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mercredi 30 août 2017

Selon un économiste allemand, «le miracle économique allemand doit peu aux réformes structurelles»








Parmi les économistes allemands, on commence à mettre en cause les bienfaits des réformes Schröder du début des années 2000, celles, précisément, dont l'actuel gouvernement français - en retard d'un bon petit paquet de guerres - entend s'inspirer pour déréguler le marché du travail. 

L'article ci-dessous est initialement paru dans le journal belge Le Soir, et reproduit ici pour en assurer une diffusion en France. Il relaie les propos de l'économiste Christian Odendhal, membre du CER (Centre for European Reform) un think tank basé à Londres et absolument pas « de gauche » (c'est le moins qu'on puisse dire), puisque fondé par un ancien du très libéral hebdomadaire The Economist.


***

Il y a une quinzaine d'années, l'Allemagne était « l'homme malade » de l'Europe. L'économie stagnait, le chômage touchait plus de 10 % de la population active et le déficit public frôlait les 4 % du PIB – un comble pour le pays qui, dix ans plus tôt, avait imposé la fameuse « règle des 3 % » dans le traité de Maastricht.

Depuis, la situation s’est complètement inversée : nos voisins d’outre Rhin ont rapidement digéré la Grande Récession qui a suivi la crise financière, et surfé sur la crise des dettes souveraines, évitant la rechute en récession dont ont pâti la plupart des économies partageant la monnaie unique. Le taux de chômage est au plus bas, à 3,8 %. Le budget public en surplus.

Le modèle

L'Allemagne, de manière assez compréhensible, est donc apparue comme le modèle à suivre, et cette imitation de l'Allemagne comme le nouvel Evangile européen, a été portée sinon imposée aux quatre coins de la zone euro aussi bien par la Commission que par la Banque centrale européenne (BCE) et par les dirigeants nationaux. 

De quoi parle-t-on ? Des fameuses « réformes structurelles » - en particulier du marché du travail – qui forment le cœur de la stratégie de sortie de crise, aussi bien dans les pays de la périphérie de la zone euro (les plus touchés) qu'ailleurs, chez nous (NB : ce sont des Belges qui parlent), mais aussi en France. Au delà du Quiévrain, le nouveau président (Macron donc) mise tout - ou presque - sur ses réformes pour doper la croissance et l'emploi. 

En Allemagne, les réformes Hartz, du nom de leur principal concepteur Peter Hartz, alors membre du comité directeur de Volkswagen, ont été mises en œuvre sous la houlette du chancelier social-démocrate Gerhard Schröder entre 2003 et 2005. Elles visaient quatre objectifs principaux : réduire le coût des pensions et plus généralement de l’État providence; flexibiliser le marché du travail, d'une part en favorisant l'auto-entrepreneuriat, les « mini-jobs », les CDD et la sous-traitance, et d'autre part en réduisant le coût des licenciements pour les petites entreprises; inciter au retour à l'emploi en réduisant la durée d'indemnisation du chômage et le montant des aides sociales; augmenter le taux d'emploi des plus âgés en durcissant les conditions de départ anticipé. 

Dès 2005, l'économie allemande rebondit. L'emploi repart à la hausse alors que le chômage baisse. Ni la crise financière ni celle de l'euro ne contrarient durablement cette « renaissance économique ». Nos voisins d'outre-Rhin auraient donc mis au point la bonne recette, oserait-on dire la « potion magique » ? 

Un coup de chance

«C'est un mythe» explique Christian Odendhal, chief economist au (Centre for European Reform) un think tank basé à Londres, dans une étude qu'il a récemment publiée. «Il s'agissait de changements importants, mais ces réformes ne peuvent expliquer le rebond de l'économie allemande après 2004». 
«Quatre autre facteurs ont joué un rôle plus important.» D'abord, le boom des économies émergentes, et parmi celles-ci la Chine, a dopé la demande pour les biens d'équipements – une spécialité allemande de longue date - et pour les biens de consommation «made une Germany» - en particulier l'automobile. Et après la Grande Récession, ce boom s'est poursuivi, dopé par les plans de relance chinois. 

Christian Odendhal réfute également la vulgate selon laquelle les réformes Hartz auraient mis sous pression les travailleurs, les forçant à modérer leurs exigences salariales, et dopé ainsi la compétitivité de l'industrie allemande. Depuis le milieu des années 1990, les syndicats avaient en effet accepté de privilégier l'emploi, non les salaires. «Les réformes Hartz ont permis de donner un nouveau tour de vis pour les bas salaires, mais l'essentiel de la modération salariale s'était produit avant cela». 

De même – et c'est en partie lié – les entreprises allemandes s'étaient profondément restructurées afin de réduire leurs coûts et de doper leur profitabilité en organisant le recours systématique à la sous-traitance en Allemagne, mais aussi et surtout dans les pays à bas salaires de l'est de l'Europe. Enfin, Christian Odendhal pointe un quatrième facteur : le redémarrage du secteur de la construction après dix ans de déclin. 

«La raison pour laquelle les réformes Hartz ont acquis un statut mythique, c'est parce qu'elles ont été mises en œuvre au bon moment». L'Allemagne, en particulier parce qu'elle disposait d'un panier d'exportation adapté à la demande des pays émergents, a pu profiter pleinement du boom économique mondial. «L'Allemagne a eu la chance que la demande extérieure soit venue à son secours», explique Odendhal. 

Le test Macron

«Alors que la croissance chinoise ralentit, que les importations allemandes ne montrent aucun signe de hausse importante et que l'économie américaine poursuit son petit bonhomme de chemin à un rythme modéré, les autres membres de l'union monétaire n'auront pas la même chance». 

L'économiste pointe également les effets secondaires de ces réformes au niveau social en Allemagne et du point de vue économique au sein de la zone euro. «La modération salariale en Allemagne a eu des effets négatifs pour l'Europe. Des salaires plus bas se sont traduits par une consommation et des importations plus faibles. En conséquence, l'Allemagne (accumulant des surplus extérieurs) a exporté du capital – lequel a contribué à nourrir les bulles immobilières et l'endettement ailleurs en Europe».

Il souligne également les limites des politiques de flexibilisation du marché du travail et de pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail. «Cela contribue peu, voire pas du tout, à booster la productivité. En réalité, ça peut même être nuisible si de telles réformes réduisent l'incitation des entreprises à investir dans les travailleurs et dans les équipements».

Si l'Europe ne semble pas tirer les bonnes leçons de l'expérience allemande, «l'élection d'Emmanuel Macron, qui a juré de réformer le marché du travail en France, va mettre à l'épreuve cette rhétorique construite autour des réformes Hartz. Si elle s'avère être fausse, le président français pourrait bien échouer à relancer la croissance et l'emploi, ouvrant ainsi la voie à un populiste lors des prochaines élections présidentielles » prévient Christian Odendhal. 



lundi 5 décembre 2016

Banques et dette italiennes : après le "non" au référendum, que va-t-il se passer ? - entretien avec Steve Ohana





Steve Ohana est économiste et professeur de finances à l'ESCP Europe. Il est l'auteur de Désobéir pour sauver l'Europe, un ouvrage très pédagogique sur l'Union européenne et sur la zone euro.

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Hier s'est tenu un référendum décisif en Italie, relatif à la réforme constitutionnelle portée par Matteo Renzi. Le « non » l'emporté très largement et Renzi a immédiatement annoncé sa démission. Un tel scénario, anticipé avec anxiété par tous les acteurs et observateurs des marchés, avait fait pronostiqué l’apocalypse au Financial Times , qui est allé jusqu'à prévoir la faillite de huit banques. Pourquoi un tel alarmisme ? Quelle est la situation exacte des banques transalpines et à quoi est-elle due ?
Comme aux États-Unis, en Espagne ou en Irlande, les banques italiennes ont octroyé des prêts en grande quantité avant la crise de 2008, à des ménages et à des entreprises qui, aujourd’hui, n’ont pas les moyens de les rembourser.
Trois caractéristiques de l’Italie rendent la situation particulièrement critique aujourd’hui. D'abord l’exécutif italien s’est refusé à assainir le système bancaire de façon systématique et globale, comme l’ont fait par exemple l’Espagne et l’Irlande. Au lieu de procéder à une restructuration systématique de l’ensemble des banques, Matteo Renzi a opéré par recapitalisations successives des plus petites banques (certaines au cours de l’année 2015, d’autres à l’été 2016 via le fonds privé Atlante). Il a sans doute parié sur une sortie de crise dans la zone euro, qui aurait pu permettre à la plupart des crédits à risque d’être finalement remboursés, et aux grosses banques d’absorber les petites banques plus fragiles.
Ce pari a été perdu. Le résultat est un système bancaire italien composé de banques « zombie », avec des actifs à la valeur incertaine et des fonds propres très insuffisants pour leur permettre de se financer et de prêter normalement. Or, l’économie italienne étant très dépendante de son système bancaire, la fragilité des banques italiennes perpétue la crise de demande, ce qui, en retour, nuit à la solvabilité des emprunteurs et donc à la santé des banques. C'est un cercle vicieux.
La reprise constatée en zone euro depuis deux ans est aussi très timide dans la Péninsule, les prix de l’immobilier continuent de chuter à l’inverse du reste de la zone euro et en particulier de l’Espagne et le taux de prêts non performants dans les banques italiennes est aujourd’hui le plus élevé de toute la zone (environ 18% du total des prêts). On estime aujourd’hui les prêts non performants à 360 milliards d’euros et les besoins en capitaux propres des banques italiennes à environ 40 milliards d’euros.

Et l'Union bancaire, alors ? Elle ne sert à rien dans le cas italien ?
Disons que depuis 2015, les nouvelles règles de résolution bancaire instaurées par « l’Union Bancaire » interdisent à un État de l’UE de recapitaliser ses banques sans faire prendre des pertes aux « créanciers non protégés » (détenteurs de « dette subordonnée », déposants au-dessus de 100 000 euros…). Et le retard pris par l’exécutif italien dans l’assainissement du système bancaire prend une tournure presque tragique dans ce contexte.
En effet, une grande partie des créanciers non protégés des banques italiennes se trouvent être des particuliers. Ainsi, 2 milliards des 5 milliards de dette subordonnée de la banque Monte Paschi di Siena, aujourd’hui au centre de tous les regards (35% de prêts non performants), sont détenus par des particuliers. L’été dernier, un retraité qui avait perdu 100 000 suite à la mise en faillite par l’Etat de la Banca Popolare dell’ Etruria e del Lazio s’était suicidé, provoquant un émoi important en Italie.
Ce dernier point souligne la faillite de gouvernance patente au sein des banques italiennes. Les liens de connivence entre managers et milieux politiques ont permis de mettre le couvercle sur des politiques de gestion de risque plus que laxistes et des pratiques frauduleuses dont l’ampleur commence tout juste à être découverte. Ainsi, de nombreuses banques du Nord de l’Italie ont proposé aux particuliers des produits appelés « azioni baciate» (« kissing shares »), c’est-à-dire des « prêts adossés à des actions », par lesquels les banques prêteuses proposaient aux emprunteurs d’utiliser une partie du prêt octroyé pour acheter des actions…émises par les banques prêteuses !
Ces pratiques ont débouché sur une crise sociale dans la région de Venise où les banques locales- mises en faillite puis rachetées à l’été 2016 via le fonds Atlante- jouaient un rôle fondamental dans le financement de l’économie et jouissaient de la confiance quasi aveugle des petits épargnants. Ensuite, la crise est devenue politique quand ont été découvertes la longue omerta de la classe politique et des régulateurs bancaires sur ce type de pratiques et l’incapacité des leaders politiques italiens à compenser correctement les épargnants floués.
Dans ce contexte politiquement chargé, on comprend bien pourquoi Matteo Renzi insiste tellement auprès des leaders européens pour recapitaliser directement les banques italiennes sans faire prendre de pertes aux créanciers non protégés… Mais Angela Merkel s’y refuse obstinément depuis plusieurs mois, de peur de miner la crédibilité de l’Union Bancaire.

Mais en quoi la victoire du « non », ici, est-elle un problème européen ? La question soumise aux électeurs était une question institutionnelle interne à l'Italie, et n'avait pas grand chose à voir avec les difficultés bancaires en zone euro....
Disons que ce « non » peut ouvrir une période d’incertitude politique qui pourrait décourager les investisseurs pressentis pour participer aux plans de recapitalisation privés actuellement mis en place pour venir au secours des banques italiennes les plus fragiles, en particulier la banque Monte Paschi. Dans ce cas, la seule issue serait la nationalisation de la banque par l’État italien (qui pourrait emprunter directement sur les marchés ou auprès du Mécanisme Européen de Stabilité si la situation devenait trop tendue sur les marchés).
Là, si Angela Merkel reste aussi inflexible sur le respect des règles de l’Union Bancaire, ceci déboucherait sur de nouvelles ponctions de petits épargnants particuliers et l’aggravation de la crise politique dans la Péninsule.

Justement, s'agissant d'Angela Merkel : a-t-elle vraiment intérêt à rester inflexible ? On sait le système bancaire européen interdépendant et fragile. N'existe-t-il pas un risque de contagion à d'autres pays de la zone euro ? Le géant allemand Deutche Bank, par exemple, qui s'est trouvé dans la tourmente l'été dernier, peut-il être touché ?
Pour l’instant, force est de constater que les effets de contagions du problème bancaire italien restent assez limités, malgré le fait que la victoire du « non » au référendum était largement anticipée par les marchés depuis quelques semaines. C'est dû, à mon avis, à trois phénomènes.
D'abord, le système bancaire européen est perçu comme mieux capitalisé aujourd’hui qu’il ne l’était au début de la crise. Les capitaux propres des banques européennes sont visiblement considérés comme suffisants pour absorber des pertes sur leurs expositions aux banques italiennes (les banques françaises sont les plus exposées à ce risque, à hauteur d’environ 50 milliards d’euros).
Ensuite, les banques italiennes aujourd’hui au centre de toutes les attentions sont des banques de dépôt traditionnelles qui participent peu à la liquidité sur les marchés financiers continentaux et mondiaux.
Enfin, l'un des canaux de contagion les plus importants est le marché des dettes souveraines. Or, même s’il y a un stress perceptible sur la dette italienne, celui-ci est contenu par la présence de la BCE sur les marchés de dette souveraine et par sa promesse implicite d’acheter davantage de dette sur les marchés en cas d’aggravation du stress.
De ces trois points, seul le premier est, à mon avis, susceptible d’évoluer défavorablement par la suite. Ainsi, des estimations indépendantes effectuées par des chercheurs de la New York University, dressent un tableau assez alarmant du système bancaire européen, chiffrant les besoins de fonds propres des banques européennes à 250 milliards d’euros (dix fois plus que l’estimation fournie par l’Autorité Bancaire Européenne lors des stress tests bancaires de 2014), dont 170 milliards pour les cinq plus grandes banques françaises.
Quant au problème de Deutsche Bank, il est pour le moment repassé en second plan mais susceptible de resurgir à tout moment, la banque étant notoirement sous-capitalisée et n’ayant jusqu’à présent pas réussi à trouver une solution pour se recapitaliser de façon privée.

Mais comme le vous le soulignez, on n'imagine pas la BCE rester les bras croisés en cas de gros pépin. De quels outils dispose-t-elle ?
La BCE rachète aujourd’hui pour 80 milliards de dette souveraine des pays de la zone euro chaque mois, selon une clé correspondant à la part de chaque pays dans son capital. Elle pourrait modifier à la marge cette clé d’une manière favorable à l’Italie, mais cela serait vu évidemment chez les conservateurs allemands comme une « largesse » injustifiée aux nations dépensières. Elle n’aurait cependant pas trop de mal à justifier cette politique si la panique s’empare des créanciers de l’Italie et si l’enjeu devient, comme en 2012 avec l’OMT, la survie même de l’euro.

Et ça pourrait arriver ? On a assisté ces derniers jours à une remontée des taux (au dessus de 2%) sur les titres de dette italiens, mais on est quand même loin de la situation de 2012, où ces taux étaient montés autour de 7 %...
Oui, je crois que la nature de la crise actuelle est fondamentalement différente de celle que nous nous avons connue. Jusqu’en 2012, qui a vu l’annonce par Mario Draghi de l’OMT, la zone euro était confrontée au risque d’effondrement à court terme du système bancaire via la dépréciation des titres de dette souveraine sur les marchés. Ce risque, de nature financière et bancaire, est aujourd’hui écarté grâce à l’assurance fournie par l’OMT que les titres de dette souveraine italiens et espagnols ne seront pas autorisés à se déprécier au-delà d’une certaine limite sur les marchés.
La zone euro est aujourd’hui confrontée à un risque plus sournois et plus existentiel : celui du rejet politique du statu quo de la zone euro dans un nombre de plus en plus grands de pays et, à terme, dans les urnes. Certes, le vote négatif au référendum grec sur le nouveau mémorandum de la Troïka de l’été 2015 n’a pas conduit à une dislocation de la zone euro car Alexis Tsipras a finalement fait le choix de capituler devant les exigences des créanciers de la Grèce. Mais, il n’est pas certain qu’il en soit de même à l’avenir.
Le doute omniprésent quant à la survie politique de la zone euro à moyen terme est destructeur et auto-réalisateur. Les investisseurs imposent aux pays périphériques une prime de risque sur leurs taux d’emprunt, due au risque de défaut ou de redénomination de leur dette en devise locale. Les déposants participent également à une fuite des capitaux de la périphérie vers les pays cœur, de peur de voir leur épargne convertie en devise locale.
Le résultat de ces comportements est le suivant : des investissements en berne, des taux d’intérêt trop élevés au regard de la croissance et de l’inflation, une dette publique et privée qui s’accroît continûment en pourcentage du PIB, un besoin d’épargne privé et des efforts d’austérité supplémentaires de la part des ménages et des gouvernements. Tout cela mine la croissance, aggrave le sentiment de colère des classes moyennes, et renforce finalement le risque d’un vote pour un parti favorable à la sortie de l’UE ou de l’euro dans tous les pays, y compris les pays créditeurs…
C’est un cercle vicieux infernal dont il est impossible de sortir dans le cadre du statu quo actuel de la zone euro. C’est ce cercle vicieux qui pose aujourd’hui un risque existentiel à la zone euro à moyen terme, plutôt que le risque de marché sur les dettes souveraines à court terme, que la BCE parvient à contenir.

Paradoxalement, la victoire du « non » au référendum réduit le risque d’une ascension au pouvoir du Mouvement Cinq Étoiles dans l’année qui vient (rappelons que les prochaines élections doivent avoir lieu au plus tard en 2018). La victoire du « oui » aurait été beaucoup plus explosive.
En effet, la réforme constitutionnelle proposée au vote, combinée à celle déjà passée à l’été 2016, aurait eu pour effet de donner au M5S les moyens de gouverner le pays sans avoir besoin de former une coalition majoritaire avec d’autres partis (ce que ce mouvement est incapable de faire à l’heure actuelle). Il aurait donc pu, en particulier, proposer au peuple italien un référendum sur l’appartenance à l’UE ou engager un bras de fer avec la Commission Européenne et l’Allemagne sur la gouvernance de la zone euro, dont l’issue aurait pu être cette fois l’implosion désordonnée de la zone, étant donné le rôle central de l’Italie dans le marché obligataire européen (rappelons que le marché de dette souveraine italien est le plus important de la zone euro et le troisième plus important au monde).
Avec la victoire du non, le risque, plus « conventionnel », est celui d’une nouvelle période de paralysie politique de la Péninsule, pouvant mener finalement, après une période de blocage plus ou moins longue, à la formation d’un nouveau gouvernement de coalition favorable au statu quo, celle-ci contribuant à prolonger et aggraver le pourrissement de la situation économique, sociale et politique de la Péninsule, selon le processus décrit précédemment.

Ce qui n'est guère réjouissant !
Non. Mais à mon avis, il faut plus s’inquiéter à court terme de la situation néerlandaise, où le parti anti-euro PVV, emmené par Geert Wilders, est donné largement en tête des sondages aux élections de mars 2017. 


samedi 20 juin 2015

Filikí Etería - La Grèce vue de Grèce : revue de presse hebdo






- Billet invité -

Par Cristobalacci El Massaliote


Alors que la presse française se passionnait pour une polémique autour du Nutella, la presse grecque, secouée par la tourmente commentait quant à elle le bras de fer entre Tsipras et ses créanciers, se passionnait pour le printemps moscovite et frissonnait au son des retraits bancaires massifs. 

L’interminable bras de fer entre Athènes et ses créanciers se poursuit entre espoirs et désillusions. 

Le week-end dernier, les journalistes grecs étaient encore portés par l’espoir  et commentaient le communiqué de la Commission européenne expliquant que les négociations interrompues allaient reprendre à l’occasion de l’Eurogroupe du jeudi 18 juin au Luxembourg. L’espoir se portait également du côté du FMI : un allègement de la dette grecque et un financement supplémentaire de la Grèce semblaient possibles après une probable intervention du FMI auprès de l’ensemble des créanciers. 

Pourtant, dès le lundi 15 juin, le jeu interminable des négociations sans solutions reprenait avec une vive montée en pression. Ainsi le président de la BCE, Mario Draghi, déclarait que la BCE faisait « son maximum pour parvenir à un résultat positif dans les négociations en cours avec la Grèce » avant d’ajouter que « la balle se trouve dans le camp du gouvernement grec, qui doit prendre les mesures nécessaires ».

Le journal de droite Kathimerini affirmait qu’Athènes se préparait à faire de nouvelles propositions aux institutions en mettant sur la table de nouvelles taxes sur les entreprises pour une hauteur de 1,65 milliards d’euros sur 2015 et 2016.

Dès le mardi 16, le jeu du renvoi de balles entre créanciers et gouvernement Syriza reprenait de plus belle.  Ainsi, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker accusait le gouvernement Tsipras de désinformer son opinion publique en déformant les positions des Institutions. Juncker déclarait : « je ne me soucie pas du gouvernement grec, je me soucie du peuple grec », avant  de préciser qu’il n’était pas favorable à une augmentation du taux de la TVA sur les médicaments et l'électricité et qu'il avait même suggéré d'autres solutions (par exemple une « réduction modeste » des dépenses de défense). Afin de mettre en lumière qu'il s'agissait là d'un mensonge, le porte-parole du gouvernement grec, M. Sakellaridis publiait un communiqué affirmant que « le texte soumis au Premier ministre grec mercredi dernier par les Institutions, comprenait des bien des mesures portant sur une augmentation de 10% de la TVA sur l’électricité et de 4,5% de la TVA sur les médicaments ainsi que la suppression de l’EKAS (allocation en faveur des retraités touchant une pension faible)».

La presse du jeudi 16 juin - jour du sommet de l’Eurogroupe de Luxembourg - revenait à la triste réalité  en affichant le pessimisme qui saisit tout ceux qui constatent qu’aucune décision n’est prise sur la Grèce. Ethnos ne voyait poindre « aucun espoir » de solution au cours de l’Eurogroupe. Il doutait qu'un sommet extraordinaire de la zone euro consacré à la Grèce puisse produire la solution attendue. 

Le Journal des Rédacteurs se contentait de constater l’absence d’avancée de part et d’autre en décrivant des Institutions et un gouvernement grec campant sur leurs positions respectives. Constatant également que cette attitude rendait extrêmement difficile la conclusion d’un accord, le journal Eleftheros Typos titrait même : « les divergences sont grandes, les attentes d'un accord à Luxembourg sont très faibles ».

Après le nouvel échec attendu, la presse grecque du vendredi 19 juin se soulevait, comme secoué par l’ultime espoir : le sommet extraordinaire des chefs d’État et de gouvernement des 19 pays de la zone euro du 22 juin à Bruxelles. 

Selon des journalistes optimistes, ce nouveau sommet devrait permettre de trouver un accord et d’éviter que la Grèce ne soit en défaut de paiement le 30 juin. De nombreux journaux (Ethnos, Kathimerini, Eleftheros Typos, Ta Nea) parlent de "Sommet de la  dernière chance" pour la Grèce et savent déjà qu’Alexis Tsipras a fait une série d’entretiens téléphoniques pendant tout le week-end avec J.C. Juncker et certains Chefs d’État ou de gouvernements européens.

Ce nouvel élan d’espoir s’appuie notamment sur des informations du journal allemand Die Zeit affirmant qu’une « dernière offre » serait faite à la Grèce et proposerait d’une part de prolonger le programme actuel (mais sans participation du FMI), et d’autre part de préparer un troisième programme d’aide. Moins optimiste que les autres journaux, Ta Nea affirmait cependant que des sources européennes avaient démenti ces informations.

Relation russo-grecque : une très importante délégation grecque en Russie et un accord important sur le gazoduc « Turkish stream »

Alexis Tsipras se trouvait en Russie vendredi 19 juin pour participer au Forum économique international de Saint-Pétersbourg où il était accompagné par les ministres de l’Énergie, de l’Économie, des Finances, de la Défense, et même du porte-parole du gouvernement. Les journaux grecs (Ethnos, Ta Nea, Kathimerini, Avghi) soulignaient également  la présence d’autres participants de première importance dans cette vaste délégation : l’actuel conseiller du gouvernement chargé d’examiner la participation de la Grèce à la banque de développement des BRICS ou des représentants des entreprises publiques et privées grecques.

Lors d’une rencontre, la veille avec le PDG de Gazprom, M. Miller, les discussions avaient porté sur les questions énergétiques et  notamment sur le « gazoduc grec » (extension de Turkish stream sur le territoire grec).  

Selon Ethnos et Ta Nea, Alexis Tsipras  a pu également s’entretenir avec le président de la Banque de développement et des relations économiques internationales de la Russie, M. Dimitriev. Pour Ethnos cela aurait permis de décider qu’une société filiale de la Banque de développement de la Russie puisse participer à 50% à la société qui se chargera de la construction du gazoduc sur le territoire grec. 

Les discussions bancaires se sont poursuivies puisque Tsipras et le ministre de l’Énergie se sont également entretenus avec des responsables de la banque de développement des BRICS.  Le ministre des finances russe, M. Storchak a cru nécessaire de préciser qu’Alexis Tsipras se trouvait en Russie pour discuter des projets communs de développement et non pas pour rechercher des liquidités.  Le ministre russe a martelé :« La Grèce n’a pas demandé d’aide financière à la Russie 

Alors qu’Alexis Tsipras s’entretenait ce vendredi avec le président Poutine, les ministres de l’Energie des deux pays (MM. Lafazanis et Novak) signaient le texte de l’accord préliminaire sur la construction du gazoduc grec à hauteur de 2 milliards d’euros.

Un gouvernement toujours populaire, dont la politique et la stratégie restent appuyées par le peuple

Selon un dernier sondage (GPO/Mega Channel), si des élections avaient lieu aujourd’hui les votes seraient : SYRIZA : 35,1%, Nouvelle Démocratie : 23%, La Rivière : 6%, Aube dorée : 5,5%, KKE : 5,4%, Grecs indépendants : 3,7%, PASOK : 3,2%, Union du centre : 2,7% (…). 

La majorité des sondés (56,3%) estiment que ce sont les créanciers qui sont responsables du fait qu’après 4 mois et demi de négociations aucun accord n’a été trouvé, contre 37,4% qui attribuent la responsabilité de l’absence d’un accord au gouvernement grec. 54,3% approuvent la stratégie suivie par le gouvernement grec dans les négociations avec les créanciers, contre 43,8% qui la désapprouvent. 

Enfin, en cas d’impasse des négociations 47,3% estiment que le gouvernement actuel devra continuer à assumer la gouvernance du pays, contre 29,9% qui sont favorables à la formation d’un autre gouvernement au sein du Parlement actuel et 19,3% qui sont favorables à l’organisation des élections anticipées.

Des manifestations de soutien à SYRIZA

Avec comme slogan « Nous prenons la négociation en main », des citoyens grecs ont organisé le mercredi 17 juin via Internet des rassemblements contre l’austérité dans un certain nombre de villes grecques. 

Mais des signes de panique bancaire largement commentés par les journaux d’opposition 

Les journaux d’opposition (Ethnos, Ta Nea, Kathimerini) parlent de situation critique en Grèce liée à l’impasse des négociations avec les créanciers et s’inquiétent des risques importants pouvant mener à la faillite. 

Kathimerini souligne que les relations entre la Grèce et ses partenaires « sont sérieusement tendues » et qualifie Athènes de « politiquement isolée » au sein de la zone euro au moment où «l’économie suffoque ». 

Ta Nea traitait de la fuite des capitaux due à l’incertitude politique. En effet, les flux de capitaux sortants a atteint des montants considérables au cours de la période décembre 2014 – avril 2015, à plus de 30 milliards d’euros.


jeudi 5 mars 2015

Avec la Grèce, pour une Europe solidaire (tribune collective)




Voici une tribune collective que nous avons signé avec Steve Ohana (auteur de Désobéir pour sauver l'Europe), Jean-Jacques Ohana (président de Riskélia), Thomas Porcher et Frédéric Farah (auteurs de Tafta, l'accord du plus fort). Elle est parue sur La Tribune le 3 mars 2015. 

***

Alexis Tsipras a été élu le 25 janvier sur un champ de ruines après cinq années « d'ajustement structurel » imposé par la Troïka : un PIB amputé de 25%, plus de 1 200 000 emplois détruits, un triplement du taux de chômage en cinq ans (2009 et 2014), cependant que les salaires baissaient sur le même période de 38% et les pensions de 45%. En somme, une crise sociale et humanitaire sans précédent, avec son lot de dégâts humains : explosion du nombre des suicides, des dépressions, de la mortalité infantile....

Le désastre grec est le reflet du naufrage économique, social et politique de tout un continent : le PIB de la zone euro est aujourd'hui de deux points inférieur à son niveau de 2008 et le taux de chômage y est toujours supérieur à 11%, plus du double chez les jeunes. L'élection de Syriza a donc marqué pour les Grecs et pour une grande partie des peuples de la zone euro l'espoir d'un renouveau du logiciel intellectuel de la zone euro.

Le gouvernement Tsipras a été dès le premier soir face à un dilemme cornélien : appliquer son programme de rupture avec l'austérité européenne tout en demeurant dans la zone euro. Alexis Tsipras et son ministre des finances Yannis Varoufakis ont cru qu'il pouvait exister un « autre euro », plus compatible avec les intérêts de la majorité des Européens et avec la raison économique.

Mais le vendredi 20 février.... La suite dans La Tribune !


jeudi 29 janvier 2015

Victoire de Syriza : vers l'auto-destruction de la zone euro ?

 
 
Article publié le 26 janvier 2015 dans le Figarovox
 
 
«Ce n'est pas la fin. Ce n'est même pas le commencement de la fin. Mais c'est peut-être la fin du commencement». Cette phrase de Churchill pourrait presque s'appliquer à l'Union européenne telle qu'issue des traités de Maastricht et Lisbonne tant une succession d'événements récents semble la placer à la croisée des chemins.
 
En Grèce, avec 36,5 % des suffrages et une possible majorité absolue au Parlement, la victoire de Syriza est sans appel. On a tout entendu au sujet de ce parti. Qu'il était trop ceci, pas assez cela et que, dans un cas comme dans l'autre, il avait tort. Un jour il était dangereusement radical et c'était terrible car il allait ruiner l'Europe. Le lendemain, il n'était finalement que le tenant d'une sociale-démocratie pâlichonne dont la victoire n'aurait pour conséquence que de décevoir les naïfs. Alexis Tsipras a mis beaucoup d'eau dans son vin nous dit-on. Nul n'ignore qu'il désire demeurer dans l'euro. Et puis, même s'il sortait, quelle importance? Aucune contagion n'est plus à craindre. Qu'on se rassure: il n'y a plus de «risque systémique» lié à un éventuel «Grexit».
 
Évidemment, personne ne sait ce qui se passe vraiment dans la tête de Tsipras. Ni les angoissés d'un retour putatif du bolchevisme, ni ceux qui tiennent pour se rassurer un discours conjuratoire, ni même les enthousiastes et autres syrizophiles. Mais ce n'est peut-être pas l'essentiel.
 
Ce qui importe en revanche, c'est le contexte dans lequel prend place cette accession au pouvoir de la «gauche de la gauche» grecque. Un contexte où l'on voit s'affermir, d'une part, la détermination contestataire d'une Europe du Sud éreintée par des années de crise. Mais un contexte, aussi, dans lequel l'Allemagne, qui domine l'Union d'une tête et lui imposait jusque-là ses recettes austéritaires, connaît quelques sérieux revers.
 
En Europe méditerranéenne, la fatigue est patente et l'on ne peut qu'être surpris par la patience, la résignation même, dont ont fait preuve jusque-là des populations passablement malmenées. A cet égard, la victoire de Syriza marque une étape. Elle signe un changement d'attitude du peuple grec, décidé à ne plus s'en laisser compter et à passer à autre chose. Une détermination d'autant plus saillante que les Grecs ont su résister aux tentatives d'intimidation, y compris celles d'une Allemagne au sommet de son arrogance, qui leur promettait une sortie contrainte de l'euro s'ils «votaient mal» . Quelques soient les difficultés auxquelles se heurtera le nouveau gouvernement grec dans ses négociations avec l'Union européenne, il bénéficera d'une puissante légitimité démocratique pour les affronter. C'est bien là la nouveauté.
 
Une autre nouveauté réside dans la capacité d'entraînement que cette élection pourrait avoir. La Grèce n'est peut-être plus un «risque systémique» du point de vue économique. Du point de vue politique, c'est autre chose. On le sait, Pablo Iglesias, chef de file du parti de gauche espagnol Podemos, était à Athènes pour soutenir Syriza le 22 janvier. «D'abord nous prenons Athènes, ensuite nous prenons Madrid», s'était alors amusé Tsipras. De fait, Podemos a le vent en poupe en Espagne, où les sondages le créditent d'excellents scores. Or l'année 2015 sera également celles des législatives espagnoles.....
 
Ce n'est pas tout. Cette poussée anti-austéritaire au Sud de l'Europe prend place au cœur d'une tectonique des plaques plus ample. Au rang des événements significatifs, l'on trouve ainsi les récentes déconvenues infligées à la très rigoriste Allemagne par la Banque centrale européenne. Par l'un des ces hasards chargés de sens dont l'histoire a le secret, le scrutin grec livre ses résultats au moment précis où Mario Draghi, aux termes d'un bras de fer avec une Allemagne qui a résisté jusqu'au bout, lance une vaste opération de rachat des dettes souveraines, un «quatitative easing» (QE) via lequel plus de 1100 milliards d'euros seront injectés dans l'économie européenne.
Cette opération, mais plus encore les modalités de sa mise en œuvre, sont à considérer avec d'autant plus d'attention qu'ils sont porteurs d'un paradoxe. Et ce paradoxe plaide dans le sens d'une évolution des rapports de force au sein de l'eurozone. Pour faire bref, l'Allemagne a simultanément perdu et gagné. Mais ce que Berlin gagne, c'est l'ensemble de l'eurozone qui le perd.
 
Certes, Anglela Merkel et la Bundesbank ont dû s'incliner face à la détermination de Draghi de tenter une ultime action pour éloigner le spectre la déflation. Certes, notre voisin germain a dû, de très mauvaise grâce (Jens Weidmann, président de la Bundesbank et membre du conseil des gouverneurs de la BCE, a d'ailleurs voté contre) mettre un mouchoir sur son hostilité de principe à toute création monétaire. Mais si l'Allemagne a cédé, c'est parce qu'elle a arraché un compromis.
 
Or ce compromis porte les germes d'une autodestruction de la zone euro. De fait, celle-ci est ébréchée puisque les choses se présentent ainsi: les risques liés au rachat des titres de dette ne seront pris en charge par la BCE qu'à hauteur de 20 %. Les 80 % restant seront eux assumés... par les banques centrales nationales. Une sorte de «dé-mutualisation» du risque dont l'économiste Jacques Sapir n'hésite pas à souligner qu'elle «vient d'ouvrir la porte à une renationalisation de la politique monétaire par les pays membres de la zone euro».
 
Telle est la conjonction des événements récents. Une zone monétaire qui se lézarde à bas bruit. Une Allemagne soumise au supplice de concessions en totale contradiction avec sa tradition d'orthodoxie monétaire, et à laquelle le prix à payer pour la survie de l'euro doit commencer à paraître bien lourd. Une large victoire de la «gauche de la gauche» en Grèce, qui en appelle peut-être d'autres.
 
Quelque chose est en train de frémir au cœur de cette Europe comptable sous imperium allemand. Ce n'est sans doute pas la fin, ni même le commencement de la fin. Mais la démocratie est peut-être en train de reprendre ses droits, et la technique sèche, désincarnée, absurde, de lui céder le pas.