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jeudi 12 mai 2016

Un revenu universel peut-il libérer la société du travail ?










Par David Cayla *


Le rapport que la société entretient avec le travail a connu de profonds bouleversements depuis la fin des années 1970. L'apparition du chômage de masse et le développement de la précarité ont éloigné des populations entières de l'emploi stable. Le travail s'est désintégré, tant à l'extérieur de l'entreprise, dans un marché du travail qui s'est mué en système exclusif, qu'à l'intérieur, en cassant les collectifs de production. La nature du travail s'est également transformée. Les métiers de support (communication, publicité, audit, conseil...) se sont multipliés sans forcément créer de la valeur sociale. Ces « boulots à la con », selon l’expression de David Graeber, dépourvus de sens mais souvent très bien rémunérés, ont empêché que la hausse de la productivité ne se transforme en réduction du temps de travail 1.

Le travail a-t-il encore un sens ? Organisé et réparti dans le cadre de plus en plus libéral du « marché du travail », il permet à la fois de justifier les rémunérations exorbitantes de certains privilégiés tout en reléguant des millions de personnes dans l'exclusion sociale et la pauvreté. D'ailleurs, les progrès technologiques n'ont-ils pas rendus ce travail moins nécessaire ? Sommes-nous parvenus au seuil d'une société où les coûts marginaux de production tendent vers zéro, permettant à chacun de produire selon ses besoins et de partager l'usage de son capital ? 2 Cette « société du partage » verrait la logique propriétaire s'affaiblir au profit de l'usage. Le capital devenant plus immatériel et accessible, il serait en grande partie détenu par des collectifs ou des usagers, sous la forme de communs 3. Le travail deviendrait ainsi plus autonome, chacun pouvant s'employer en dehors du capitalisme traditionnel. 

Trois conceptions du revenu universel 


Pour ceux qui croient à la possibilité d'une telle société, il convient de dissocier revenus et travail. L'instauration d'un revenu universel inconditionnel serait une première étape nécessaire pour faire émerger un monde post-capitaliste dans lequel l'activité productive serait librement consentie. Le revenu universel se décline néanmoins en trois grandes conceptions. Dans sa forme la plus légère, proche de l'impôt négatif de Milton Friedman, il s'agit d'un revenu de base équivalent au RSA socle, environ 450 euros, versé à l'ensemble de la population et financé par grande réforme fiscale individualisant toutes les prestations 4. Cette conception s'apparente davantage à une profonde réforme fiscale à coût constant et à prestations équivalentes qu'à une véritable révolution sociale.

Plus intéressantes sont les propositions du revenu inconditionnel, porté par Baptiste Mylondo5, et du salaire à vie, proposé par Bernard Friot 6. Même si beaucoup d'aspects importants les distinguent, ces deux approches se rejoignent sur un point essentiel : elles promettent un revenu qui serait suffisant pour vivre et accéder aux biens essentiels. Dans la proposition de Mylondo, le revenu inconditionnel serait d'au moins 900 euros par mois, cumulable avec d'autres revenus. Dans la proposition de Friot, un salaire à vie pouvant varier de 1500 à 6000 euros, non cumulable avec d'autres revenus, serait versé à tous les adultes en fonction de leurs qualifications individuelles.

Ici, l'inconditionnalité est garantie par le fait qu'il s'agit d'un revenu suffisant pour un minimum de confort. Le travail devient alors facultatif et volontaire. Le basculement social et conceptuel est donc considérable. Pour le comprendre, évoquons les travaux du philosophe André Gorz dont s’inspirent de nombreux partisans du revenu universel. Après avoir longtemps défendu une vision marxiste du travail qui considère l'aliénation comme une conséquence de la nature et de la propriété du capital, Gorz élargit sa conception de l’aliénation en en considérant que le travail s'oppose à l'autonomie individuelle dès lors que le but ou le produit final de celui-ci échappe au contrôle du travailleur.7 Ce travail, qu'il qualifie d'hétéronome, correspond à tout travail fonctionnel, c'est-à-dire à la fois au travail économique (qu'il soit salarié ou fonctionnarisé), mais également à une partie du travail domestique, dès lors qu'il correspond à un besoin physiologique ou social.

La promesse d’un nouveau rapport au travail


L'apport d'André Gorz est particulièrement intéressant car il a lui-même soutenu l'instauration d'un revenu universel comme levier pour susciter un nouveau rapport au travail. Ainsi, en rendant facultatif le travail économique, un tel revenu permettrait, selon Gorz, d'approfondir l'autonomie des individus. On retrouve également chez Gorz, comme chez Mylondo, un appel pour une société plus économe sur le plan écologique. En libérant les individus de la nécessité de travailler, le revenu universel permettrait une diminution de l'offre de travail et donc de la production. Or, comme il protège le pouvoir d'achat des populations les plus pauvres, la baisse du revenu national porterait exclusivement sur les classes aisées. En somme, le revenu universel aurait le double avantage de créer la décroissance tout en la rendant socialement acceptable.

Plus largement, tant Friot que Mylondo se rejoignent dans une conception très large du travail qui considère toute activité humaine comme productive par nature. Ainsi, pour Friot, le travail des retraités est reconnu socialement du fait de la part du PIB consacrée au financement des retraites. Un revenu universel permettrait donc de libérer la société du travail en généralisant le principe de la retraite. Non seulement chacun décide des quantités de travail qu'il fournit, mais en plus la nature même de ces activités est choisie. On peut ainsi, à discrétion, cultiver des tomates, garder des enfants ou simplement faire une partie de belote. Toutes ces activités sont utiles et doivent de ce fait être considérées comme une contribution sociale, c’est-à-dire du travail.

Un impensé social


Mais c'est là que le raisonnement de Friot et de Mylondo touche ses limites. Jean-Marie Harribey rappelle avec justesse que la nature d’une activité ne peut être considérée comme un travail que si elle est socialement validée 8. Sans cette validation, chacun peut décider que ses loisirs sont du travail, ce qui revient à imposer aux autres d’accepter par principe sa contribution sociale quelle qu’elle soit.

Plus fondamentalement, la promesse du revenu universel est fondée sur un impensé social. En effet, les individus ne peuvent à la fois être entièrement libres dans leurs contributions à la richesse en terme de travail et se voir garantis la consommation d'une partie de cette richesse. Qu'arriverait-il si tout le monde décidait d'arrêter de produire les biens et les services nécessaires aux autres ? Quelle richesse réelle le revenu universel permettrait-il alors d'acheter ? Aucune. Les individus ne peuvent donc décider d'arrêter de travailler que si d'autres décident de continuer. 

Face à cet argument, Mylondo répond que les expériences menées ont montré que, même en se voyant garantir un revenu à vie, la plupart des personnes continuent de travailler et qu’on ne constate pas d'effondrement du travail. Mais il évite de rappeler un aspect troublant de ces expériences : dans une étude qui a suivi les comportements de gagnants du jeu « win for life »9, c'est surtout pour pouvoir consommer d'avantage et vivre plus confortablement que les personnes ont continué de travailler.10 Autrement dit, ces personnes ont utilisé l’essentiel de ce revenu supplémentaire pour consommer, ce qui n'est soutenable que si d'autres personnes travaillent davantage. Non seulement ce résultat contredit l'objectif d'une société plus sobre, mais il montre surtout que la généralisation de ces expérience est impossible, car tout le monde ne peut pas à la fois contribuer moins à la production de richesses tout en bénéficiant d'une richesse supplémentaire.

Le travail répond à un besoin social


En somme, cette promesse d'un travail librement consenti, produit d'un choix strictement individuel, revient à nier le caractère doublement collectif du travail. En premier lieu, dans les conditions technologiques actuelles où la majorité des tâches ne sont pas mécanisables, en particulier les services aux personnes (éducation, santé, garde d'enfants, sécurité…), le travail reste socialement indispensable. En second lieu, le travail est collectif dans sa production. Il nécessite une spécialisation, des métiers, et donc une division du travail qui, par construction, le rend hétéronome au sens de Gorz. Le travail est donc une contrainte sociale car la société ne peut s'en passer, et il est une contrainte individuelle car il oblige l'individu à s'insérer dans un collectif qui suspend et contrarie son désir d'autonomie.

Le revenu universel ne résolvant pas ces contraintes, il ne peut donc libérer les individus du travail. La réduction du temps de travail, l'amélioration des conditions de travail, l'émancipation des individus, doivent bien sûr rester les horizons de la gauche. Mais ces grandes réformes, pour être possibles, doivent être décidées et organisées collectivement et non laissées à la seule initiative des individus.

Bien entendu, il serait possible de concevoir des réformes tendant à organiser le travail et la répartition des revenus de manière profondément différente que celle que nous vivons aujourd'hui. Une allocation universelle suffisante pour vivre dignement peut être instituée... à condition toutefois que le travail pour rendre cette richesse disponible soit lui aussi organisé collectivement. En d'autres termes, un revenu garanti à tous nécessiterait un travail obligatoire sous la forme d'un service civique par exemple, dont la durée serait fonction du montant du revenu attendu. Une telle réforme résoudrait ses contradictions internes. Aux citoyens néanmoins de décider s'ils la jugent souhaitable.


1  D. Graeber 2013, « On the Phenomenon of Bullshit Jobs », Strike !, 17/08/2013.
2 J. Rifkin 2014, La nouvelle société du coût marginal zéro : L’internet des objets, l’émergence des communaux collaboratifs et l’éclipse du capitalisme, Les liens qui libèrent.
3 Sur les communs lire : Coriat, B (dir) (2015), Le retour des communs. La crise de l'idéologie propriétaire, Les Liens qui libèrent.
4 Cette proposition est soutenue par le Mouvement Français pour un Revenu de Base (MFRB) ainsi que par l'association Génération Libre.
5 B. Mylondo (2010), Un revenu pour tous ! Précis d'utopie réaliste, éd. Utopia et (2012), Pour un revenu sans conditions : Garantir l’accès aux biens et services essentiels, éd. Utopia.
6 B. Friot (2014), Émanciper le travail - Entretiens avec Patrick Zech, ed. La Dispute.
7 A. Gorz (1988), Métamorphoses du travail, quête du sens, Galilée.
8 J-M Harribey (2014) Le revenu de base inconditionnel, nouvelle utopie ou impensé sur le travail ? Blog Alternative Economique.
9 L’étude, conduite par les sociologues Axel Marx et Hans Peeters, a suivi un groupe d’une soixantaine de personnes recevant mensuellement une somme proche des minima sociaux belges, soit 613 euros.
10 Mylondo 2010, p. 86.


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  • David Cayla est maître de conférence en économie à l'université d'Angers et membre des économistes atterrés. 
  • On peut lire certains de ses autres articles ici



vendredi 23 novembre 2012

Compétitivité : ils vont nous faire le coup de l’Espagne !

 


« Ils » nous ont copieusement rebattu les oreilles avec le « modèle allemand », supposé mille fois meilleur que le français, car tout est toujours meilleur que le modèle français, étriqué, rabougri et archaïque – forcément archaïque.
 
Le « modèle allemand », on en a eu partout et tout le temps, de midi à minuit et de la cave au grenier. Ah ! La bonne vieille modération salariale germanique, permise par cette si « raisonnable » discipline rhénane dont les salariés français devraient prendre de la graine, eux qui sont « cramponné à leurs avantages acquis », comme disent des « spécialistes » désintéressés, qui ne défendent jamais, pour ce qui les concerne, aucun avantage !
 
Jusque là, le modèle espagnol, lui, faisait plutôt figure de repoussoir. Pendant la campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy - n’osant tout de même pas exhumer la menace des chars russes sur les Champs-Élysées - prédisait même, la miné dégoûtée, un « scénario à l’espagnole » si la gauche l’emportait.
 
Pourtant, depuis quelques semaines, par un de ces extraordinaires retournements de situation dont on croyait seuls capables l’UMP déliquescente et les films de James Bond, on sent advenir le moment où « ils » vont nous faire le coup de l’Espagne.
 
Les médias ont tranquillement préparé le terrain, notamment avant l'ouverture du sommet européen des 22 et 23 novembre sur le budget de l'Union, sommet qui vient d'ailleurs d'échouer pour cause « d'égoïsmes nationaux », comme il convient de les nommer sottement. Avant le sommet, donc, on nous annonçait cette incroyable nouvelle : « l'Espagne a intégré le club des pays les plus riches de la zone euro ».
 
Et oui : alors qu’ils sont aux prises avec une crise effroyable, alors même que Mariano Rajoy se tâte tant est plus pour savoir s’il va solliciter auprès de ses partenaires un plan de sauvetage du pays, les malheureux ibères risquent fort de devenir prochainement « contributeurs nets » au budget de l’Europe. C'est-à-dire d’avoir à cotiser plus qu’ils ne recevront d’aides. Quel honneur ! Une belle victoire remportée sur la Roumanie !
 
Mais ce qui fait le plus gloser, par ces temps très marqués par la thématique de la compétitivité, ce sont les performances de l’industrie espagnole, dont on nous chante les louanges de manière un peu trop récurrente pour que ça ne finisse pas devenir suspect. « L’Espagne défie la France », nous dit-on. Elle gagne des point à l’export, son déficit commercial se réduit, et nos propres entreprises délocalisent chez elles, comme Renault, qui s’apprête à y créer 1 300 nouveaux emplois.
 
Certes, mais à quel prix ? Natixis répond ainsi : « L’Espagne commence à regagner de la compétitivité, à la fois par le freinage des salaires et par les gains de productivité, ce qui redresse aussi fortement la profitabilité des entreprises ».
 
Surtout par le « freinage » - la baisse, c'était too much ? - des salaires, si l'on en croit les chiffres : - 9,8 % pour les coûts salariaux unitaires dans l’industrie entre 2008 et 2012 contre + 5,3 % dans la « France archaïque et irréformable ». Ne fait-ce pas rêver ? Si l’on y ajoute la baisse des salaires dans le secteur public, on peut même envisager que nos voisins finissent un jour par payer pour bosser. Ce qui serait une victoire substantielle sur Grèce et sur la Slovénie !
 
La prochaine étape consistera à emboîter le pas au Point, organe de presse toujours en pointe lorsqu'il s'agit du progrès social, et à nous répéter sans cesse que la France (archaïque, crispée, moisie : rayez la mention inutile) est plombée par le « boulet du coût du travail ».
 
Et peu importe que le gouvernement ait déjà décidé d'alléger celui-ci en via un crédit d'impôt de 20 milliards pour les entreprises, dans la foulée du rapport Gallois. Dans cette Europe pleine de joie et de bonté, on n'en fait jamais assez pour se débarrasser du « boulet ». Ni pour s'aligner sans cesse vers le bas. Mettons-nous donc au niveau de l'Espagne rapidement, puis un jour peut-être, si on est ambitieux, rattrapons la Bulgarie.
 
Lire et relire:
François Lenglet m'a fait un choc...de compétitivité  CLICK
La "Une" du Point et ses très grosses ficelles  CLACK
L'Europe, du baratin de Monnet au baragouin sur la monnaie  CLOCK