-1995, à l’époque où celui-ci faisait figure de « père de la nation »), qui a dénoncé comme anticonstitutionnelles certaines des mesures prises en application des mémorandums. Tsipras a donc obtenu l’ouverture à droite qu’il souhaitait, mais la gauche du parti l’a forcé à choisir un conservateur acceptable pour elle - et soutenu par les Grecs indépendants, partenaires de la coalition, dont les positions à l’égard de la Troïka, de l’UE et de l’euro sont à certains égards plus proches de la gauche de Syriza que des anciens PASOK.
Syriza n’est donc pas un parti capolarisé où le chef décide de tout. Et ceci est important pour l’avenir.
Et donc, pour en revenir à la position de Syriza sur l'euro ?
Version 2015 de l'enlèvement d'Europe (dessin grec)
Je pense qu’elle se pose de la façon suivante : Syriza ne pouvait pas faire campagne en prônant une sortie de l’euro, comme l’ont fait d’autres petits partis de gauche (Plan B, EPAM, Antarsya). L’opinion reste majoritairement attachée à la monnaie unique, essentiellement par crainte des conséquences d’un retour à la drachme. Dire que la sortie de l’euro s’imposerait, c’était prendre le risque de perdre les élections et donc de la poursuite des mémorandums. Il ne pouvait non plus donner comme horizon un défaut sur la dette.
Mais en même temps, Syriza a répété qu’il n’y aurait plus aucun sacrifice pour l’euro et l’on a entendu certains de ses candidats, durant la campagne, dire par exemple que si la BCE, comme elle l’a fait à Chypre, cessait d’approvisionner la Grèce en liquidités, la Banque de Grèce devrait imprimer elle-même des euros… Les arbitrages définitifs sur ces questions ont-ils été rendus ? Je ne le crois pas, et dans une situation aussi mouvante, qui peut assurer que des arbitrages rendus hier seront encore valables au lendemain d’un coup de force des institutions européennes ? Nous sommes dans une dynamique, pas dans une guerre de tranchée.
Dès lors la question est celle des convictions. Les membres du gouvernement sont-ils convaincus qu’ils peuvent mener une « autre politique » à l’intérieur de la cage de fer de l’euro et des traités européens ? Et obtenir des partenaires européens les concessions qui leur permettraient de la mener ? Si oui, à mon avis ils se trompent, et s’ils n’ont pas préparé une option de rechange, ils se trouveront dans la situation de devoir capituler. A propos de la situation de Papandréou face à Merkel et Sarkozy en 2009-2010, j’ai écrit dans La Grèce et les Balkans : « en entrant dans la négociation sans alternative à son échec – moratoire sur le paiement des intérêts et le remboursement de la dette, défaut partiel voire sortie de l’euro, afin d’exercer des pressions sur l’Allemagne et la France dont les banques, importantes détentrices de dette grecque, avaient beaucoup à perdre –, le gouvernement PASOK s’est mis d’emblée en position d’accepter même l’inacceptable ». La situation de Syriza est la même aujourd’hui et s’il met ses pas dans ceux du PASOK, il subira le même sort, en ouvrant toute grande la porte aux néonazis d’Aube dorée.
Mais le gouvernement Grec sait probablement tout cela. D'abord ils ont dû étudier de près les raisons de l'effondrement du PASOK. Ensuite, Varoufakis, par exemple, a la réputation d'être un économiste assez brillant. Est-il imaginable qu'il n'ait pas compris que l'euro est condamné ?
Disons qu'il y a une autre possibilité, c'est que Syriza ait entamé des négociations tout en sachant qu’elles avaient peu de chance d’aboutir. Durant cette période, on mobilise l’opinion (les manifestations de soutien au gouvernement se sont multipliées dans toute la Grèce) sur le thème de la dignité retrouvée, du « salut public », tout en créant les faits accomplis de rupture avec les politiques de la Troïka, comme le vote par le Parlement du premier train de mesures sociales. Durant cette période, on prépare la sortie de l’euro, en s’assurant d’aides extérieures à l’Europe : l’intérêt géostratégique de la Grèce lui donne des cartes à Washington comme à Moscou. Puis on utilise les innombrables bévues de l’UE, la morgue allemande, les pressions et les menaces qui heurtent le patriotisme grec pour dresser, le moment venu, devant l’opinion, le constat que la sortie de l’euro s’impose.
L’avenir tranchera, mais le 17 février Varoufakis, écrivait dans le New York Times (Source : blog d’Olivier Berruyer) : « Le problème (... c'est) que nous vivons dans un monde où l’on est entravé par la peur des conséquences. Dans un monde où il n’existe aucune circonstance où nous devons faire ce qui est juste, non pas en tant que stratégie, mais simplement parce que c’est… juste. Nous mettrons un terme, quelles qu’en soient les conséquences, aux accords qui sont mauvais pour la Grèce et pour l’Europe (...) Finis les programmes de « réformes » qui visent les retraités pauvres et les pharmacies familiales tout en laissant intacte la corruption à grande échelle. » Il ne me semble pas que ce soit un discours préparatoire à une capitulation.
En somme, si je veux résumer mon sentiment, Merkel ne veut plus de l’euro qui n’a jamais été viable et qui coûterait trop cher à l’Allemagne s’il devait le devenir par les transferts qu’il exige. Mais elle ne veut pas porter la responsabilité de sa disparition et fera tout pour la faire porter aux Grecs. Le gouvernement grec est, à mon avis, tout aussi convaincu que l’euro n’est pas compatible avec la politique qu’il s’est engagé à conduire et que l’Allemagne ne consentira pas aux transferts qui pourraient aboutir à ce que cette monnaie absurde cesse d’enrichir les riches et d’appauvrir les pauvres. Mais il ne pouvait le dire avant les élections et il fera tout pour faire porter la responsabilité de la sortie de la Grèce, aux yeux de son opinion, à l’Allemagne et à l’UE.
L’idée que la Grèce pourrait, en cas de compromis introuvable avec l'UE, se tourner vers la Russie ou même vers la Chine. Au regard de l’histoire grecque, cela vous semble-t-il envisageable ?
Ce qui est certain, c’est qu’on entend de plus en plus, en Grèce, dire que si les Européens de l’Ouest croient que l’UE est pour la Grèce un choix contraint et unique, ils se trompent.
En ce qui concerne la Chine, la privatisation de deux terminaux du port du Pirée au profit du chinois Cosco, en 2009, a certes conduit à une augmentation du trafic, mais au prix de la réduction du personnel au rang de main d’œuvre corvéable à merci, de la suppression de tous horaires réguliers, de tout droit syndical, de toute protection contre le licenciement. Cosco, qui a fait du Pirée sa principale implantation portuaire en Europe, était candidat à la reprise des autres terminaux. La mauvaise humeur de Pékin a donc été exprimée sans ambages lorsque le gouvernement a annoncé son intention de mettre fin au processus de privatisation du Pirée, mais l’invitation de Tsipras en Chine a suivi de peu. Difficile de dire aujourd’hui si un « deal » interviendra et quelle sera sa nature.
Pour ce qui est de la Russie, la Grèce a toujours eu des liens particuliers avec elle, à l’exception de la période qui suit la guerre civile. En 1830, la Grèce doit la reconnaissance de son indépendance par l’Empire ottoman à une intervention militaire russe dans les Balkans (et d’un corps expéditionnaire français dans le Péloponnèse). En 1854, les Français et les Anglais débarquent des troupes au Pirée et imposent à la Grèce un « gouvernement d’occupation » pour l’empêcher de se joindre à la Russie durant la guerre de Crimée, dont les Grecs espéraient, en cas de victoire russe, une extension de leur territoire à la Crète, à la Thessalie, à l’Epire, à la Macédoine et à la Thrace. Au début des années 1910, la Russie patronne la ligue des Etats balkaniques qui va permettre à la Grèce, en 1912-1913, d’achever sa construction territoriale.
Les deux pays ont également en commun la tradition orthodoxe, et des relations économiques soutenues que les sanctions européennes à l'encontre de la Russie ont beaucoup contrariées...
Tout à fait : la Russie est un client important pour la Grèce, et les sanctions économiques ont durement touché une économie grecque déjà mise à terre par la Troïka. Les agriculteurs grecs ont regardé pourrir sur pied les fruits et légumes d’ordinaire exportés en grande partie vers la Russie ; quant à la baisse du rouble qu’ont entraînée les sanctions européennes, elle a sérieusement affecté le secteur touristique. Troisième ou quatrième groupe national par le nombre depuis plusieurs années, les touristes russes ont payé, en hiver, avant la chute du rouble, leurs prestations estivales à leurs tour-operateurs russes, alors que ceux-ci devaient payer les prestataires de service grecs après la dévaluation, si bien que plusieurs de ces sociétés russes ont fait faillite en laissant en Grèce des milliers de nuitées impayées.
Et du point de vue géo-économique?
South Stream => Turkish Stream
On sait que la Russie a annulé, en décembre 2014, la construction du gazoduc South Stream. En revanche, elle a signé un accord avec la Turquie pour la réorientation d’unepartie des fournitures de gaz vers ce pays qui pourrait avoir un prolongement vers la Grèce. Et Tsipras est invité à Moscou. Pour la Grèce qui, depuis 1974, ne peut mettre en valeur les ressources en hydrocarbures de la mer Egée, à cause de la contestation par la Turquie, sous menace de guerre, de ses droits économiques, et de la totale absence de solidarité européenne sur ce dossier comme sur la question chypriote, un contrat gazier à prix d’ami pourrait présenter bien des avantages !
Athènes et Moscou ont donc un intérêt mutuel à un rapprochement. Dès les premiers jours du gouvernement Tsipras, le nouveau ministre des Affaires étrangères a vertement rappelé à Bruxelles que la politique étrangère commune était du domaine de l’intergouvernemental et qu’il n’était pas question que la Grèce laisse passer une déclaration sur de nouvelles sanctions contre la Russie, alors que le gouvernement grec n’avait pas été consulté. Puis, lors de son premier déplacement à l’étranger, à Chypre où les intérêts russes, très présents, ont souffert du « plan d’aide » européen qui a ponctionné tous les dépôts bancaires, Tsipras a déclaré que la Grèce et Chypre avaient pour vocation d’être un pont entre l’UE et la Russie.
Ce qui est amusant, c'est que la Grèce, membre d'une Union européenne supposée rapprocher ses États-membres et garantir la solidarité entre les peuples, est abandonnée par tous ses partenaires, la France faisant d'ailleurs preuve dans cette affaire d'une lâcheté toute particulière. En revanche, Athènes a certes reçu des témoignages d'amitié de Poutine mais également... d'Obama !
Cela tient au fait que la position géostratégique de la Grècce se réévalue aussi pour les États-Unis. La base aérienne crétoise de Souda a été d’une importance capitale dans le bombardement d’une Libye que l’intervention franco-anglaise a jeté dans un chaos qui pourrait justifier de nouvelles opérations. Et puis la Grèce est également importante, pour Washington, au regard de l’inquiétante dérive islamiste, autoritaire et mégalomaniaque de la Turquie d’Erdogan, dont le jeu à l’égard du mouvement État islamique en Irak et au Levant est plus que trouble... 
Ainsi la déclaration du président Obama en faveur d'une stratégie de croissance en Grèce, précisant qu'on « ne peut continuer à pressurer des pays qui sont en pleine dépression », est-elle à remettre dans ce contexte géostratégique - que l'UE semble ignorer-, où la déstabilisation d'une Grèce exsangue à côté d'une Turquie pour le moins ambiguë, d'un Proche-Orient et d'une Libye plongés dans une dangereuse confusion, pourrait bien conduire à de nouvelles catastrophes.