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lundi 9 février 2015

Dette : combien la France coûte-t-elle à la Grèce ?





L'Union européenne, chacun le sait, c'est le déploiement magnifique des « principes de la liberté, de la démocratie, du respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales ». C'est un effort tout entier tendu vers une consolidation de « la solidarité entre les peuples dans le respect de leur histoire, de leur culture et de leurs traditions », visant à éloigner de nos doux rivages et pour toujours le spectre de « la division du continent européen ».

C'est en tout cas ce qui est écrit dans le préambule du Traité sur l'Union européenne (TUE). Car c'est bien de là que sont tirées ces bribes verbeuses, et non, comme on pourrait le croire en première approche, du Tao Tö King ou des statuts de l'église de scientologie.

C'est donc au nom de ces valeurs magnifiques que tout le monde s'ingénie désormais à chercher des coupables. Des fautifs que l’on pourrait accabler tant et plus, en leur attribuant les dysfonctionnements d'une construction dont les inlassables promoteurs se refusent toujours à voir les malfoutoses originelles, tant sur plan institutionnel que du point de vue de la rationalité économique.

Oui : des coupables. C'est ce qu'il faut désormais pour continuer à faire tenir ensemble cet édifice fait de « liberté », de « respect », de « démocratie », de solidarité et d'amitié entre les peuples. Et les Grecs semblent les mieux placés pour endosser le rôle. Pensez-donc : ils refusent de voter comme on leur ordonne de le faire. Pis, ils soutiennent massivement l'action du gouvernement qu’ils ont porté au pouvoir. Quelle abomination !

Or pour montrer que la Grèce est coupable, quoi de plus probant qu'une poignée de chiffres. « Chez ces gens-là, on ne parle pas, on compte », disait en effet Jacques Brel dans une chanson prophétique où il dressait avec 40 ans d'avance le portrait-robot de l'adorateur de la monnaie unique et du traité de Lisbonne.

Les chiffres que nous servent les européistes sont ceux de la dette hellène, étourdissants, effrayants : 320 milliards d'euros, 175 % du produit intérieur brut. Bref, l’horreur ! Mais il y a pire. Il y a l'argent que la Grèce doit à la France. Ces 40 milliards que notre beau pays a prêtés dans un pur élan de générosité fraternelle et que ces saligauds de bouffeurs d'olives pourraient bien ne jamais rembourser. Rendez-vous compte : cela représenterait plus de 700 € par personne ! Ce sont nos enfants que l'on affame ! C'est la Patrie qu'on assassine !

Le problème avec cet argument - outre qu'il pèse son pesant d'un  « égoïsme national » auquel les europtimistes ne nous avaient guère habitués - c'est que d'une part il est faux (oui, à force, ça finit par être embêtant) et que d'autre part, il peut être aisément retourné. La Grèce pourrait finir par nous coûter ? Et si, jusque-là, elle nous avait plutôt rapporté ?
 
Daniel Cohn-Bendit, auquel on ne peut guère intenter de procès en euroscepticisme s'insurgeait dès 2010 qu'on prétende « aider » Athènes en lui prêtant de l'argent au prix fort. Ciblant tout particulièrement Berlin, il affirmait ici : « la situation présente est extravagante. L'Allemagne emprunte à un taux de 1,5% pour prêter l'argent à la Grèce avec un taux de 5%. Nous sommes dans une complète confusion ». Et oui, forcément : quand on prête à des taux trois fois supérieurs à ceux auxquels on emprunte, on s'enrichit....

Or ce qui vaut pour l'Allemagne vaut aussi pour la France. Ainsi l’économiste Thomas Piketty affirmait-il récemment : « il faut baisser les taux d'intérêt de la dette grecque à 1% ou 0%. Ces dernières années, on a fait de l'argent avec la dette grecque: on a emprunté à 1% pour leur prêter à 4 ou 5%. On a gagné de l'argent ». Autrement dit, le même raisonnement que Conh-Bendit.

Le plus dur reste de savoir combien on a gagné ou, pour le dire autrement…. combien la France a coûté à la Grèce. « Pour la France, Bercy préfère donner un chiffre global » nous dit-on dans cet intéressant panorama. « Depuis 2010, sur quatre ans, les prêts à la Grèce lui ont rapporté 729 millions d’euros, qui sont rentrés comme des recettes dans le budget de l’Etat. C’est peu ou prou le montant prévu au budget français en 2015 pour le ministère de la Culture ». De cette somme, il faut évidemment déduire les intérêts que la France paie au titre de l’argent qu’elle-même emprunte avant de le prêter à Athènes. Mais à l’heure actuelle, notre pays emprunte fort bas et parfois même, pour les emprunts les plus courts… à des taux négatifs (voir tous les taux ici). Une incongruité que l’on doit une fois de plus à cette aberration économique qu’est l’eurozone, et qui a transformé la dette française une valeur refuge. Chose dont nous continuerons à bénéficier… jusqu’à ce que tout s’effondre.

Alors, on peut toujours continuer à montrer du doigt les dispendieux et les inorthodoxes, qu’ils soient Grecs aujourd’hui, Portugais ou Espagnols demain. Mais ceux qui jouent à ce jeu sinistre, qui s’appliquent à monter les peuples européens les uns contre les autres, qui tiennent absolument à déterminer ce que nous coûtent les autres, qui se comportent en petits vieux aigres et radins apeurés à l’idée de ne pas rentrer dans leurs sous, risquent fort, très bientôt, de voir leur propre mesquinerie se retourner contre eux.

En attendant, il n’est pas sûr que « la liberté », « le respect », « la solidarité », bref, que « nos valeurs » dont nous sommes fiers au point de les porter en permanence en bandoulière, en sortent grandies.


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vendredi 6 février 2015

« Si le mémorandum n'est pas démantelé, le coût politique pour Syriza sera terrible » - entretien avec Fabien Escalona



Fabien Escalona est enseignant à Sciences Po Grenoble et collaborateur scientifique au CEVIPOL (ULB). Il écrit régulièrement sur Slate.fr. Il a accepté de répondre aux questions de L'arène nue au sujet de la récente victoire de Syriza et des premier pas du nouveau gouvrnement grec. 
***
Vous avez expliqué dans plusieurs articles que Syriza (et son parti frère espagnol Podemos) était héritiers de "l'eurocommunisme" des années 70, que vous définissez comme la tentative de trouver une voie médiane entre l'extrême-gauche et la social-démocratie. Le contexte a bien changé depuis 1970. En quoi y-a-t-il malgré tout continuité ? Cet héritage classe-t-il vraiment Syriza (et Podemos) dans la famille de la gauche radicale ?
L'eurocommunisme des années 1970 ne permet pas de tout comprendre sur Syriza. Un de ses partis fondateurs est toutefois directement issu de cette orientation, dont un intellectuel grec, Nicos Poulantzas, fut un théoricien remarquable. De façon plus générale, et ceci est vrai non seulement pour Syriza, mais pour d'autres partis, l'eurocommunisme a laissé un certain legs à la gauche radicale contemporaine. Ce legs est à la fois précieux et problématique.
D'un côté, il permet à la gauche radicale de sortir de plusieurs impasses. D'abord l'impasse de la marginalité stratégique, dans ses versions "quiétisme d'extrême-gauche" (on attend tout des masses auxquelles il faudra donner une direction révolutionnaire le jour venu) ou "quiétisme altermondialiste" (le fameux slogan "changer le monde sans prendre le pouvoir", forgé par John Holloway). Ensuite l'impasse de la marginalité sociologique, avec un discours uniquement centré sur les luttes économiques du mouvement ouvrier, alors que diverses vagues de revendications démocratiques exigent de prendre en compte la pluralité des mécanismes de domination.
D'un autre côté, ce legs est aussi problématique dans la mesure où l'eurocommunisme a échoué. Ses défenseurs les plus timorés se sont laissés absorber dans la politique conventionnelle et les structures étatiques, tandis que ses promoteurs aux ambitions révolutionnaires n'ont pas su définir de stratégie vraiment claire. D'une certaine manière, cet échec a aussi concerné le CERES de Jean-Pierre Chevènement….
Oui, vous reprenez ici la formule de Chevènement qui désirait bâtir une alternative entre "le bruit de bottes" du socialisme de type soviétique et "le raclement de pantoufles" de la social- démocratie….
En effet. Il évoquait ainsi de manière savoureuse les deux traditions (sociale-démocrate et communiste) qu'il entendait dépasser. A l'époque, il expliquait que le socialisme ne saurait être construit ni par une avant-garde autoproclamée de la classe ouvrière, ni par "la petite bourgeoisie éclairée". Il pensait que le parti qui se donnait cette tâche devait coordonner les actions des intellectuels, des militants syndicaux, des animateurs culturels..., conquérir le pouvoir d’État, et assurer le dialogue entre le mouvement d'en haut (dans les institutions) et le mouvement du bas (les mobilisations populaires).
Et maintenant on le sait : ça n’a pas marché. Pour quelles raisons ?
Elles sont diverses. D’abord, le mouvement ouvrier a été défait, l'URSS s'est effondrée et l'intégration européenne a ajouté une difficulté à toute velléité de transformation sociale. Du coup, de la même manière que le CERES s'est alors retranché derrière la défense de la République, les partis de gauche radicale sont aujourd'hui en retrait dans leurs revendications : il s'agit moins de construire la société socialiste que d'éviter le saccage de l’État social par la dévaluation interne imposée à certains membres de la zone euro.
Pour autant, il ne s'agit pas d'un bon vieux retour de la social-démocratie. Syriza, et les partis au cœur de la gauche radicale qui se reconstruit en Europe (notamment à travers le Parti de la gauche européenne), expriment la volonté d'une modernité et d'une "mondialité" alternatives, où les principes de démocratie et d'égalité l'emportent sur ceux de la concurrence, de la discrimination ou même de la seule méritocratie.
La réalité est évidemment beaucoup plus confuse que cela, mais il me semble que fondamentalement, la gauche radicale est une famille politique qui émerge à partir d'une pulsion anti-élitiste, laquelle pousse à une réappropriation de la vie politique, économique et écologique, par le peuple souverain.
Réappropriation de la vie politique par le peuple souverain…. Pensez-vous vraiment qu'il puisse y avoir une sorte de virage « souverainiste » de ces formations de gauche radicale, sous la pression des réalités européennes ? Le nouveau ministre des Finances grec, par exemple, semble être un pro-européen de cœur. En revanche, la décision très rapide de Tsipras de former un gouvernement avec le parti des Grecs indépendants envoie un message de fermeté sur la question européenne....
Si le « souverainisme », c'est la défense de la souveraineté populaire, alors il est déjà partagé par beaucoup de formations de gauche radicale. S'il est réduit à la défense de la souveraineté nationale, on ne constate pas, en effet, le même attachement.
En résumant, la logique de l'intégration européenne et de ses instances indépendantes n'est pas d'abord contestée parce qu'elle est supranationale, mais surtout parce qu'elle est supra-électorale. Ce qui gêne la gauche radicale dans l'architecture de l'UE et de la zone euro, c'est surtout le contenu de classe que cette architecture reflète et protège contre les soubresauts de la volonté populaire.
Toute la question est bien sûr de savoir si ce contenu de classe peut être subverti à l'échelle européenne, et si la logique supranationale de l'UE peut être démocratisée de l'intérieur. C'est une question stratégique qui fait actuellement l'objet de vifs débats dans les rangs de la gauche radicale. Dans ce cadre, ceux qui estiment que nation et souveraineté ne sont pas seulement historiquement mais intrinsèquement liés, me semblent être minoritaires (dans le cas grec, il y a par exemple un courant nationaliste dans Syriza, mais il n'est qu'une des composantes de l'aile gauche du parti). Pour autant, les tenants de cette position peuvent trouver des alliés chez ceux qui pensent qu'un "détour par la nation" est devenu indispensable pour jeter les bases d'une nouvelle construction politique supranationale.
Syriza expérimente en temps réel, et au pouvoir, les termes de ce débat. Les choix de Tsipras ne me paraissent pas contradictoires. D'un côté, Yanis Varoufakis explique aux partenaires européens que leur intérêt est de garder la Grèce dans la zone euro en allégeant le fardeau de l'austérité et de la dette. De l'autre, le choix (contraint) des Grecs indépendants comme alliés montre que Syriza est sérieux dans sa volonté d'en finir avec l'austérité, puisque le point commun de ces deux forces est d'être anti-mémorandum et anti-Troïka. Dans les deux cas, c'est la logique "austéritaire" qui est visée plus que la logique supranationale. Cela dit, si la zone euro continue à produire des divergences entre les variétés du capitalisme européen, et si les élites européennes restent inflexibles envers les États "périphériques" qui en paient le prix fort, ce conflit social continuera nécessairement à prendre une forme nationale.
Si je comprends bien, la gauche radicale apprend en marchant, au moins sur la question européenne. J’imagine qu’il est donc difficile de savoir comment se soldera la passe d’armes Grèce / Allemagne / Banque centrale européenne ? A votre avis, le gouvernement grec peut-il tenir bon sur sa détermination de refuser le mémorandum et la Troïka ?

Pour l’instant, chacun des acteurs tente en effet de prouver à l’autre qu’il veut gagner le bras de fer, sans que l’on sache qui cédera le premier. La gauche de Syriza craint que la direction du parti ne soit pas assez préparée à assumer une éventuelle sortie de l’euro, si l’Allemagne et la BCE se montrent inflexibles jusqu’au bout. Pour autant, il semble qu’il y ait consensus dans le parti sur le fait que les mémoranda doivent être au moins partiellement démantelés, et la dette au moins partiellement restructurée. Si même cela n’est pas obtenu, le coût politique pour Syriza et pour toute la gauche radicale serait terrible. Le plus raisonnable pour ses créditeurs serait donc d’accepter une restructuration sans annulation, et de se donner quelques mois pour négocier sur la nature des fameuses « réformes structurelles ». Sinon, ils prendraient le risque de perdre un membre de la zone euro, ce qui représenterait un vrai saut dans l’inconnu, et pas seulement pour la Grèce ! 

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lundi 2 février 2015

« La victoire sans appel de Syriza est une vraie preuve de sang-froid » (interview)

alexis-tsipras
 
 
Interview accordée à l'excellent site Le Comptoir
 
 
Le Comptoir : Beaucoup d’analystes voient dans les annonces faites par le président de la Banque centrale européenne (BCE) Mario Draghi et dans la victoire de Syriza une double défaite pour l’Allemagne. Mais est-ce que les Grecs et les peuples européens en sortiront gagnants ?
 
Coralie Delaume : Il y a eu une double défaite pour l’Allemagne en quelques jours, et même une triple défaite puisque le 13 janvier, la Commission européenne a annoncé un petit assouplissement dans l’interprétation des règles budgétaires. C’est passé un peu inaperçu chez nous mais… je ne doute pas que l’Allemagne, elle, l’ait noté !
 
Ensuite, il y a eu, en effet, l’opération de quantitative easing, lancée par la BCE. Qui est d’ailleurs toute en paradoxes. D’abord, il est probable qu’elle n’aura pas beaucoup d’effets sinon de faire monter les bourses puisque nous sommes dans ce que les économistes appellent une « trappe à liquidités ». Cela fait que la création de monnaie n’a plus d’impact sur l’économie réelle, elle fait simplement grimper le prix des actifs. Bref, dans sa tentative désespérée de prémunir la zone euro contre la déflation, Mario Draghi semble avoir surtout contribué à nourrir une bulle.
 
Ce qui n’empêche pas l’Allemagne d’avoir peur, comme à son habitude dès qu’on parle de création monétaire. Notre voisin a une forte tradition d’orthodoxie monétaire. Et une phobie de l’inflation si profonde qu’elle persiste… même quand il n’y a plus d’inflation du tout. Il est donc probable que l’Allemagne ait très mal vécu le programme de QE lancé par la BCE. D’ailleurs, Jens Weidmann, président de la Bundesbank et membre du conseil des gouverneurs de la BCE, a clairement fait savoir qu’il avait voté contre.
 
À présent vient la victoire de Syriza. Une victoire éclatante, qui montre que les Grecs n’ont tenu aucun compte des tentatives d’intimidation dont ils ont été l’objet. Pourtant, une grosse pression a été mise sur ces électeurs. D’abord depuis Bruxelles : on se souvient de Jean-Claude Junker, se croyant autorisé à donner son avis au sujet d’un processus électoral en cours et affirmant qu’il préférait voir des « visages amis » arriver au pouvoir à Athènes. Dans la foulée, Pierre Moscovici s’était rué en Grèce dans le but évident de soutenir la candidature à la présidence grecque du représentant de Nouvelle Démocratie, par ailleurs ancien commissaire européen… en vain.
 
Et puis il y a eu les menaces de Berlin. Madame Merkel s’est d’ailleurs loupée en laissant fuiter dans la presse qu’une sortie de la Grèce de la zone euro ne serait pas pour lui déplaire en cas de victoire de Syriza. Aucun dirigeant européen ne l’a suivie sur ce terrain.
 
Les Grecs n’ont pas cédé à ce chantage. Pas plus, d’ailleurs, qu’aux sirènes de l’extrême-droite puisque l’Aube dorée a fait un mauvais score. Les résultats du vote, la victoire sans appel de Syriza, me semblent une vraie preuve de sang-froid, de maturité politique et de dignité. Cela force le respect pour ce peuple qui a été très durement malmené économiquement, et humilié par une véritable mise sous tutelle.
 
Pourtant, leur exemple risque de faire réfléchir pas mal de monde dans les pays voisins. Il n’y a qu’à voir la vague de « syrizophilie » qui a saisi la France pour comprendre que quelque chose d’important vient de se produire. Mais ce n’est pas si surprenant que cela. Comme le dit ici Alexandre Devecchio, c’est un peu le réveil de la « France du non », dont on sait depuis mai 2005 qu’elle est majoritaire dans le pays, et à laquelle on a eu l’insigne arrogance de voler un référendum.
 
Nombreux sont les libéraux, de Laurence Parisot à Jean-Michel Aphatie, en passant par Jean-Claude Junker, qui ont craché sur la victoire de Syriza. N’est-ce pas un signe encourageant que le parti d’Alexis Tsipras est sur la bonne voie ?
 
Il est difficile de dire s’il est sur la bonne voie car il n’a pas encore commencé à agir ! Il faut sans doute attendre un peu. Certaines annonces sont encourageantes, comme l’arrêt immédiat des opérations de privatisation du port du Pirée mais il est un peu tôt pour juger.
 
Concernant les gens dont vous parlez, je pense qu’il y a, chez un certain nombre d’européistes, une véritable aversion pour la démocratie. Qu’un parti de gauche puisse remporter des élections les défrise. Mais ce qui les défrise encore plus, c’est qu’un peuple puisse envoyer le signal qu’il est attaché à sa souveraineté. L’Europe n’est pas seulement un édifice libéral. Elle a été une redoutable machine à détruire la souveraineté des nations, donc des peuples. C’était même ça l’idée de départ, depuis les pères fondateurs, depuis Jean Monnet, l’une des figures les plus surévaluées de l’histoire de France.
 
Il y a aussi la cohorte de ceux qui ont fait des carrières entières autour de l’exaltation et de la défense de cette Europe supranationale. Certains cyniquement, d’autres en y croyant vraiment. Quand ça fait vingt ou trente ans qu’on se plante, le réveil peut-être un peu douloureux. Surtout quand on y a vraiment cru d’ailleurs.
 
La Grèce ne pèse que 1,4 % du PIB européen. Dans ces conditions, Alexis Tsipras a-t-il vraiment le pouvoir d’amorcer une réorientation de la zone euro ?
 
Alexis Tsipras arrive au pouvoir dans un certain contexte, qui dépasse largement le cadre grec. C’est le contexte que je viens de décrire, dans lequel l’austérité budgétaire est un tout petit peu moins à la mode, dans lequel la BCE s’autonomise complètement et se met à mener des politiques qui sortent du cadre de son mandat, et dans lequel l’Allemagne, qui domine l’Union européenne et depuis longtemps, subit des revers.
 
Le quantitative easing de la BCE, pour en revenir à lui, est une vraie petite bombe si on considère les modalités de sa mise en œuvre. Seuls quelques économistes dits « hétérodoxes » l’ont noté, mais les choses vont globalement se passer ainsi : les risques liés au rachat des titres de dette ne seront pris en charge par la BCE qu’à hauteur de 20 %. Les 80 % restants seront eux assumés par les banques centrales nationales. Une sorte de « dé-mutualisation » du risque dont l’économiste Jacques Sapir, par exemple, n’hésite pas à souligner qu’elle « vient d’ouvrir la porte à une renationalisation de la politique monétaire par les pays membres de la zone euro ».
Draghi a consenti à faire cela pour apaiser l’Allemagne, qui est hostile à la mutualisation du risque, et qui avait l’impression de voir entrer par la fenêtre les eurobonds auxquels elle avait fermé la porte. Mais l’un des principaux résultats est que l’eurozone est d’ores et déjà ébréchée.
 
Philippe Séguin disait que « la droite et la gauche sont deux détaillants qui ont le même grossiste : l’Europe ». La volonté de Syriza de s’allier avec l’Anel, parti de droite souverainiste, marque-t-il une prise de conscience de cette réalité ? Est-ce que cela signifie que Syriza met au second plan le sociétal et l’immigration, des sujets sur lesquels les deux partis n’ont aucune convergence ?
 
Avec cette alliance, ce que Tsipras réalise en pratique, c’est un peu ce que Jean-Pierre Chevènement avait essayé lors de la présidentielle de 2002 avec sa tentative d’union des « républicains des deux rives ». Ça n’avait pas du tout fonctionné. Peut-être que les choses n’étaient pas mûres. Elles le sont maintenant, et elles le sont en Grèce parce que ce pays a été martyrisé par l’Union européenne et par la Troïka.
 
En s’alliant avec l’Anel, Syriza envoie en tout cas un signal fort. Il signifie qu’en tout premier lieu, il entend récupérer les instruments de la souveraineté grecque. Pour ce faire, il doit s’attaquer au cadre qui enserre cette souveraineté, c’est-à-dire au cadre européen. Notre Europe n’est pas une structure de coopération de pays souverains. Elle est supranationale. Le cadre européen est en surplomb, et tant qu’on ne fait pas bouger le cadre, on ne peut absolument rien faire.
 
Que Tsipras l’ait compris est une excellente nouvelle. Il a déterminé des priorités et elles me semblent être les bonnes. Et puis, comme le dit ici Simon Fulleda, le KKE, le parti communiste grec, a refusé toute alliance. Il préfère la pureté idéologique. C’est sûr que comme ça, on ne risque pas de se salir les mains. Mais on ne risque pas de beaucoup avancer non plus. Or en Grèce, il y a urgence !
Pour ce qui est de l’immigration, la sous-ministre chargée de la question aurait annoncé dès à présent son intention de faciliter la naturalisation de nombreux jeunes d’origine étrangère nés en Grèce. On a vu pire, en termes de conservatisme !
 
La victoire de Syriza peut-elle avoir des retombées positives sur les autres partis de gauche radical européens, comme Podemos en Espagne, le Front de gauche en France, ou Die Linke en Allemagne ?
 
Pour Podemos c’est très possible. Il est dans une bonne dynamique. Il va maintenant avoir tout le loisir d’observer comment les choses se passent en Grèce.
 
Pour Die Linke, je n’y crois pas du tout. Je crois plutôt, à l’inverse, à une poussée de l’AfD, le parti de droite eurosceptique très critique envers l’idée de « payer pour le Sud » et soucieux de préserver « le contribuable allemand ».
 
À mon avis, plus Tsipras sera ferme sur ses positions, plus cela va donner du grain à moudre à l’AfD. Et plus l’AfD aura le vent en poupe, plus la CDU d’Angela Merkel sera obligée de droitiser son discours. Ou alors, l’Allemagne fera des concessions à la Grèce et cela renforcera d’autant l’AfD.
 
On a beaucoup dit qu’Angela Merkel était une « pragmatique ». Mais il y a un moment où ça ne suffit plus. Aujourd’hui, elle affronte des contradictions presqu’inextricables. L’appartenance à la zone euro doit désormais paraître bien coûteuse aux Allemands. Reste à savoir où est le point de rupture, et à quel moment ils diront « stop ».
 
La Grèce ne souhaite pas véritablement sortir de la zone euro. Ce n’est pas du tout dans le programme de Syriza. Pour l’Allemagne et pour des raisons historiques, c’est compliqué. Il lui est très délicat de prendre sur elle la responsabilité d’un échec du « projet européen ». Pourtant, on imagine sans peine qu’elle doit y songer chaque jour un peu plus…

 

jeudi 29 janvier 2015

Victoire de Syriza : vers l'auto-destruction de la zone euro ?

 
 
Article publié le 26 janvier 2015 dans le Figarovox
 
 
«Ce n'est pas la fin. Ce n'est même pas le commencement de la fin. Mais c'est peut-être la fin du commencement». Cette phrase de Churchill pourrait presque s'appliquer à l'Union européenne telle qu'issue des traités de Maastricht et Lisbonne tant une succession d'événements récents semble la placer à la croisée des chemins.
 
En Grèce, avec 36,5 % des suffrages et une possible majorité absolue au Parlement, la victoire de Syriza est sans appel. On a tout entendu au sujet de ce parti. Qu'il était trop ceci, pas assez cela et que, dans un cas comme dans l'autre, il avait tort. Un jour il était dangereusement radical et c'était terrible car il allait ruiner l'Europe. Le lendemain, il n'était finalement que le tenant d'une sociale-démocratie pâlichonne dont la victoire n'aurait pour conséquence que de décevoir les naïfs. Alexis Tsipras a mis beaucoup d'eau dans son vin nous dit-on. Nul n'ignore qu'il désire demeurer dans l'euro. Et puis, même s'il sortait, quelle importance? Aucune contagion n'est plus à craindre. Qu'on se rassure: il n'y a plus de «risque systémique» lié à un éventuel «Grexit».
 
Évidemment, personne ne sait ce qui se passe vraiment dans la tête de Tsipras. Ni les angoissés d'un retour putatif du bolchevisme, ni ceux qui tiennent pour se rassurer un discours conjuratoire, ni même les enthousiastes et autres syrizophiles. Mais ce n'est peut-être pas l'essentiel.
 
Ce qui importe en revanche, c'est le contexte dans lequel prend place cette accession au pouvoir de la «gauche de la gauche» grecque. Un contexte où l'on voit s'affermir, d'une part, la détermination contestataire d'une Europe du Sud éreintée par des années de crise. Mais un contexte, aussi, dans lequel l'Allemagne, qui domine l'Union d'une tête et lui imposait jusque-là ses recettes austéritaires, connaît quelques sérieux revers.
 
En Europe méditerranéenne, la fatigue est patente et l'on ne peut qu'être surpris par la patience, la résignation même, dont ont fait preuve jusque-là des populations passablement malmenées. A cet égard, la victoire de Syriza marque une étape. Elle signe un changement d'attitude du peuple grec, décidé à ne plus s'en laisser compter et à passer à autre chose. Une détermination d'autant plus saillante que les Grecs ont su résister aux tentatives d'intimidation, y compris celles d'une Allemagne au sommet de son arrogance, qui leur promettait une sortie contrainte de l'euro s'ils «votaient mal» . Quelques soient les difficultés auxquelles se heurtera le nouveau gouvernement grec dans ses négociations avec l'Union européenne, il bénéficera d'une puissante légitimité démocratique pour les affronter. C'est bien là la nouveauté.
 
Une autre nouveauté réside dans la capacité d'entraînement que cette élection pourrait avoir. La Grèce n'est peut-être plus un «risque systémique» du point de vue économique. Du point de vue politique, c'est autre chose. On le sait, Pablo Iglesias, chef de file du parti de gauche espagnol Podemos, était à Athènes pour soutenir Syriza le 22 janvier. «D'abord nous prenons Athènes, ensuite nous prenons Madrid», s'était alors amusé Tsipras. De fait, Podemos a le vent en poupe en Espagne, où les sondages le créditent d'excellents scores. Or l'année 2015 sera également celles des législatives espagnoles.....
 
Ce n'est pas tout. Cette poussée anti-austéritaire au Sud de l'Europe prend place au cœur d'une tectonique des plaques plus ample. Au rang des événements significatifs, l'on trouve ainsi les récentes déconvenues infligées à la très rigoriste Allemagne par la Banque centrale européenne. Par l'un des ces hasards chargés de sens dont l'histoire a le secret, le scrutin grec livre ses résultats au moment précis où Mario Draghi, aux termes d'un bras de fer avec une Allemagne qui a résisté jusqu'au bout, lance une vaste opération de rachat des dettes souveraines, un «quatitative easing» (QE) via lequel plus de 1100 milliards d'euros seront injectés dans l'économie européenne.
Cette opération, mais plus encore les modalités de sa mise en œuvre, sont à considérer avec d'autant plus d'attention qu'ils sont porteurs d'un paradoxe. Et ce paradoxe plaide dans le sens d'une évolution des rapports de force au sein de l'eurozone. Pour faire bref, l'Allemagne a simultanément perdu et gagné. Mais ce que Berlin gagne, c'est l'ensemble de l'eurozone qui le perd.
 
Certes, Anglela Merkel et la Bundesbank ont dû s'incliner face à la détermination de Draghi de tenter une ultime action pour éloigner le spectre la déflation. Certes, notre voisin germain a dû, de très mauvaise grâce (Jens Weidmann, président de la Bundesbank et membre du conseil des gouverneurs de la BCE, a d'ailleurs voté contre) mettre un mouchoir sur son hostilité de principe à toute création monétaire. Mais si l'Allemagne a cédé, c'est parce qu'elle a arraché un compromis.
 
Or ce compromis porte les germes d'une autodestruction de la zone euro. De fait, celle-ci est ébréchée puisque les choses se présentent ainsi: les risques liés au rachat des titres de dette ne seront pris en charge par la BCE qu'à hauteur de 20 %. Les 80 % restant seront eux assumés... par les banques centrales nationales. Une sorte de «dé-mutualisation» du risque dont l'économiste Jacques Sapir n'hésite pas à souligner qu'elle «vient d'ouvrir la porte à une renationalisation de la politique monétaire par les pays membres de la zone euro».
 
Telle est la conjonction des événements récents. Une zone monétaire qui se lézarde à bas bruit. Une Allemagne soumise au supplice de concessions en totale contradiction avec sa tradition d'orthodoxie monétaire, et à laquelle le prix à payer pour la survie de l'euro doit commencer à paraître bien lourd. Une large victoire de la «gauche de la gauche» en Grèce, qui en appelle peut-être d'autres.
 
Quelque chose est en train de frémir au cœur de cette Europe comptable sous imperium allemand. Ce n'est sans doute pas la fin, ni même le commencement de la fin. Mais la démocratie est peut-être en train de reprendre ses droits, et la technique sèche, désincarnée, absurde, de lui céder le pas.
 

mardi 27 janvier 2015

Grèce : au sujet de l'alliance de Syriza avec les Grecs indépendants


Je copie-colle ici, avec son aimable autorisation, un récent post de Simon Fulleda  lu sur un rézosico.

Tout y est dit dans cette courte mais vive analyse.




lundi 26 janvier 2015

Dette : la Grèce va-t-elle rembourser la France ?





C’est LA question à la con que se posent désormais, non sans un chouïa de nombrilisme malveillant, ceux qui ont encore un peu de difficultés, même dans la France de 2015, à admettre le principe base de la démocratie qu’on va donc énoncer une nouvelle fois : à l’issue d’un vote, celui qui a remporté le plus grand nombre de suffrages est déclaré vainqueur de l’élection.

Ayant du mal à déglutir sans douleur depuis qu’ils ont appris la spectaculaire victoire de Syriza en Grèce, certains s’interrogent à peu près en ces termes : « mon Dieu, ma pauv’ Lucette, mais combien va-t-il nous coûter l’éventuel défaut grec » ?

C’est vrai : c’est pile le bon moment pour se poser pareille question. C’est élégant comme tout. Et généreux, en plus. Dommage que Margaret Thatcher ne soit plus de ce monde car elle aurait adoré ce bouleversant cri du cœur : « I wan’t my money back » !

Il y a d’abord eu l’autre question, un peu moins vénale : celle de savoir pourquoi et comment il était possible qu’Alexis Tsipras s’aventure à former une coalition avec la droite souverainiste des Grecs Indépendants.

Attention, on va donner la réponse (gratuitement, faut vite en profiter !). Si Tsipras a fait ça, c’est pour manifester un choix clair, pour témoigner qu’il a une priorité, qui consiste à négocier avec l’Europe. En gros, il a compris que toute politique s’inscrit désormais dans un cadre, qui est le cadre européen. Et qu’il faut donc avant toute chose commencer par bousculer le cadre. Le reste, on voit après.

                                             Alors, il est pas beau, le pot-aux-roses ?


Et maintenant, passons à LA question. La Grèce va-t-elle rembourser l’argent qu’elle doit à la France ?

Ah ben zut alors, on ne sait pas encore !!

Mais, petite question subsidiaire, POURQUOI la Grèce doit-elle de l’argent à la France ? Voici quelques éléments de réponse.

Pour mémoire, la dette grecque est évalué à un montant de plus de 300 milliards d’euros, dont environ 70% sont détenus par des créanciers publics qui sont les Etats membres de la zone euro ayant accordé des prêts bilatéraux (53 milliards environ), la Banque centrale européenne, le FMI, le mécanisme européen de stabilité (MES). A noter que les prêts consentis par le MES sont garantis par les Etats en fonction de la taille relative de leur économie. Le Top three des principaux garants est donc dans l’ordre : Allemagne, France, Italie. Ce sont eux qui paieront le plus. 

Comment diable en est-on arrivé là ?

C’est assez simple. La Grèce a déjà fait défaut par le passé. A l’époque, ce sont ses créanciers privés qui ont encaissé les pertes. On a appelé ça le « haircut ». C’était normal, c’est le jeu. Quand on est « les marchés » on a un métier qui consiste à prêter « à risques ». Et quand on prête « à risques », cela signifie qu’il y a…. des risques. Mais cette prise de risques est rémunérée par les taux d’intérêts (parfois exorbitants) qu’on exige de ses débiteurs. Quand on est « les marchés », le plus souvent on gagne, mais parfois on perd. Et si on n’est pas d’accord avec cette règle du jeu, on se cherche un autre boulot !

Oui mais voilà. Depuis le « haircut », tout le génie de la technocratie européenne a consisté à sortir la Grèce des marchés et à transférer le risque du secteur privé vers le secteur public. Allez, c'est le moment de claquer un petit extrait de "Europe, les Etats désunis" pour préciser la chose :

Faut double-cliquer sur l'image pour la faire grossir

Cela a été fait non par inadvertance mais de façon tout à fait volontaire et tous les pays membres de la zone euro ont accepté de jouer à ce petit jeu, notamment en acceptant la mise en place du FESF puis du MES et les modalités de leur fonctionnement. C’est la raison pour laquelle « le contribuable européen » (le fameux) pourrait finir par se voir présenter la facture. C’est sur lui, désormais, que repose le risque qui planait jusque-là (mais contre rétribution) sur la tête « des marchés ».


Alors, il est pas beau, le pot-aux-roses ?

Ça fait quoi de le découvrir aussi tard ? Pourquoi cela n’a-t-il pas été débattu avant ? Démocratiquement, tout ça ? Pourquoi toute cette cuisine européenne n’est-elle plus transparente ?

C’est peut-être ça, au bout du compte, LA vraie question….

mercredi 14 janvier 2015

Djihadisme : où est Marcel Gauchet ?

  
 




Note liminaire : oui, le titre de ce post est un peu étrange. Et alors ? On est vraiment plus à une bizarrerie près, ces jours-ci. 
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Actualité apocalyptique oblige, tout le monde réfléchit intensément à la nature profonde du djihadisme et, plus largement, de l’islamisme radical. Des chercheurs,  dont les éclairages sont très bienvenus, sont convoqués dans les médias, comme Gilles Kepel, toujours passionnant, ou Olivier Roy. Marianne a republié une magnifique Lettre ouverte au monde musulman, du philosophe Abdennour Bidar, dont la lecture est un moment de pur bonheur[1].

Des choses moins pertinentes,  plus confuses, se répandent également. Un argument utilisé plus que de raison pour tenter d’expliquer le djihadisme, semble tout particulièrement malvenu, qui consiste à assimiler le terrorisme islamiste au nazisme. Et l’on voit fleurir des expressions qui, certes, « sonnent bien », mais éclairent fort mal : « islamonazisme », « fascislamisme » voire « totalitarisme vert ».

Elles éclairent mal pour trois raisons :

1)      parce la tendance actuelle à convoquer sans cesse le fascisme et le nazisme n’est pas une bonne chose. Elle conduit à nier ce que furent les spécificités de ces idéologies. On contribue ainsi « dé-comprendre » un phénomène du passé sans aider pour autant à mieux comprendre un phénomène du présent.

2)      parce qu’on donne ainsi à penser que l’histoire se répète, qu’elle radote. Or ce n’est jamais le cas. Certes, tracer un signe d’égalité entre islamisme et nazisme est « tranquillisante » (si l’on peut dire…). En faisant cela, on s’offre le confort qu’autorise le fait de considérer qu’on a déjà à sa disposition toute la panoplie analytique nécessaire pour comprendre. On se dit : « allez hop, je ressors mon petit Hannah Arendt sur l’origine des totalitarismes et le tour est joué ». Pas de chance : ça ne marche pas.  

3)      parce que si ça ne marche pas, c’est en partie pour la raison suivante. Marcel Gauchet a dit cette chose lumineuse : en leurs temps, les totalitarismes n’ont pu être ce qu’ils furent que parce qu’ils s’appuyèrent sur les masses.
Problème : nous vivons aujourd’hui à l’ère, précisément, de la démobilisation des masses et de l’atomisation des individus. Nous sommes donc loin de la situation qui a amené le totalitarisme. Nous sommes même dans une situation… inverse. Cela se voit, d’ailleurs, jusque dans le mode opératoire des terroristes : des individus seuls, à demi marginaux, ou de très petits groupes. Tout cela est très labile, très insaisissable, très peu charpenté idéologiquement (très faible connaissance de l’islam au final, corpus idéologique bricolé sur Internet, etc.).

Il est donc dommage que l’on n’entende pas davantage Marcel Gauchet sur ces questions car il reste celui qui a théorisé, tout de même, le processus « sortie de la religion ». Evidemment, l’actualité immédiate semble lui donner absolument tort puisqu’on a l’impression d’assister à un retour en force du religieux[2]. Mais justement, rien n’est moins sûr ! Et c’est peut-être même le contraire.

Peut-être pourrait-il le montrer, si toutefois un média voulait bien lui poser des questions dans ce genre-là :

-        le processus de « sortie de la religion » a conduit à l’effacement des croyances religieuses au profit de croyances politiques. A l’heure où l’on constate, notamment en Europe, une « dépolitisation » générale, le regain d’intérêt pour la religion, exprimé parfois de manière hystérique, signifie-t-il que le processus est en train de s’inverser ?  

-        le recul de la religion au profit du politique consiste en un passage de l’hétéronomie (les hommes croient que les règles leur sont imposées du dehors/d’en haut) à l’autonomie (les hommes découvrent que ce sont eux qui édictent leurs propres règles). La multiplication des phénomènes de radicalisation individuelle ne montre-t-elle pas qu’on est arrivé à l’étape d’après ? Ne sommes-nous pas en train de passer de l’autonomie à un genre d’anomie ?

-        en Europe, l’effacement du religieux au profit du politique a engendré des maladies du politique (fascisme, nazisme, stalinisme). Le djihadisme, au moins dans sa version occidentale, n’est-il pas une maladie à la fois de la dépolitisation et de l’individualisme ?

-          dans ce cas, pourquoi existe-t-il aussi (et surtout d’ailleurs) hors du monde occidental ?

-         pour l’Europe, le processus de sortie de la religion semble s’être achevé à l’ère moderne. Admettons que le monde musulman soit justement en train d’opérer le sien, mais en pleine postmodernité, à l’heure où tout se déplace très vite (les informations, les images, les hommes). Quelles conséquences ?

Ces questions, on peut se les poser. Mais le mieux, ce serait encore d’essayer d’obtenir des réponses. Alors, où est Marcel Gauchet ? Dans notre petit coeur[3], certes, mais est-ce bien suffisant ? Le débat est ouvert.



[1] Etonnamment, les désormais célèbres « padadalgamistes », qui ont immédiatement bondi pour expliquer fissa que les attentats perpétrés contre Charlie Hedbo et contre l’Hypercasher n’avaient « rien à voir avec l’islam », ne pipent mot. On ignore pourquoi mais ils semblent avoir décidé que, quand bien même Allah et Mahomet n’auraient rien à voir là-dedans, il demeurait tout de même normal qu’on entende partout des spécialistes de ces choses-là. Va comprendre, Charles.

[2] Oui, on sait. Malraux, « le XXI° siècle sera religieux ou ne sera pas », tout ça….
 
[3] HUMOUR !