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mercredi 26 septembre 2012

"La tolérance parfaite, c'est la laïcité"



Entretien

Jean-Claude Blanc est professeur agrégé de philosophie. Particulièrement soucieux des questions de laïcité et du devenir le l’école publique, il donne régulièrement des conférences dans le Sud de la France. Il avait donné une précédente interview à l'arène nue sur le thème de l'école. A lire ici CLICK


 
 
Coralie Delaume. Dans Le Monde de samedi dernier puis lors de son université d’été à La Baule, Marine Le Pen s’est livrée à une offensive « laïque » virulente, annonçant son désir de bannir del’espace public tous les signes d’appartenance religieuse, du voile islamique àla kippa. Pensez-vous que l’on assiste à une conversion laïque du Front national ?

Jean-Claude Blanc. Je crois que Le Monde a eu bien raison de mettre des guillemets en évoquant une offensive « laïque » de Marine Le Pen. Parce que sa sortie n’a rien à voir avec la laïcité, tout simplement. Pas plus que la loi interdisant le port de la burqa en son temps : elle n’avait rien à voir avec la laïcité, quoi qu’on ait pu dire à l’époque.

Toute la difficulté vient d’une mauvaise compréhension de cette distinction que laïcité établit entre la sphère publique (où la neutralité s’impose), et la sphère privée, où l’expression est libre. C’est le terme de “public” qui est difficile à entendre. Car il faut le prendre dans un sens juridique et non comme l’utilise le langage commun.

Dans le langage commun, la rue est un espace public et le domicile est un espace privé. On est ainsi tenté croire que le privé, c’est l’intime, ce qui se passe chez soi, tous volets clos. Evidemment, c’est une erreur d’interprétation. Si je promène mon chien dans la rue, c’est une activité privée, même si je suis “en public” A l’inverse, si je corrige, chez moi, dans le cadre de mon activité professionnelle, les devoirs de mes élèves, c’est une activité qui relève de la sphère publique, parce que je suis un fonctionnaire payé pour ça.

Il y a donc une imprécision lorsqu’on dit que la laïcité s’impose dans les lieux « publics » ?

Il faut voir ce que l’on désigne par le terme de “public” quand on parle de laïcité. Il s’agit en fait du domaine de l’Etat, pris au sens large du mot. L’Etat, ce n’est pas seulement un pouvoir central, le gouvernement par exemple. L’Etat est partout dans la mesure où ses lois s’appliquent sur tout le territoire, ses administrations le couvrent aussi. Et les  collectivités locales n’en sont que des subdivisions. Voilà pourquoi la mairie, le commissariat, le tribunal, l’école surtout sont des lieux où la neutralité doit être telle que chacun peut s’y sentir chez soi.

La rue, elle, n’est plus du domaine de l’Etat. La rue est seulement un lieu ouvert au public. Il est donc clair donc que si on veut régenter les tenues vestimentaires dans les rues, on n’est plus sur le terrain de la laïcité.

Marine Le Pen le savait-elle ? Ou cherche-t-elle à trouver une couverture “républicaine” pour dissimuler une entreprise qui ne l’est pas? Elle est  juriste, elle devait le savoir. Mais elle est aussi fraichement convertie...L’excusera qui veut.

Plus étonnante, et à certains égards, instructive, la réaction de M. Prasquier, président du CRIF (conseil représentatif des institutions juives) qui s’est aussitôt insurgé non contre l’amalgame de Mme Le Pen, mais contre “les intégristes de la laïcité” parmi lesquels il la place !

Il n’est pas le seul à réagir ainsi. La presse s’est relayée tout le week-end pour qualifier Marine Le Pen de « laïcarde »…

Justement. Il faut réfléchir à cela aussi. On a beaucoup entendu parler des “intégristes de la laïcité”. Le pape Pie XI en parlait déjà dans une grande encyclique de 1929 sur l’éducation. La bataille laïque était encore vive et il réaffirmait alors que l’Eglise catholique devait avoir le monopole de l’éducation, et que les enfants catholiques ne devaient en aucun cas se mêler aux autres enfants dans les écoles dites “laïques”. Belle manifestation d’un vrai problème: Il est très difficile pour un esprit religieux, qui se sent donc porteur non d’une opinion quelconque, mais d’une vérité qu’il vit comme divine, de souscrire pleinement, et dans toutes ses dimensions, à la laïcité. Car celle-ci n’est pas une option spirituelle parmi d’autres (croyants, agnostiques, athées). Elle est seulement une institution qui organise la coexistence pacifique de ces différentes options, assurant au passage la liberté de conscience de chaque individu.

Un examen trop sommaire pourrait laisser penser que la laïcité est une doctrine qui, comme toutes les autres, produit son lot d’esprits rigides et même de fanatiques. D’où le charmant vocabulaire utilisé contre ceux qui, contre vents et marées, essaient de défendre ce système de tolérance: laïcistes, laïcards, intégristes laïcs.

Ces gracieusetés en disent toujours plus long sur ceux qui les prononcent que sur ceux qu’on voudrait désigner ainsi. Car il est n’est utilisé que par ceux qui ont du mal, et l’avouent ainsi, à s’accommoder de la laïcité et donc de la tolérance. Peut-on être sérieusement considérer qu’il existe des fanatiques de la tolérance ? 

Vous dites qu’on ne peut pas être « trop laïque ». Et vous parlez de tolérance. Mais la laïcité n’est pas la tolérance, puisqu’un certain nombre de comportements – je pense par exemple au port de signes religieux à l’école publique – ne son pas tolérés.

La laïcité n’est rien d’autre finalement qu’une organisation politique de la tolérance. Un moyen de la rendre obligatoire en lui donnant la forme de la loi. Ce faisant, évidemment, on s’écarte un peu de la tolérance pratiquée par un sujet quelconque. La tolérance individuelle est généreuse, sympathique toujours. Mais on ne peut oublier qu’elle est subjective, c’est à dire souvent partielle et partiale. Elle est en outre très souvent suspecte: c’est le plus fort qui décide de ce qui est toléré et de ce qui ne l’est pas. La tolérance est la vertu du chef, du propriétaire, de celui qui domine. C’est pourquoi d’ailleurs si nous voulons bien parfois être tolérants, nous ne demandons que rarement à être tolérés....Mirabeau, Condorcet au XVIII° s avaient signalé cet aspect ambigu de la tolérance. Le philosophe Alain faisait remarquer qu’on peut tolérer un chien dans la salle à manger. Quant à Claudel, tout le monde se souvient de sa formule: “la tolérance, il y a des maisons pour ça”. Oui, c’est une vertu, mais une vertu à pratiquer avec précaution.

Quant à laïcité, elle a les inconvénients et les avantages de la loi: quand on s’y oppose elle contraint. Toute loi est contraignante et toute transgression de la loi est sanctionnée. Mais quand la tolérance se fait loi, elle perd tous ces aspects troubles que je viens d’évoquer. Finalement, même si elles sont issues d’un même idéal humaniste, si j’avais à choisir, je préfèrerais la laïcité à la tolérance. Parce que Spinoza a raison de dire qu’il est plus sage de s’en remettre à de bonnes institutions qu’à la vertu toujours incertaine des hommes.

Je sais qu’à l’occasion du débat sur les signes ostentatoires à l’école, on a voulu opposer la tolérance (supposée généreuse)  à la laïcité (dénoncée comme étriquée). C’est tout bonnement idiot. Ou malhonnête, c’est selon. C’est l’époque où on parlait de laïcité, “ouverte”, “positive”, bref de laïcité qu’il fallait réviser d’urgence. Un vrai symptôme de la part de ceux qui parlaient ainsi.

Montrons-le : sur les traces du philosophe Locke, demandons-nous ce que serait une tolérance parfaite, par exemple en matière religieuse. Catherine Kintzler nous propose de résumer celle-ci en 3 propositions: Dans un pays où la tolérance est parfaite :
1) nul n’est tenu d’avoir telle ou telle religion. C’est la position de Locke. Toutes les religions peuvent se pratiquer librement,
2) nul n’est tenu de pratiquer une religion. Là, on va bien plus loin que Locke qui lui pense qu’on ne peut admettre l’athéisme ou l’agnosticisme. Avec ce deuxième principe, on acquiert le droit d’être athée. C’est là le point délicat, le plus difficile à admettre pour les croyants.
3) nul n’est tenu de n’avoir aucune religion: ceci signifie qu’il n’y a pas d’athéisme d’Etat, comme il y en a eu, à une certaine époque, en Union soviétique. Le principe signifie qu’on ne saurait être inquiéter au seul motif qu’on pratique une religion.

Voilà la tolérance parfaite. Qui ne voit dans cette description que cette tolérance parfaite est aussi, tout bêtement la laïcité ?

D’aucuns disent que certaines religions sont plus adaptables que d’autres à la laïcité, notamment celle qui enjoint de « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Qu’en pensez-vous ?

On peut avoir le sentiment qu’il y a des religions qui portent plus que d’autres à l’intolérance. Par exemple l’Islam qui punit de mort l’apostasie, c’est à dire l’abandon de la religion, peut sembler plus antinomique que d’autres à la laïcité.

Pour ma part, je pense que c’est seulement une affaire d’époque, de moment historique. A la fin du Moyen-âge, les philosophes arabes musulmans  qui amènent en Espagne, les textes d’Aristote, étaient complètement libres par rapport au pouvoir religieux. Au même moment, à la Sorbonne, la philosophie ne pouvait que servir la théologie. La police des esprits y était impitoyable et rigide....Donc les religions ne sont pas toujours également agressives. Cela change avec les époques. Mais j’ai l’impression qu’il y a toujours quelque chose d’inquiétant au fond de toutes les religions.

Du fanatisme en germe dans toute croyance ?

Oui. Je m’explique. Les croyants, en tant qu’individus, peuvent être tolérants, le sont même souvent s’ils ont vécu dans un monde de diversité. Les religions, elles, ne le sont que lorsque les rapports de force les contraignent à l’être. Toute l’histoire en témoigne. Le christianisme que vous évoquiez plus haut, une religion d’amour, n’a jamais hésité à s’imposer, y compris avec les procédé les plus barbares, lorsqu’elle a avait les moyens. Il faut regarder en détail ce que fut l’Inquisition : on en reste pétrifié. Ce n’est pas un moment bref de l’histoire. Les procédés n’ont pas été des “bavures”. Ils ont été constants.

Vous pouvez penser que c’est du passé. Et c’est vrai qu’il y a eu, par exemple pour le catholicisme,  la modernisation de Vatican II, ce concile qui conduisit à reconnaitre qu’il y a d’autres religions et qu’il faut les accepter.

Mais il faut voir à quel point cet exercice est difficile pour une religion. Il faut toujours, au bout du compte, que cette tolérance apparaisse comme une concession de la vérité à l’erreur tolérée. Les communautés religieuses ne se vivent en effet  jamais elles-mêmes comme un secteur de l’opinion. Elles se vivent comme porteuse de LA vérité, d’une vérité divine, qu’on ne défendra jamais trop. A partir de là, la glissade est toujours possible..... Et on doit bien admettre que, quel que soit le contenu souvent admirable des enseignements qu’elles donnent, les religions, depuis les tribunaux religieux jusqu’aux aux répressions et aux guerres de religion, ont fait au final plus de morts que les empires.

En revanche, les religions donnent le meilleur d’elles mêmes, lorsqu’elles sont sur leur terrain propre, celui du spirituel. Lorsqu'elles sont tenues à l’écart du pouvoir temporel. Beaucoup de croyants de toutes les religions ont, je crois, compris cela, et admettent que la mise à distance du pouvoir temporel qu’impose  la règle de la laïcité à libéré et épuré le message proprement spirituel de la religion.

Lire et relire :
Après le voile et la kippa, Marine Le Pen enlève le bas ?  CLICK
Lire une interview de Catherine Kintzler sur la laïcité ici  CLICK
L'étrange débat de Nicolas Sarkozy  CLOCK

 

mercredi 9 novembre 2011

« Le régime de laïcité est le mieux armé face aux prétentions politiques des religions… »

entretien avec Catherine Kintzler

Catherine Kintzler est philosophe. Elle est notamment l'auteur de
Qu'est ce que la laicité ? Vrin, 2007. Elle anime le site Mezetulle

Coralie Delaume. L’étude récemment conduite par Gilles Kepel sur les « banlieues de la République » a remis sur le devant de la scène la question de la place de l’islam en France. Cette enquête montre que dans certains « quartiers », l’appartenance religieuse a pris la place d’une promesse républicaine non tenue. En disant cela, ne suggère-t-on pas un peu vite que l’islam et la République sont deux systèmes concurrents, voire inconciliables ?
Catherine Kintzler. Il n'y a pas à choisir entre islam et République, car il n'y a pas à choisir entre religion et laïcité : la laïcité assure la liberté de conscience dont la liberté de culte fait partie. La loi républicaine ne demande que deux choses aux religions, c'est de renoncer à leur pouvoir civil et de renoncer à exercer un droit de regard sur de prétendues « communautés », sortes de « chasses gardées » dont elles pourraient contrôler les mœurs.

Même si dans une République comme la France, on ne « reconnaît » aucune communauté, on demeure obligé de les « connaître ». Force est de constater qu’elles existent de fait, et qu’elles génèrent des solidarités particulières.
Peut-être, mais l'adhésion à une communauté doit demeurer totalement libre, et cette liberté comprend sa réciproque : chacun doit aussi être libre de se soustraire à « sa » communauté.

Il semble qu’il y ait, dans la France d’aujourd’hui, une sorte de retour aux solidarités religieuses. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Il existe des tentatives, par les religions, de réaffirmer leur pouvoir civil. Cette perspective régressive est suscitée par une politique de démantèlement des services publics, elle-même oublieuse des principes fondamentaux d'une république laïque. Partout où la solidarité civile s'efface, un boulevard s'ouvre devant la marchandisation et devant l'action d'associations qui s'engouffrent dans la brèche et qui pratiquent le clientélisme. Il n'y a pas de politique laïque sans une politique ferme et homogène de bons services publics, c'est pourquoi le combat laïc est inséparable du combat social.

Au mois septembre, l’interdiction formelle de prier dans les rues est entrée en vigueur. Pour que cette interdiction soit respectée, l’Etat ne sera-t-il pas contraint, à terme, de financer des lieux de culte au profit des religions les plus récemment implantées ?
A ma connaissance il n'y a pas d'interdiction visant l'acte de prier dans la rue. Ce qui est interdit, ce sont les rassemblements et les manifestations qui entravent la liberté d'autrui ou qui troublent l'ordre public : si vous priez en vociférant et en apostrophant les passants, si vous organisez un sit-in envahissant un hall de gare ou obstruant la voie publique, vous tombez sous le coup de l'interdit. Il faut au moins qu'un rassemblement ou une manifestation susceptible d'entraver la voie publique soit temporaire et déclaré aux autorités chargées de faire respecter l'ordre public. On n'interdit donc pas les prières de rue parce que ce sont des prières, mais on interdit des rassemblements non déclarés qui portent atteinte au droit d'autrui – par exemple le droit d'aller et venir librement.

La mise en œuvre de cette interdiction aurait donc pu intervenir depuis longtemps !
Il me semble en effet. La publicité faite autour de cette prétendue nouveauté relève d'une opération de communication dans laquelle, en l'occurrence, le Ministre de l'Intérieur et les intégristes islamistes sont en miroir. L'un pour dire « voyez comme je suis ferme et innovant », les autres pour se présenter faussement en victimes d'une répression discriminatoire et pour réclamer à l'Etat des moyens matériels.
Apparaît alors l'idée que le financement des lieux de culte serait une mesure nécessaire pour la liberté des cultes et l'égalité entre les cultes. Cette position confond les « droits-liberté » et les « droits-créance »  et fait comme si la liberté de culte était un « droit-créance».
La puissance publique garantit la liberté de culte : par exemple si des fidèles veulent ériger une église, une mosquée, un temple dans le respect du droit, elle doit faire respecter leur liberté contre ceux qui entendent s'y opposer. Mais cela ne veut pas dire qu'elle doive, en plus, assurer les moyens des cultes.

La liberté de culte n’est pas un service public, en quelque sorte…
C’est cela. La liberté des cultes n'est comparable, ni au droit à l'instruction, ni au droit à la santé, ni à aucune prestation sociale, ni au droit au logement ou au travail, qui sont des « droits-créance ».
On peut en revanche comparer la liberté des cultes au droit de propriété : j'ai le droit de m'acheter une voiture de luxe, et si je n'en ai pas les moyens, il n'appartient pas à l'Etat de m'y aider. Il s'agit d'un « droit-liberté ». On en juge aisément par la proposition réciproque : un « droit-liberté » inclut sa négative. Le droit d'être propriétaire inclut le droit de refuser de l'être. De même, ne pas avoir de culte est une liberté, un droit.
J'ajoute à cela  trois remarques :
- lorsqu'une association manque de locaux, elle se tourne vers ses adhérents et leur demande une participation financière,
- s'agissant d'offices religieux, il n'est pas exclu d'envisager d'organiser plusieurs services successifs en cas d'affluence,
- la proposition de financement public fait comme si l'exercice d'un culte était une norme sociale et la transforme en norme politique. Or même s'il n'y avait qu'un seul incroyant, il aurait le droit d'objecter que la mesure est injuste et de récupérer son argent.

Quant à l'argument de l'égalité entre les cultes, il s'appuie sur le caractère historique de la loi de 1905 : les collectivités publiques sont propriétaires des lieux de culte principalement catholiques et se chargent de leur entretien. Mais d'autres cultes ne bénéficient pas de cette disposition... donc il faudrait rétablir l'égalité en injectant de l'argent public dans la construction de nouveaux locaux. Une telle disposition, si elle était valide, devrait valoir pour toutes les religions présentes et futures, et prendre en compte rétroactivement tous les édifices cultuels construits entre 1906 et aujourd'hui...

Ce qui est insensé, sauf à « démocratiser l’histoire afin que chacun en ait une part égale », comme plaisantait un jour Elisabeth Lévy…
C’est impossible en effet. On prétend qu'il y aurait un problème parce que l'islam s'est développé en France après la loi de 1905, et serait donc pénalisé par une histoire dans laquelle il n'a pas été présent. Mais la loi de 1905, comme toutes les lois, a été faite pour après sa promulgation ! Toute disposition juridique importante doit affronter la temporalité : « liquider » une situation antérieure, prendre des dispositions transitoires et fixer des délais à partir desquels elle s'applique pleinement. Cela a été fait clairement par la loi de 1905.

Dans un récent entretien au Monde des religions, Elisabeth Badinter affirmait : « en dehors de Marine Le Pen, plus personne ne défend la laïcité ». Au-delà du procès en sorcellerie qui s’ensuivit, la philosophe ne déplorait-elle pas simplement l’abandon progressif, par la droite comme par la gauche, de l’idéal laïc au profit de la simple « tolérance » présentée comme plus généreuse car “ouverte” ?

Le transfert du vocable « laïcité » dans l'escarcelle du Front national n'est pas tellement étonnant pour qui a observé la vie politique depuis une trentaine d'années. Le président de la République et son gouvernement y ont certes bien travaillé en faisant un grand écart, du discours de Latran aux déclarations de Claude Guéant. Mais la voie a été ouverte de longue date par bien des « forces de gauche » traditionnelles.
Deux dérives symétriques et complices permettent d'expliquer ces mouvements. La première dérive, je l'appelle la « laïcité adjectivée » (plurielle, ouverte, positive, etc.). Elle consiste à vouloir étendre au domaine de l'autorité publique - où s'applique rigoureusement le principe de neutralité - le régime de la société civile où doit régner le libre affichage des opinions dans le respect du droit commun. Cette dérive récuse le caractère neutre et minimaliste de la puissance publique républicaine, et peut autoriser les propos religieux au sein de l'Etat lui-même.
La seconde dérive, une forme « d'extrémisme laïc », consiste symétriquement et inversement à vouloir durcir l'espace civil en exigeant qu'il se soumette à l'abstention qui devrait régner dans le seul domaine de l'autorité publique. On a vu se former des groupes favorables à l'effacement dans l'espace civil de tout signe religieux, et qui ont diffusé récemment des thèmes non pas antireligieux (comme cela serait cohérent avec leur principe) mais plus particulièrement anti-musulmans.

Ces deux courants (laïcité adjectivée et extrémisme laïque) auraient donc, selon vous, favorisé l’appropriation des thématiques laïques par Marine Le Pen ?
Oui. L'un en désertant le terrain du combat laïque pendant de longues décennies, l'autre en l'investissant avec des propositions durcies et réactives, les deux en épousant le fonds de commerce des politiques d'extrême-droite, à savoir la constitution fantasmatique de « communautés » (en l'occurrence « les musulmans ») que les premiers révèrent en criant à la « stigmatisation » et que les seconds détestent.
Le mécanisme de balancier est alors facile à décrire. A force d'amollir la laïcité, d'en nier l'essence au point d'introduire le discours religieux comme légitime dans le domaine de l'autorité publique, à force de consacrer le fractionnement du corps social en reconnaissance politique d'appartenances particulières, à force de dissoudre l'idée républicaine, on finit par réveiller ou par produire un mouvement réactif et rigide. Ce mouvement  réclame le « nettoyage » de toute présence du religieux dans l'ensemble de la vie civile et sa restriction à la seule vie intime - autant dire qu'il réclame l'abolition de la liberté d'opinion. Comment s'étonner que l'extrême-droite, criant à l'abandon de la laïcité, n'ait plus qu'à s'emparer d'un extrémisme (baptisé « laïcité ») aux ordres du nettoyage anti-religieux (que l'on réduit opportunément au nettoyage anti-musulman) ?

Poursuivons un instant sur le sujet de l’islam… Deux femmes portant le voile intégral ont été dernièrement verbalisées à Meaux, sanction qu’elles ont jugé contraire aux droits de l’homme.
Il faut distinguer d'une part la question du port du voile, qui n'est visé par aucune interdiction dans l'espace civil (le port de signes religieux et pas seulement celui du voile est prohibé uniquement dans les espaces participant de l'autorité publique (école publique incluse), et d'autre part celle de la dissimulation complète du visage visée par la loi de 2010. La verbalisation ne pouvait donc porter que sur la dissimulation du visage, et non sur le caractère religieux de tel ou tel vêtement. Si la loi de 2010 était contraire aux droits de l'homme, il me semble qu'elle aurait été « retoquée » par le Conseil constitutionnel.

Mais comment comprendre le comportement de femmes, qui défendent ainsi à grand bruit leur…droit à la soumission ?
Je ne m'interroge pas, à vrai dire, sur le bien-fondé de tel ou tel comportement, pourvu qu'il ne porte atteinte à aucun droit. On est libre dans la France républicaine de revendiquer ce qu'on veut, pourvu que cela ne contrarie le droit de personne. Si quelqu'un revendique comme une liberté ce que je juge être une soumission, je ne vois pas comment je pourrais le lui interdire, même si ça ne me plaît pas et que je ne me prive pas de le dire et de dire pourquoi. Mais si quelqu'un entend imposer une manière de vivre à autrui, j'ai le droit et le devoir de m'en inquiéter.

Avez-vous entendu parler de Kenza Drider, cette avignonnaise pro-niqab, ayant annoncé vouloir se présenter à l’élection présidentielle en 2012 ?
Franchement cela me semble une pure opération de propagande. Il lui faudrait d'abord obtenir les signatures d'élus pour se présenter. Et que veut-on prouver au juste ? Que le port du voile est interdit en France ? C'est faux. Seule la dissimulation du visage l’est.

Un film réalisé par Nadia El Fani, Laïcité Inch Allah, montre combien fut forte, dans les premiers jours du « printemps » tunisien, la demande de laïcité. Cependant, on a assisté lors des premières élections libres en Tunisie, à une forte percée du parti « islamo-conservateur » Ennahda. Les espoirs nés de la « révolution » tunisienne ne seraient-ils pas trahis, s’il advenait que l’islam soit reconnu comme religion d’Etat ?
Nous sommes entourés de pays où existe une religion d'Etat, et où cependant la liberté de pensée s'exerce, par exemple le Royaume-Uni. En Grèce la religion orthodoxe a le statut de « religion dominante » et est largement subventionnée. En Norvège, plus de la moitié des ministres doivent professer la religion d'Etat évangélique luthérienne. Un régime de religion d'Etat devient contraire à la liberté de pensée et d'expression lorsque cette religion est imposée à tous et qu'elle dicte la loi – il en va de même pour un athéisme d'Etat.

Mais n’y a-t-il pas contradiction entre l’existence d’une religion d’Etat - qui implique un statut d’infériorité pour les fidèles d’autres religions et pour les incroyants - et l’idée de démocratie qui implique quant à elle l’égalité de tous citoyens ?
Il y a de grandes différences entre un régime laïc et un régime de religion d'Etat tolérant.  En régime laïc, la référence religieuse est superflue, inutile pour construire la cité : le lien religieux et le lien politique sont entièrement disjoints. La liberté des cultes s'inscrit dans le cadre de la liberté de conscience qui est beaucoup plus large. Autrement dit, le régime laïc est indifférent à la question de la religion et de l'athéisme, il est minimaliste.
Il s'ensuit une différence au niveau de la considération des personnes : dans un régime de simple tolérance comme ceux que j'ai cités, le fait d'avoir une religion est une norme sociale couramment admise – les incroyants sont tolérés, mais leur statut moral est déprécié. Le cœur politique de la différence entre le régime de la tolérance et le régime de laïcité, c'est l’accès des communautés en tant que telles à l’autorité politique. Le régime de laïcité accorde des droits étendus à toutes les communautés, dans le cadre du droit commun. Mais ces droits sont civils : aucune communauté en tant que telle ne peut se voir reconnaître un statut politique. La souveraineté réside dans les citoyens et leurs représentants élus, et les droits sont les mêmes pour tous.

Il demeure pourtant possible à chacun de renoncer à sa prétendue « communauté » d’origine.
Cela est beaucoup plus facile en régime laïc qu'en régime de simple tolérance. La tolérance avec religion officielle ne fonctionne bien qu’à la condition qu’existe un consensus dans lequel les communautés acceptent de ne pas imposer leur loi comme exclusive et de laisser leurs prétendus membres libres de dire et de faire ce qui est réprouvé par la communauté mais permis par la loi, et acceptent que la critique puisse se déployer. Mais un dogmatisme intégriste n’est pas soluble dans la tolérance et s'il devient religion d'Etat, il installe une tyrannie.
Je pense qu'un régime de laïcité est plus clair et plus simple ; il peut s'appliquer à des pays où les différences culturelles et religieuses sont fortes car il construit un espace critique commun par la référence à la liberté de conscience, où s'inscrit la liberté des cultes. En régime laïc, une législation sur le blasphème ou qui placerait les religions au-dessus de toute critique est impensable.

En somme, plus il existe de « communautés » cohabitant dans un même pays, plus la laïcité, qui leur offre un espace commun, devient souhaitable…
Certainement. Le régime de laïcité est mieux armé face à aux prétentions politiques de la part d'une religion hégémonique parce qu’il monte la défense un cran plus haut : il ne propose à aucun groupe particulier un accès ès qualités à l'autorité politique, il n’en sacralise aucun.
Toutefois, l'existence d'une religion d'Etat peut se décliner sous régime de tolérance et n'est pas nécessairement contraire à la démocratie et aux libertés – c'est ce qui a été exposé par Locke au XVIIe siècle. Un tel régime repose sur un consensus culturel et religieux large ; mais son fonctionnement suppose aussi un consensus politique dans lequel la religion officielle renonce  à s'imposer à tous, et renonce à s'ériger en pouvoir civil : qu'elle accepte de se présenter seulement comme une référence morale et spirituelle non contraignante. Cela suppose une législation indépendante du pouvoir et des dogmes religieux, et une vigilance des citoyens relative aux droits des individus.
A l’inverse si une religion dominante veut s'imposer comme hégémonique, et sortir du domaine de la référence « spirituelle », alors la tolérance ne suffit pas : la laïcité est beaucoup mieux armée pour la contenir. La France a longtemps connu une telle situation de religion hégémonique, et l'invention de la laïcité lui est historiquement liée.

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