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samedi 11 mars 2017

Union européenne : trois anniversaires et un enterrement.





Par David Cayla et Coralie Delaume

L’année 2017 promet d’être une année électorale décisive pour la France mais aussi pour les Pays-Bas et pour l’Allemagne, autrement dit pour la moitié des membres fondateurs de la vieille «Europe des six». Une année charnière pour le projet européen. Mais 2017 est aussi l’année de tous les anniversaires. 

On devrait les fêter dans la liesse. On n’a jamais été autant dans la nasse. On se tait, donc, ou l’on se fait discret. Sans doute commémorera-t-on au moins, le 25 mars, les 60 ans du traité de Rome. Mais on ne sait pas encore dans quel état d’esprit. Dix jours plus tôt, le parti de droite radicale eurosceptique PVV (Parti pour la liberté) aura peut-être alors remporté les législatives néerlandaises, sans obtenir toutefois les 76 sièges nécessaires pour gouverner seul. Avec qui s’alliera-t-il pour former une coalition ? A la clé, combien de semaines d’instabilité pour le pays et d’incertitude pour l’Europe ?

On n’a célébré qu’en pointillés, en tout cas, les 25 ans de la signature du traité de Maastricht. C’était le 7 février. La veille, la Grèce et ses créanciers s’étaient rencontrés autour d’un rapport du Fonds monétaire international (FM). Le FMI y éreintait ses partenaires européens de l’ex-Troïka. «La dette grecque est intenable. Même avec une application pleine et entière des réformes approuvées dans le cadre du programme d’aide, la dette publique et les besoins de financement vont devenir explosifs sur le long terme», affirmait-il. Il ne faisait que répéter ce qu’il avait déjà dit en 2013, 2015 et 2016 dans divers rapports. 

Car le Fonds plaide de très longue date pour que soit allégée la dette hellène. Dans les semaines à venir, il pourrait se retirer du plan «d’aide» à Athènes si ses préconisations n’étaient pas entendues, ce qui remettrait la crise grecque au premier plan de l’actualité européenne. Problème : l’Allemagne ne veut toujours pas entendre parler d’une restructuration de la dette grecque. A quelques mois du scrutin législatif de septembre 2017, il est peu probable qu’Angela Merkel ou son concurrent social-démocrate Martin Schulz souhaitent présenter aux contribuables allemands la perte financière qu’une telle restructuration imposerait. Dès lors, outre-Rhin, on parle à nouveau de «Grexit». Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances et inventeur, en 2015, des expressions «Grexit temporaire» (sortie temporaire de la Grèce de l’euro) et «Grexident» («sortie de la Grèce de l’euro par accident»), ne rêve en réalité que de «Grexpulsion» («expulsion de la Grèce»). Il a récemment été rejoint sur cette ligne par l’un de ses compatriotes, vice-président du Parlement européen. Alexander Graf Lambsdorff a ainsi affirmé dans une interview au journal Challenges : «Nous devons trouver rapidement un moyen de garder la Grèce dans l’UE et de continuer de la faire bénéficier de ses mécanismes de solidarité, mais tout en l’accompagnant hors de la zone euro. Nous devons ménager une transition, par étapes, vers le retour à une monnaie nationale.»

On le voit, il y avait de bonnes raisons de ne pas fêter, le 1er janvier l’anniversaire de l’euro. Cela a fait quinze ans que la monnaie unique est entrée dans nos portefeuilles, mais sans faire le bonheur de tous. C’est de sortie qu’il est désormais question, en tout cas, pour la Grèce. Peut-être même pour d’autres. 

Pourquoi pas pour l’Allemagne ? La proposition semble incongrue tant la situation actuelle paraît optimale pour le pays. Pour des raisons détaillées dans notre livre, la libre circulation des facteurs de production au sein du marché unique conduit le capital productif à s’y concentrer, au détriment des pays périphériques. La crise qui s’en est suivie en 2010 a poussé l’Europe à voler au secours de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, de l’Espagne et de Chypre. Mais aucun pays créancier n’en a encore été de sa poche puisque «l’aide» européenne s’est faite sous forme de prêts. L’Allemagne, dont la dette est devenue une «valeur refuge», s’endette gratuitement sur les marchés. Elle bénéficie donc du capital financier européen en plus de bénéficier du capital productif. L’euro, trop faible au regard de la compétitivité du pays, lui garantit une compétitivité coût très supérieure à ce qu’elle serait si elle avait conservé le mark. Ainsi, l’économie germanique a dégagé en 2016 un excédent courant de 300 milliards de dollars, le plus élevé du monde. 

Comme cet extraordinaire excédent commercial est vilipendé par les Etats-Unis depuis l’arrivée de Donald Trump, Angela Merkel a dû l’admettre le 18 février : l’euro pose problème. Lors d’une conférence sur la sécurité à Munich, la chancelière a déclaré : «Nous avons en ce moment dans la zone euro bien sûr un problème avec la valeur de l’euro. […]. Si nous avions encore le deutschemark, il aurait certainement une valeur différente de celle de l’euro en ce moment.» Une façon de désarmer les critiques américaines en attribuant la responsabilité des dysfonctionnements de l’Union économique et monétaire à l’intangibilité des structures, à la monnaie unique, à la politique menée par la BCE. Mais une manière aussi, peut-être, de regretter ce deutschemark abandonné à contrecœur car lié à l’identité d’un pays dont il accompagna par deux fois l’unification dans l’histoire récente (1949 et 1990), et qui reste le symbole d’un souverainisme allemand dont on aurait tort de négliger l’importance.

L’Europe n’est donc pas à la fête. Ces trois anniversaires sont l’occasion de faire un sombre bilan des promesses non tenues du projet européen. Mais les élections qui viennent seront l’occasion d’écrire l’histoire au présent. Ne serait-il pas temps que la campagne présidentielle accorde à cette thématique l’importance qu’elle mérite ?


Tribune initialement parue dans Libération


samedi 4 mars 2017

[ Vers le Grexit ? 1/3 ] - Grèce : l'impasse économique





Olivier Delorme est écrivain et historien. Passionné par la Grèce, il est l'auteur de La Grèce et les Balkans: du Ve siècle à nos jours (en Folio Gallimard, 2013, trois tomes), qui fait aujourd'hui référence. Alors que la crise grecque semble sur le point de refaire surface en raison de la mésentente entre les différents créanciers du pays, et que l'idée d'un « Grexit » est récemment devenue, pour la toute première fois, majoritaire dans un sondage grec, Olivier Delorme a accepté de revenir pour L'arène nue sur la situation de la Grèce. 
Cette analyse est en trois partie et traitera successivement de l'impasse économique, de l'impasse géopolitique et de l'impasse politique dans lesquelles se trouve Athènes. Ci-dessous, le premier volet. 

***

Aujourd’hui, la Grèce se trouve dans une triple impasse. La première est économique : depuis 2009, elle a connu plus de dix plans de rigueur assortis de coupes budgétaires, de mesures de démantèlement du droit du travail, de centaines de réformes dites structurelles (notamment lors de l’imposition à ses gouvernements des trois mémorandums de 2010, 2012 et 2015), des baisses de salaires et de pensions ainsi que des dizaines de hausses ou créations d’impôts. Car depuis sept ans, la Grèce s’est vu imposer par l’UE et le FMI un véritable délire fiscal dont la dernière manifestation consiste à taxer les contribuables sur la différence entre la montant minimal que, eu égard à leurs revenus, ils « doivent » avoir réglé par carte bancaire et le montant dont ils peuvent justifier qu’ils l’ont dépensé, si le second est inférieur au premier – mesure destinée, en réalité, à réduire la circulation d’argent liquide et à faire passer toutes les transactions par les banques.
Cette politique déflationniste, d’une violence inconnue en Europe depuis les années 1930 (où elle a amené Hitler au pouvoir en Allemagne), a étouffé la consommation intérieure, provoqué des milliers de faillites et l’évaporation d’au moins le quart (sans doute autour du tiers, nonobstant les habillages statistiques) de la richesse nationale. Elle a fait plonger le tiers de la population sous le seuil de pauvreté et gravement précarisé un autre tiers désormais lui aussi menacé de basculer ; elle a en grande partie liquidé les classes moyennes – fondement sociologique de la démocratie – et creusé les inégalités dans un pays qui était déjà, avant 2009, l’un des plus inégalitaires d’Europe.
Cette politique a mis les salariés dans l’entière dépendance d’employeurs qui payent les salaires de plus en plus irrégulièrement – quand ils peuvent ou quand ils veulent. Elle a jeté plus du quart de la population active (sans doute autour du tiers, nonobstant les habillages statistiques), et plus de la moitié des jeunes, dans le chômage dont l’indemnisation est quasiment inexistante. Elle a liquidé l’État social qui, du fait des circonstances particulières à la Grèce après 1945 (guerre civile, régimes autoritaire puis dictatorial sous protection américaine), ne fut construit qu’après 1974 et était déjà l’un des moins généreux d’Europe.
Cette politique déflationniste, motivée par la résorption de la dette, a également provoqué l’explosion de celle-ci – de 120 % à 180 % du PIB. Pire, elle menace la vie de nombreux Grecs. La fermeture d’hôpitaux publics, de blocs opératoires, de lits met les établissements qui demeurent hors d’état de remplir leur mission, la réduction des dotations conduisant certains à ne plus pouvoir fournir les médicaments aux malades, à assurer l’hygiène élémentaire, la blanchisserie ou la restauration. Des patients cancéreux ont parfois été renvoyés chez eux sans avoir pu recevoir une chimiothérapie programmée à l’avance. Des laboratoires pharmaceutiques occidentaux ont suspendu leurs livraisons faute d’être assurés de la solvabilité de leurs clients grecs. 
Dans les îles, la hausse des tarifs des transports maritimes conduit de plus en plus les malades à différer le voyage jusqu’à un hôpital fonctionnant encore à peu près, si bien que nombre de pathologies sont prises en charge trop tard pour être efficacement soignées. Et un tiers des Grecs n’a plus, de toute façon, ni couverture sociale ni moyen de payer les soins. En 2014 déjà, le docteur Vichas, fondateur d’un des premiers dispensaires solidaires (celui d’Ellenikon dans la banlieue d’Athènes) qui se sont créés afin de pallier le défaut d’accès aux soins pour un nombre toujours croissant de Grecs, dénonçait par exemple les diabètes qui, en raison d’un défaut de traitement, entraînent de nouveau cécités ou amputations. L’état des hôpitaux psychiatriques est alarmant, les handicapés ont souvent été réduits à la précarité par la baisse de leurs allocations, les programmes de prévention ou d’accompagnement des toxicomanes ont été liquidés, ou peu s’en faut, le taux de contamination par le VIH a augmenté de manière inquiétante, en même temps que diminuait le taux de vaccination des enfants.
L’insécurité énergétique ne cesse de croître – en milieu urbain, la plupart des immeubles collectifs, quand ils sont encore chauffés en hiver, ne le sont plus – au mieux – que deux heures le matin et deux autres le soir, l’augmentation des prix de l’électricité rend pour beaucoup impossible l’utilisation d’un chauffage d’appoint, et les installations de fortune utilisant le bois ajoutent la pollution aux risques d’incendie. L’insécurité alimentaire progresse elle aussi, notamment chez les retraités mais, à maints endroits, des enseignants ont aussi dû mettre en place des systèmes de solidarité destinés à ceux de leurs élèves qui ne peuvent plus faire trois repas par jour…
Alors que, avant la crise, la Grèce figurait déjà parmi les pays européens où l’investissement public dans l’éducation était le plus faible, les coupes budgétaires imposées par les créanciers ont entraîné la fermeture ou la privatisation d’une importante partie de l’enseignement supérieur – grave hypothèque sur l’avenir. Mais elles altèrent aussi le fonctionnement des niveaux primaire et secondaire. « Entre 2009 et aujourd’hui, le budget a diminué de 70 %. Nous n’avons même pas de quoi acheter les craies. Nous avons dû organiser une collecte sur la place centrale de la ville pour nous procurer les fournitures scolaires », déclare au journal suisse Le Temps le directeur d’une école d’Éleusis, centre industriel à l’ouest d’Athènes dévasté par les politiques appliquées depuis 2010. De surcroît, le chômage de masse conduit à l’exode nombre des plus diplômés, dont le contribuable grec a payé la formation et dont la compétence va profiter aux États-Unis, au Canada, à l’Australie ou aux pays d’Europe occidentale vers lesquels s’exilent ces populations qui estiment ne plus avoir d’avenir en Grèce.
Parmi les conséquences multiples de ces politiques, il faut également citer les transferts de propriété. C’est le cas pour le patrimoine public et les infrastructures bradés à des prix sans rapport avec leur valeur réelle à des intérêts étrangers, allemands au premier chef, mais aussi français, italiens, chinois… C’est aussi le cas des propriétés privées, soit par le biais des lois imposées par les créanciers qui élargissent les conditions de saisie des biens immobiliers par les banques, soit que beaucoup de propriétaires ne pouvant plus faire face à l’accroissement indéfini de la charge fiscale, du fait de l’épuisement de leur épargne après sept ans de déflation, cherchent à se débarrasser de biens dont la valeur diminue à mesure que l’offre augmente. Dans tous les cas, ces transferts de propriété s’apparentent à un processus de spoliation des Grecs et de la nation dans son ensemble – une spoliation sur laquelle tout gouvernement soucieux de l’intérêt national devra revenir.
Enfin, de même que ces politiques justifiées par une dette excessive ont fait exploser celle-ci, le délire fiscal censé remédier à un rendement insuffisant de l’impôt n’a fait qu’encourager le développement de l’économie informelle. Lorsque les salaires ne suffisent plus pour vivre décemment, lorsque la survie des entreprises est menacée par un excès de taxes, lorsque l’État, déjà historiquement peu légitime en Grèce parce que, trop souvent, il s’est fait, comme aujourd’hui, le docile instrument d’un étranger dominant, est mis, par les politiques européennes, hors d’état de rendre les services qu’on attend de lui et pour lesquels on paye l’impôt, lorsque les politiques en question frappent les faibles et épargnent toujours les forts, il ne faut pas s’étonner que la société se défende avec les armes qui sont à sa disposition. 
Avec une consommation intérieure asphyxiée et un euro qui continue à étouffer la production, l’économie grecque n’a pas la moindre chance de rebondir. Constamment démenties depuis sept ans, les prévisions de reprise de l’UE, de l’OCDE ou du FMI pour 2017 sont évidemment insincères et motivées, comme les politiques imposées à la Grèce, par la seule idéologie qui les sous-tend. 
L’insignifiante « croissance » de 2016 (autour de 0,4 %) n’indique qu’une stabilisation provisoire sur un niveau très bas, due essentiellement à la baisse du taux de change de l’euro (qui reste néanmoins dramatiquement surévalué pour les structures de l’économie grecque), à celle des prix de l’énergie et à la situation géopolitique qui, de l’Égypte à la Turquie ou à la Tunisie, a permis au tourisme grec de tirer son épingle du jeu. Pour autant, hors phénomènes conjoncturels, dans un environnement de pays à monnaies faibles, ce tourisme reste lui aussi gravement handicapé par l’euro, tandis que le développement du « modèle » all inclusive irrigue de moins en moins l’économie locale, à la fois parce que les infrastructures appartiennent souvent à des sociétés non grecques qui ne réinvestissent pas sur place leurs bénéfices, et parce que les salaires, dans l’hôtellerie, ne permettent plus de vivre décemment – quand ils sont encore payés régulièrement. 

Et pour aller plus loin, on pourra également regarder



samedi 9 juillet 2016

Barroso, Draghi et bien d'autres chez Goldman Sachs : l'Europe c'est la Paie !






L'affaire a fait quelques vagues : José Manuel Barroso vient d'être recruté par la banque d'affaires Goldman Sachs pour lui servir de conseiller dans la gestion du Brexit. « José Manuel va apporter une analyse et une expérience immense à Goldman Sachs, et notamment une profonde compréhension de l'Europe », a indiqué la banque dans son communiqué.

Un joli petit carnet d'adresses également, aurait-elle dû préciser, car « José Manuel » ( on est cool-raoul chez GS : on se claque des bises et on s'appelle par le prénom ) « a servi comme président de la Commission européenne de 2004 à 2014, et en tant que premier ministre du Portugal de 2002 à 2004 ».

Et quel président de la Commission fut il ! Comme l'explique ici l'eurodéputé Emmanuel Maurel, c'est sous son règne, par exemple, qu'a été lancé le projet de Traité de libre-échange transatlantique : « le TAFTA est plutôt une idée européenne, en tout cas au départ. C'est la Commission Barroso qui a ouvert ce débat, en partant du constat d'une croissance faible et d'un niveau de chômage élevé, et parce que les économistes de la Commission sont incapables d'imaginer autre chose que de la dérégulation pour y remédier. Ils ont donc recherché quel était le grand marché qui pourrait tirer la croissance européenne, et dont le modèle serait proche du nôtre. La Commission s'est naturellement tournée vers les États-Unis, d'autant que José Manuel Barroso est lui-même un atlantiste éperdu ».

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Éperdu, on peut le dire. Et ça n'a pas peu joué dans certains des choix qu'il a faits en tant que Premier ministre lusitanien. Il y a quelques jours était publié en Grande-Bretagne le rapport Chilcot, qui rappelle à notre bon souvenir les conditions dans lesquelles s'effectua l'invasion de l'Irak en 2003. Le moment est donc idéal pour rappeler le rôle que « José Manuel », ami de Tony Blair, joua dans cette affaire.

Dans un portrait sans complaisance de José Manuel Barroso, Jean Quatremer explique par exemple ici : « alors Premier ministre du Portugal, [Barroso] accueille avec empressement, le 16 mars 2003 aux Açores, le fameux « sommet » réunissant George W. Bush, Tony Blair et José María Aznar, au cours duquel la guerre [en Irak] fut lancée ». Le journaliste de Libération précise ici : « [Barroso] a ensuite joué un rôle trouble dans le transfert des prisonniers vers Guantanamo, laissant les avions de la CIA emprunter les aéroports et l’espace aérien portugais. Jamais il n’a regretté son soutien indéfectible à George W. Bush ». Ainsi, de deux choses l'une : soit Jean Quatremer s'est brutalement mué en « europhobe complotiste » voyant la main diabolique des Zétazuniens et de la CIA à l’œuvre partout. Soit - et c'est le plus probable - « Jojo-Manu » a donné les gages nécessaires pour lui permettre d'être recruté à terme par une grande banque américaine. Ce qui est désormais chose faite.


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Ceci dit, il y a ceux qui vont se finir chez Goldman Sachs, et il y a ceux qui y commencent. Quel meilleur endroit, en effet, pour s'initier au beau métier d'Européen professionnel ?

Mario Draghi, notre Banquier central, a donc fait GS d'abord, et l'Europe ensuite. Plus précisément, il a œuvré au sein de la banque d'affaires de 2002 à 2005. Or en 2000, la filiale britannique de GS, Goldman Sachs International, avait vendu au gouvernement grec de Kóstas Simítis des « conseils » et autres « solutions » lui permettant de masquer une partie de sa dette, et de remplir les critères aptes à qualifier le pays pour l'euro. Certes, c'était deux ans avant l'arrivée de Draghi. Mais celui-ci peut-il vraiment, comme il l'a toujours affirmé, n'en avoir rien su ? Les produits dérivés à base d'obligations grecques utilisés pour l'entourloupe ont tout de même été conservés par GS jusqu'en 2005, date à laquelle ils ont été revendus à la National Bank of Greece. Pendant tout ce temps, Draghi occupait les fonctions précises de....« vice-président pour l'Europe-Goldman Sachs International, entreprises et dette souveraine »....


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En tout cas, l'Italien a eu tout le temps de regretter son « ignorance ». Car le moins que l'on puisse dire, c'est que l'appartenance grecque a l'euro lui a donné du boulot.

La Banque centrale européenne, en effet, a été aux avants-postes du travail de sape entrepris contre le gouvernement Syriza entre janvier et juillet 2015. C'est elle avant tous les autres - avant même le ministre allemand Wolfgang Schäuble - qui a obtenu la capitulation d'Alexis Tsipras et la signature par celui-ci du mémorandum de juillet 2015. Elle était la seule, en effet, à disposer des instruments techniques permettant d’affaiblir suffisamment le pays, et de l'obliger à rendre les armes.

Or Mario Draghi n'y est pas allé de main morte. Dès le début du mois de février 2015, à peine Tsipras arrivé aux responsabilités, la BCE coupait l'accès des banques commerciales grecques à la procédure de refinancement normal. Elle les réduisait à se financer via la liquidité d'urgence ( Emergency Liquidity Assistance, ELA ), les mettant ainsi à la merci d'une Banque centrale seule capable de réévaluer régulièrement le plafond de cet ELA. La BCE le fit d'ailleurs au compte gouttes, et toujours en fonction de la tournure prises par les négociations entre la Grèce et ses créanciers.

Enfin, sitôt connue la décision d'Alexis Tsipras d'organiser le référendum du 5 juillet 2015, le plafond de l'ELA fut bloqué, et les banques grecques contraintes de fermer. Le but était bien sûr de générer un sentiment de panique et de peser sur les résultats du scrutin. Ce fut en vain, et le « Oxi » l'emporta largement. Mais les banques hellènes étaient déjà fort mal en point, et le pays à bout de fatigue. On connaît la suite : le « non » fut converti en « oui », le référendum oublié, et le mémorandum signé.


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Il serait dommage, tant qu'on en est a se rappeler le temps du maquillage des comptes publics grecs, de ne pas évoquer l'un de ceux qui, en tant que gouverneur de la Banque centrale hellénique jusqu'en 2002, y participa. Lucas Papademos, par ailleurs ancien vice-président de la Banque centrale européenne (2002-2010) fut ensuite nommé premier ministre en Grèce pour y prendre la tête d'un gouvernement de technocrates (pardon, d'un gouvernement « d'union nationale ») chargé de résoudre.... la crise de la dette. Lucas Papademos est passé par Goldman Sachs.

Il serait dommage, tant qu'on en est à se rappeler le temps des gouvernements de technocrates (pardon, des gouvernements « d'union nationale ») dans les pays d'Europe du Sud, de ne pas évoquer celui de Mario Monti, ancien conseiller de la banque d’Italie, ancien commissaire européen, et devenu président du Conseil en Italie en 2011. Mario Monti est passé par Goldman Sachs.

Il serait dommage, tant qu'on en est à.... 
Bon, ça suffit maintenant. Il y en a d'autres. Pour savoir qui ils sont, on consultera par exemple cet article du site Rue89, ou celui-ci, paru dans Le Monde.

Après ça, si l'on n'en a pas encore marre, si l'on souhaite faire une thèse dessus voire si l'on ambitionne de devenir à terme un spécialiste mondialement reconnu du sujet, on pourra voir ce documentaire d'Arte daté de 2012, consacré à Goldman Sachs et dont voici la vidéo de présentation.
Nota : merci d'éloigner les enfants avant de cliquer sur la vidéo car rien ne permet d'affirmer avec certitude qu'il ne s'agit pas en réalité d'un film d'Hitchcock ]. 







samedi 30 avril 2016

Zone euro : la politique monétaire de la BCE ne remplacera pas des transferts financiers massifs.






Par Jean-Claude Werrebrouck


Il est inutile de le rappeler : l'avenir de l’Union européenne et la survie de l’euro passent par des transferts financiers massifs, en particulier le recyclage des excédents, notamment ceux de l'Allemagne.


L’Allemagne d’aujourd’hui n’est pas l’Amérique de 1945

Un certain âge d’or du capitalisme avait été ouvert après la Seconde guerre mondiale par une Amérique qui, soucieuse de ses intérêts de long terme, recyclait son considérable surplus commercial en exportant de l'aide (plan Marshall) et des investissements directs vers l’Europe et le Japon. Dans un cadre de guerre froide, un tel transfert correspondait au projet de « containment » de l’Union Soviétique et au maintien de l’hégémonie américaine.

Dans un monde que l’on prétend mondialisé, l’Allemagne et son personnel politico-administratif ne mettent en avant que des intérêts strictement nationaux, en particulier ceux d’électeurs-rentiers. Il est donc logique et parfaitement justifié, de voir l’Allemagne refuser de construire un grand projet européen, comme naguère les États-Unis construisirent un projet mondial. Les Grecs ne bénéficieront ainsi jamais d’un plan Marshall, et ce d’autant plus que le reste du monde accepte, jusqu’ici, d’absorber le surplus Allemand.

Allons plus loin et ajoutons de la fantaisie au raisonnement. Historiquement, les États-Unis se sont trouvés très vite, après la période de reconstruction, en position débitrice, un peu comme les pays du Sud de la zone euro aujourd’hui. Pour autant, cela fut, comme on le disait dans les années 60, un « déficit sans pleurs ». La raison était simple : les acteurs excédentaires du reste du monde acceptaient tous des actifs, quels qu’ils soient, pourvus qu'ils soient libellés en devise américaine, c’est-à-dire en dollar. Parce que le dollar, en particulier la dette publique américaine, est la liquidité ultime ou absolue, aucun agent n’est venu jusqu’ici exiger un quelconque paiement : être payé en dollars est le mode de règlement le plus universellement accepté.

Ceci n’est évidemment pas le cas des soldes TARGET grecs [ voir ici ce qu'est un solde TARGET ] que la Banque centrale allemande ne peut accepter. Les actifs grecs des soldes correspondants n’ont pas la qualité des dollars….même si ceux-ci sont imprimés par des banques américaines sur l’ensemble de la planète. Les État-Unis ont pu poursuivre jusqu’ici à crédit, par déficit régulier et croissant, leur expansion et leur domination mondiale. La Grèce restera bloquée par son déficit. L’Allemagne n’a pas les mêmes intérêts que les USA et ne remplacera jamais ceux-ci sur cet espace réduit qu’est la zone euro.

Ainsi, la zone euro restera, en principe, le parking de ceux qui sont en panne de croissance, parking régulièrement visité par le meccano BCE qui tente, avec les moyens du bord, de réanimer ce qui est paralysé.


Le projet de la BCE de recourir à la monnaie hélicoptère

Parmi ces moyens du bord, il y a « l’helicopter money ». Si les État-Unis poursuivent leur expansion grâce à la création continue de dollars, pourquoi la Banque centrale européenne ne pourrait-elle pas réanimer la croissance de la zone euro par le biais d’un déversement de monnaie sur les zones déficitaires ? Le déficit américain nourrit la demande mondiale, ce qui est interdit à l’échelle de la monnaie unique où les déficits publics sont strictement encadrés. En revanche, pourquoi ne pas remplacer ce déficit interdit, par de l’injection monétaire nourrissant directement la demande dans la zone ? C'est cela qu’on appelle « l’helicopter money ».
[Pour comprendre comment fonctionne, techniquement, la monnaie hélicoptère, voire l'article didactique de Steve Ohana ici].

On sait l’opposition radicale du personnel politico-administratif allemand au regard d’un tel projet. Mais on sait aussi que cette opposition s’inscrit dans une représentation du monde qui est l’ordo-libéralisme [explication détaillée de l'ordolibéralisme ici]. Si on dépasse cette pure vision pour tenter une argumentation plus pragmatique, on a tôt fait de découvrir qu'il existe des inconvénients mais aussi des avantages, pour l'Allemagne, au recours à l’helicopter money.

Quels sont-ils ?

** Finance en berne et « répression financière ».

Rappelons que la monnaie hélicoptère est d’abord une forte exception au principe classique de la création monétaire. La monnaie est jusqu’ici, dans sa totalité, la contrepartie d’une dette, ce que certains appellent « l’argent dette ». L'helicopter money met fin à ce monopole, et introduit l’idée qu’il est possible de créer de la monnaie à coût nul, sans la rémunération qui lui est associée, c’est-à-dire le taux de l’intérêt.

Une première remarque est que l’on entre ainsi dans un mécanisme de « répression financière » avec, d’une part des risques inflationnistes, et d’autre part le rétrécissement du marché de la création monétaire jusqu’ici réservé aux seules banques. De ce point de vue, le rentier, allemand ou non, peut se poser de légitimes questions concernant la rentabilité de son épargne, question abordée sous un autre angle dans le point qui suit.

Car une autre question complètement liée au mécanisme de la répression est celle de la répartition de la monnaie hélicoptère entre 1) remboursements de dettes privées ou publiques, 2) investissements privés ou publics et 3) épargne. De ce point de vue l'helicopter money est un mécanisme d’aggravation des effets déjà constatés avec le quantitative easing (QE), à savoir la baisse des taux d’intérêt sur les dettes publiques et les obligations d’entreprises. Là aussi il faut s’attendre à une répression financière accrue, donc une rémunération très faible de l’épargne.

On peut certes imaginer un interdit juridique d’utilisation du HM au remboursement de la dette, et donc une surveillance active de sa bonne utilisation au profit de l’économie réelle. Car il est vrai que sans cet interdit, l'helicopter money peut vite ressembler au QE avec les mêmes inconvénients , à savoir la montée de la spéculation avec tous ses risques. Mais alors, on entre dans un processus d’interventionnisme croissant. A la répression financière s’ajoute ainsi un interventionnisme qui n’est même plus couvert par l’idéologie d’un intérêt général lequel n’est concédé qu’aux États. Et l'on sera en droit de se demander : en quoi la BCE est-elle légitime pour surveiller les entreprises, et ce de manière très procédurière ? Et en quoi serait-elle garante de la bonne affectation des ressources ?

** Une hétérogénéité enfin combattue ?

Une autre question est celle de la capacité de la monnaie hélicoptère à réduire l’hétérogénéité entre le Nord et le Sud. Il est en effet évident que le HM sur les ménages grecs, ne peut que faire bondir les importations à court terme. Utilisé sur les entreprises grecques, il développera également les importations de court terme, pour n’autoriser les exportations que dans le long terme. C’est dire que le processus est beaucoup plus consommateur de temps qu’une modification d’un taux de change, ce qui nous renvoie immédiatement au problème de l'existence même de la monnaie unique.

** Et donc ? Bonne idée ou pas ?

Si l’on dresse un bilan relativement à notre question de savoir si l'usage de la monnaie hélicoptère peut produire les effets d’un transfert refusé (par l'Allemagne notamment) et pourtant indispensable au fonctionnement normal d’une zone monétaire, nous pouvons formuler la conclusion que cet ersatz qui ferait des gagnants et des perdants.

Parmi les perdants d’un HM nous avons :

>> La finance, dont le périmètre d’activité se réduirait par la fin du monopole de « l’argent dette », le risque d’inflation, la baisse des taux, et le probable interventionnisme d’une Banque centrale ou des États, cherchant à limiter la transformation de la monnaie hélicoptère en QE, lequel fut d’emblée matière première de la spéculation,

>> Les rentiers, victimes d’une finance réprimée qui n’aurait plus les moyens de proposer des produits hautement rentables à sa clientèle. Or les pays où la rente est la plus importante sont aussi ceux où les régimes de retraites par répartition sont les plus fragiles et où le vieillissement démographique est le plus accentué. De ce point de vue l’Allemagne serait de loin le pays le plus touché. D’où les réactions d'ores et déjà indignées des politiques allemands et des responsables des grandes institutions d’épargne comme les Sparkassen face à la politique actuelle de la BCE. A cela il faut ajouter que la baisse de l’euro normalement associée à un HM , ne jouerait pas non plus en faveur des rentiers et retraités allemands.

Parmi les gagnants nous aurions :

>> Tous les agents qui bénéficieraient du transfert que les règles bruxelloises interdisaient. La fiction d’un transfert par ce tiers qu’est la BCE, deviendrait, au moins provisoirement, réalité pour les déficitaires : États et entreprises, voire ménages du Sud.

>> A noter que pour la nation la plus importante à savoir l’Allemagne, les entreprises exportatrices - donc l’ensemble du secteur industriel - ne sont pas nécessairement défavorables à un HM qui produit de nouveaux marchés dans des conditions de rémunérations non dégradées. La baisse de l’euro joue en défaveur de la valeur ajoutée dégagée par les intrants importés, mais en faveur de la valeur ajoutée à l’exportation. Cette spécificité joue, on le sait, à plein dans une chaîne de la valeur très émiettée et ce qu’on appelle une production « by germany ».

Attention : ces conclusions restent très globales et doivent être nuancées en fonction des modalités concrètes de mise en œuvre d'un éventuel HM par BCE : la monnaie hélicoptère serait-elle déversée plutôt sur les États ? Plutôt vers les entreprises ? Plutôt vers les ménages ?  Et au-delà quelles modalités concrètes de répartitions : PIB ? Niveau de déficit ? Importance de la population ? Combinaison de plusieurs paramètres ? Tout cela reste à déterminer.


Conclusion : un ersatz qui serait aussi un acide destructeur

Il est évident que l’Allemagne pourrait atténuer son opposition radicale si le HM prenait pour critère l’importance du PIB de chaque pays concerné. Les risques qui se conjuguent au détriment des rentiers pourraient être compensés par des garanties : suppression de la hantise du défaut souverain des pays du Sud, amélioration des régimes de retraites avec indexation sur l’inflation, etc. De fait l’opposition la plus radicale pourrait venir plutôt du système financier, qui fera tout pour éviter la diminution de son poids relatif dans l’économie.

Si toutefois le scénario de l'helicopter money devait, malgré les multiples oppositions, se jouer, il resterait un système à cheval entre deux écueils : 1) interventionnisme accru et donc de surveillance accrue, plus de règlements, plus de barrières, moins de libre marché ….le tout sous la houlette d’un acteur - la Banque centrale européenne - situé en dehors du champ politique et échappant de fait à tout contrôle démocratique. Il est clair que le chemin menant au HM a pour destination ultime la fin de l’indépendance des banques centrales….

In fine, notons surtout que l'euro ne peut se maintenir qu’avec de gigantesques transferts réels du Nord vers le Sud. Parce que politiquement inenvisageable comme l'opposition très ferme des pays créditeurs d'Europe du Nord à une aide tangible à la Grèce l'a d'ores et déjà montré. Par défaut, un substitut, un ersatz de transferts appelé monnaie hélicoptère peut être envisagé. Mais i faut d'ores et déjà savoir que la « consommation productive de l’ersatz » fonctionnera comme acide. A terme, il ne pourrait que détruire la clé de voûte de l'eurozone, à savoir l’indépendance de sa Banque centrale. Une destruction qui entraînera l’ensemble de l’édifice euro dans sa chute. 


On peut retrouver Jean-Claude Werrebrouck sur son blog ici