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dimanche 5 juin 2016

« Le néolibéralisme a-t-il été surestimé ? » se demande le FMI.








Un texte intitulé « Néoliberalism : oversold ? »vient d'être publié ici, dans le numéro de juin de la revue du Fonds monétaire internationalIl critique, avec de la modération mais sans ambiguïté, la vigueur et la généralisation des politiques néolibérales - qualifiées comme telles - au niveau mondial, l'instabilité qu'elles provoquent, les inégalités qu'elles génèrent. 

Ce n'est pas la première fois que des doutes s'expriment depuis le cœur même du réacteur. Et cela n'empêche pas le réacteur de continuer à tourner à fond, emporté par son propre élan. 

En 2013 par exemple, dans un rapport sur la Grèce (IMF Country report n° 13/156) le Fonds avait esquissé un mea culpa sur les politiques d'austérité appliquées à la Grèce. Il avouait avoir sous estimé les effets récessifs de la rigueur sur l'activité économique hellène. Il convenait qu’il aurait mieux valu envisager dès 2010 un défaut partiel sur la dette, qui sera finalement autorisé que deux ans plus tard. 

De la même façon, la Commission européenne publiait la même année un rapport mettant en cause l'austérité et indiquant par exemple que « les effets négatifs des restrictions budgétaires et des hausses d'impôts sur l'emploi et le niveau de vie sont de plus en plus visibles dans certains États membres ». 

Toutes ces belles paroles de part et d'autre n'ont pas empêché que les mêmes politiques de se poursuive, notamment en Europe et spécialement en Grèce. 

Ceci dit, comme il n'y pas de mal à se faire du bien et parce que ce n'est peut-être pas uniquement la simple « tempête dans un verre d'eau » que le journal Le Monde adorerait pouvoir y voir, voici le texte intégral du FMI. 

La traduction ci-dessous a été réalisée par Monique Plaza et Loïc Steffan.


***


Le néolibéralisme a-t-il été surestimé ?


Au lieu de relancer l'activité, certaines politiques néolibérales ont accru les inégalités, compromettant en retour la croissance durable de l’économie.

En 1982 Milton Friedman saluait le « miracle économique » chilien. Près d'une décennie plus tôt, le Chili avait été soumis aux politiques qui, depuis, se sont imposées partout dans le monde. L'agenda néolibéral - expression davantage utilisée par les critiques que par les tenants de cette politique -  repose sur deux éléments principaux. Le premier est l'accroissement de la libre concurrence, obtenu grâce à la déréglementation et à l'ouverture des marchés, y compris financiers, à la concurrence étrangère. Le second est la réduction du  rôle de l’État, via les privatisations et les limites imposées aux gouvernements en matière de déficits budgétaires et d'endettement. 

On assiste partout dans le monde, depuis les années 1980, à la généralisation du néolibéralisme. Elle est notamment visible dans la façon dont les différents pays ont introduit la concurrence dans divers domaines de l'activité économique pour favoriser la croissance.

Comme on le voit dans la planche de gauche du graphique ci-dessous, la poussée néolibérale au Chili a commencé une dizaine d'années avant 1982, avec des changements de politiques le rapprochant  des États-Unis. D'autres pays ont également mis en œuvre des politiques néolibérales (voir le graphique, planche de droite).





Il y a certes eu des éléments positifs dans l'explosion néolibérale. L'expansion du commerce mondial a sorti des millions de personnes d'une pauvreté abjecte. L'investissement direct étranger a souvent été un moyen de transfert de technologie et de savoir-faire pour les économies en développement. La privatisation des entreprises publiques a, dans de nombreux cas, permis de fournir des services plus efficaces et de réduire le fardeau fiscal des gouvernements.

Cependant, d'autres aspects du néolibéralisme n'ont pas fonctionné. Notre évaluation de celui-ci se limite aux effets générés par deux mesures : la suppression des restrictions à la circulation des capitaux à travers les frontières d'un pays (la fameuse libéralisation du capital), et l'assainissement budgétaire parfois appelé « austérité »,  expression utilisée pour désigner les politiques de réduction des déficits budgétaires et des niveaux d'endettement. Une évaluation de ces politiques spécifiques (plutôt que de l'intégralité vaste processus néolibéral) aboutit à  trois conclusions inquiétantes:

- les avantages en termes de croissance semblent assez difficiles à établir lorsqu’on considère un grand nombre de pays,

- les coûts en termes d'accroissement des inégalités sont exorbitants. Ces coûts incarnent le dilemme croissance / équité de l'agenda néolibéral,

- la hausse des inégalités hypothèque à son tour  le niveau et la durabilité de la croissance. Même si la croissance est le seul ou le principal objectif du néolibéralisme, les partisans de celui-ci devraient malgré tout prêter attention aux effets distributifs.

Ouverture et fermeture ?


Comme l'a noté Maurice Obstfeld (1998), « la théorie économique ne laisse aucun doute sur les avantages potentiels » de la libéralisation du capital, parfois appelée « ouverture financière ». Celle-ci peut permettre au marché international des capitaux de canaliser l'épargne mondiale de façon à rendre plus efficiente son utilisation à l'échelle internationale. Les économies en développement disposant de peu de capital peuvent emprunter pour financer leurs investissements, ce qui favorise leur croissance économique sans exiger de fortes hausses de l'épargne dans leur propre économie. Mais Obstfeld a également souligné le « risque véritable » de l'ouverture aux flux financiers étrangers. Il a admis que « cette dualité des avantages et des risques était incontournable dans le monde réel ».

Il se trouve que c'est le cas. Le lien entre ouverture financière et croissance économique est complexe. Certaines entrées de capitaux, tels que les investissements directs étrangers (IDE) - qui peuvent inclure un transfert de technologie ou de capital humain - semblent stimuler la croissance à long terme. Mais l'impact des autres flux - comme les investissements de portefeuille, les services bancaires risqués ou spéculatifs sur la dette - ne semble ni stimuler la croissance, ni permettre au pays de mieux partager les risques avec ses partenaires commerciaux (Dell'Ariccia et autres, 2008; Ostry , Prati et Spilimbergo, 2009). Cela suggère que la balance entre avantages et risques des flux de capitaux dépend du type de flux considéré, ainsi que de la nature des politiques menées.

Si la croissance et ses bénéfices sont  incertains, les coûts en termes d'instabilité économique et la fréquence des crises semblent quant à eux plus évidents. Depuis 1980, il y a eu environ 150 épisodes de volatilité pour les flux de capitaux dans plus de cinquante économies émergentes. Comme indiqué dans la colonne de gauche du tableau ci-dessous, ces épisodes se sont terminés par des crises financières dans 20% des cas, dont beaucoup associées à de forts épisodes récessifs (Ghosh, Ostry et Qureshi, 2016).

L'alternance régulière de ces cycles d’expansion et de récession accrédite l'affirmation de  Dani Rodrik, économiste de Harvard. Pour lui, tout cela « est à peine considéré comme un petit défaut dans les flux de capitaux internationaux alors que c'est en réalité le fond de l'affaire ». Bien que plusieurs causes se conjuguent, l'ouverture sans cesse croissante aux mouvements de capitaux est un vrai facteur d'instabilité. En plus d'augmenter les risques d'un accident, l'ouverture financière modifie la redistribution des revenus et accroît sensiblement les inégalités. En outre, les effets de l'ouverture sur les inégalités sont beaucoup plus élevés quand un accident survient (graphique ci-dessous, colonne de droite).





L'évidence du  coût élevé l'ouverture des marchés de capitaux par rapport au bénéfice, notamment en ce qui concerne les flux à court terme, a conduit l'ancien Directeur général adjoint du FMI, Stanley Fischer, maintenant vice-président de la Réserve fédérale des États-Unis, à s'interroger récemment : « quelle est l’utilité des flux de capitaux internationaux à court terme ? ». Chez les décideurs d’aujourd’hui, on sent monter la volonté de contrôle afin de limiter les flux à court terme qui sont jugés susceptibles d'entraîner - ou au moins de participer à  - une crise financière. Alors que le contrôle des capitaux n’est pas le seul outil disponible - les taux de change et les politiques financières peuvent aussi aider - il est parfois la seule option lorsque la source d’un boom du crédit non durable est l’emprunt direct à l’étranger ( Ostry et al, 2012). 

La taille de l'État


Réduire la taille de l'État est un autre objectif de l'agenda néolibéral. La privatisation de certaines missions gouvernementales est un moyen d'atteindre cet objectif. L'autre est de limiter les dépenses du gouvernement via la réduction des déficits budgétaires, et en limitant la capacité des gouvernements à s'endetter. L'histoire économique de ces dernières décennies offre de nombreux exemples de telles restrictions, comme la limite d'une dette à 60% du PIB imposée aux pays voulant  rejoindre la zone euro (et qui est l'un des critères de Maastricht).

La théorie économique donne peu d'indications sur le niveau optimal de la dette publique. Certaines théories justifient des niveaux plus élevés de dette (puisque la fiscalité créée de la distorsion) et d'autres privilégient des niveaux inférieurs et même négatifs (puisque les chocs défavorables appellent l'épargne de précaution). Dans certaines de ses préconisations de politique budgétaire, le FMI se préoccupe surtout de la vitesse à laquelle les gouvernements réduisent leurs déficits et leurs niveaux d'endettement suite à l'accumulation de dette dans les économies avancées induites par la crise financière mondiale. Un désendettement trop lent perturbe les marchés. Trop rapide, il peut faire dérailler la reprise. Mais le FMI a également plaidé pour des remboursements partiels à moyen terme dans nombre de pays avancés et émergents, principalement pour éviter de nouveaux chocs. 

Existe-t-il de bonnes raisons, pour des pays comme l’Allemagne, le Royaume-Uni ou aux États-Unis, de vouloir réduire leur dette publique ? Deux arguments plaident pour le remboursement de la dette dans les pays ayant une large assiette fiscale, et où le risque réel de crise financière est faible. Le premier argument est que, bien que les grandes récessions comme la Grande Dépression des années 1930 ou la crise financière mondiale de la dernière décennie soient rares, il est utile, quand ils se produisent, d'avoir mis à profit les périodes plus fastes pour rembourser la dette. Le deuxième argument repose sur l’idée que l’endettement élevé est mauvais pour la croissance et que par conséquent, il est essentiel de diminuer la dette pour favoriser cette dernière. 

Il est vrai que de nombreux pays (comme ceux d'Europe du Sud) doivent pratiquer la consolidation budgétaire, notamment parce que les marchés ne leur permettront pas de continuer à emprunter sans cela. Pour autant la nécessité de « l'austérité » dans certains pays ne signifie pas qu'elle soit nécessaire pour tous. Ainsi, la circonspection vis-à-vis d’une politique unique est totalement justifiée. Les marchés imputent généralement de très faibles probabilités de crise de la dette aux pays qui ont une forte réputation de responsabilité financière (Mendoza et Ostry, 2007). Une telle réputation leur donne la latitude de décider de ne pas augmenter les impôts ou de pas réduire les dépenses productives lorsque le niveau de la dette est élevé (Ostry et autres, 2010; Ghosh et autres, 2013). Et pour les pays ayant un bon bilan, le bénéfice d'une réduction de la dette pour prévenir une future crise financière se révèle exceptionnellement faible, même si leur niveaux d'endettement est levé. Par exemple, passer d'un taux d'endettement de 120% du PIB à 100% du PIB en quelques années ne procure qu'une faible réduction du risque de crise pour les pays (Baldacci et autres, 2011).

Mais même si le bénéfice est faible, cela pourrait toutefois être utile si le coût était également faible. Il se trouve, cependant, que le coût pourrait être important - beaucoup plus que le bénéfice. La raison en est que, pour arriver à un niveau d'endettement plus faible, les impôts doivent être augmentés temporairement ou les dépenses publiques réduites, et parfois les deux à la fois. Les coût des hausses d'impôts ou des coupes dans les dépenses nécessaires au désendettement peuvent être beaucoup plus grand que la diminution du risque de crise permis par la réduction de la dette (Ostry, Ghosh et Espinoza, 2015). Cela ne signifie pas qu’on considère une dette élevée sans insidence. Elle a bien sûr des inconvénients. Mais le point essentiel réside dans l’idée que le coût d’une dette plus élevée (la soi-disant fardeau de la dette) est celui qui a déjà été engagé et ne peut de toute façon plus plus être récupéré.

Confrontés au choix soit de vivre avec une dette élevée - en laissant la dette se réduire grâce à la croissance - soit d'utiliser les excédents budgétaires pour réduire la dette,  les États ayant une économie importante et une assiette fiscale largent feraient mieux d’accepter de vivre avec leur dette. Car les politiques d'austérité ont des coûts sociaux importants, détériorent l’emploi et aggravent le chômage.

L'idée que la consolidation budgétaire puisse générer de la croissance (c'est à dire augmenter la production et le volume d'emplois), en augmentant la confiance du secteur privé et de l'investissement, a notamment été défendue par l'économiste de Harvard Alberto Alesina dans le monde universitaire, et par l'ancien président de la Banque centrale européenne Jean-Claude Trichet dans l'arène politique. Toutefois, en pratique, les épisodes de consolidation budgétaire ont davantage été  suivis par des périodes de faible que de forte croissance. En moyenne, une réduction de la dette de 1 % du PIB augmente le taux de chômage à long terme de 0,6 % et de 1,5 % les inégalités de revenus mesurées par le coefficient de Gini (Ball et autres, 2013).

En somme, les avantages des politiques néolibérales semblent avoir été quelque peu exagérés. Dans le cas de l'ouverture financière, certains flux de capitaux, tels l'investissement direct étranger, semblent apporter les avantages attendus. Mais pour d'autres, en particulier les flux de capitaux à court terme, les bienfaits sur la croissance sont difficiles à obtenir, alors que les risques en termes de volatilité et de risque de crise accru sont très présents. Dans le cas de l’assainissement budgétaire, les coûts à court terme dûs à la baisse de la production, du bien-être et à la hausse du chômage ont été minimisés. Et l'on a sous-estimé la possibilité de garder des ratios d’endettement élevés si l’assiette fiscale le permet, car cet endettement se réduira de lui-même avec la croissance. 

Un effet défavorable


En outre, comme l’ouverture internationale et l’austérité sont associées à une inégalité croissante des revenus, cela induit une rétroaction négative. L'augmentation des inégalités engendrées par l'ouverture financière et l'austérité pourrait freiner cette croissance que le néolibéralisme prétend pourtant justement vouloir stimuler. Or il y existe maintenant des preuves solides que l'inégalité peut diminuer à la fois le niveau et la solidité de la croissance, et ce de manière significative (Ostry, Berg et Tsangarides, 2014).

La preuve des dommages économiques créés par l'inégalité suggère que les décideurs politiques devraient être plus ouverts à la redistribution qu'ils ne le sont. Bien sûr, en dehors de la redistribution, les politiques conduites pourraient être conçues pour atténuer certains effets néfastes en amont, grâce par exemple à l’augmentation des dépenses en matière d’éducation et de formation qui augmentent l’égalité des chances par avance certains impacts (on appelle cela des politiques de prédistribution). L'assainissement budgétaire quant à lui, lorsqu'il est nécessaire, pourrait être conçu pour minimiser l'impact négatif sur les revenus les plus faibles. A l'inverse, dans certains cas, les effets inégalitaires indésirables devront être corrigés après leur apparition en utilisant les impôts et les dépenses publiques pour redistribuer la richesse. Par chance, la crainte que de telles politiques puissent nuire elles-mêmes à la croissance est sans fondement (Ostry, 2014).

Trouver l'équilibre


Ce qui précède suggère la nécessité de nuancer les bienfaits du néolibéralisme. Le FMI, qui supervise le système monétaire international, a été à l'avant-garde de ce réexamen. Par exemple, l'ancien chef économiste Olivier Blanchard, a déclaré dès 2010 : « un assainissement et une consolidation budgétaire crédibles à moyen terme sont nécessaires dans de nombreuses économies avancées, mais pas leur étranglement actuel ». Trois ans plus tard, la directrice générale du FMI Christine Lagarde, a déclaré que le Congrès américain avait eu raison de relever le plafond de la dette du pays « parce qu’il ne faut pas contracter l’économie en réduisant les dépenses brutalement alors que l’économie se redresse ». En 2015 enfin, le FMI a indiqué que les pays de la zone euro « disposant de marges de manœuvre budgétaires devrait les utiliser pour soutenir l’investissement ».

L’avis du FMI a également changé sur la libéralisation des capitaux – on est passé d’une hostilité initiale aux contrôles à  une meilleure acceptation des contrôles pour faire face à la volatilité des flux de capitaux . Le FMI reconnaît que la libéralisation complète des flux de capitaux n'est pas toujours un objectif final approprié, et que la poursuite de la libéralisation n'est bénéfique et peu risquée que si les pays ont atteint certains seuils de développement financier et institutionnel.

L'expérience pionnière du Chili avec le néolibéralisme a reçu des éloges du prix Nobel Milton Friedman, mais de nombreux économistes soutiennent aujourd'hui la vision plus nuancée exprimée par le professeur Joseph Stiglitz ( lui-même un prix Nobel ), selon laquelle le Chili « est un exemple de succès des marchés combinés avec une réglementation appropriée » (2002). Stiglitz a noté que, dans les premières années de sa marche vers le néolibéralisme, le Chili avait imposé « des contrôles sur les entrées de capitaux , afin de en pas être innondé », comme cela s'est produit une décennie et demie plus tard dans le premier pays de la crise asiatique, la Thaïlande. L'expérience chilienne et d'autres donnent à penser qu'aucun ordre du jour rigide ne fournit de bons résultats en tout temps et en tous lieux. Les décideurs politiques et les institutions qui les conseillent comme le FMI, doivent être guidés non par l'idéologie, mais par les preuves tangibles de ce qui fonctionne réellement. 



samedi 11 juillet 2015

Steve Ohana : "rien n'impose de faire payer le défaut grec aux contribuables"




Dessin de Soulcié



Steve Ohana est économiste. Il est l'auteur de Désobéir pour sauver l'Europe, un ouvrage très clair, très pédagogique sur l'Union européenne et sur la zone euro. 

Au soir des résultats du référendum en Grèce, il était invité sur i24news, une chaîne de télé israélienne en plusieurs langues, un peu l'équivalent de notre France24. 
Je mets un lien vers cette émission, qu'il faut voir absolument. Ça donne une idée de la manière dont peut être traitée la question dans un pays non européen. Il faut écouter tout ce qui s'y dit : sur la Grèce, sur l'Allemagne, sur l'Europe telle qu'elle évolue et sur les dangers dont elle est porteuse. Les trois intervenants sont sur la même ligne, mais leur unanimité est l'exact opposé de celle que l'on constate dans les médias français. C'est assez incroyable, et c'est au bout de ce lien : CLICK CLICK

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A un moment de la vidéo, Steve Ohana explique qu'une restructuration de la dette grecque serait finalement tout à fait absorbable pour l'Europe. Je lui ai demandé de préciser ce point et je poste ici sa réponse. On le voit, si l'Allemagne refuse de céder sur ce point, ce sera uniquement pour des raisons idéologiques et/ou de politique intérieure, en aucun cas pour des raisons de rationalité économique. Voici donc quelques explications/rappels sur la dette grecque. 

Q : Vous avez dit dans une récente émission (i24) qu'un défaut de la Grèce ne serait finalement pas si grave étant donnés les montants en jeu. En cas de défaut, au bout du compte, qui paierait quoi ? Quel serait l'impact sur les différents pays de la zone euro ? 

R : Il y a plusieurs formes d'exposition à la Grèce: 

- la première, la plus simple, est celle qui découle des prêts bilatéraux faits en 2010 par les différents pays (53 milliards), 

- la seconde est celle qui découle des prêts du FESF (Fonds Européen de Stabilité Financière) faits lors du deuxième sauvetage (un peu plus de 140 milliards). L'Allemagne et la France contribuent au FESF à hauteurs respectives de 27% et 20%.
On arrive à 195 milliards en agrégeant prêts bilatéraux et prêts du FESF: 42 milliards pour la France, 56 milliards pour l'Allemagne.

- la troisième est celle qui découle des dettes publiques grecques acquises par la BCE sur les marchés : elle détient aujourd'hui un montant estimé à un peu plus de 25 milliards d'obligations grecques. En cas de défaut, les banques centrales nationales (et donc finalement les gouvernements nationaux) prendraient les pertes à hauteur de leur poids dans le capital de la BCE (18% pour la Bundesbank, 14% pour la Banque de France etc.). Autour de 5 milliards de pertes pour la France et l'Allemagne.

- la quatrième est celle qui découle du système de prêts entre banques centrales appelé "TARGET2". Ces prêts sont destinés à compenser des transferts de dépôt d'un pays à un autre au sein de l'Union Monétaire (par exemple si un Grec transfert ses dépôts d'une banque grecque vers une banque allemande, il y aura un prêt du même montant de la Bundesbank à la Banque de Grèce). On estime l'exposition globale des banques nationales non grecques à un peu moins de 120 milliards d'euros. La perte pour l'Allemagne s'élèverait à environ 30 milliards d'euros en cas de défaut, celle pour la France à environ 25 milliards.

- la cinquième exposition découle des prêts du FMI, dont les Etats membres de l'euro sont actionnaires. Le FMI n'a prêté que 30 milliards environ à la Grèce donc ces expositions sont négligeables par rapport au reste.

Au final, on arrive à une exposition globale de 340 milliards d'euros du reste de la zone euro à la Grèce, dont un peu moins de la moitié est portée par la France et l'Allemagne (environ 90 milliards pour l'Allemagne et 75 milliards pour la France) plus 63 milliards pour l'Italie et 43 milliards pour l'Espagne.

Mais l'impact d'un Grexit (NB : dont la perspective semble aujourd'hui s'éloigner) ne se limite évidemment pas à ces montants. Le coût principal sera la perte du capital de confiance dont dispose la monnaie unique : le tabou de l'irréversibilité de la monnaie unique sera brisée, les déposants craindront de voir leurs dépôts convertis en monnaie domestique du jour au lendemain, les investissements dans les pays périphériques seront dissuadés, les partis eurosceptiques pourraient être galvanisés etc.

Un défaut grec à l'intérieur de l'euro serait beaucoup moins coûteux : il serait limité aux 200 milliards de prêts bilatéraux/FESF et pourrait être amorti sur une très longue période plutôt que pris sous la forme d'une perte sèche. La perte s'élèverait à un peu plus de 2% du PIB pour la France et l'Allemagne. Mais en fait, rien n'impose à ces pays de faire assumer cette perte aux contribuables immédiatement. Ils se financent aujourd'hui à moins de 1% par an. Ils peuvent donc offrir à la Grèce des prêts à taux 0 avec un coût extrêmement modeste pour le contribuable. Par exemple, pour la France, le coût est de 1% * 42 milliards, soit 420 millions d'euros (à peine plus de 6€ par an par Français).


lundi 18 mai 2015

Filikí Etería n°8 - la Grèce vue de Grèce – revue de presse


 
 

 

- Billet invité -
 
Par Cristoballaci El Massaliote
 
Cristoballaci El Massaliote est désormais un spécialiste mondialement connu de l'exégèse de la presse grecque. Cette semaine encore, il répond à toutes les questions brûlantes que nous nous posons : les créanciers d'Athènes sont-ils de plus en plus durs ? La Russie va-t-elle mettre la main au porte-monnaie ? La Grèce et la Turquie se rapprochent-elles ? Tsipras est-il toujours aussi populaire ? Les réponses ci-dessous !
 
 
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Alors que la presse française était captivée par l’ouverture du Festival de Cannes et par les déclarations d’une actrice "forcée" de tourner à Dunkerque, les médias grecs, eux, traitaient des négociations sur la dette, des relations avec la Turquie ou avec la Russie,  d’un scandale de corruption impliquant une entreprise d’armement allemande, du projet d’union homosexuelle défendu par le gouvernement SYRIZA et de la victoire d’un collectif de femmes de ménages.
 
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I / Les négociations sur la dette : suspense et rebondissements ?

a/ De nouveaux sacrifices ?

En pleine reunion de l’Eurogroupe du 11 mai, différents médias (capital.gr, MegaChannel) avancaient que les créanciers aller réclamer un excédent primaire supérieur à 2% (contre 1,2% à 1,5% demandé par la Grèce), entrainant ainsi la mise en place de mesures supplémentaires à hauteur de 7 ou 8 milliards d’euros. Non seulement les créanciers ne font aucun effort, mais ils durcissent même les conditions exigées pour obtenir un accord !
 
b/ Un Eurogroupe qui avance ou qui patine ?
 
Le lendemain,  de nombreux journaux (Ta Nea, Ethnos, Kathimerini, Avghi, Eleftheros Typos, Le Journal des Rédacteurs) commentaient le communiqué de l’Eurogroupe dans lequel  les ministres des finances de la zone euro « saluaient les progrès qui ont été réalisés jusqu’ici dans les négociations ».

Les ministres reconnaissaient toutefois que davantage de temps et d'efforts devaient être nécessaires pour “répondre  aux problèmes  actuels” tout en félicitant les autorités grecques pour “l’accéleration de leur travail”. Parce que les Grecs, eux, font des concessions. Certes, ils ont toujours des lignes rouges : réforme des retraites et du marché du travail. Mais ils lâchent régulièrement du mou. Les "Européens", eux, jamais.
 

c/ Moscovici et Dijsselbloem prêts à évoluer ?
 
Le Président de l’Eurogroupe, M. Dijsselbloem, a affirmé que les fonds (autrement dit la dernière tranche du second plan d'aide, qui représente un montant de 7,2 milliards et que la Grèce attend) ne seront versés que lorsqu’un accord sera trouvé, mais il a toutefois évoqué l’éventualité de débloquer certaines sommes sous forme de « sous-tranches » en fonction des réformes qui seraient effectivement « mises en œuvre».

De son côté, le commissaire européen aux affaires économiques, P. Moscovici, a déclaré : « Il y a des avancées sur le fond, des avancées substancielles et donc incontestablement la situation a évolué ». Il a toutefois ajouté qu’il « reste encore de chemin à parcourir », avant de résumer les blocages qui, selon lui persisteraient  sur deux sujets (réformes des retraites et réforme du marché du travail).


d/ ou des négociations qui s’enlisent ?

Le 13 mai, la presse grecque se désespérait en constatant que les négociations entre le gouvernement Tsipras et ses créanciers trainaient en longueur.

Au cours du conseil des ministres du 12 mai, plusieurs cadres du gouvernement avaient insisté sur la nécessité de « renforcer la négociation politique » en estimant que les discussions au niveau technique et au sein du Groupe de Bruxelles étaient épuisées. Alexis Tsipras a alors déclaré que la “Grèce a fait autant de pas que possible vers les partenaires européens en prouvant par les actes qu’elle respecte les procédures, les lois et le cadre de fonctionnement de la zone euro”, avant de rajouter que “ C’est maintenant aux partenaires de faire les pas nécessaires et de prouver dans les actes qu’ils respectent le verdict démocratique des peuples au sein du droit européen commun “ (Ta Nea, Ethnos, Avghi, Le Journal des Rédacteurs). Ta Nea (centre gauche) estime que le Premier Ministre grec a « jeté la balle » dans le camp des partenaires européens en leur adressant ce message et en soulignant l’impossibilité de nouvelles concessions.


e/ des espoirs pour le 21 mai...

De leurs côtés, les journaux Ethnos et Avghi (proche de Syriza) soulignent l’importance du Sommet européen de Riga les 21 et 22 mai, qui soulève de nombreux espoirs, notamment parce qu’une nouvelle rencontre entre Alexis Tsipras et Angela Merkel est posible. Les deux journaux évoquaient également la possibilité d’une réunion extraordinaire de l’Eurogroupe sans pour autant avancer de date.


II/ Relations internationales

 
a/ Un scandale de corruption avec une entreprise alllemande d’armements
 
La presse du 12 mai (Kathimerini, Ta Nea, Eleftehros Typos) commentaient la mise en détention provisoire d’un officier de l’armée en retraite, Panagiotis Katsis, accusé d’avoir reçu des pots de vin (3 millions d’euros) de la société allemande Rheinmetall afin de faciliter la signature de contrats de ventes d’armes à la Grèce (chars Léopard).

b/ Le soutien des USA
 
Parlant de « nouvelle intervention américaine », Avghi du 13 mai reprenait les déclarations du porte- parole de la Maison Blanche, Josh Earnest, qui aurait réitéré le soutien des Etats-Unis aux efforts déployés par l’UE et la Grèce pour faire face à la crise grecque, il aurait toutefois souligné que le règlement du problème « relève de la responsabilité de la Grèce, de l’UE et d’autres organismes internationaux impliqués », faisant allusion bien s^^ur au FMI.
 
c/ le rapprochement et la coopération Grèce – Turquie se confirment.
 
Le ministre grec des Affaires Etrangères, Nikos Kotzias, était en visite en Turquie le 12 mai, où il a rencontré M. Erdogan. Selon Ta Nea et Avghi le message qui ressort de l’entretien est que « malgré l’importance des problèmes existants entre les deux pays, il existe une volonté commune de les résoudre ».

Nikos Kotzias s’est également entretenu avec son homologue turc, M. Cavusoglu. Ta Nea relève qu’au cours de la conférence de presse conjointe les deux ministres ont annoncé la création d’un groupe gréco-turc, qui sera chargé de renforcer la coopération entre les deux pays dans le domaine de l’économie, du tourisme et des investissements.

Plusieurs journaux (Kathimerini, Avghi, Eleftheros Typos, Le Journal des Rédacteurs) relèvent que les deux ministres ont pris plusieurs décisions importantes (prospections sur le plateau continental en mer Egée, sécurité maritime, et règlement du dossier chypriote). Le Journal des Rédacteurs souligne que dans le domaine de l’immigration, les deux ministres ont décidé d’accroître la collaboration et d’adopter des mesures sévères contre les trafiquants de migrants.


d/ Russie : le versement d’une avance russe sur le futur gazoduc se confirmerait
 
Plusieurs médias du 11 mai (Ethnos, protothema.gr) commentaient l’entretien téléphonique du 7 mai entre le président russe V. Poutine et le Premier Ministre grec, pendant lequel, Alexis Tsipras aurait confirmé la volonté du gouvernement grec de participer à la construction du gazoduc grec transportant du gaz russe depuis les frontières gréco-turques . Le Président Poutine, aurait exprimé sa volonté de financer la société grecque qui participera à la construction du gazoduc en versant une avance. Cette somme pourrait être restituée à la Russie au travers des bénéfices générés par la société grecque après l’entrée en fonction du gazoduc (sources communiqué officiel grec). 

De son côté, la présidente du parlement hellénique Mme Konstantopoulou a représenté la Grèce aux manifestations organisées le 9 mai en Russie pour fêter la victoire des alliés sur l'Allemagne nazie et la fin de la deuxième guerre mondiale (Ta Nea, Ethnos).

Selon Ethnos et Eleftheros Typos, Alexis Tsipras, devrait se rendre une nouvelle fois en Russie pour participer au Forum économique international de Saint-Pétersbourg (18-20 juin). Un entretien est d’ailleurs prévu entre les deux dirigeants.


III/ Politique intérieure
 
a/ Privatisations du Pirée et des aéroports
 
Ta Nea du 13 mai s’interessait à la privatisation du port du Pirée et des aéroports régionaux. Le conseil d’administration du TAIPED (fonds de mise en valeur du patrimoine privé de l’Etat) a décidé le 12 mai de procéder à la vente de 51% du port du Pirée avec la possibilité pour l’investisseur de porter sa participation à 67,7% après cinq ans. Par ailleurs,  l’accord de 1,2 milliards d’euros avec l’entreprise allemande Fraport pour la cession du droit de fonctionnement et de gestion des 14 aéroports régionaux est en cours d'achèvement.

b/ Union homosexuelle
 
Selon Le Journal des Rédacteurs, le projet de loi prévoyant l’adoption d’un pacte de vie commune pour les couples du même sexe sera prêt en juin. Selon un sondage effectué par la société Focus Bari, 70% des Grecs se déclarent favorables à l’adoption d’un pacte de vie commune pour les couples du même sexe, contre 20% qui s’y opposent, 8% qui sont indécis et 2% qui déclarent ne pas savoir ce que c’est une pacte de vie commune.

c/ Les sondages confirment la popularité de SYRIZA et d’Alexis Tsipras

Selon un sondage (MRB /Real News) Les intentions de vote se répartissent comme suit : SYRIZA : 36,1% ; Nouvelle Démocratie : 20,9% ; La Rivière: 5,8%; KKE: 5,5%; Aube dorée: 5,1%: Grecs indépendants: 4,1%; PASOK : 3% ; autres partis : 5,9%.

D’autre part, 71,9% des sondés estiment que le gouvernement doit accepter un accord de compromis afin que la Grèce reste dans la zone euro, contre 21,3% qui estiment que le gouvernement doit accepter un accord uniquement si celui-ci comprend tous ses engagements préélectoraux même si cela signifiait une rupture et une sortie de la zone euro.

Enfin, si l’accord devait comprendre l’ensemble des mesures demandées par les créanciers, 42,6% des sondés souhaitent l’organisation d’un référendum, 37% la ratification de l’accord par le Parlement et 11,3% l’organisation des élections anticipées.
Un autre sondage (Marc/Journal des Rédacteurs),
la popularité des chefs de partis se répartit ainsi :
 Alexis Tsipras (SYRIZA) : 72,5% ; Panos Kammenos (Grecs indépendants) : 40,9% ; Stavros Theodorakis (La Rivière) : 40,1% ; Dimitris Koutsoumbas (KKE) : 31,5% ; Antonis Samaras (ND) : 30,8% ; Evanghélos Vénizélos (PASOK) : 18,8% ; Nikolaos Michaloliakos (Aube dorée) : 10,9%.

En cas d’impasse des négociations entre la Grèce et ses créanciers, 51,1% estiment que le gouvernement actuel devra poursuivre sa politique, 22,8% sont favorables à un référendum et 16,6% sont favorables à l’organisation des élections anticipées.

A la question de savoir si le gouvernement doit éloigner la « Plateforme de la Gauche » et les « Grecs indépendants » et former un gouvernement de coalition avec La Rivière ou le PASOK, 58,3% des sondés n’y sont pas favorables, contre 37,1% qui y sont favorables.
Enfin, 76,9% des sondés sont favorables au maintien de la Grèce dans la zone euro, contre 19,2% qui sont favorables au retour à la drachme.
 

d/ Victoire pour le collectif des femmes de ménage
 
La presse de la semaine passée (Ta Nea, Kathimerini, Eleftheros Typos, LeJournal des Rédacteurs) faisait état de la décision du gouvernement de procéder à la réembauche des 595 femmes de ménage du ministère grec des finances, qui avaient été licenciées par le gouvernement Nouvelle Démocratie.

 
e/ Des tensions avec la banque de Grèce
 
La presse du 14 mai (Ethnos, Ta Nea, Kathimerini, Avghi, Le Journal des Rédacteurs) commentaient les « relations tendues » et le « manque de confiance » existants entre le gouvernement et le gouverneur de la Banque de Grèce, M. Stournaras. Ce dernier essuie de vives critiques de la part de SYRIZA, dont plusieurs cadres souhaiteraient sa démission, estimant qu’il compromet le gouvernement. Dans son intervention de la veille au Parlement, le ministre de l’énergie, M. Lafazanis, a reproché à M. Stournaras d'avoir des responsabilités, en sa qualité de ministre des finances de l'époque, dans le démembrement d’ATEbank (Banque Agricole de Grèce).


f/ La commission pour la vérité sur la dette grecque
 
Le chef de file du groupe des experts internationaux de la commission pour la vérité sur la dette grecque du Parlement hellénique a estimé que la façon dont a été gérée la dette publique grecque constitue une violation des règles du Droit international des droits de l’Homme puisque la politique exercée ayant provoqué une crise humanitaire.

Selon les estimations de la commission, la plus grande partie de la dette grecque serait « illégale, toxique et non viable ». Le 18 juin, une évaluation préliminaire sur la légalité de la dette grecque sera publiée. De plus, la Commission devrait disposer prochainement de tous les éléments sur les accords conclus dans le domaine de l’armement (Ethnos, imerissia.gr).

 

jeudi 16 avril 2015

La Grèce va-t-elle faire défaut le 24 avril ?




La Grèce va-t-elle finir par faire défaut ? C'est bien possible. Car le silence coupable de la France sur ce dossier et l'interlude marqué à l'occasion des fêtes de Pâques n'empêchent pas les choses de suivre leur cours et d'aller tranquillement.... dans le mur. 

Prochaine étape : l'Eurogroupe qui doit se tenir le 24 avril à Riga. Évidemment, les « partenaires » de la Grèce vont l'y sommer une fois de plus de franchir ce que son gouvernement considère comme des « lignes rouges » : baisse des retraites et nouvelles encoches dans le droit du travail essentiellement. Tsipras ne semble pas prêt à céder là-dessus. Et l'Allemagne ne paraît pas disposée à lui faire quelque cadeau sur le sujet. Du coup, la situation pourrait demeurer bloquée. Le très souple et très conciliant ministre allemand des Finances Wolfgang Schauble a d'ailleurs eu ces mots récents : « personne ne dispose du moindre indice laissant espérer que nous parviendrons à un accord sur un programme ambitieux ». Bref, la Grèce ne semble pas prête de recevoir la tranche d'aide de 7 milliards d'euros qu'elle espère...

En attendant : 

- Après la visite très commentée de Tsipras à Moscou, c'est au tour de Yanis Varoufakis de se rendre aux États-Unis. Il se dit qu'il y rencontrerait Barack Obama. Dans l'espoir que celui-ci mette un coup de pression amicale à son allié allemand ? On sait le Président américain est attentif à l'évolution de la situation depuis le début. « On ne peut pas continuer à pressurer des pays qui sont en pleine dépression » avait-il affirmé dès le début du mois de février, faisant allusion à la Grèce. 

- Hier, Standard and Poor's a dégradé la Grèce. La note de sa dette a été abaissée d'un cran,  à CCC+ assortie d'une perspective négative.

- L'idée de mettre en circulation une « double monnaie » (voir explications ici) pour payer les traitements des fonctionnaires et les retraites, est de plus en plus souvent évoquée, que ce soit dans la presse grecque ou dans la presse britannique. 

- Celle qu'un défaut partiel de la Grèce pourrait intervenir immédiatement après l'échec - prévisible - des négociations de Riga, fait elle aussi son chemin, tant le pays commence à être à sec. Ce défaut, d'ailleurs, n’entraînerait pas forcément une expulsion de la zone euro. Et pour cause : rien, dans les traités, ne rend cette exclusion possible. Les créanciers du pays - essentiellement des acteurs publics depuis que l'UE, en 2010, a généreusement aidé les banques françaises et allemandes à se dégager du bourbier et que le risque a été transféré vers les États-membres, le MES et la BCE - en seraient alors pour leurs frais. Et une crise politique majeure s'ouvrirait en Europe. 

Bref, le calendrier est chargé. On attendant les prochaines péripéties, je mets à disposition ci-dessous la traduction d'un article de l'excellent Paul Mason, qui suit tout cela attentivement sur son blog de Channel 4. 

Dans cet article, le journaliste anglais développe deux idées particulièrement intéressantes : celle d'un éventuel défaut, donc. Mais aussi celle d'une possible scission de Syriza et d'un recentrage de Tsipras, qui s'allierait alors avec To Potami et le nouveau parti fondé par Papandréou sur les ruines du PASOK. Évidemment, ce ne sont-là qu'hypothèses et supputations. Mais c'est dense et informé ! 

***


Ce texte est la traduction d'un article initialement paru ici

J'ai reçu un mail cette semaine, où on me prédit que la Grèce va faire face à une « rapture » (à un enlèvement, en fait. C'est un jeu de mots en anglais) avec la BCE dès le 24 Avril. En fait, mon informateur voulait dire «rupture», mais plus nous approchons de l'événement, plus je pense que le mot « rapture » décrit mieux ce qui peut désormais se produire. 

Si le gouvernement de gauche radicale se retrouve effectivement dans une impasse avec ses créanciers à la fin du mois et que cela conduit à un défaut puis à une éjection éventuelle de la zone euro, alors la « rapture » telle que prévue par les fondamentalistes chrétiens - une journée apocalyptique durant laquelle la moitié du genre humain est brutalement propulsée vers les cieux - pourrait être une métaphore appropriée. 

Pour une partie de Syriza, cela apparaîtrait comme une validation. Pour les autres, comme une damnation. Pour le peuple grec, dont 80 % veut rester dans l'euro à tout prix, cela pourrait ressembler à quelque chose comme la fin du monde tel qu'ils le connaissent.

Mais après trois semaines d'intenses négociations, le 24 avril commence à ressembler à une date limite. Nikos Theocharakis, responsable de la politique fiscale au ministère des Finances grec, aurait dit aux négociateurs de l'Eurogroupe que la Grèce se trouverait à court de liquidités après cette date. 

Commençons par examiner les chiffres. La Grèce ne peut pas emprunter beaucoup d'argent sur les marchés, parce que sa dette de 320 M€ est considérée - à juste titre, je pense – comme insoutenable. Aucune politique d'austérité supportable par la société grecque ne suffirait à rembourser cette dette.

Donc, la Grèce essaie actuellement de survivre en dégageant un léger excédent budgétaire. Chaque année, le gouvernement tente d'être en excédent à hauteur de 1,5 % du PIB en dépensant moins qu'il ne perçoit en taxes. 

Le principal problème est que ce résultat a été obtenu juste avant les élections. Or les chiffres affiché par le gouvernement conservateur précédent se sont avérés être inexacts. 

Problème numéro deux : avec la fuite des capitaux générée par la fermeture de l'accès aux liquidités décidée par la BCE, l'activité économique est à l'arrêt, et le commerce extérieur s'effondre. Les recettes fiscales ont baissé en janvier-février, et bien qu'elles semblent être remontées en mars, cela tient principalement à un compromis : paiement rapide de traites sur les arriérés d'impôts et instauration d'une taxe forfaitaire par les banques. Mais semaine après semaine, l’État grec doit faire face au paiement des salaires et des pensions à partir d'un minuscule excédent de trésorerie. Il est contraint de faire main basse sur les réserves de trésorerie de divers organismes publics afin de se maintenir à flots.

Problème numéro trois : même s'il dégage un petit excédent chaque mois, l’État grec doit « faire rouler » près de 15 milliards de dette cette année, en grande partie sous la forme de bons à court terme que les banques du pays devraient en principe acheter. Mais leur capacité à le faire est plafonnée par la BCE . 

Un terrain d'entente ?

Depuis le début, le temps a travaille en faveur des créanciers de la Grèce et des adversaires de Syriza. 

Lorsque la BCE, en février, a fermé à la Grèce l'accès aux liquidités normales et plafonné celui aux liquidités d'urgence, il était évident que cela allait accélérer le bank run amorcé durant le dernier mois de règne du gouvernement précédent. Cela a en partie - mais en partie seulement - contraint le ministre des Finances Yanis Varoufakis à une reculade à l'occasion de l'Eurogroupe du 20 février. 

Depuis lors, le principal objectif de Varoufakis est d'essayer de prouver qu'il existe une version de gauche et anti-austéritaire des « réformes structurelles » qui soit acceptable par les créanciers, et les convaincrait d'accorder les 7 Mds d'aide qu'ils bloquent actuellement. Mais même un déblocage de cette aide ne constituerait qu'une prémisse à d'autres négociations, portant  sur la manière dont pourrait être rééchelonnée une dette de 320 milliards. La dernière mouture des propositions grecques - un document de 26 pages en anglais - a été considérée comme passible d'un tel accord. Mais la question va bien au-delà de la crédibilité budgétaire d'Athènes. 

La majorité pro-euro au sein de Syriza a, semble-t-il, mal calculé la force de l'opposition à laquelle elle serait confrontée au sein de la zone euro. Certes, elle a l'appui des États-Unis. Et la France et l'Italie émettent de petits gazouillis sympathiques. Mais tout cela est contrebalancé par une coalition de pays pro-austérité rangés derrière l'Allemagne, qui bloquent toute tentative de la Commission européenne de négocier un compromis. Dès lors, chaque fois qu'un accord semble se dessiner, l'Allemagne et un groupe d'alliés qui lui sont proches depuis la seconde guerre mondiale, bloquent toute avancée, que ce soit au sein de la BCE ou de l'Eurogroupe.

Impasse

La profondeur de l'attachement de Syriza à l'euro a été démontrée lorsque l'économiste-gourou du parti, Euclid Tsakalotos, s'est adressé aux députés à Westminster le mois dernier. Face aux encouragements à quitter l'euro venus de députés travaillistes de l'aile gauche, Tsakalotos est revenu sur les expériences tentées par les gauches britannique et française dans les années 1980, soldées par ce qu'il appelle « l'impasse » de solutions économiques nationales. 

Ainsi, la direction de Syriza est marié à la zone euro, mais la zone euro est actuellement formatée pour écraser Syriza. Avec le ralentissement de la croissance et des recettes fiscales artificiellement soutenues par des taxes exceptionnelles, cela ne peut durer éternellement.

Les grandes entreprises, en Grèce, sont loin d'être aussi hostiles à Syriza qu'on pourrait le penser. Beaucoup d'hommes d'affaire voient ce parti aux « mains propres » comme le seul capable de s'attaquer au népotisme et à la corruption qui ont ruiné l'économie grecque pendant des décennies. Ajouté à cela, il y existe une frange de conservateurs grecs réunis autour de la dynastie Karamanlis qui serait, m'a assuré un ex-député proche d'eux, « prête à aider » Syriza.

Si vous ajoutez à cela le petit parti de centre-gauche Potami  et le nouveau parti formé par l'ancien Premier ministre George Papandreou, il y existe incontestablement une base pour un « gouvernement de centre-gauche » dirigé par Syriza, qui agirait comme un « gouvernement d'unité nationale », appliquerait un programme essentiellement dictée par Berlin, mais avec certains aménagements pour apaiser les membres et les électeurs de Syriza. 

Ceci, en tout cas, constitue la nouvelle stratégie des milieux d'affaires vaguement de centre gauche - et leur souhait de la voir mettre en œuvre a été aiguisé par le fait que Syriza semble poussé vers une collaboration économique avec la Russie, l'Iran, l'Azerbaïdjan et la Chine.

Encourager une scission 

Mais la gauche de Syriza est forte. La Plateforme de gauche, dirigée par le ministre de l'énergie Lafazanis, est fortement anti-euro et se sent légitimée par les événements. Elle se compose essentiellement d'anciens du communisme traditionnel et constitue l'extrême-gauche à l'intérieur de Syriza. Mais elle a été rejointe lors du dernier vote interne au parti par une franche plus moderniste et par les tenants d'une gauche plus « horizontale », jusqu'à atteindre 41% des voix contre l'accord conclu par Varoufakis le 20 février.

Il existe donc une pression croissante, exercée de l'intérieur et de l'extérieur du parti, qui pousse vers une scission au sein Syriza et un départ de la Plateforme de gauche du groupe parlementaire. Tsipras serait alors contraint de s'appuyer sur de le centre-gauche et sur les conservateurs de l'aile Karamanlis au sein du Parlement grec. Toutefois, il y existe une troisième force que les éditorialistes des journaux financiers ont tendance à oublier cependant qu'ils contemplent une Grèce ballottée entre Berlin et Moscou : le peuple grec lui-même.

Jusqu'à présent, il a été très calme. Les « mouvements sociaux » - les syndicats, les groupes anti-fascistes, les banques alimentaires, les assemblées locales et autres - étaient, ainsi qu'un vieux militant me l'a expliqué, « épuisés » au moment où Syriza est arrivée au pouvoir. Ensuite, ils ont été comme fascinés par l'apparition soudaine d'une nouvelle pratique de la politique au sein du Parlement : la mise au jour de plus de 100 cas de corruption, la mise en place d'un comité chargé d'apprécier la légalité du plan de sauvetage de 2011, la disparition soudaine des gaz lacrymogènes de la panoplie de la police anti-émeutes, la libération progressive de migrants qui étaient retenus dans des camps de l'armée.

Frustration croissante

Les personnes auxquelles j'ai parlé ce mois-ci évoquent une frustration croissante des militants et sympathisants de Syriza face au le drame feutré qui se joue à Bruxelles. Pendant ce temps-là, dans les différents ministères, les dirigeants de Syriza ont encore du mal à asseoir leur autorité et même obtenir des informations précises. 

Dans ces moments historiques, le choses se cristallisent parfois sur des individus. Varoufakis – orienté US, formés à l'ouest et même pas membre de Syriza - sera, comme son bras-droit me l'a dit en février, le « dernier à quitter l'euro ». Si arrive le moment où il doit passer de la conciliation à la simple survie, vous pouvez être sûrs que tous les moyens auront été épuisés. Cependant, ainsi qu'il me l'a dit juste avant les élections, il considère qu'un euro non réformé ne peut que s'effondrer dans les deux ans.

Publiquement, vis-à-vis de la zone euro, Varoufakis a adopté le ton non seulement de la conciliation, mais aussi de la reconstruction. En privé toutefois, ses conseillers - ce sont pourtant quelques-unes des personnes les plus centristes dans l'entourage de Syriza – se disent choqués par le niveau d'hostilité auquel ils se sont trouvés confrontés au sein de la zone euro. 

Cette aile de Syriza, qui est essentiellement social-démocrate, était pourtant très fortement attachée à l'euro. Du coup, leur foi dans l'euro est ébranlée. Et le danger, pour la zone euro est évidemment qu'une telle évolution des mentalités puisse gagner le peuple entier si la preuve est administrée qu'on ne peut rien faire à l'intérieur de l'euro. 

Poussé au bord du précipice - soit par l'échec d'un placement de dette à court terme soit par une simple pénurie recettes - Varoufakis n'aura aucun mal à justifier la mise en place d'un contrôle des capitaux, d'une fiscalité d'urgence sur les grandes entreprises, et l'inauguration d'une double monnaie.

Une économie dans la tourmente

À ce stade, il ne tient qu'à la zone euro de réagir. Mais si elle fait monter les enchères, il reste des armes puissantes dans l'arsenal de la Grèce : les 80 milliards qu'elle doit la zone euro via le système Target 2 qui, comme le souligne Ambrose Evans-Pritchard, ne sont pas protégés. Ensuite, les sommes qu'elle doit la BCE.

La Grèce tenterait, au début, de faire défaut sur sa dette sans avoir à quitter la zone euro. Mais le défaut plongerait l'Europe dans le chaos, politiquement et économiquement. La zone euro, déjà semi-stagnante, ferait face à une période de 12 à 18 mois  d'arrêt complet de son économie jusqu'à ce que son système bancaire ait absorbé le défaut grec. 

Ainsi, au cours des deux prochaines semaines il y a un risque accru de « Grexident » - de défaut partiel causé non par calcul de la part de Syriza, mais par une mauvaise estimation, par la BCE du débit du filet d'oxygène financière indispensable aux banques grecques pour survivre, ou par une semaine de recettes trop faibles. 

Les Grecs, ce week-end, ont afflué vers leurs églises pour célébrer la Pâques orthodoxe. Alexis Tsipras, dont la côte de popularité est toujours de 71 %, a saisi l'occasion pour parler de renaissance et de renouveau. Certains, en réponse à l'exclamation traditionnelle « le Christ est ressuscité », ont alors plaisanté : « Envoyez-le à Bruxelles pour négocier ! ». 

Après la pause pour les fêtes de Pâques, pourtant, les négociations s'approchent d'un moment critique. Si la Grèce est contrainte à un défaut accidentel, le dommage causé au projet de l'euro et à l'image de l'UE sera profond. Surprise à contribuer à la faillite des banques qu'elle est censée superviser, suspecte de travailler à briser une union monétaire supposée être sa raison d'être, la BCE verrait sa réputation ternie pour une décennie.



jeudi 9 avril 2015

Et si les Grecs préparaient leur sortie de l'Euro avec l'aide de... Poutine ?



Le texte ci dessous est une interview de ma pomme parue dans le Figarovox  le 3 avril, avant la visite de Tsipras en Russie.

***


Difficile d'y voir clair dans les tractations entre la Grèce et le reste de l'Europe. Que se passe-t-il exactement? Alexis Tsipras a-t-il capitulé ou est-il au contraire en train de retourner la situation?

Coralie Delaume: Je ne peux pas encore vous dire s'il a retourné la situation. Mais il n'a pas capitulé. Et tout semble indiquer qu'il ne le fera pas, à la grande déception, sans doute, de ceux qui espéraient le voir rapidement «dégrisé par les réalités du pouvoir».

Cette semaine, la Grèce devait une fois de plus envoyer une liste de réformes à ses «partenaires» européens, pour examen par le «groupe de Bruxelles», le nouveau nom donné à l'ex-Troïka. Un accord sur lesdites réformes devait permettre au pays d'obtenir une aide supplémentaire de 7,2 milliards d'euros. Mais l'accord n'a pas eu lieu. Le gouvernement grec a certes fait des concessions. On a beaucoup parlé, par exemple, de la reprise de la privatisation du port du Pirée au profit de la société de fret maritime chinoise Cosco. Et on l'a évidemment présenté comme le signe avant-coureur d'une reddition grecque.

Mais ce n'est pas si simple. En fait, Athènes a envoyé par ce biais un signal amical à la Chine, à la suite de quoi Pékin s'est empressé de racheter 100 M€ de bons à court terme (T-Bills) grecs. Or il faut savoir que la Banque centrale européenne, qui joue dans ces négociations un rôle extrêmement trouble, avait demandé quelques jours auparavant aux banques commerciales hellènes de ne plus acheter de bons du Trésor du pays ). Il était donc urgent qu'Athènes trouve une solution substitutive pour se maintenir à flot!

Toujours est-il que la situation semble bloquée entre la Grèce et ses créanciers, avec deux points d'achoppement principaux. Les Grecs ne veulent ni d'une réforme des retraites, ni d'une nouvelle entreprise de libéralisation du marché du travail. Pour l'instant, seuls contre tous - il faut noter qu'aucun pays de l'Union européenne ne leur apporte le moindre soutien, pas même ceux gouvernés «à gauche» - ils tiennent bon là dessus, avec un courage qui force le respect.

A la date cruciale du 9 avril, l'État grec devra débourser 458 millions d'euros au FMI. Le 8 avril Alexis Tsipras rencontre Vladimir Poutine, hasard ou coïncidence?

Si la Grèce est tentée, faute d'alliés en Europe, de se tourner vers la Chine, elle doit l'être d'autant plus de jouer la carte russe. Car les liens entre les deux pays sont anciens, chose qu'a récemment rappelée Alexis Tsipras. Interrogé par la presse russe et faisant référence au nazisme, il a affirmé «qu'un rapprochement entre les deux pays (...) trouve ses racines dans les relations fraternelles que (les) deux peuples ont fondées, parce qu'ils ont mené un combat commun, à un moment critique de l'histoire».

Donc les relations s'intensifient. Cette semaine par exemple, le ministre de l'énergie grec Panagiotis Lafazanis était à Moscou. Le but était de discuter avec les Russes de la question gazière, notamment du tracé du futur pipeline «Turkish stream». On se souvient qu'entre autres âneries lourdes de conséquences, «les Européens» se sont crus malins en infligeant des sanctions à la Russie au sujet l'Ukraine. A titre de représailles, Poutine a annulé le projet de gazoduc South stream, puis s'est rapproché de la Turquie pour mettre en route un projet alternatif, Turkish stream. Nécessairement, ne serait-ce que pour des raisons géographiques, la Grèce sera de la partie. 

Autre sujet de rapprochement possible: l'armement. Sur ce point et selon la presse grecque , le ministre de la Défense Panos Kammenos semble courir deux lièvres à la fois. Il discute avec les États-Unis et avec la Russie - où il devrait se rendre bientôt - toujours pour la même raison: trouver des partenaires substitutifs à ceux, défaillants, de l'Union européenne. En effet, alors que le nouveau gouvernement hellène est en train de rouvrir quelques vieux dossiers et que plusieurs scandales de corruption impliquant des entreprises allemandes en Grèce font surface, il semble logique qu'Athènes cherche à diversifier quelque peu ses fournisseurs...

Les raisons d'un rapprochement Grèce-Russie sont donc nombreuses, et résultent directement de la manière inamicale dont «les Européens» traitent chacun de ces deux pays. Quant à dire qu'il y a un lien entre la visite de Tsipras à Moscou le 8 avril et le remboursement dû au FMI le 9.... je ne sais pas. En tout cas, The Telegraph note que la Grèce n'a pas les moyens de faire face à toutes ses obligations. Elle ne peut vraisemblablement pas payer les traitement de ses fonctionnaires tout en remboursant le Fonds. Et le journal britannique rend compte de cette déclaration d'un officiel grec: «nous sommes un gouvernement de gauche. Si nous devons choisir entre faire défaut au FMI et faire défaut à notre propre peuple, il n'y aura pas d'hésitation».

Un Grexit est donc de nouveau une hypothèse crédible?

Plus que jamais. En essayant tout ce qui semblait possible d'essayer sans se renier, Tsipras a montré à la population grecque à quelle point l'Union européenne est dogmatique et déraisonnable. Il a ainsi œuvré à préparer les esprits. Même si la sortie de l'euro ne figurait pas dans le programme électoral de Syriza et même si les Grecs n'y sont pas majoritairement favorables, ils doivent être en train de s'apercevoir à cette heure qu'ils n'ont le choix qu'entre le Grexit et la capitulation. Or le refus d'être davantage humiliés par l'UE a beaucoup joué dans la victoire électorale de la gauche radicale....

En outre, on prépare également les esprits dans le reste de l'Europe. Il y a déjà plusieurs jours, le très informé journaliste Jean Quatremer annonçait sur son compte Twitter la mise en place d'un contrôle des capitaux en Grèce pour une date située aux alentours du 10 avril. On y arrive...

De même, un site grec, To Pontiki, relayait il y a quelques jours l'information selon laquelle des responsables européens planchaient sur l'introduction en Grèce d'une «double monnaie» . Autrement dit, à défaut de pouvoir émettre des euros, le pays pourrait se mettre à imprimer des reconnaissances de dette ou «IoU» («I owe you» ) pour faire face à ses échéances internes, payer les traitements, payer les retraites. Une partie du chemin serait alors faite: la Grèce aurait un pied dehors.

Ce Grexit se doublerait donc d'un rapprochement avec la Russie. Quelles pourraient être les conséquences sur le plan géopolitique pour l'Europe?

Les conséquences géopolitiques: voilà bien une chose à laquelle personne ne s'intéresse! Tout le monde semble convaincu que la géopolitique - voire la politique tout court - est un résidu du XIX° siècle, et que nous serions désormais à l'ère de l'économie et de comptabilité. Les ratios d'endettement, les taux de déficits public semblent les seules choses dont se préoccupe cette Europe, devenue un trou noir politique!

Mais il se pourrait qu'on assiste à d'étonnantes recompositions. On a parlé de l'intensification des discussions russo-grecques, du rapprochement russo-turc autour du projet Turkish stream, mais il faut aussi se rappeler que la Russie est traditionnellement liée à Chypre. Or il est probable qu'aucun de ces deux pays n'ait goûté la manière dont Chypre a été «sauvée» en 2013. L'Europe, on s'en souvient, avait alors décidé de faire payer les déposants de plus de 100 000 €, parmi lesquels nombre de Russes. Cela se fit via la mise en place d'un contrôle des capitaux dans l'île, afin que ces déposants ne puissent rapatrier leurs fonds. Aujourd'hui, les deux pays amorcent une petite revanche: Poutine et Nicos Anastasiades ont signé au mois de mars un accord relatif à la possibilité pour la marine russe d'utiliser les ports de Chypre

Bref, l'Union européenne s'effiloche chaque jour davantage. hébétés, les "Européens" ne comprennent plus ce qui leur arrive. Du coup, eux qui n'attendaient la Russie qu'en Ukraine la laissent tranquillement s'installer en Méditerranée. Économiquement, politiquement, cette Union européenne est un "fiasco sphérique" : quelque soit l'angle sous lequel on la regarde, on constate l'uniformité parfaite du désastre.