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samedi 18 février 2017

« Souverainiste, l'Allemagne ne changera pas sa politique européenne », entretien avec Mathieu Pouydesseau






Mathieu Pouydesseau vit et travaille en Allemagne depuis 15 ans et espère obtenir prochainement la nationalité de ce pays. Il est diplômé de l'IEP de Bordeaux et en Histoire, et travaille dans l'informatique. Longtemps fédéraliste européen, il fut un temps au Conseil national du Parti socialiste français, et est actuellement engagé auSPD allemand. Il s'exprime donc ici en tant qu'observateur de l'Allemagne connaissant à la fois le tissu économique et les structures politiques du pays.

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Long et fouillé, le présent entretien est publié en deux volets. Ci-dessous, le second volet traite essentiellement de l'Allemagne dans les relations internationales et de la manière dont elle conçoit l'Europe. La première partie, qui faisait le point sur l'état du paysage politique allemand avant les élections législatives de 2017, est disponible ici


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On voit bien le long processus de morcellement du paysage politique et son résultat paradoxal, qui risque d'être, en somme, le maintien du statu quo. Mais au bout du compte quelles en sont les causes ? Faut-il y voir un effet de la montée des inégalités avec un modèle économique qui fait clairement des gagnants et des perdants ? De la politique migratoire d'Angela Merkel ? De l'apparition dans le pays d'un terrorisme auquel il ne semblait pas s'attendre ?
Il y a des explications conjoncturelles, d'autres structurelles. Et il faut sans doute relativiser un peu le conjoncturel (les attaques terroristes), même s'il s'agit d’événement traumatisants par leur violence. Il faut savoir que l’Allemagne a un passé terroriste. C’est le pays où est née la Fraction Armée Rouge, inspiratrice d’Action directe en France. Et la partie Est a abrité de nombreuses figures des mouvements terroristes palestiniens ou des mouvements de libération divers. L’Allemagne est aussi un pays frappé par un phénomène heureusement peu développé en France : les massacres aveugles de jeunes gens, dans leurs lycées ou dans des écoles. Enfin, il existe un fond d’activisme violent de l’extrême droite dont la face cachée a émergé à la stupéfaction générale en novembre 2011. On a alors découvert qu’un groupe néonazi avait pu mener pendant dix ans une « chasse aux métèques » dans l’impunité totale, tuant 9 immigrés et une policière, et commettant une attaque à la bombe avec 180 blessés. La violence terroriste récente, dramatique, n’est donc pas aussi déterminante que certains l'ont dit.
Les explications structurelles, davantage économiques, expliquent sans doute mieux un effritement politique visible dès 2005, et qui s’accélère. Là, il faut rappeler l’existence d’une société à trois vitesses en Allemagne.
Une étude récente publiée par le quotidien économique libéral Handelsblatt soulignait les ressorts du plein emploi allemand, ainsi que les contrastes des évolutions de revenu. Entre 2002 et 2017, en sens inverse d'une démographie déclinante, le nombre d’actifs, a augmenté de 5%. C’était l’objectif des reformes Schröder : pousser à la reprise d’activité de toutes les classes populaires. Mais dans le même temps, le volume d’heures travaillées - et donc rémunérées - a diminué de 5% ! La durée moyenne réelle de la semaine de travail rémunérée est passée de 40 heures en 2002 à … 35 heures en 2016 !
L'explication est simple : l’Allemagne a réglé son chômage de masse en procédant à une série de réformes ayant abouti à une gigantesque réduction d’un temps de travail et des salaires imposée aux salariés. Et le nombre de travailleurs pauvres a sur la même période explosé : 10% des salariés gagnent moins que le minimum social et ont recours aux distributions alimentaires. Le taux de pauvreté a progressé entre 2002 et 2016 et reste, avec plus de 16% de la population, 20% plus haut que le taux – pourtant lui-même record – de pauvreté français.
Dans le même temps, le tiers de salariés travaillant dans les secteurs exportateurs a vu sa durée moyenne de travail hebdomadaire rester stable à 41heures. Ces salariés, les mieux rémunérés, n’ont pas subi ce que les employés de service, agricoles, les intermittents du bâtiment de l’industrie, ont eu à supporter.
La troisième catégorie enfin, est constituée des 10% les plus riches dont la part dans la richesse nationale allemande a explosé, à rebours d'une tradition allemande d’un certain égalitarisme.
On se retrouve donc avec une situation explosive au sein de l’économie la plus prospère de l’Union Européenne, car elle maintient 50% de sa population depuis presque 15 ans à l’écart de la prospérité saluée partout. Un vote « antisystème » comme celui qui a permis le succès des Pirates en 2011 était un avertissement sans frais. Aujourd'hui c'est différent. Le vote antisystème se cristallise sur l’AfD, les autres partis essayant de siphonner son électorat en se montrant eux aussi subversifs – jusque dans les rangs de l’Union où le parti régional bavarois CSU est plus critique encore vis à vis de Merkel que le SPD !
La chancelière est donc dans une impasse. Son parti la soutient comme la corde le pendu, et se résigne a une nouvelle Grande coalition en 2017. Il est possible toutefois qu’un score médiocre entraînerait le départ de Merkel, peut-être en cours de mandat. L’enjeu pour elle et pour conserver la chancellerie, c’est donc d’assurer à la CDU-CSU de finir devant le SPD aux législatives de septembre.
Pour autant, aucun des deux partis de gouvernement n’a de réponse à la violence et la durée de la crise sociale allemande. L’AfD va donc continuer à progresser.

Dans les tous premiers entretiens qu'il a accordés à la presse britannique et allemande, Donald Trump a explicitement visé Berlin (dont les excédents commerciaux excessifs sont toutefois sous surveillance du Trésor américain depuis plusieurs années). Comment les Allemands prennent-ils l'inflexion manifeste de la politique européenne des États-Unis, et la récurrence des critiques américaines contre leur pays ?
Dès 1949 et plus encore après le traité de Paris de 1954, l’Allemagne a misé sur l’OTAN et le partenariat avec les États-Unis. Contrairement à la France, pour laquelle l’OTAN enserre une nation qui se rêve toujours en grande puissance, l’Allemagne a longtemps vu l'Alliance atlantique à la fois comme un bouclier (avoir été zone frontière entre les deux blocs, cela marque) et comme la condition pour redevenir souveraine.
L’alliance américaine est donc essentielle dans la construction de l’identité même de l’Allemagne d'aujourd'hui, démocratique et pacifique, non interventionniste et en paix avec ses voisins. Cela relève bien sûr pour partie du mythe. Il n’en reste pas moins que l’OTAN et le parapluie militaire ont permis à l’Allemagne de développer une conception mercantile du rapport au reste du monde, sans volonté de puissance et de domination militaire, avec une part du PIB consacre aux dépenses de Défense en baisse constante depuis la chute du mur. L'aspect « sécurité et défense » de la souveraineté nationale allemande a été très efficacement longtemps sous-traité à Washington.
Cela avaient commencé à changer sous Schröder. La première fois que des militaires ouest-Allemands ont été envoyés en opération hors d’Allemagne, c’est au Kosovo en 1999. Depuis, les Allemands ont été engagés en Afrique, en Afghanistan – avec le terrible bombardement de Kunduz qui fit cent morts civils et coûta sa place à un ministre de la Défense – en Syrie. Pourtant, la République fédérale n’y voit pas du tout l’accomplissement d’un destin de grande puissance. Il ne s’agit que de travailler dans le cadre de l’OTAN.

C'est donc la mise en cause du parapluie américain, qui inquiète les Allemands, plus que la critique des excédents commerciaux qu'ils se taillent sur les autres pays européens et sur les États-Unis ?
Oui car le changement de braquet qu'esquisse Trump touche là à une impensé radical des élites allemandes, lesquelles n’ont jamais développé de doctrine militaire alternative.
Par exemple, l’Allemagne n’a jamais envisagé l'Europe de la défense comme un but important. De plus, face à deux pays, France et Grande-Bretagne, bénéficiant de dispositifs complets de défense et de sièges permanents au Conseil de sécurité de l'ONU, il n’était pas dans l’intérêt national de se retrouver dominé sur le sol européen. Au moins, la domination de l’OTAN par les USA est-elle conçue comme légitime, alors que reconnaître à la France ou la Grande-Bretagne une position dominante n’est rien moins qu'évidente. C’est pour cela que l'idée française de mutualiser la défense de l’Union émise après les attentats a été ignorée par Berlin, ou que l’Allemagne a toujours refusé que les dépenses militaires et de sécurité soient exclus du calcul des déficits publics.
Au final, les réactions allemandes ayant suivi l'évocation d'un possible abandon de l’OTAN par les États-Unis sont allés de l'incrédulité à la panique pure, en passant par la tentative de définition dans l'urgence d’un chemin propre à l’Allemagne... sans que soit envisagé à aucun moment de se tourner vers l'Europe. Certaines voix s'élèvent par exemple pour réclamer la création d’une force de dissuasion nucléaire allemande. D’autres affirment que la priorité est à la reconstitution d’un appareil de défense conventionnel puissant et autonome, pour ne pas être dépendant, justement, de la France ou de l’UE.
Quant à la question des excédents commerciaux excessifs.... l’Allemagne mercantiliste merkelienne ne comprend pas le problème. Pour autant, je ne serais pas surpris de voir l’Allemagne augmenter ses commandes de matériel militaire américain pour compenser en partie cet excèdent, et pour apaiser Washington.

Aucune chance donc que la politique européenne de l'Allemagne change dans un sens plus redistributif et plus « solidaire », la République fédérale souhaitant préserver ses amitiés européennes à l'heure du désamour américain ?
Ma réponse sera simple : non. La RFA ne souhaite pas préserver ses amitiés. Elle n’a pas le sentiment d’en avoir besoin, ni d’être mise sous pression par quiconque.
De plus, le principe même qui régit le fonctionnement de l’État fédéral allemand, c'est à dire la solidarité financière entre régions riches et régions pauvres (principe très largement mis en œuvre lors de la réunification) est absolument impensable, pour les Allemands, à l'échelle européenne. Le blocage idéologique sur ce sujet est total. Car la perception de l’Allemagne de son propre rôle dans la crise européenne est très différente de la notre. Le pays se voit comme celui qui aurait paie déjà pour les déficits des autres. C'est évidemment totalement faux. Mais cette propagande sert aux élites actuelles à justifier que les 50% les plus modestes ne voient pas leur situation matérielle s’améliorer depuis 15 ans, mais au contraire se dégrader.

Après tout ce que vous venez de dire, ne peut-on par affirmer que l'Allemagne est le pays le plus « souverainiste » d'Europe ?
N'oublions jamais l'histoire récente du pays. Pendant les dix années qui suivent la Seconde guerre mondiale, l'Allemagne n'est pas souveraine. Les quatre puissances occupantes exercent le pouvoir exécutif, nomment dans les administrations, directement ou par délégation, et suivant des modalités assez différentes suivant les zones. Ce sont les trois occupants de l'Ouest qui mènent une unification de leurs zones par une réforme monétaire et la création du Deutsche Mark. Des 1949, l'Allemagne est donc coupée en deux par la différence de monnaie. Ce n'est qu'en 1955 que la partie Ouest retrouve une souveraineté et forme la République Fédérale d'Allemagne, membre de l'OTAN. A l'Est se mets en place un régime communiste dominé par la relation à l'URSS. Ce n'est qu'en 1990 que cette partie de l'Allemagne connaîtra ses premières - et dernières - élections libres, avant d'être réunifiée à l'Ouest en octobre 1990.
L'histoire de l'après-guerre allemand est donc totalement différent de celle de la France. Pendant que la France combat des peuples colonisés aspirant à leur leur propre souveraineté, l'Allemagne parcourt un long chemin pour recouvrir patiemment la sienne.
La conception même de la démocratie en Allemagne est donc fondamentalement attachée au principe de souveraineté. La loi constitutionnelle allemande, la Grundgesetz, est protégée par un service de police propre - l'équivalent de ce que furent les Renseignements Généraux en France, mais concentrés sur la subversion politique d'extrême-droite comme d'extrême-gauche – et le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe veille jalousement sur la souveraineté du peuple allemand. Cela passe par des dispositions, intégrées par dérogation aux traités, qui accordent au Parlement allemand un droit de regard sur les questions européennes bien plus important que celuidont dispose l'Assemblée Nationale en France ! Notons d'ailleurs que c'est bien le peuple souverain, via ses représentants élus qui est ici au cœur de tout, et non l'exécutif, qui procède du Bundestag. Il n'y a pas en Allemagne de « Président » puissant (même s'il y en a un) et Angela Merkel, toute chancelière qu'elle soit, doit régulièrement négocier avec les différentes ailes de son parti et avec les autres formations au Bundestag.
Il y a deux principales différences, cependant, entre la vision allemande de l'intégration européenne telle qu'elle existait dans les années 1955-2000, et celle qui prévaut depuis 2000. Tout d'abord, l'Allemagne du XXI° siècle estime avoir suffisamment expiée les crimes de celle du XXème. Fait notable, la Coupe du monde de football de 2006 a permis de recommencer à afficher sans mauvaise conscience un patriotisme du drapeau, une fierté nationale positive. Depuis lors se succèdent les émissions et films retraçant la part allemande de souffrance pendant la seconde guerre : bombardements de Dresde, expulsions des populations germanophones de Prusse orientale, de Bohême, de Pologne, naufrage des navires pleins de civils dans la mer du Nord sous les bombes britanniques etc... Cette relecture fait contraste avec celle de la fin du XXème siècle, où la grande polémique concernait les crimes de l'armée allemande. Ce nationalisme assumé trouve depuis des traductions politiques propres : parti AfD, best sellers populistes de Thilo Sarrazin (auteur la version allemande de la théorie du « grand remplacement », longtemps en charge des finances pour le … SPD de la ville de Berlin, et membre un temps du directoire de la Banque Centrale Allemande...).
Le XXI° siècle est cependant aussi le siècle de l'unification européenne par la monnaie. Or, l'Allemagne est la seule Nation européenne dont la construction nationale et étatique soit profondément liée à la création d'une union douanière et monétaire - la première fois avec la Zollverein (Union douanière) de 1834, qui précède de peu l'unité politique tardive, la deuxième fois comme rappelé à l'instant entre 1949 et 1990. Les est-Allemands étaient fascinés à l'idée de recevoir des Deutsche Mark au moment de la chute du mur. La décision d'Helmut Kohl de garantir la convertibilité de la monnaie de la RDA en DM, si elle entraîna un surcoût considérable de la réunification et accéléra le déclin économique de la partie Est, explique aussi les succès électoraux du parti de Kohl sur la période.
Dit autrement: la création d'une monnaie unique avec l'Allemagne consiste à jouer avec un expert en unification monétaire et douanière. Et la question de la monnaie est au cœur même du processus de construction national – au-delà des tartes à la crème sur l'hyperinflation de 1923...
L'Allemagne est donc, par son histoire, souverainiste. Et alors que la construction européenne fut théorisée par les élites allemandes de l'après-guerre comme un moyen de se protéger contre eux-mêmes et contre leur propre histoire, l'Europe est devenue, à partir de l'unification monétaire, un espace de domination naturel.
La conception de la souveraineté monétaire est profondément différente, outre-Rhin, de celle de la France. Nous sommes le pays de Philippe le Bel, qui frappe de la fausse monnaie et fait brûler ses créanciers pour conserver le contrôle sur son État, de Louis XV refinançant son État avec Law et provoquant ainsi l’un des premiers grands crash financiers de notre histoire. Nous sommes héritiers de la Révolution issue des États généraux dont l’objet était d’abord le refinancement de la dette publique, Révolution qui finança ses guerres avec une monnaie de singe, les assignats. Pour nous en somme, l’État doit contrôler la monnaie.
Pour les Allemands, la création d’une monnaie unique précède à deux reprises, en 1834 et en 1949, la création d’un État-nation. Comment pouvons-nous nous comprendre - et nous ajuster - avec un tel éloignement de départ ?
L’amitié franco-allemande n’a pu fonctionner que le temps des générations qui avaient vécu les guerres, entre des gouvernements qui n’avaient pas peur de poser leurs contradictions, leurs conflits et leurs désaccords. On était très loin de la situation actuelle, notamment de la vassalité des élites françaises post-euro.

[ La première partie de l'entretien est disponible ==> ICI ]

mercredi 26 août 2015

Euro : que dit « l'autre gauche » ?







Il n'a échappé à personne que sur la question de l'Union européenne - et singulièrement sur celle de l'euro - une « autre gauche » est en train de pointer le museau un peu partout en Europe. Il s'agit souvent, d'ailleurs, d'une ancienne gauche, mais qui fait sa rentrée avec un discours rénové. Il faut dire que le « moment grec » est en train de faire sensiblement bouger les lignes, ainsi que le prédisait avec justesse David Desgouilles dès le mois de juillet. 

Parmi les récents mouvements sur le sujet on peu notamment citer : 

- La tribune de Stefano Fassina, ancien membre du Parti démocrate (PD) italien, ancien vice-ministre dans le gouvernement Letta et provenant donc d'une gauche très modérée. Dans cette tribune consultable sur le blog de Yanis Varoufakis, Fassina constate que « l’euro était une erreur de perspective politique » et que « les corrections nécessaires pour rendre l’euro durable semblent être impossibles pour des raisons culturelles, historiques et politiques ». Il ajoute fort lucidement que « les principes démocratiques s’appliquent à l’intérieur de la seule dimension politique pertinente : l’état-nation ». Et il plaide pour une « désintégration gérée de la monnaie unique », pas moins. 

- Les récentes déclarations de Sahra Wagenknecht, vice-présidente de Die Linke en allemagne. On peut notamment lire ici que pour elle « l’euro ne fonctionne tout simplement pas, il produit au contraire des déséquilibres de plus en plus grands, ce qui apparaît de manière dramatique en Grèce ». Ce n'est pas la première fois qu'on évoque le problème à Die Linke. Oskar Lafontaine l'avait déjà fait en avril 2013. Disons que c'est la première fois qu'on en re-parle. Et cette fois, c'est à l'unisson de ce qu'on entend dans toute la « gauche européenne non-asthénique ».

- La naissance, bien sûr, d'Unité populaire, une scission de Syriza, en Grèce. Son leader, Paganiotis Lafazanis, assume clairement l'idée d'un Grexit. « Le pays ne tolère pas d’autres mesures d’austérité. S’il le faut nous allons procéder à la sortie de la zone euro, ce qui n’est pas un désastre. D’autres pays en Europe sont hors de la zone euro, il ne faut pas avoir peur ou diaboliser ».  Alexis Tsipras n'a bien sûr jamais rien dit de tel. D'ailleurs,Yanis Varoufakis non plus. Ainsi qu'il le redit ici, le « plan B » qu'il avait élaboré en tant que ministre des Finances n'avait pas cet objectif.

Quid de la France ? 

En France comme ailleurs, on tâtonne et on réfléchit. Parmi les bonnes résolutions de rentrée on peut noter celles de Montebourg et celles de Mélenchon. Mais les discours semblent à ce stade assez différents. Tous deux peuvent avoir des mots très durs à l'endroit du fonctionnement de l'eurozone. Mais ils n'en déduisent pas forcément les mêmes choses. Seul l'un, Mélenchon, a clairement évoqué à ce jour l'idée d'un démontage de l'euro. Mais seul Montebourg a formulé, dimanche à Frangy, ce que l'on appelle des « propositions concrètes ». 

De ces « propositions concrètes », on peut dire qu'elles visent essentiellement à « démocratiser la zone euro ».  Pour Montebourg, il s'agit certes de créer le fameux « gouvernement économique » dont tout le monde parle, mais aussi de le faire qui contrôler par un « Parlement de la zone euro ». Ce Parlement nommerait et contrôlerait également le Président de l'eurogroupe. La Banque centrale européenne verrait enfin son mandat évoluer, afin de n'être plus uniquement focalisée sur la lutte contre la seule inflation, mais de s'occuper également de la croissance et du chômage. 

De Mélenchon, on retient surtout cette phrase : « s’il faut choisir entre l’indépendance de la France et l’euro, je choisis l’indépendance. S’il faut choisir entre l’euro et la souveraineté nationale, je choisis la souveraineté nationale ». Des modalités concrètes qu'il prévoit pour mener à bien une éventuelle sortie, on ne sait pour l'heure pas grand chose. En début de semaine, il a toutefois repris sur son blog un article d'Oskar Lafontaire (coucou, le revoilou !) initialement paru dans le journal allemand Die Welt et prônant un retour au au SME. « La gauche doit décider si elle continue de défendre le maintien de l’euro malgré le développement social catastrophique, ou si elle s’engage pour une transformation progressive vers un système monétaire européen flexible. Je plaide quant à moi pour un retour à un Système monétaire européen, prenant en compte les expériences qui ont été faites avec ce système monétaire et améliorant sa construction dans l’intérêt de tous les pays participants (…). En dépit de tensions inévitables, il permettait sans cesse des compromis qui servaient à rétablir l’équilibre entre les différents développements économiques ». En postant ce texte, Mélenchon fait-il sienne la proposition ? On ne sait pas vraiment. Après tout, Varoufakis héberge bien le texte de Fassina sur son site sans y adhérer pleinement. En tout état de cause, l'idée est sur la table. 

Les deux discours s'équivalent-ils ? Certains militants de longue date du démontage de l'euro, sans doute pressés d'en finir, affirment que c'est le cas. Ils prétendent que l'on n'a, dans un cas comme dans l'autre, que des demi-mesures et de la frilosité.  

C'est tout à fait faux. Les deux modus operandi décrits ci-dessus sont assez radicalement différents.   Bien sûr, dans aucun des deux cas on ne rompt avec les autres pays de la zone euro. Toutefois :
- dans un cas, celui de la « démocratisation de la zone euro », on s'achemine vers davantage d'intégration. En effet, dès lors qu'on envisage de doter l'eurozone d'un gouvernement contrôlé par un Parlement, c'est qu'on souhaite aller plus loin dans la transformation de l'Union européenne en quasi-Etat.
- dans l'autre cas, celui de la mise en place d'un nouvel SME, on fait précisément le chemin inverse. Ce n'est certes pas une rupture à la hussarde (pourquoi d'ailleurs fraudait-il nécessairement du fracas ?) mais c'est bien un processus de dés-intégration. Puisqu'il induit un rétablissement des monnaies nationales, le retour au SME s'accompagne d'un regain de souveraineté pour chaque pays membre. La coordination, ensuite, des politiques monétaires nationales au sein du système monétaire relève de la coopération librement consentie entre pays voisins. Elle permet au passage de minorer les risques de dumping monétaire. 

Bref, dans un cas on demeure sur la voie fédérale. On l'approfondit même. Dans l'autre cas, on est au contraire sur celle de la coopération intergouvernementale entre pays souverains.  Ça n'a donc pas grand chose à voir, et il va de soi qu'ici, on a déjà choisi !



vendredi 17 juillet 2015

Pourquoi l'euro est-il l'instrument de la domination allemande ?



Il n'est pas utile de revenir sur le détail de l'accord effroyable conclu entre le Grèce et ses créanciers le week-end dernier. Tout en a été dit ou presque. Il vient d'être voté à l'unisson par les différents parlements nationaux, alors même que tout le monde, d'Alexis Tsipras à Wolfgang Schäube en passant par le FMI et des économistes du monde entier, s'accorde à dire qu'il n'est pas viable. C'est d'ailleurs bien normal puisqu'il ne s'agit pas d'un véritable accord pour secourir la Grèce. Il s'agit au contraire de la mise en coupe réglée d'un pays vaincu, auquel on souhaite ne laisser aucune chance de rétablissement. Paradoxal, en plein cœur de « l'Europe-c'est-la-Paix ». Mais le ministre slovaque des finances Peter Kažimír a imprudemment vendu la mèche sur Twitter en avouant - avant d'effacer son tweet – que si l'accord obtenu était particulièrement dur pour Athènes, c'était parce qu'il venait sanctionner le « Printemps grec ». Pas d'accord donc, mais un châtiment. Une expédition punitive conduite par des idéologues violents. Par des « terroristes » avait lancé Yanis Varoufakis. Cela avait provoqué un tollé. On sait désormais qu'il exagérait à peine.


Il peut être utile, en revanche, de revenir sur les enseignements que cet « accord » a livrés. Il est désormais clair, par exemple, que le projet d'Alexis Tsipras consistant à combiner la réhabilitation de la démocratie en Grèce, la fin de l'austérité et le maintient dans l'euro relevait de la quadrature du cercle. En refusant d'envisager le Grexit, le premier ministre hellène se condamnait mécaniquement à renoncer à ses deux autres ambitions.  

Extrait d'un article paru sur le Figarovox. Pour lire la suite, CLICK


mercredi 6 mai 2015

Histoire : à l'origine de l'euro, un nostalgique de la "dureté de vivre" et des châtiments du ciel.







Le billet ci-dessous a pour but d'inaugurer une petite série de papiers relatifs à l'histoire de la construction européenne et à ses acteurs. Nous le devons à Frédéric Farah, un économiste ami de L'arène nue, dont on peut lire une interview ici (en duo avec Thomas Porcher) au sujet du TAFTA. 

Ce papier se compose : 
-- de la traduction d'une tribune écrite par l'un des concepteurs de l'euro, Tomaso Padoa Schioppa dans le journal italien Corriere della Sera en 2003. Certaines formules y sont saisissantes et révèlent assez bien les arrières pensées qu'eurent en leur temps les inventeurs de la monnaie unique. Des pensées de type religieux (glorification de la dureté de la vie et des châtiments du destin dans un but purificateur ou rédempteur) et répressives. C'est pourquoi il était intéressant de  traduire et de publier ce texte. 
-- d'un rapide rappel du contexte dans lequel a été écrite la tribune (nous sommes en 2003, la France et l'Allemagne viennent de s'affranchir des règles fixées dans le Pacte de stabilité det de croissance). 
-- d'un portrait du bonhomme (Padoa Schioppa). 

Ce rappel historique a, au passage, le mérite de rappeler que l'Allemagne ne fut pas toujours - loin de là - le pays budgétairement vertueux que l'on nous présente....


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Contexte entourant la tribune de Padoa Schioppa
 

L’année de l’écriture de l’article est importante dans la construction européenne puisque c’est la première crise sévère que traverse le pacte de stabilité et de croissance de 1997 qui prévoyait de limiter les déficits à 3% et la dette à 60% du PIB. 

En 2002 la commission européenne a proposé de prescrire à l’Allemagne et au Portugal un avertissement préventif pour risque de déficit budgétaire excessif, le Conseil suite à l’intense lobbying de l’Allemagne auprès de ses partenaires, repousse cette proposition.

Comme la dégradation des finances publiques s’est poursuivie, la Commission engage une procédure de déficit excessif à l’encontre de l’Allemagne le 21 janvier 2003 et de la France , le 3 juin 2003. Le conseil ECOfin malgré l’absence de mesures significatives en matière de réduction de déficits décide le 25 novembre 2003 de suspendre les procédures engagées vis-à-vis de l’Allemagne et de la France qui en étaient au stade de la prise de sanctions pour violations durables du pacte. 

Une crise se déclenche alors au sein du Conseil opposant la France et l’Allemagne d’un côté et les petits pays dits plus vertueux, entre le conseil et la Banque Centrale qui a maintenu en représailles une politique monétaire peu accommodante et enfin entre le Conseil et la Commission. La Cour de justice est saisi qui en 2004 annule la suspension de procédure tout en indiquant que le Conseil dispose d’un pouvoir d’appréciation des propositions de la Commission.

En 2005 le pacte originel est modifié pour tenir compte des circonstances économiques, comme une grave récession économique. Le gouvernement de l’Europe par la règle a été un échec, la crise de 2008- 2009 l’a illustré avec force. Pourtant l’union européenne persiste actuellement dans cette voie.... 
 
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Tribune de Tomaso Padoa Schioppa, Corriere della Sera, 26/08/2003
 
Des mesures structurelles difficiles mais obligatoires : retour à la réalité pour Berlin et Paris
 
« Les gouvernements de la France et de l’Allemagne semblent avoir choisi désormais sans réserve la voie de ce que le jargon économique nomme les réformes structurelles. Non ne savons pas s’ils iront jusqu'au bout. Mais si nous plaçons ce choix en perspective, nous pouvons en comprendre la signification historique et prendre le risque d’une prévision.
 
Il y a seulement six ans la France et l’Allemagne s’inscrivaient avec force dans le noyau des pays en règle sur tout : inflation et équilibre budgétaire, directives européennes et stabilité politique.
 
En réalité les graines de la difficulté étaient déjà en train de mûrir. L’Allemagne avait gagné depuis des années même des décennies, combinant la qualité de ses produits industriels (qui achète une Mercedes ne s’occupe pas du prix), avec une forte stabilité des prix. Les périodiques réévaluations du mark récompensaient cette combinaison et y contribuaient, parce que ce sont elles qui contrôlaient l’augmentation des prix.
 
La France quant à elle après la dévaluation de 1983, avait décidé avec une ferme détermination de faire comme « le meilleur de l’Allemagne » c’est à dire un très sévère contrôle des salaires année après année pour plus de compétitivité, favorisant ainsi la croissance.
 
Mais le succès de l’élan français contribua à affaiblir la position gagnante de l’Allemagne. En 1992-1993 refusant la dévaluation par rapport au mark, la France s’est interdit ainsi de retourner à un vieux mal (note du traducteur les dévaluations).
 
Dans la dernière décennie les deux parcours sont devenus impraticables.
 
Avant tout pour l’Allemagne, obérée par les coûts de la réunification allemande et de la perte de l’avantage du premier de la classe. Mais aussi pour la France qui vit s’épuiser les marges de la désinflation compétitive.
 
Quand la course de l’économie américaine cessa de faire croître tout le monde les défauts de chacun devinrent évidents et le besoin d’y remédier devint urgent.
 
La France et Allemagne se retrouvèrent avec un chômage et des déficits publics pesants ; de maitres sévères de la stabilité ils devinrent des élèves qui ne firent pas leur travail à la maison.
 
Ils ne restaient plus que les réformes structurelles : celles que Luigi Einaudi nommaient ses prêches inutiles : laisser fonctionner le marché en limitant l’intervention publique au strict respect des lois économiques et des critères de la compassion publique.
 
Dans l’Europe continentale un programme complet de réformes structurelles doit aujourd’hui prendre place dans le champ des retraites, de la santé, du marché du travail de l’école et dans bien d’autres.
 
Mais elles doivent être guidées par un unique principe : réduire le niveau des protections qui au cours du 20eme siècle ont progressivement éloigné l’individu du contact direct avec la dureté de vivre, avec les revers de fortune, avec la sanction ou la récompense de ses défauts et qualités.
 
Cent ou cent cinquante ans plus tôt le travail était une nécessité ; la bonne santé un don de Dieu, la prise en charge des personnes âgés, une action relavant de la piété familiale, la promotion de carrière une reconnaissance du mérite, le diplôme et l’apprentissage le résultat d’un métier et un investissement coûteux.
 
La confrontation de l’homme avec la difficulté de la vie était ressentie depuis les temps antiques, comme la preuve de l’habilité et de la chance.
 
Cette confrontation appartient désormais au domaine de la solidarité des individus envers l’individu besogneux et ici réside la grandeur du modèle européen.
 
Mais celui-ci a dégénéré dans un ensemble de droits, qu’un individu paresseux sans devoirs ni mérite revendique auprès de l’État.
 
L’Allemagne et France sont des pays à la structure étatique forte, conscients d’eux même et soutenus par classe dirigeante attentive à l’intérêt général. Dans les deux cas, le modèle de société, le même pour l’Italie, a besoin de courageuses et différentes transformations et dans certains cas plus grandes que celles qui échoient à l’Italie. Les difficultés seront très importantes. Mais il n’est pas difficile de penser que une fois la voie engagée, ces deux pays ne sachent la parcourir avec détermination. »

 
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Au sujet de Tommaso Padoa Schioppa
 
 
Le sourire engageant de Padoa Schioppa
Tommaso Padoa Schioppa (1940-2010) est un nom peu connu du grand public mais il est une figure centrale de la construction européenne. De formation, c’est un économiste issu de l’université Bocconi de Milan dont les orientations libérales, sont assez connues. L’ex président du conseil et ex Commissaire à la concurrence Mario Monti a été lui aussi diplômé de cette prestigieuse institution.
 
Padoa Schioppa a été ministre de l’économie et des finances du gouvernement de Romano Prodi de 2006 à 2008 et membre du directoire de la Banque centrale européenne. Entre autres fonctions, il a été membre du FMI et nommé au conseil d’administration de FIAT Industrial. Une fonction qu’il n’a pas eu le temps d’exercer. Il peut être considéré comme le père fondateur de la monnaie unique. Certains l’ont qualifié de «  force d’impulsion intellectuelle » de l’euro.
 
Comme le souligne l’historien Perry Anderson dans son ouvrage « le nouveau vieux monde » «  le rôle croissant de l’Italie, qui s’impose comme une troisième force dans les affaires de la Communauté (années 1980), est un trait caractéristique de ces années là. Le rapport sur l’Union économique et monétaire de 1989, qui a jeté les bases de ce qui allait devenir le traité de Maastricht, a été rédigé par un Italien, Tommaso Padoa Schioppa, le plus fervent partisan d’une monnaie unique, et c’est à l’initiative d’une autre italien Andreotti qu’est ajoutée à la dernière minute au traité la limite de 1999….. ».
 
Pour retracer la généalogie économique de cette monnaie unique, il faut faire retour sur l’apport de Padoa Schioppa à la naissance de la monnaie unique. Il publie un rapport important en 1987 «  efficacité, stabilité, et équité, une stratégie pour l’évolution du système économique de la Communauté européenne » en s’appuyant sur la théorie de l’économiste Mundell (impossibilité d’avoir dans le même temps change fixe, libre circulation des capitaux et indépendance des politiques monétaires et libre échange). Pour lui, l’Union monétaire n’est pas une option mais une obligation car dans un espace financier européen, le marché unique provoque un accroissement des flux de devises donc la pression sur la monnaie des pays déficitaires. Selon lui, l’absence d’une monnaie unique va réduire dans le cadre du marché unique les marges de manœuvre des pays déficitaires. Lorsqu’on connait la suite on mesure encore plus l’échec du projet.
 
Un choix s’impose alors : si on veut préserver des politiques monétaires autonomes et le système monétaire européen alors il faut abandonner le marché unique.
 
Mais si le grand marché est conservé, la solution à la volatilité des changes est la renonciation à la souveraineté monétaire donc admettre la nécessité d’une monnaie et d’une banque centrale uniques. C’est la solution de notre économiste italien.
 
En avril 1989 le comité Delors suit les recommandations de Padoa Schioppa et propose un plan menant à une Union économique et monétaire. Tommaso Padoa Schioppa travaille alors à la conception de la banque centrale européenne dont il devient l’un des premiers membres du comité exécutif. Il y restera de 1998 à 2005.
 
Jacques Delors en 2011 affirme à son sujet «  la pensée et l’action telle est la réflexion première qui me vient à l’esprit lorsque j’évoque Tommaso Padoa Schioppa. La pensée est assise sur une culture exceptionnelle allant de l’histoire à l’économie sans oublier la science politique et donc l’art de gouverner et les exigences démocratiques ».
 
C’est dire l’importance du personnage dans la naissance de la monnaie unique. L’article écrit dans le « Corriere della Sera » révèle de manière assez nette une orientation profonde celle de la déconstruction de l’Etat social sous les coups de butoir des réformes structurelles. Ce programme est porté par le traité de Maastricht mais aussi par la stratégie de Lisbonne de mars 2000. La crise à l’œuvre depuis 2009 donne une fenêtre d’opportunité pour l’application brutale de ces réformes et pour le dire avec les mots de l’auteur et de «réduire le niveau des protections qui au cours du 20eme siècle ont progressivement éloigné l’individu du contact direct avec la dureté de vivre, avec les revers de fortune, avec la sanction ou la récompense de ses défauts et qualités. »
 
Voilà le projet contenu dans l’euro et la Grèce devient l’avant-poste de ce qui doit devenir la norme pour le futur. En somme la Grèce est le laboratoire de l’Europe de demain pour ne pas dire d’aujourd’hui.

 

jeudi 2 avril 2015

« Sortons de la BCE sans sortir de l'euro ! » - entretien avec Guillaume Sarlat





Guillaume Sarlat est inspecteur des Finances et conseil de grandes entreprises, européennes et des pays émergents. Il publie aujourd'hui-même En finir avec le libéralisme à la Française (Albin Michel). Il a accepté de dévoiler quelques-unes de ses propositions sur L'arène nue. Une occasion de reparler de la Grèce et de certaines propositions qui ont été faites par ce pays à ses partenaires européens sur la question de la dette. Des propositions que Guillaume Sarlat soutient.

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On entend que la Grèce est désormais gouvernée par la « gauche radicale ». Pourtant, les propositions du pays n'ont rien de subversif. Par exemple, quant à la dette, il ne propose pas d'annulation pure et simple, de défaut partiel. En revanche, le ministre des finances Yanis Varoufakis évoque l'idée assez neuve de convertir une partie de cette dette en « dette perpétuelle ». Une idée que vous-même défendez dans votre livre. En quoi cela consiste-t-il ?

Une précision d’abord. Lorsque je défends dans mon livre la mise en place d’une dette publique perpétuelle, c’est dans le cas de la France. L’explosion en France de la dette publique ces trente dernières années est hélas venue principalement des dépenses courantes (administrations, services publics, dépenses sociales). Pour limiter les dégâts sociaux du libéralisme économique, l’État s’est en effet positionné en SAMU social, prenant en charge les laissés-pour-compte, toujours plus nombreux, du libéralisme. Dans ce contexte, une dette publique perpétuelle, dédiée aux investissements de long terme, permettrait de redonner des marges de manœuvre pour les dépenses d’avenir.

La situation de la Grèce est donc différente. Là, on ne cherche pas à proprement parler des solutions de long terme...

Non, au contraire : il s’agit de trouver dans l'urgence une solution pour les remboursements de dette très importants auxquels le gouvernement grec doit faire face à court terme. La dette publique perpétuelle peut apparaître ici comme une solution élégante pour diminuer la charge pour le gouvernement grec, sans formellement faire défaut ni annuler une partie de la dette. Il faudra toutefois s’assurer qu’il ne s’agit pas d’une fuite en avant et que cette dette perpétuelle viendra bien financer, au moins dans un second temps, essentiellement des investissements de long terme. En outre, une conversion en dette perpétuelle n’évitera pas que les créanciers constatent une perte sur la dette qu’ils détiennent.

Ceci étant précisé, en pratique, une dette perpétuelle est une dette dont le débiteur paye les intérêts, comme pour toute dette, mais dont il ne rembourse a priori jamais le capital. Alors qu’une dette à échéance fixe, par exemple à sept ans ou à dix ans, implique que le débiteur ait remboursé le capital emprunté à l’issue de cette période.

Beaucoup de grandes entreprises européennes, notamment dans le secteur de l’énergie et des services financiers, ont émis de la dette perpétuelle ou quasi perpétuelle (100 ans), au cours des dernières années.

L’État français a également émis à de nombreuses reprises des dettes perpétuelles dans son histoire. C’est ce que l’on appelait autrefois la « rente », qui permettait aux épargnants créanciers de l’État de financer leur retraite, et pouvait ensuite être transmise aux enfants. C’est en fait l’ancêtre de l’assurance-vie !

La première dette publique émise par l’État français, en l’espèce par François Ier en 1535, était une dette perpétuelle. Au XIXe siècle, l’essentiel de la dette publique était perpétuelle, et il y a eu des émissions de ce type de dette jusqu’à l’immédiat après-guerre. Toutes ont été rachetées par l’État, soit parce qu’il s’est désendetté, soit parce qu’il a voulu les refinancer à des taux plus faibles.

Au Royaume-Uni en revanche, il reste aujourd’hui plus de 2 milliards de livres de dette perpétuelle émise pour financer l’effort de guerre durant la Première Guerre Mondiale, et qui continuent à payer des intérêts à leurs porteurs. Le gouvernement britannique en a d’ailleurs repayé une partie en novembre 2014.

Mais.... quelle est la différence avec la situation actuelle où les États réempruntent sans cesse pour rembourser leurs titres de dette arrivés à échéance ? Les dettes publiques, finalement, ne sont-elles pas déjà perpétuelles ?

Effectivement, aujourd’hui, en pratique, les obligations souveraines sont déjà des dettes perpétuelles, au sens où les États, et notamment la France, réempruntent pour rembourser le capital à échéance.

Mais juridiquement, la dette publique n’est pas de la dette perpétuelle. Les États doivent donc revenir très régulièrement devant les marchés pour refinancer leur dette, sans garantie certaine qu’ils vont trouver un refinancement. Ceci les fragilise et les rend très sensibles à l’évolution des taux d’intérêt et de la liquidité.

Guillaume Sarlat
Par ailleurs, les investisseurs qui ont des engagements à très long terme, comme les assureurs vie ou les fonds de pension, recherchent des placements qui soient juridiquement de très long terme pour y investir leurs primes. Ils seront donc intéressés par une dette perpétuelle, beaucoup plus que par une dette à court terme, même si celle-ci est renouvelée régulièrement.

Une remarque en passant : en remboursant leurs dettes par de nouvelles dettes, les États brouillent les messages adressés aux acteurs économiques.

Sur la maturité de leur dette : dans le cas de l’État français, cette dette est-elle en moyenne à 7 ans, comme le prétend l’Agence France Trésor, sur la base du droit, ou est-elle de fait perpétuelle, comme vous le faites justement remarquer ? 

Les États, par ce comportement, perturbent également la courbe des taux. Les taux des obligations d’État, aux différentes maturités, constituent la « courbe des taux sans risques », qui sert ensuite de référence pour toute l’analyse financière et notamment pour les calculs de coût du capital et de rentabilité du secteur privé. Mais si toute la dette de l’État est en fait une dette perpétuelle, que faut-il penser ? C’est donc l’ensemble des décisions d’investissement de l’économie qui sont perturbées par cette gestion de sa dette par l’État.

Pourquoi les titres de dette publique ne peuvent-ils plus, aujourd'hui, être acquis par des particuliers ? Pourquoi s'en remet-on totalement aux marchés financiers, les laissant ainsi totalement libres de fixer des taux d'intérêt prohibitifs et, in fine, de dicter pour ainsi dire la politique économique des États ?

A ma connaissance, en France tout au moins, les titres de dette publique peuvent être acquis directement par des particuliers, comme toute valeur mobilière. Par ailleurs, les Français détiennent beaucoup de dette publique indirectement, au travers de leur assurance-vie.

Ceci étant dit, il est clair qu’une dette perpétuelle cessible serait beaucoup plus intéressante pour les particuliers. Ce serait un bon moyen de renouveler l’éternel débat sur la retraite par capitalisation ou par répartition… Mais ce ne serait pas très bon pour les banques et les assureurs, qui trouveraient plus difficilement de raison de faire payer des commissions !

Et comme vous le soulignez, cela rendrait les États beaucoup moins sensibles aux taux d’intérêt de court terme. Cette sensibilité n’est pas absurde pour ce qui est du financement des dépenses publiques de court terme ; en revanche, elle est très contre-productive pour les investissements de long terme, qui ont besoin de visibilité sur leurs moyens de financement.

Une dette perpétuelle laisserait-elle malgré tout à la Grèce quelque possibilité de se désendetter si elle renoue avec la croissance ? Comment se débarrasse-t-on d'une dette perpétuelle ?

Bien sûr, la Grèce le pourrait. Dans une dette perpétuelle, le débiteur dispose en général d’une option de rachat, c’est-à-dire qu’il peut rembourser sa dette au moment où il le souhaite, ce qui peut être très utile lorsque les taux d’intérêt baissent.

Par ailleurs, ce que propose le gouvernement grec, et ce que je propose également pour la France dans mon livre, c’est d’indexer le paiement des intérêts sur la croissance économique du pays.

Cela rend d’abord la charge de la dette beaucoup plus soutenable pour le débiteur. Par ailleurs, cela change la relation entre l’État et l’investisseur : une dette dont les intérêts sont indexés sur la croissance peut en effet être assimilée à une action et à des dividendes. L’investisseur se retrouve en quelque sorte actionnaire de l’État, et donc intéressé à se réussite.

A votre avis, pourquoi « les Européens », comme on dit pour désigner les créanciers, ne s'emparent-ils pas de ces proposions innovantes et raisonnables faites par par Athènes ?

Dette perpétuelle, indexation des intérêts sur la croissance : en effet, il s’agit de propositions raisonnables, innovantes certes mais qui ont déjà été mises en œuvre par le passé pour des États ainsi que pour des entreprises, et qui sont aujourd’hui soutenues par des économistes de renommée internationale.

Le problème aujourd’hui, c’est que le débat n’est pas structuré de cette manière, malgré les efforts du gouvernement grec. Les Européens et les institutions internationales sont dans une négociation « aide financière contre réformes », dans laquelle seules comptent le contenu des réformes, et le montant des aides.

Dans ce cadre, pas de place pour des mesures qui sont vues comme des outils techniques, des modalités pratiques, comme la dette perpétuelle et l’indexation des intérêts sur la croissance économique. Au surplus ces mesures doivent faire face à un préjugé négatif car elles sont souvent interprétées comme des échappatoires pour le gouvernement grec, pour alléger le fardeau.

Pourtant, à mon sens, il ne s’agit pas de modalités techniques mais de mesures extrêmement structurantes qui peuvent changer le rapport de l’État grec à ses créanciers et à ses contribuables, et le conduire à modifier en profondeur la façon dont il gère son budget, tout en lui donnant du temps pour agir.

Cela peut-il finir par conduire la Grèce à quitter la zone euro ? Dans votre livre, vous jugez que le démontage de l'euro n'est pas souhaitable, quand bien même celui-ci n'a pas concouru à faire converger les économies de la zone. Des pays aux structures économiques fondamentalement différentes peuvent-ils raisonnablement s’accommoder d'une même devise ? Vous proposez pour votre part de conserver la monnaie unique tout en renationalisant une partie de la politique monétaire, et de « sortir de la BCE » sans sortir de l'euro. En quoi cela consisterait-il ?

Je ne pense pas que la Grèce sorte de l’euro. Personne n’y a intérêt. Pour la Grèce, quitter l’euro en pleine crise de confiance avec ses créanciers, et au moment où son gouvernement tente de mettre en place une autre politique, serait catastrophique : ses taux d’intérêt augmenteraient très fortement, elle aurait de grande difficulté à stabiliser son taux de change, les fuites de capitaux seraient massives. Et pour le reste de la zone euro, ce serait prendre la responsabilité de créer en Grèce une grande instabilité économique et politique, sans doute pour de nombreuses années.

Donc sortir la Grèce de l’euro, ou même seulement la laisser sortir, est une très mauvaise idée. Après, fallait-il intégrer la Grèce à la zone euro ? C’est une autre question, mais qui pour moi est désormais derrière nous.

Je pense que le débat sur l’euro est victime d’une grande confusion : entre monnaie unique et politique monétaire unique.

Avoir une monnaie unique est une chose. Qui produit des avantages certains : taux de change fixes entre les pays favorisant les échanges, meilleur accès aux marchés financiers, taux d’intérêt plus faibles pour les petits pays.

Avoir une politique monétaire commune, c’est autre chose. Qui, elle, n’est pas sans inconvénients : comme vous le faites remarquer, comment avoir une même politique monétaire, c’est-à-dire les mêmes modalités de refinancement bancaire, les mêmes politiques sur le crédit, les même normes prudentielles de contrôle des banques, dans des pays où les structures économiques et les situations conjoncturelles n’ont rien à voir ? Comment la même politique monétaire par exemple aujourd’hui dans deux pays, l’Espagne et l’Allemagne, où l’industrie, la consommation ou encore le marché immobilier sont dans des situations diamétralement opposées ?

C’est pourquoi je propose de rester dans l’euro, mais de sortir de la BCE, c’est-à-dire de renationaliser au maximum les politiques monétaires, notamment la politique de crédit et le contrôle des banques. Le fait d’avoir une monnaie unique n’empêche pas les banques centrales nationales de piloter activement le crédit pour l’orienter plus ou moins vers certains actifs (immobilier, grandes entreprises, PME, particuliers, crédit à la consommation, etc.).

Si elle assumait cette responsabilité, la France éviterait la formulation de nouvelles bulles financières, et retrouverait un levier de politique économique majeur qu’elle a complètement perdu. Malheureusement, c’est l’inverse qui est fait aujourd’hui, avec les pouvoirs accrus qui sont donnés à la BCE et notamment l’Union bancaire, qui est une absurdité.

Renationaliser les politiques monétaires serait un virage politique majeur, qui permettrait de sortir du corner dans lequel nous sommes, entre ceux qui proposent de sortir de l’euro, ce qui n’est pas réaliste, et ceux qui ne veulent rien changer, ce qui n’est pas souhaitable. Et en plus, il n’y aurait sans doute pas besoin de renégocier les Traités européens…!


Pour moi, il n’est pas besoin d’aller aussi loin. C’est la politique monétaire menée par la BCE, uniforme et donc inadaptée à la plupart des États membres, qui ose problème. C’est pourquoi je propose de renationaliser la politique monétaire.

Pourquoi en plus revenir à des monnaies nationales pour les échanges internes, et ainsi réintroduire du risque de change entre les pays, et sans doute également de la spéculation de la part de tous ceux qui voudront tester la volonté de chaque banque centrale de maintenir la parité fixée, comme cela a été le cas à plusieurs reprises dans les années 1990 ? C’est inutile.

En pilotant le crédit et les banques sur une base nationale, de fait vous pilotez la compétitivité de vos entreprises et le pouvoir d’achat de vos consommateurs vis-à-vis de l’extérieur, de la même manière que si vous avez une monnaie nationale que vous pouvez dévaluer ou réévaluer.


Encore une fois, je ne suis pas en train de dire que la création de l’euro était, au moment où elle a été prise, une décision excellente. Je dis simplement que maintenant que cette décision a été prise, il faut en tirer le meilleur parti, en fonction des avantages, certains, qu’elle procure, en utilisant les souplesses qu’elle permet, souplesses nombreuses mais que nous n’utilisons par aujourd’hui, et en tenant compte également du coût prohibitif de revenir à la situation antérieure.