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jeudi 29 janvier 2015

Victoire de Syriza : vers l'auto-destruction de la zone euro ?

 
 
Article publié le 26 janvier 2015 dans le Figarovox
 
 
«Ce n'est pas la fin. Ce n'est même pas le commencement de la fin. Mais c'est peut-être la fin du commencement». Cette phrase de Churchill pourrait presque s'appliquer à l'Union européenne telle qu'issue des traités de Maastricht et Lisbonne tant une succession d'événements récents semble la placer à la croisée des chemins.
 
En Grèce, avec 36,5 % des suffrages et une possible majorité absolue au Parlement, la victoire de Syriza est sans appel. On a tout entendu au sujet de ce parti. Qu'il était trop ceci, pas assez cela et que, dans un cas comme dans l'autre, il avait tort. Un jour il était dangereusement radical et c'était terrible car il allait ruiner l'Europe. Le lendemain, il n'était finalement que le tenant d'une sociale-démocratie pâlichonne dont la victoire n'aurait pour conséquence que de décevoir les naïfs. Alexis Tsipras a mis beaucoup d'eau dans son vin nous dit-on. Nul n'ignore qu'il désire demeurer dans l'euro. Et puis, même s'il sortait, quelle importance? Aucune contagion n'est plus à craindre. Qu'on se rassure: il n'y a plus de «risque systémique» lié à un éventuel «Grexit».
 
Évidemment, personne ne sait ce qui se passe vraiment dans la tête de Tsipras. Ni les angoissés d'un retour putatif du bolchevisme, ni ceux qui tiennent pour se rassurer un discours conjuratoire, ni même les enthousiastes et autres syrizophiles. Mais ce n'est peut-être pas l'essentiel.
 
Ce qui importe en revanche, c'est le contexte dans lequel prend place cette accession au pouvoir de la «gauche de la gauche» grecque. Un contexte où l'on voit s'affermir, d'une part, la détermination contestataire d'une Europe du Sud éreintée par des années de crise. Mais un contexte, aussi, dans lequel l'Allemagne, qui domine l'Union d'une tête et lui imposait jusque-là ses recettes austéritaires, connaît quelques sérieux revers.
 
En Europe méditerranéenne, la fatigue est patente et l'on ne peut qu'être surpris par la patience, la résignation même, dont ont fait preuve jusque-là des populations passablement malmenées. A cet égard, la victoire de Syriza marque une étape. Elle signe un changement d'attitude du peuple grec, décidé à ne plus s'en laisser compter et à passer à autre chose. Une détermination d'autant plus saillante que les Grecs ont su résister aux tentatives d'intimidation, y compris celles d'une Allemagne au sommet de son arrogance, qui leur promettait une sortie contrainte de l'euro s'ils «votaient mal» . Quelques soient les difficultés auxquelles se heurtera le nouveau gouvernement grec dans ses négociations avec l'Union européenne, il bénéficera d'une puissante légitimité démocratique pour les affronter. C'est bien là la nouveauté.
 
Une autre nouveauté réside dans la capacité d'entraînement que cette élection pourrait avoir. La Grèce n'est peut-être plus un «risque systémique» du point de vue économique. Du point de vue politique, c'est autre chose. On le sait, Pablo Iglesias, chef de file du parti de gauche espagnol Podemos, était à Athènes pour soutenir Syriza le 22 janvier. «D'abord nous prenons Athènes, ensuite nous prenons Madrid», s'était alors amusé Tsipras. De fait, Podemos a le vent en poupe en Espagne, où les sondages le créditent d'excellents scores. Or l'année 2015 sera également celles des législatives espagnoles.....
 
Ce n'est pas tout. Cette poussée anti-austéritaire au Sud de l'Europe prend place au cœur d'une tectonique des plaques plus ample. Au rang des événements significatifs, l'on trouve ainsi les récentes déconvenues infligées à la très rigoriste Allemagne par la Banque centrale européenne. Par l'un des ces hasards chargés de sens dont l'histoire a le secret, le scrutin grec livre ses résultats au moment précis où Mario Draghi, aux termes d'un bras de fer avec une Allemagne qui a résisté jusqu'au bout, lance une vaste opération de rachat des dettes souveraines, un «quatitative easing» (QE) via lequel plus de 1100 milliards d'euros seront injectés dans l'économie européenne.
Cette opération, mais plus encore les modalités de sa mise en œuvre, sont à considérer avec d'autant plus d'attention qu'ils sont porteurs d'un paradoxe. Et ce paradoxe plaide dans le sens d'une évolution des rapports de force au sein de l'eurozone. Pour faire bref, l'Allemagne a simultanément perdu et gagné. Mais ce que Berlin gagne, c'est l'ensemble de l'eurozone qui le perd.
 
Certes, Anglela Merkel et la Bundesbank ont dû s'incliner face à la détermination de Draghi de tenter une ultime action pour éloigner le spectre la déflation. Certes, notre voisin germain a dû, de très mauvaise grâce (Jens Weidmann, président de la Bundesbank et membre du conseil des gouverneurs de la BCE, a d'ailleurs voté contre) mettre un mouchoir sur son hostilité de principe à toute création monétaire. Mais si l'Allemagne a cédé, c'est parce qu'elle a arraché un compromis.
 
Or ce compromis porte les germes d'une autodestruction de la zone euro. De fait, celle-ci est ébréchée puisque les choses se présentent ainsi: les risques liés au rachat des titres de dette ne seront pris en charge par la BCE qu'à hauteur de 20 %. Les 80 % restant seront eux assumés... par les banques centrales nationales. Une sorte de «dé-mutualisation» du risque dont l'économiste Jacques Sapir n'hésite pas à souligner qu'elle «vient d'ouvrir la porte à une renationalisation de la politique monétaire par les pays membres de la zone euro».
 
Telle est la conjonction des événements récents. Une zone monétaire qui se lézarde à bas bruit. Une Allemagne soumise au supplice de concessions en totale contradiction avec sa tradition d'orthodoxie monétaire, et à laquelle le prix à payer pour la survie de l'euro doit commencer à paraître bien lourd. Une large victoire de la «gauche de la gauche» en Grèce, qui en appelle peut-être d'autres.
 
Quelque chose est en train de frémir au cœur de cette Europe comptable sous imperium allemand. Ce n'est sans doute pas la fin, ni même le commencement de la fin. Mais la démocratie est peut-être en train de reprendre ses droits, et la technique sèche, désincarnée, absurde, de lui céder le pas.
 

mardi 27 janvier 2015

Grèce : au sujet de l'alliance de Syriza avec les Grecs indépendants


Je copie-colle ici, avec son aimable autorisation, un récent post de Simon Fulleda  lu sur un rézosico.

Tout y est dit dans cette courte mais vive analyse.




lundi 26 janvier 2015

Dette : la Grèce va-t-elle rembourser la France ?





C’est LA question à la con que se posent désormais, non sans un chouïa de nombrilisme malveillant, ceux qui ont encore un peu de difficultés, même dans la France de 2015, à admettre le principe base de la démocratie qu’on va donc énoncer une nouvelle fois : à l’issue d’un vote, celui qui a remporté le plus grand nombre de suffrages est déclaré vainqueur de l’élection.

Ayant du mal à déglutir sans douleur depuis qu’ils ont appris la spectaculaire victoire de Syriza en Grèce, certains s’interrogent à peu près en ces termes : « mon Dieu, ma pauv’ Lucette, mais combien va-t-il nous coûter l’éventuel défaut grec » ?

C’est vrai : c’est pile le bon moment pour se poser pareille question. C’est élégant comme tout. Et généreux, en plus. Dommage que Margaret Thatcher ne soit plus de ce monde car elle aurait adoré ce bouleversant cri du cœur : « I wan’t my money back » !

Il y a d’abord eu l’autre question, un peu moins vénale : celle de savoir pourquoi et comment il était possible qu’Alexis Tsipras s’aventure à former une coalition avec la droite souverainiste des Grecs Indépendants.

Attention, on va donner la réponse (gratuitement, faut vite en profiter !). Si Tsipras a fait ça, c’est pour manifester un choix clair, pour témoigner qu’il a une priorité, qui consiste à négocier avec l’Europe. En gros, il a compris que toute politique s’inscrit désormais dans un cadre, qui est le cadre européen. Et qu’il faut donc avant toute chose commencer par bousculer le cadre. Le reste, on voit après.

                                             Alors, il est pas beau, le pot-aux-roses ?


Et maintenant, passons à LA question. La Grèce va-t-elle rembourser l’argent qu’elle doit à la France ?

Ah ben zut alors, on ne sait pas encore !!

Mais, petite question subsidiaire, POURQUOI la Grèce doit-elle de l’argent à la France ? Voici quelques éléments de réponse.

Pour mémoire, la dette grecque est évalué à un montant de plus de 300 milliards d’euros, dont environ 70% sont détenus par des créanciers publics qui sont les Etats membres de la zone euro ayant accordé des prêts bilatéraux (53 milliards environ), la Banque centrale européenne, le FMI, le mécanisme européen de stabilité (MES). A noter que les prêts consentis par le MES sont garantis par les Etats en fonction de la taille relative de leur économie. Le Top three des principaux garants est donc dans l’ordre : Allemagne, France, Italie. Ce sont eux qui paieront le plus. 

Comment diable en est-on arrivé là ?

C’est assez simple. La Grèce a déjà fait défaut par le passé. A l’époque, ce sont ses créanciers privés qui ont encaissé les pertes. On a appelé ça le « haircut ». C’était normal, c’est le jeu. Quand on est « les marchés » on a un métier qui consiste à prêter « à risques ». Et quand on prête « à risques », cela signifie qu’il y a…. des risques. Mais cette prise de risques est rémunérée par les taux d’intérêts (parfois exorbitants) qu’on exige de ses débiteurs. Quand on est « les marchés », le plus souvent on gagne, mais parfois on perd. Et si on n’est pas d’accord avec cette règle du jeu, on se cherche un autre boulot !

Oui mais voilà. Depuis le « haircut », tout le génie de la technocratie européenne a consisté à sortir la Grèce des marchés et à transférer le risque du secteur privé vers le secteur public. Allez, c'est le moment de claquer un petit extrait de "Europe, les Etats désunis" pour préciser la chose :

Faut double-cliquer sur l'image pour la faire grossir

Cela a été fait non par inadvertance mais de façon tout à fait volontaire et tous les pays membres de la zone euro ont accepté de jouer à ce petit jeu, notamment en acceptant la mise en place du FESF puis du MES et les modalités de leur fonctionnement. C’est la raison pour laquelle « le contribuable européen » (le fameux) pourrait finir par se voir présenter la facture. C’est sur lui, désormais, que repose le risque qui planait jusque-là (mais contre rétribution) sur la tête « des marchés ».


Alors, il est pas beau, le pot-aux-roses ?

Ça fait quoi de le découvrir aussi tard ? Pourquoi cela n’a-t-il pas été débattu avant ? Démocratiquement, tout ça ? Pourquoi toute cette cuisine européenne n’est-elle plus transparente ?

C’est peut-être ça, au bout du compte, LA vraie question….

mercredi 14 janvier 2015

Djihadisme : où est Marcel Gauchet ?

  
 




Note liminaire : oui, le titre de ce post est un peu étrange. Et alors ? On est vraiment plus à une bizarrerie près, ces jours-ci. 
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Actualité apocalyptique oblige, tout le monde réfléchit intensément à la nature profonde du djihadisme et, plus largement, de l’islamisme radical. Des chercheurs,  dont les éclairages sont très bienvenus, sont convoqués dans les médias, comme Gilles Kepel, toujours passionnant, ou Olivier Roy. Marianne a republié une magnifique Lettre ouverte au monde musulman, du philosophe Abdennour Bidar, dont la lecture est un moment de pur bonheur[1].

Des choses moins pertinentes,  plus confuses, se répandent également. Un argument utilisé plus que de raison pour tenter d’expliquer le djihadisme, semble tout particulièrement malvenu, qui consiste à assimiler le terrorisme islamiste au nazisme. Et l’on voit fleurir des expressions qui, certes, « sonnent bien », mais éclairent fort mal : « islamonazisme », « fascislamisme » voire « totalitarisme vert ».

Elles éclairent mal pour trois raisons :

1)      parce la tendance actuelle à convoquer sans cesse le fascisme et le nazisme n’est pas une bonne chose. Elle conduit à nier ce que furent les spécificités de ces idéologies. On contribue ainsi « dé-comprendre » un phénomène du passé sans aider pour autant à mieux comprendre un phénomène du présent.

2)      parce qu’on donne ainsi à penser que l’histoire se répète, qu’elle radote. Or ce n’est jamais le cas. Certes, tracer un signe d’égalité entre islamisme et nazisme est « tranquillisante » (si l’on peut dire…). En faisant cela, on s’offre le confort qu’autorise le fait de considérer qu’on a déjà à sa disposition toute la panoplie analytique nécessaire pour comprendre. On se dit : « allez hop, je ressors mon petit Hannah Arendt sur l’origine des totalitarismes et le tour est joué ». Pas de chance : ça ne marche pas.  

3)      parce que si ça ne marche pas, c’est en partie pour la raison suivante. Marcel Gauchet a dit cette chose lumineuse : en leurs temps, les totalitarismes n’ont pu être ce qu’ils furent que parce qu’ils s’appuyèrent sur les masses.
Problème : nous vivons aujourd’hui à l’ère, précisément, de la démobilisation des masses et de l’atomisation des individus. Nous sommes donc loin de la situation qui a amené le totalitarisme. Nous sommes même dans une situation… inverse. Cela se voit, d’ailleurs, jusque dans le mode opératoire des terroristes : des individus seuls, à demi marginaux, ou de très petits groupes. Tout cela est très labile, très insaisissable, très peu charpenté idéologiquement (très faible connaissance de l’islam au final, corpus idéologique bricolé sur Internet, etc.).

Il est donc dommage que l’on n’entende pas davantage Marcel Gauchet sur ces questions car il reste celui qui a théorisé, tout de même, le processus « sortie de la religion ». Evidemment, l’actualité immédiate semble lui donner absolument tort puisqu’on a l’impression d’assister à un retour en force du religieux[2]. Mais justement, rien n’est moins sûr ! Et c’est peut-être même le contraire.

Peut-être pourrait-il le montrer, si toutefois un média voulait bien lui poser des questions dans ce genre-là :

-        le processus de « sortie de la religion » a conduit à l’effacement des croyances religieuses au profit de croyances politiques. A l’heure où l’on constate, notamment en Europe, une « dépolitisation » générale, le regain d’intérêt pour la religion, exprimé parfois de manière hystérique, signifie-t-il que le processus est en train de s’inverser ?  

-        le recul de la religion au profit du politique consiste en un passage de l’hétéronomie (les hommes croient que les règles leur sont imposées du dehors/d’en haut) à l’autonomie (les hommes découvrent que ce sont eux qui édictent leurs propres règles). La multiplication des phénomènes de radicalisation individuelle ne montre-t-elle pas qu’on est arrivé à l’étape d’après ? Ne sommes-nous pas en train de passer de l’autonomie à un genre d’anomie ?

-        en Europe, l’effacement du religieux au profit du politique a engendré des maladies du politique (fascisme, nazisme, stalinisme). Le djihadisme, au moins dans sa version occidentale, n’est-il pas une maladie à la fois de la dépolitisation et de l’individualisme ?

-          dans ce cas, pourquoi existe-t-il aussi (et surtout d’ailleurs) hors du monde occidental ?

-         pour l’Europe, le processus de sortie de la religion semble s’être achevé à l’ère moderne. Admettons que le monde musulman soit justement en train d’opérer le sien, mais en pleine postmodernité, à l’heure où tout se déplace très vite (les informations, les images, les hommes). Quelles conséquences ?

Ces questions, on peut se les poser. Mais le mieux, ce serait encore d’essayer d’obtenir des réponses. Alors, où est Marcel Gauchet ? Dans notre petit coeur[3], certes, mais est-ce bien suffisant ? Le débat est ouvert.



[1] Etonnamment, les désormais célèbres « padadalgamistes », qui ont immédiatement bondi pour expliquer fissa que les attentats perpétrés contre Charlie Hedbo et contre l’Hypercasher n’avaient « rien à voir avec l’islam », ne pipent mot. On ignore pourquoi mais ils semblent avoir décidé que, quand bien même Allah et Mahomet n’auraient rien à voir là-dedans, il demeurait tout de même normal qu’on entende partout des spécialistes de ces choses-là. Va comprendre, Charles.

[2] Oui, on sait. Malraux, « le XXI° siècle sera religieux ou ne sera pas », tout ça….
 
[3] HUMOUR !  



jeudi 18 décembre 2014

Michel Sapin nie être un Fraggle Rock, l'aile gauche du PS sceptique.



Le ministre des finances Michel Sapin

En dépit de nombreuses allégations, le ministre des Finances Michel Sapin continue à nier tout lien avec les Fraggle Rock et dénonce une entreprise de déstabilisation. A mots couverts, il invoque l'action de la mafia albanaise dans cette ténébreuse affaire.

L'aile gauche du parti socialiste demeure sceptique. L'un de ses représentants, qui a préféré garder l'anonymat, affirme avoir de nombreux indices témoignant que Sapin est un Fraggle. 

Des indices ? On se demande bien lesquels....


Comment l'Europe devient un nouvel empire allemand....






« Non à l’Europe allemande ! ». Cette courte phrase fit un temps office de formule magique Outre-Rhin, de mantra que psalmodièrent tour à tour, comme pour éloigner le mauvais œil, Wolfgang Schäuble, l’ancien président de la République fédérale Richard von Weizsäcker ou le sociologue Ulrich Beck dans un ouvrage court et vigoureux

Pour éloigner le mauvais œil ou… pour tenter de nier cette évidence : l’Union européenne est en train de se muer quasi-empire allemand. Un empire soft, évidemment. Ou un « empire nonimpérial » selon la formule un jour employée par l’ancienPrésident de la commission européenne José Manuel Barroso. Car les arts marchands ont remplacé l’art martial et le rang hiérarchique ne se conquiert plus par les armes. Il est directement indexé sur les succès – ou les infortunes – économiques.

Or les succès sont germaniques. En dépit des faiblesses qu’on commence à lui reconnaître et qui ne peuvent manquer d’inquiéter (1) (extrême dépendance d’une économie exportatrice aux variations de la demande mondiale, insuffisance des investissements publics qui augurent mal de l’avenir), l’économie allemande, avec l’aide d’un euro taillé tout spécialement selon ses besoins, est devenue si supérieure qu’elle exerce sur ses voisins une authentique fascination. Dès lors, le modèle austéritaire allemand s’impose partout. Et l’on ne jure, pour tenter de faire repartir l’économie européenne, que sur une sorte de « malthusianisme comptable » qui consiste à ambitionner la baisse continue d’à peu près tout (le taux d’endettement, les déficits, les salaires…). Or, si la recette est adaptée à une nation de vieux épargnants soucieuse de consolider ses excédents de maintenir une inflation faible, elle s’avère mortifère pour la plupart des « partenaires » européens de l’Allemagne.

Malgré tout, lesdits « partenaires » persistent dans une rigueur mimétique qui en dit long sur l’ascendant psychologique exercé par Berlin et sur la servilité du reste de l’Europe. Par ailleurs, non contents de singer benoitement le grand voisin, nombre de pays européens consentent également à payer l’impôt habituellement prélevé par les empires sur leurs populations pacifiées. Ils le payent en argent : il n’y a qu’à voir les excédents commerciaux engrangés par Berlin sur ses voisins pour s’en convaincre. Et ils le payent en hommes. Car l’Allemagne, qui s’était déjà spécialisé dans l’usage à son profit de la main d’œuvre à bas coûts des pays de son hinterland d’Europe de l’Est, importe également, désormais, des travailleurs d’Europe du Sud fuyant la crise, qui aident à pallier le déficit démographique germanique.

Il faut dire qu’en bâtissant cet entrelacs d’institutions techniques que constitue l’Union européenne, on a offert à l’Allemagne un redoutable accélérateur de puissance. Au gré des différentes étapes que constituèrent la réunification, la création de la monnaie unique puis la crise de l’eurozone, la République fédérale a lentement étendu son pouvoir sur l’Europe institutionnelle, au cours d’un processus où l’on peine à faire la part des choix volontaires et du simple enchaînement déterministe des causes et des effets.

Quoiqu’il en soit, au terme de ce que Tony Corn, un rien provocateur, appelle un « Anschluss aimable et doux »  les intérêts de l’Union européenne et ceux de l’Allemagne se trouvent désormais superposés. Ce pays domine d’une tête le Parlement européen dont le Président, son directeur de cabinet et le secrétaire général sont allemands. Tout comme le président de la Banque européenne d’investissement (BEI) et le directeur général du Mécanisme européen sont allemands (MES). Ailleurs, ce sont des représentants de la zone d’influence immédiate de l’Allemagne qui ont été imposés par Angela Merkel : le polonais germanophone Donald Tusk à la présidence du Conseil et le luxembourgeois Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission européenne. La France, elle, a dû se contorsionner pour réussir à fourguer Pierre Moscovici à la Commission. Encore est-il flanqué de deux supérieurs hiérarchiques respectivement originaires d’Europe de l’Est (Vladis Dombrovskis, Lettonie) ou du Nord (Jyrki Katainen, Finlande)….

Economie de restrictions tous azimuts qui semble partie pour engendrer une longue et sévère période déflationniste, crise politique profonde liée à l’enserrement des souverainetés nationales dans un écheveau institutionnel sur lequel l’Etat le plus puissant a réalisé une OPA, l’Union européenne s’est muée en véritable trou noir économique et démocratique. Il ne lui reste plus, pour parfaire le tableau, qu’à devenir un trou noir géopolitique.

Ce funeste défi, elle semble en passe de relever en se brouillant avec de larges parties du monde. C’est déjà le cas à l’Est : la gestion erratique des relations avec la Russie contribue déjà à convaincre ce pays, déjà bien installé dans des cénacles tels que l’Organisation de coopération de Shanghai ou l’Apec, que sa vocation est asiatique plus qu’Européenne. Et cela se fera d’autant plus facilement que le dynamisme de l’Asie est autrement plus engageant que la progressive fossilisation de l’Europe. Mais ce pourrait finir par être également le cas à l’Ouest. Car les Etats-Unis, qui ont renoué avec la croissance, ne peuvent manquer de pâtir, à terme de la stagnation européenne. Les Américains ont d’ailleurs été les premiers à s’alarmer, dès 2013, des excédents commerciaux allemands. Ils n’ont de cesse, depuis, de demander à la République fédérale de relancer sa demande intérieure. En vain.

Les responsables politiques français, eux, se montrent sans cesse plus empressés d’avaliser cet état des choses, enfermant l’Hexagone dans le rôle humiliant de « poltron décisif » (Lordon) ou de de « poule mouillée de l’Allemagne » (Steve Ohana). C’est en Allemagne – et non à Bruxelles – qu’on se rend pour défendre les choix économiques français, pour obtenir des indulgences sur le projet de budget français bref, pour faire allégeance. Le très europhile Jean Quatremer s’en désole en ces termes : "en ignorant Bruxelles, Paris reconnait tout simplement que la réalité du pouvoir est désormais à Berlin. Une étrange capitulation qui n'est pas sans risque pou l'avenir de l'Europe". 

Pour l'avenir de l'Europe et... pour celui de la France. Car le jugement de l'Histoire, on l'a parfois vu, peut être assez dur pour les capitulations. 

(1) On pense notamment au livre de l’économiste Marcel Fratzscher, Die Deutschland illusion (Allemagne, l’illusion), paru il y a quelques semaines. 


vendredi 5 décembre 2014

Entretien sur le site Philitt





Voici un entretien réalisé avec le site PHILITT et dont je reproduis ici le début.

***

PHILITT : Les instances européennes ont plusieurs fois dénigré la démocratie. Qu’est-ce que cela nous dit de la nature du pouvoir supra-national ?
Coralie Delaume : Au lieu de dire que les instances européennes « dénigrent » la démocratie, sans doute est-il plus juste d’exprimer les choses ainsi : la manière dont est organisée l’Europe institutionnelle est contraire aux principes de la démocratie. Pour plusieurs raisons. La première relève d’une logique enfantine : si « démocratie » signifie « pouvoir du peuple », alors on ne peut avoir une démocratie que si on a un peuple. Ce qui n’est pas du tout le cas en Europe aujourd’hui. Il n’y a pas un peuple européen mais 28…. D’ailleurs, lesdits peuples ont bien conscience du caractère étrange de notre Union européenne. Ils ne se sentent absolument pas représentés par le Parlement de Strasbourg par exemple. Les taux d’abstention relevés lors du dernier scrutin européen en témoignent, plus encore que le bon score des partis dits « eurosceptiques ». Il faut dire que l’Assemblée de Strasbourg est un curieux ersatz. Outre le fait qu’elle ne représente personne, elle ne dispose même pas, à l’inverse des Parlements véritables, de l’initiative des lois européennes.
Il y a ensuite les autres institutions. La Banque centrale européenne, par exemple, est une banque de type fédéral, mais dont la particularité est de n’être adossée à aucun État fédéral. Elle échappe donc à tout contrôle démocratique puisqu’elle n’est pas aux ordres du politique. Son président Mario Draghi conduit de manière autonome la politique monétaire de la zone euro, en fonction d’objectifs qu’il se fixe à lui-même. Pour tout ce qui concerne la monnaie, ce ne sont donc pas des élus qui décident, c’est un banquier…
De la Commission européenne, il est dit dans les traités qu’elle représente « l’intérêt général européen ». Quel est-il ? Si l’on appartient au club des joies simples et que l’on se réfère aux canons de la philosophie rousseauiste, on aura bien du mal à répondre. Car l’intérêt général, en principe, c’est celui d’un peuple. Et c’est la délibération démocratique qui permet de le formuler, cette délibération ayant généralement lieu dans une Assemblée. Non dans une structure technique comme la Commission qui demeure, qu’on le veuille ou non, une grosse administration.  Quand il n’y a ni peuple ni délibération, l’intérêt général, on peut le chercher longtemps !
Quant à la Cour de justice de l’Union, elle s’occupe d’émettre du droit jurisprudentiel, qu’elle invente tranquillement dans son coin, sans que les citoyens la dérangent beaucoup. Puis les États membres doivent appliquer ce droit. Or, quelle est la légitimité de ce droit, qui n’émane pas d’un législateur (d’une Assemblée représentative) mais, là encore, d’une administration supranationale ?
Il y a donc un problème démocratique évident au sein de l’Union européenne. Un très gros problème, même, dont je m’étonne qu’il n’affole pas davantage les responsables politiques nationaux !



La suite ICI....