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lundi 11 mars 2013

Pourquoi les Femen françaises sont-elles déjà démodées ?



Décidément, on parle beaucoup du mouvement Femen. Diffusion, sur France 2, de « Nos seins, nos armes », le reportage hagiographique de Caroline Fourest et Nadia El Fani, sortie du livre écrit avec Galia Ackerman : ce début mars semble s’y prêter.

Pourtant, si les « sextrémistes » venues de l’Est intéressent depuis quelques temps et si leur audace, décoiffante dans un pays comme l’Ukraine, peut susciter quelque respect, leurs homologues françaises, pour leur part, n’ont réussi à émerger dans le débat public qu’en une seule occasion : leur happening raté à la cathédrale Notre-Dame. Décidée juste après que le pape Benoist XVI eût annoncé sa démission, cette action incompréhensible, qui semblait n’avoir pour objet que de célébrer le renoncement d’un très vieil homme sentant venir la fin, a surtout suscité de la réprobation.

Tout a été dit, ou presque, sur la différence de contexte entre la France et l’Ukraine : République laïque ici, régime autoritaire lié à l’Église orthodoxe là-bas. Bruno Roger-Petit l’explique dans ce texte. Pour lui, les Femen n’ont « rien à faire en France ». On est tenté d’approuver et de ne pas insister davantage puisque tout le monde en convient : la situation des femmes n’est pas la même à Paris, à Kiev, au Caire ou à Kaboul. L’idée d’une « internationale féministe » apparaît donc farfelue.

On peut en revanche relever cette étrangeté : c’est au moment précis où les Femen parisiennes parvenaient à défrayer la chronique qu’elles torpillaient, dans le même temps, l’intégralité de leur capital sympathie.

Avant de faire irruption à Notre-Dame, elles avaient certes tenté une façon plus consensuelle d’attirer à elles les caméras, en se heurtant aux militants de Civitas lors des manifestations contre le « mariage pour tous ». En allant houspiller « des fachos », on risque certes de ramasser quelques coups, mais le bilan coûts/avantages de ce type d’opérations reste en général positif. Hélas, pas cette fois. Les Femen ont eu les coups, pas la reconnaissance. Car tout le monde avait compris dès le début ce qu’était Civitas : un groupuscule folklorique sans conséquence, une sorte de négatif photographique de l’outrance des Femen elles-mêmes. Bref, une expression, tout comme elles, de la banalisation et de l’omniprésence de ce que Mikhaïl Bakhtine appelait les « événements de carnaval ».

Après cet échec, donc, cap sur Notre-Dame. Pourquoi ? Sur France Culture, Brice Couturier donne un début d’explication, notamment lorsqu’il il s’interroge : « couronnes de fleurs et seins nus, à force de jouer avec les poncifs de l’éternel féminin, avec les mythologies croisées de la vierge slave de village et de la gogo girl [les Femen] servent-elles vraiment la cause des femmes ou plutôt celle de la société du spectacle ? ».

C’est une bonne question. Et, si l’on admet que la bonne réponse est « la société du spectacle », les choses s’éclairent en partie. Car cette société du spectacle a ses exigences. N’y devient pas vedette qui veut. Pour émerger, encore faut-il parvenir à créer une couche supplémentaire de buzz par-dessus le buzz préexistant, à ajouter du bruit au bruit et du scandale au scandale. L’espace étant saturé d’images, il faut en créer de plus originales, de plus frappantes, de plus imaginatives pour parvenir à se tailler une part de « l’attention du public », ce bien devenu si rare.

Le « féminisme nunuche » de groupes comme La Barbe ou Osez le féminisme y était arrivé en son temps, créant la surprise par le truchement d’actions incongrues comme « Osez le clitoris ». Ces associations sont aujourd’hui dépassées et le pressentent. De fait, les modes d'action des Femen ne font pas l'unanimité dans leurs rangs. Elles sont désormais coiffées au poteau par un « féminisme trash » plus habile dans l’art de la mise en scène, plus inventif, plus culotté. Un article très bien informé du Monde explique d'ailleurs combien est grande l'attention portée par les Femen à la production et la diffusion d'images1.

Tout porte pourtant à croire que l’aventure médiatique des sextrémistes aux seins nus – en tout cas de leur branche française – touche déjà à sa fin. A Notre-Dame, l’outrance a payé, et les micros se sont tendus. Mais pour parvenir à ce résultat, les militantes ont été contraintes d’aller trop loin. Elles n’ont pas seulement choqué, ce qui était leur but. Elles ont aussi déplu. Pire, elles ont lassé… déjà. D’ailleurs le groupe connaît des tensions et des défections, notamment parmi les recrues issues des Insoumises, comme l’explique encore Le Monde.

Les Femen sont parfaitement adaptées à la société du spectacle: elles ne conçoivent pas de doctrine, elles n’élaborent pas de plan : elles produisent du show et des produits dérivés. Elles en sont récompensées. Mais cela ne peut durer qu’une seconde. Car, comme le dit George Steiner, pour gagner à ce jeu-là, tout doit être calculé pour avoir « un impact maximal et une obsolescence instantanée ».

L’impact maximal a été atteint. Vient maintenant l’obsolescence.

1 Et accessoirement la manière dont elles se financent...
 
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jeudi 28 février 2013

Le jour béni (oui, oui) où j’ai lu un édito eurosceptique dans Le Monde…






Je suis à peu près aussi accro au journal Le Monde que je l’aime peu.

Je l’aime peu parce que je suis en désaccord sur tout ce qu’il professe, ou presque. Mais aussi parce que, lorsqu’il affiche le prix, il affiche aussi la couleur. A 1,80 € le numéro, smicards, chômeurs, précaires, passez votre chemin. Le Monde n’est pas un journal de pauvres1.

J’y suis accro parce que c’est « THE thing to read », un peu comme il existe des « THE place to be2 ». C’est un journal qui dit « ce qui se dit en général », une sorte de CQFD, un thermomètre planté dans le fondement de l’air du temps. Ca permet de savoir comment se porte l’idéologie dominante sans devoir subir l’indignité de passer en caisse avec Libération.

Or, en termes d’air du temps, j’avoue qu’aujourd’hui, j’ai été servie. L’idéologie dominante se porte mal. Très mal. Elle tire à peu près la même figure qu’un sympathisant jospiniste le soir du 21 avril 2002. Au lendemain des élections législatives italiennes, elle est groggy.

J’en veux pour preuve cette chronique intitulée « rêve allemand, cauchemar européen », qui chemine actuellement sur les réseaux sociaux. En voici quelques extraits :

  • En mode "Emmanuel Todd vilipendant l’égoïsme allemand" et au sujet du journal allemand Spiegel : "il se moque du monde comme l’Allemagne se fiche de l’Europe",
  • En mode "Jacques Sapir ratiocinant sur la monnaie unique" : « cette affaire ressemble à un jeu de dupes. Ainsi s'accentue la crise de légitimité politique dans une Europe prisonnière de l'euro. Le Vieux Continent est incapable de remettre à zéro les compteurs de la compétitivité par une bonne dévaluation. Tout débat sur la parité de l'euro vis-à-vis du dollar ou du yuan est proscrit par l'Allemagne3 »,
  • En mode "Mélenchon s’avisant soudain que oups : il a peut-être fait une boulette" : « fallait-il signer ce traité de Maastricht, qui tourne au désastre ? Après l'avoir tant défendu, on finirait par en douter »
  • En mode "François Lenglet faisant un coming out sur France 2" : « mauvais joueur, nous avions grogné contre les électeurs français et néerlandais qui n'avaient rien compris en votant non à la Constitution européenne de 2005. Aujourd'hui, la menace est plus grande encore ».

Non : contrairement à ce qu’on est tenté de croire a priori, ces lignes ne sont pas du foutraque qui, entendant des voix nuitamment, était parti rejoindre Chevènement sur l’autoroute. Elles sont d’Arnaud Leparmentier, un homme au sujet duquel un ancien du Monde écrivait récemment : « il a des convictions libérales qui le rendent parfaitement droito-compatible pour le cas où le pouvoir politique viendrait à changer de couleur ». Ou au cas où Pierre Moscovici deviendrait par inadvertance Ministre de l’économie….

Toujours est-il que le texte est canon. D’abord, il est rare qu’un type qui s’est aveuglé avec constance pendant vingt ans (Maastricht : 1992) l’avoue avec aussi peu de précautions. Bravo. Ensuite, ça préfigure un déverrouillage du débat sur l’Europe qui pourrait être fort bienvenu.
Voici donc ledit papier, sous vos yeux ébahis4 : CLICK

1 Alerte « populisme »
2 Alerte « carpette anglaise »
3 Alerte « germanophobie »
4 Roulements de tambours


vendredi 25 janvier 2013

Un sondage alarmant ? Vite, rendormons-nous !





Un malheur, c’est comme un témoin de Jéhovah : ça n’arrive jamais seul. De la même façon, une enquête d’opinion dont les résultats sont accablants s’accompagne toujours de son triste binôme : l’exégèse nigaude.

Les commentaires nigauds venant dans le sillage des enquêtes d’opinion peu réjouissantes sont de plusieurs ordres. Toutefois, parmi les plus fréquents, on peut citer ceux-ci :
      1) si l’enquête n’est pas gaie, c’est parce que « les gens » sont des cons,
      2) si l’enquête n’est pas gaie, c’est la faute des nazis.

Le sondage publié dans Le Monde daté de vendredi ne fait pas exception. Il faut dire qu’il n’est pas drôle. Cette enquête Ipsos intitulée « France 2013 : les nouvelles fractures » met en évidence « la très forte demande d’autorité et la tentation du repli national ».

Voyons, en vrac, quelques unes des réponses données par « les gens » - toutes tendances politiques confondues – à ce sondage :
  • 90 % des personnes interrogées considèrent que la puissance économique française a un peu ou beaucoup décliné,
  • 65 % pensent qu’il faut renforcer les pouvoirs de décision de notre pays même si cela doit limiter ceux de l’Europe,
  • 87 % trouvent qu’on a besoin d’un vrai chef en France pour mettre de l’ordre,
  • 77 % estiment que l’intégrisme religieux est un problème de plus en plus préoccupant dont il faut s’occuper sérieusement,
  • Et cætera.
Là, c’est évident, on n’y coupera plus: « frilosité » et « crispations » vont s’inviter dans le débat. On attend la suite….

Elle arrive… Car on n’aura pas manqué de demander à quelques politiques d’exprimer leur opinion sur ces calamiteux résultats. Qui se sera dévoué pour nous expliquer qu’autrui est un con ?

And the winner is… José Bové, sous vos applaudissements !
Ce sondage, selon lui, révèle « une vision de la politique complètement régressive où l’on a besoin de s’en remettre au chef pour donner une ligne (…) c’est quelque chose de puéril mais qui est représentatif d’un désarroi ».
« Un désarroi »? Quel coup d’œil ! Fin limier, ce José !
« Régressif », « puéril »… c’est tout ? Pourquoi ne nous-explique-t-il pas, tant qu’il y est, que les Français sont restés bloqués au stade anal ?
« S’en remettre à un chef pour donner une ligne » : les gens sont idiots, décidemment. Ce serait tellement plus simple de s’en remettre à la Divine Providence !

Les nazis, eux, ne sont pas en reste. Les nazis, ou plutôt « le populisme massif », tant il est vrai, comme nous le rappelle l’analyste du Monde que « l’histoire ne se répète jamais ». Pour autant, il tient à mettre en garde. Afin, sans doute, que personne ne puisse jamais dire « on ne savait pas ». Et le journaliste de souligner « le rôle dangereux de ceux qui, loin de les apaiser, attisent les peurs. Ils trouveront dans cette enquête la justification de leurs philippiques. Ils feraient mieux d’y voir le résultat de leurs travail d’incendiaires ».

C’est donc ça ! Si « les gens » sont inquiets, ce n’est pas du tout parce que tous les signaux sont au rouge, c’est parce que des « incendiaires » leur ont mis de vilaines idées en tête. Et ces idées, ils y ont cru parce qu’ils sont sots, voir supra.

Tout s’éclaire enfin : c’est encore la faute du Front national. On croyait qu’il était conséquence et symptôme, le voilà cause première. Or, si c’est lui, ce n'est pas nous. Il n’est donc guère besoin de s’interroger plus avant (surtout pas !) ni d’envisager quelque mise en question que ce soit de l’ordre établi (encore moins !).

Rendormons-nous donc bien sagement jusqu’à la prochaine expression de la « frilosité » française. Ca tombe bien, il y a Florence Cassez en boucle à la télé.

vendredi 18 janvier 2013

Jean-Philippe Huelin : " La gauche a tourné le dos aux ouvriers ! "


Jean-Philippe Huelin
Jean-Philippe Huelin

Jean-Philippe Huelin est professeur d’histoire-géographie. Il est l’auteur, avec Gaël Brustier, de Recherche le peuple désespérément (François Bourin éditeur, 2009) et de Voyage au bout de la droite (Mille et une nuits, 2011.) Il revient, pour Ragemag, sur la note qu’il vient de rédiger pour la fondation Jean-Jaurès : « Où en est le vote ouvrier ? »

***

Vous venez de publier, pour la fondation Jean-Jaurès, une note intitulée « Où en est le vote ouvrier ? ». Avec la désindustrialisation et, parallèlement, le développement des services, la classe ouvrière est moins nombreuse. Mais elle a aussi changé. Qui sont les ouvriers aujourd’hui ?

Le monde ouvrier a beaucoup changé. Il est loin de l’image d’Épinal que l’on peut encore s’en faire, loin du film Faubourg 36, loin des ouvriers de la forteresse Billancourt. Les ouvriers sont aujourd’hui plus qualifiés et travaillent dans des entreprises de plus petite taille. Ils sont moins souvent métallos, sidérurgistes ou ouvriers agricoles, plus souvent manutentionnaires ou chauffeurs de poids lourds. Les collectifs de travail se sont érodés, la syndicalisation moins forte, l’ouvrier est devenu « opérateur », la chaîne est devenue la « ligne. » Le travail s’est individualisé comme les rémunérations. En réalité, si beaucoup le croit disparu, c’est parce que l’ouvrier a perdu en « visibilité sociale ».

Pourquoi cette perte de visibilité ?

Notons d’abord que le nombre d’ouvriers à certes un peu baissé depuis la fin des années 1970 (un peu plus d’un million d’ouvriers en moins) mais ils restent près de 6 millions et l’augmentation du nombre d’employés a largement compensé cette perte.

À leur perte de visibilité, il y a d’abord des raisons économiques, liées aux transformations du processus de production avec le déclin de la grande industrie tayloriste mais aussi une perte de statut dans une mondialisation libérale qui précarise la production (le développement des CDD et de l’intérim pèse surtout sur les couches populaires.) Il y a une raison essentielle, à cheval entre l’économique et le culturel, qui est l’éloignement entre lieux d’habitation et de production. Les ouvriers ne sont plus les « sentinelles de l’usine », ils ont leur voiture, ils habitent loin, parfois très loin de leur lieu de travail et cet éloignement vers des espaces où l’immobilier est moins cher n’est pas toujours voulu. Ils se sont « dilués » dans l’espace. Il y a enfin des raisons politiques : la « gauche officielle » a tourné le dos aux ouvriers depuis 1983 pour trouver une date symbolique. Le prolo est devenu un affreux jojo pour l’intello de gauche parisien, entre Dupond Lajoie et le Beauf de Cabu. Bref, il ne compte plus, il n’a plus les valeurs de la gauche officielle comme l’a théorisé le think-tank Terra Nova.

De quelle « gauche officielle » parlez-vous ? S’agit-il du Parti socialiste ? Et rejoignez-vous Bertrand Rothé lorsqu’il affirme que le PS a « tourné le dos à la classe ouvrière » ?

Je parle du Parti socialiste mais aussi de la gauche intellectuelle sociale-démocrate qui a validé le mythe de la « classe moyenne » comme dépassement de la lutte des classes. On en arrive aujourd’hui à avoir 64% des Français gagnant moins de 500 euros par mois qui se classent eux-mêmes parmi la « classe moyenne. » Et un ministre socialiste, Jérôme Cahuzac,qui avoue n’avoir jamais cru à la lutte des classes… En ce sens je partage entièrement l’analyse de Bertrand Rothé.

A propos de lutte des classes, vous évoquez dans votre note une « après-conscientisation de classe. » De quoi s’agit-il ?

C’est la mission historique que ce sont donnés les socialistes que de conscientiser les ouvriers. Par delà les grands événements du XXe siècle, la gauche française est parvenue à capter environ 70% du vote ouvrier à la fin des années 1970. Cet alignement du vote ouvrier sur la gauche est le fruit d’un patient travail collectif qui n’a pas résisté à l’exercice du pouvoir par les socialistes au cours de la décennie 80. Aujourd’hui, la conscience de classe a disparu et les ouvriers n’accordent quasiment plus de prime à la gauche aux élections.

Est-ce en cela qu’on peut dire, comme vous en emmettez l’hypothèse, que les ouvriers se sont « droitisés » ? Comment cette « droitisation » se manifeste-t-elle ?

Le concept de « droitisation » est assez ambigu. Il faut d’abord dire que le vote ouvrier s’est déplacé de la gauche vers la droite. C’est un fait qui s’observe très facilement en regardant les résultats des élections depuis 1988 : le déplacement est de plus de quinze points. En plus de cela, il y a en la montée en puissance du vote ouvrier pour le Front national, qui est un fait établi.

Pour autant, il y a aussi une arrière-pensée idéologique au terme de « droitisation » : on suppose que les valeurs des ouvriers se rapprocheraient de celles des partis de droite. Cette allégation-là est beaucoup plus discutable, surtout pour les générations récentes d’ouvriers qui partagent assez largement avec leurs contemporains un certain libéralisme culturel. Sur le front des combats sociaux, les ouvriers restent en pointe. Ils ne sont pas devenus des adeptes du libre-échange ni de la dérégulation des marchés…

En réalité, les ouvriers sont demandeurs de protections (économiques, sociales, nationales, culturelles) et force est de reconnaître que les droites se sont mieux positionnées sur ce terrain que la gauche. La gauche ne propose pas ici d’alternatives aux discours de droite, elle refuse le débat, elle a fait du libéralisme l’alpha et l’oméga de son programme comme de son action signant la victoire (provisoire) de la stratégie Terra Nova.

Justement : durant la campagne présidentielle de 2012, le candidat Mélenchon a tenu un discours très antilibéral sur le plan économique. Pourtant, son score chez les ouvriers n’est pas meilleur que celui du candidat communiste en 2007. Pourquoi ?

Parce que Mélenchon voit le peuple avec les yeux d’un homme des années 30, au mieux des années 60 ! Son discours social est certes très sympathique aux oreilles du professeur de collège qui n’a pas oublié qu’il est issu du monde ouvrier mais il ne passe pas si bien chez les ouvriers qui ne lui donnent presque pas de préférence (seul l’IFOP le place à 18% des ouvriers, les autres instituts le placent au même niveau que dans le reste de la population.) Accordons-lui tout de même le bonus d’avoir porté le fer contre le Front national avec un certain succès dans certains anciens bastions ouvriers où la gauche avait perdu toute boussole.

Néanmoins, et malgré tout ce qu’il peut dire, son score chez les ouvriers est décevant. Il est beaucoup moins bon que celui de Georges Marchais en 1981 qui talonnait François Mitterrand dans cette catégorie si symbolique pour la gauche. Il n’a pas réussi car il ne répond pas aux préoccupations des ouvriers d’aujourd’hui. Son positionnement sur l’Union européenne et l’euro est flou. Son « grand cœur » à l’égard de l’immigration inquiète. Enfin, il semble plus s’adresser aux classes moyennes du secteur public, plus protégées, qu’aux classes populaires. Son incapacité à prendre en compte « l’insécurité culturelle » ressenti par l’électorat populaire lui a été préjudiciable.

En somme, ni le PS ni Mélenchon ne parviennent, pour l’instant, à séduire l’électorat ouvrier. Quelles sont, selon vous, les conditions pour y réussir, notamment en vue des élections locales de 2014 ?

Si l’austérité permettait de réduire le chômage avant les élections locales de 2014, comme le président de la République et le gouvernement le prédisent, il y aurait peut-être des résultats. Comme presque tout le monde, je n’y crois guère. De même je ne pense pas que les grandes réformes sociétales favorisent un tant soit peu la confiance des ouvriers pour le gouvernement. Je rappelle au passage que selon le dernier baromètre politique TNS-Sofres de décembre, le président de la République ne recueille que 28% de confiance chez les ouvriers soit trente-cinq points de moins depuis son élection. Le Premier ministre est à 19%. Le chemin risque d’être long !

On pourrait craindre qu’en 2014, le Front national n’amplifie sa progression chez les ouvriers. Mais les élections locales ne sont pas les meilleures pour le FN. Je crains que ce ne soit l’abstention qui l’emporte, alors même que traditionnellement, les élections municipales sont, avec l’élection présidentielle, les élections les plus populaires. Je remarque que les ouvriers étaient 30% à s’abstenir au premier tour de l’élection présidentielle de 2012 contre 20% pour l’ensemble de la population.

La démocratie sans le peuple est une option qui devient de plus en plus acceptable pour nos élites politiques. Cette évolution présente un risque trop souvent négligé pour notre démocratie.

[Entretien initialement publié dans Ragemag]

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samedi 12 janvier 2013

Zorro est arrivé : Demorand sauve la banlieue.


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Sous ce masque impénétrable, Nicolas Demorand
 
Cet article a été rédigé pour le magazine Ragemag

Comme les choses semblent simples quand on lit un texte de Nicolas Demorand ! On devrait le consulter plus souvent en haut lieu. Car il possède la solution pour régler la « crise des banlieues. » C’est simple, ça tient en cinq mots et ça claque comme un slogan publicitaire : il faut « passer au Kärcher les préjugés. »
 
Ceux qui ont des préjugés versus ceux qui s’en gardent bien
 
Dans son édito de jeudi, sobrement intitulé « Préjugés » – et non Kärcher : ouf ! – ce journaliste qui, pour sa part, n’a jamais aucun préjugé, propose un plan. D’abord, il faut « lire les sociologues et les (rares) journalistes qui font du terrain dans les banlieues. » Sans doute parle-t-il d’or lorsqu’il écrit « les rares journalistes qui font du terrain. »

Accordons-lui au moins ceci : en général, c’est vrai, il vaut mieux lire. Et si possible, pas du prêt-à-penser. Comme l’explique très bien Demorand, il convient d’éviter « les clichés », les « discours normatifs », les arguties de tous ceux qui « parlent la même langue. » Là encore, le patron de Libération, quotidien sans doute le plus représentatif de ce que les marxistes (brrr !) appelleraient « l’idéologie dominante », sait de quoi il parle.

Vingt-deux, v’là les fachos

Poursuivons la lecture de l’édito. En principe, c’est maintenant qu’on se fait traiter de fachos… Bingo !

Pour Nicolas Demorand, les difficultés des banlieues tiennent au fait que la France – où prévaut depuis toujours le droit du sang, comme chacun sait – est un pays de gros racistes. Et quand l’éditorialiste dit ça, c’est vraiment sans « préjugé » : il le dit pour faire le Bien. Abjurons, donc, puisque nous sommes découverts. Expions, salauds nous-mêmes : il nous sera beaucoup pardonné.

Il faut donc, on l’aura compris, « désamorcer le racisme institutionnel. » Comment ? C’est simple : on arrête de compter les Noirs et les Arabes. Les autres, on peut. On dresse des listes – de collaborateurs ministériels, par exemple – on appelle ça « Les cabinets blancs de la République », emballé, c’est pesé. Et puis, quand c’est Libération qui le fait, ce n’est pas du tout « institutionnel » : c’est underground.

Étape numéro 2 : donner le droit de vote aux étrangers non-communautaires aux élections locales. Ça, c’est sûr, ça aiderait les banlieues. Car leurs habitants sont tous des étrangers, tout le monde le sait, suffit de les regarder.

L’acmé du texte se trouve à l’étape 3. Attention, on ne rit pas. C’est plutôt triste, d’ailleurs. Pour régler le mal-être des banlieues, il faut… « légaliser le cannabis. »

Oui, on a bien bien lu. Pas question de mener une politique de la ville susceptible de désenclaver nos ghettos avec, notamment, la mise en place des services publics qui conviennent. Pas question de mener une politique scolaire exigeante susceptible de tirer vers le haut les élèves les plus en difficulté. Pas question non plus de battre en brèche un chômage qui ronge les quartiers populaires. Non : il faut « légaliser le cannabis. » Pour donner à « ces gens » la liberté de s’adonner en toute quiétude au loisir qu’ils ont en partage et à ce qu’ils méritent : la fumette.

Demorand / Zemmour : les noces barbares

Dans son souci de concision, l’éditorialiste, on le regrettera, omet de proposer qu’on construise, en banlieue, davantage de terrains de basket et de salles de musculation. C’est dommage : on sait depuis longtemps que le sport, qui permet de « se défouler », règle tout dans ces coins-là.

En attendant, derrière la litanie des poncifs exposés par Libé, on reconnaît, une fois de plus, cette alliance contre-nature des tenants de la « gauche diversitaire » et des adeptes de la « droite identitaire. » Car entre un Zemmour, qui associe volontiers « Noirs », « Arabes » et « prison », et un Demorand qui voit derrière chaque banlieusard un chichonneur congénital, il y a, finalement, plus de points communs que de différences. Les deux cèdent à la facilité de la caricature et de la généralisation. Les deux tendent à enfermer autrui dans des identités préconçues. Finalement, les deux sont essentialistes.

Avec la confusion qui caractérise la pensée hémiplégique des essentialistes, lesquels veulent pouvoir trier le « bon » peuple et le mauvais, l’authentique et l’imitation. Pour Demorand, c’est tranché : le peuple se trouve dans les banlieues. Il en appelle donc à améliorer « la vie quotidienne des classes populaires » de ces quartiers. Et pour celles qui résident ailleurs, on fait comment ? On serait tenté de dire : « On fait pareil. » Car ce qui pourrait être utile – vraiment utile : on ne parle pas du bédo – pour les banlieues le serait aussi pour les campagnes : lutte contre le chômage, contre l’échec scolaire, contre l’effacement des services publics ou en faveur (eh oui) d’une plus grande sécurité au quotidien.

Un peu comme si le peuple ne se découpait pas en rondelles. Comme s’il était solidaire. Comme s’il était, tout comme la République, un et indivisible.

lundi 7 janvier 2013

L’homme qui rêve : poème en raie mineure

Article invité, par Nicolas de Medrano

Nicolas de Medrano, alias « suprême NDM », est responsable du rayon « chats » d’une animalerie. Parfois, il fait aussi les souris par intérim. Il inaugure ici une rubrique « poésie », qui manquait dans l’arène nue.





L’homme qui rêve : poème en raie mineure

Je fais souvent ce rêve sauvage, lorsque loin de moi tu t’absentes
Ce rêve glacé qui me ravage quand tu t’éloignes, ma belle amante
Un flot sans trêve de viles images certaines fugaces, d’autres rémanentes
Me rappellent qu’hélas à mon âge, on dégringole une triste pente

Dans mon sommeil couleur de fièvre un jeune homme vif et décidé
Au maintien noble et à l’œil fier, au sourire clair, au cœur léger
A la poitrine dure comme la pierre et au flanc tiède comme un été
S’approche de toi par derrière et t’enfile sans hésiter

Tu pousses un bref cri de douleur, tu te débats sans trop y croire
Puis tu laisse couler quelques pleurs mais tu les sais fort dérisoires
Le jeune page te serre sur son cœur, il malaxe tes promontoires
Et lorsqu’il a vaincu ta peur, tu t’abandonnes à son boutoir

Tu cries maintenant de gratitude, il te secoue sans ménagement
Des heurts d’une vaste amplitude te pilonnent le fondement
Un séisme de haute magnitude soldera cet évènement
Et tes tranquilles certitudes feront place à l’effarement

En attendant ce dénouement qui risque de ne plus tarder
L’éphèbe remue en ahanant le visage tout congestionné
Ses yeux pastel de doux enfant sont rouges et exorbités
Et sa chignole incandescente semble sur le point d’éclater

Il assaille alors ta rotonde et tu l’encourages en couinant
Tu émets des piaillements immondes telle une femelle orang-outang
Il te flatte avec la faconde dont sont capables les garnements
Tu le prends pour un homme du monde bien qu’il ne soit qu’adolescent

Là je m’éveille moite et tremblant : ce n’était donc qu’un cauchemar
A mesure que passent les ans, mes rêves se font âpres et noirs
Je m’ébroue. J’oublie doucement le jouvenceau et son braquemart
Ah ! C’eût été bien plus bandant si j’eusse rêvé d’Audrey Pulvar !

Lire d'autres poèmes sur l'arène nue : CLICK


vendredi 4 janvier 2013

Une pétition pour nationaliser Florange




Une pétition, intitulée «L’Acier lorrain vivra» et demandant la nationalisation du site de Florange est disponible au bout de ce lien : http://sauvonsflorange.wesign.it/fr

Comme l’a indiqué Edouard Martin (CFDT) jeudi, cette pétition doit être remise à l’Elysée le 15 janvier. Ainsi que vous le voyez sur le site de la pétition, les metallos espèrent recueillir quelque 35 000 signatures. A ce jour, la barre des 28 300 paraphes a déjà été franchie.

L’arène nue tient à relayer l’initiative, dans l’espoir d’emplafonner joyeusement le seuil des 35 000 soutiens, et requiert votre aide à cette fin.
S’il vous plait : signez !
Et ensuite : faites tourner !

Vous avez des préventions contre le « pétitionnage » ? Je vous comprends.
Mais très franchement, à cette heure, vous avez une meilleure idée ?

Ainsi, vous pourrez toujours objecter que :

  • « le gouvernement a décidé qu’il n’y aurait pas de nationalisation : ce qui est dit est dit »
Certes, mais enfin, voyez un peu les conséquences : plusieurs sondages relayés ici par le journal Le Monde en attestent : l’affaire de Florange a eu un effet « dévastateur » sur la popularité du Premier ministre.
Oui, je sais : les sondages, ce n’est pas très sérieux et il faut s’en défier. Surtout, n’hésitez pas à aller le dire à Jean-Marc Ayrault : on attend avec impatience son opinion sur la question.

  • « la nationalisation de Florange, c’est une mesure symbolique. Ca ne sauvera que quelques emplois »
D’une part, ce n’est symbolique si vous ne bossez pas à l’aciérie de Florange. D’autre part, s’il y a un domaine où les symboles sont importants, c’est bien la politique. Un geste fort pour témoigner que « le changement », c’est bien « maintenant » et non en 2073, ça ne peut pas faire de mal.
Et puis les symboles, ça permet de rétablir « la confiance ». C’est important dans le domaine de l’économie, qui n’est pas une science exacte mais une science humaine, avec plein de subjectivité dedans. D’ailleurs, si « la confiance » n’était un élément fondamental, expliquez-moi donc pourquoi on nous assomme avec ça sur toutes les télés et toutes les radios ?

  • « la nationalisation, c’est un truc irénique de  gauchiste  ensablé dans ses chimères »
Peut-être, mais c’est toujours mieux que les trucs résignés de centristes ensablés dans un « réalisme » dont on voit bien où il nous a conduit jusqu’alors.
Et puis, je ne sais pas si on vous l’a dit, mais en mai 2012, les Français ont élu un Président de gauche. J’te promets, c’est vrai.

  • « la nationalisation, ça coûte cher »
Non : pas si elle est temporaire.

  • « oui, mais il n’y a pas de repreneur pour le site de Florange »
Qu’en savez-vous ? Vous êtes des Renseignements Généraux ?

  • « la nationalisation temporaire d’un site, c’est utile dans le cadre d’une politique industrielle d’ensemble. Florange ne présente pas d’intérêt stratégique à long terme pour la France »
Qu’en savez-vous ? Vous êtes sidérurgiste ?

  • « exproprier Mittal, c’est envoyer un signal désastreux aux investisseurs qui ne voudront plus venir en France »
Les investisseurs continueront à venir : on a le meilleur camembert du monde.
On a aussi la Sécu, de très bonnes infrastructures de transport, une forte productivité du travail et un climat tempéré.
Enfin, avec le « pacte de compétitivité », les entrepreneurs ont été servis. Les salariés attendent leur tour, c’est bien normal.

  • « la nationalisation temporaire, c’est une idée d’Arnaud Montebourg, et moi, je ne l’aime pas »
Moi non plus : je n’aime pas ses cheveux. Mais on ne nous demande pas de l’aimer. La politique ne sert pas à se faire des copains. Si vous avez des soucis de ce côté-là, contactez « SOS Amitié ».

Et sinon, le chemin d’accès à la pétition, c’est toujours là : http://sauvonsflorange.wesign.it/fr