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lundi 29 juin 2015

Grèce : le grand concours des âneries apocalyptiques commence !


Nombreux sont les commentateurs de la "crise grecque" - en vérité crise de la construction européenne dans son ensemble - à avoir laissé leur déconomètre en charge toute la nuit. Ce lundi, les machines sont donc au taquet, et la projection dans l'atmosphère de prophéties terrorisantes visant à discréditer le gouvernement grec et son projet de référendum, risque d'atteindre un niveau inégalé.

On va tenter de ici de recenser quelques billevesées, histoire de se marrer un peu. Sans doute cet article sera-t-il évolutif car ça promet de pleuvoir toute la semaine. Sortez les parapluies !

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Choses entendues et commentaires attenants :


1/ En cas de Grexit, la Grèce deviendra comme le Zimbabwé, comme la Zambie, ou comme Cuba
=> Ah bon ? Et même pas comme la Corée du Nord ? Quelle déception ! Mais que fait Jacques Attali ?

 2/ si la Grèce fait défaut sur sa dette, chaque français devra payer 600 €. Correctif : chaque Français devra payer 750 €. Correctif : chaque Français devra payer 1000 €....
 => Quine ! Carton plein ! NB : à la fin de la journée, si ça continue, chaque Français devra donner sa voiture et tous ses vêtements à la Grèce, de sorte que nous déambulerons nus et à pied dans tout le pays, le regard vide et l'air hagard. Nos enfants mourront de faim et ils perdront leurs dents à cause du scorbut.
=> Et sinon, si la Grèce ne fait pas défaut, est-ce que chaque Français aura le droit de toucher 600, ou 750, ou 1000 € ? Et surtout, est-ce votre dernier mot Jean-Pierre ?

 3/ Tsipras a décidé d'un référendum sans avoir prévenu personne, et alors qu'on était, selon Pierre Moscovici, "à quelques centimètres d'un accord".
=> Ben oui, on était vraiment à deux doigts. Ca fait d'ailleurs 5 mois qu'on est à deux doigts. Quel ahuri, ce Tsipras. C'est les jeunes, ça : fougueux, impatients, incontrôlables. Mieux vaudrait négocier "entre adultes", comme dit Christine Lagarde !

4/ En 2011, Tsipras était vent debout contre le projet de référendum de Papandréou. Quelle girouette cet homme !
=> C'est pas en France qu'un truc pareil arriverait, hein ? Pendant la campagne présidentielle de 2012, François Hollande avait promis de renégocier le Pacte budgétaire et c'est exactement ce qu'il a fait ! Comment ça non ?....

5/ Il est impensable qu'un gouvernement convoque un référendum et fasse campagne pour le "non"
=> Euh.... la question de savoir si on fait campagne pour le "oui" ou pour le "non" dépend quand même un petit peu de la question posée, non ?

6/ Ah ben non, même pas.  Lundi matin en conférence de presse, Jean-Claude Junker "demande au peuple grec de voter oui, indépendamment de la question qui sera posée";
=> Hummmm. C'est beau, un homme qui sait vivre dangereusement.

7/ Le gouvernement grec fait de l'idéologie !
=> Bien sûr. Attention d'ailleurs à ne pas confondre l'idéologie (celle des autres par définition) avec l'objectivité chimiquement pure (celle des gens qui partagent vos opinions).

8/ La Grèce exerce un insupportable chantage sur ses partenaires. Son premier ministre est irresponsable. Ca, c'est Nicolas Sarkozy qui le dit.
=> Sarkozy n'a rien compris. Tsipras ne fait pas de chantage, il négocie. Autre exemple possible de négociation : "si tu reviens, j'annule tout".

9/ Si la Grèce s'autonomise trop, elle pourrait devenir un Empire. Oui : parfaitement. Selon Olivier Mazerolle par exemple, "un peuple dont l'honneur est bafoué bascule souvent du patriotisme au nationalisme", surtout si une frange non négligeable de sa population nourrit secrètement "le vieux rêve de la Grande Grèce, celle qui dominerait les Balkans".
=> Ben oui, c'est connu, du patriotisme au nationalisme il n'y a qu'un pas, et du nationalisme à l’impérialisme, à peine plus. Moi, je serais la Bulgarie, j'envisagerais dès à présent la levée en masse. On n'est jamais trop prudent.

10/ Vous partez en Grèce cet été ? C'est une mauvaise idée. Si toutefois vous persistez, attention à ne pas vous faire détrousser. Quelques conseils :

=> Ben oui : comme tous les métèques, les Grecs sont brutaux et avides. Comme l'a récemment rappelé le journal allemand Die Welt , les Hellènes modernes ne sont plus ceux de l'Antiquité. Ils ne sont plus très purs, racialement parlant. Leur européanité est douteuse, mâtinés qu'ils sont de sang turc et slave. C'est notamment pour ça qu'ils peuvent vous voler. Évitez donc de les tenter.                                                                                                                       

                                                                                                        To be coninued....

mercredi 24 juin 2015

Va-t-on vers une Europe à la carte ? - France culture



Hier, j'ai eu l'heur (bonjour, vous avez l'heur ?) d'être invitée sur France culture (émission du Grain à moudre) avec Guillaume Klossa et Marcel Sel pour parler de l'Europe. Le thème était "Va-t-on vers une Europe à la carte ?"
 
 
Voici de quoi ça causait :

" Les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne n’auront pas trop de jeudi et vendredi pour venir à bout de l’ordre du jour du prochain Conseil. Au sommet de Bruxelles, il doit être question de la politique à l’égard des migrants : quid des quotas obligatoires d’accueil de réfugiés ? Mais aussi des aménagements réclamés par le premier ministre britannique David Cameron, lequel a fait de la modification des traités la condition du maintien du Royaume Uni dans l’Union. Mais encore de la Grèce, sujet incontournable, quels que soient les progrès (ou les reculs) enregistrés dans les prochaines heures.
 
Sur chacun de ces dossiers, l’Europe avance divisée, chaque pays membre défendant à nouveau ses propres intérêts. A nouveau, si l’on considère que ces dernières années, les 28 avaient plutôt fait preuve d’une volonté commune pour faire face à la crise. Les politiques économiques sont beaucoup plus intégrées aujourd’hui qu’elles ne l’étaient avant 2008. Est-ce parce que l’Union européenne va mieux sur ce terrain là que les projets nationaux se font davantage entendre ? « Unie dans la diversité » : c’est le slogan de l’Europe depuis le début du siècle. Mais aujourd’hui, la diversité n’est-elle pas en train de prendre le pas sur l’Union ?"
 
Pour réécouter l'émission, cliquez (hyper fort) sur ce lien.
 

 

samedi 20 juin 2015

Filikí Etería - La Grèce vue de Grèce : revue de presse hebdo






- Billet invité -

Par Cristobalacci El Massaliote


Alors que la presse française se passionnait pour une polémique autour du Nutella, la presse grecque, secouée par la tourmente commentait quant à elle le bras de fer entre Tsipras et ses créanciers, se passionnait pour le printemps moscovite et frissonnait au son des retraits bancaires massifs. 

L’interminable bras de fer entre Athènes et ses créanciers se poursuit entre espoirs et désillusions. 

Le week-end dernier, les journalistes grecs étaient encore portés par l’espoir  et commentaient le communiqué de la Commission européenne expliquant que les négociations interrompues allaient reprendre à l’occasion de l’Eurogroupe du jeudi 18 juin au Luxembourg. L’espoir se portait également du côté du FMI : un allègement de la dette grecque et un financement supplémentaire de la Grèce semblaient possibles après une probable intervention du FMI auprès de l’ensemble des créanciers. 

Pourtant, dès le lundi 15 juin, le jeu interminable des négociations sans solutions reprenait avec une vive montée en pression. Ainsi le président de la BCE, Mario Draghi, déclarait que la BCE faisait « son maximum pour parvenir à un résultat positif dans les négociations en cours avec la Grèce » avant d’ajouter que « la balle se trouve dans le camp du gouvernement grec, qui doit prendre les mesures nécessaires ».

Le journal de droite Kathimerini affirmait qu’Athènes se préparait à faire de nouvelles propositions aux institutions en mettant sur la table de nouvelles taxes sur les entreprises pour une hauteur de 1,65 milliards d’euros sur 2015 et 2016.

Dès le mardi 16, le jeu du renvoi de balles entre créanciers et gouvernement Syriza reprenait de plus belle.  Ainsi, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker accusait le gouvernement Tsipras de désinformer son opinion publique en déformant les positions des Institutions. Juncker déclarait : « je ne me soucie pas du gouvernement grec, je me soucie du peuple grec », avant  de préciser qu’il n’était pas favorable à une augmentation du taux de la TVA sur les médicaments et l'électricité et qu'il avait même suggéré d'autres solutions (par exemple une « réduction modeste » des dépenses de défense). Afin de mettre en lumière qu'il s'agissait là d'un mensonge, le porte-parole du gouvernement grec, M. Sakellaridis publiait un communiqué affirmant que « le texte soumis au Premier ministre grec mercredi dernier par les Institutions, comprenait des bien des mesures portant sur une augmentation de 10% de la TVA sur l’électricité et de 4,5% de la TVA sur les médicaments ainsi que la suppression de l’EKAS (allocation en faveur des retraités touchant une pension faible)».

La presse du jeudi 16 juin - jour du sommet de l’Eurogroupe de Luxembourg - revenait à la triste réalité  en affichant le pessimisme qui saisit tout ceux qui constatent qu’aucune décision n’est prise sur la Grèce. Ethnos ne voyait poindre « aucun espoir » de solution au cours de l’Eurogroupe. Il doutait qu'un sommet extraordinaire de la zone euro consacré à la Grèce puisse produire la solution attendue. 

Le Journal des Rédacteurs se contentait de constater l’absence d’avancée de part et d’autre en décrivant des Institutions et un gouvernement grec campant sur leurs positions respectives. Constatant également que cette attitude rendait extrêmement difficile la conclusion d’un accord, le journal Eleftheros Typos titrait même : « les divergences sont grandes, les attentes d'un accord à Luxembourg sont très faibles ».

Après le nouvel échec attendu, la presse grecque du vendredi 19 juin se soulevait, comme secoué par l’ultime espoir : le sommet extraordinaire des chefs d’État et de gouvernement des 19 pays de la zone euro du 22 juin à Bruxelles. 

Selon des journalistes optimistes, ce nouveau sommet devrait permettre de trouver un accord et d’éviter que la Grèce ne soit en défaut de paiement le 30 juin. De nombreux journaux (Ethnos, Kathimerini, Eleftheros Typos, Ta Nea) parlent de "Sommet de la  dernière chance" pour la Grèce et savent déjà qu’Alexis Tsipras a fait une série d’entretiens téléphoniques pendant tout le week-end avec J.C. Juncker et certains Chefs d’État ou de gouvernements européens.

Ce nouvel élan d’espoir s’appuie notamment sur des informations du journal allemand Die Zeit affirmant qu’une « dernière offre » serait faite à la Grèce et proposerait d’une part de prolonger le programme actuel (mais sans participation du FMI), et d’autre part de préparer un troisième programme d’aide. Moins optimiste que les autres journaux, Ta Nea affirmait cependant que des sources européennes avaient démenti ces informations.

Relation russo-grecque : une très importante délégation grecque en Russie et un accord important sur le gazoduc « Turkish stream »

Alexis Tsipras se trouvait en Russie vendredi 19 juin pour participer au Forum économique international de Saint-Pétersbourg où il était accompagné par les ministres de l’Énergie, de l’Économie, des Finances, de la Défense, et même du porte-parole du gouvernement. Les journaux grecs (Ethnos, Ta Nea, Kathimerini, Avghi) soulignaient également  la présence d’autres participants de première importance dans cette vaste délégation : l’actuel conseiller du gouvernement chargé d’examiner la participation de la Grèce à la banque de développement des BRICS ou des représentants des entreprises publiques et privées grecques.

Lors d’une rencontre, la veille avec le PDG de Gazprom, M. Miller, les discussions avaient porté sur les questions énergétiques et  notamment sur le « gazoduc grec » (extension de Turkish stream sur le territoire grec).  

Selon Ethnos et Ta Nea, Alexis Tsipras  a pu également s’entretenir avec le président de la Banque de développement et des relations économiques internationales de la Russie, M. Dimitriev. Pour Ethnos cela aurait permis de décider qu’une société filiale de la Banque de développement de la Russie puisse participer à 50% à la société qui se chargera de la construction du gazoduc sur le territoire grec. 

Les discussions bancaires se sont poursuivies puisque Tsipras et le ministre de l’Énergie se sont également entretenus avec des responsables de la banque de développement des BRICS.  Le ministre des finances russe, M. Storchak a cru nécessaire de préciser qu’Alexis Tsipras se trouvait en Russie pour discuter des projets communs de développement et non pas pour rechercher des liquidités.  Le ministre russe a martelé :« La Grèce n’a pas demandé d’aide financière à la Russie 

Alors qu’Alexis Tsipras s’entretenait ce vendredi avec le président Poutine, les ministres de l’Energie des deux pays (MM. Lafazanis et Novak) signaient le texte de l’accord préliminaire sur la construction du gazoduc grec à hauteur de 2 milliards d’euros.

Un gouvernement toujours populaire, dont la politique et la stratégie restent appuyées par le peuple

Selon un dernier sondage (GPO/Mega Channel), si des élections avaient lieu aujourd’hui les votes seraient : SYRIZA : 35,1%, Nouvelle Démocratie : 23%, La Rivière : 6%, Aube dorée : 5,5%, KKE : 5,4%, Grecs indépendants : 3,7%, PASOK : 3,2%, Union du centre : 2,7% (…). 

La majorité des sondés (56,3%) estiment que ce sont les créanciers qui sont responsables du fait qu’après 4 mois et demi de négociations aucun accord n’a été trouvé, contre 37,4% qui attribuent la responsabilité de l’absence d’un accord au gouvernement grec. 54,3% approuvent la stratégie suivie par le gouvernement grec dans les négociations avec les créanciers, contre 43,8% qui la désapprouvent. 

Enfin, en cas d’impasse des négociations 47,3% estiment que le gouvernement actuel devra continuer à assumer la gouvernance du pays, contre 29,9% qui sont favorables à la formation d’un autre gouvernement au sein du Parlement actuel et 19,3% qui sont favorables à l’organisation des élections anticipées.

Des manifestations de soutien à SYRIZA

Avec comme slogan « Nous prenons la négociation en main », des citoyens grecs ont organisé le mercredi 17 juin via Internet des rassemblements contre l’austérité dans un certain nombre de villes grecques. 

Mais des signes de panique bancaire largement commentés par les journaux d’opposition 

Les journaux d’opposition (Ethnos, Ta Nea, Kathimerini) parlent de situation critique en Grèce liée à l’impasse des négociations avec les créanciers et s’inquiétent des risques importants pouvant mener à la faillite. 

Kathimerini souligne que les relations entre la Grèce et ses partenaires « sont sérieusement tendues » et qualifie Athènes de « politiquement isolée » au sein de la zone euro au moment où «l’économie suffoque ». 

Ta Nea traitait de la fuite des capitaux due à l’incertitude politique. En effet, les flux de capitaux sortants a atteint des montants considérables au cours de la période décembre 2014 – avril 2015, à plus de 30 milliards d’euros.


mercredi 17 juin 2015

La bombe atomique grecque : combien de mégatonnes ?



- article invité -

par Jean-Claude Werrebrouck

 
Jean-Claude Werrebrouck est économiste. Il est notamment l'auteur d'un ouvrage intitulé Banques centrales : indépendance ou soumission ? Yves Michel, 2012. Le texte ci-dessous a été publié sur son site. Il est repris ici avec l'accord de l'auteur : merci à lui !
 
 
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Au sujet d'un article paru dans Le Monde
 
David Amiel et Paul-Adrien Hyppolite publient, dans Le Monde du 9 juin dernier, un article qu’on peut qualifier de sérieux sur la Grèce. Ils soulignent que si la dette publique est largement maitrisée par des entités publiques sur lesquelles les effets d’un défaut seraient contrôlables, la situation se trouve être fondamentalement différente pour les agents privés : entreprises, institutions financières, voire ménages.
 
Revenant sur la Lex monetae, ils précisent que 99,6 % de la dette émise par les entreprises grecques à l’étranger est encadrée par le droit étranger notamment anglo-saxon. Une dette qui, par conséquent, ne serait pas protégée par la Lex monetae. C’est dire que pour ces entités la dette serait maintenue en euro alors même que les actifs seraient désormais libellés en Drachmes. Les auteurs qui font référence à leur étude présentée au colloque « A new Growth Model for the Greek Economy »  à Athènes le 3 juin dernier, ne précisent pas l’importance des actifs grecs à l’étranger ni le niveau des ressources en chiffres d’affaires réalisés à partir des territoires étrangers. On peut toutefois penser, qu’en dehors des armateurs, ces ressources sont limitées  en raison de la faible internationalisation des entreprises grecques.
 
 La sortie de l’euro serait donc à priori catastrophique pour les créanciers privés. Avec cette restriction que les capitaux grecs situés en territoire étranger pourraient connaitre une plus-value identique au taux de dévaluation de la Drachme par rapport à l’euro. De quoi contribuer, par leur retour, à une hausse de la formation de capital sur le territoire national. Globalement, beaucoup d’acteurs seraient en difficulté : des créanciers qui n’accepteraient pas de prendre leurs pertes, mais aussi des entités grecques débitrices dont les actifs à l’étranger pourraient être menacés.
 
Il en est de même pour les ménages endettés sur la base de contrats étrangers. La perte, à hauteur de la dévaluation, est contrariée par le gain de même niveau entrainé par la liquidation des actifs grecs à l’étranger et leur redéploiement sur le territoire national. Il est très difficile de connaitre le niveau exact de ce redéploiement et plus encore d’évaluer la redistribution des cartes entre agents.
 
La situation est à priori plus complexe  pour les banques grecques. Les banques étrangères, largement responsables du désastre ont aujourd’hui déserté le territoire et laissent dans la difficulté l’ensemble du système bancaire national.
 
N’appartenant plus à la zone euro, les banques grecques ne pourraient plus prétendre aux facilités offertes par la BCE et se trouveraient complètement déconnectées du marché monétaire de l’euro zone. Par contre, elles seraient probablement alimentées par le retour des capitaux issus du passif de leurs bilans. On sait, en effet, que les comptes des ménages se sont affaissés en conséquence de la fuite sur comptes bancaires étrangers, ou plus simplement, pour les classes moyennes, par la conversion en billets. Cette fuite est d’environ 35 milliards d’euros depuis février dernier. Le retour vers les banques grecques générerait une importante plus-value dont elles pourront bénéficier sous formes de comptes augmentés de la dévaluation. Il reste à déterminer quelle serait l’importance du retour, sachant que les actifs grecs apparaitraient particulièrement bon marché dans le cadre d’une fiscalité qui reste jusqu’à ce jour accommodante.
 
Contrairement à ce qu’affirment David Amiel et Paul Adrien Hyppolite, il n’y a aucune raison de considérer que la banque centrale serait victime des banques du second degré. Pour tout ce qui concerne le marché intérieur, le marché interbancaire fonctionnerait désormais en Drachmes comme il fonctionnait en euros. Par ailleurs, la fuite des capitaux – sauf anticipations inflationnistes difficiles à apprécier - doit logiquement cesser dès la réapparition de la monnaie nationale.
 
En particulier, dire avec l’ensemble des commentateurs de la crise que les actifs de la banque centrale se déprécieraient, n’a guère de sens puisqu’une banque centrale ne connait aucune contrainte de passif. Plus particulièrement encore, dire que la dette publique figurant aux bilans des banques et plus encore de la banque centrale qui les accepte en collatéral, serait, en raison d’un défaut du Trésor,   une catastrophe n’a strictement aucun sens. Encore une fois la Banque centrale est une institution qui ne peut elle-même faire défaut.
 
Sans doute pourrions-nous dire que la Banque centrale de Grèce serait encore redevable des sommes figurant sur les comptes TARGET 2 de la BCE, probablement plus de 100 milliards d’euros soit plus de la moitié du PIB grec. Mais précisément la fin de l’euro pour la Grèce serait aussi un défaut sur TARGET 2 derrière lesquels se cachent des créanciers privés notamment des banquiers allemands.
Au total, l’introduction des créanciers privés dans la question de la sortie de la Grèce de la zone euro ne peut en aucune façon être négligée. Ces créances privées seront sans doute une force de déstabilisation importante qui s’ajoutera aux autres. Mais il y a beaucoup plus sérieux….
 
 
Une BCE écartelée construisant sa tombe
 
Le plus grave serait selon Charles Gave la longueur des négociations - l' arme grecque - qui au final devrait détruire le système financier allemand. Point d'aboutissement, nous le verrons contestable.
La longueur des négociations est d’abord une arme qui, couplée au maintien de la libre circulation du capital, permet à une partie non négligeable de la population de ne pas souffrir de la fin de l’euro et à l’inverse d’aider le reste de la population à gérer des temps difficiles. Si l’on admet que 35 milliards d’euros ont quitté la Grèce depuis Février dernier et que la dévaluation serait d’environ 50%, le retour vers le pays de la Drachme dévaluée est très avantageux : 17 milliards de drachmes dont une partie pourrait être taxée par le gouvernement grec à des fins redistributives. Ce retour pourrait d’ailleurs être aussi le fait de capitaux qui ont fui la Grèce bien avant l’arrivée de Syriza au pouvoir. Selon Bloomberg, le Bank Run larvé avait déjà engendré une baisse de 80 milliards d’euros des dépôts privés entre 2009 et 2014. Le retour et le gain qui s’en suivrait, difficile à estimer, pourrait cependant être considérable.
 
Ce gain est d’autant plus important que les négociations sont longues, et elles sont longues car ce même gain est financé par la BCE… En effet, la fuite est compensée par l’appel à la Banque centrale grecque qui accepte, en collatéral, de la dette publique qui, elle-même, est rétrocédée à la BCE. C’est dire que plus les capitaux fuient, et plus ils enrichissent potentiellement une partie de la population grecque, enrichissement potentiel payé par la BCE. On peut donc penser que la longueur des négociations est une arme stratégique du pouvoir grec qui - tel un pêcheur prenant le temps d’épuiser le gros poisson qu’il vient de ferrer avant de le sortir hors de l’eau [1] - peut retarder les échéances en offrant de nouvelles propositions sur les diverses tables de négociation.
 
Car la véritable question est le système financier allemand avec sa banque centrale qui a partout imposé dans le monde l’ordo-libéralisme avec son arme première : l’indépendance des banques centrales.
 
La BCE ne peut arrêter de financer la fuite des capitaux en stoppant toute forme d’aide à la Grèce car, dans un même geste, elle entrainerait le défaut grec, en particulier un défaut complet sur TARGET 2. Bien évidemment, si la BCE n’était pas traitée comme n’importe quelle banque avec capitaux propres exigibles, le problème du défaut ne se poserait pas puisqu’une banque centrale classique est -répétons-le- intouchable. Hélas ce n’est pas le cas dans le cadre de l’ordo-libéralisme et juridiquement, la BCE doit prendre ses pertes (la Banque centrale de Grèce ne soldera jamais son déficit TARGET) en atteignant ses propriétaires dont le principal : la banque centrale allemande qui a elle-même pour propriétaire le Trésor allemand.
 
Charles Gave qui ne se préoccupe pas des banques centrales, consacre son raisonnement sur TARGET 2 dont le solde  n’est que la contrepartie d’actifs, eux-mêmes reflets du déficit de la balance courante grecque, figurant pour l’essentiel dans les banques allemandes.
 
Il s’agit là d’une grave erreur d’analyse. Contrairement à ce qu’il affirme, les Banques allemandes sont parfaitement irriguées par le déficit courant grec, et une irrigation sécurisée par le dispositif TARGET. Ce dispositif a été initié précisément pour évacuer toute contrainte sur la libre circulation, exactement comme si les échanges à l’intérieur de la zone n’étaient pas des échanges internationaux alors qu’ils continuent réellement de l’être. Ce sont donc les banques centrales qui enregistrent les soldes et sont amenées à les financer, sachant que ces banques centrales ne sont- en termes de bilans - que les éléments constitutifs de la BCE. Il est donc erroné de dire, comme le fait Charles Gave, qu’il faut comparer les 100 milliards du compte grec  TARGET 2 aux 350 milliards de fonds propres des banques allemandes : les dettes grecques et par contagion les autres dettes du sud de la zone (plus de 1000 milliards d’euro) ne viendront pas détruire le système bancaire allemand dans sa totalité.
 
Par contre, il est vrai que le compte grec TARGET 2 viendra « manger » le capital de la BCE, donc le capital des banques centrales et au-delà devrait logiquement imposer une recapitalisation généralisée par les contribuables européens et tout spécialement allemands.
 
Dans un tel contexte, les dettes du sud désormais « irradiées » emporteront très probablement l’ensemble des soldes TARGET et il est peu pensable que l’ordo-libéralisme qui présidait à l’architecture générale de l’euro-système puisse tenir : Espagnols, Portugais, Italiens, etc. rejoindront bien vite le camp de Syriza.
 
On comprend par conséquent que la BCE, devant une telle perspective, fait tout pour éviter la catastrophe : continuer à financer la fuite grecque… qui devient presque supportable pour la Grèce… et permet dans un même geste le « mirage » du sérieux de TARGET 2.
 
Tout sera donc entrepris pour empêcher un effondrement qui, au-delà de l’économie, serait aussi un effondrement des valeurs : l’empire ordo-libéral allemand serait détruit.
 
L’architecture organisationnelle de la BCE était une invention allemande chargée de la protéger contre ses partenaires européens jugés trop peu sérieux. Le bébé est devenu monstre, mais finalement monstre bienveillant qui tentera jusqu’au bout de  protéger son géniteur de ses propres bêtises. Mais le bout du bout est arrivé….
 
Après quoi, l’Allemagne, siégeant très difficilement au beau milieu d’une zone probablement dévastée,  pourra retrouver son mark [2].
 
 
Quelques conclusions

1) La BCE ne peut éviter temporairement le défaut grec qu’en ne respectant pas l’ordo-libéralisme. On comprend ainsi mieux l’absence de tout espace de négociation possible entre l’Allemagne et la Grèce.
 
2) La longueur des négociations est « l’investissement» des grecs qui disposent encore de liquidités et le drame de ceux qui n’ont rien, ou se trouvent au creux des échanges économiques réels : disparition de tout délai de paiement, de l’investissement, chute de la consommation, etc.
 
3) Le défaut et la sortie de la zone développe un espace de potentialités parmi lesquelles :
  •  Les conséquences du défaut et de la sortie sur les contrats de droit étranger auront des effets ravageurs. Mais au final, le défaut grec faisant basculer l’ensemble de la zone, des solutions innovantes devront être mises sur pieds parmi lesquelles celles déjà envisagées ici.
  •  
  • Le brutal arrêt de l’empire ordo-libéral : aucun Etat n’acceptera de partager plus de 1000 milliards d’euros de pertes sur le dispositif TARGET.
  •  
  • A l’inverse, parce qu’un système de valeurs est « l’invariant » d’une société, l’Allemagne restera la seule nation ordo-libérale, et ce quel qu’en soit le prix. D’où le retour du mark.
  •  
  •  La dévaluation lourde est porteuse d’un double effet contradictoire :
    •  elle se déroule dans un contexte de très faible élasticité-prix des importations et des exportations, d’où un coût de court terme très élevé et des conséquences positives plus lointaines ;
    • un retour massif des capitaux est probable avec de possibles effets positifs si de bonnes mesures sont prises : orientation, par incitations fiscales,  des capitaux vers les filières générant des substitutions d’importations, taxation redistributive sur les rapatriements au profit de ceux qui seront les premières victimes de la dévaluation massive, etc.

La bombe atomique grecque, c’est beaucoup de mégatonnes….on comprend la gêne des artificiers.
 
 
[1] Il faut bien souligner ici que cet enrichissement n’est pas le fait de tous et qu’une partie importante de la population, y compris des chefs d’entreprises, se trouve à l’inverse complètement pénalisée par une situation qui engendre un malaise dans les affaires courantes : disparition de tout paiement différé dans les importations, disparition de l’investissement, réduction de la consommation interne, etc…. d’où la disparition du timide retour à la croissance.
 
[2] Curieusement les esprits éclairés en Allemagne ne semblent pas encore avoir compris la réalité de la situation. Ainsi Un sondage auprès des membres du conseil économique de la CDU révèle que pour 76% d’entre-deux la sortie de la Grèce n’est pas un fait important.
 
 

lundi 15 juin 2015

Dette grecque : préparez vos oreilles, les révélations vont faire mal !



Individu lambda qui en apprend de bien bonnes sur la dette grecque



Alors que l’hypothèse d’un défaut grec se précise et que la plus grande confusion règne dans le camp des créanciers (le FMI et les « Européens » sont divisés, ce qui n’est pas nouveau) des langues commencent à se délier. Quand tout cela sera fini, on peut s’attendre à quelques aveux croquignolets qui risquent de décoiffer jusqu’aux mieux permanentés de nos européistes. Pour les plus impatients, voici déjà un avant-goût :

1) En mars dernier, un membre du FMI, le Brésilien Paolo Batista, déclarait sur une chaîne de télé grecque que la majeure partie de l’argent qui avait été prêté à Athènes l’avait été pour secourir des créanciers privés, en aucun cas pour aider le pays. « La Grèce a reçu des sommes énormes, mais cet argent a été principalement utilisé pour permettre le désengagement, par exemple, des banques françaises ou allemandes » affirme-t-il dans la vidéo ci-dessous :





2) Plus récemment c’est Philippe Legrain qui confirme la chose. L’ancien conseiller économique de José Manuel Barroso était auditionné jeudi dernier par la « Commission pour la vérité sur la dette grecque », mise sur pieds par la présidente du Parlement hellène Zoé Konstantopoulou. Il y a affirmé ceci : « en 2010, les grands dirigeants européens et le directeur du FMI de l’époque, Dominique Strauss-Kahn, ont délibérément refusé de considérer la Grèce comme insolvable dans le but de protéger les intérêts des grandes banques européennes. En effet, selon les statuts du FMI, cette institution ne pouvait pas prêter à un État dont la dette était déjà insoutenable »

Pourtant, il était indispensable de prêter à la Grèce. Pour quelle raison ? Pour l’aider à sortir du marasme ? Pour le bien de son peuple ? Pour sauvegarder l’idéal européen ? Pas du tout ! Pour aider les banques françaises et allemandes, principales créancières d’Athènes et respectivement engagées à hauteur de 20 et 17,2 milliards d’euros, à retirer leurs billes sans une égratignure. Ce qui fut d'ailleurs grandement facilité par la Banque centrale européenne. En effet, Legrain révèle ceci : lorsque la BCE se décide, en 2010, à intervenir sur le marché secondaire et à y racheter de la dette souveraine dans le cadre du programme SMP (Securities Market Program), c’est pour partie aux banques françaises et allemandes détentrices d'obligations grecques qu'elle rachète des titres. A un bon prix d'ailleurs, toujours selon l'économiste. Ce qui non seulement permet à ces grandes banques de ne rien perdre mais qui leur permet aussi.... de gagner ! 

3) Enfin, peut-être finira-t-on par se souvenir, comme on avait déjà tenté de l’expliquer ici, que l’argent ne se prête pas gratuitement. Ainsi, certains des créanciers de la Grèce ont réalisé des profits en lui faisant crédit. Et oui : ils ont empoché le montant des intérêts correspondant aux prêts consentis.

Mais tout cela n’est rien pour l'heure. Pas de quoi s’affoler. En tout cas, il y en a qui restent sereins. Terminons donc sur une note d'optimisme printanier et de candeur sucrée :






mercredi 27 mai 2015

10 ans : le référendum volé de 2005 ou le passé qui ne passe pas



Et oui, cela fera dix ans demain 29 mai 2015. J'espère qu'on me pardonnera cet accès de feignasserie mais je me contente de reproduire pour l'occasion un morceau du chapitre six de Europe, les Etats désunis. Joyeux anniversaire à tous les démocrates ! 




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Le « référendum volé » de 2005 ou le passé qui ne passe pas

Le pessimisme hexagonal est partagé, on le sait, par d'autres peuples d'Europe. En France, il existe toutefois une circonstance aggravante. Elle relève de ces événements qui, si on parvient à les mettre entre parenthèse suffisamment longtemps pour les croire oubliés, finissent par se rappeler à notre souvenir faute d'avoir été jamais digérés. Le « référendum volé » de 2005 relatif au projet de traité constitutionnel européen est assurément de cet ordre. Il appartient à ce passé qui ne passe pas car il n'est ni du registre de l'erreur, ni du registre de l'échec, mais de celui de la tromperie. En choisissant d'ignorer le choix fait par le peuple le 29 mai 2005, les dirigeants français ont tout révélé de cette Europe-là. D'abord qu'elle était l'antithèse-même de la démocratie. Ensuite que cela leur convenait et qu'ils étaient décidés à consentir à tout dans le but de préserver cet objet désincarné.

Les Français n'ont pourtant été ni les seuls ni les premiers faire l'amère expérience que leur voix comptait désormais pour presque rien dans l'inexorable déploiement de l'a-démocratie européenne. D'autres peuples se sont vus rabroués par leurs propres mandataires au motif que, décidément, ils n'y comprenaient rien. Le tout généralement enveloppé dans le discours infantilisant d'usage : si les électeurs votent de travers c'est parce que le sujet est « trop compliqué » et qu'on n'a pas suffisamment mis l’accent sur « la pédagogie ». A la bêtise fondamentale de citoyens peu avertis, mieux vaudrait donc opposer la compétence et l'acuité lucide des élites « éclairées », les seules, d'ailleurs, à bénéficier d'une véritable « expérience européenne ». Dormez, braves gens, ou zonez devant des talk-shows. On s'occupe à votre place de concevoir votre Bien.

Chez certains de nos voisins, on a au moins tenté de préserver les apparences. On y a rappelé aux urnes les « mal-votant », comme on appelle les pêcheurs à confesse. A grand peine parfois. En Irlande, par exemple, il a fallu pas moins de quatre votes pour avaliser deux traités. Celui de Nice, d'abord, avait été rejeté par 54 % des électeurs irlandais en juin 2001 avant d'être accepté un an et demi plus tard, à l'occasion d'un second vote. Celui de Lisbonne, ensuite, a également nécessité deux votes. Le premier, en 2008, ayant concentré plus de 53 % de « non », on revota, très favorablement cette fois (67%), en 2009.

A l'encontre des récalcitrants de 2005, on fut moins scrupuleux. Aux Pays-Bas, on n'osa pas plus qu'en France redonner la parole à des électeurs a priori peu enclins à en faire bon usage. Les Néerlandais subirent à peu près le même traitement que les Français. On s'en souvient, eux aussi avaient vivement rejeté le projet de traité en 2005. A la question « Etes-vous pour ou contre l'approbation par les Pays-Bas du traité établissant une Constitution pour l'Europe ? », plus de 61 % des électeurs avaient répondu par la négative. En 2008, c'est donc au Parlement du pays, bien plus docile, qu'il fut demandé de ratifier Lisbonne.


Un tweet de Nicolas Sarkozy

Lisbonne

Lisbonne : la copie, ou presque, du projet de traité constitutionnel. Un jumeau auquel il ne manque que quelques grains de beauté discrets pour être un clone parfait. Grosso modo, on s'est contenté de gommer le mot « Constitution » pour le remplacer par « traité » et par ôter les éléments à caractère symbolique qui visaient à simuler la création d'un pseudo-Etat. Comme l'hymne, par exemple, ou le drapeau étoilé, ce qui n'empêche nullement ce dernier de flotter partout, puisqu'il est l'emblème des Communautés européennes depuis 1985. Comble de la mièvrerie, la devise « unie dans la diversité » fut évacuée également. La voilà donc à nouveau disponible pour servir de slogan à une future publicité pour les vêtements Benetton. Enfin, le personnage qui devait porter le titre de « Ministre des affaires étrangères » écope de celui de « Haut représentant de l'Union pour les affaires étrangères », avec le succès que l'on sait : il n'y a pas plus erratique - plus inexistant, même - que la diplomatie européenne.

Outre cela, le contenu est le même. Il est simplement éclaté dans les traités préexistants qu'il amende, de sorte que l'Union est désormais régie par deux textes : le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (TFUE), c'est à dire le traité de Rome modifié, et le traité sur l'Union européenne (TUE), soit Maastricht adapté. Une simple réorganisation, donc, mais pas une réécriture. Un juriste, Jean-Luc Sauron, auteur d'un livre intitulé Comprendre le traité de Lisbonne1 expliquait d'ailleurs la chose très simplement. Interrogé sur la question de savoir s'il existait une différence entre le projet constitutionnel et le nouveau traité, il répondait : « Faut-il en chercher une ? Le TCE a été ratifié par une majorité d’États membres représentant 56 % de la population européenne. Pouvait-on, dans ces conditions, gommer ce texte ? »2. C'est vrai, ça ! On avait suffisamment travaillé sur ce projet en 2005, on n'allait tout de même pas, au motif de deux référendums négatifs et France et aux Pays-Bas, s'amuser à tout reprendre. L’Europe, c'est du sérieux ! Elle n'a pas que ça à faire ! Quant à ceux qui réclamaient que le nouveau texte soit à son tour soumis à référendum, le juriste leur répondait : « le référendum, c’est la négation du destin commun. Ce n’est pas Lisbonne que refusent les tenants du référendum, c’est une plaisanterie. Ils refusent l’Union européenne comme elle est, le monde comme il est, le marché comme il fonctionne ». Et refuser le marché comme il fonctionne, ça, vraiment, c’est impardonnable...

Il n'était pas dans les usages de la droite sarkozyste de refuser le marché tel qu'il fonctionne. Le traité de Lisbonne, proposé à la ratification du Parlement, n'avait certainement pas cette ambition. Durant la campagne présidentielle de 2007, la candidate socialiste, elle, avait appelé de ses vœux un texte plus « social ». Surtout, Ségolène Royal avait suggéré que ce nouveau texte soit soumis, comme son prédécesseur de 2005, à un nouveau référendum. Il était en effet de bon aloi de considérer à gauche qu'un traité rejeté par le peuple devait être représenté au peuple même s’il avait changé de contenu. C'est en tout cas ce que défendra longuement le président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale, Jean-Marc Ayrault, dans un fort beau discours prononcé dans l’hémicycle le 6 février 2008. Il y expliquera notamment combien lui semble mortifère la substitution, pour la première fois dans l'histoire de la République, du Parlement au peuple à la suite d'un échec référendaire. Combien l'Europe, parce qu'elle lui est chère, lui semble mériter une appropriation populaire et combien il lui paraît urgent de l'extirper du giron des spécialistes pour la confier aux soins des citoyens.

Deux hommes que tout sépare....ou pas.
Au moment de voter la révision constitutionnelle préalable à la ratification de Lisbonne, la gauche française, pourtant, reniera sa parole. Au sein du Parlement réuni en Congrès, 142 députés et sénateurs socialistes s'abstiendront. Pis, plus d'une trentaine d'entre eux votera favorablement. C'est cela, ce consentement muet de certains, cette complicité explicite de quelques autres, qui permettra à Nicolas Sarkozy d'obtenir la majorité des trois cinquièmes nécessaire à la ratification du texte – le même texte – rejeté trois ans plus tôt.

Pourquoi est-il utile de revenir sur cet événement aujourd'hui vieux de plusieurs années et qui fut largement commenté en son temps ? Simplement parce qu'il s'agit d'un séisme antidémocratique qui connaît aujourd'hui des répliques. Parce que cette maladie du politique qui consiste à ne jouer la comédie d'une démocratie strictement procédurale que pour mieux vider de sa substance la démocratie réelle, produit aujourd'hui des symptômes.

« L'épisode Lisbonne », qui a consisté, pour la première fois, à transformer les représentants du peuple en censeurs de celui-ci était appelé à avoir des répercutions de long terme. Il a révélé un large consensus dans la classe politique, non plus seulement pour fabriquer une Europe techno-libérale mais également pour transformer les Assemblées en instances de reformulation d'une parole populaire dont on admettait clairement, désormais, qu'on la trouvait impropre. On est au-delà de l’œcuménisme pro-européen décrit supra3. Ici, le consensus ne se fait plus sur la physionomie et sur l’orientation que l’on souhaite donner à l’Union européenne. Il se fait sur les moyens qu'on est prêt à employer pour parvenir à poursuivre l’intégration. Ces moyens sont lourds puisqu'ils consistent à transformer le statut-même du Parlement. Celui-ci cesse d'être le lieu privilégié d'expression de la volonté populaire, pour devenir, purement et simplement, le lieu de son invalidation.

A cet égard, « l'épisode TSCG » n'est que la toute petite réplique d'un séisme antérieur. Le retournement de point de vue d'un seul est même homme, François Hollande, en l'espace de quelques semaines et l’enterrement rapide d’une promesse de campagne paraît presque véniel. Le candidat Hollande avait assuré, lors de la campagne présidentielle de 2012, qu'il renégocierait, sitôt élu, le « traité Merkozy » hérité de son prédécesseur. Il n’avait pas dû lui échapper que le TSCG et sa règle d’or constituaient des dispositions supplémentaires en faveur d’une austérité dont on peine toujours à comprendre que la gauche puisse s’en accommoder. Le président Hollande a choisi de répudier son engagement et d’opter, à la place, pour un colifichet - la négociation d'un « Pacte de croissance » dont on n'a plus, depuis, aucune nouvelle -. Ce faisant, il a confirmé une chose à laquelle, cette fois-ci, beaucoup le monde s'attendait : il n'existe, concernant ce qu'il est convenu d'appeler « la réorientation de l'Europe », pas l'ombre d'un projet véritable. Surtout, il n’existe pas l'ombre d'une volonté solide.

1 Jean-Luc Sauron, Comprendre le traité de Lisbonne, Gualino éditeur, décembre 2007.
2 Jean-Luc Sauron, « le traité de Lisbonne est un simple aménagement du règlement intérieur de l’Union », interview publié sur le blog Coulisses de Bruxelles, 25 février 2008.
3 Va falloir acheter le livre !    

Ce qui est bien c'est que les choses ont changé depuis.... ;-)


dimanche 24 mai 2015

Filikí Etería n°9 - la Grèce vue de Grèce – revue de presse






- Billet invité -

Par Cristoballaci El Massaliote
 
Cristoballaci El Massaliote est désormais un spécialiste mondialement connu de l'exégèse de la presse grecque. Cette semaine encore, il répond à toutes les questions brûlantes que nous nous posons, notamment au sujet du sommet européen de Riga, et le l’ébullition de la vie politique grecque actuelle en l'absence d'accord avec les créanciers.


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Alors que la presse française contemplait impuissante la chute de l’ancienne capitale de la Reine Zénobie, la presse grecque s’agitait avant le sommet de Riga. Les tensions internes apparaissaient dans les partis politiques et faisaient écho aux articles assassins de certains éditorialistes d’opposition hellènes. Les événements les plus récents vont sans doute conforter ces dernier, puisque l'on a appris dimanche que faute d'accord à Riga, Athènes risquait de ne pas pouvoir rembourser le FMI début juin. 

1/ Négociations sur la dette : le sommet de Riga 

La presse grecque du vendredi 22 mai se passionnait pour le sommet de Riga de la veille pendant lequel un entretien entre Alexis Tsipras, François Hollande et Angela Merkel semblait prêt de déboucher sur une « conclusion réussie » et préparer un accord final entre les trois institutions partenaires sur le dossier de la dette grecque (Commission européenne, BCE et FMI)

Kathimerini soulignait toutefois que les discussions avaient également porté sur le financement supplémentaire de la période post-mémorandum (après le 30 juin) ainsi que sur la demande de restructuration de la dette grecque. 

Selon Ta Nea, Athènes devrait demander l’organisation d’une réunion extraordinaire de l’Eurogroupe pour aboutir à un accord à la fin mai. Le quotidien souligne que malgré « le climat amical » au cours de l’entretien, Mme Merkel et M. Hollande ont fait clairement savoir qu’il n’y aurait pas d’accord sans la participation du FMI.

2/ Relation avec les USA : Kammenos flirte avec l’OTAN

Le ministre de la défense, M. Kammenos, a annoncé qu’à l’occasion de sa visite à Washington, prévue le 21 mai, il envisageait de proposer aux Etats-Unis la création d’une base aérienne de l’OTAN sur une île du Sud-Est de la mer Egée. Le ministre a en outre ajouté qu’il demanderait le renforcement de la base de l’OTAN à Souda en Crète. 

Reprenant des sources gouvernementales, Kathimérini du 16 mai affirmait déjà que les positions exprimées par M. Kammenos avaient suscité l’embarras du Premier Ministre et d’autres membres du gouvernement. Ceux-ci auraient affirmé que les déclarations unilatérales du ministre de la défense n’exprimaient pas la politique portée par le gouvernement grec. 

3/ Réformes

a/ Nouveau taux de TVA pour faire plaisir à Bruxelles

Ethnos du 21 mai relève que le gouvernement grec a présenté, lors de la réunion du Groupe de Bruxelles une nouvelle réforme de la TVA, proposant un taux principal à 23%, un taux de 14% pour les hôtels, la restauration, le transport, l’électricité, l’eau et le gaz, et un taux réduit à 7% pour certains produits (médicaments, livres, aliments). Kathimerini notait également que l’idée d'introduire une taxe sur les transactions bancaires était sur la table des négociations.

b/ Une esquisse de réforme des retraites sous la pression des créanciers

Ta Nea du 21 mai notait que les exigences des créanciers sur la réforme du système de la sécurité sociale, poussaient le gouvernement grec à étudier une « politique punitive » dans le dossier des départs anticipés à la retraite. Les bénéficiaires auront désormais l’obligation de verser les cotisations d’assurance jusqu’à l’âge de 62 ans même après leur départ anticipé à la retraite. De plus, selon Eleftheros Typos le pécule de départ à la retraite serait réduit de 10%.

4/ Vie politique : l’accord avec les créanciers fissure les différents partis 

Le Journal des Rédacteurs du 19 mai relève à la Une que les différentes fuites dans la presse sur l’accord entre la Grèce et les créanciers provoquaient, avant même la publication du contenu des tensions internes au sein de Syriza et de la Nouvelle Démocratie. 

Ainsi, au sein de Syriza, le « réseau rouge » a organisé une manifestation contre l’accord, tandis que la « plateforme de gauche » exprimait ses objections sur son site internet iskra.gr

Au sein de la Nouvelle Démocratie, il y aurait désormais deux courants différents : celui exprimé par les parlementaires du parti qui seraient favorables au rejet par de accord entre le gouvernement et les créanciers, et le courant autour de la famille Mitsotakis qui est favorable au vote de l’accord estimant que même une solution médiocre sera meilleure que la rupture. 

5/ Sondages : Syriza reste populaire en dépit de doutes sérieux sur la stratégie gouvernementale avant le sommet de Riga

 Selon un sondage du 18 mai (Université de Macédoine /Skaï TV), l’estimation de vote est la suivante : Syriza : 36,5% ; Nouvelle Démocratie : 15,5% ; Aube dorée : 6% ; La Rivière : 6% ; KKE : 4% ; Grecs indépendants : 3% ; PASOK : 3%, autres partis : 7,5% ; indécis : 18%. 

Pour la première fois depuis les élections, la majorité des sondés (41%) estiment que la stratégie suivie par le gouvernement dans les négociations avec les créanciers est erronée, contre 35% qui estiment qu’elle est juste.

6/ Les doutes et les attaques d’une partie de la presse grecque au début de la semaine

L’éditorialiste Antonis Karakoussis signait un article intitulé « Le difficile rendez-vous de M. Tsipras avec l'Histoire » dans le journal de centre gauche To Vima du 18 mai. Son analyse était particulièrement dure : « L'évolution dans le temps en atteste, les dirigeants de la gauche se sont toujours distingués par leurs erreurs politiques infantiles. Le cas le plus caractéristique est celui du lendemain de la libération après l'Occupation nazie. Toute proportion gardée, il manque également dans la conjoncture actuelle les élaborations nécessaires, de même que la souplesse et la compréhension de la complexité du monde moderne, des alliances et des intérêts qui le régissent. Dans le cas de Syriza, il y a même un surplus d'idées obsessionnelles et de dogmatisme, tandis que les approches sont linéaires et simplistes. Dans la situation actuelle, il n'est pas exclu que cette nouvelle opportunité historique soit perdue, encore une fois, pour la gauche ».

Le journaliste Nicos Constantaras signait également un texte acide dans le journal de centre-droit Kathimerini  : « En sa qualité de principal parti de l'opposition depuis 2012, Syriza a choisi la voie facile de la dénonciation de ses adversaires et d'une surenchère de promesses faites à chaque groupe d'électeurs. Il n'a pas su travailler sur les divergences de vues de ses composantes qui sont pourtant importantes. Ce qui unissait son parti était la dénonciation simpliste du mémorandum et les promesses faciles. Lorsqu'il est arrivé au pouvoir, il n'a pas cherché à opérer la synthèse pour aboutir à une position sérieuse et unique. Malheureusement, la coalition avec les Grecs indépendants a renforcé le fantasme selon lequel la Grèce peut imposer sa volonté aux créanciers. La coopération éventuelle avec un autre parti politique aurait pu permettre à Syriza à négocier dans le but de trouver une solution ».   

Le journal pro-PASOK  Ethnos, enfin, contenait un article assassin intitulé « Marcher droit vers le précipice et sans sherpa ». Le journaliste écrivait : « La première des deux semaines nécessaires, selon le ministre Varoufakis, pour parvenir à un accord avant que la Grèce ne se retrouve dans une impasse financière, s'est déjà écoulée. Et pourtant, personne ne sait encore ce qui va se passer. Au-delà de déclarations d'autosatisfaction, les négociations stagnent. Les questions épineuses restent entières, le gouvernement ne semble pas capable de surmonter ses lourdeurs idéologiques, ni les résistances internes de ses composantes extrémistes. L'incertitude augmente plutôt que de baisser ».