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vendredi 14 septembre 2012

Avec Hollande, "le jeu est encore très ouvert"


Entretien avec Didier Motchane


Didier Motchane a co-fondé le CERES avec JP Chevènement, P. Guidoni et A. Gomez.
Il est notamment l'auteur de :
- Voyage imaginaire à traver les mots du siècle, Fayard, 2010
- Les années Mitterrand, Bruno Leprince , 2011
 


Quelle est votre appréciation des 100 premiers jours de François Hollande et du gouvernement Ayrault ?
 
Par la force des choses, dans les premières semaines de l'entrée en fonction d'un nouveau gouvernement, le jeu se situe essentiellement sur le domaine du symbolique. C'est essentiellement à partir de maintenant que la plupart des décisions annoncées sont susceptibles d'être prises. A quelques exceptions près, comme notamment le relèvement du plafond du Livret A - décision significative qui affecte une masse importante de l'épargne au logement social - les actions ont été surtout d'affichage. Mais on sait combien les symboles sont importants en politique.
 
Quant à la suite, il me semble que le jeu est encore très ouvert, d'autant plus que le président de la République s'est essentiellement cantonné, pour l'heure, à des déclarations de principe. De plus, lorsqu'on observe les gens qui constituent son entourage, on constate une assez grande diversité des profils.
 
Pour ma part, je crois que ne pourront être considérées comme significatives que les mesures qui porteront atteinte aux inégalités. Je pense en particulier à la mesure la plus facile et rapide à mettre en œuvre : la réforme de la fiscalité. Si la réforme fiscale promise est importante, si elle marque un virage net, elle aura un caractère décisif. Elle donnera véritablement sa couleur au quinquennat.
 
Vous ne rejoignez donc pas les critiques virulentes du Front de gauche ?
 
Je me retrouve dans un certain nombre des thèmes chers au Front de gauche. Pour autant, je ne partage pas la tendance à l'imprécation – parfois précipitée – de Jean-Luc Mélenchon. La manière tonitruante dont il exprime son désaccord a sans doute de bonnes raisons rhétoriques, mais je préfère être attentif à ce qu'il propose plus qu'à ce qu'il dénonce. Il est plus utile et plus efficace de dire, de répéter, d'expliquer ce que l'on se proposerait de faire que de demeurer dans la « critique vertueuse ».
 
Mais il arrive à Mélenchon de proposer...il propose notamment que le gouvernement organise un référendum sur le Pacte budgétaire européen...
 
Il pourrait en effet sortir beaucoup de choses d'un tel référendum...Tout dépend des conditions dans lesquelles il serait organisé : il faudrait que ce soit là l'occasion d'un débat préalable, et d'un débat de qualité. Ce pourrait être l'occasion de poser un certain nombre de questions dans le débat public. A condition bien sûr de s'en donner le temps, et de ne pas organiser une telle consultation à la va-vite...et de ne pas flouer, comme cela fut le cas une première fois lors du référendum de 2005, le verdict populaire.
 
N'est-il pas trop tard pour une telle consultation ?
 
Non...la décision de voter ce traité ne me fait pas plaisir, et je pense qu'il aurait été très encourageant et très manifeste d'un changement politique si on ne s'y était pas résigné.
 
Evidemment, on peut dire – et on ne s'en prive pas- que le traité a été signé et que la parole de la France est engagée. Toutefois, on sent bien qu'en France, comme dans les pays alentours, le « fond de l'air », autrement dit l'idéologie dominante, commence à changer. Lentement, mais nettement. Regardez comme on se croit obligé, désormais, pour faire passer la ratification du traité, de le flanquer d'un « Pacte de croissance ». De pur affichage, certes, mais qui montre qu'on est désormais contraint de tenir compte, au moins dans les apparences, des doutes nouveaux et nombreux qui s'expriment ça et là. A cet égard, il sera très intéressant de voir quel sera le nombre des parlementaires de gauche qui ne le voteront pas.
 
François Hollande vous semble-t-il avoir la possibilité d'infléchir significativement les positions allemandes ?
 
Ça, c'est une bonne question....A mon sens, il en a la possibilité. Mais ça dépendra beaucoup de l'évolution du climat en Allemagne et du jeu des rapports de force au sein de ce pays.
 
D'autre part, ça dépendra de la détermination française et de la volonté personnelle d'Hollande. Il faut dire que l'idée de calquer la politique française sur l'allemande fonctionne de plus en plus comme une sorte de garde-fou, de garantie de la poursuite de cette politique inaugurée dans les années 1990 avec le « franc fort », reposant sur l'idée que la parité entre le franc et le mark étaient immuable. L’Allemagne apparaît à beaucoup comme un rempart, une garantie de survie du social-libéralisme.
 
Social-libéralisme...que vous définissez comment ?
 
Disons que ça consiste à ne pas chercher de véritable mise en cause des inégalités, à ouvrir chaque jour davantage les voies « aux marchés » et à donner une priorité absolue à la réduction des déficits budgétaires. Autrement dit, on considère qu'il faut absolument diminuer la dépense publique quelle qu'elle soit, sans jamais considérer qu'une proportion importante de la dépense publique devrait au contraire augmenter : celle qui est consacrée à l'investissement. Je pense en particulier à l'éducation, à l'école, à la recherche, à la santé, à la culture.
 
Sans doute une modification des rapports de forces en Europe peut-elle aider ? Plusieurs pays auront des élections dans les deux ans à venir...
 
Oui, cela peut permettre d'aider à la lente modification du « fond de l'air ». De petites secousses de ce type ne semblent pas encore de nature à déplacer beaucoup de convictions ni de détermination. Mais à ces petites secousses peuvent s'ajouter prochainement de plus grandes. D'autant plus que l'on va probablement vers un certain nombre de crises sociales importantes. Le chômage croissant en est le signe annonciateur.
 
Imaginez-vous que certains pays du Sud, sous l'effet de cette crise, justement, puissent quitter la zone euro ?
 
Ce n'est pas impossible si s’accroît l'intolérance sociale aux mesures d'austérités que subissent les populations pour maintenir leur pays dans l'eurozone.
 
C'est d'autant plus plausible que dans les pays du Nord de l'Europe, l'opinion est de plus en plus défavorable à cette solidarité qu'on leur impose avec le Sud, et qui leur semble désormais trop coûteuse.
 
Finalement, ce que la crise montre, c'est que l'idée d'imposer l'uniformité d'une monnaie unique à des sociétés profondément différentes par la culture, par les habitudes, par l'économie était une grande erreur. Et cette erreur est de plus en plus remise en cause, comme en témoignent les nombreux craquement auxquels nous assistons, non seulement en Grèce, en Italie, en Espagne, mais également en Allemagne.
 
Alors bien sûr, l'euro n'éclatera pas du jour au lendemain. Mais rien n'interdit d'envisager qu'il finisse par se scinder. Soit que certains pays s'en détachent purement et simplement, soient que le Nord et le Sud de la zone décident de se séparer.
 
Un tel partage en deux vous semble jouable ?..
 
La question est de savoir si le contraire – c'est à dire le maintien en l'état de la zone euro – restera, lui, indéfiniment jouable !
 
Mario Draghi semble se montrer offensif et pragmatique. Que peut véritablement la Banque centrale européenne ?
 
C'est difficile car on tend à attendre de la Banque centrale qu'elle prenne des décisions qui devraient en fait relever d'un Etat fédéral. Lequel n'existe pas.
 
L'euro, en principe, supposerait un fédéralisme autorisant les transferts budgétaires, seule solution pour pallier l'impossibilité de jouer de l'outil monétaire. Or ce fédéralisme est politiquement impossible, tant il est peu souhaité par la majorité des européens. Comme vous le savez, le budget de l'Union européenne est aujourd'hui négligeable
 
Revenons-en un instant au Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TCSG). Imaginons que les députés de gauche à ne pas le voter soient nombreux. Quelles en seraient les conséquences ?
 
Cela nous rapprocherait du moment, dont je crois que la survenue est possible et même probable, où l'on se rendra compte que l'idéologie européiste est condamnée à mort. Ce qui ne veut pas dire du tout que l'Europe l'est également. C'est l'européisme qui est dépassé, et ce que l'on fait actuellement de l'Europe.
 
D'ailleurs, ce que l'on fait de cette Europe est très vague. Si on demandait aux gens de définir en deux phrases ce qu'est, pour eux, l'Europe, beaucoup seraient incapables de répondre. On nous dit que l'Europe, c'est « l'avenir ». Autrement dit, c'est une idée qui remplace ce que fut jadis la « divine providence ». Il y a quelque chose de religieux dans l'idéalisme européiste.
 
Tout de même, pour faire face à la montée des grands pays émergents, il nous faut bien acquérir, en nous associant, une certaine taille. Et ça ce n'est pas religieux...
 
Voilà qui est fort vague ! Pour faire face à quoi exactement ? Pourquoi voulez-vous « faire face » ? La dimension, évidemment, est un élément qui compte. Mais il est loin d'être le seul. La cohérence politique n'est nullement proportionnelle à la dimension d'un pays. Concernant l'Europe, elle est même plus difficile que dans un cadre national, car l'Europe est un conglomérat de sociétés dont les habitudes, les représentations, la mémoire et, pour une part, l'horizon, sont différents les uns des autres.
 
En France, il a fallu un temps très long, plusieurs siècles, pour constituer une nation, autrement dit un espace pleinement civique. Alors, peut-être que dans plusieurs siècles, l'espace civique ne sera plus national mais supranational. Mais pour l'instant et pour encore longtemps, ce n'est pas le cas. Une association ponctuelle et transnationale de la volonté des citoyens ne suffit pas encore à constituer cet espace pleinement civique, autrement dit un espace dans lequel la solidarité est quasiment sans limite, au point qu'on peut aller jusqu’à donner sa vie pour cela.
 
En tout état de cause, pour l'heure, l'européisme n'est rien d'autre qu'une idéologie de rechange utilisée par des socialistes qui ont entrepris de se muer en libéraux. Le socialisme qu'ils appelaient de leur vœux étant mort à leurs yeux depuis l'expérience soviétique, ils l'ont tout bonnement troqué.
 
Peut-on encore être socialiste ?
 
Bien sûr. Mais en gardant les pieds sur terre. Il est vrai que les expérience de socialisme déclaré, et qui ont défiguré le socialisme, ont échoué. Il faut désormais réfléchir aux conditions qui permettraient de faire renaître des convictions de type socialiste aujourd'hui. Cela me semble passer avant tout par par la correction -notamment via la fiscalité - de ces inégalités devenues bien trop grandes et trop nombreuses dans notre pays.
 
 
Lire et relire :
Référendum sur l'Europe : et si on faisait comme Ayrault a dit ?  CLICK
Et si on testait les talents de la CPI sur les dirigeants de l'Europe CLICK
Philanthropie : la BCE au chevet des banques commerciales CLOUCK
Inflation allemande : terreur atavique ou erreur historique ? CLUCK
 
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Entretien avec Catherine Kintzler sur la laïcité CLACK
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Entretien avec Laurent Bouvet sur "la gauche et le peuple" 1/2 puis 2/2
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Entretien avec Jacques Sapir sur l'Europe 1/2 puis 2/2
 
 

lundi 10 septembre 2012

Jacques Sapir : "dévaluer permettrait de redistribuer la richesse"



Jacques Sapir est économiste, et directeur d'études à l'EHESS
Il est notamment l'auteur de
- La démondialisation, Seuil, avril 2011 (click)
- Faut-il sortir de l'euro ? Seuil, janvier 2012

 
Dans la première partie de cet entretien, à lire ICI, Jacques Sapir exprimait ses doutes quant aux chances de réussite du "plan Draghi" annoncé jeudi. La suite ci-dessous :
 
Comme vous l'êtes de longue date, vous demeurez donc très pessimiste quand à la pérennité même de l'euro ?
 
Tout à fait. Mais il faut bien savoir qu'aujourd'hui, il n'y a plus que les politiques et les journalistes pour penser que la monnaie unique ait un avenir. Pas un banquier français, anglais, allemand ou suisse ne croit encore à sa survie ! Cette conversion des banquiers s'est pour ainsi dire jouée entre décembre 2011 et mai 2012. Auparavant, les banques mettaient pas mal d'espoirdans les LTRO (long term refinancing operations), qui ont consisté, pour la BCE, à refinancer les banques privées au taux de 1 %. Mais ce plan a échoué.
 
Comment pourrait se passer fin de l'euro ?
 
J'envisage deux scénarios possibles. Première hypothèse : la Grèce sort, suivie dans un délai de un à deux ans par un, deux ou trois autres pays, et la zone euro se délite. Seconde hypothèse : nous prenons la décision commune de dissoudre la zone. Cette dernière solution aurait de nombreux avantages. Elle permettrait de maintenir un système de coordination entre les monnaies, rendu impossible en cas de sorties au compte-goutte.
 
En revanche, je ne vois pas de troisième solution. Certes, on parle beaucoup de faire un « saut fédéral ». Mais il faut se rendre compte de ce que cela implique. Ça contraindrait les régions riches à payer pour les régions pauvres. Autrement dit, il faudrait que l'Allemagne paye pour la Grèce, pour l'Espagne, pour le Portugal, puis pour l'Italie et pour la France. Une telle option nécessiterait que l'Allemagne y consacre chaque année entre 8 et 12 % de son PIB ! Je n'imagine pas une minute que cela soit crédible !
 
Payer pour la France...pour l'heure, il nous arrive d'emprunter à des taux négatifs. Il semble que la France soit encore en partie préservée.
 
Pas du tout. D'une part, il ne s'agit là que des taux à très courts termes (trois mois). Ensuite, il s'agit de liquidités que des entreprises, qui font du commerce avec la zone euro, sont obligées de placer en euros. Pour autant, il n'est plus question pour elles d'acquérir des bons du Trésor espagnol ou italiens, qui ne sont plus sûrs. Ces entreprises se rabattent donc sur des bons allemands et français. Cela témoigne bien plus d'un dysfonctionnement global de l'eurozone que de d'une bonne santé de l'économie française.
 
Finalement, que peut encore faire le gouvernement français ?
 
Le problème du gouvernement, c'est qu'il va être confronté à une monté explosive du chômage. Ce printemps, nous étions sur un rythme moyen de 20 000 chômeurs de plus par mois. A partir de cet été, nous sommes passés à un rythme de 40 000 chômeurs par mois. D'ici juin prochain, nous devrions donc avoir 500 000 chômeurs supplémentaires si le rythme se maintient.
 
En réalité, le chômage va augmenter beaucoup plus vite que cela. En effet, l'économie française va se trouver en récession à partir de la fin de cette année, de même que l'an prochain. Aujourd'hui, le consensus des économistes situe le repli du PIB entre – 0,2 et – 0,3 % pour 2013. Je considère quant à moi qu'on descendra jusqu'à – 0,5 %. Ce qui devrait nous amener à 700 000 chômeurs supplémentaires d'ici juin 2013.
 
Le gouvernement devrait commencer à agir...en n'agissant pas. Il peut ainsi laisser le déficit public repartir à la hausse, et annoncer qu'en raison de la réalité économique, il renonce au retour à l'équilibre en 2017. Il peut aussi décider, à un moment donné du mandat, de procéder à un ajustement budgétaire brutal et sévère. Là, on ignore ce qui pourrait advenir du chômage. Certaines estimations – par exemple celles de Patrick Artus (Natixis) – le placent jusqu'à 20 % en 2014.
 
Cependant, la situation politique pourrait rapidement devenir très différente de ce qu'elle est actuellement, avec le durcissement des oppositions qui apparaissent d'ores et déjà au sein même de la gauche. Une solution raisonnable, pour le gouvernement, pourrait consister alors à demander, purement et simplement la dissolution de l'euro...
 
Peu crédible si l'on considère que toute la construction européenne s'est construite autour de la monnaie unique...
 
Pourquoi donc ? Les choses changent. Le tabou a déjà sauté. Il existe déjà un pays, la Finlande, qui a admis qu'il se porterait sans doute beaucoup mieux sans l'euro. Quand aux pays d'Europe hors zone, notamment ceux de l'Est, ils ne désirent plus adopter cette monnaie. Nous sommes donc à un moment de bascule. Reste à savoir quand les dirigeants français intégreront cela à leur raisonnement. Vont-ils attendre le dernier moment ou accepter de le planifier ? Tout est possible...
 
Évidemment, si l'euro doit disparaître, il vaut mieux que cela soit décidé par les européens de manière coordonnée. On pourrait alors créer un nouveau SME, au sein duquel on fixerait d'un commun accord les parités et les marges de fluctuation des nouvelles monnaies nationales.
 
On sait d'ores et déjà dans quelles proportions les pays devraient dévaluer ou réévaluer leur monnaie nationale pour retrouver les niveaux de compétitivités relatifs qui prévalaient en 1999-2000. La France, notamment, devrait dévaluer de 20 à 22 % par rapport à l'Allemagne.
 
Là, on se heurte à ce problème sans cesse soulevé par nos politiques : si notre monnaie, le « nouveau franc », est dévaluée, notre dette, qui est libellée en euros, explosera.
 
Ca, c'est une blague ! C'est l'argument qu'on agite pour effrayer les gens ! Si l'euro est dissout, toutes les dettes, publiques, mais aussi privées, seront immédiatement relibellées dans les nouvelles monnaies nationales. La dette ne peut pas croître puisqu'elle est strictement proportionnelle à notre richesse à un moment donné. Un retour au franc ne changerait rien au rapport dette / PIB. Les seuls perdants éventuels ne seraient les créanciers étrangers de la France !
 
On serait donc gagnants ?
 
Oui, bien sûr. Cela se passe toujours ainsi : tout excès d'endettement finit toujours par se défaire au détriment des créanciers. Et c'est sans compter les effets bénéfiques qu'aurait, sur le commerce extérieur et sur l'activité économique interne, une dévaluation par rapport à l'Allemagne. Quand bien même nous subirions une réévaluation par rapport à la Grèce, à l'Espagne et à l'Italie.
 
Il y a aussi le problème du dollar...
 
Oui : le « nouveau franc » devrait logiquement perdre 10 % par rapport au dollar. Nos importations libellées en dollar seraient donc renchéries de 10 %. De même pour nos importations en marks, si l'Allemagne réévalue de 20 %.
 
Sachant que les importations, en France, représentent environ la moitié du PIB et que, sur cette moitié se trouvent 10 % du PIB pour l'énergie (libellé en dollar) et 10 % en provenance d'Allemagne, nous aurions respectivement 2 % de hausse liée au renchérissement des produits allemands, et 1 à 2 % lié à nos achats énergétiques. Si l'on ajoute cela à notre taux d'inflation actuel, on peut compter que le choc d'inflation post-dévaluation se situerait autour de 6 à 7 %. Uniquement, bien sûr, pour la première année, puisque le scénario de la dévaluation ne se joue qu'une fois. C'est loin d'être dramatique.
 
Ça peut l'être pour les ménages. Notamment pour les personnes à petits revenus qui verront leurs dépenses, par exemple d’essence, croître brutalement.
 
Je ne dis pas qu'il ne se posera aucun problème. Mais ce que fait actuellement le gouvernement sur les prix de l'essence peut tout à fait être revu. D'ailleurs, la petite baisse des prix récemment décidée n'est pas du tout équitable. Elle subventionne au même niveau le possesseur d'une Porsche et celui d'une Logan...C'est le chèque-essence, tenant compte des niveaux de revenus mais aussi de la distance entre le domicile et l’emploi, qui devrait être préféré.
 
Pour le reste, il y aura évidemment un choix à faire : veut-on des produits bon marché, ou veut-on de l'emploi ? Il sera difficile d'avoir les deux. Dans ce cadre, la dévaluation monétaire se révélerait une politique efficace de redistribution de la richesse. Car elle sera surtout coûteuse pour ceux qui voyagent beaucoup à l'étranger et qui désirent acheter une Mercédès ou une Audi !
 
En conséquence, je pense qu'un processus de dissolution concerté de l'euro ne devrait pas être traumatique.
 
En revanche, si l'on est dans une logique d’effilochement progressif de l'eurozone, le choc sera bien plus grand, économiquement et politiquement. On ignore alors quel pourrait être la dureté des conflits entre les différents pays, et même entre régions d'un même pays, de l'Espagne à la Belgique.
 
Poursuivre dans la voie actuelle, c'est prendre le risque d'un délitement qui ne s'attaque pas seulement à la devise, mais à l'existence même de l'Union européenne comme construction politique.
 
Relire la première partie de l'entretien : CLICK
 
 
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dimanche 9 septembre 2012

Jacques Sapir : "l'annonce de Mario Draghi est une capitulation en rase campagne"



Jacques Sapir est économiste, et directeur d'études à l'EHESS
Il est notamment l'auteur de
    - La démondialisation, Seuil, avril 2011 (click)
- Faut-il sortir de l'euro ? Seuil, janvier 2012
--- crédit photo : Margot L'Hermite ---
 
Jeudi dernier, la Banque centrale européenne a annoncé qu'elle rachèterait « sans limite » un certain nombre d'obligations (celles de un à trois ans) des pays en difficulté de la zone euro. Cette décision a été saluée comme décisive. Qu'en pensez-vous ?
 
Mon appréciation n'est pas très positive. La déclaration de Mario Draghi a été vivement saluée dans la presse. Mais quand vous lisez le communiqué -extrêmement précis- publié par la BCE, vous vous apercevez de plusieurs choses.
 
Tout d'abord, la BCE s'engage à faire des rachats pour les pays qui le sollicitent. Il n'est pas question d'intervenir sans qu'il y ait une demande du pays concerné, laquelle demande implique que le pays passera sous les fourches caudines des programmes dits « d'ajustement structurel », via le FESF (fond européen de stabilité financière) ou le futur MES (mécanisme européen de stabilité). Le rachat de titres de dettes se fera donc sous conditions. Il est primordial de le noter : cela viendra renforcer les politiques d'ajustement déjà menées dans toute l'Europe du Sud.
 
Ensuite, tout rachat devra se faire dans le cadre d'une opération de « stérilisation ». En effet, la BCE ne veut pasaccroître le montant des liquidités qui circulent sur le marché. Autrement dit, chaque fois qu'elle injectera des liquidités sur des titres publics, elle en retirera sur des titres privés, qu'elle revendra. Ainsi, nous avons là un mécanisme qui va soulager les États, mais qui va durcir la question de la liquidité en circulation dans le secteur privé, donc les conditions de l'accès au crédit pour les entreprises.
 
On en vient donc au troisième point : tout cela implique que les rachats de dette publique, contrairement à ce qu'a dit Monsieur Draghi, ne seront pas illimités. Car le montant des rachats de dette publique que pourra faire la BCE sera strictement limité par le montant de la dette privé qu'elle détient aujourd'hui.
 
Quatrième point : la BCE ne rachètera que des obligations d'une durée de vie de un à trois ans. La conséquence en sera l'incitation, pour les pays, de raccourcir le délai de maturité de leur dette. Prenons l'exemple français. Aujourd'hui, le délai moyen de maturité de la dette française est de 7 ans. Les 1 600 milliards de la dette française doivent être renouvelés toutes les sept années. Nous avons donc, pour le roulement de la dette, des émissions de titres de l'ordre de 220 à 240 milliards par an. Toutefois, si nous voulions pouvoir un jour bénéficier de la facilité que vient de créer la BCE, il faudrait que nous cessions d’émettre des bons du Trésor à dix ans pour leur préférer les bons compris entre 1 et 3 ans. Ceci aura pour effet de raccourcir le délai de roulement moyen. Celui-ci pourrait passer, par exemple, de sept à quatre ans. Dès lors, nous devrions lever chaque année sur les marchés non plus 220 milliards, mais 400 milliards d'euros. Voilà une mesure parfaitement perverse, qui va accroître les besoins instantanés de liquidité des États alors que l’on prétend les soulager.  
 
Draghi a également précisé qu'il n'y aurait de rachats que sur le marché secondaire. Qu'est-ce que cela implique ?
 
C'est simple : les banques privées devront se porter acquéreur des obligations d’État, puis les revendre à la BCE. Il demeurera donc bien une cotation de ces titres. Un taux d'intérêt leur sera appliqué. Finalement, ce mécanisme va empêcher les taux de monter trop haut, mais en aucun cas il ne permettra de les réduire.
 
Nous sommes donc fort loin de ce qui a été dit dans la presse. A croire que certains journalistes n'ont pas lu in extenso le communiqué de la Banque centrale, soit qu’ils ne l'ont pas compris, soit qu’ils n’ont pas voulu le comprendre... Mais la différence est flagrante entre la réalité du texte publié par Francfort et l'interprétation qui en a été faite !
 
La notion de « stérilisation » a été utilisée par la BCE, pour témoigner de sa volonté de ne pas laisser croître la masse monétaire. On suppose que c'est pour éviter l'inflation. Si tel est le cas, n'est-ce pas, finalement une bonne chose, étant donné l'état du pouvoir d'achat des populations ?
 
Mais toute la question est de savoir si l'inflation est vraiment, et dans tous les cas, liée à l'accroissement de la masse monétaire. Ce n'est pas du tout évident.
 
Ça l'a bien sûr été dans certains cas. Je pense notamment à l'Allemagne de 1923-24. Mais il faut se rappeler les conditions de l'époque : l'Allemagne ne payait pas ses dettes du traité de Versailles. La France, l'Italie et la Belgique décident donc d'occuper la Ruhr. Les ouvriers de la Ruhr lancent une grève générale. Le gouvernement allemand choisit de payer leurs salaires. En se substituant ainsi au secteur privé, il accroît ses dépenses, mais sans percevoir pour autant les impôts en provenance de la Ruhr occupée, impôts qui sont bloqués par les puissances occupantes. Ceci provoque un déficit de 20 à 25 % par an. Ce dernier est monétisé, ce qui engendre de l'inflation. Vous voyez bien qu'il s'agit là de circonstances exceptionnelles.
 
Des exemples de ce type sont observables ailleurs. Et chaque fois, on voit que le lien entre inflation et création monétaire est lié à des circonstances très particulières.
 
A l'inverse, considérons le cas d'une économie en dépression, comme c'est le cas, actuellement, de la zone euro. Dans une telle économie, qui est très loin du plein emploi de ses facteurs, un accroissement de la masse monétaire ne provoquerait aucune inflation. On pourrait presque accroître la masse monétaire de 10 % par an sans hausse des prix. Croire que l'accroissement de la quantité de monnaie génère toujours de l'inflation relève du dogme. Lequel dogme a été imposé par la Bundesbank à Monsieur Draghi. Finalement, l'annonce de Draghi n'est qu'une capitulation en rase campagne devant la Buba. Car cette dernière a fait passer toutes ses exigences.
 
Mais l'Allemagne est le seul pays à n'avoir pas voté le plan Draghi !
 
Ce n'est pas contradictoire. Le patron de la Buba a émis un vote préventif, par lequel il s'efforce de continuer à faire pression sur la BCE. Mais en réalité, il a gagné ! Ses deux demandes, la conditionnalité des rachats et la « stérilisation » de la masse monétaire, ont été satisfaites.
 
On peut malgré tout y voir une victoire politique, notamment française. L'Allemagne s'isole...
 
Je ne vois d'autre victoire politique que celle de la Bundesbank. Quelle différence que l'Allemagne soit isolée, puisque c'est ellequi fait la loi ?
 
Dans ce cas, quelle autre option aurait pu choisir Mario Draghi ?
 
Sans opposition de la Bundesbank, on aurait pu s'acheminer vers une monétisation directe des dettes, c'est à dire un achat de titres non pas sur le marché secondaire mais sur le marché primaire, directement auprès des États. Dans ce cas, la BCE décidait d'acheter de la dette publique au taux de 0,5 % au lieu des 3,5 % qui prévalent pour les obligations à 1 ou 2 ans.
 
Ensuite, la Banque centrale aurait pu opter pour l'achat de tout type d'obligations, et non pas seulement celles de court terme. De même, elle aurait pu décider de ne pas stériliser la totalité des sommes émises, de manière à ne pas gripper le crédit privé.
 
Ici, la différence est flagrante avec ce que pratique, par exemple, la Réserve fédérale américaine lorsqu'elle injecte massivement de l'argent dans l'économie américaine. Idem pour le Japon. Ce pays a une dette publique autour de 200 % du PIB, soit un pourcentage bien plus élevé que l'endettement Grec ! Ce qui ne l'empêche pas de se financer autour de 1,5 %, sa Banque centrale étant toujours en appui. Je vous fais par ailleurs observer qu'on n'entend guère parler d'inflation japonaise. Et pour cause : je Japon est confronté au problème inverse de... baisse des prix. Ce qui confirme qu'il n'y a pas de lien entre création monétaire et inflation.
 
On voit donc bien, dans le cas de l'Europe, que l'influence allemande est considérable. Et l'on voit clairement le jeu des Allemands. Ils obtiennent satisfaction d'une part, et maintiennent d'autre part leur ferme opposition pour continuer leur pression sur la BCE. On voit surtout combien Mario Draghi est loin d'avoir tenu les promesses faites cet été.
 
Dans ce cadre, que peut-il désormais se passer selon vous ?
 
Il faut d'abord se demander si l'Espagne et l'Italie vont accepter les conditions posées par la BCE, ce dont je doute fort. Pour l'instant, ces pays ont beau se féliciter de cette « avancée », ils n'en affirment pas moins qu'ils n'ont pas besoin de cette aide. Or à quoi sert une facilité que personne ne souhaite utiliser ?
 
On peut en fait raisonner en deux temps. Premier temps : que se passera-t-il quand la Grèce sortira de l'euro...
 
… ce qui signifie selon vous qu'elle va sortir ?
 
Bien sûr. Le problème n'est pas de savoir si elle sortira de l'euro, mais quand. Pour moi, ça devrait avoir lieu d'ici le printemps prochain.
 
A moment là, nous aurons une forte hausse des taux d'intérêt sur le marché secondaire. C'est là qu'Italiens et Espagnols pourraient avoir besoin d'user de la facilité proposée par Draghi.
 
Concernant l'Italie, on peut considérer que Mario Monti est d'ores et déjà favorable aux mesures d'austérité. Le concernant, il n'y aura pas forcément de grande réticence à user du mécanisme désormais disponible, même en contrepartie de mesures d'austérité budgétaire draconiennes.
 
Pour Mariano Rajoy, le problème sera bien plus délicat. D'une part, la situation espagnole est bien plus dégradée que l'italienne. D'autre part, politiquement, la question de la souveraineté est un vrai problème en Espagne. Si l'Espagne était contrainte d'accepter les conditions dictées par Francfort, cela serait un désastre où l'existence même de l’État espagnol pourrait se trouver posée, tant l'actuel conflit entre les régions espagnoles et le gouvernement central s'est durci sur cette question du financement.
 
A mon avis, on s'apercevra donc rapidement que les mesures annoncées par la BCE sont  rapidement dépassées. Je suis d'ailleurs convaincu que dès cette semaine, les bourses, qui ont brusquement monté en fin de semaine dernière, vont se remettre à baisser.
 
Comme vous l'êtes de longue date, vous demeurez donc très pessimiste quand à la pérennité même de l'euro ?

.....la suite de cet entretien est à lire ICI
 
 
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vendredi 7 septembre 2012

Mario Draghi, nouveau Président de l'a-République


 
Après la décision de la Banque centrale européenne, hier, de racheter « sans limite » (mais pas sans condition) des titres de dette sur le marché secondaire, Libération croit approprié de titrer : « la BCE dans le rôle de la cavalerie ». Sans doute ignore-t-on, à Libé, ce qu'est la « cavalerie budgétaire ». Car on aurait peut-être alors évité ce mauvais jeu de mots.

Quoiqu'il en soit, Mario Draghi, notre banquier supranational, y est présenté comme ce qu'il semble être devenu : le sauveur de l'euro, de l'Europe et...l'homme le plus puissant du continent. Au point qu'Angela Merkel, même en désaccord avec lui, n'ose plus le contrarier. Elle s'est contentée de rappeler sèchement que « la BCE agit dans le cadre de son indépendance et de son statut ».

Il existe donc un homme, en Europe, qui ose prendre le risque de déplaire à la sévère chancelière. Cet homme n'est pas un chef de gouvernement. Pas même un chef d’État. Non, c'est un banquier, formé à l'école Goldman-Sachs....

On a souvent dit, les économistes en particulier, qu'il n'était plus possible, au sein de l'eurozone, de mener une véritable politique monétaire. D'où la focalisation exclusive sur la politique budgétaire, et l'obsession de la contraction des dépenses publiques faute de pouvoir dévaluer les devises.

On le voit aujourd'hui : une politique monétaire, il en existe une. Elle est menée depuis Francfort, par une institutionindépendante de tout contrôle démocratique, et qui s'est octroyée, avec la bénédiction de nos représentants élus, des prérogatives à caractère fédéral.

Voilà donc nos dirigeants, tout auréolés de l'onction du suffrage universel qu'ils sont, s'agenouillant devant un technicien de la finance. Et l'on devrait s'étonner que « les gens » ne votent plus avec la même ardeur ?

Qu'on soit favorable ou défavorable aux mesures techniques qui ont été prises par la Banque centrale européenne, force est tout de même d'en convenir : nous voilà sortis encore un peu plus du champ du politique. Prélude à une future sortie de l'Histoire ?

La réponse sera pour une autre fois. Pour l'heure et même si nous ne l'avons pas choisi, contentons nous d'admirer le visage de notre tout nouveau et très apolitique Président de l'a-République :
 
 
 
 
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mardi 4 septembre 2012

Si tu avances et tu cumules....

 
 
 
 

Gérard Collomb ne se sent « pas concerné » par le non-cumul des mandats. C’est le journal Le Monde qui nous l’apprenait jeudi soir, rapportant cette phrase du sénateur socialiste et maire de Lyon: « moi, je suis élu maintenant depuis neuf ans, et on n’a jamais rien signé ».

L’argument est de poids : si on a toujours fait comme ça, c’est que c’est bien. Il faut dire que c’est une loi tacite et universellement appliquée par ces âmes conservatrices qui peinent à envisager que l’on modifie ce qui a toujours fort bien marché…pour eux. Cette règle, qui consiste à n’approuver le changement que s’il s’applique aux autres, était d’ailleurs défendue la veille par un autre sénateur PS, le maire de Dijon François Rebsamen.

Il serait vivement souhaitable que la gauche au pouvoir ne cède pas à la pression de ces grands féodaux et qu’elle demeure ferme dans son intention de mettre fin au cumul. Non pas pour priver tel ou tel de quelque mandat acquis de haute lutte dans un « fief » cher à son cœur, ni pour couper nos élus nationaux de leurs précieuses « réalités locales », mais pour une toute autre raison. Le non-cumul, en effet, est un excellent antidote contre toutes les formes imaginables d’« affirmative action ». Voilà donc un contrepoison idéal pour une gauche dont une partie non négligeable se perd inlassablement en tristes considérations de type différentialiste ou diversitaire.

Cela permettrait, par exemple, de tordre le cou une bonne fois à l’antienne paritaire. En féministe raisonnable, Natacha Polony ne s’y est pas trompée en affirmant vendredi matin sur Europe1 : le non-cumul « sera plus efficace que la parité pour faire entrer les femmes en politique ». Certes, on peut se contenter jusqu’à la fin des temps d’imposer des « quotas ». Cela soulage à peu de frais la mauvaise conscience de ceux qui dénoncent à longueur de déclarations d’intention faussement généreuses la domination du « mâle blanc ». Ceux-là même qui, parce qu’ils se trouvent être eux-mêmes des « mâles blancs » et ne cèderaient leur propre place pour rien au monde, militent plus fort que les autres afin que l’on accorde aux femmes un nombre décent de…strapontins. Et qui s’accommodent fort bien, in fine, de la suspicion que cela fait peser pour leurs collègues du « deuxième sexe », lesquelles finissent toujours, tôt ou tard, par se voir reprocher d’avoir été choisies pour leur « genre » et non pour leurs compétences.

Car voyez-vous, pour autoriser les femmes à accéder à de véritables responsabilités sans être contraintes de subir l’insigne vexation d’avoir été imposées, mais simplement en le méritant, encore faut-il qu’il y ait des places. Et que ces places cessent donc d’être concentrées dans les mêmes mains. De même, libérer des places et réaliser un appel d’air conséquent, permettrait de liquider avant qu’elle ne se répande à l’excès, toute autre forme de ce délicieux pléonasme : la « discrimination positive ».
 
Force est de constater que cette vilénie en provenance d’Outre-atlantique tend de plus en plus à s’imposer chez nous avec cette force si particulière dont jouissent les phénomènes de mode. La parité en est un avatar. Elle découpe le peuple en deux : les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Mais, dès lorsque que l’on accepte de couper l’humanité en tranches, il n’y a pas de raison pour que d’autres groupes ne réclament, au nom de ce qui a été concédé aux femmes, leur propre part du gâteau. Le tout sous le regard bienveillant des « diversitaires » de gauche, des amoureux impénitents de la France « black blanc beur » et autres progressistes aux petits pieds qui s’accommodent fort bien de cette forme très particulière de charité, qui dispense à bon compte d’avoir à réaliser la justice.
 
Finalement, mettre en place une fois pour toutes le principe du non-cumul, outre qu’il autorisera chaque élu à se consacrer pleinement à son unique charge, permettra de renouveler sainement le personnel politique. Les femmes, les jeunes et autres « issus de la diversité », pourront espérer conquérir les mandats ainsi remis sur le marché grâce à leur seul et unique talent, à leur travail et à la qualité de leur action militante. Comme le dit Bassem Asseh, « se dégageront naturellement les meilleurs d’une génération sans qu’on leur colle une étiquette de genre, de couleur de peau ou d’origine des parents ou grands-parents. La diversité s’imposera naturellement par la distribution de probabilité ». Sans besoin de numerus clausus, donc. Et sans courir le risque insidieux de valider l’introduction de critères biologiques en politique.

La France qui, entre tous les pays, fit une large place de choix à cette idée que n’importe quel « citoyen abstrait », c’est-à-dire sans distinction de sexe ou de couleur, est susceptible de représenter tous les autres, aurait tout à gagner à préserver ce modèle. Quant à la gauche, elle se trouve ici face à une occasion inespérée d’abandonner ces vieille lunes que sont « parité » et « diversité » pour renouer enfin avec ce qui fut un temps sa raison d’être : la promotion de la seule et unique égalité.
 
 

lundi 3 septembre 2012

Oh oui baby : hitlérise-moi !

 


Les « contre » ça ose tout : c'est même à ça qu'on les reconnaît. Et quand on dit « tout », ça veut bien dire « tout ». Voire légèrement plus. Sans crainte de banaliser des faits ou périodes de l'Histoire tout à faits exceptionnels par leur gravité et à témoigner ainsi d'une indécence limite vulgaire.

Lorsque la droite était au pouvoir, on en avait pris l'habitude. La  pétainisation ou l'hitlérisation de l'adversaire étant réputée contenir une dose létale d'opprobre, Sarkozy et son gouvernement eurent naturellement leur part. La gauche « tout miel », s'était spécialisée dans cette technique, cette gauche qui campe si systématiquement du côté du « Bon », du « Bien » et de la « Gentillesse universelle », qu'on se demande toujours ce que ses représentants les plus bruyants ont, à titre personnel, à se faire pardonner. On se souvient notamment de l'association Sarkozy/Pétain en « Une » de l'Humanité par un beau matin de mai et du réquisitoire contre « un discours aux relents pétainistes dénoncé par la gauche et les syndicats ».

Beurk : les « relents », ça, c'est dégueulasse. Après, il n'y plus guère que les « remugles nauséabonds» ou les « miasmes délétères» pour autoriser un léger crescendo dans l'horreur....

Évidemment, dans le camp d'en face, la droite « liberté d'expression » n'était pas en reste. C'est vrai, quoi : de nos jours, « on ne peut plus rien dire ». Et de dénoncer en boucle la censure implacable  pratiquée par une gauche (voire une gôche) à la fois germanopratine et politiquement correcte,  aimant à pratiquer le « procès stalinien ». Rien que ça.

On aurait pu croire que, le pouvoir ayant changé de mains, Philippe Pétain et Adolf Hitler – ainsi que le Joseph Staline concomitant - allaient pouvoir se rendormir. Et l'on espérait que ce fût pour longtemps. Mais c'était sans compter le caractère immarcescible de la « reductio ad hitlerum », qui aime à changer de camp comme on change de crèmerie.

Voilà donc la toute nouvelle opposition qui, quoiqu' « on ne puisse vraiment plus rien dire dans ce pays gangrené par la bien-pensance », n'hésite pas à proférer mille âneries, et à ressortir le Maréchal du cellophane. A cet égard, la récente sortie de Luc Chatel sur Vincent Peillon est un modèle. Et, sans aller jusqu'à considérer que l'idée du ministre d'inaugurer des cours de « morale laïque » à l'école brille par son à-propos, on peut tout de même souligner l'indigence spectaculaire de la réponse :



 
Mais n'allons pas nous figurer que ces impérities sont devenues l'apanage de la droite. Responsable et conscientisée, la gauche « tout miel » veille, prêt à jeter le Führer au visage de quiconque osera dépasser les strictes limites de la Gentillesse, de la Douceur et de la Bonté généralisée.

Un « intellectuel engagé » n'a d'ailleurs pas manqué de dégainer la semaine dernière dans Libération. Prenant courageusement la plume pour se dresser contre la bête immonde dont il aperçoit l'ignoble mufle refaisant surface au sujet de ce qu'il nomme la « question Rom », le sociologue Eric Fassin écrivait ainsi : « Avec Sarkozy, la xénophobie d’État apparaissait déraisonnable à beaucoup. Avec le nouveau gouvernement, le changement de style revient surtout à en donner une version raisonnable, présentable et donc acceptable (…) on connaît la formule de Georges Bernanos, en 1944, à propos de l'antisémitisme : « ce mot me fait de plus en plus horreur. Hitler l'a déshonoré à jamais ». On aurait pu espérer que le régime sarkozyste avait déshonoré la xénophobie d'Etat (…) après l'été, rien n'en moins sûr ».

Avouez qu'il en faut, de la témérité, pour s'exposer ainsi, dans un pays mis en coupe réglée par les hordes hitlériennes emmenées par Manuel Valls, Jean-Marc Ayrault et François Hollande, ces génocidaires notoires.
 
Vous trouvez que ça va un peu loin ? Habituez-vous car il ne s'agit là que d'un début. Les « contre », ça ose tout. Et même, parfois, bien davantage.

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