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jeudi 4 octobre 2018

« S'échiner à faire baisser la dette publique n’a aucun intérêt. Un monde sans dette n’existe pas ! » entretien avec Bruno Tinel








Bruno Tinel est économiste, maître de conférence à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et auteur de Dette publique : sortir du catastrophisme (Raison d'agir, 2016), et répond ci-dessous à quelques questions sur la dette. 


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Une telle sortie est tragique et consternante. Elle témoigne de l'époque que nous traversons, celle du gouvernement par la peur, celle des raccourcis et des abus de langages permanents. Contrairement à ce qui est trop souvent dit, ceci n'est pas en premier lieu le fait des extrêmes. Ce sont les responsables dits « modérés » qui recourent constamment à ces procédés rhétoriques manipulatoires. Il est temps d'inventer autre chose, de former un projet pour le plus grand nombre et de retrouver un élan. Il est temps aussi de retrouver un sens de la vérité partagée. Les mots ne doivent pas être dévoyés par ceux qui sont en position de prendre des décisions politiques qui engagent la vie des peuples et des nations. La crise politique profonde que nous vivons a une dimension linguistique. Résister à l'effondrement des valeurs et des repères, c'est notamment retrouver le sens des mots. Nos gouvernants doivent comprendre que bon nombre de citoyens sont las de la propagande perpétuelle. Ils doivent miser avant tout sur l'intelligence plutôt que sur le paternalisme et la culpabilisation, qui blessent l'estime de soi des gouvernés (« on nous prend pour des idiots ! ») et finissent par générer de la rancœur et du ressentiment.

Il suffit de voir comment l’Italie est en train de faire sécession. Voyez la morgue avec laquelle Pierre Moscovici (encore lui) a accueilli jeudi 27 septembre le projet du gouvernement italien de resserrer un peu moins que prévu son budget, tout en maintenant malgré tout son déficit à un niveau plus modeste que celui de la France. Quel mépris pour ceux qui entendent suivre un autre chemin, si peu différent soit-il !

La question de la dette publique fait particulièrement l'objet des manipulations langagières qu'Orwell avait très bien identifiées dans 1984, où les déviants qui sont repérés sont torturés au Ministère de l'Amour. Le sens des mots s'inverse. Ce n'est pas nouveau. Au début des années 1990, il y a déjà plus de 25 ans, MM Delors et Bérégovoy se faisaient les avocats du projet Maastrichien en invoquant la « menace » des déficits et de la dette publique. C'est d'ailleurs sur ces thèmes que le Balladurisme s'impose à partir de 1993 (« il va falloir faire des sacrifices »).

Pour justifier les absurdes « critères de convergence » en vue de la monnaie unique, qui déjà imposaient de ne pas dépasser 3 % de déficit public par rapport au PIB et 60 % de dette, ces responsables politiques nous expliquaient alors qu'il fallait réduire les déficits pour que baissent les taux d'intérêts qui étaient très élevés en 1990. Pourtant, à l'époque, la dette publique ne représentait que 35 % du PIB. Depuis, le ratio est monté à quasiment 100 % et les taux d'intérêts sont autour de 0 %. Cherchez l'erreur. Il s'est passé l'inverse de ce qu'ils nous racontaient.

Entre temps, ce sont ces mêmes familles politiques qui ont occupé le pouvoir sans discontinuer, avec les mêmes « conseillers » et « experts » appartenant à l'autoproclamé « cercle de la raison ». Ce sont les mêmes qui nous prédisent tous les jours des catastrophes, depuis trois décennies, en raison de la dette publique pour justifier des coupes dans les budgets, pour justifier de ne pas augmenter la rémunération des fonctionnaires (notamment les plus modestes qui doivent littéralement survivre avec de très bas salaires une vie durant) pour justifier la privatisation de quasiment tout le secteur public à l'exception de l'école et de l'armée, pour justifier des régressions continuelles des droits sociaux et de la protection sociale. Bref, ils ont appliqué leur programme. Ils ont eu le temps, beaucoup de temps. Il n'est plus possible de dire « attendez que ça fasse effet, vous allez voir, ça va marcher ». Trente ans. Nous voyons bien que leur politique ne marche pas, sinon la dette aurait dû converger vers zéro ! Avec sa sortie ridicule, M. Moscovici crie « au loup » mais il ne fait qu'agiter un vieux chiffon usé jusqu'à la trame.

Mais alors, d'où vient la dette, si ce n'est de l'excès de dépenses publiques ?

Ce sont les politiques restrictives qui ont pour effet d'augmenter la dette et les déficits ! C'est un peu contre-intuitif mais c'est bien ce qui s'est passé et ce qui continue à se produire encore aujourd'hui.

Diaboliser la dette est absurde et stérile. La dette est au fondement des rapports sociaux et économiques, on le sait depuis au moins un siècle. Elle naît de l'interaction sociale même. En fait, il existe toutes sortes de dettes. Seul Robinson Crusoé n'est endetté auprès de personne (si ce n'est envers la Terre-Mère). Nous « devons » tous bien des choses envers ceux qui ont contribué à notre éducation, envers ceux qui nous ont forgés, pour les bonnes choses comme pour les mauvaises. Et pourtant, nous ne les « rembourseront » jamais car, pour la plupart, ils sont déjà loin. Contentons nous de reconnaître ces dettes envers eux. Et, ne nous privons pas non plus de donner à ceux qui ont besoin de nous, sachant que, à leur tour, ils ne nous rembourseront jamais d'aucune manière. Dans bien des cas, ils n'auront pas même l'occasion de dire « merci ». Mais pourtant même les plus vils d'entre eux, à leur tour, donneront à d'autres. Voilà résumées les relations humaines : un enchevêtrement inextricable de dettes et de créances dont aucune ne sera jamais véritablement remboursée.

Les seules dettes que l'on s'efforce de rembourser ce sont les dettes qui peuvent s'exprimer en argent. Je m'endette pour acheter une voiture et chaque mois, je rembourse mon créancier. Il ne m'a pas prêté cet argent par philanthropie, mais parce qu'il entend se faire de l'argent avec l'argent qu'il me prête. S'il y a des gens avec des dettes c'est parce qu'il y a, en face, des gens avec de l'argent qu'ils souhaitent prêter contre de l'argent, c'est à dire qu'ils souhaitent placer. S'il y a des dettes c'est qu'il y a de l'épargne. Un monde sans dette est aussi un monde sans épargne. Toute épargne est une créance, sous une forme ou une autre, sur une partie du reste de la société. À quoi cela rime-t-il de s'énerver contre la masse des dettes sans s'interroger sur celle des créances ? D'ailleurs, qui sont les créanciers ? Qui sont, au juste, ceux qui possèdent beaucoup d'épargne, beaucoup de créances, bref beaucoup d'argent à placer ? Il n'est pas difficile de comprendre qu'il faut gagner bien plus que le revenu médian (à 1700€/mois par unité de consommation) pour dégager davantage que de petites économies, bien trop modestes pour prétendre à autre chose qu'à servir en cas de coup dur. Pour le dire sans détour : ce sont les gens fortunés qui possèdent les créances !

Dans le cas des administrations publiques, une dette est contractée pour palier l'écart entre les recettes fiscales et les dépenses. Les politiques de consolidation disent ceci : pour réduire les dettes contractées, il suffit de réduire les dépenses. Mais ceci ne marche pas car les gouvernements ne sont pas des entités comme les autres : d'une part, ils peuvent choisir le niveau et la structure de leur recettes (monopole fiscal) et, d'autre part, leurs dépenses ont un impact important sur l'activité économique et donc sur le volume des impôts qu'ils prélèvent. Quand un gouvernement réduit ses dépenses, il plombe l'activité économique, ce qui limite ses recettes si bien qu'il y a toujours un déficit à la sortie. Nous sommes enfermés dans cette logique depuis des années.

La hausse des ratios de dette est une contrepartie de la stagnation et, notamment, de l’atonie de l’investissement public.

Pour que l’austérité budgétaire marche, il faudrait que l'activité économique soit dynamique malgré l'apathie des administrations publiques. C'est à dire qu'il faudrait que les consommateurs dépensent sans trop épargner, que les entreprises accroissent leurs investissements et que les exportations augmentent rapidement. Le problème c'est que toutes ces variables ne sont pas indépendantes mais résultent au moins en partie (par différents canaux) des choix effectués par le gouvernement et par les gouvernements étrangers. En Europe, tous les gouvernements pratiquent des politiques de « consolidation » budgétaire, et ceci ne favorise pas l'activité économique. L’Allemagne tire son épingle du jeu car son modèle industriel lui permet d’importer de la croissance malgré une demande interne relativement peu dynamique. Mais il n’est pas reproductible à l’échelle de toutes les nations car, par définition dans ce type de jeu, ce que l’un gagne, l’autre le perd.

Les taux d'intérêts sur les dettes publiques sont à des niveaux historiquement bas, ceci signifie que les capitaux qui cherchent à se placer sont anormalement abondants. D'un point de vue financier, ce signal signifie « allez-y, investissez ! ». Pourtant, nos responsables politiques restent sourds et aveugles. Ils sont enfermés dans un dogme. Ils continuent de croire en la fable de la « consolidation » budgétaire. C'est tragique. Dans la situation actuelle, les ratios de dette publique demeurent élevés tandis que de plus en plus de voix s'élèvent pour alerter sur l'érosion du volume et de la qualité des actifs publics, tant le bâtis et les infrastructures que les dépenses en R&D. À ceci s'ajoute le fait que l'urgence climatique voudrait que l'on se mobilise très activement pour investir dans la transition vers une économie circulaire…

Ah oui, parce qu'il faut aussi prendre en compte les « actifs publics ». La dette est un passif mais en regard, il y a les actifs. La couvrent-ils ?

Il peut être instructif de regarder le bilan des administrations publiques en effet, mais à condition bien sûr de ne pas en rester à une analyse purement comptable. En première analyse, on peut noter que la valeur nette des administrations publiques est positive, ce qui signifie que le total de leurs dettes (financières et non financières) est inférieur à leurs actifs (financiers et non financiers). C'est une bonne nouvelle, cela signifie que le bilan comptable des administrations publiques est globalement de bonne qualité : il n'est pas impératif de vendre des actifs pour se désendetter. Les administrations publiques ne sont ni en faillite ni en cessation de paiement. Les français sont certes endettés par leurs administrations publiques mais ils sont également riches du patrimoine qu'elles possèdent en leur nom : des participations dans certaines entreprises et des infrastructures de toutes sortes possédées par l’État et les collectivités locales.

En revanche, il ne faut pas se voiler la face : la structure du bilan de nos administrations publiques s'est fortement dégradée à partir du début des années 2000, donc bien avant la crise de 2008-9. La valeur nette (la différence entre le total de leurs actifs et le total de leurs dettes) des administrations publiques représentait autour de 25 % de leur actif dans les années 1990. Elle est même montée à près de 40 % en 2007 en raison notamment de l'appréciation de la valeur de ses actifs financiers, ce qui est anormal. Mais elle est aujourd'hui (données de 2016) descendue à 6 %, ce qui est un plancher historique. Alors que la part des actifs produits par rapport au total des actifs financiers représentait environ 80 % jusqu'en 2000, elle s'est mise à diminuer pour se stabiliser autour de 60 % à partir de 2005. La dégradation a eu lieu avant la crise. C'est le signe d'un sous investissement chronique. Pendant ce temps, la dette publique rapportée aux actifs produits n'a cessé d'augmenter : 106 % en 1995, elle se stabilise autour de 120 % entre 1998 et 2002 puis elle ne cesse de grimper pour représenter plus de 180 % en 2016.

On observe donc une nette dégradation de la structure du patrimoine des administrations publiques, c'est inquiétant. Nos responsables politiques s'obnubilent sur la dette pour justifier des baisses de dépenses mais ont-ils pris la mesure réelle du problème ? Ici, il faut sortir d’une approche purement comptable. Ce sont précisément des baisses de dépenses qui ont produit cette dégradation : depuis 2013 on observe même une diminution de la valeur nominale des actifs produits. Une première depuis que l’on fait ces statistiques ! C’est grave car ces infrastructures contribuent à déterminer la capacité productive future de l’ensemble de l’économie. Nos gouvernants sont en train de fabriquer de la décroissance mais comme ils n’ont pas pris le temps d’organiser la transition vers une économie circulaire, nous aurons la stagnation et la pollution ! C’est le pire scénario possible. Il est temps de se ressaisir : le signal d’alarme du réchauffement climatique est tiré chaque semaine par différents acteurs : qu’attendent nos gouvernants pour réagir énergiquement ? Faut-il s’en remettre uniquement au bon vouloir des grandes entreprises et des super-riches pour que quelque chose soit entrepris ?

Si la dette augmente dans un contexte où la dépense est stabilisée voire régresse selon les années c’est parce que l’activité est médiocre, ce qui stimule peu les recettes. Or, on l’a dit, le dynamisme d’une économie résulte au moins en partie de la dépense publique, en particulier de l’investissement. En France, l’investissement privé n’a pas d’autonomie par rapport à l’investissement public : il suit la même tendance ! Il faut ajouter à cela les réformes fiscales à répétition dans le sens d’une moindre progressivité ce qui a favorisé l’épargne plutôt que la dépense. La boucle est bouclée.

Pour dire les choses encore différemment, on fait de la dette non pas pour investir ou pour augmenter les fonctionnaires, dont le point d'indice est gelé depuis des années et dont les départs en retraite ne sont pas tous remplacés, mais pour financer la stagnation (je ne parle pas ici des « hauts » fonctionnaires qui sont aux manettes, ce sont les vrais artisans de cette politique). C’est une logique mortifère. La contrepartie de la dette créée depuis une quinzaine d’années, ce n’est pas davantage de ponts, de bâtiments publics, de compétences produites, de R&D, d’hôpitaux etc, c’est une érosion continuelle de l’État social, une dégradation continuelle des conditions d’existence pour les classes modestes et moyennes etc, puisque toutes ces brèches, ces entailles, ces lézardes que nos gouvernants se permettent d’infliger continuellement aux institutions sociales dont nous avons hérité, sont accomplies au nom de l’assainissement budgétaire. Et pendant ce temps, les impôts sont eux aussi sans cesse redessinés : l’un est modifié, l’autre disparaît pendant qu’un troisième est créé.

Tout ceci est-il incohérent ? Non. Au total, nombreux sont les observateurs qui l’ont signalé, nous allons vers un système où la base du pacte républicain est sapée puisque la progressivité disparaît. Il reste un peu de progressivité du côté de l’impôt sur le revenu mais le taux d’impôt sur les revenus du capital est désormais plafonné par le prélèvement forfaitaire unique (flat tax), or les ménages les plus fortunés ont principalement des revenu qui proviennent du capital. Nous sommes dans un système où les taux nominaux d’imposition individuels se resserrent de plus en plus alors même que les inégalités s’accroissent. Autrement dit, il y a de moins en moins de redistribution par l’impôt. Les ménages fortunés font cession et en même temps, leur puissance privée s’affirme partout. Où est passée la République ?

Comment faudrait-il s'y prendre à la fois pour réduire l'épargne (qui se place dans la dette) et pour faire baisser le taux d'endettement – si tant est qu'il soit indispensable de le faire baisser ?

S'échiner à faire baisser la dette publique pour faire baisser la dette publique n’a aucun intérêt. Un monde sans dette n’existe pas. Ce qui compte, c’est le contenu de la politique qui est menée en contrepartie de la dette. Retrouver une politique qui mobilise le plus grand nombre, en faveur du plus grand nombre et la dette ne sera plus un problème. Ceci est vrai pour la France et pour l’Europe. Du côté de la dépense : retrouver la voie de l’investissement, faire face à l’urgence de la transition énergétique et à celle, attenante, du logement. Du côté des recettes : retrouver le sens de la solidarité par la progressivité.

Certains pays de la zone euro sont surendettés. Peut-on envisager d'assister un jour ou l'autre à des défauts souverains ? Serait-ce très grave ? Le ou les pays concernés seraient-ils dans l'incapacité de se financer sur les marchés par la suite ?

Un défaut souverain en euro conduirait probablement le pays concerné à une sortie de l’euro. Seules les rigidités de la zone euro et, précisément, le manque de solidarité et de coordination entre ses acteurs, peut provoquer un tel résultat. Un pays en situation de cessation de paiement est comme endetté dans une monnaie qui lui est devenue étrangère. On peut imaginer que le défaut souverain d’un pays, devenu lui-même étranger à sa propre zone monétaire, entraînerait des doutes sur ses voisins les plus vulnérables et, par effet domino, d’autres défauts pourraient suivre. Un défaut est rarement souhaitable, mais il peut s’avérer nécessaire. Lorsqu’un pays fait défaut cela crée une instabilité qui se diffuse dans le système financier. Le pays défaillant le paie également très cher par la suite lorsqu’il cherche à se refinancer, surtout s’il ne parvient pas à rebâtir son propre système monétaire et qu’il doit continuer à s’endetter dans une monnaie qui n’est pas vraiment la sienne, c’est à dire qui est trop forte pour lui.


mardi 26 avril 2016

Monnaie hélicoptère : la BCE va-t-elle verser de l'argent sur nos comptes ?






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La Banque centrale européenne mène des politiques de plus en plus hétérodoxes. Le but est de réintroduire de l'inflation dans l'économie de la zone euro parce oui, il en faut un peu ! Taux d'intérêts nuls ou négatifs, quantitative easing, LTRO... rien n'y fait. Alors, on évoque depuis quelques temps dans les cénacles spécialisés l'idée que la BCE pourrait recourir à la "monnaie hélicoptère", son "arme ultime", grâce à laquelle elle verserait des sommes d'argent directement sur les comptes bancaires des citoyens européens. Possible, un truc pareil ? Et comment cela marcherait-il ? Explications :
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Par Steve Ohana 


Dans certaines circonstances, l’économie n’arrive pas à converger vers le plein emploi après un « choc négatif de demande ». 

Si par exemple, un secteur de l’économie est très endetté et commence à épargner pour rembourser sa dette (ménages ayant souscrit des emprunts supbprime aux Etats-Unis à partir de 2007, entreprises et ménages dans les pays périphériques de la zone euro après 2008), la baisse de consommation qui en découle produit un « choc négatif de demande ». Celui-ci est difficile à absorber par l’économie. En effet, quand trop d’acteurs surendettés cherchent à épargner en même temps, la baisse de demande provoque mécaniquement celle des prix (des biens mais également des actifs comme par exemple l’immobilier et les actions), qui en retour amplifie généralement le problème d’endettement du secteur surendetté et donc renforce le problème de demande. S'installe alors un cercle vicieux. 

Il y a deux réponses de politique économique possibles à un déficit de demande dans l’économie : la relance monétaire et la relance fiscale. 

1) La relance monétaire :

** Elle consiste à baisser les taux d’intérêt (1a). La Banque centrale européenne l'a fait à plusieurs reprises et depuis début mars, son principal taux directeur est à zéro. 

**Justement, lorsque les taux deviennent nuls et que cela reste insuffisant pour ramener l’économie au plein emploi, la Banque centrale peut chercher à baisser les taux réels en augmentant les anticipations d’inflation par l’achat d’actifs sur les marchés (elle émet de la monnaie pour acheter par exemple des obligations d’État (1b). Cela aussi, la BCE le fait depuis 2015 dans le cadre de ce qu'on appelle le quantitative easing (QE). Depuis mars 2016, elle a même élargi le champ d'action de ce QE. Alors qu'elle n'achetait jusque-là que de la dette publique, elle achète désormais aussi des obligations d'entreprises de bonne qualité. En tout état de cause, il s'agit bien là d'un échange. Ainsi, la Banque centrale émet de la monnaie pour acquérir des actifs déjà en circulation. Elle les conserve à son bilan. 

** Dans les deux cas, 1a comme 1b, la baisse des taux réels aura pour effet de décourager l’épargne - puisque l'argent épargné est moins bien rémunéré lorsque les taux réels sont bas - donc soutenir la consommation et l’investissement privés. 

** L’inconvénient est que les politiques d’achat d’actifs peuvent se traduire par la création de bulles sur les seuls marchés d’actifs (en somme, ça fait monter le prix des actifs de façon déconnectée de la croissance des bénéfices des entreprises ou de l’inflation), sans se traduire par une augmentation significative de la demande de biens dans l’économie dite « réelle ». 

** C'est le cas lorsque personne ne veut consommer. Les acteurs surendettés ne le veulent pas en raison de leur surendettement. Les acteurs peu endettés préfèrent continuer à épargner car ils ont des anticipations négatives sur les perspectives de l’économie réelle.

2) La relance fiscale : 

** Elle consiste, pour le gouvernement, à émettre de la dette pour financer des dépenses publiques (par exemple, d’infrastructures), qui vont avoir pour impact une hausse de la demande réelle. Cet impact est déterminé par ce que les économistes appellent le « multiplicateur fiscal » : une hausse des dépenses publiques (ou une baisse des impôts) provoque une augmentation du revenu disponible des ménages, dont une partie sera consommée, cette hausse de la demande se traduisant par des revenus supplémentaires dont une partie sera à nouveau consommés etc. En période de récession, le multiplicateur fiscal est nettement supérieur à son niveau en période normale car l’économie est en surcapacité : la hausse de la demande ne provoque pas de hausse de l’inflation donc pas de hausse des taux d’intérêt par la Banque Centrale qui décourageraient l’investissement.

** Ainsi, le désir d’épargne du secteur privé trouve un débouché où s’investir, à savoir les déficits publics. 

** Le principal obstacle à cette politique est l’augmentation de la dette publique. Ainsi, la dette publique japonaise atteint aujourd’hui le niveau de 250% de son PIB suite à plusieurs décennies de relance fiscale consécutives à l’éclatement de sa bulle d’endettement privé en 1990. Par  ailleurs, au sein de la zone euro, les possibilités d'endettement sont en principe limitées par les « critères de convergence », même si personne ne les respecte, et le montant des dettes publiques des États membres est surveillé par la Commission de Bruxelles. 


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La monnaie hélicoptère

Ce qu’on appelle « Helicopter Money » est une solution hybride entre les solutions 1b (achat d’actifs par la Banque centrale) et 2 (relance fiscale, ou financement de dépenses publiques par l’émission de dette).

** Quand la Banque centrale achète des actifs sur les marchés (1b), elle ne rend pas immédiatement plus riche le secteur privé puisque comme on l'a vu, il s’agit juste d’un échange d’actifs entre la Banque centrale et les investisseurs privés. Les investisseurs privés détenaient par exemple des obligations d’État, qu’ils échangent contre du cash mis en réserve à la Banque centrale. Le but est d’inciter les investisseurs à investir ensuite ce cash dans des actifs plus risqués (dette d’entreprises, actions, devises étrangères…) et ainsi de stimuler l’investissement et la prise de risque via la hausse du prix des actifs risqués. 

** Le secteur privé s’enrichira donc, si la politique est couronnée de succès, à travers la hausse du prix des actifs (effet richesse). Mais cet effet richesse concernera essentiellement les détenteurs d’actifs, pas les agents économiques dans leur ensemble. De plus, son effet sur la demande est incertain, les détenteurs d’actifs pouvant être tentés d’épargner la richesse créée plutôt que de consommer ou d’investir.

** Quand le gouvernement émet de la dette publique pour financer des dépenses publiques (solution 2 : relance fiscale), alors le secteur privé s’enrichit immédiatement mais, dans le même temps, le secteur public voit sa dette augmenter. 

** Dans la solution hybride de la monnaie hélicoptère, la Banque centrale envoie directement un chèque à chaque individu. Chaque individu aura sur son compte en banque une somme par exemple de 1000 euros (plus 1000 euros pour chaque enfant à charge) et sa banque aura également un dépôt de 1000 euros à la Banque centrale. Avec des sommes de cet ordre, la zone euro comptant 340 millions d’habitants, cela correspondrait à une dépense de 340 milliards d’euros, soit en gros l’équivalent du plan Juncker, sauf que ce dernier est un objectif d’investissement sur une durée de trois ans. 

** Ce procédé s'apparente à une relance fiscale, car ce chèque n’est pas un achat d'actif par la Banque centrale. Il n'y a pas un échange mais bel et bien un « don ».

** Toutefois, contrairement à la relance fiscale stricto sensu, il n’y a pas ici d’augmentation de la dette publique, simplement augmentation de la « base monétaire » (la base monétaire est la somme des billets en circulation et de l’argent déposé par les banques commerciales à la Banque Centrale). 

** Sur le plan monétaire, cette opération est équivalente à la séquence suivante :
==> Le gouvernement émet de la dette pour financer des dépenses publiques (cas 2)
==> La banque centrale rachète immédiatement cette dette aux investisseurs privés qui l’ont acquise (cas 1b) puis « efface » cette dette de son bilan. Elle a donc créé de la monnaie sans détenir d’actifs en contrepartie. 

Cette séquence correspond à ce que l'on appelle « financement monétaire » ou « monétisation » des déficits publics, c’est-à-dire que les déficits publics, au lieu de se traduire par l’augmentation de la dette publique, se traduisent par l’augmentation de la base monétaire. La monétisation des déficits publics est interdite par traité dans la plupart des pays avancés : quand la Banque centrale achète de la dette publique sur les marchés comme le fait aujourd'hui la BCE dans le cadre du quantitative easing, elle ne l’efface jamais. Elle la conserve à son bilan, dans le but de la revendre ultérieurement.

L'helicopter money est strictement équivalente à une monétisation des déficits publics sur le plan monétaire. Mais la différence est importante sur les plans économique et politique :

** Ainsi,  quand la Banque centrale finance directement les déficits publics (comme c’était le cas en France jusqu’au début des années 70), elle perd son indépendance vis-à-vis des gouvernements dans la poursuite de son objectif d’inflation. 

** Dans la monnaie hélicoptère, les gouvernements sont transparents. Ce sont les agents privés qui décideront quel type de dépenses ils désirent faire. 

** Au contraire, dans le cas de la monétisation des déficits publics par la Banque Centrale, c’est l’Etat « stratège » qui sera responsable de l’allocation des ressources (par exemple, en décidant d’investir dans la transition écologique et énergétique, dans le numérique etc.).  

** Une autre différence importante est que la monétisation des déficits publics se traduit par une baisse immédiate du chômage dans le pays où elle est implémentée (le gouvernement recrute ou provoque des recrutements dans les entreprises nationales dont il devient le client) tandis que l’helicopter money, plus « aveugle » sur la destination des dépenses, peut finalement se traduire par une stimulation des importations…


Les obstacles à la mise en oeuvre 

Il y a plusieurs types d’obstacles à l’helicopter money. C'est d'ailleurs pourquoi Mario Draghi explique ici (vidéo ci-dessous) qu'elle était un « concept intéressant » actuellement étudié dans des cénacles académiques, mais qu'il n'avait jamais réellement parlé de l'utiliser. 

1) Le premier obstacle est juridique : la Banque Centrale n’a pas le mandat pour mener une monétisation des déficits qui s’apparente en réalité à une politique fiscale. Un changement du cadre institutionnel s’imposerait pour pouvoir faire cela.

2) Le second obstacle est politique : une telle action se heurterait immédiatement à l’opposition politique de pays comme l’Allemagne, qui pourraient la considérer comme un cadeau de plus aux nations dépensières (ce qui ne serait pas le cas au sens strict car la répartition serait totalement équitable entre pays européens) et y voir les prémisses d’une inflation non maîtrisée en zone euro (ce qui ne serait pas le cas non plus si le « cadeau » est correctement calibré). 





** On peut retrouver Steve Ohana sur son blog ici

** Sur les questions monétaires et en particulier sur la Banque centrale européenne, on peut lire une interview du politiste Clément Fontan ici 


dimanche 15 mars 2015

L'euro en crise permanente... jusqu’à quand ?






      Tribune invité 
- Jean-Michel NAULOT -



Jean-Michel Naulot a été banquier pendant 37 ans et membre du Collège de l'autorité des marchés financiers (AMF) de 2003 à 2013. Il a témoigné de son expérience dans un livre intitulé Crise financière : pourquoi les gouvernements ne font rien, Seuil, octobre 2013. On peut le retrouver sur son blog. Dans le texte ci-dessous, il rappelle les raisons de la crise de l'euro qui semblait inévitable, et qui risque de se poursuivre.... à moins d'opter pour la transformation de la monnaie unique en monnaie commune. 


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Depuis l’origine, depuis sa conception même, l’euro est en crise. Dès le début des années quatre-vingt-dix, lorsque les autorités françaises décidèrent de défendre à tout prix la parité monétaire du franc avec le deutschemark pour préparer l’avènement de la monnaie unique, ce que l’on a appelé la politique du franc fort, la France a connu la crise. Tout au long de ces années, elle se tiendra à l’écart de la reprise économique mondiale. La politique de taux élevés pratiquée par la Banque de France cassera la croissance et, ce que l’on a tendance à oublier, fera exploser la dette publique. Pendant les années Bérégovoy - Balladur - Juppé (1992-1997), la croissance sera ainsi en moyenne de 1,5%, au lieu de 3,5% aux Etats-Unis, et la dette publique passera de 36% du PIB à 60%. Et pourtant, les premiers ministres de l’époque n’avaient pas la réputation d’être particulièrement dépensiers ! Le bond en avant de la dette publique française date de ces années-là. Lorsque la croissance n’est plus là, la dette augmente. La dette publique progressera à nouveau de manière spectaculaire dans la période récente en liaison avec les deux crises financières des subprimes et de l’euro (de 64% du PIB en 2007 à 95% en 2014).

D’une crise souterraine à une crise économique, sociale et politique


Au cours des années 2000, la zone euro connaîtra une crise qui pourrait être qualifiée de souterraine. La politique de taux unique mise en place par la nouvelle Banque centrale européenne se révèlera inadaptée à des pays qui connaissent des évolutions conjoncturelles et structurelles divergentes. La réunification allemande exigeait des taux bas, la flambée immobilière espagnole exigeait des taux plus élevés. Des taux d’intérêt inadaptés ne peuvent que générer des bulles financières et des investissements malheureux. L’euphorie de l’argent bon marché - une période éthylique aurait dit Jacques Rueff - a conduit à la crise des marchés du printemps 2010. Cette crise était une crise de la dette privée. Les dirigeants européens ont nié que cette crise puisse être liée à la monnaie unique, tant cela était contraire à tout ce qu’ils avaient annoncé. Ils ont donc déclaré que l’on était en face d’une crise de la dette publique et décrété l’austérité.

Pendant les deux années qui ont suivi, des pare-feux ont été mis en place : fonds européens (FESF, MES), interventions de la BCE (OMT : achats de dettes publiques conditionnés par des réformes de structures), financements de l’Eurosystème (Target2 : soldes de la Bundesbank vis-à-vis des pays périphériques), Union bancaire (Fonds de résolution mutualisé de 55 milliards d'euros). Ces pare-feux peuvent être efficaces pour calmer les incendies dans les pays de taille modeste (Grèce, Portugal, Irlande, Chypre) mais leur coût est élevé. Dans le cas de la Grèce, les contribuables français sont engagés pour une cinquantaine de milliards d’euros. En cas de défiance spéculative à l’égard de la France ou de l’Italie, ces pare-feux seraient impuissants.



" L'amitié franco-allemande était plus forte il y a
quelques dizaines d'années" ...
Depuis deux ans, la crise de l’euro a pris une dimension nouvelle, beaucoup plus inquiétante. Nous sommes face à une crise économique, sociale et politique très profonde qui touche beaucoup plus directement les peuples. Chômage de masse, notamment chez les jeunes, désindustrialisation, régions entières transformées en ateliers de sous-traitance ou carrément désertées, croissance économique anémique et très inégale selon les pays (en moyenne autour de zéro au lieu de 2 à 2,5% aux Etats-Unis), montée des populismes et tensions européennes fortes. En portant l’euro sur les fonds baptismaux, les pères de la monnaie unique avaient cru renforcer l’idée européenne. Ils ont provoqué le mouvement inverse. L’amitié franco-allemande était plus forte il y a quelques dizaines d’années lorsque De Gaulle s’adressait à la jeunesse allemande (1962), lors de la poignée de mains Mitterrand-Kohl à Verdun (1984) ou plus tard lors de la chute du Mur de Berlin (1989). Ce sont les peuples qui faisaient l’Europe et l’émotion était là. Aujourd’hui, les nombreux sommets sur l’interprétation des « règles » des traités ne sont pas le moyen le plus efficace de construire l’Europe ! Au contraire, en multipliant les contraintes, on a multiplié les sources de conflit.

Les hommes d’Etat sont ceux qui font face à l’inquiétude de leur peuple

Un degré de plus a été franchi dans la crise depuis les élections européennes. Le vote populiste est devenu le seul moyen de dire non à des dirigeants qui s’obstinent et à des partis traditionnels qui tiennent à quelques nuances près le même discours. En guise de réponse, les dirigeants européens ont nommé Jean-Claude Juncker à la Présidence de la Commission, lui qui rédigeait le Traité de Maastricht il y a vingt-cinq ans ! Face à la montée des populismes, les propos alarmistes du Premier ministre résonnent comme ceux du Maréchal de Mac Mahon face aux inondations :« Que d’eau, que d’eau ! »…


Donner le sentiment de l’impuissance face à des évènements graves est le moyen le plus sûr d’attiser l’incendie. Dans son livre Le temps des incertitudes, Galbraith écrivait à propos de la crise des années trente : « Le président Hoover n'était pas sot. [...] Mais il était incapable de regarder en face le désastre économique de son époque. [...] Roosevelt, lui, ne permit à personne d'en douter : il allait consacrer toute son énergie aux malheurs économiques de son temps ». Galbraith ajoutait : « Tous les hommes d'Etat ont possédé une caractéristique en commun : consentir à faire face sans équivoque, en leur temps, à l'inquiétude majeure de leur peuple ».


Le biais inégalitaire de la zone euro

Le constat est clair : depuis sa création, l’euro n’a pas tenu ses promesses, ni en termes de prospérité, ni en termes de rapprochement des peuples. Il aurait fallu un miracle, celui du fédéralisme, pour qu’il en soit autrement. Depuis qu’existe la pensée économique, nous savons qu’une zone monétaire est indissociable de la souveraineté, Etat ou fédération. Sans cette condition, une zone monétaire ne peut fonctionner que de manière sous-optimale. Robert Mundell, Michel Aglietta et tant d’autres économistes avaient très bien montré avant l’arrivée de l’euro que sans transferts financiers massifs, sans une solidarité équivalente à celle qui existe entre l’Etat de New-York et celui de Californie, une zone monétaire se traduit par le renforcement des plus forts et l’affaiblissement des plus faibles. Le risque lié à la modification de la parité n’existant plus, les capitaux vont vers les zones géographiques les plus rentables. C’est exactement ce que l’on observe depuis la création de l’euro. L’évolution de la production industrielle est à cet égard éloquente : depuis 2000, elle a augmenté de 33% en Allemagne, diminué de 12% en France et de 20% en Italie. On veut bien croire que la France et l’Italie gèrent mal leur économie mais, tout de même, pour que de telles divergences existent, il doit y avoir un biais quelque part !

Le moteur de la croissance constamment bridé

Une zone monétaire sans solidarité fédérale, de surcroît sans convergence des politiques fiscales, sociales, énergétiques, avance non seulement avec un biais inégalitaire mais aussi avec un moteur économique bridé. La coexistence d’une monnaie unique et des souverainetés nationales ne peut que générer des dysfonctionnements. Depuis l’origine, le taux de croissance de la zone euro est inférieur à la moyenne internationale. Entre la zone euro et les Etats-Unis, le différentiel de croissance est de l’ordre de 1% (croissance du PIB de 1% en moyenne en zone euro, de 2% aux Etats-Unis).

L’ordolibéralisme qui inspire la politique allemande depuis le lendemain de la seconde guerre mondiale, de Ludwig Erhard à Angela Merkel, a présidé à cette construction monétaire. Des règles budgétaires rigoureuses, une concurrence forte, une grande flexibilité des facteurs de production, une indépendance de la Banque centrale sans équivalent dans le monde, telles sont les clés de ce système qui convient aux bons élèves, plutôt en tête de classe et disciplinés. Les autres risquent de rester sur le bord de la route. Dans ce système, comme l’avait précisé Mundell, tout choc asymétrique est mal venu. Or, entre Etats souverains, les occasions ne chocs asymétriques ne manquent pas ! Par exemple une élection en Grèce, portant au pouvoir une équipe qui soutient une politique économique différente de celle qui est décidée à Bruxelles… Par exemple, une résistance de la France, attachée à défendre un modèle social qui est peu compatible avec l’option du tout libéral… D’où la réflexion quasi-monarchique de Jean-Claude Juncker : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ».

Le bilan de plus en plus sévère des économistes

Les économistes sont nombreux aujourd’hui à faire un bilan sévère de tous les dysfonctionnements de la zone euro. Il y a presque consensus. Mais ils se séparent toujours en deux camps sur les remèdes. Les uns plaident pour la patience, avec l’espoir qu’à terme les thèses allemandes soient moins influentes, notamment si la zone euro évolue vers le fédéralisme, une orientation qui semble pourtant de plus en plus rejetée par les peuples. Les autres plaident pour des évolutions plus radicales, considérant qu’après quinze ans d’échecs répétés l’organisation monétaire de la zone euro doit être revue en profondeur.

Les politiques, eux, ne contribuent pas franchement pas à faire avancer le débat. En politique, il est devenu rare de douter, surtout depuis que le quinquennat a placé la France, comme les Etats-Unis, en campagne électorale permanente. Lorsque le débat existe, les arguments échangés sont à peu près les mêmes qu’il y a vingt ans. Ces dernières semaines, on a pu entendre des dirigeants, et non des moindres, affirmer qu’en cas de sortie de la France de l’euro, la dette publique exploserait, qu’une dévaluation de 25% se traduirait par une amputation de 25% des économies des ménages, que le PIB de la Grèce avait certes diminué de 25% en six ans mais qu’une dévaluation de la drachme aurait abouti au même résultat ! Comme ceux qui tiennent ces propos sont d’anciens élèves de l’ENA, on a du mal à croire que la démonstration soit vraiment innocente.

Si la zone euro reste le maillon faible, comment faire face à une nouvelle crise financière ?

En attendant, nos citoyens souffrent et l’Europe régresse. Si demain survient une nouvelle crise financière internationale, dans quelle situation de faiblesse sera la zone euro alors que le taux de croissance y est déjà très faible ? Les instruments de la politique monétaire et des finances publiques utilisés en 2008 ne pourront plus être utilisés. Depuis six ans, la planche à billets fonctionne en effet à plein régime. Comment faire plus ? Quant à la relance par les déficits publics, des déficits dont on nous explique tous les matins qu’il s’agit là d’un péché mortel, comment les creuser à nouveau ? Alors que fera-t-on ?

" L'arrivée d'une nouvelle crise financière n'a rien d'improbable (...)
Alors que fera-t-on ? "
Il faut tout faire, dès maintenant, pour que la zone euro ne soit plus le maillon faible de la croissance mondiale. L’arrivée d’une nouvelle crise financière, à échéance rapprochée, n’a en effet rien d’improbable. Depuis la crise de 2007, les gouvernements occidentaux n’ont réalisé qu’une petite partie des réformes sur lesquelles ils s’étaient engagés. Les Etats-Unis ont accompli le quart de la feuille de route établie lors du G20 de Londres d’avril 2009, l’Europe le tiers. L’administration Obama a plié sous l’influence des lobbies dès le lendemain du vote de la loi Dodd Franck, en juillet 2010. Quant à l’Europe, elle vient de décréter une pause dans la régulation financière avec l’arrivée du nouveau commissaire aux marchés financiers, Jonathan Hill. La crise systémique de 2007-2009 n’a décidément pas servi de leçon.

La capture de l’autorité politique par la finance : plus que jamais une réalité

La capture de l’autorité politique par la finance qui s’est amplifiée aux Etats-Unis à partir des années quatre-vingt est plus que jamais une réalité. Les citoyens le savent, le dénoncent, et rien ne change. On a pu le mesurer en France en 2013 avec une loi bancaire qui avait pour seul but de donner l’illusion du changement. Sept ans après la crise financière, l’Europe s’interroge toujours sur le point de savoir si elle doit interdire les opérations spéculatives aux banques ! Les G20 ont décidé de concentrer le risque systémique des produits dérivés autour de chambres de compensation mais la BCE n’a toujours pas expliqué comment, en cas de crise, elle pourrait apporter de la liquidité en euros à ces chambres qui sont situées à Londres ! La finance de l’ombre, cette partie de la finance qui est peu ou pas réglementée, avait été vigoureusement dénoncée, mais les banques centrales américaine et anglaise ont annoncé récemment qu’elles allaient apporter des liquidités à ces marchés ! Le trading à haute fréquence, des ordres envoyés par des robots, une pratique quasiment inexistante en 2007, n’est toujours pas encadré alors qu’il représente la moitié des transactions de marché en Europe et aux Etats-Unis !

La crise grecque pourrait être l’occasion de repenser la zone euro

Les dirigeants européens mesurent-ils la responsabilité qu’ils prennent en ne voulant rien changer en zone euro alors que tant de nuages sont à l’horizon ? La crise grecque pourrait pourtant être l’occasion de faire bouger les lignes. Il a fallu que ce soit Valéry Giscard d’Estaing, à 89 ans, lui qui a été un des promoteurs de la monnaie unique, qui brise le tabou : oui, unesortie de l’euro est possible ! Hommage soit rendu à son discours courageux !

"La Grèce peut sortir de l'euro de manière organisée, amicale"
La Grèce peut sortir de l’euro, de manière organisée, amicale, le contraire même de ce qu’envisagent Wolfgang Schäuble et Jean-Claude Juncker qui ne savent raisonner qu’en termes de rapports de force à partir du moment où l’on s’éloigne des Tables de la loi. Oui, au-dessus des traités européens, il y a place pour la démocratie et la solidarité européenne. Une sortie de la Grèce de la zone euro, couplée à un abandon partiel des avances des Etats, serait incontestablement « la » solution pour la Grèce. Le coût pour les contribuables de la zone euro serait certes élevé mais la responsabilité en incombe en grande partie aux dirigeants européens qui ont imposé à la Grèce une politique d’austérité déraisonnable. Avec une dette publique ramenée autour de 120% du PIB et une flexibilité monétaire, la Grèce pourrait envisager un redressement durable et même faire face aux échéances de la dette détenue par les investisseurs privés qui ont déjà fait leur part d’effort en 2012.

Tester la monnaie commune qui a existé de 1999 à 2002

La résolution de la crise grecque, en profondeur et non par des artifices du type nouvel abandon des intérêts sur la dette ou bien dette perpétuelle, pourrait être l’occasion de tester la mise en place d’un système de monnaie commune : conserver l’euro pour les transactions extérieures et permettre des ajustements réguliers pour l’eurodrachme. Les dirigeants européens auraient-ils oublié que de 1999 à 2002 les pays de la zone euro ont déjà vécu avec ce système ? Les monnaies nationales étaient utilisées pour les transactions internes, l’euro pour les transactions externes. La seule différence, c’est qu’à l’époque les parités nationales étaient figées, non ajustables.

Redonner de la flexibilité à la zone monétaire en offrant la possibilité d’ajuster de manière régulière et concertée les parités, assouplir les critères budgétaires, des critères que nous sommes les seuls dans le monde à pratiquer, seraient les deux moyens d’atténuer la crise de la zone euro, d’optimiser son fonctionnement. Mais cela exige de réfléchir en termes économiques au lieu d’être sans cesse dans la posture électorale.


lundi 20 mai 2013

« Les Français ont été les cocus de l’Europe ! » : entretien avec Jean-Michel Quatrepoint



Jean-Michel Quatrepoint est journaliste économique et essayiste

 
Dans votre livre Mourir pour le yuan (Bourin Editeur, 2011), ouvrage sur la Chine, vous consacrez un chapitre entier à l'Allemagne. Vous identifiez des similitudes entre ces deux pays. Quelles sont-elles ?
 
Tout d’abord, ce sont deux pays qui ont une revanche à prendre. C’est le cas de la Chine, qui, au XVIIIe siècle, était encore la première puissance économique, avec pas moins de 35% du PIB mondial. Puis vient le siècle de l’humiliation, qui débute avec sa défaite dans la guerre de l’opium, et ne s’achève que lorsqu’elle recouvre son indépendance avec Mao en 1949.
 
Depuis lors, via une stratégie mêlée de capitalisme dans le domaine économique, de communisme dans le domaine politique et, au final, de nationalisme, elle cherche à retrouver son premier rang mondial.
 
L’Allemagne, elle, a évidemment une revanche à prendre sur sa défaite de 1945. Elle n’a bien sûr aucune envie de nouvelles aventures militaires. Mais elle prend cette revanche sur les plans économique et politique. En effet, elle entend imposer sa façon de concevoir l’Europe en construction. D’ailleurs, le centre de gravité de l’Europe est désormais à Berlin.
 
Autre similitude entre la Chine et l’Allemagne : ce sont tous deux des pays mercantilistes, dont le modèle économique privilégie les exportations. Pour l’Allemagne, c’est une stratégie qui remonte à Bismarck. Elle s’explique notamment par le fait qu’historiquement, les Allemands ont beaucoup émigré. Bien plus que les Français, par exemple. Ils ont ainsi disposé rapidement de nombreuses diasporas servant de relais à leurs exportations.
 
Vous dites que l’Allemagne a une revanche à prendre. Pourtant, en œuvrant pour construire l’Europe, elle accepte un partage, même très partiel, de souveraineté…
 
On ne peut pas dire ça. Il faut raisonner en deux temps : avant et après la réunification de 1989. Premier temps : après 1945, le modèle allemand va se développer autour de trois piliers : la Bundesbank (Buba), pilier de la politique monétaire. Les Länder, puissants et possédant un système bancaire propre, les Landesbank. Enfin, les grands groupes industriels, patriotes et habitués à œuvrer dans l’intérêt général allemand.

S’appuyant sur ces acteurs, les Allemands vont s’attacher à faire exactement le contraire de ce qu’avaient fait la République de Weimar d’une part, Hitler d’autre part. En souvenir de l’hyperinflation qui avait régné sous Weimar, ils érigent l’inflation en mal absolu. Lutter contre cette dernière devient un horizon indépassable. Avec, pour mener cette politique, la Bundesbank indépendante.
 
L’orthodoxie libérale, c’est donc pour empêcher le retour de l’inflation qui a mis Hitler au pouvoir ?
 
Ce n’est justement pas l’inflation qui a causé Hitler. L’hyperinflation est antérieure. C’est pendant la République de Weimar que le mark a perdu 90% de sa valeur, jusqu’à ce que le banquier Hjalmar Schacht parvienne à mettre fin à cette hyperinflation en 1923, en créant une nouvelle monnaie, le rentenmark. Ça a ruiné au passage les épargnants allemands, mais en tout cas, à partir de cette date-là, le problème de l’inflation était réglé. En revanche, un autre problème est apparu immédiatement après : celui de la déflation.
 
Avant le krach de 1929, en effet, l’Allemagne remonte progressivement la pente. Mais le krach boursier se répercute sur elle. Elle subit une série de faillites bancaires. C’est alors que le chancelier Brüning décide de mener une politique qui ressemble à s’y méprendre à celle exigée par Angela Merkel aujourd’hui pour les pays du Sud de l’Europe, faite d’austérité à tout prix. Le chômage explose, Hitler gagne les élections de janvier 1933 et arrive au pouvoir. Puis il fait repartir l’économie en faisant tourner la planche à billets, grâce à une banque centrale aux mains du pouvoir politique et en refusant de payer la dette du pays.
 
L’attachement à une Buba indépendante, le refus de l’inflation, ce serait donc en partie pour prendre le contre-pied de la politique économique d’Hitler ?
 
Oui. Mais ça ne s’arrête pas là. Sur le plan de l’organisation politique également, on prend le contre-pied. Ça consiste notamment à casser l’État central. Sur le modèle de ce qu’étaient la Prusse et les principautés voisines au XIXe siècle, on décentralise. On fait de l’Allemagne un pays fédéral, avec des Länder autonomes et puissants. Et l’on implante la capitale à Bonn, ville tout à fait secondaire.
 
Forte de sa politique monétaire menée par la Buba, de ses Länder et des choix opérés par ses grands groupes, l’Allemagne connaît une croissance comparable à celle des Trente glorieuses en France, mais avec une inflation moindre. C’est d’ailleurs pour cela, pour maintenir sa compétitivité par rapport à l’Allemagne, que la France dévalue régulièrement sa monnaie par rapport au mark.
 
Malgré sa belle prospérité, l’Allemagne accepte l'intégration dans l'Europe Pourquoi ? N’a-t-elle pas à y perdre ?
 
Elle a trouvé des intérêts dans le marché commun. Par exemple, après la guerre, l’Allemagne n’avait plus le droit de posséder certaines industries. Je pense notamment à l’aéronautique. Or, très habilement, elle se glisse derrière les Français pour récupérer progressivement des pans d’industrie. De fait, l’Allemagne est parvenue à revenir dans le secteur aéronautique grâce à Airbus puis EADS, ou dans le secteur de l’espace à travers Arianespace. Des entreprises binationales de ce type leur ont permis de se respectabiliser.
 
Mais l’Europe telle qu’elle se construit avant la réunification allemande est différente de celle que nous connaissons aujourd’hui. À l’époque, aucun pays ne pèse réellement plus que les autres. Grosso modo, France, Allemagne et Italie pèsent le même poids. Mieux : si vous regardez une carte, vous vous apercevez que, jusqu’en 1989, le centre de gravité géographique de l’Europe… c’est la France.
 
À partir de 1989, ce centre de gravité bascule vers l’Allemagne. Pour deux raisons : d’abord parce qu’elle se réunifie, ensuite parce qu’elle impose l’élargissement à l’Est.
 
D’ailleurs, il faut se rappeler qu’en Grande-Bretagne, Margaret Thatcher était opposée à la réunification. En bonne nationaliste anglaise, elle a senti venir le basculement de l’Europe vers l’Est. C’est la raison pour laquelle les Anglais, en 1993, décident de sortir du SME (système monétaire européen). Aujourd’hui, vous le savez, ils ne sont pas dans la zone euro.
 
À vous écouter, on a l’impression que les Anglais ont joué leur partition, que les Allemands ont imposé leurs vues. Et les Français, dans tout ça ?
 
Les Français ont été les cocus de l’Europe ! Pourtant, c’est Mitterrand lui-même qui a imposé l’euro au chancelier Kohl, qui n’en voulait pas. Mais c’était une grave erreur. Il s’est fait avoir !
 
Mitterrand s’est fait avoir ?
 
Bien sûr ! Il s’est même fait avoir deux fois. La création de l’euro était une erreur historique, mais il en avait déjà commis une première, en mai 1981, en refusant absolument de dévaluer le franc. Pourtant, ils ont été nombreux à le lui conseiller : Michel Jobert, Michel Rocard, Jean-Pierre Chevènement… Mais Mitterrand avait un programme de largesses, de redistribution. Or, dans ces conditions, dévaluer n’a pas de sens. Cela n’en a que si la dévaluation s’accompagne d’une politique rigoriste.
 
Toujours est-il que, faute d’avoir dévalué dès le départ, il devra le faire par trois fois dans le cadre du SME, pour pallier l’écart de compétitivité avec l’Allemagne qui ne cesse de se creuser. En revanche, Mitterrand n’a jamais réellement menacé de sortir du SME. Il ne voulait pas menacer de rompre…
 
ustement : récemment, des socialistes français ont fait connaître leur désir de se confronter à Angela Merkel. Ont-ils raison ? Que peut-on espérer dans une négociation quand, de toute façon, on sait qu’on n’ira jamais jusqu’à la rupture ?
 
Je suis partisan depuis longtemps d’un dialogue avec l’Allemagne. On devrait se mettre face-à-face, toutes forces politiques confondues, et réfléchir à ce que l’on veut vraiment faire ensemble. Si l’on veut poursuivre sur la voie du rapprochement, cela implique des concessions de part et d’autre. Et que l’on invente un modèle nouveau. Pas que l’un des pays accepte de se laisser imposer le modèle de l’autre !
 
Malheureusement, jusqu’à la fin des années 1990, les élites françaises se sont imaginé qu’elles parviendraient à transposer le modèle français à toute l’Europe. Illusion ! Au lieu de ça, la France s’est retrouvée coincée entre Anglais et Allemands. Tout en ne parvenant pas à s’attacher le soutien des autres pays de l’Union. C’est comme ça que la France a peu à peu perdu son influence.
 
Il faut donc une confrontation avec l’Allemagne, comme le dit Claude Bartolone ?
 
Une confrontation, c’est avant tout un débat. Le mot confrontation n’est pas un gros mot. Ce qu’il faut, c’est se mettre autour d’une table et essayer de comprendre, chacun de son côté, ce que veut l’autre. La première question à se poser ensemble est la suivante : jusqu’où veut-on aller dans l’intégration ? Veut-on une Europe fédérale ? Si on veut cela, ça implique de gros sacrifices de part et d’autre. De plus, c’est sans doute plus évident pour les Allemands que pour nous. Comme l’explique Guillaume Duval dans Made in Germany, l’Allemagne a déjà une tradition fédérale. Ce qui n’est pas le cas de la France. Et on ne peut pas gommer un millénaire de notre histoire.
 
Sans aller jusqu’à la question du fédéralisme, on pourrait négocier avec les Allemands un sauvetage enfin définitif de cet euro perpétuellement crise. En envisageant notamment une modification des statuts de la Banque centrale européenne, pour que celle-ci mène une vraie politique monétaire, et ne se focalise pas sur la seule lutte contre l’inflation.
 
Pour quoi faire ? Même si la BCE monétisait massivement nos dettes, ça ne modifierait pas les différentiels de compétitivité entre les différents pays d’Europe.
 
Pourtant, tout le monde n’est-il pas d’accord sur le fait que « le problème, c’est la dette » ?
 
La dette n’est pas un problème dès lors qu’en face, il y a des actifs. Et en France, on a ces actifs. L’épargne privée abonde. Elle pourrait d’ailleurs financer largement la dette, pour peu qu’on accepte de re-nationaliser celle-ci, comme ça se fait au Japon.
 
Le vrai problème, ce n’est donc pas la dette. Ce sont les comptes extérieurs. Regardez les différentes balances des paiements dans le monde : les pays mercantilistes (la Chine, par exemple) ne cessent d’accumuler des excédents. Les autres accumulent des déficits. Les États-Unis les premiers, mais pour eux, c’est égal. Ils battent la monnaie librement, et leur monnaie se trouve être la monnaie des transactions internationales.

Quant à la zone euro, sa balance des transactions courantes est globalement équilibrée. Elle est même en léger excédent. L’Allemagne est excédentaire, tous les autres sont déficitaires. Mais l’équilibre global explique que l’euro soit une monnaie forte par rapport au dollar et au yuan. Et au yen, puisque les Japonais viennent de décider de laisser filer le cours du yen.
 
Voilà un argument à opposer à l’Allemagne : seule bénéficiaire de toute la zone euro, elle voit ses voisins — donc les futurs clients de ses exportations — s’appauvrir.
 
Elle le sait. D’ailleurs, la stratégie allemande consiste désormais à trouver des clients ailleurs. Ce n’est pas pour rien que la chancelière se rend tous les ans en Chine. Et quand elle y va, elle y reste une semaine.
 
Vous allez vous faire traiter de germanophobe
 
C’est absurde. Je dis juste que l’Allemagne joue, en toute logique, sa partition. Elle n’a pas fait les mêmes erreurs que la France. Chez nous, depuis vingt ans, on détruit des emplois dans le secteur privé, le seul qui rapporte de l’argent au pays. Et l’on compense cela par du chômage, ou par des emplois publics et parapublics, notamment dans les collectivités locales ou dans l’associatif.
 
Donc, lorsque Hollande mène une politique favorable aux entreprises, vous lui donnez raison ?
 
Il a raison. Ce qu’il ne fait pas, c’est distinguer les différents types d’entreprises. S’il y a bien un scandale, c’est la manière dont on a laissé les multinationales échapper à tout contrôle. On ne s’est jamais attaqué à elles, encore moins aux paradis fiscaux. De sorte qu’aujourd’hui — c’est un comble ! — ce sont les anglo-saxons qui mènent l’offensive contre les paradis fiscaux. Ne serait-ce que parce que Cameron et Obama rencontrent de gros problèmes de recettes budgétaires, et qu’ils cherchent de l’argent là où il se trouve !
 
L’erreur des socialistes français, c’est de n’avoir fait aucune nuance. Ils se sont trompés de cible. Ils ont visé des individus, les riches, mais ne se sont pas attaqués autrement qu’en paroles aux multinationales et à leur optimisation fiscale. Ils n’ont pas remis en cause le pouvoir de la finance et ne se sont pas attaqués à la citadelle de Bercy, cette machine à fabriquer de la complexité inutile lui permettant de justifier les emplois de ses fonctionnaires.
 
Le CICE (crédit impôt compétitivité emploi), décidé suite au rapport Gallois, c’est une bonne chose ?
 
Le principe est bon mais c’est une usine à gaz, typique des inventions de Bercy. En plus, on a plafonné les crédits d’impôt aux salaires inférieurs à 2,5 fois le SMIC. Ce sont donc La Poste et la grande distribution qui seront les principaux bénéficiaires. C’est-à-dire les entreprises qui, précisément, ont beaucoup de salariés peu formés et mal payés.
 
Ces choix de Hollande relèvent d’une politique de l’offre. N’y a-t-il pas plutôt un problème de demande, en France ?
 
On ne peut pas faire une politique de demande aujourd’hui. En économie ouverte, ça ne favorisera que les importations. Sauf si on installe des barrières douanières… mais il faudra qu’on m’explique où on est supposé les mettre, alors même que nous sommes intégrés dans le marché commun.
 
Finalement, quelle solution voyez-vous ?
 
Nous avons quelques vrais atouts. Je propose par exemple qu’on augmente le budget de la Défense, au lieu de le laisser s’éroder du montant de l’inflation, comme cela vient d’être décidé pour le budget 2014. Un jour ou l’autre, l’Europe va se réveiller et se souvenir qu’elle a besoin d’être défendue. La France est en bonne position pour pouvoir assumer ce rôle pour toute l’Union. Mais cela doit se faire à une condition : sortir le budget de la Défense du calcul du déficit budgétaire.
 
Autre proposition : se mettre d’accord avec les Allemands sur la question de l’énergie. Se répartir les tâches. L’Allemagne ne veut plus fabriquer d’énergie nucléaire, faisons-le. À nous le nucléaire, à eux la production d’énergie éolienne et solaire. Enfin, nous devons retrouver une diplomatie dynamique indépendante. Tisser des relations avec la Chine, avec la Russie, avec l’Algérie. Mais sans le clamer. De la même manière qu’Angela Merkel soigne, de manière feutrée et en toute autonomie, la relation germano-chinoise.
 
Pas de grande réforme fiscale ?
 
Quelle réforme fiscale voulez-vous faire ? L’impôt sur le revenu rapporte peu. Et 55% de personnes ne payent pas cet impôt. On ferait mieux d’aller chercher de l’argent du côté des multinationales. En taxant le chiffre d’affaires qu’elles réalisent en France, de sorte qu’elles soient assujetties à cet impôt sur le CA quand bien même elles parviendraient à ne pas payer d’impôt sur les sociétés en France. Là, je vous assure qu’il y a de l’argent à récupérer. Beaucoup d’argent.
 
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