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vendredi 25 janvier 2013

Un sondage alarmant ? Vite, rendormons-nous !





Un malheur, c’est comme un témoin de Jéhovah : ça n’arrive jamais seul. De la même façon, une enquête d’opinion dont les résultats sont accablants s’accompagne toujours de son triste binôme : l’exégèse nigaude.

Les commentaires nigauds venant dans le sillage des enquêtes d’opinion peu réjouissantes sont de plusieurs ordres. Toutefois, parmi les plus fréquents, on peut citer ceux-ci :
      1) si l’enquête n’est pas gaie, c’est parce que « les gens » sont des cons,
      2) si l’enquête n’est pas gaie, c’est la faute des nazis.

Le sondage publié dans Le Monde daté de vendredi ne fait pas exception. Il faut dire qu’il n’est pas drôle. Cette enquête Ipsos intitulée « France 2013 : les nouvelles fractures » met en évidence « la très forte demande d’autorité et la tentation du repli national ».

Voyons, en vrac, quelques unes des réponses données par « les gens » - toutes tendances politiques confondues – à ce sondage :
  • 90 % des personnes interrogées considèrent que la puissance économique française a un peu ou beaucoup décliné,
  • 65 % pensent qu’il faut renforcer les pouvoirs de décision de notre pays même si cela doit limiter ceux de l’Europe,
  • 87 % trouvent qu’on a besoin d’un vrai chef en France pour mettre de l’ordre,
  • 77 % estiment que l’intégrisme religieux est un problème de plus en plus préoccupant dont il faut s’occuper sérieusement,
  • Et cætera.
Là, c’est évident, on n’y coupera plus: « frilosité » et « crispations » vont s’inviter dans le débat. On attend la suite….

Elle arrive… Car on n’aura pas manqué de demander à quelques politiques d’exprimer leur opinion sur ces calamiteux résultats. Qui se sera dévoué pour nous expliquer qu’autrui est un con ?

And the winner is… José Bové, sous vos applaudissements !
Ce sondage, selon lui, révèle « une vision de la politique complètement régressive où l’on a besoin de s’en remettre au chef pour donner une ligne (…) c’est quelque chose de puéril mais qui est représentatif d’un désarroi ».
« Un désarroi »? Quel coup d’œil ! Fin limier, ce José !
« Régressif », « puéril »… c’est tout ? Pourquoi ne nous-explique-t-il pas, tant qu’il y est, que les Français sont restés bloqués au stade anal ?
« S’en remettre à un chef pour donner une ligne » : les gens sont idiots, décidemment. Ce serait tellement plus simple de s’en remettre à la Divine Providence !

Les nazis, eux, ne sont pas en reste. Les nazis, ou plutôt « le populisme massif », tant il est vrai, comme nous le rappelle l’analyste du Monde que « l’histoire ne se répète jamais ». Pour autant, il tient à mettre en garde. Afin, sans doute, que personne ne puisse jamais dire « on ne savait pas ». Et le journaliste de souligner « le rôle dangereux de ceux qui, loin de les apaiser, attisent les peurs. Ils trouveront dans cette enquête la justification de leurs philippiques. Ils feraient mieux d’y voir le résultat de leurs travail d’incendiaires ».

C’est donc ça ! Si « les gens » sont inquiets, ce n’est pas du tout parce que tous les signaux sont au rouge, c’est parce que des « incendiaires » leur ont mis de vilaines idées en tête. Et ces idées, ils y ont cru parce qu’ils sont sots, voir supra.

Tout s’éclaire enfin : c’est encore la faute du Front national. On croyait qu’il était conséquence et symptôme, le voilà cause première. Or, si c’est lui, ce n'est pas nous. Il n’est donc guère besoin de s’interroger plus avant (surtout pas !) ni d’envisager quelque mise en question que ce soit de l’ordre établi (encore moins !).

Rendormons-nous donc bien sagement jusqu’à la prochaine expression de la « frilosité » française. Ca tombe bien, il y a Florence Cassez en boucle à la télé.

vendredi 18 janvier 2013

Jean-Philippe Huelin : " La gauche a tourné le dos aux ouvriers ! "


Jean-Philippe Huelin
Jean-Philippe Huelin

Jean-Philippe Huelin est professeur d’histoire-géographie. Il est l’auteur, avec Gaël Brustier, de Recherche le peuple désespérément (François Bourin éditeur, 2009) et de Voyage au bout de la droite (Mille et une nuits, 2011.) Il revient, pour Ragemag, sur la note qu’il vient de rédiger pour la fondation Jean-Jaurès : « Où en est le vote ouvrier ? »

***

Vous venez de publier, pour la fondation Jean-Jaurès, une note intitulée « Où en est le vote ouvrier ? ». Avec la désindustrialisation et, parallèlement, le développement des services, la classe ouvrière est moins nombreuse. Mais elle a aussi changé. Qui sont les ouvriers aujourd’hui ?

Le monde ouvrier a beaucoup changé. Il est loin de l’image d’Épinal que l’on peut encore s’en faire, loin du film Faubourg 36, loin des ouvriers de la forteresse Billancourt. Les ouvriers sont aujourd’hui plus qualifiés et travaillent dans des entreprises de plus petite taille. Ils sont moins souvent métallos, sidérurgistes ou ouvriers agricoles, plus souvent manutentionnaires ou chauffeurs de poids lourds. Les collectifs de travail se sont érodés, la syndicalisation moins forte, l’ouvrier est devenu « opérateur », la chaîne est devenue la « ligne. » Le travail s’est individualisé comme les rémunérations. En réalité, si beaucoup le croit disparu, c’est parce que l’ouvrier a perdu en « visibilité sociale ».

Pourquoi cette perte de visibilité ?

Notons d’abord que le nombre d’ouvriers à certes un peu baissé depuis la fin des années 1970 (un peu plus d’un million d’ouvriers en moins) mais ils restent près de 6 millions et l’augmentation du nombre d’employés a largement compensé cette perte.

À leur perte de visibilité, il y a d’abord des raisons économiques, liées aux transformations du processus de production avec le déclin de la grande industrie tayloriste mais aussi une perte de statut dans une mondialisation libérale qui précarise la production (le développement des CDD et de l’intérim pèse surtout sur les couches populaires.) Il y a une raison essentielle, à cheval entre l’économique et le culturel, qui est l’éloignement entre lieux d’habitation et de production. Les ouvriers ne sont plus les « sentinelles de l’usine », ils ont leur voiture, ils habitent loin, parfois très loin de leur lieu de travail et cet éloignement vers des espaces où l’immobilier est moins cher n’est pas toujours voulu. Ils se sont « dilués » dans l’espace. Il y a enfin des raisons politiques : la « gauche officielle » a tourné le dos aux ouvriers depuis 1983 pour trouver une date symbolique. Le prolo est devenu un affreux jojo pour l’intello de gauche parisien, entre Dupond Lajoie et le Beauf de Cabu. Bref, il ne compte plus, il n’a plus les valeurs de la gauche officielle comme l’a théorisé le think-tank Terra Nova.

De quelle « gauche officielle » parlez-vous ? S’agit-il du Parti socialiste ? Et rejoignez-vous Bertrand Rothé lorsqu’il affirme que le PS a « tourné le dos à la classe ouvrière » ?

Je parle du Parti socialiste mais aussi de la gauche intellectuelle sociale-démocrate qui a validé le mythe de la « classe moyenne » comme dépassement de la lutte des classes. On en arrive aujourd’hui à avoir 64% des Français gagnant moins de 500 euros par mois qui se classent eux-mêmes parmi la « classe moyenne. » Et un ministre socialiste, Jérôme Cahuzac,qui avoue n’avoir jamais cru à la lutte des classes… En ce sens je partage entièrement l’analyse de Bertrand Rothé.

A propos de lutte des classes, vous évoquez dans votre note une « après-conscientisation de classe. » De quoi s’agit-il ?

C’est la mission historique que ce sont donnés les socialistes que de conscientiser les ouvriers. Par delà les grands événements du XXe siècle, la gauche française est parvenue à capter environ 70% du vote ouvrier à la fin des années 1970. Cet alignement du vote ouvrier sur la gauche est le fruit d’un patient travail collectif qui n’a pas résisté à l’exercice du pouvoir par les socialistes au cours de la décennie 80. Aujourd’hui, la conscience de classe a disparu et les ouvriers n’accordent quasiment plus de prime à la gauche aux élections.

Est-ce en cela qu’on peut dire, comme vous en emmettez l’hypothèse, que les ouvriers se sont « droitisés » ? Comment cette « droitisation » se manifeste-t-elle ?

Le concept de « droitisation » est assez ambigu. Il faut d’abord dire que le vote ouvrier s’est déplacé de la gauche vers la droite. C’est un fait qui s’observe très facilement en regardant les résultats des élections depuis 1988 : le déplacement est de plus de quinze points. En plus de cela, il y a en la montée en puissance du vote ouvrier pour le Front national, qui est un fait établi.

Pour autant, il y a aussi une arrière-pensée idéologique au terme de « droitisation » : on suppose que les valeurs des ouvriers se rapprocheraient de celles des partis de droite. Cette allégation-là est beaucoup plus discutable, surtout pour les générations récentes d’ouvriers qui partagent assez largement avec leurs contemporains un certain libéralisme culturel. Sur le front des combats sociaux, les ouvriers restent en pointe. Ils ne sont pas devenus des adeptes du libre-échange ni de la dérégulation des marchés…

En réalité, les ouvriers sont demandeurs de protections (économiques, sociales, nationales, culturelles) et force est de reconnaître que les droites se sont mieux positionnées sur ce terrain que la gauche. La gauche ne propose pas ici d’alternatives aux discours de droite, elle refuse le débat, elle a fait du libéralisme l’alpha et l’oméga de son programme comme de son action signant la victoire (provisoire) de la stratégie Terra Nova.

Justement : durant la campagne présidentielle de 2012, le candidat Mélenchon a tenu un discours très antilibéral sur le plan économique. Pourtant, son score chez les ouvriers n’est pas meilleur que celui du candidat communiste en 2007. Pourquoi ?

Parce que Mélenchon voit le peuple avec les yeux d’un homme des années 30, au mieux des années 60 ! Son discours social est certes très sympathique aux oreilles du professeur de collège qui n’a pas oublié qu’il est issu du monde ouvrier mais il ne passe pas si bien chez les ouvriers qui ne lui donnent presque pas de préférence (seul l’IFOP le place à 18% des ouvriers, les autres instituts le placent au même niveau que dans le reste de la population.) Accordons-lui tout de même le bonus d’avoir porté le fer contre le Front national avec un certain succès dans certains anciens bastions ouvriers où la gauche avait perdu toute boussole.

Néanmoins, et malgré tout ce qu’il peut dire, son score chez les ouvriers est décevant. Il est beaucoup moins bon que celui de Georges Marchais en 1981 qui talonnait François Mitterrand dans cette catégorie si symbolique pour la gauche. Il n’a pas réussi car il ne répond pas aux préoccupations des ouvriers d’aujourd’hui. Son positionnement sur l’Union européenne et l’euro est flou. Son « grand cœur » à l’égard de l’immigration inquiète. Enfin, il semble plus s’adresser aux classes moyennes du secteur public, plus protégées, qu’aux classes populaires. Son incapacité à prendre en compte « l’insécurité culturelle » ressenti par l’électorat populaire lui a été préjudiciable.

En somme, ni le PS ni Mélenchon ne parviennent, pour l’instant, à séduire l’électorat ouvrier. Quelles sont, selon vous, les conditions pour y réussir, notamment en vue des élections locales de 2014 ?

Si l’austérité permettait de réduire le chômage avant les élections locales de 2014, comme le président de la République et le gouvernement le prédisent, il y aurait peut-être des résultats. Comme presque tout le monde, je n’y crois guère. De même je ne pense pas que les grandes réformes sociétales favorisent un tant soit peu la confiance des ouvriers pour le gouvernement. Je rappelle au passage que selon le dernier baromètre politique TNS-Sofres de décembre, le président de la République ne recueille que 28% de confiance chez les ouvriers soit trente-cinq points de moins depuis son élection. Le Premier ministre est à 19%. Le chemin risque d’être long !

On pourrait craindre qu’en 2014, le Front national n’amplifie sa progression chez les ouvriers. Mais les élections locales ne sont pas les meilleures pour le FN. Je crains que ce ne soit l’abstention qui l’emporte, alors même que traditionnellement, les élections municipales sont, avec l’élection présidentielle, les élections les plus populaires. Je remarque que les ouvriers étaient 30% à s’abstenir au premier tour de l’élection présidentielle de 2012 contre 20% pour l’ensemble de la population.

La démocratie sans le peuple est une option qui devient de plus en plus acceptable pour nos élites politiques. Cette évolution présente un risque trop souvent négligé pour notre démocratie.

[Entretien initialement publié dans Ragemag]

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samedi 12 janvier 2013

Zorro est arrivé : Demorand sauve la banlieue.


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Sous ce masque impénétrable, Nicolas Demorand
 
Cet article a été rédigé pour le magazine Ragemag

Comme les choses semblent simples quand on lit un texte de Nicolas Demorand ! On devrait le consulter plus souvent en haut lieu. Car il possède la solution pour régler la « crise des banlieues. » C’est simple, ça tient en cinq mots et ça claque comme un slogan publicitaire : il faut « passer au Kärcher les préjugés. »
 
Ceux qui ont des préjugés versus ceux qui s’en gardent bien
 
Dans son édito de jeudi, sobrement intitulé « Préjugés » – et non Kärcher : ouf ! – ce journaliste qui, pour sa part, n’a jamais aucun préjugé, propose un plan. D’abord, il faut « lire les sociologues et les (rares) journalistes qui font du terrain dans les banlieues. » Sans doute parle-t-il d’or lorsqu’il écrit « les rares journalistes qui font du terrain. »

Accordons-lui au moins ceci : en général, c’est vrai, il vaut mieux lire. Et si possible, pas du prêt-à-penser. Comme l’explique très bien Demorand, il convient d’éviter « les clichés », les « discours normatifs », les arguties de tous ceux qui « parlent la même langue. » Là encore, le patron de Libération, quotidien sans doute le plus représentatif de ce que les marxistes (brrr !) appelleraient « l’idéologie dominante », sait de quoi il parle.

Vingt-deux, v’là les fachos

Poursuivons la lecture de l’édito. En principe, c’est maintenant qu’on se fait traiter de fachos… Bingo !

Pour Nicolas Demorand, les difficultés des banlieues tiennent au fait que la France – où prévaut depuis toujours le droit du sang, comme chacun sait – est un pays de gros racistes. Et quand l’éditorialiste dit ça, c’est vraiment sans « préjugé » : il le dit pour faire le Bien. Abjurons, donc, puisque nous sommes découverts. Expions, salauds nous-mêmes : il nous sera beaucoup pardonné.

Il faut donc, on l’aura compris, « désamorcer le racisme institutionnel. » Comment ? C’est simple : on arrête de compter les Noirs et les Arabes. Les autres, on peut. On dresse des listes – de collaborateurs ministériels, par exemple – on appelle ça « Les cabinets blancs de la République », emballé, c’est pesé. Et puis, quand c’est Libération qui le fait, ce n’est pas du tout « institutionnel » : c’est underground.

Étape numéro 2 : donner le droit de vote aux étrangers non-communautaires aux élections locales. Ça, c’est sûr, ça aiderait les banlieues. Car leurs habitants sont tous des étrangers, tout le monde le sait, suffit de les regarder.

L’acmé du texte se trouve à l’étape 3. Attention, on ne rit pas. C’est plutôt triste, d’ailleurs. Pour régler le mal-être des banlieues, il faut… « légaliser le cannabis. »

Oui, on a bien bien lu. Pas question de mener une politique de la ville susceptible de désenclaver nos ghettos avec, notamment, la mise en place des services publics qui conviennent. Pas question de mener une politique scolaire exigeante susceptible de tirer vers le haut les élèves les plus en difficulté. Pas question non plus de battre en brèche un chômage qui ronge les quartiers populaires. Non : il faut « légaliser le cannabis. » Pour donner à « ces gens » la liberté de s’adonner en toute quiétude au loisir qu’ils ont en partage et à ce qu’ils méritent : la fumette.

Demorand / Zemmour : les noces barbares

Dans son souci de concision, l’éditorialiste, on le regrettera, omet de proposer qu’on construise, en banlieue, davantage de terrains de basket et de salles de musculation. C’est dommage : on sait depuis longtemps que le sport, qui permet de « se défouler », règle tout dans ces coins-là.

En attendant, derrière la litanie des poncifs exposés par Libé, on reconnaît, une fois de plus, cette alliance contre-nature des tenants de la « gauche diversitaire » et des adeptes de la « droite identitaire. » Car entre un Zemmour, qui associe volontiers « Noirs », « Arabes » et « prison », et un Demorand qui voit derrière chaque banlieusard un chichonneur congénital, il y a, finalement, plus de points communs que de différences. Les deux cèdent à la facilité de la caricature et de la généralisation. Les deux tendent à enfermer autrui dans des identités préconçues. Finalement, les deux sont essentialistes.

Avec la confusion qui caractérise la pensée hémiplégique des essentialistes, lesquels veulent pouvoir trier le « bon » peuple et le mauvais, l’authentique et l’imitation. Pour Demorand, c’est tranché : le peuple se trouve dans les banlieues. Il en appelle donc à améliorer « la vie quotidienne des classes populaires » de ces quartiers. Et pour celles qui résident ailleurs, on fait comment ? On serait tenté de dire : « On fait pareil. » Car ce qui pourrait être utile – vraiment utile : on ne parle pas du bédo – pour les banlieues le serait aussi pour les campagnes : lutte contre le chômage, contre l’échec scolaire, contre l’effacement des services publics ou en faveur (eh oui) d’une plus grande sécurité au quotidien.

Un peu comme si le peuple ne se découpait pas en rondelles. Comme s’il était solidaire. Comme s’il était, tout comme la République, un et indivisible.

lundi 7 janvier 2013

L’homme qui rêve : poème en raie mineure

Article invité, par Nicolas de Medrano

Nicolas de Medrano, alias « suprême NDM », est responsable du rayon « chats » d’une animalerie. Parfois, il fait aussi les souris par intérim. Il inaugure ici une rubrique « poésie », qui manquait dans l’arène nue.





L’homme qui rêve : poème en raie mineure

Je fais souvent ce rêve sauvage, lorsque loin de moi tu t’absentes
Ce rêve glacé qui me ravage quand tu t’éloignes, ma belle amante
Un flot sans trêve de viles images certaines fugaces, d’autres rémanentes
Me rappellent qu’hélas à mon âge, on dégringole une triste pente

Dans mon sommeil couleur de fièvre un jeune homme vif et décidé
Au maintien noble et à l’œil fier, au sourire clair, au cœur léger
A la poitrine dure comme la pierre et au flanc tiède comme un été
S’approche de toi par derrière et t’enfile sans hésiter

Tu pousses un bref cri de douleur, tu te débats sans trop y croire
Puis tu laisse couler quelques pleurs mais tu les sais fort dérisoires
Le jeune page te serre sur son cœur, il malaxe tes promontoires
Et lorsqu’il a vaincu ta peur, tu t’abandonnes à son boutoir

Tu cries maintenant de gratitude, il te secoue sans ménagement
Des heurts d’une vaste amplitude te pilonnent le fondement
Un séisme de haute magnitude soldera cet évènement
Et tes tranquilles certitudes feront place à l’effarement

En attendant ce dénouement qui risque de ne plus tarder
L’éphèbe remue en ahanant le visage tout congestionné
Ses yeux pastel de doux enfant sont rouges et exorbités
Et sa chignole incandescente semble sur le point d’éclater

Il assaille alors ta rotonde et tu l’encourages en couinant
Tu émets des piaillements immondes telle une femelle orang-outang
Il te flatte avec la faconde dont sont capables les garnements
Tu le prends pour un homme du monde bien qu’il ne soit qu’adolescent

Là je m’éveille moite et tremblant : ce n’était donc qu’un cauchemar
A mesure que passent les ans, mes rêves se font âpres et noirs
Je m’ébroue. J’oublie doucement le jouvenceau et son braquemart
Ah ! C’eût été bien plus bandant si j’eusse rêvé d’Audrey Pulvar !

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vendredi 4 janvier 2013

Une pétition pour nationaliser Florange




Une pétition, intitulée «L’Acier lorrain vivra» et demandant la nationalisation du site de Florange est disponible au bout de ce lien : http://sauvonsflorange.wesign.it/fr

Comme l’a indiqué Edouard Martin (CFDT) jeudi, cette pétition doit être remise à l’Elysée le 15 janvier. Ainsi que vous le voyez sur le site de la pétition, les metallos espèrent recueillir quelque 35 000 signatures. A ce jour, la barre des 28 300 paraphes a déjà été franchie.

L’arène nue tient à relayer l’initiative, dans l’espoir d’emplafonner joyeusement le seuil des 35 000 soutiens, et requiert votre aide à cette fin.
S’il vous plait : signez !
Et ensuite : faites tourner !

Vous avez des préventions contre le « pétitionnage » ? Je vous comprends.
Mais très franchement, à cette heure, vous avez une meilleure idée ?

Ainsi, vous pourrez toujours objecter que :

  • « le gouvernement a décidé qu’il n’y aurait pas de nationalisation : ce qui est dit est dit »
Certes, mais enfin, voyez un peu les conséquences : plusieurs sondages relayés ici par le journal Le Monde en attestent : l’affaire de Florange a eu un effet « dévastateur » sur la popularité du Premier ministre.
Oui, je sais : les sondages, ce n’est pas très sérieux et il faut s’en défier. Surtout, n’hésitez pas à aller le dire à Jean-Marc Ayrault : on attend avec impatience son opinion sur la question.

  • « la nationalisation de Florange, c’est une mesure symbolique. Ca ne sauvera que quelques emplois »
D’une part, ce n’est symbolique si vous ne bossez pas à l’aciérie de Florange. D’autre part, s’il y a un domaine où les symboles sont importants, c’est bien la politique. Un geste fort pour témoigner que « le changement », c’est bien « maintenant » et non en 2073, ça ne peut pas faire de mal.
Et puis les symboles, ça permet de rétablir « la confiance ». C’est important dans le domaine de l’économie, qui n’est pas une science exacte mais une science humaine, avec plein de subjectivité dedans. D’ailleurs, si « la confiance » n’était un élément fondamental, expliquez-moi donc pourquoi on nous assomme avec ça sur toutes les télés et toutes les radios ?

  • « la nationalisation, c’est un truc irénique de  gauchiste  ensablé dans ses chimères »
Peut-être, mais c’est toujours mieux que les trucs résignés de centristes ensablés dans un « réalisme » dont on voit bien où il nous a conduit jusqu’alors.
Et puis, je ne sais pas si on vous l’a dit, mais en mai 2012, les Français ont élu un Président de gauche. J’te promets, c’est vrai.

  • « la nationalisation, ça coûte cher »
Non : pas si elle est temporaire.

  • « oui, mais il n’y a pas de repreneur pour le site de Florange »
Qu’en savez-vous ? Vous êtes des Renseignements Généraux ?

  • « la nationalisation temporaire d’un site, c’est utile dans le cadre d’une politique industrielle d’ensemble. Florange ne présente pas d’intérêt stratégique à long terme pour la France »
Qu’en savez-vous ? Vous êtes sidérurgiste ?

  • « exproprier Mittal, c’est envoyer un signal désastreux aux investisseurs qui ne voudront plus venir en France »
Les investisseurs continueront à venir : on a le meilleur camembert du monde.
On a aussi la Sécu, de très bonnes infrastructures de transport, une forte productivité du travail et un climat tempéré.
Enfin, avec le « pacte de compétitivité », les entrepreneurs ont été servis. Les salariés attendent leur tour, c’est bien normal.

  • « la nationalisation temporaire, c’est une idée d’Arnaud Montebourg, et moi, je ne l’aime pas »
Moi non plus : je n’aime pas ses cheveux. Mais on ne nous demande pas de l’aimer. La politique ne sert pas à se faire des copains. Si vous avez des soucis de ce côté-là, contactez « SOS Amitié ».

Et sinon, le chemin d’accès à la pétition, c’est toujours là : http://sauvonsflorange.wesign.it/fr


lundi 17 décembre 2012

Les réformes « sociétales », la gauche et l'égalité

 

La revendication du droit au « mariage pour tous » doit-elle nécessairement finir comme l’ont prévu les Cassandre de toutes obédiences et se révéler une boite de Pandore propre à légitimer mille autres tocades sociétales ? On peut le craindre, tant sont prompts à donner de la voix, ces jours dernier, les tenants de cette gauche qui ne jure que par l’épanouissement individuel et craint de voir ressurgir le spectre d’octobre 1917 dès qu’on lui parle de collectif et, plus encore, de lutte des classes.
Il a toujours existé une gauche libérale. D’ailleurs, le libéralisme originel était progressiste. La modernité est héritière de ce libéralisme-là, le politique, celui de Montesquieu et de Tocqueville. Celui auquel on doit l’affirmation de l’individu, et qui s’est appliqué, au XVIII° siècle, à rompre la gangue des conformismes, le dicktat des communautés et des ordres, l’oppression des appartenances.
Sans doute la critique actuelle du libéralisme, si légitime et urgente qu’elle soit devenue, omet-elle parfois de rappeler que, plus qu'authentiquement libérale, une partie de la gauche est devenue libertaire. Ce n’est plus par la séparation des pouvoirs qu’elle compte garantir les libertés, c’est par l’abolition même des relations de pouvoir et par l’extension infinie des droits, au nom de l’illusion selon laquelle chacun de nos désirs s’accompagnerait du droit inaliénable à être satisfait. Sans contrepartie, bien sûr, donc sans devoir collatéral.
Au bout du compte, tout est donc question de dosage, et c’est le déploiement ad libitum et sans contrefeux d’une logique libérale devenue mère de toutes les lubies libertaires, qui est destructeur. Car évidemment, la liberté est désirable. Toutefois, sans l’égalité, elle devient un produit de luxe, accessible au petit nombre de ceux qui peuvent se l’offrir. On connait la boutade: « les hommes naissent libres et égaux mais certains sont plus égaux que d’autres ». Donc plus libres, pourrait-on ajouter. Et il faut s’appeler Gérard Depardieu pour bénéficier de l'entière « liberté de circulation » et du droit de s’établir où le bon vouloir nous porte. Comme l’explique Zygmunt Bauman, les pauvres, eux, ne se voient offrir que deux non-libertés : celle de l’errance contrainte ou celle de la sédentarité forcée.
Si l’on a coutume de considérer le libéralisme politique et culturel comme un tropisme « de gauche » et son versant économique comme l’apanage de « la droite », Jean-Claude Michéa a montré la congruence entre les deux. Alors qu’ils ne sont que les deux faces d’une même médaille, le développement du premier a créé les conditions de légitimation et l’environnement intellectuel propice au déploiement du second.
Ainsi, les deux sont si bien intriqués qu’une fraction non négligeable de la gauche a fini par faire sien, comme s’il s’imposait d’évidence, le libéralisme économique. Tel est le cas depuis que fut ouverte la désormais très longue « parenthèse libérale » de 1983. Or, si l’on a espéré un moment la voir se refermer avec François Hollande, qui fit de « la finance » son « véritable adversaire » le temps d’une campagne, il devient difficile de ne pas céder à la désillusion après la ratification du Pacte budgétaire européen « Merkozy » et, surtout, après l’épisode de Florange.
Mais, si la gauche refuse de pratiquer une politique économique plus juste, il lui est impossible, au moins dans le discours, de convenir qu’elle a renoncé à défendre l’égalité. Aussi trouve-t-elle mille subterfuges, qui, grâce à cette cohérence d’ensemble du libéralisme qu’a montrée Michéa, se trouve en parfaite adéquation avec le goût pour l’invention continuelle de droits nouveaux.
Ainsi, cependant que les « libéraux économiques » abandonnent l'avenir aux bons soins du marché, le « libéraux culturels » – qui sont les mêmes – partent à l’assaut de droits individuels neufs. Mais – et c’est là qu’est le subterfuge – ils le font toujours « au nom de l’égalité ». Le mariage pour tous ? On le fera « au nom de l’égalité ». Le droit de vote des étrangers aux élections locales ? On l’envisage « au nom de l’égalité ». Quelque réforme sociétale que l’on projette, on la baptise du « nom de l’égalité ». Mais de la seule égalité des droits, bien sûr. Car qui songe encore à lutter pour l’égalité des conditions ? Voire, plus modestement, pour l’égalité des chances ?
Mais l’égalité des droits bénéficie surtout à ceux qui disposent des possibilités matérielles d’exercer lesdits droits. D’où l’immense malaise que l’on ressent à l’énonciation de leur véritable projet par des militants des « droits-pour-tous-tout-le-temps » lorsqu’ils cessent de s’embarrasser du procédé rhétorique consistant à convoquer « l’égalité » à chaque fin de phrase pour rappeler qu’ils sont de gauche. Car leur projet, finalement, est de faire en sorte que tout s’achète. Il n’est qu’à lire, rapportée par Le Figaro, cette phrase sidérante du copropriétaire du Monde, Pierre Bergé. Lors de la manifestation en faveur du « mariage pour tous » dimanche dernier, le président de Sidaction a en effet affirmé: « nous ne pouvons pas faire de distinction dans les droits, que ce soit la PMA (procréation médicalement assistée), la GPA (gestation pour autrui) ou l'adoption. Moi je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l'usine, quelle différence ? C'est faire un distinguo qui est choquant ».
C’est vrai : quelle différence, tant qu’il y aura de l’offre d’un côté, de la demande de l’autre ? Puisque certains vendent leur force de travail, pourquoi d’autres ne vendraient-il pas leur corps ? Pourquoi ne pas se féliciter, dans un même élan, des mérites de la pornographie, puisqu'elle consiste, pour des ouvriers spécialisés, à produire du sexe en série qu’ils écoulent sur le marché ? Pourquoi ne pas accepter également – après tout, chacun est libre de le faire ou pas – que d’aucuns se départissent de quelques-uns de leurs organes pour les vendre au détail ?
Sauf que, dans le monde décrit par Marx, ce sont en général les dominés qui vendent leur force de travail à la classe dominante. De même, dans le monde rêvé par Pierre Bergé, ce sont seront les pauvres qui vendront les potentialités de leur anatomie, et les riches qui les achèteront. Sorti d'un monde imaginaire et merveilleux, on envisage mal une grande bourgeoise choisir de « gester » pour autrui, bénévolement, au profit de sa femme de ménage…
La liste des droits individuels nouveaux à mettre en œuvre étant potentiellement infinie il est presque inévitable, si cela doit devenir l'unique prise de la gauche sur la marche du monde, que ces droits se multiplient. Mais jusqu’où ? Jusqu’à quel seuil peut-on accepter que la chère liberté du petit nombre devienne celle d’arracher – mais légalement – le consentement de ses semblables ?
A défaut de pouvoir répondre à cette question, sans doute faut-il prendre en compte, quelque droit qu’on accorde, qu’on n’est jamais authentiquement libre d’accepter ou de refuser ce que la loi autorise qu’autant qu’on en a les moyens. D’où l’urgence à cesser de vouloir sans cesse remplacer les luttes économiques et sociales par des combats sociétaux, fussent-ils menés… « au nom de l’égalité ».

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mardi 11 décembre 2012

« Je suis antilibérale et favorable à la décroissance », entretien avec Natacha Polony


Natacha polony dans l'émission "On n'est pas couché"

Vous avez un parcours atypique. Vous êtes agrégée de lettres modernes et avez commencé par enseigner. Comment peut-on passer de prof à journaliste télé ?

Disons qu’il y a eu quelques étapes entre les deux ! J’ai fait des études de lettres, allant jusqu’à l’étude de la poésie contemporaine, soit une formation a priori très détachée du concret. Je reconnais volontiers une disposition pour l’abstraction. Pourtant, j’ai été élevée par des parents médecins, qui m’ont transmis le goût du service aux autres. Dès lors, je ressentais un fond de culpabilité. J’ai donc passé l’agrégation de lettres dans le but d’être prof, au moins un temps.

Je me suis promenée un peu en politique également, avant d’entrer à Sciences Po, puis de devenir journaliste. Mais je suis avant tout une journaliste de presse écrite. Cela fait partie de ma culture : j’ai besoin du temps long. D’ailleurs, je penche davantage vers le journalisme d’hebdo que vers la presse quotidienne. Je suis certes passée par Le Figaro, mais mon vrai plaisir demeure la rédaction d’articles longs et fouillés. M’adapter au côté trépidant de l’actualité immédiate m’a demandé un vrai travail sur moi-même.

Vous avez été déçue par l’enseignement ?

Pas du tout. J’ai été effondrée par l’Éducation nationale mais j’ai adoré enseigner. J’ai d’ailleurs continué, à la fac Léonard de Vinci, où j’ai enseigné la culture générale pendant neuf ans. J’aime me trouver devant une classe et essayer de transmettre ce qui m’est cher, notamment les grands textes littéraires, philosophiques, religieux…

J’ai arrêté il y a deux ans, faute de temps, et parce qu’il me semblait être arrivée au bout. J’avoue que voir évoluer les étudiants a fini par m’user, tant j’ai parfois eu l’impression que leur inculture était de plus en plus immense. Un mur d’inculture difficile à percer, quand on s’adresse à des jeunes qui ont déjà 18 ans…

Votre dernier ouvrage sur ces sujets, Le pire est de plus en plus sûr (Mille et une nuits, 2011), est très pessimiste. Vous l’êtes également, donc.

Oui. Il est temps qu’on regarde lucidement les choses. Je considère que ma conception de l’école républicaine, qui consiste à transmettre des savoirs universels à des jeunes gens pour en faire des hommes libres, a perdu.

Vous ne placez aucun espoir en Vincent Peillon ?

Son discours est formidable, mais il faut regarder au-delà des discours. Ce qui compte, dans l’éducation, ce sont non seulement les principes, mais la manière dont ils s’appliquent.

Or ce qui est en train de se passer n’est guère encourageant. Ne serait-ce que, par exemple, le fait d’avoir organisé une « grande concertation sur l’école », en la mettant entre les mains de Nathalie Mons et de Christian Forestier. Lui, c’est le prototype de l’apparatchik présent rue de Grenelle depuis 30 ans et qui a accompagné toutes les mauvaises réformes. Je pense en particulier à la loi Fillon, qui a posé les bases de l’autonomie des établissements, de la pédagogie de projets, qui a inventé le livret de compétences…

Demeurent deux ou trois choses notables chez Peillon. L’idée, par exemple, de créer une formation spécifique pour l’école maternelle. Personnellement, ça fait des années que je plaide pour une formation spécifique des profs de maternelle. De même, la simplification du livret de compétences est une bonne mesure.

Pour autant, le discours de François Hollande en clôture de la « grande concertation » était consternant : suppression des notes, fin des devoirs à la maison, suppression du redoublement… en gros, c’est un retour 30 ans en arrière !

Je reste donc très perplexe. Je crains finalement que Peillon ne fasse qu’habiller d’un beau discours : le retour des IUFM ou la réouverture de l’INRP (Institut national de la recherche pédagogique), qui sert depuis les années 1980 de caution « scientifique » à la mise en place de toutes les pédagogies constructivistes.

Après l’enseignement, vous vous tournez donc vers le journalisme. Vous avez d’abord été à Marianne, mais on vous connaît davantage par Le Figaro

Oui, pour une raison simple : à Marianne, j’étais considérée comme une « réac de gauche ». Arrivée au Figaro avec les mêmes idées, on m’a immédiatement vue comme « de droite ». Or il y a peu de journalistes étiquetés « de droite ». Et surtout, il y en a très peu que ça indiffère. Et comme sur les plateaux de télé, il faut malgré tout équilibrer… on s’est mis à m’inviter.

Peut-être parce que vous tenez un discours authentiquement républicain et qu’il y a un besoin de ce côté-là ?

Peut-être. Avec néanmoins le danger que le système n’organise un peu de pluralisme que pour mieux se perpétuer. Le tout est d’éviter de devenir une caution, un opposant minoritaire et caricatural qu’on invite pour se donner bonne conscience. Or la seule façon de se prémunir contre cela reste le travail. Par exemple, ma revue de presse quotidienne sur Europe1 me conduit à lire énormément. Par ce travail, je tâche de me garder des slogans, des opinions répétitives et prémâchées. D’autant qu’à titre personnel, cela me permet de réfléchir et d’évoluer.

Prenons l’exemple du débat sur le mariage gay. À force de débattre et de lire sur la question, je suis parvenue à affiner ma réflexion. Au début, j’ai sans doute fait l’erreur de m’agripper à la question du mariage, mais soyons honnêtes : les premiers à avoir dévoyé le mariage en tant qu’institution sont les hétérosexuels, dès lors qu’on conçoit le mariage comme une fête sympathique et que personne n’envisage pour autant qu’il puisse être durable.

Plus que le mariage des homosexuels, ce qui me dérange réellement, au fond, c’est l’implication qu’il pourrait avoir sur la filiation. C’est surtout à la négation de cette dernière que je suis opposée, car la gommer, c’est rendre très difficile le fait pour un enfant de se construire. D’ailleurs, je suis tout à fait favorable à l’adoption par des couples homosexuels dès lors qu’on ne cherche pas à effacer cette réalité : un enfant a toujours un père et une mère biologiques.

Nous parlions à l’instant du positionnement gauche/droite. Il n’est pas rare de vous entendre contester l’une ou l’autre des ces étiquettes. Vous considérez que cette distinction n’a pas de sens ?

Elle n’a aucun sens dans la mesure où « droite » et « gauche » telles qu’on les entend aujourd’hui ne reflètent plus les véritables clivages. Un vrai clivage, selon moi, sépare ceux qui sont favorables et ceux qui sont hostiles à la mondialisation telle que nous sommes en train de la vivre, ou ceux qui sont favorables ou opposés à l’idée du progrès tel qu’on l’envisage depuis le XIXe siècle.

En tant que lectrice de Michéa, je considère que la droite a choisi la régulation par le marché et la gauche celle par le droit. Mais ce ne sont que les deux faces d’une même médaille et la véritable alternative n’est pas là. Oui, je suis conservatrice dans le domaine des valeurs. Il y a évidemment des choses qui méritent qu’on les conserve, et que contribue à détruire le laisser-faire, qu’il s’exerce dans le domaine de l’économie ou dans le domaine culturel et moral.

Je suis également antilibérale et favorable à la décroissance. Je ne sais pas où cela me place sur l’échiquier politique. J’avoue avoir surpris un jour en expliquant que je me situais quelque part entre Mélenchon et Dupont-Aignan…

Vous vous réclamez de Michéa, mais aussi de Jacques Ellul, si j’en crois une interview accordée en février 2011 à David Desgouilles. N’est-ce pas en contradiction avec vos engagements politiques initiaux, aux côtés de Jean-Pierre Chevènement ?

Totalement. C’était la chose qui me gênait chez Chevènement. A mon modeste niveau, j’ai essayé d’introduire quelques réflexions sur les questions écologiques, sans succès. Je pense que c’est une des limites de ce courant d’idées. Les républicains sont issus d’une tradition politique qui les inscrit dans une conception du progrès qui a montré ses limites.

Êtes-vous tentée par l’écologie ?

Certainement pas telle qu’elle est incarnée aujourd’hui au niveau politique, et qui relève d’ailleurs du paradoxe. Il faut se souvenir que la pensée écologiste, assez logiquement, est née à droite. Elle est avant tout une forme de conservatisme, dès lors qu’on entend préserver le monde, ne pas l’abîmer. D’ailleurs, les chevènementistes ont toujours reproché aux écolos d’être des conservateurs.

Finalement, je suis une souverainiste girondine davantage que jacobine. Si je suis profondément républicaine, si je crois à l’égalité sur l’ensemble du territoire ou à l’unité de la République, je pense qu’on ne peut plus envisager les choses comme on le faisait lorsque celle-ci était en construction. Par exemple, sur la question des cultures et des langues régionales, on ne peut plus raisonner comme à l’époque où le Français était une langue de conquête et d’unification. Car aujourd’hui, le danger est tout autre : c’est l’uniformisation mondiale. Or cette uniformisation est un ennemi commun des défenseurs du Français et de ceux des langues régionales.

Je suis convaincue que l’être humain a besoin d’un ancrage territorial parce que nous restons des êtres de chair. Je crois beaucoup à la théorie des climats de Montesquieu. D’ailleurs, le véritable droit du sol devrait être pensé ainsi, en partant du principe que n’importe qui peut s’intégrer n’importe où dès lors qu’il comprend où il se trouve. D’où qu’il arrive, l’homme qui est capable de comprendre les modes de vie qu’il trouve là peut s’intégrer. À condition de ne pas vouloir à toute force apporter ses propres origines et ses propres conceptions.

Mais pour penser cela, encore faut-il accepter de mettre en cause cette abstraction pure vers laquelle on tire parfois la République, qui peut d’ailleurs provoquer un rejet et une renaissance des identitarismes défensifs.

Voilà une défense de la « France charnelle » qui sonne un peu maurrassien…

Je m’en moque complètement et ne me sens en aucune façon attirée par l’Action française ! Ce n’est pas être rétrograde que d’admettre qu’on est parfois allé trop loin, notamment sur le terrain de la désincarnation. Ce sont de véritables enjeux anthropologiques qui se dessinent, à l’heure où certains prônent une virtualisation de l’humanité par le truchement de la technologie.

Sur ces questions-là, j’assume totalement le fait d’être en réaction. Vous savez, quand la vigie du Titanic a vu l’iceberg, il a crié « marche arrière toute ! ». Etait-il réactionnaire ? Je crois pour ma part que quand on va dans le mur, l’intelligence est de reculer.

Dans votre réussite de journaliste, pensez-vous que le fait d’être une femme a joué un rôle ? 

Bien sûr. Il faut être lucide sur ces choses-là. J’ai bénéficié d’un besoin de rééquilibrage dans les médias. Outre Elisabeth Lévy, Caroline Fourest et quelques autres, très peu de femmes, finalement, sont capables d’assumer une position d’éditorialiste.

Vous êtes l’auteur d’un livre intitulé L’Homme est l’avenir de la femme (Lattès, 2008). Est-ce un livre féministe ?

Oui, mais où j’assimile le féminisme à un humanisme. J’essaie d’y expliquer comment il faut dépasser les deux formes de féminisme qui dominent aujourd’hui. Le premier est un féminisme différentialiste, qui oppose hommes et femmes et nous explique que la femme porte en elle l’amour et la tolérance. Le second est incarné par le courant des gender studies et considère que pour conquérir l’égalité, il faut effacer complètement les différences.

L’un et l’autre sont des échecs patents. D’abord, le différentialisme est une aberration. Il suffit de connaître un peu l’histoire et la politique pour convenir que les femmes ne portent pas spécialement la bonté en elles. Ensuite, l’indifférenciation n’est en rien une garantie d’égalité. De plus, elle tue le désir, qui nait de la différence et, bien plus que d’un rapport de domination, d’un jeu de rôles, d’un jeu avec les codes

Au bout du compte, je refuse de choisir entre Virginie Despentes et Caroline de Haas. C’est pourquoi je défends l’humanisme, que je définis comme une conception exigeante de l’être humain, où l’on considère que c’est par le savoir, par un appétit de connaissances et de compréhension du monde que nous développons l’humanité en nous. Relisez, chez Rabelais, la lettre de Guargantua à Pantagruel. Elle exprime parfaitement cette conception de l’humanisme dont le féminisme doit être l’un des aspects. C’est à partir d’une réflexion sur notre condition commune d’êtres humains que nous pourrons penser la place de la femme dans la société.

D’où vient le succès de « féministes » façon Caroline de Haas ?

C’est le fruit d’un travail de lobbying mené depuis des années. Et d’un lobbying d’autant plus efficace qu’il utilise la culpabilisation des autres, notamment des hommes. Regardez le séminaire de « rééducation » organisé au profit des ministres du gouvernement ! Le pire est que cela fait naître, en réaction, une forme de nouveau machisme qui me déplaît tout autant.

Vous parlez du « machisme Zemmour » ?

Oui. Même si nous avons les mêmes adversaires idéologiques, je ne suis pas d’accord avec Eric Zemmour là-dessus. Il ne fait que reprendre les arguments des féministes différentialistes en les inversant. M’entendre expliquer que mon cerveau archaïque me dicte de rester dans la grotte pendant que Monsieur va conquérir le monde, trop peu pour moi. J’ai grandi en m’identifiant à des héros masculins. Moi aussi, j’ai eu envie d’être Alexandre Le Grand ou Cyrano de Bergerac.

Comment peut-on articuler l’exigence d’égalité et le constat qu’il existe bel et bien des différences ?

En maintenant à tout pris la séparation entre l’espace public et l’espace privé, ce qui est le fondement-même de la démocratie. Il faut relire l’un des plus beaux textes jamais écrits sur la démocratie, qui est le discours aux morts de Périclès dans la guerre du Péloponnèse. On y retrouve l’idée que la liberté ne va pas sans une frontière entre l’espace public et le privé. C’est crucial : dans l’espace privé, nous sommes effectivement des individus différents, hommes ou femmes. En revanche, dans l’espace public, nous sommes des citoyens égaux.

Votre conception de l’humanisme est empreinte de beaucoup d’exigence. Avez-vous l’impression que le mérite puisse encore être récompensé ?

Je pense qu’une vraie démocratie ne peut exister sans méritocratie. Même si je conviens que c’est très imparfait. Il est évident que l’égalité des chances est une forme de fiction. Certains partent dans la vie avec un boulet au pied. Mais si on ne récompense pas le mérite, alors, que récompense-t-on ? Comment se fait la sélection ? Par l’argent ? Par les réseaux ?

Avez-vous des projets pour « l’après-télévision » ?

Oui, d’autant qu’à mon avis, on ne peut faire de la télévision de manière intéressante que si l’on sait que c’est éphémère.

Actuellement j’ai plusieurs projets de livres, dont l’un me tient tout particulièrement à cœur, sur cette thématique de la virtualisation de l’être humain que nous évoquions tout à l’heure. J’aimerais rappeler que l’intelligence se construit au travers des cinq sens, et qu’il peut être dangereux d’effacer cela, notamment via un usage imprudent des technologies.

J’envisage également un livre sur Flaubert en tant qu’auteur antimoderne. J’aime beaucoup les écrivains antimodernes : Giono, Saint-Exupéry, Bernanos…

Et un auteur « de gauche » qui aurait vos faveur, pour finir ?

Je me demande rarement de quel bord sont les auteurs ! Et je me fiche qu’il se soit de droite ou de gauche – je note qu’il a d’ailleurs beaucoup évolué tout au long de sa vie – mais j’ai une passion pour Victor Hugo. Il est l’un des premiers à avoir pensé le poète comme un visionnaire, comme celui qui cherche à combler le vide et la carence de sens par le langage. Les travailleurs de la mer et L’homme qui rit me semblent deux des plus grands romans jamais écrits.

Cet entretien est initalement paru dans le magazine Ragemag, ici : http://ragemag.fr/natacha-polony-antiliberale-decroissance/


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