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dimanche 18 mars 2018

Alexis Dirakis : « L'UE oeuvre à la transposition du modèle politique, monétaire et économique allemand à l'échelle continentale ».







Alexis Dirakis est sociologue et philosophe. Il est membre du centre franco-allemand de recherches en sciences sociales de Berlin. Après avoir publié un article roboratif sur « Les ressorts du consensus allemand sur l'Europe » dans la revue Le Débat, il revient pour L'arène nue sur ledit consensus, sur le "couple" franco-allemand et les innombrables incompréhensions qui le traversent, sur la trajectoire historique particulière de la nation allemande et sur les perspectives possible pour l'avenir de l'Europe. 


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Dans votre dernier article paru dans Le Débat et intitulé « Les ressorts du consensus allemand sur l'Europe » , vous expliquez que la vocation européenne de l'Allemagne ne s'y discute pas, et que tout le monde, outre-Rhin, est d'accord sur le fait que « l'Europe importe plus que l'Allemagne ». N'y a-t-il pas là un paradoxe alors que les dernières élections législatives (24/09) ont vu monter des partis « souverainistes » (AfD et, dans une certaine mesure, FDP), et que la crise politique actuelle dans le pays est précisément liée à cela ?

L'AfD est née des craintes suscitées par la monnaie unique. C'est l'euro et non pas l'Europe qui préoccupait en premier lieu ce parti. L'AfD n'a en effet jamais plaidé pour une sortie de l'UE. Il n'envisage encore aujourd'hui cette possibilité qu'en dernier recours. Or même dans ce cas, le parti s'engage à participer à la refondation d'une nouvelle communauté économique européenne.

Pour autant, ce jeune parti, instable, tiraillé par des divergences internes et en réponse à une nouvelle inquiétude, migratoire cette fois, a déplacé son centre de gravité de l'économique vers le politique. La question de l'euro a ainsi été supplantée par celle de l'identité, des frontières, de l’État-nation, des valeurs traditionnelles, etc. Cette mue du parti a relégué au second plan le thème, originel, de l'euro mais aussi la critique globale de l'UE alors même que celle-ci se radicalise dans les coulisses du parti. Pour le formuler autrement : l'AfD ne s'assume pas pleinement comme un parti anti-bruxellois. La question de la sortie de l'UE demeure taboue alors même qu'elle se déduit logiquement de son programme politique.

Bref, si l'AfD fait depuis peu exception au consensus allemand sur l'Europe, ses réticences à affirmer explicitement son antieuropéanisme sont révélatrices, indirectement, de la force même de ce consensus. Ce parti se cantonne aujourd'hui dans une posture anti-Merkel. Une stratégie confortable et de fait payante, mais certainement pas à la hauteur de son programme politique bien plus ambitieux. Nous avons eu en France le cas inverse : durant plusieurs années, le Front National a incessamment plaidé pour une sortie de l'Europe pourtant absente de son programme.

Vous expliquez que l'Allemagne a une sorte de vocation naturelle à l'Europe supranationale, pluriethnique et décentralisée, du fait de son mode d'organisation « naturel » : le Reich. Pouvez-vous expliquer ce dont il s'agit, en quoi ce n'est ni tout à fait un Empire ni (encore moins) une nation, et en quoi le Troisième Reich fut, malgré son appellation, un « faux » Reich ?

Le Saint-Empire romain germanique, qui s'étend du couronnement d'Otton Ier en 962 au renoncement à la couronne impériale par François II en 1806, est l'archétype du Reich. Il s'agit d'une organisation politique extrêmement complexe, dont la complexité est aggravée par son envergure et sa longévité, mais dont on peut résumer quelques traits généraux et distinctifs. Culturellement, le Reich se voulait le gardien de la chrétienté et de la civilisation européenne (en tant que double héritier de l'Empire romain et de l'Empire carolingien). Géographiquement, il recouvrait, au moment de sa plus grande extension, l'intégralité de l'Europe centrale. Politiquement, il consistait en un fédéralisme médiéval: multiconfessionnel, multiethnique, multiétatique et supra- (ou du moins inter-)national.

Le Saint-Empire romain n'est pas à proprement parler un Empire pour au moins deux raisons : il ne suppose pas nécessairement un empereur à sa tête d'une part, et ne dispose pas d'une organisation centralisée d'autre part.

C'est sur ce dernier point que l’appellation Troisième Reich, comme celles de « Grand Reich germanique » à partir de 1938 ou de la loi du 30 janvier 1934, dite de la « reconstruction du Reich », sont fallacieuses. L'Allemagne nazie se voulait politiquement moderne, elle dissout en ce sens les Länder, abolit le fédéralisme et rompt ainsi avec l'héritage politique des divers empires allemands au profit d'une organisation administrative faisant de Berlin une capitale à part entière : le cœur d'un pouvoir maintenant centralisateur. En matière d'impérialisme, l'idéal des national-socialistes s'apparentait donc plus à l'Imperium Romanum qu'au Saint-Empire.

De façon générale, le parti nazi n'était pas conservateur, mais « primitiviste », avec pour grand dessin la restauration de la communauté germanique originelle et non pas celle de la culture ou des traditions séculaires qui ont pourtant fait l'Allemagne.

Que pensez-vous de la notion « d'hegemon réticent », ainsi que certains auteurs anglo-saxons qualifient l'Allemagne pour signifier que sa domination de l'Europe n'a pas été voulue, et qu'elle n'est guère assumée, ou de celle, équivalente, de « puissance sans désir » employée par Wolfgang Streeck ?

Le caractère indéfectible de l'engagement allemand pour plus d'intégration européenne me semble difficilement contestable. Or il contredit l'idée d'une puissance sans désir. Œuvrer fidèlement et obstinément à la réalisation d'une nouvelle organisation politique et économique à l'échelle continentale ne peut se faire sans une ambition profonde et une Weltanschauung bien ancrée. Là se situe le désir de cette puissance dont il faut comprendre les enjeux.

Cette domination est-elle voulue ? On pourra tout d'abord questionner la pertinence du concept de « domination ». Il me semble abusif. Il y a une différence entre donner le ton et exercer une suprématie. Dans le cas de l'Allemagne, le concept de « domination » nous incite en outre à des télescopages historiques qui ne facilitent pas la considération sereine du problème. Je parlerais plus volontiers d'une prédominance de l'Allemagne en Europe par l’intermédiaire de l'UE. Elle est d'autant plus patente que cette prééminence est double : structurelle et politique.

Structurelle, ou programmatique, en premier lieu : de par le degré de similitude entre les principaux instruments politiques et économiques de l'Allemagne et ceux de l'UE ; entre l'euro et le Deutsche Mark, la BCE et la Bundesbank, l'ordre monétaire européen et l'ordolibéralisme allemand, l'organisation politique de l'UE et le fédéralisme constitutionnaliste d'outre-Rhin. De fait, l'UE œuvre, intentionnellement ou non mais pour une part essentielle, à la transposition du modèle politique, monétaire et économique allemand à l'échelle continentale.

Une prééminence politique et bureaucratique en second lieu. L'Allemagne n'a pas manqué de convertir sa puissance économique en une puissance politique. Elle ne peut, en tant que grand vainqueur de la mondialisation, demeurer à la marge de l’échiquier mondial d'un point de vue diplomatique mais aussi, dans une moindre mesure, militaire. Elle tend donc fatalement à faire de son pouvoir une force. C'est la moindre des choses. Il n'y a pas à s'en étonner. Le poids de la mauvaise conscience historique et le désir de se racheter ne sauraient contrevenir à cette tendance, ils servent au contraire de nouvelles ambitions internationales.

Ce travail de conversion et d'expansion de sa puissance en une prééminence politique et bureaucratique au sein de l'UE est en outre favorisé, toléré, si ce n'est encouragé, par l'économisme qui domine à Bruxelles. L'excellence économique donne tous les droits dans un monde où la production de richesse est la mesure de toute chose. La complaisance, dont font preuve les responsables européens à l'égard de leurs confrères allemands, trouve sa raison dans ce fétichisme économiste. Il n'y a pas de soumission sans consentement, là non plus. Parce que l'Allemagne réussit mieux économiquement, elle devient, pour ses partenaires envieux, un modèle à part entière et incontestée dans son pouvoir croissant.

Mais justement, si la prééminence structurelle s'est déjà révélée un peu fortuite (les Allemands avaient sans doute moins envie que les Français de faire l'euro dans les années 1990 par exemple), la prééminence politique n'était-elle pas encore plus difficile à prédire ?

Si. Elle n'a pu être explicitement voulue, car elle n'a pu être anticipée ; du moins pas jusqu'à une période récente. Cette prépondérance résulte de nombreuses circonstances fortuites: la réunification, l'instauration d'une monnaie unique, l'élargissement de l'Europe, etc. L'Allemagne n'a pu prévoir cette nouvelle donne continentale mais, dans le court terme, elle a su, avec intelligence et pragmatisme, saisir les opportunités offertes par cette conjoncture : calcul de parité entre la monnaie unique et le Deutsche Mark, délocalisations vers l'Est, siège de la BCE à Francfort, euro fort, nombre grandissant de technocrates allemands et de leurs plus fidèles collaborateurs au sein de l'appareil bruxellois, etc. Et il n'est pas dit que le Brexit ne conforte la position allemande sur le continent. Certains diplomates berlinois s'avouent sur ce point très optimistes.

Toutefois et par principe, ce n'est pas parce que la prédominance n'est pas assumée qu'elle n'est pas voulue ou intimement désirée. On ne (pré)domine jamais malgré soi. Si la prédominance allemande n'est effectivement pas assumée publiquement, c'est en raison de l'image toujours sulfureuse de l'Allemagne et de la nature même du projet européen qui – faut-il le préciser – n'a pas été promu à cette fin. A la question « l'Allemagne assume-t-elle sa puissance ? », il faut répondre que cela lui est doublement interdit : au regard du souvenir des ravages de sa précédente hégémonie continentale d'une part, et compte tenu des valeurs et principes même de l'Union Européenne (ceux de la solidarité, de la paix, de la réconciliation de peuples, de l'équilibre des forces, etc.) d'autre part.

On comprend ainsi l'importance de la France pour Berlin en tant qu'alibi de ses ambitions unilatérales, tandis qu'à l'inverse le « couple » formé avec la puissance allemande permet à la France de dissimuler son insignifiance croissante sur un plan politique et économique. On comprend aussi l'aspiration légitime des élites allemandes à redorer le blason de leur prestigieux pays quitte à promouvoir une politique migratoire incomparable de démesure. Mais là encore, même dans son élan de générosité, l'Allemagne pèche par unilatéralisme et jusqu'au-boutisme. Elle inquiète toujours.

Enfin, l'Allemagne ne peut assumer publiquement sa prédominance pour une raison d'ordre culturel : son apolitisme ; un désintérêt pour la chose publique dont ce pays s'est souvent réveillé par sursauts violents et qui résulte doublement de sa tradition fédérale et de sa culture protestante. Or, on confond trop aisément l'apolitisme allemand avec une réticence supposée à la prédominance politique. Le manque de sens politique n'interdit pas l'intelligence stratégique ni le désir de leadership. Mais il rend ce dernier trop manifeste et, en ce sens, compromettant au sein d'une organisation internationale qui a pour principe l'égalité démocratique.

La répartition des tâches au sein du couple franco-allemand entre une Allemagne économique et une France politique est révélatrice de cette différence culturelle. Si réticence il y a, elle se comprend par l'absence de sens politique dans sa forme moderne : le sens de la juste mesure, de l'éloquence, une certaine démagogie aussi, le souci de l'intérêt le plus commun, etc. Les Allemands jouent d'autant moins le jeu de la diplomatie qu'ils en maîtrisent mal les codes. Ils n'ont pas les moyens de leur fin. Cela explique le caractère velléitaire ou erratique de leur diplomatie – faite de volte-faces, d'initiatives non assumées, d'unilatéralisme – et le mutisme symptomatique de la chancelière dès que les circonstances lui imposent pourtant de prendre la parole.

Une dernière nuance et pour la même raison : la prédominance de l'Allemagne n'a pas pour finalité la domination politique de ce pays mais celle de son modèle (économique, monétaire et politique) au sein de l'UE. C'est ici que la question de l'hégémonie supposée de l'Allemagne révèle toute sa complexité, dès lors que ce pays n'agit pas tant au nom de ses intérêts propres que de fausses évidences réifiées, de principes trop idéalisés pour y reconnaître un biais ethnocentrique. Dire qu'ils servent en premier lieu ses intérêts et qu'ils renvoient à une tradition culturelle allemande ne suffit pas à les délégitimer. D'une part, le pays, qui a vu naître le mouvement de la Réforme et qui s'est imposé par la suite comme la nouvelle patrie de la philosophie, se considère volontiers comme un lieu privilégié de dévoilement de la vérité du monde et de rayonnement de l'esprit humain. Ce qui n'est pas infondé. D'autre part, l'individualisme protestant et l'organisation fédérale du pays ont renforcé, sans commune mesure, le poids de la responsabilité individuelle. L'ordre social se constitue ici non pas par en haut mais par en bas. Cela ne va pas sans une idéalisation de la discipline et du contrôle de soi qui rend la psychologie allemande si singulière et pour beaucoup obscure. Ces deux points – le sentiment d'un rapport privilégié à la vérité du monde et l'individualisation de l'ordre et du contrôle sociaux – font partie de son orgueil et la rendent peu encline au relativisme et à l'auto-critique. Ils contribuent au contraire à absolutiser certains principes particularistes. C'est l'universalisme à l'allemande, si l'on ose dire.

Nous en avons l'illustration dans l'attitude des diplomates allemands à l'égard des pays du Sud, dont le contentement hédoniste et le chaos parasitaire qu'ils y reconnaissent, sont pour eux une insulte au genre humain. Il ne faut pas s'étonner que leur attitude envers ceux-ci s'apparente à celle de missionnaires prêchant les principes élémentaires d'une vie enfin guidée par la raison : le sens de l'ordre, de l'honneur, de la hiérarchie, des responsabilités, etc.

Il ne suffit donc pas de souligner que les principes que défend unilatéralement Berlin sur le continent sont éminemment allemands et servent principalement ses intérêts pour en dévoiler l'injustice. Car ce qu'il y a de mieux en Allemagne se confond traditionnellement avec ce qu'il y a de mieux en l'Homme. Il est propre aux grandes nations de croître en l'universalité de leurs principes.
Pour sa part, la France, qui n'a pas moindre prétention, lie son complexe de supériorité, et l'anthropologie sous-jacente à celle-ci, à des questions d'ordre moral et politique. Un autre registre. A chacun son ethnocentrisme.

Une grosse part de l'incompréhension entre la France et l'Allemagne ne vient-elle pas du fait d'une histoire politique que tout oppose, avec une Allemagne qui est la « nation tard venue », selon une célèbre formule, et qui s'est longtemps vécue comme un Empire, et une France qui fut (avec l'Angleterre) l'une des nations les plus tôt venues dans l'histoire européenne ?

Assurément. Et l'on peut craindre que l'Allemagne ne persiste dans son retard du fait même de son attachement à l'UE, c'est-à-dire de sa fidélité à une forme fédérale et continentale d'organisation politique. Le désir d'intégration européenne se confond ici avec celui de demeurer dans ce qu'il faut bien appeler un anachronisme politique, d'origine impériale de surcroît.

En outre, si l’État-nation se généralise comme forme d'organisation des communautés humaines sur l'ensemble du globe, le fédéralisme, à l'échelle mondiale, se porte mal : il facilite la désunion des peuples, exacerbe leurs différences et inégalités à la fois économiques et culturelles, paralyse le pouvoir politique – lorsque celui-ci n'est pas personnalisé, accaparé par l’État profond ou dicté par les capitaines de l'industrie. Or, j'ai la faiblesse de croire que la modernité politique coïncide avec le dépassement de cette forme d'organisation politique et que le fédéralisme ne pourra permettre à l'échelle européenne ce qu'il ne parvient que difficilement à réaliser au seul niveau national : assurer l'unité du peuple, un consensus politique autour de l'intérêt général, un véritable espace public ouvert à la contradiction, un appareil politique jouissant d'une liberté d'action suffisamment ample pour ne pas s'enliser dans la lenteur et la cacophonie parlementaires, etc.

L'Allemagne a-t-elle encore besoin de la France ? Sachant qu'il est presque inconcevable pour Berlin qu'il n'y ait pas d'Europe, mais tout aussi inconcevable qu'elle ne soit pas allemande, ne sommes nous pas coincés ?

Le destin de l'Allemagne est intimement lié à celui de l'Europe or il ne peut y avoir d'Europe ni d'UE sans la France. Il s'agit là d'un formidable moyen de pression sur Berlin et Bruxelles dont nos élites ne semblent saisir ni l'importance ni l'opportunité politique qu'il représente. Seul Paris peut offrir un contre-poids crédible à la prééminence de Berlin. Les Allemands seront toujours contraints de considérer notre point de vue, aussi réprobateur soit-il. Or, il ne s'agit rien de moins que de briser l'unilatéralité intransigeante de l'Allemagne, d'un point de vue diplomatique, et de renverser la dynamique expansionniste de son modèle bancaire, monétaire, constitutionnaliste et fédéral, d'un point de vue structurel. Cela ne se fera sans certaines crispations des deux côtés du Rhin, sans un rapport de force durable, mais dont il faut accepter le prix pour le bien de l'Europe. C'est-à-dire pour le bien également de l'Allemagne dont la prédominance se retourne inévitablement contre elle. On ne saurait donc pas lui abandonner la définition de l'Europe ni celle de l'européen.

Par ailleurs, faire contre-poids à l'Allemagne ne doit pas incliner à isoler ou à s'isoler de ce pays. Au contraire, un rapprochement culturel et intellectuel, une meilleure connaissance de nos voisins faciliterait le dépassement heureux de nos dissensions. Là encore, malgré les nombreux efforts dans ce sens, la France accuse un retard incontestable par rapport à l'Allemagne qui lui reste encore trop exotique. Un exemple parmi d'autres : alors qu'outre-Rhin il n'est pas exceptionnel qu'un homme politique ou un journaliste lisent quotidiennement la presse française, l'inverse est assez rare.

La France serait donc en position de force sans le savoir ?

Absolument. Elle possède une marge de manœuvre considérable pour proposer une refondation ou une réorientation de l'UE. Mais les situations objectives n'influent pas mécaniquement sur les esprits. Aussi, nos élites doivent-elles en premier lieu se libérer de cette prison mentale qu'est l'économisme. Cette idéologie incline à l'apathie politique et au suivisme, c'est-à-dire à la soumission fascinée aux vainqueurs de la mondialisation.

Ainsi le Président français a-t-il exprimé à Davos sa volonté d'« aligner la France sur l'Allemagne et l'Europe du nord ». Au regard de la divergence de nos cultures économiques, cette stratégie, qui vise à rattraper l'Allemagne sur son propre terrain, ne mènera dans le meilleur des cas qu'à un rapprochement honorable – et non pas à une égalité ou à un dépassement de celle-ci. Un rapprochement dont le coût social, pour les mêmes raisons, sera encore plus lourd en France qu'il ne l'est outre-Rhin.

Du coup...que pourait proposer Paris ?

Alors que la classe politique française se réclame unanimement du Général de Gaulle – une récupération souvent faite de malentendus et de cynisme, faut-il le préciser –, elle pourrait passer de l'incantation à l'action, en faisant sienne, par exemple, l'idée éminemment gaullienne d'une confédération d’États-nations.

Voilà une réponse crédible à ce qui me semble être le problème élémentaire de l'UE : le respect des identités : celles des nations qui composent l'Europe, mais également celle de l'Europe même (on n'ose plus dire de « la civilisation européenne »).

La question de l'identité me semble en effet cruciale car l'existence et l'expansion de l'UE repose sur un déni général des identités européennes, non pas seulement en demeurant aveugle ou hostiles à celles-ci mais également en idéalisant, en absolutisant subrepticement certaines cultures au détriment des autres. L'UE promeut la paix et l'égalité au prix d'une indifférenciation qui ne peut qu'aggraver les inégalités et les crispations entre les peuples.

Les questions économiques et monétaires, celles de démocratie ou de souveraineté – autour desquelles se cristallisent les inquiétudes suscitées par l'Europe – ne sont que secondaires au regard de la question identitaire : celles-là dérivent de celle-ci. La multitudes des crises auxquelles l'UE fait face ne sont que la forme éclatante mais superficielle de conflits plus profonds car éminemment identitaires et culturels : des conflits résultant de divergences – si ce n'est d'antagonismes – dans notre relation à l’État, à la nation, à l'élite politique, à la religion, à l'histoire et à l'espace européens. Autant de relations qui renvoient à leur tour à l'ancienneté, à l'absence ou encore à l'immaturité de pratiques et d'institutions politiques, économiques et sociales que seule l'histoire toujours singulière des peuples peut éclairer et autour desquelles se structurent leurs identités potentiellement contradictoires.

C'est ainsi que ressurgissent, selon les cas et selon les camps – dans un espace paradoxalement aveugle des identités ou hostiles à celle-ci – des prétentions ou des ressentiments ancestraux, des animosités ou des condescendances héritées, des velléités ou des ambitions séculaires, un désir de repentance ou un esprit de revanche sur l'Histoire, etc. C'est une banalité de le dire, mais ce rappel s'impose au regard de la violence indifférenciatrice qu'exerce l'économisme sur les conditions élémentaires de la vie collective. Il tend ainsi à briser le lien subtil et précaire qui lie, tout de même, nos singularités du fait de notre histoire mêlée, européenne.

Je pense que les grands problèmes de l'UE sont intimement liés à cette question, et que c'est sur celle-ci que se joue déjà son avenir, de moins en moins probable. Par l'économisme de nos élites, le particularisme allemand et l'universalisme français, nous cumulons les points aveugles face cette réalité première. Or l'UE ne pourra pas persister à dénier l'Europe, son histoire, sa richesse culturelle et la diversité de ses identités, sans se condamner elle-même.



mardi 25 août 2015

L'ordolibéralisme allemand : comment il a inspiré - et corsète encore - la construction européenne.



Walter Euken / Ludwig Erhard / Wolfgang Schäuble



- Article invité -

Par Frédéric Farah

Cet article est la reprise, avec l'accord de l'auteur, d'un "écoflash" paru en octobre 2013. Il traite d'un sujet qui connait actuellement, crise de l'euro, de l'Union européenne et de la Grèce aidant, un pic d'intérêt.

Modalité très particulière du libéralisme, désireux de se poser en troisième voie entre le "laisser-faire" libéral et le "dirigisme" interventionniste, l'ordolibéralisme tend à sacraliser les principes de la libre concurrence et de stabilité monétaire, tout en mettant au premier plan le respect des règles de droit. Il s'agit d'une sorte de "gouvernance économique par le droit" qui assigne à l'Etat le rôle de produire les normes les mieux à même de garantir le bon fonctionnement du marché.

D'origine allemande, l'ordolibéralisme a profondément inspiré la construction européenne. Aujourd'hui encore, celle-ci en est impreignée au point que François Denord, Rachel Knaebel et Pierre Rimbert, dans un article sur le sujet récemment paru dans le Monde Diplomatique, le qualifient de "cage de fer pour le vieux continent".

Montée en épingle, dans les traités européens, de la "conurrence libre et non faussée", indépendance de la Banque centrale, attachement à l'idée d'inflation faible, pregnance des institutions indépendantes (BCE, Cour de justice, Commission), multiplication des régles de droit visant à corseter les économies (Pacte de stabilité, TSCG, règle d'or, etc.), l'UE répond en effet de manière assez évidente aux exigences des tenants de l'ordolibéralisme. C'est pourquoi il est important de savoir de quoi il s'agit. Frédéric Farah nous y aide ici de manière très pédagogique.

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La construction européenne fait l’objet d’un « débat interdit » si l’on croit l’économiste Jean-Paul Fitoussi [4]. À tout le moins ses institutions, son fonctionnement, ses soubassements intellectuels sont mal connus. Le récit parfois un peu hagiographique du rôle des pères de l’Europe masque souvent la complexité des motifs politiques et des orientations philosophiques qui ont présidé à l’aventure européenne après la Seconde Guerre mondiale. L’ordo-libéralisme en est l’une d’entre elles. Il suffit de penser aux principes qu’il lègue à l’Union comme la promotion de la concurrence non faussée, l’indépendance de la Banque centrale et bien d’autres encore. Cette école de pensée allemande est le fruit de la crise des années 1930. De cette dernière, on retient souvent la révolution keynésienne, mais l’on oublie que le libéralisme lui-même a fait l’objet d’une vaste entreprise de refondation issue du débat entre les libéraux imprégnés du libéralisme manchestérien et des nouveaux libéraux qui ont refusé de croire aux seules vertus du laisser-faire et du laisser-passer. Pour ces derniers, les forces du marché devaient s’inscrire dans un ordre économique et social plus vaste à même d’assurer son efficacité et sa légitimité sociale. L’ordo-libéralisme allemand comme son nom l’indique participe activement à cette refondation. C’est après la guerre que ce courant fait florès et nourrit les fondements économiques et politiques de la République fédérale Allemande et aussi de la toute jeune construction européenne. Ses principes mâtinés avec d’autres orientations libérales ont dessiné très largement le projet politique européen. Mais leur rappel avec parfois trop de rigueur dans la gestion de la crise des dettes européennes, commencée à l’automne 2009, a fait l’objet de contestations fortes. L’ordo-libéralisme semble perdre de sa légitimité.


La naissance du courant lors de la crise des années 30

La querelle des anciens et des nouveaux libéraux

La crise des années 1930 a été aussi une crise de l’analyse économique dominante et ainsi du libéralisme économique. Karl Polanyi a dans son ouvrage majeur La Grande transformation parlé de la mort de l’utopie libérale du marché auto-régulateur.

Mais, loin d’être une doctrine figée, le libéralisme va procéder à une révision de son corpus d’idées. L’ancien libéralisme ou paléo-libéralisme [2] s’oppose à un nouveau libéralisme qui lui reproche d’être devenu une nouvelle religion qui fait de la liberté individuelle une fin en soi et qui néglige les aspirations à la dignité et à l’intégrité des personnes. D’un point de vue économique, les néo-libéraux refusent de croire que le marché livré à lui-même conduit à l’optimum économique et social. Mais il n’est pas possible d’imaginer ces néo-libéraux (le terme apparaît en 1938) comme un groupe animé par une communauté de vue sur les préconisations à mettre en œuvre. Si leurs positions ne s’inscrivent ni dans une perspective de planification de type socialiste ou une intervention économique active d’inspiration keynésienne, il n’en reste pas moins marqué par des divergences d’appréciation comme en témoigne le colloque Lippmann d’août 1938 (Voir un petit éclairage sur le colloque Lippmann ici).

Lors de cette rencontre, l’ordo-libéralisme incarné par Alexander Rüstow et Wilhelm Röpke y joue un rôle clef. Ils veulent dessiner une troisième voie entre le laisser-faire et le socialisme, et se font critique du libéralisme des xviiie et xixe siècles. Wilhelm Röpke dans son ouvrage La crise de notre temps affirme « on a prétendu sérieusement que l’économie de marché réglé par la concurrence représentait “un ordre naturel” qu’il suffisait de libérer de toutes les entraves et de toutes les interventions pour qu’elle fonctionne normalement […]. Avec la foi naïve et caractéristique du Siècle des lumières, on prenait pour une plante naturelle ce qui n’était en réalité qu’un produit artificiel et combien fragile de la civilisation […]. La nécessité de donner à l’économie un cadre fixe n’était pas comprise. » [6]. Les ordo-libéraux ont donc voulu penser ce cadre ou bien cet ordre.

Les fondements économiques et politiques de l’ordo-libéralisme allemand

L’idée est donc d’établir sous forme d’une constitution, un ordre économique et social qui précise les libertés et les règles auxquelles seront soumis les opérateurs privés et publics.

Le droit joue dans cette perspective un rôle clef puisqu’il appartient à l’État d’assurer par des dispositifs juridiques, le respect des principes concurrentiels. Mais ce même droit enserre l’action économique et politique de l’État. Il y a ici une promotion de la règle.

Walter Eucken rappelle en la matière des principes clefs : « [Les classiques] croyaient que l’ordre naturel se réalise spontanément et que le corps de la société n’a pas besoin d’un “régime alimentaire rigoureusement déterminé” (Smith), donc d’une politique déterminée de mise en ordre de l’économie pour prospérer. On en vint par-là à une politique du “laisser-faire” et avec elle la naissance de formes d’ordre dans le cadre desquelles la direction du processus économique laissa paraître des dommages importants ».

Dans la perspective ordo-libérale, il s’agit de promouvoir un système concurrentiel dans lequel le processus économique est coordonné par le mécanisme concurrentiel des prix tandis que le cadre de ce processus est organisé par l’État. Par ce biais, le danger du dirigisme est contenu sans pour autant céder à un simple laisser-faire. Pour asseoir cet ordre, certains principes constituants doivent être mis en œuvre. L’ordo-libéralisme rejette l’idée de l’harmonie des intérêts qui spontanément feraient régner un ordre. L’interaction libre des individus dans le cadre du marché ne débouche pas obligatoirement sur un optimum économique et social.

Les principes mis en avant sont la liberté économique, le principe de solidarité envers les exclus du système de production et des catégories de la population les plus démunies, le principe du libre accès au marché, de la libre concurrence dont le respect doit être garanti par une autorité autonome des cartels et des monopoles, le maintien de la stabilité monétaire qui est confié à une banque centrale indépendante. La politique budgétaire doit viser l’équilibre des finances publiques et l’endettement est autorisé pour financer les investissements productifs. Mais le principe qui couronne l’ensemble est le principe de conformité à la logique du système économique. Il se décline de deux manières :

- la conformité statique, c’est-à-dire le fait de ne pas entraîner de quelque manière la paralysie du mécanisme des prix, régulateur indispensable du processus ;
- la conformité dynamique, c’est-à-dire le fait de ne pas créer ou supprimer des structures ou des comportements nuisibles ou au contraire utiles à la concurrence et au développement de l’économie de marché.

Ces principes constituants, pour être mis en œuvre doivent s’appuyer sur des politiques conjoncturelles, structurelles et sociales. Elles ont une vocation ordonnatrice et régulatrices. La politique structurelle doit créer les conditions d’une croissance durable : soutien à la recherche, à la formation, privatisation, soutien transitoire à des secteurs en difficulté mais sans contrarier les tendances du marché, libéralisation progressive des marchés et encouragement au libre-échange.

La politique conjoncturelle doit être une politique de stabilité et ne pas se traduire par une surréaction face aux cycles qui constituent une respiration normale du marché. La politique monétaire doit créer un environnement stable pour les agents et assurer la stabilité des prix. La politique budgétaire doit rechercher l’équilibre budgétaire. En cas d’exceptionnels mouvements cumulatifs de surchauffe ou de dépression, une action de l’État d’ordre conjoncturel et réglementaire peut être envisagée. Mais elle ne doit pas être durable et doit rester d’ampleur limitée.

Quant à la politique sociale, elle doit se fonder sur les progrès économiques pour mettre en œuvre une certaine solidarité sans pour autant déboucher sur des principes de redistribution généralisée. Dans la perspective ordo-libérale, il s’agit de cibler les actions sur les personnes les plus en difficulté et d’évaluer leurs besoins en fonction des solidarités familiales dont ils peuvent jouir. Les prestations doivent être dégressives en fonction de leurs revenus. Les individus doivent avant tout compter sur leur travail, leur épargne ou encore leur sens de l’initiative. (Voir un petit éclairage sur l'Ecole de Fribourg ici).

L’après Seconde Guerre mondiale ou le temps de l’essor

L’économie sociale de marché ou le malentendu

L’ordo-libéralisme connaît son expansion en Allemagne fédérale après la Seconde Guerre mondiale. En 1961-1962, Wilhelm Röpke devient président  de la société du Mont Pèlerin chargé de promouvoir les idées libérales. Le succès est un peu inattendu, car le climat de l’époque est marqué par une défiance à l’égard du libéralisme et du capitalisme. La CDU ou chrétiens démocrates, parti politique naissant, s’inspire d’un christianisme social ou même d’un socialisme chrétien et les socio-démocrates du SPD se réfèrent au marxisme. Mais en 1948, les autorités d’occupation nommèrent Ludwig Erhard, ministre de l’Économie. Ce dernier fit appel à de nombreux ordo-libéraux dont l’un d’entre eux, Alfred Müller-Armack, qui allait forger l’expression célèbre « l’économie sociale de marché ». Müller-Armack est l’un des négociateurs du traité de Rome et devient en 1958 secrétaire d’État chargé des affaires européennes. L’ordo-libéralisme joua un rôle clef dans l’élaboration du système et des politiques économiques allemandes comme l’illustre le statut de la Bundesbank en 1957. La Banque centrale est indépendante et n’est pas soumise aux directives du Gouvernement. L’État ne doit pas intervenir par une politique laxiste qui pourrait favoriser l’inflation ou rigidifier les marchés. Mais la politique sociale que l’Allemagne mettra en œuvre au cours des années 1960 n’aura pas pour inspiration l’ordo-libéralisme. Et c’est là que surgit toute l’ambiguïté de l’expression « économie sociale de marché ». Le terme social n’est en rien synonyme d’État providence. Pour les ordo-libéraux, il renvoie à une société fondée sur la concurrence comme type de lien social. Ce type de société érige en principe premier les choix souverains des individus. Ce terme désigne aussi les fruits positifs des forces du marché. Mais l’économie sociale de marché n’est pas non plus l’économie libérale de marché. En effet, l’économie de marché est voulue par une société, mais l’ordre de marché est un construit déterminé par les buts de la société. Le social peut aussi bien dire une réalité forgée par l’action de l’État que la croyance dans les bénéfices du marché. Encore une fois, l’économie sociale de marché est différente de l’État providence. L’État social pour les ordo-libéraux est un mal nécessaire mais dont il faut limiter l’expansion. Wilhelm Röpke affirme : « La fatalité veut qu’il soit extraordinairement difficile de réagir pendant qu’il est encore temps contre les démagogues sociaux qui utilisent les promesses de l’État providence et de la politique inflationniste en vue de la corruption politique des masses » [7]. Autrement dit, l’inflation comme l’État providence offrent de faux remèdes et permettent d’obtenir des gains électoraux pour des politiques peu scrupuleux. La politique sociale pour ce courant se réduit à une législation protectrice mais a minima des travailleurs et à une redistribution fiscale limitée. Il importe que les agents puissent toujours participer au jeu du marché.

La mise en œuvre stricte des principes ordo-libéraux court en fait de 1948 à 1966. Mais de 1966 à 1982, avec la présence d’hommes politiques socio-démocrates comme Willy Brandt ou Helmut Schmidt, des orientations plus welfaristes ou d’inspiration keynésienne nuancent les principes ordo-libéraux. Au cours de la période 1982-1998 avec l’accession au pouvoir d’Helmut Khol, des inflexions libérales se font remarquer en matière économique mais l’édifice social bâti par la génération précédente demeure. Il faut attendre 1998 et les gouvernements de Gerhard Schröder puis d’Angela Merkel pour voir un retour plus net à l’inspiration ordo-libérale avec les réformes de l’État social Allemand. On peut penser à la réforme du marché du travail qui se doit de devenir plus flexible, la réforme du système de santé qui augmente la ponction des assurés. Ces réformes mettent en œuvre un principe ordo-libéral clef : la priorité de la production par rapport à la redistribution. Il importe de ne pas confondre une forme allemande de capitalisme, le capitalisme rhénan défini en son temps par Michel Albert, et l’économie sociale de marché. En effet, le modèle allemand porte dans son histoire deux composantes : l’une plus libérale et l’autre plus welfariste. La première plus ordo-libérale et l’autre plus socialisante. Ces deux dimensions entrent en tension et le choix libéral semble désormais l’emporter.

L’ordo-libéralisme et la construction européenne

L’ordo-libéralisme ne connaît pas seulement une fortune dans l’Allemagne d’après-guerre, il va devenir progressivement l’un des piliers doctrinaux de l’Union européenne et ce dès les débuts de l’aventure européenne.

Il convient d’abord de ne pas oublier que la construction européenne est aussi et surtout le fait d’hommes engagés dans leur siècle. On peut penser à Robert Marjolin ou Jacques Rueff. Ce dernier écrit en 1958 : « Le marché institutionnel est ainsi l’aboutissement et le couronnement de l’effort de rénovation de la pensée libérale qui a pris naissance il y a une vingtaine d’années, qui sous le nom de libéralisme, ou de libéralisme social, voire de socialisme libéral, a pris conscience progressivement de ses aspirations et des méthodes propres à le satisfaire. » [3].

Ce marché prend la forme du traité de Rome en 1957, mais non sans complexité, car ce traité est un compromis avec d’autres principes davantage issus d’un certain fédéralisme ou d’une logique plus interventionniste.

En effet, le traité illustre de manière complexe un double compromis entre une position française alors favorable à l’élaboration de politiques communes et la position allemande elle-même, fruit d’un compromis entre le courant fédéraliste et le courant ordo-libéral [3]. Pour ce dernier, il fallait envisager une intégration fonctionnelle des marchés c’est-à-dire la mise en œuvre progressive de la libre circulation des biens, des services et des capitaux.

Le traité fondateur de la communauté européenne en porte la marque à l’article 3, visant « l’établissement d’un régime assurant que la concurrence n’est pas faussée dans le marché commun ». Ce même document rappelle également avec force les quatre libertés fondamentales qui nécessiteront plus de cinquante ans de mise en œuvre pour les voir réellement appliquées : liberté de circulation des personnes, des marchandises, des services et des capitaux.

Le traité de Rome établit donc la coexistence de différents principes, celui de la concurrence comme celui plus interventionniste des communautés (nucléaire, charbon, agriculture). Cette cohabitation se remarque dans l’organisation des services publics puisque les monopoles d’État chers à la France en matière d’énergie, de transport, de télécommunications peuvent demeurer. Mais le principe concurrentiel va grandissant et tend à devenir hégémonique. À partir des années 1970-1980, il ne s’agit plus de « fabriquer l’ordre de la concurrence par la législation européenne, mais fabriquer la législation européenne par le libre jeu de la concurrence. Ce qui semble se dessiner aujourd’hui c’est une sorte de mutation de certains courants de l’ordo-libéralisme, témoignant d’une convergence de plus en plus grande entre les deux “souches” principales du néo-libéralisme, la souche allemande et la souche austro-américaine » [3].

Cette centralité du principe de la concurrence à partir du Marché unique explique le poids de la direction générale de la Concurrence de la Commission. Jean-Paul Fitoussi dans son ouvrage La règle et le choix en 2004 [5] souligne l’existence d’un gouvernement économique de fait en Europe composé de la Banque centrale européenne, de la direction générale de la Concurrence de la Commission et du Pacte de stabilité.

La concurrence comme principe clef est renforcée par la mise en œuvre d’orientations ordo-libérales dans le domaine de la politique économique conjoncturelle. Cette dernière doit être inscrite dans le cadre de règles qui limitent l’interventionnisme de nature keynésienne.

Le traité de Maastricht et le Pacte de stabilité et croissance limitent les déficits budgétaires à 3 % et la dette publique à 60 %.

En matière monétaire, la stabilité des prix est érigée en objectif principal. Là encore, le traité de Maastricht rappelle que la mission de la Banque centrale européenne est d’assurer principalement la stabilité des prix et sans préjudice porté à ce dernier, il lui est possible d’agir en faveur de la croissance et de l’emploi. Pour conduire cette mission, les ordo-libéraux insistent sur la nécessité d’une Banque centrale indépendante des pouvoirs publics.

De manière générale, cette doctrine exprime une réticence à l’égard des pouvoirs élus et considère qu’un certain ordre économique et social doit être confié à des instances techniques, nous dirions aujourd’hui technocratiques. La politique conjoncturelle est ainsi vouée à une certaine disqualification au profit des réformes structurelles qui ont vocation à renforcer les mécanismes de marché en particulier sur le marché du travail. Au cours des années 1990, la plupart des économies européennes ont engagé des réformes de cette nature : l’Italie, l’Allemagne et la France ont très largement flexibilisé leur marché du travail, ont engagé des réformes proches en matière de régime des retraites, etc.

L’ordo-libéralisme et ses représentants comme Walter Eucken ont au départ exprimé une certaine défiance à l’égard de projets comme la Communauté européenne du charbon et de l’acier qui contenait une dimension trop planificatrice, mais progressivement ils ont su faire de la construction européenne le champ d’application de leurs principes. Cependant l’ordo-libéralisme du départ a été à son tour concurrencé par des conceptions libérales plus radicales d’inspiration austro-américaine qui ont voulu généraliser les principes de la concurrence libre et non faussée à tous les niveaux de la construction européenne [3].

L’actualité de l’ordo-libéralisme et sa contestation

La gestion ordo-libérale de la crise des dettes souveraines

Une certaine chronologie de la crise permet de voir cette réaffirmation. La crise dite des subprimes qui démarre à l’été 2007 pour connaître une accélération à partir de septembre 2008, ouvre une brève période keynésienne dans la définition des politiques économiques en Europe. L’ordo-libéralisme à l’œuvre (Pacte de stabilité, lutte contre l’inflation, indépendance des banques centrales, équilibre budgétaire) connaît un relatif ébranlement. Les politiques de règles semblent connaître un certain discrédit. Le Pacte de stabilité et de croissance ne semble pas avoir empêché la crise, ni générer la croissance nécessaire pour le dynamisme de la zone. La recherche de la stabilité des prix a eu plus le souci de faire pièce à l’inflation qu’à la déflation.

De manière modeste et faiblement coordonnée, l’Union européenne a mis en œuvre des plans de relance qui lui ont permis de connaître une certaine reprise courant 2009. Mais à l’automne 2009, commence une nouvelle phase de la crise mondiale. Son centre de gravité devient l’Union européenne et prend le nom de crise des dettes souveraines. Elle sera rapidement analysée comme le résultat de l’inconséquence budgétaire de nombre d’États jugés laxistes et peu désireux de mettre en œuvre des réformes structurelles.

L’Allemagne de la chancelière Merkel insiste pour envisager une solidarité financière entre les États et l’assortir d’une conditionnalité stricte en matière de respect de certaines règles budgétaires. Les principes ordo-libéraux, comme fondement même de la construction, sont alors rappelés avec force et tendent à l’emporter.

Le premier d’entre eux est celui de l’équilibre budgétaire. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer les politiques économiques qui sont mises en œuvre dans la plupart des nations européennes depuis 2010. L’équilibre budgétaire, objectif intermédiaire des politiques économiques, redevient l’objectif final.

Mais de manière plus pérenne, le traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance (TSCG) fait de l’équilibre budgétaire une règle d’or qui doit faire l’objet d’une inscription dans la constitution des États membres et détermine à sa manière une constitution en matière économique. Ici, la marque de l’ordo-libéralisme est saillante car cette doctrine libérale n’a pas pour seule vocation d’édicter une politique conjoncturelle plus de rigueur que d’austérité mais à faire naître un ordre. La politique économique dans l’optique ordo-libérale doit être prévisible pour les agents économiques.

Les seules politiques possibles comme le dit Walter Eucken ne sont pas des politiques de conservation mais des politiques d’adaptation. Le dernier mot a toute son importance car il reflète bien le discours à l’œuvre des politiques ou élites européennes. En effet au nom de la mondialisation et des changements qu’elle entraîne, les nations, les populations européennes sont invitées à accepter des adaptations en matière de droits sociaux et de protection de l’emploi. La mise en avant de la compétitivité comme thème dominant des politiques économiques l’illustre car il s’agit bien d’être concurrentiel aussi bien pour les hommes que pour les nations.

La crise a permis aussi une accélération de la mise en place d’un ordre concurrentiel. La conditionnalité de l’aide aux pays en difficultés devait, en lien avec le FMI, se traduire par la mise en œuvre de plans d’ajustements structurels à même de valoriser les mécanismes de marché et de restreindre le périmètre d’intervention de l’État. Il suffit de penser aux vastes programmes de privatisation de la Grèce ou du Portugal. Dans un autre registre l’Italie de Mario Monti, ancien commissaire à la concurrence, interprétant les difficultés de l’Italie comme un manque de libéralisation a estimé nécessaire de faciliter les licenciements pour donner la flexibilité nécessaire au marché du travail. C’est la réforme de l’article 18 du statut des travailleurs italiens de 1970.

L’ordo-libéralisme de par sa méfiance à l’égard de l’État et des autorités élues a exprimé sa préférence pour des conseils scientifiques avisés à même de dessiner des politiques favorables à la concurrence et aux mécanismes de marché. Jusque-là la Commission et la Banque centrale en ont été les illustrations. Mais la crise des dettes souveraines a amplifié ce trait.

Les gouvernements en place, sous l’effet de la spéculation qui menaçait leurs économies, se sont retirés, au profit de gouvernements techniques à même d’établir des politiques soustraites à la discussion et au débat démocratique. On peut penser à l’éviction de Geórgios Papandreou au profit de Loukàs Papadímos ancien membre du conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne, sans compter la Troïka : FMI, Banque centrale européenne et Commission qui définissent les politiques économiques à suivre de la part des pays du Sud afin d’obtenir les aides nécessaires puisque leur accès aux marchés financiers est restreint ou simplement interdit.

La contestation de l’ordo-libéralisme

La gestion ordo-libérale a fait l’objet d’une contestation vive aussi bien intellectuelle que politique. Le bilan de trois ans d’austérité inquiète : le chômage connaît un accroissement significatif et particulièrement parmi les jeunes. Il suffit de penser aux taux de chômage des Grecs, Espagnols, Portugais ou encore Italiens. Les dettes publiques ne se réduisent pas. Le TSCG pourrait bien s’inscrire au registre des traités mort-nés.

La contestation des principes ordo-libéraux se trouve plus présente dans la société civile : associations, manifestes, appels à des politiques différentes. Mais le consensus entre gouvernements et élites en général ne semble pas encore se briser. Certes des brèches apparaissent (contestation de la gestion de la crise grecque par les Européens de la part du FMI, remise en cause de l’impact des réductions des dépenses publiques).

Plus profondément encore, la défense des principes concurrentiels entrerait en tension avec une véritable politique industrielle dont le continent semble avoir besoin pour maintenir son niveau de vie et espérer une croissance plus vive.

Mais les principes ordo-libéraux demeurent. Les réformes structurelles restent l’horizon indépassable, le gel des politiques de relance au niveau national n’est pas remis en cause même si des aménagements sont consentis à la demande des gouvernements.

Conclusion

La construction européenne est mal connue et sa promotion incessante dans l’espace médiatique et politique comme horizon indépassable de notre temps ne contribue pas à la faire découvrir. Parfois une crise de vaste ampleur a le mérite de jeter une lumière crue sur un objet soustrait au débat. Ainsi l’examen approfondit et critique d’une littérature économique et politique de la construction européenne permet de comprendre que l’Europe dans ses intentions a été peu interventionniste et si elle l’a été, ce fut dans des sens particuliers comme le souci de la préservation des règles de la concurrence. La filiation intellectuelle d’une pareille orientation se trouve dans l’ordo-libéralisme allemand, courant allemand du libéralisme qui est né dans l’entre-deux-guerres et s’est développé après la Seconde Guerre mondiale. Il a nourri l’économie sociale de marché allemande après la guerre, laissant croire hâtivement à l’alliance entre le social et l’économique. Plus encore l’ordo-libéralisme a dessiné les orientations de la construction européenne en se mêlant à des traditions parfois plus radicales que les siennes comme l’orientation hayekienne ou au souci d’États plus interventionnistes. Aujourd’hui l’ordo-libéralisme semble triompher avec le rappel de l’austérité et d’un gouvernement par les règles. Mais la victoire est en trompe l’œil tant la contestation est forte. L’Union européenne peine à trouver une nouvelle dynamique et la méthode Monet des solidarités de fait économique marque le pas.

Notes
[1] Audier S., Le colloque Lippmann, aux origines du néo-libéralisme, Latresne, Le Bord de l’eau, 2008.
[2] Bilger F., La Pensée économique libérale dans l’Allemagne contemporaine, Paris, LGDJ, 1964.
[3] Dardot P., Laval C., La Nouvelle raison du monde : essai sur la société néo-libérale, Paris, La Découverte, 2009.
[4] Fitoussi J.-P., Le débat interdit : monnaie, Europe, pauvreté, Paris, Arléa, 1995.
[5] Fitoussi. J.-P., La règle et le choix : de la souveraineté économique en Europe, Paris, Seuil, 2002.
[6] Röpke W., La Crise de notre temps, Paris, Payot, 1962.
[7] Röpke W., Au-delà de l’offre et de la demande, Paris, Belles Lettres, 2009


mercredi 17 juin 2015

La bombe atomique grecque : combien de mégatonnes ?



- article invité -

par Jean-Claude Werrebrouck

 
Jean-Claude Werrebrouck est économiste. Il est notamment l'auteur d'un ouvrage intitulé Banques centrales : indépendance ou soumission ? Yves Michel, 2012. Le texte ci-dessous a été publié sur son site. Il est repris ici avec l'accord de l'auteur : merci à lui !
 
 
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Au sujet d'un article paru dans Le Monde
 
David Amiel et Paul-Adrien Hyppolite publient, dans Le Monde du 9 juin dernier, un article qu’on peut qualifier de sérieux sur la Grèce. Ils soulignent que si la dette publique est largement maitrisée par des entités publiques sur lesquelles les effets d’un défaut seraient contrôlables, la situation se trouve être fondamentalement différente pour les agents privés : entreprises, institutions financières, voire ménages.
 
Revenant sur la Lex monetae, ils précisent que 99,6 % de la dette émise par les entreprises grecques à l’étranger est encadrée par le droit étranger notamment anglo-saxon. Une dette qui, par conséquent, ne serait pas protégée par la Lex monetae. C’est dire que pour ces entités la dette serait maintenue en euro alors même que les actifs seraient désormais libellés en Drachmes. Les auteurs qui font référence à leur étude présentée au colloque « A new Growth Model for the Greek Economy »  à Athènes le 3 juin dernier, ne précisent pas l’importance des actifs grecs à l’étranger ni le niveau des ressources en chiffres d’affaires réalisés à partir des territoires étrangers. On peut toutefois penser, qu’en dehors des armateurs, ces ressources sont limitées  en raison de la faible internationalisation des entreprises grecques.
 
 La sortie de l’euro serait donc à priori catastrophique pour les créanciers privés. Avec cette restriction que les capitaux grecs situés en territoire étranger pourraient connaitre une plus-value identique au taux de dévaluation de la Drachme par rapport à l’euro. De quoi contribuer, par leur retour, à une hausse de la formation de capital sur le territoire national. Globalement, beaucoup d’acteurs seraient en difficulté : des créanciers qui n’accepteraient pas de prendre leurs pertes, mais aussi des entités grecques débitrices dont les actifs à l’étranger pourraient être menacés.
 
Il en est de même pour les ménages endettés sur la base de contrats étrangers. La perte, à hauteur de la dévaluation, est contrariée par le gain de même niveau entrainé par la liquidation des actifs grecs à l’étranger et leur redéploiement sur le territoire national. Il est très difficile de connaitre le niveau exact de ce redéploiement et plus encore d’évaluer la redistribution des cartes entre agents.
 
La situation est à priori plus complexe  pour les banques grecques. Les banques étrangères, largement responsables du désastre ont aujourd’hui déserté le territoire et laissent dans la difficulté l’ensemble du système bancaire national.
 
N’appartenant plus à la zone euro, les banques grecques ne pourraient plus prétendre aux facilités offertes par la BCE et se trouveraient complètement déconnectées du marché monétaire de l’euro zone. Par contre, elles seraient probablement alimentées par le retour des capitaux issus du passif de leurs bilans. On sait, en effet, que les comptes des ménages se sont affaissés en conséquence de la fuite sur comptes bancaires étrangers, ou plus simplement, pour les classes moyennes, par la conversion en billets. Cette fuite est d’environ 35 milliards d’euros depuis février dernier. Le retour vers les banques grecques générerait une importante plus-value dont elles pourront bénéficier sous formes de comptes augmentés de la dévaluation. Il reste à déterminer quelle serait l’importance du retour, sachant que les actifs grecs apparaitraient particulièrement bon marché dans le cadre d’une fiscalité qui reste jusqu’à ce jour accommodante.
 
Contrairement à ce qu’affirment David Amiel et Paul Adrien Hyppolite, il n’y a aucune raison de considérer que la banque centrale serait victime des banques du second degré. Pour tout ce qui concerne le marché intérieur, le marché interbancaire fonctionnerait désormais en Drachmes comme il fonctionnait en euros. Par ailleurs, la fuite des capitaux – sauf anticipations inflationnistes difficiles à apprécier - doit logiquement cesser dès la réapparition de la monnaie nationale.
 
En particulier, dire avec l’ensemble des commentateurs de la crise que les actifs de la banque centrale se déprécieraient, n’a guère de sens puisqu’une banque centrale ne connait aucune contrainte de passif. Plus particulièrement encore, dire que la dette publique figurant aux bilans des banques et plus encore de la banque centrale qui les accepte en collatéral, serait, en raison d’un défaut du Trésor,   une catastrophe n’a strictement aucun sens. Encore une fois la Banque centrale est une institution qui ne peut elle-même faire défaut.
 
Sans doute pourrions-nous dire que la Banque centrale de Grèce serait encore redevable des sommes figurant sur les comptes TARGET 2 de la BCE, probablement plus de 100 milliards d’euros soit plus de la moitié du PIB grec. Mais précisément la fin de l’euro pour la Grèce serait aussi un défaut sur TARGET 2 derrière lesquels se cachent des créanciers privés notamment des banquiers allemands.
Au total, l’introduction des créanciers privés dans la question de la sortie de la Grèce de la zone euro ne peut en aucune façon être négligée. Ces créances privées seront sans doute une force de déstabilisation importante qui s’ajoutera aux autres. Mais il y a beaucoup plus sérieux….
 
 
Une BCE écartelée construisant sa tombe
 
Le plus grave serait selon Charles Gave la longueur des négociations - l' arme grecque - qui au final devrait détruire le système financier allemand. Point d'aboutissement, nous le verrons contestable.
La longueur des négociations est d’abord une arme qui, couplée au maintien de la libre circulation du capital, permet à une partie non négligeable de la population de ne pas souffrir de la fin de l’euro et à l’inverse d’aider le reste de la population à gérer des temps difficiles. Si l’on admet que 35 milliards d’euros ont quitté la Grèce depuis Février dernier et que la dévaluation serait d’environ 50%, le retour vers le pays de la Drachme dévaluée est très avantageux : 17 milliards de drachmes dont une partie pourrait être taxée par le gouvernement grec à des fins redistributives. Ce retour pourrait d’ailleurs être aussi le fait de capitaux qui ont fui la Grèce bien avant l’arrivée de Syriza au pouvoir. Selon Bloomberg, le Bank Run larvé avait déjà engendré une baisse de 80 milliards d’euros des dépôts privés entre 2009 et 2014. Le retour et le gain qui s’en suivrait, difficile à estimer, pourrait cependant être considérable.
 
Ce gain est d’autant plus important que les négociations sont longues, et elles sont longues car ce même gain est financé par la BCE… En effet, la fuite est compensée par l’appel à la Banque centrale grecque qui accepte, en collatéral, de la dette publique qui, elle-même, est rétrocédée à la BCE. C’est dire que plus les capitaux fuient, et plus ils enrichissent potentiellement une partie de la population grecque, enrichissement potentiel payé par la BCE. On peut donc penser que la longueur des négociations est une arme stratégique du pouvoir grec qui - tel un pêcheur prenant le temps d’épuiser le gros poisson qu’il vient de ferrer avant de le sortir hors de l’eau [1] - peut retarder les échéances en offrant de nouvelles propositions sur les diverses tables de négociation.
 
Car la véritable question est le système financier allemand avec sa banque centrale qui a partout imposé dans le monde l’ordo-libéralisme avec son arme première : l’indépendance des banques centrales.
 
La BCE ne peut arrêter de financer la fuite des capitaux en stoppant toute forme d’aide à la Grèce car, dans un même geste, elle entrainerait le défaut grec, en particulier un défaut complet sur TARGET 2. Bien évidemment, si la BCE n’était pas traitée comme n’importe quelle banque avec capitaux propres exigibles, le problème du défaut ne se poserait pas puisqu’une banque centrale classique est -répétons-le- intouchable. Hélas ce n’est pas le cas dans le cadre de l’ordo-libéralisme et juridiquement, la BCE doit prendre ses pertes (la Banque centrale de Grèce ne soldera jamais son déficit TARGET) en atteignant ses propriétaires dont le principal : la banque centrale allemande qui a elle-même pour propriétaire le Trésor allemand.
 
Charles Gave qui ne se préoccupe pas des banques centrales, consacre son raisonnement sur TARGET 2 dont le solde  n’est que la contrepartie d’actifs, eux-mêmes reflets du déficit de la balance courante grecque, figurant pour l’essentiel dans les banques allemandes.
 
Il s’agit là d’une grave erreur d’analyse. Contrairement à ce qu’il affirme, les Banques allemandes sont parfaitement irriguées par le déficit courant grec, et une irrigation sécurisée par le dispositif TARGET. Ce dispositif a été initié précisément pour évacuer toute contrainte sur la libre circulation, exactement comme si les échanges à l’intérieur de la zone n’étaient pas des échanges internationaux alors qu’ils continuent réellement de l’être. Ce sont donc les banques centrales qui enregistrent les soldes et sont amenées à les financer, sachant que ces banques centrales ne sont- en termes de bilans - que les éléments constitutifs de la BCE. Il est donc erroné de dire, comme le fait Charles Gave, qu’il faut comparer les 100 milliards du compte grec  TARGET 2 aux 350 milliards de fonds propres des banques allemandes : les dettes grecques et par contagion les autres dettes du sud de la zone (plus de 1000 milliards d’euro) ne viendront pas détruire le système bancaire allemand dans sa totalité.
 
Par contre, il est vrai que le compte grec TARGET 2 viendra « manger » le capital de la BCE, donc le capital des banques centrales et au-delà devrait logiquement imposer une recapitalisation généralisée par les contribuables européens et tout spécialement allemands.
 
Dans un tel contexte, les dettes du sud désormais « irradiées » emporteront très probablement l’ensemble des soldes TARGET et il est peu pensable que l’ordo-libéralisme qui présidait à l’architecture générale de l’euro-système puisse tenir : Espagnols, Portugais, Italiens, etc. rejoindront bien vite le camp de Syriza.
 
On comprend par conséquent que la BCE, devant une telle perspective, fait tout pour éviter la catastrophe : continuer à financer la fuite grecque… qui devient presque supportable pour la Grèce… et permet dans un même geste le « mirage » du sérieux de TARGET 2.
 
Tout sera donc entrepris pour empêcher un effondrement qui, au-delà de l’économie, serait aussi un effondrement des valeurs : l’empire ordo-libéral allemand serait détruit.
 
L’architecture organisationnelle de la BCE était une invention allemande chargée de la protéger contre ses partenaires européens jugés trop peu sérieux. Le bébé est devenu monstre, mais finalement monstre bienveillant qui tentera jusqu’au bout de  protéger son géniteur de ses propres bêtises. Mais le bout du bout est arrivé….
 
Après quoi, l’Allemagne, siégeant très difficilement au beau milieu d’une zone probablement dévastée,  pourra retrouver son mark [2].
 
 
Quelques conclusions

1) La BCE ne peut éviter temporairement le défaut grec qu’en ne respectant pas l’ordo-libéralisme. On comprend ainsi mieux l’absence de tout espace de négociation possible entre l’Allemagne et la Grèce.
 
2) La longueur des négociations est « l’investissement» des grecs qui disposent encore de liquidités et le drame de ceux qui n’ont rien, ou se trouvent au creux des échanges économiques réels : disparition de tout délai de paiement, de l’investissement, chute de la consommation, etc.
 
3) Le défaut et la sortie de la zone développe un espace de potentialités parmi lesquelles :
  •  Les conséquences du défaut et de la sortie sur les contrats de droit étranger auront des effets ravageurs. Mais au final, le défaut grec faisant basculer l’ensemble de la zone, des solutions innovantes devront être mises sur pieds parmi lesquelles celles déjà envisagées ici.
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  • Le brutal arrêt de l’empire ordo-libéral : aucun Etat n’acceptera de partager plus de 1000 milliards d’euros de pertes sur le dispositif TARGET.
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  • A l’inverse, parce qu’un système de valeurs est « l’invariant » d’une société, l’Allemagne restera la seule nation ordo-libérale, et ce quel qu’en soit le prix. D’où le retour du mark.
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  •  La dévaluation lourde est porteuse d’un double effet contradictoire :
    •  elle se déroule dans un contexte de très faible élasticité-prix des importations et des exportations, d’où un coût de court terme très élevé et des conséquences positives plus lointaines ;
    • un retour massif des capitaux est probable avec de possibles effets positifs si de bonnes mesures sont prises : orientation, par incitations fiscales,  des capitaux vers les filières générant des substitutions d’importations, taxation redistributive sur les rapatriements au profit de ceux qui seront les premières victimes de la dévaluation massive, etc.

La bombe atomique grecque, c’est beaucoup de mégatonnes….on comprend la gêne des artificiers.
 
 
[1] Il faut bien souligner ici que cet enrichissement n’est pas le fait de tous et qu’une partie importante de la population, y compris des chefs d’entreprises, se trouve à l’inverse complètement pénalisée par une situation qui engendre un malaise dans les affaires courantes : disparition de tout paiement différé dans les importations, disparition de l’investissement, réduction de la consommation interne, etc…. d’où la disparition du timide retour à la croissance.
 
[2] Curieusement les esprits éclairés en Allemagne ne semblent pas encore avoir compris la réalité de la situation. Ainsi Un sondage auprès des membres du conseil économique de la CDU révèle que pour 76% d’entre-deux la sortie de la Grèce n’est pas un fait important.
 
 

dimanche 15 mars 2015

L'euro en crise permanente... jusqu’à quand ?






      Tribune invité 
- Jean-Michel NAULOT -



Jean-Michel Naulot a été banquier pendant 37 ans et membre du Collège de l'autorité des marchés financiers (AMF) de 2003 à 2013. Il a témoigné de son expérience dans un livre intitulé Crise financière : pourquoi les gouvernements ne font rien, Seuil, octobre 2013. On peut le retrouver sur son blog. Dans le texte ci-dessous, il rappelle les raisons de la crise de l'euro qui semblait inévitable, et qui risque de se poursuivre.... à moins d'opter pour la transformation de la monnaie unique en monnaie commune. 


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Depuis l’origine, depuis sa conception même, l’euro est en crise. Dès le début des années quatre-vingt-dix, lorsque les autorités françaises décidèrent de défendre à tout prix la parité monétaire du franc avec le deutschemark pour préparer l’avènement de la monnaie unique, ce que l’on a appelé la politique du franc fort, la France a connu la crise. Tout au long de ces années, elle se tiendra à l’écart de la reprise économique mondiale. La politique de taux élevés pratiquée par la Banque de France cassera la croissance et, ce que l’on a tendance à oublier, fera exploser la dette publique. Pendant les années Bérégovoy - Balladur - Juppé (1992-1997), la croissance sera ainsi en moyenne de 1,5%, au lieu de 3,5% aux Etats-Unis, et la dette publique passera de 36% du PIB à 60%. Et pourtant, les premiers ministres de l’époque n’avaient pas la réputation d’être particulièrement dépensiers ! Le bond en avant de la dette publique française date de ces années-là. Lorsque la croissance n’est plus là, la dette augmente. La dette publique progressera à nouveau de manière spectaculaire dans la période récente en liaison avec les deux crises financières des subprimes et de l’euro (de 64% du PIB en 2007 à 95% en 2014).

D’une crise souterraine à une crise économique, sociale et politique


Au cours des années 2000, la zone euro connaîtra une crise qui pourrait être qualifiée de souterraine. La politique de taux unique mise en place par la nouvelle Banque centrale européenne se révèlera inadaptée à des pays qui connaissent des évolutions conjoncturelles et structurelles divergentes. La réunification allemande exigeait des taux bas, la flambée immobilière espagnole exigeait des taux plus élevés. Des taux d’intérêt inadaptés ne peuvent que générer des bulles financières et des investissements malheureux. L’euphorie de l’argent bon marché - une période éthylique aurait dit Jacques Rueff - a conduit à la crise des marchés du printemps 2010. Cette crise était une crise de la dette privée. Les dirigeants européens ont nié que cette crise puisse être liée à la monnaie unique, tant cela était contraire à tout ce qu’ils avaient annoncé. Ils ont donc déclaré que l’on était en face d’une crise de la dette publique et décrété l’austérité.

Pendant les deux années qui ont suivi, des pare-feux ont été mis en place : fonds européens (FESF, MES), interventions de la BCE (OMT : achats de dettes publiques conditionnés par des réformes de structures), financements de l’Eurosystème (Target2 : soldes de la Bundesbank vis-à-vis des pays périphériques), Union bancaire (Fonds de résolution mutualisé de 55 milliards d'euros). Ces pare-feux peuvent être efficaces pour calmer les incendies dans les pays de taille modeste (Grèce, Portugal, Irlande, Chypre) mais leur coût est élevé. Dans le cas de la Grèce, les contribuables français sont engagés pour une cinquantaine de milliards d’euros. En cas de défiance spéculative à l’égard de la France ou de l’Italie, ces pare-feux seraient impuissants.



" L'amitié franco-allemande était plus forte il y a
quelques dizaines d'années" ...
Depuis deux ans, la crise de l’euro a pris une dimension nouvelle, beaucoup plus inquiétante. Nous sommes face à une crise économique, sociale et politique très profonde qui touche beaucoup plus directement les peuples. Chômage de masse, notamment chez les jeunes, désindustrialisation, régions entières transformées en ateliers de sous-traitance ou carrément désertées, croissance économique anémique et très inégale selon les pays (en moyenne autour de zéro au lieu de 2 à 2,5% aux Etats-Unis), montée des populismes et tensions européennes fortes. En portant l’euro sur les fonds baptismaux, les pères de la monnaie unique avaient cru renforcer l’idée européenne. Ils ont provoqué le mouvement inverse. L’amitié franco-allemande était plus forte il y a quelques dizaines d’années lorsque De Gaulle s’adressait à la jeunesse allemande (1962), lors de la poignée de mains Mitterrand-Kohl à Verdun (1984) ou plus tard lors de la chute du Mur de Berlin (1989). Ce sont les peuples qui faisaient l’Europe et l’émotion était là. Aujourd’hui, les nombreux sommets sur l’interprétation des « règles » des traités ne sont pas le moyen le plus efficace de construire l’Europe ! Au contraire, en multipliant les contraintes, on a multiplié les sources de conflit.

Les hommes d’Etat sont ceux qui font face à l’inquiétude de leur peuple

Un degré de plus a été franchi dans la crise depuis les élections européennes. Le vote populiste est devenu le seul moyen de dire non à des dirigeants qui s’obstinent et à des partis traditionnels qui tiennent à quelques nuances près le même discours. En guise de réponse, les dirigeants européens ont nommé Jean-Claude Juncker à la Présidence de la Commission, lui qui rédigeait le Traité de Maastricht il y a vingt-cinq ans ! Face à la montée des populismes, les propos alarmistes du Premier ministre résonnent comme ceux du Maréchal de Mac Mahon face aux inondations :« Que d’eau, que d’eau ! »…


Donner le sentiment de l’impuissance face à des évènements graves est le moyen le plus sûr d’attiser l’incendie. Dans son livre Le temps des incertitudes, Galbraith écrivait à propos de la crise des années trente : « Le président Hoover n'était pas sot. [...] Mais il était incapable de regarder en face le désastre économique de son époque. [...] Roosevelt, lui, ne permit à personne d'en douter : il allait consacrer toute son énergie aux malheurs économiques de son temps ». Galbraith ajoutait : « Tous les hommes d'Etat ont possédé une caractéristique en commun : consentir à faire face sans équivoque, en leur temps, à l'inquiétude majeure de leur peuple ».


Le biais inégalitaire de la zone euro

Le constat est clair : depuis sa création, l’euro n’a pas tenu ses promesses, ni en termes de prospérité, ni en termes de rapprochement des peuples. Il aurait fallu un miracle, celui du fédéralisme, pour qu’il en soit autrement. Depuis qu’existe la pensée économique, nous savons qu’une zone monétaire est indissociable de la souveraineté, Etat ou fédération. Sans cette condition, une zone monétaire ne peut fonctionner que de manière sous-optimale. Robert Mundell, Michel Aglietta et tant d’autres économistes avaient très bien montré avant l’arrivée de l’euro que sans transferts financiers massifs, sans une solidarité équivalente à celle qui existe entre l’Etat de New-York et celui de Californie, une zone monétaire se traduit par le renforcement des plus forts et l’affaiblissement des plus faibles. Le risque lié à la modification de la parité n’existant plus, les capitaux vont vers les zones géographiques les plus rentables. C’est exactement ce que l’on observe depuis la création de l’euro. L’évolution de la production industrielle est à cet égard éloquente : depuis 2000, elle a augmenté de 33% en Allemagne, diminué de 12% en France et de 20% en Italie. On veut bien croire que la France et l’Italie gèrent mal leur économie mais, tout de même, pour que de telles divergences existent, il doit y avoir un biais quelque part !

Le moteur de la croissance constamment bridé

Une zone monétaire sans solidarité fédérale, de surcroît sans convergence des politiques fiscales, sociales, énergétiques, avance non seulement avec un biais inégalitaire mais aussi avec un moteur économique bridé. La coexistence d’une monnaie unique et des souverainetés nationales ne peut que générer des dysfonctionnements. Depuis l’origine, le taux de croissance de la zone euro est inférieur à la moyenne internationale. Entre la zone euro et les Etats-Unis, le différentiel de croissance est de l’ordre de 1% (croissance du PIB de 1% en moyenne en zone euro, de 2% aux Etats-Unis).

L’ordolibéralisme qui inspire la politique allemande depuis le lendemain de la seconde guerre mondiale, de Ludwig Erhard à Angela Merkel, a présidé à cette construction monétaire. Des règles budgétaires rigoureuses, une concurrence forte, une grande flexibilité des facteurs de production, une indépendance de la Banque centrale sans équivalent dans le monde, telles sont les clés de ce système qui convient aux bons élèves, plutôt en tête de classe et disciplinés. Les autres risquent de rester sur le bord de la route. Dans ce système, comme l’avait précisé Mundell, tout choc asymétrique est mal venu. Or, entre Etats souverains, les occasions ne chocs asymétriques ne manquent pas ! Par exemple une élection en Grèce, portant au pouvoir une équipe qui soutient une politique économique différente de celle qui est décidée à Bruxelles… Par exemple, une résistance de la France, attachée à défendre un modèle social qui est peu compatible avec l’option du tout libéral… D’où la réflexion quasi-monarchique de Jean-Claude Juncker : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ».

Le bilan de plus en plus sévère des économistes

Les économistes sont nombreux aujourd’hui à faire un bilan sévère de tous les dysfonctionnements de la zone euro. Il y a presque consensus. Mais ils se séparent toujours en deux camps sur les remèdes. Les uns plaident pour la patience, avec l’espoir qu’à terme les thèses allemandes soient moins influentes, notamment si la zone euro évolue vers le fédéralisme, une orientation qui semble pourtant de plus en plus rejetée par les peuples. Les autres plaident pour des évolutions plus radicales, considérant qu’après quinze ans d’échecs répétés l’organisation monétaire de la zone euro doit être revue en profondeur.

Les politiques, eux, ne contribuent pas franchement pas à faire avancer le débat. En politique, il est devenu rare de douter, surtout depuis que le quinquennat a placé la France, comme les Etats-Unis, en campagne électorale permanente. Lorsque le débat existe, les arguments échangés sont à peu près les mêmes qu’il y a vingt ans. Ces dernières semaines, on a pu entendre des dirigeants, et non des moindres, affirmer qu’en cas de sortie de la France de l’euro, la dette publique exploserait, qu’une dévaluation de 25% se traduirait par une amputation de 25% des économies des ménages, que le PIB de la Grèce avait certes diminué de 25% en six ans mais qu’une dévaluation de la drachme aurait abouti au même résultat ! Comme ceux qui tiennent ces propos sont d’anciens élèves de l’ENA, on a du mal à croire que la démonstration soit vraiment innocente.

Si la zone euro reste le maillon faible, comment faire face à une nouvelle crise financière ?

En attendant, nos citoyens souffrent et l’Europe régresse. Si demain survient une nouvelle crise financière internationale, dans quelle situation de faiblesse sera la zone euro alors que le taux de croissance y est déjà très faible ? Les instruments de la politique monétaire et des finances publiques utilisés en 2008 ne pourront plus être utilisés. Depuis six ans, la planche à billets fonctionne en effet à plein régime. Comment faire plus ? Quant à la relance par les déficits publics, des déficits dont on nous explique tous les matins qu’il s’agit là d’un péché mortel, comment les creuser à nouveau ? Alors que fera-t-on ?

" L'arrivée d'une nouvelle crise financière n'a rien d'improbable (...)
Alors que fera-t-on ? "
Il faut tout faire, dès maintenant, pour que la zone euro ne soit plus le maillon faible de la croissance mondiale. L’arrivée d’une nouvelle crise financière, à échéance rapprochée, n’a en effet rien d’improbable. Depuis la crise de 2007, les gouvernements occidentaux n’ont réalisé qu’une petite partie des réformes sur lesquelles ils s’étaient engagés. Les Etats-Unis ont accompli le quart de la feuille de route établie lors du G20 de Londres d’avril 2009, l’Europe le tiers. L’administration Obama a plié sous l’influence des lobbies dès le lendemain du vote de la loi Dodd Franck, en juillet 2010. Quant à l’Europe, elle vient de décréter une pause dans la régulation financière avec l’arrivée du nouveau commissaire aux marchés financiers, Jonathan Hill. La crise systémique de 2007-2009 n’a décidément pas servi de leçon.

La capture de l’autorité politique par la finance : plus que jamais une réalité

La capture de l’autorité politique par la finance qui s’est amplifiée aux Etats-Unis à partir des années quatre-vingt est plus que jamais une réalité. Les citoyens le savent, le dénoncent, et rien ne change. On a pu le mesurer en France en 2013 avec une loi bancaire qui avait pour seul but de donner l’illusion du changement. Sept ans après la crise financière, l’Europe s’interroge toujours sur le point de savoir si elle doit interdire les opérations spéculatives aux banques ! Les G20 ont décidé de concentrer le risque systémique des produits dérivés autour de chambres de compensation mais la BCE n’a toujours pas expliqué comment, en cas de crise, elle pourrait apporter de la liquidité en euros à ces chambres qui sont situées à Londres ! La finance de l’ombre, cette partie de la finance qui est peu ou pas réglementée, avait été vigoureusement dénoncée, mais les banques centrales américaine et anglaise ont annoncé récemment qu’elles allaient apporter des liquidités à ces marchés ! Le trading à haute fréquence, des ordres envoyés par des robots, une pratique quasiment inexistante en 2007, n’est toujours pas encadré alors qu’il représente la moitié des transactions de marché en Europe et aux Etats-Unis !

La crise grecque pourrait être l’occasion de repenser la zone euro

Les dirigeants européens mesurent-ils la responsabilité qu’ils prennent en ne voulant rien changer en zone euro alors que tant de nuages sont à l’horizon ? La crise grecque pourrait pourtant être l’occasion de faire bouger les lignes. Il a fallu que ce soit Valéry Giscard d’Estaing, à 89 ans, lui qui a été un des promoteurs de la monnaie unique, qui brise le tabou : oui, unesortie de l’euro est possible ! Hommage soit rendu à son discours courageux !

"La Grèce peut sortir de l'euro de manière organisée, amicale"
La Grèce peut sortir de l’euro, de manière organisée, amicale, le contraire même de ce qu’envisagent Wolfgang Schäuble et Jean-Claude Juncker qui ne savent raisonner qu’en termes de rapports de force à partir du moment où l’on s’éloigne des Tables de la loi. Oui, au-dessus des traités européens, il y a place pour la démocratie et la solidarité européenne. Une sortie de la Grèce de la zone euro, couplée à un abandon partiel des avances des Etats, serait incontestablement « la » solution pour la Grèce. Le coût pour les contribuables de la zone euro serait certes élevé mais la responsabilité en incombe en grande partie aux dirigeants européens qui ont imposé à la Grèce une politique d’austérité déraisonnable. Avec une dette publique ramenée autour de 120% du PIB et une flexibilité monétaire, la Grèce pourrait envisager un redressement durable et même faire face aux échéances de la dette détenue par les investisseurs privés qui ont déjà fait leur part d’effort en 2012.

Tester la monnaie commune qui a existé de 1999 à 2002

La résolution de la crise grecque, en profondeur et non par des artifices du type nouvel abandon des intérêts sur la dette ou bien dette perpétuelle, pourrait être l’occasion de tester la mise en place d’un système de monnaie commune : conserver l’euro pour les transactions extérieures et permettre des ajustements réguliers pour l’eurodrachme. Les dirigeants européens auraient-ils oublié que de 1999 à 2002 les pays de la zone euro ont déjà vécu avec ce système ? Les monnaies nationales étaient utilisées pour les transactions internes, l’euro pour les transactions externes. La seule différence, c’est qu’à l’époque les parités nationales étaient figées, non ajustables.

Redonner de la flexibilité à la zone monétaire en offrant la possibilité d’ajuster de manière régulière et concertée les parités, assouplir les critères budgétaires, des critères que nous sommes les seuls dans le monde à pratiquer, seraient les deux moyens d’atténuer la crise de la zone euro, d’optimiser son fonctionnement. Mais cela exige de réfléchir en termes économiques au lieu d’être sans cesse dans la posture électorale.