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dimanche 14 octobre 2012

"Français de" : l'AFP cite ses souches

 

            Ci dessus : des "Français de" avec leur souche

 
On ne sera pas étonné que le journal Libération ait été pionnier : quand il s’agit, au nom du « progressisme », de déconstruire quelque vieux scrupules républicains traînant encore ça et là, l’organe de presse favori de la « gauche d’agrément » n’est jamais en reste.
 
Il était donc normal que Libé, ainsi qu’il le fit le 27 septembre dernier, utilise le premier l’expression « Français de souche », sans guillemets. Non pas au nom d’une quelconque « lepénisation des esprits » : à l’inverse de Nicolas Demorand et de ses amis, nous nous efforçons de ne pas inventer des fascistes là où il n’y en a point. Simplement par négligence. Et aussi parce que, si une vieille habitude interdit à la plupart d’entre nous d’user de cette tournure de phrase insidieuse, c’est forcément, pour Libération, le fruit d’un « archaïsme ».
 
Le problème, avec les modes, c’est qu’elles sont comme les gaz innervants et les nuages radioactifs : une fois qu’elles sont à l’air libre, elles se répandent. Quinze jours plus tard, c’est donc au tour de l’Agence France Presse de citer ses souches, au détour d’une dépêche reprise en chœur un peu partout, sans que quiconque y trouve à redire.
 
Commentant un tout jeune rapport de l’Insee sur les discriminations en France, l’AFP annonce en effet : « les descendants d’immigrés d’Afrique sont trois fois plus au chômage que les Français de souche, un écart largement dû au niveau de diplôme, à l’origine sociale et au lieu de vie mais dont une part reste “inexpliquée”, selon un rapport de l’Insee rendu public mercredi ». Puis, plus loin : « au contraire, les filles d’origine tunisienne ou marocaine décrochent davantage le baccalauréat que les Françaises de souche ». Pan ! En plein sur le nez des « archéos » qui croient encore que la « souche » n’existe pas, dans une nation politique qui ne reconnaît que des citoyens.
 
Pan, donc. Mais si vous êtes déjà morts, réveillez-vous. Car on n’en est qu’à l’incipit : la crise cardiaque, c’est pour ce qui suit.
 
Car il faut se pencher plus avant sur ledit rapport de l’Insee pour bien appréhender le problème. « De quoi ce rapport est-il le nom ? », comme s’interrogerait sans doute le vaste troupeau des plagiaires d’Alain Badiou ?
 
Ce rapport, intitulé Immigrés et descendants d’immigrés en France (édition 2012) et rendu public mercredi 10 octobre, a pour but d’étudier les discriminations ressenties ou déclarées par les Français nés de parents immigrés vivant dans notre beau pays. Il présente d’ailleurs un relatif intérêt et peut être consulté ici.
 
Pourtant, un élément dérange quand on isole et lit la seule partie francilienne du document. On ouvre alors des yeux ronds en tombant sur ceci : « Les descendants de natifs de départements d’outre-mer sont les plus nombreux à déclarer avoir subi des discriminations au cours des cinq dernières années ». Tiens donc : les Français originaires de Guadeloupe, de Martinique ou de la Réunion sont donc des enfants d’immigrés. On en apprend tous les jours.
 
Certes, l’Insee d’Île-de-France – qui n’est pas folle, la guêpe – sent bien que l’affaire est tendancieuse et que le ver est dans le fruit. Aussi, pour désamorcer toute colère putative en provenance de la guilde des ennemis de « la souche », on nous explique : « la notion de migration s’entend ici au sens large de mouvement géographique de population, ce qui inclut les déplacements des natifs de Dom vers la métropole ». En d’autres termes, quand un Français de Pointe-à-Pitre fait sa valise pour se rendre puis s’installer à Trifouillis-les-trois-noix, il émigre. Vous suivez ? Non ? C’est normal….
 
Certains diront qu’on chinoise et que cette façon de classer les habitants des Dom dans la même catégorie que les migrants est habituelle dans les études relatives aux discriminations, dès lors qu’on suppose qu’ils en subissent dans les mêmes proportions que les immigrés. Certes, les « sciences » jargonnent et on peut en partie le leur pardonner. D’une part parce que pour appréhender le réel, on n’a pas d’autre choix que de le saucissonner grossièrement : pour étudier, on catégorise.
 
D’autre part, les sciences ont quelques droits exorbitants parce qu’elles ne font pas de politique. Ce qui n’est pas le cas de ceux, qu’ils soient de simples maladroits ou d’authentiques malveillants, qui utilisent, pour leur faire dire des sottises, les résultats de certaines études. Dès lors, ont aurait pu espérer que l’Insee francilienne fasse œuvre de prudence avant de livrer le fruit de ses investigations au grand public. Ce que la maison mère a d’ailleurs fait quant à elle, puisque l’étude d’envergure nationale ne retient pas du tout les éléments liés aux natifs des Dom.
 
Surtout, l’AFP – qui gagnerait quant à elle à faire un chouïa plus de politique – n’était en rien contrainte d’en rajouter trois louches en nous pondant un « Français de souche » - sans guillemets - qui n’apparaît nulle part, ni dans le texte de l’Insee d’Île-de-France, ni, a fortiori, dans l’étude nationale.
 
Finalement, il faudra un jour qu’on s’interroge un brin sur cette drôle d’habitude qui consiste, pour ne pas dire des choses qui fâchent, à proférer, en lieu et place, des âneries. Par exemple, lorsque l’on désire parler d’un « Français noir » et affirmer qu’il est discriminé comme tel, pourquoi ne pas simplement dire qu’il est noir ? C’est pornographique, d’être noir ? Il ne semble pas. Alors pourquoi inventer d’hypothétiques et lointains « lien avec l’immigration » ? Pour pouvoir faire de la statistique ethnique sans pour autant l’avouer tout à fait ? Au risque de produire un discours sans cesse plus confus et spécieux ? Le réel est déjà fort complexe. Et si on n’en rajoutait pas ?
 
 

dimanche 27 mai 2012

La victoire de François Hollande, un cadeau empoisonné ?




Il est sorti le 10 mai, soit quatre jour après l’élection de François Hollande. Pourtant, La Victoire empoisonnée d’Eric Dupin (Seuil, 2012) n’est pas un de ces quick books, écrits à la hâte en deux jours et trois nuits.

On en a l’assurance dès les toutes premières pages : il s’agit là d’un travail patient d’observation, fait de nombreuses rencontres et d’interviews, réalisées au cours d’un authentique Voyage en France, pour reprendre le titre d’un précédent ouvrage du journaliste.

Le récit, présenté de manière chronologique, débute dès le 29 août 2011, et nous invite à remonter le temps, jusqu’au tout début de la primaire socialiste. C’est donc pas moins de 9 mois de notre histoire politique récente que nous parcourons avec l’auteur, qui nous emmène du Nord au Puy de Dôme, de l’Aube à la Drôme, de la Bretagne au Val d’Oise. Chacun peut ainsi espérer croiser, au fil de ces pages, les militants et notables locaux de son bout de France natal.

Car le panel des Français présentés ici est large. On croise des militants, des syndicalistes ou des élus locaux, de gauche, de droite, du centre. On fait la connaissance de simples électeurs, dont la lucidité étonne, en même temps que le faible enthousiasme inquiète. On aborde enfin quelques personnalités politiques de premier plan, jusqu’au candidat Hollande lui-même, à l’occasion d’un déjeuner avec l’auteur qui constitue peut-être le meilleur moment du livre.

C’est une France désabusée que décrit Eric Dupin. Lui-même en vient d’ailleurs à s’y tromper. De retour de ses pérégrinations en Bretagne, où il peine parfois à rencontrer des interlocuteurs enclins à parler politique, il pronostique : « j’ai l’impression que la participation à cette élection présidentielle ne sera pas exceptionnelle ». Nous sommes nombreux à avoir formulé ce présage pessimiste, et il faut bien convenir que le taux de participation élevé, au soir du 22 avril, a surpris.  

La raison de ce sursaut ? L’antisarkozysme y est pour beaucoup. Chez les électeurs de gauche, évidemment, mais aussi chez ceux de droite, qui, à l’orée du scrutin, dissimulent mal leur pessimisme ou leurs doutes. Comme ce député UMP de l’Aube, peu convaincu par la stratégie de campagne adoptée par Sarkozy et qui déplore : « il faudrait qu’il se limite à quelques points forts au lieu de se lancer dans une sorte de course à l’échalote qui part dans tous les sens ». Le même avoue avoir été approché par des électeurs « qui lui avaient timidement demandé de conseiller à Sarkozy de ne pas se représenter pour laisser la place à François Fillon ».

A gauche, on n’est guère plus enthousiaste. On pronostique la victoire sans en concevoir de joie particulière. Un syndicaliste confie ainsi à Dupin : «  là, il ne va rien se passer. On va gagner par défaut en mai 2012 (…) on va être dans un truc à la Edgar Faure ou à la Daladier ». Déjà, pendant la « primaire citoyenne », alors qu’Hollande et Aubry se disputaient les suffrages de quelques 2 millions d’électeurs, une élue locale confiait : « François est le meilleur candidat, mais Martine serait la meilleure présidente ». Un autre, sénateur celui-là, lâche : « je n’y crois plus »…

Mais on découvre au détour de l’ouvrage que François Hollande est parfaitement conscient de tout cela. La perspicacité du candidat, que l’on constate à l’occasion du déjeuner qu’il partage avec Dupin, est frappante. Il sait notamment qu’au delà du simple fait de gagner, les conditions de l’exercice du pouvoir dépendront fortement de celles de la victoire. Hollande sait qu’une victoire dans un mouchoir de poche n’équivaut pas à une victoire franche et massive. Et qu’une élection par défaut n’offre pas les mêmes marges de manœuvre qu’une large adhésion. Le candidat affiche tout à la fois une détermination sans faille, et une prudence sagace : « à la différence de 1981, cette victoire est sans attente immense, c’est quand même un changement considérable » puis d’ajouter : « toute victoire a sa part de poison ».

Les pérégrinations d’Eric Dupin se poursuivent. On rencontre Nathalie Arthaud, Laurent Fabius, Patrick Devedjian et d’autres. On croise des partisans d’EELV, des aficionados de Marine le Pen, des militants mélenchonistes. On lit le témoigne de maires, de conseillers généraux, de parlementaires. On écoute, surtout, ces paroles d’électeurs, qu’ils soient chefs d’entreprise, ouvriers, jeunes en difficulté. Les mots prononcés sont parfois durs, parfois drôles. La spontanéité grinçante des uns nous instruit tout autant que la lucidité désenchantée des autres.

Au bout du compte, c’est une France politisée et intelligente que peint Eric Dupin, mais aussi une France échaudée et circonspecte. Une France paradoxale où l’intérêt pour la campagne le dispute au découragement, et où la passion française pour les joutes et le débat semble avoir été en partie douchée par le quinquennat calamiteux de Nicolas Sarkozy. 

Que pourra faire François Hollande de cette « victoire empoisonnée » et de ces 51,6% qui ne constituent pas, loin s’en faut, un triomphe ?

Cela dépendra de nombreux paramètres. Du contexte européen, tout d’abord. Car rien ne sera possible en France si rien n’est possible en Europe. A cet égard, mille scénarios sont envisageables. Si l’apparent isolement de la très austère chancelière allemande autorise un espoir, la situation dramatique dans laquelle se trouvent la Grèce, l’Espagne et d’autres ont tôt fait de faire refluer l’enthousiasme. 

Cela dépendra aussi de la configuration de la majorité qu’obtiendra le nouveau président aux termes des élections législatives des 10 et 17 juin. Hollande a beau souhaité « avoir une majorité solide », celle-ci ne lui est pas acquise.

Cela dépendra enfin de la capacité du chef de l’Etat à répondre aux sollicitations du réel. Eric Dupin note à juste titre une grande « plasticité » du nouvel élu. Cela se révèlera-t-il une qualité, le rendant apte au compromis, ou un défaut, le conduisant au renoncement ?

Il est évidemment trop tôt pour répondre à ces questions. Mais La victoire empoisonnée a le mérite de les poser toutes. Et de nous permettre de comprendre, surtout, dans quel contexte ces interrogations prennent place. Comment gouverne-t-on un peuple passionnément politisé, mais qui semble avoir cesser d’y croire ? Tel est l’enjeu du quinquennat qui s’ouvre.

Lire et relire : 
Présidentielle : oui, les "vrais gens" sont intelligents   CLICK 
Europe : non, François Hollande n'a pas perdu d'avance  CLACK

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mardi 28 février 2012

Présidentielle : oui, les "vrais gens" sont intelligents !



Au soir du lundi 27 février, François Hollande était l’invité de la seconde édition de Parole de candidat, la nouvelle émission de TF1 dédiée à l’avant-présidentielle. Il y a répondu aux questions d’un « panel représentatif de Français », selon l’expression consacrée.

Le « format de l’émission » ne donne pas le choix aux candidats: pas question pour eux de briller à l’occasion d’une harangue vibrante et inspirée. Nous ne sommes pas là à un meeting, pas même devant un débat : nous assistons à un spectacle. Les présidentiables doivent y parler chirurgie dentaire avec les dentistes, élevage bovin avec les agriculteurs, brushing et bigoudis avec les coiffeurs, dépression nerveuse avec les enseignants. Ils ne sont pas là pour s’adresser à des citoyens, mais pour bavarder avec de « vrais gens ». Et les « vrais gens », ils veulent qu’on soit proche d’eux : c’est TF1 qui nous l’assure.

Force est de l’admettre, François Hollande a bien réussi l’exercice. Lui-même s’est montré un « vrai gens » tout à fait acceptable, un de ceux avec lesquels on irait volontiers boire un café. Ainsi que l’explique ici Gérald Andrieu, le candidat socialiste « se sera comporté en parfait Monsieur Dugenou, se montrant conscient des problèmes des Français, maîtrisant du moins assez bien ses dossiers pour ne pas avoir à faire des effets de manche ».

François Hollande a donc été bon. Et pourtant….

Pourtant, en ce qui me concerne, je n’ai pas réussi à regarder l’émission jusqu’au bout. Pas plus que je n’y étais parvenue la semaine dernière alors que François Bayrou et Eva Joly en étaient les invités. Je n’impute pas à Hollande le fait de m’être sentie accablée par l’ennui lorsqu’il s’est agi de débattre du tarif des Lucky Strike avec un « vrai gens » réellement buraliste. Dès lors, je vous conjure, quant à vous, de ne pas imputer ce symptôme à mon « pédantisme élitiste putatif de plumitive pathétiquement parisianocentrée ». Je suis moi aussi un « vrai gens », et je le revendique. J’ai des tas de « vrais problèmes » qui vont du prix du chauffage au gaz à celui du dentifrice, en passant par la surpopulation dans les transports en commun, l’implantation des antennes-relai et la crainte de manger des organismes mi-halals, mi-génétiquement modifiés.

Pourtant, durant de longs passages de Parole de candidat, je me suis sentie « non concernée ». Et pour cause : donner la parole à un panel, ce n’est rien d’autre que présenter la somme compacte de préoccupations individuelles. Or cela ne suffit en aucun cas à refléter l’état de la « vraie France », pas plus que la somme des intérêts particuliers ne suffit à constituer l’intérêt général.

Ainsi, l’émission de TF1 est sans doute la tribune rêvée pour celui qui souhaite tout à la fois faire la preuve de sa dextérité intellectuelle, de sa facilité à passer du coq à l’âne en passant par les veaux, vaches et autres cochons, et de sa proximité avec « le peuple ».

Las, le peuple est bien plus qu’un conglomérat de situations particulières. A vouloir conforter chacun dans l’idée que ses problèmes personnels intéressent tout le monde, on flatte le nombrilisme de l’individu, mais on ne nourrit pas la réflexion du citoyen. On m’objectera sans doute que les « vrais gens » s’intéressent peu aux « grands problèmes ». C’est bien mal les connaître, et fort peu les estimer ! Certes, lorsqu’on donne à la plèbe du pain et des jeux, elle sait s’en satisfaire. Mais, si l’on donne à l’assemblée des citoyens des nourritures spirituelles, on peut légitimement espérer qu’elle saura s’en saisir.

L’Europe ? Qu’on nous explique, nous comprendrons ! La domination mondiale de la « Chinamérique » ? Qu’on nous en parle et nous écouterons ! Les grandes problématiques industrielles, du nucléaire à l’avion Rafale ? Informez-nous, nous apprendrons !

Le philosophe Alain disait : « désespérer de quelqu’un, c’est le désespérer ». Autrement dit, il est facile de claquemurer chacun dans ses préoccupations égoïstes : nous sommes ainsi faits que nous savons, quand il le faut, nous contenter de fort peu. Mais qu’on se mette à croire que le peuple est intelligent, que l’action collective l’intéresse, et à envisager que les « vrais gens » soient capables de sortir d’eux-mêmes pour se projeter dans un avenir commun. On sera alors surpris.

Proposez-nous des talk-shows télévisés à consommer mollement un paquet de chips à portée de main et une binouze au bord des lèvres : le 6 mai prochain, nous élirons sans enthousiasme celui qui se sera montré le meilleur acteur.

Donnez-nous du fond, du vrai, même (et surtout) si c’est difficile. Alors, nous élirons…un Président !

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