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vendredi 18 mars 2016

La revue de presse de L'arène nue - du 12 au 19 mars 2016





Quelques articles qu'on pourra lire / vidéos que l'on pourra écouter pour faire le tour de l'actualité européenne de la semaine. 
Les passages les plus alléchants sont mis en exergue. C'est pour faire saliver : miam, miam, miam. 

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1/ Le mauvais procès instruit contre le code du travail - Alain Supiot, Alter-écoPlus. 


" Le droit du travail est dénoncé dans tous les pays européens comme le seul obstacle à la réalisation du droit au travail. A l’image du président Mao guidant le Grand Bond en avant, la classe dirigeante pense être l’agent historique d’un monde nouveau, dont l’avènement inéluctable exige de la population le sacrifice de toutes les sécurités acquises. Cette fuite en avant est éperdue chez les gouvernants des pays de la zone euro. S’étant privés de tous les autres instruments de politique publique susceptibles de peser sur l’activité économique, ils s’agrippent au seul levier qui leur reste : celui de la déréglementation du droit du travail. Agrippement d’autant plus frénétique qu’ils sont désormais placés sous la menace des sanctions prévues par les traités, mais aussi et surtout de la perte de confiance des marchés financiers. La Commission et la Banque centrale européenne les pressent de procéder aux « nécessaires réformes structurelles », nom de code de la « réduction du coût du travail » et de la « lutte contre les rigidités du marché du travail »."

= = > Pour lire la suite, c'est ici

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2/ Loi travail : pourquoi cette réforme ? France culture, 15 mars 2016. 

"Quand un pays ne respecte pas les critères de Maastricht, notamment un déficit inférieur à 3% du PIB, il peut avoir à payer une amende. La France est dans ce cas depuis 2009. On appelle ça : "procédure pour déficit excessif". En 2012, 15 pays étaient comme nous, en 2016, nous ne sommes plus que cinq avec le Portugal, l'Italie, la Bulgarie, et la Croatie. (...). Le pacte de responsabilité et la loi Macron étaient des réponses à des recommandations faites précédemment [par la Commission européenne]. C'est ce qui nous a permis d'obtenir deux fois des délais. Restait, toujours pendante, la réforme du marché du travail. Or en mai dernier, le Conseil européen, c'est à dire les chefs d'Etat européens (ce n'est pas la Commission qui décide), a recommandé une nouvelle fois à la France de mener cette réforme structurelle".

= = > Pour écouter l'émission, c'est au bout de ce click


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3/ De Gaulle / Monnet, le duel du siècle -  L'observatoire de l'Europe, article probablement un peu daté mais utile rappelle historique. 


"Il fut le plus constant des anti-gaullistes en même temps que le plus farouche adversaire de l’indépendance nationale. Mieux : c’est parce qu’il ne croyait plus aux nations et faisait de leur extinction un gage de progrès, qu’il s’opposa avec acharnement à l’homme du 18 juin, pour qui la souveraineté des Etats était une condition absolue et non négociable de la démocratie. A l’heure où les petits-fils politiques de Jean Monnet semblent victorieux - au point d’avoir converti à leur eschatologie fédéraliste ceux-là même dont la raison d’être commandait, encore et toujours, de garder à la France ses mains libres - il n’est pas inutile de rappeler ce que fut le duel engagé, dès 1943, entre Monnet et De Gaulle autour de la grande querelle de la Nation. Car s’il est du droit de chacun de changer de camp, il n’est de celui de personne de faire mentir l’Histoire au point de présenter la construction européenne d’aujourd’hui comme la fille de celle voulue par le général de Gaulle."

= = > Pour ne rien rater de cette fresque magistrale, c'est là. 
= = > Et pour ceux qui ne craignent rien ni personne, la biographie de Jean Monnet d'Eric Roussel est une référence. Mille pages d'ennui chimiquement pur. Une expérience à faire au moins une fois dans sa vie.  

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4/ Percée de la droite radicale : l'Europe bientôt ingouvernable ? Fabien Escalona, Slate, 14/03/2016

" Si ces succès se confirment, l’Allemagne pourrait donc abriter à l’avenir une importante force de droite radicale, poursuivant en quelque sorte sa «normalisation» en Europe du Nord et du Centre. Depuis les années 1970, de nombreux pays sont devenus des terres d’accueil de cette famille, selon des voies spécifiques à chaque histoire politique: montée en puissance de groupes d’extrême-droite auparavant marginaux (comme en France ou en Suède), création de nouveaux partis (comme aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni), mutation d’un parti libéral/anti-fiscalité (comme en Autriche ou en Norvège).Le pouvoir de nuisance de cette force politique pourrait être d’autant plus fort que le mode de scrutin à la proportionnelle lui assurerait une forte représentation parlementaire. Dans deux länder sur trois (le Bade-Wurtemberg et la Saxe-Anhalt), aucune formule «classique» de gouvernement n’est en mesure de réunir une majorité absolue des sièges.  Certains se demandent d’ailleurs s’il ne s’agit pas d’une répétition de ce qui se produira lors des prochaines élections générales en 2017. "

= => Vous êtes à deux pas du bonheur de lire la suite ! 
= => Et sinon, un autre papier sur les élections allemandes de la semaine dernière, celui de la taulière

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5/ Le discours anti-TTIP domine la campagne américaine, Euractiv, 11 mars 2016 

"C’est dans l’industrie manufacturière américaine que le libre-échange est accusé d’avoir causé le plus de dégâts. Depuis 1994, le nombre de salariés du secteur, souvent des emplois peu qualifiés, a fondu de près de 30%. « Il y a beaucoup de gens qui n’ont pas profité de la mondialisation et qui montrent dans cette élection à quel point ils sont en colère », poursuit M. Alden. L’opacité des négociations commerciales contribue également à alimenter la méfiance. « L’époque où (…) on sortait avec un accord et que les gens disaient ok, ça me va » est révolue. Les gens veulent être impliqués, ils veulent de la transparence », a admis mercredi la commissaire européenne au Commerce Cecilia Malmström, de passage à Washington.Si ce changement de cap se confirmait, les Européens, déjà confrontés au scepticisme de leur population, et les États signataires du TPP auront en principe fort à faire avec le prochain pensionnaire de la Maison Blanche".

= = > Et hop ! 
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6/ La nuit ou Angela Merkel a perdu l'Europe, Le Monde, 16 mars 2016
(NB : ils exagèrent un peu, Le Monde. Comme tous les gens qui découvrent la lune tard, ils en font trop).

"Les discussions se terminent vers 3 h 30 du matin. Lundi 7 mars, la surprise est totale en Europe. Diplomates, chefs d’Etat – à commencer par François Hollande – et fonctionnaires du Conseil et de la Commission se réveillent avec cette proposition totalement inattendue de renvoi des Syriens en Turquie, s’éloignant considérablement du plan sur lequel ils travaillent depuis des jours. Dimanche, les ambassadeurs avaient même l’impression d’être proches d’un accord. Ankara était supposé s’engager à reprendre tous les migrants économiques parvenus en Grèce. Les projets de conclusions commençaient à circuler, pendant que Mme Merkel et M. Davutoglu étaient en train de les réécrire. Pour faire bonne figure, l’entourage de Donald Tusk qualifie la proposition germano-turc de « très ambitieuse ». En réalité, le président du Conseil européen est humilié (...). Les institutions européennes, Angela Merkel les a court-circuitées depuis plusieurs mois en traitant directement avec Ankara." 

= = > Pour découvrir la germanophobie du Monde dans toute son ampleur, c'est ici


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7/ L'Europe ou la fin de la démocratie : l'exemple grec, Olivier Delorme, Les carrefours de la pensée 2016, université du Maine.


Ecouter la vidéo ici => Click
** Les autres vidéos sont également intéressantes, notamment celle de la juriste Anne-Marie Le Pourhiet sur la post-démocratie, et celle du philosophe Henri Pena-Ruiz sur la démocratie et la souveraineté populaire.
**  Et ici : une longue étude de l'OCDE sur la pauvreté et les inégalités en Grèce.


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8/ La BCE prête à sortir sa "monnaie hélicoptère", Romaric Godin, La Tribune, 18 mars 2016

"La dernière difficulté est celle de la justification « politique » de cette création monétaire. En contournant les banques, la BCE contournerait également les gouvernements élus. Elle ferait en réalité un plan de relance sans l'accord des Etats. La banque centrale indépendante serait-elle alors toujours dans son rôle ? N'est-ce pas aux représentants des citoyens de déterminer quelles dépenses relèvent ou non de l'intérêt général ? N'est-ce pas au Conseil européen ou au parlement de construire un plan pour l'ensemble de l'Europe ?"

= => Pour en savoir plus sur ce folklore monétariste, appuyez sur le mulot

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9/ En Slovaquie, la gauche va gouverner avec un parti d'extrême-droite, Le Monde, 18 mars 2016.


Entre 2006 et 2010, Robert Fico avait brisé un tabou en s’associant déjà avec la droite extrême. Mais à l’époque, son audace lui avait valu une humiliante exclusion du Parti socialiste européen. La Slovaquie présente désormais la particularité d’avoir deux partis d’extrême droite au Parlement.

= => Pour jouir d'une description plus détaillée de cette délicieuse particularité,



jeudi 17 mars 2016

Pour aider - concrètement - la Grèce





Ceux qui s’intéressent à l'Europe en général et à la Grèce en particulier connaissent forcément le blogueur grec francophone Panagiotis Grigoriou. Il tient en effet de longue date un blog Greek crisisqui permet de suivre de très près l'actualité grecque, un peu comme si on y était. Il vit pour une part des dons de ses lecteurs, car à Athènes, nous le savons, le travail manque. 

Ethnologue et historien, Panagiotis Grigoriou est également l'auteur d'un livre, La Grèce fantôme, paru en 2013 chez Fayard. Mais de ça non plus, on ne vit pas. 

En 2015, Panagiotis et sa compagne Chryssoula Boukouvala, navigatrice, ont initié «Greece Terra Incognita», un concept de voyage sur mesure, responsable et solidaire dans la Grèce d’aujourd’hui. Ils proposent notamment des périples en voilier, qui permettent de découvrir la Grèce telle qu'elle est vraiment devenue. Car Panagiotis est doté, entre autre, d'un solide franc-parler. A ses touristes, c'est sûr, il ne dissimulera rien de l'état du pays. Alors, pour ceux qui seraient tentés par une visite du pays sans œillères, et avec des accompagnateurs francophones, il y a la possibilité de se rendre ici : greece-terra-incognita.com

Mais il y a la question du financement. Lancer une PME, c'est une aventure, la lancer dans la Grèce de 2016, c'est une aventure au carré, voire au cube. Or la réussite de cette entreprise est très probablement la dernière chance, pour Panagiotis et son amie, de pouvoir demeurer en Grèce. Si ça ne fonctionne pas, comme beaucoup de leurs compatriotes.... ils devront se résoudre à partir. C'est pourquoi ils lancent aujourd'hui une opération de crowdfunding, qui doit permettre à "Greece  Terra Incognita" d'aborder dans de bonnes conditions la saison touristique 2016. 

Et donc, pour participer, et bien, c'est ici  (onglet "don" à gauche de l'écran, dans le bandeau en bleu plus foncé ) : http://neotope.fr/

[ Et si vous ne pouvez pas aider financièrement, vous pouvez toujours partager ! ]



Extrême droite : la fin de l'exception allemande





Certains disaient l'Allemagne immunisée pour toujours. Son histoire le lui avait appris: l'extrême-droite, c'est dangereux. Conscientisés, responsables et vigilants, les Allemands demeureraient à jamais hermétiques à toute tentation «populiste». D'autant, il faut bien le dire, que le «modèle allemand» surpasse de loin tous les autres. Notamment le modèle français, qui allie incurie économique, légèreté budgétaire et tendance funeste à «faire le jeu» du Front national. «Vive l'Allemagne!» piaffait en 2013 Alain Minc. Il expliquait, dans un essai éponyme, que notre voisin germain était désormais «le pays le plus démocratique et le plus sain d'Europe». C'était visionnaire. La preuve, c'était encore vrai en 2014, et encore un peu en 2015. Et début 2016, qu'en est-il?

Début 2016, dans l'Allemagne de «l'après Cologne» et après les scrutins régionaux qui se sont tenus dimanche dans trois Länder (Bade-Wurtemberg, Rhénanie-Palatinat, Saxe-Anhalt), on peut désormais constater que l'exception allemande n'en est plus une. D'une part, la très large domination des deux grands partis européistes (CDU et SPD) qui constituent l'actuelle coalition au pouvoir à Berlin, est entamée, tout comme ont pu être battus en brèche le bipartisme français (avec la montée du Front national), l'espagnol (avec l'entrée en scène des partis alternatifs Ciudadanos et Podemos), et quelques autres.

D'autre part, le pays a bel et bien, désormais, son parti de «droite radicale», le parti AfD (Alternative pour l'Allemagne). Car c'est lui le grand vainqueur des élections de ce week-end, cependant que les formations de la Große Koalition, le parti socialiste SPD d'une part, la CDU d'Angela Merkel d'autre part, ont subi de cuisants revers. Contrairement à ce qu'elle espérait, la CDU a échoué à conquérir la Rhénanie-Palatinat et à reconquérir l'un de ses bastions historiques, le Bade-Wurtemberg, déjà perdu en 2011. Le SPD quant à lui, a conquis un Land (Rhénanie-Palatinat) mais fait des scores dérisoires dans les deux autres (respectivement 13% et 10%).

L'AfD, elle, fait des scores à deux chiffres partout: respectivement 12%, 15% et jusqu'à 24% en Saxe-Anhalt. C'est une prouesse pour un parti vieux d'à peine trois ans - il a été fondé en février 2013. Ça l'est d'autant plus que ce parti était encore miné, il y a peu, par des dissensions internes entre deux tendances rivales, une aile «libérale» en pointe sur les questions économiques et plaidant pour la sortie de l'euro, et une aile plus «conservatrice», essentiellement anti-immigration. Aujourd'hui, il semble que la seconde l'ait clairement emporté, avec le remplacement, à la tête du parti, de l'économiste Bernd Lucke par Frauke Petry. Celle-ci avait fait du bruit dans le Landerneau au mois de janvier en suggérant que, pour lutter contre l'afflux de migrants à la frontière germano-autrichienne, les policiers allemands pourraient éventuellement.... tirer sur les réfugiés.

Plein d'espoir, certains commentateurs avaient alors émis l'hypothèse que Petry ne se relèverait pas d'une telle bourde. Et que le parti en pâtirait par ricochet. La dirigeante de l'AfD est d'ailleurs présentée parfois comme un boulet au pied de sa formation en raison de la volatilité de ses convictions. Dans un long article sur l'AfD paru dans le Spiegel Online, elle est décrite comme particulièrement instable: «Petry est une habituée des revirements politiques. En tant que jeune femme d'affaires, elle était en faveur des quotas de femmes, elle est maintenant opposée à l'idée. Chimiste de formation, elle a pu fonder sa propre entreprise grâce aux subventions de l'État, même si elle dit à présent que l'État doit se tenir à distance du monde des affaires. Mère de quatre enfants, Petry a d'abord cherché à faire de la défense de la famille la base de sa carrière politique. Elle affirmait que les mères allemandes devaient avoir beaucoup d'enfants. Mais depuis qu'elle a quitté son mari pour son camarade de parti Marcus Pretzell , la politique familiale est devenu un sujet tabou pour elle».

Les sautes d'humeur idéologiques de la leader et ses dérapages verbaux peuvent-ils suffire à détourner les électeurs d'Alternative pour l'Allemagne? Le triple scrutin de dimanche témoigne qu'il n'en est rien. Mais celui du dimanche 6 mars permettait déjà de s'en douter. Lors d'élections communales dans l'État régional de Hesse, en effet, le parti était devenu la troisième force politique du Land - le second, même, dans certaines communes - obtenant 13% au total et 10% à Francfort.
A Francfort... la ville où siège la Banque centrale européenne. Peut-être n'y a-t-il pas, dans ces succès de la droite radicale allemande, que la question migratoire et le rejet du parti pris par Angela Merkel - qui a d'ailleurs changé d'avis depuis comme en témoigne l'accord UE-Turquie du 7 mars dont elle est l'une des principales instigatrices - d'ouvrir sans limite les portes de l'Allemagne aux réfugiés provenant de pays en guerre. Il est possible que la question économique ait également joué un rôle. La question de la politique conduite par la BCE notamment.

On sait l'opinion allemande très attachée à la stabilité monétaire et très hostile à l'usage de la planche à billets. Or la semaine dernière, la BCE a frappé un grand coup pour tenter, une fois de plus, de faire repartir une économie européenne atone. Elle a abaissé simultanément ses trois taux directeurs, faisant même descendre le principal d'entre eux à zéro, et annoncé qu'elle augmenterait en avril le montant de son Quantitative easing. L'affaire a provoqué un tollé dans la presse allemande. Le Handelsblatt a fait figurer sur sa Une une image représentant Mario Draghi en train d'allumer un cigare avec un billet de 100 € en flammes. D'autres ont renchéri en parlant d'un «choc» et d'une «dépossession des épargnants».

Bref, de quoi mettre l'électeur allemand attaché à son épargne dans un état de stress maximal. Car comme l'explique ici l'économiste Alexandre Mirlicourtois «l'Allemagne, pays vieillissant vit aujourd'hui les vicissitudes d'un créancier dans un environnement de rendements en berne et de prix d'actifs de plus en plus instables. Le pays, qui n'a de cesse de provisionner pour ses retraites, voit sa rente de plus en plus menacée». Et sa croissance fléchir avec la panne du commerce mondial qui nuit à ses exportations.

Évidemment, les choses sont pires à l'Est. On est en train de s'apercevoir, au fur et à mesure qu'historiens et économistes recommencent à s'intéresser au sujet, que la réunification allemande, présentée comme un coup de maître d'Helmut Kohl et un processus indolore voire joyeux, a peut-être fait plus ne dégâts qu'on ne l'avait cru. Dans un livre novateur et audacieux intitulé Le second Anschluss - l'annexion de la RDA (éditions Delga, 2015), l'économiste italien Vladimiro Giacche démontre l'ampleur de la secousse subie par les Allemands de l'Est à l'époque. Une secousse qui explique sans doute pour une part l'angoisse identitaire profonde qui travaille aujourd'hui les habitants de ce «Mezzogiorno du centre de l'Europe». Si elle semble désormais abonnée aux bons scores un peu partout, l'AfD est tout de même devenue dimanche la seconde force politique de Saxe-Anhalt, un Land de l'Est. Quand à la ville de Dresde, elle est la fois le bastion du mouvement anti-islam Pegida , et la ville natale de Frauke Petry. Un tel hasard peut-il vraiment en être un ?

Et l'Allemagne, Monsieur Minc, est-elle encore, sera-t-elle demain et restera-t-elle toujours «le pays le plus démocratique et le plus sain d'Europe» ?


Cet article est initialement paru dans le Figarovox

jeudi 10 mars 2016

La revue de presse de L'arène nue - du 7 au 12 mars 2016







Quelques articles qu'on pourra lire / vidéos que l'on pourra écouter pour faire le tour de l'actualité européenne de la semaine. 
Les passages les plus alléchants sont mis en exergue. C'est pour faire saliver : miam. 

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1/ "Pour que l'Europe soit sauvée, il faut lever le tabou sur les nations" - Wolfgang Streeck, Le Monde, 2 mars 2016 (article de la semaine précédente donc, mais à lire) 

"Après les polémiques obligées sur le traitement de faveur que réclament éternellement les Britanniques, alors que toutes les nations européennes rêvent depuis belle lurette d’en réclamer autant, on est passé à la procédure bruxelloise classique : la négociation d’un bon vieux communiqué grâce auquel tous les gouvernements concernés ainsi que l’eurocratie peuvent croire et faire croire qu’ils ont eu gain de cause. L’établissement de tels textes, où de grands thèmes se trouvent émiettés en petits détails technocratiques incompréhensibles pour le profane, est désormais un art développé à la perfection par Bruxelles ; peut-être son seul art et, en tout cas, de loin le plus marquant. Le problème, qui n’a pourtant jamais gêné les responsables politiques européens, c’est que, régulièrement, l’accord ainsi atteint perd sa substance au bout de quelques mois et exige alors une nouvelle révision collective, une nouvelle pseudo-solution. Mais en attendant, on a obtenu le calme, et tant qu’au round suivant nul ne se souvient du dernier, le travail sur ce qu’on ose appeler l’idée européenne peut tranquillement se poursuivre. "

= => Pour lire la suite, c'est ici


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2/ "L'Allemagne a la croissance qui flanche", Alexandre Milicourtois, Xerfi canal, 8 mars 2016

" L’Allemagne, pays vieillissant vit aujourd’hui les vicissitudes d’un créancier dans un environnement de rendements en berne et de prix d’actifs de plus en plus instables. Bref, le pays, qui n’a de cesse de provisionner pour ses retraites, voit sa rente de plus en plus menacée (…) Créancière du reste du monde, l’Allemagne est de fait exposée aux risques des autres. Risque financier d’abord : les banques allemandes ont subi de lourdes pertes sur les marchés américains lors de la crise des subprimes ou sur le marché immobilier espagnol, qui se complique maintenant d’un risque juridictionnel, lié aux procédures engagée par les clients. Risque de croissance aussi avec la panne du commerce mondial. Jusqu’en 2014, l’Allemagne avait été servie par l’histoire. L’émergence synchrone de grandes économies en voie d’industrialisation rapide très demandeuses de biens d’équipements comme la Chine ou le Brésil et l’ouverture de vastes marchés à la consommation avides du made in Germany comme la Russie poussaient les exports. Et peu importe la panne de la zone euro, car le jeu s’était déplacé ailleurs. Oui mais le jeu est cassé. Le Brésil et la Russie ont décroché et la Chine a brutalement atterri. La concurrence s’est aussi durcie avec les industriels japonais qui ont profité de la baisse du yen et les entreprises du Sud de l’Europe devenues plus compétitives avec l’écrasement de leurs coûts de production ". 

= => Pour mater la vidéo, c'est là. 

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3/ "L'Allemagne redécouvre l'extrême-droite" Le Point, 9 mars 2016. 

" Est-ce la fin de l'exception allemande ? Alors que les partis d'extrême droite ont pignon sur rue dans la plupart des pays européens, l'Allemagne se distinguait jusqu'à ce jour par l'absence d'une force politique bien implantée à la droite de la droite démocratique. Les petites formations d'extrême droite se contentaient de faire des poussées de fièvre aux régionales avant de disparaître à nouveau. Jamais un parti d'extrême droite n'a passé la porte du Bundestag, le Parlement allemand. Le tabou moral imposé par la catastrophe nazie, la bonne santé économique du pays faisaient rempart aux populistes et aux démagogues. Mais l'afflux de réfugiés et les craintes qu'il a fait naître sont-ils en train de faire sauter ce verrou ? "

= => Vous êtes à un click de la suite, qui est ici
==> Pour aller plus loin : un long (et bon) article (en anglais) sur le parti AfD est disponible sur le Spiegel Online, là. 

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4/ La recette du miracle allemand ? Un marché du travail moins flexible qu'en France, Guillaume Duval, Alternatives économiques (c'est une reprise, mais qui s'insère idéalement dans le débat sur la "loi travail") 


"Entre la France et l’Allemagne, il n’y a pas photo : les salariés allemands restent sensiblement mieux protégés contre les licenciements que leurs homologues français. Un constat qui peut sembler contre-intuitif : les réformes menées au début des années 2000 par le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder sont en effet souvent accusées d’avoir libéralisé à l'excès le marché du travail allemand.  Ces réformes ont en effet entraîné un développement spectaculaire de la précarité outre-Rhin. Multipliant le nombre des personnes qui ne bénéficient pas de ces protections réservées aux seuls salariés en CDI. Mais les différentes formes d’emploi précaire n’en restent pas moins sensiblement moins fréquentes en Allemagne que chez nous, où elles sont de longue date très répandues : en 2014, l’emploi précaire touchait ainsi selon Eurostat 16 % des salariés français, contre 13,1 % des Allemands". 

= => La suite se trouve là.

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5/ Will Italian banks spark another financial crisis ? Global Risk Insights, 7 mars 2016

"Some have compared the risk of an escalating financial crisis in Italy to the seemingly perennial debt crisis in Greece that has ravaged European markets and tested European unity several times since 2008 as investors and EU members alike feared uncontrollable contagion. This has resulted in the multiple EU bail outs granted since then.However, judging by the numbers it is clear that the financial risks posed by Italy are not comparable to Greece – they are far worse.While Greece holds the top spot in the EU for the worst debt-to-GDP ratio, Italy comes in second place with a debt-to-GDP ratio greater than 132% according to Eurostat. So what makes Italy so much worse?  While Greece has more than once brought the global financial markets to the brink, it is only the 44th largest economy in the world.  Italy represents the 8th largest economy in the world.A deteriorating financial crisis in Italy could risk repercussions across the EU exponentially greater than those spurred by Greece" .  

= => Yes, yes, I know it's in English, fuck yeah !


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6/ Interview de Marcel Gauchet sur France Inter pour la sortie de son nouveau livre, 11 mars 2016.

- Et si toutes les nations européennes se mettaient à se comporter comme les Anglais ?
- Marcel Gauchet : et bien ce serait un progrès (...) et c'est comme ça que ça va se passer. Je pense que l’épisode de la négociation avec les Britanniques est le premier acte d'une série de remaniements qui vont profondément modifier la physionomie de la construction européenne. C'est d'ailleurs ce que nous pouvons souhaiter de mieux, plutôt qu'une sortie brutale qui aurait une allure de catastrophe.

= => La suite de l'interview est ici . 


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7/ Interview de Jean-Pierre Chevènement sur l'accord UE-Turquie sur les migrants, RFI, 11 mars 2016. 

"Madame Merkel a annoncé qu'elle allait accueillir un million de réfugiés en faisait fi du principe de Dublin qui prévoit que c'est dans le pays d'enregistrement que l'asile doit être accordé, donc c'est tout le système européen qui a été déséquilibré. Ce n'est pas sans conséquences, et même sans conséquences fâcheuses. Nous sommes à la veille d'élections allemandes dans les Länder du Sud-Ouest et de la Saxe-Anhalt, donc Mme Merkel fait aujourd'hui le contraire de ce qu'elle avait annoncé puisqu'elle vient de conclure directement avec le Premier ministre turc un accord de réadmission (…) nous avons été placés devant le fait accompli. "

= => Pour aller plus loin tout en ménageant sa monture, c'est là. 
= => Un article paru sur L'arène nue et qui rejoint ce point de vue ici



mercredi 9 mars 2016

Crise des migrants : unilatéralisme allemand ?




Du sommet UE-Turquie du 7 mars, il se dit que la plupart des propositions significatives - dont la légalité est d'ailleurs contestée par plusieurs juristes, en particulier le renvoi vers la Turquie de Syriens entrés dans Schengen via des réseaux de passeurs - ont été faites par Angela Merkel et par le Premier ministre Néerlandais Mark Rutte. Certains vont même jusqu'à considérer que la rupture entre la France et l'Allemagne sur le sujet est « consommée », la France ayant été complètement tenue à l'écart de la préparation du somment.

Dans ce cadre, il m'a semblé utile de reproduire ici une partie d'un article de la spécialiste de l'Allemagne Anna-Marie Le Gloannec intitulé La puissance allemande : effet d'optique ou réalité structurelle ? Et paru dans Le Débat n°187. L'intégralité de cet excellent article est accessible ici.

Cet extrait figure au sein d'une partie traitant de l'unilatéralisme allemand. Il y est d'abord question de la crise grecque, de la diplomatie allemande et de la décision unilatérale de sortir du nucléaire. Vient ensuite la question migratoire.
[Les notes de bas de page ne proviennent pas de l'article mais sont des ajouts que je fais pour expliquer certains points, ou tenter de mettre à jour du fait de l'actualité récente].

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« L'annonce faire par Angela Merkel d'ouvrir la porte aux réfugiés syriens, en particulier lors d'un sommet réunissant, le 27 août 2015, la chancelière allemande, le chancelier autrichien et le Premier ministre serbe (...) était également unilatérale, et elle a eu des incidences non négligeables sur les pays voisins, méridionaux, limitrophes ou non.

Certes, l'annonce d'Angela Merkel n'était pas tout à fait imprévisible. Elle se situait à la confluence de trois logiques. Premièrement, l'Allemagne est devenue un pays d'immigration. Selon les statistiques de l'OCDE, 400 000 immigrants s'y installaient durablement en 2012 et faisaient de l'Allemagne le deuxième pays d'immigration derrière les États-Unis, qui attiraient alors un million d'individus. Il s'agit d'une évolution récente car en 2009, elle ne détenait que la huitième place. En 2012 cependant, il s'agissait essentiellement d'une migration intra-européenne, les immigrants venant de pays de l'Est et du Sud du continent. La chancelière avait enregistré ses évolutions. Alors que son parti avait longtemps refusé la perspective ou la réalité des flux migratoires, Angela Merkel déclarait en octobre 2014 que l'Allemagne était bien un pays d'immigration.

Deuxièmement, alors que la Libye s'installait dans le chaos et que la Syrie s'enfonçait dans une terrible guerre civile, Berlin restait dans l'expectative, refusant d'envisager toute intervention ou toute frappe militaire. En revanche, elle ouvrait sa porte aux migrants. Cette politique n'était pas sans rappeler le début des années 1990et l'éclatement de la fédération yougoslave. L’Allemagne réunifiée avait cru réinventer une politique étrangère - une certaine hubris régnait alors à Bonn -, notamment dans les rangs des partis conservateurs. Elle poussait à la reconnaissance des Républiques qui pensaient à s'émanciper du joug de Slobodan Milosevic, sans pour autant avoir les moyens ou la volonté de les défendre. En revanche, ce fut l'Allemagne qui accueillit le plus grand nombre de réfugiés (350 000), c'est à dire le double de ce que l'ensemble des pays de l'Union européenne acceptèrent sur leur territoire.

Enfin, en ouvrant ses portes aux réfugiés, le gouvernement allemand prenait tout simplement en compte les dysfonctionnements, voire la faillite des règlements dits « de Dublin ». Selon Dublin II (2003) et III (2013), notamment, un demandeur d'asile dépose sa demande dans le premier État partie prenante du dispositif sur le territoire duquel il pénètre, en clair, le plus souvent, l'Italie ou la Grèce, voire la Bulgarie. De fait, comme il s'agit d’États dont les capacités de réception des demandeurs d'asile et de traitement des demandes sont relativement limitées1, à la fois en raison de faibles moyens financiers ou en personnel, et de l'afflux considérable d'immigrés, en particulier depuis le début de la décennie et des révoltes arabes, comme aussi les demandeurs d'asiles préfèrent des pays réputés plus prospères comme destination finale et ne peuvent ni ne veulent s'y faire enregistrer, le règlement de Dublin III n'est pas ou mal appliqué2.

Devant l'afflux croissant de demandeurs d'asile venus de Syrie – mais aussi d’Érythrée ou d'Afghanistan, par exemple, et de migrants dits économiques fuyant la pauvreté des Balkans en particulier -, la chancelière suspendit, implicitement, l'application du règlement en autorisant l'examen des demandes d'asile en Allemagne qui, depuis la première convention de Dublin (1990) consécutive à la création de l'espace Schengen et les premier accords de réadmission, c'est-à-dire le renvoi d'individus ayant illégalement passé les frontières, était théoriquement à l’abri de flux migratoires non désirés, protégée par une barrière d’États dits « sûrs ». Angela Merkel inversait ainsi la politique officielle des années 1990 et 2000. Elle suscitait cependant l'espoir de demandeurs d'asile, dont le départ de Syrie ou d'Irak s'accélérait, précipité par ce que dans les années 1950 et 1960 les Allemands avaient appelé « Torschlusspanik », la peur que la brèche (alors entre les deux Allemagne) ne se referme. Enfin, au lieu de soulager les premiers pays d'accueil, la décision de la chancelière a pour effet pervers de faire porter le poids du transit, des contrôles -ou non – et de la réception de dizaines de milliers de personnes à des pays pauvres, comme la Croatie, ou en tout cas hostiles, comme la Hongrie, tout en se coordonnant avec sa voisine autrichienne3. Elle démontrait aussi que l'Allemagne n'a pas pensé tous les aspects de sa politique, pas plus en Allemagne que hors de ses frontières. L'office fédéral chargé des migrants et réfugiés n'a ni les ressources en personnel ni les ressources financières pour traiter de nombreuses nouvelles demandes, sans parler des anciennes. Elle démontrait enfin la fragmentation d'une Europe théoriquement unie par Schengen et Dublin, alors que les espaces nationaux déterminent les stratégies migratoires. Effet pervers ? Peut-être, mais dont toute l'Union et l'Europe sont responsables à force d'incohérence et d'imprévision.

Toujours est-il qu'Angela Merkel imposait à l'UE les conséquences des ses décisions et qu'elle ne craignait pas pas contradictions. Constatant l'incapacité matérielle de gérer un tel afflux de réfugiés en un temps aussi bref, prenant également en compte les contestations et critiques de l'opinion publique et des partis conservateurs ainsi que la montée de l'opposition, elle proposait, en octobre 2015, l'ouverture de nouveaux chapitres dans la saga des négociations d'adhésion, alors qu'elle n'avait jamais voulu de la Turquie dans l'Union. L'objectif est de traiter la Turquie comme un pays sûr – ce qu'elle n'est pas étant donné l'autoritarisme du régime et sa politique d'attisement des conflits - et de constituer un sas entre la Syrie et l'Europe. Autant de principes erronés....


1C'est spécialement vrai de la Grèce, tenue d'appliquer des mesure d'austérité qui détruisent peu à peu l’État grec. Il y a évidemment un lien entre les politiques économiques imposées au nom de la pérennité de l'union monétaire, qui rongent peu à peu toutes les marges de manœuvre des États, et la difficulté de certains pays à faire face à l'afflux de migrants.

2 En réalité, les accords de Dublin II prévoient une « clause de souveraineté », c'est à dire la possibilité, pour un pays qui n'est pas le pays d'entrée, d’assumer volontairement la responsabilité du traitement des demandes d'asile pour lesquels il est pas géographiquement responsable. Ceci dit, cela n'avait pas encore été joué réellement. 

3 - Ce n'est plus le cas aujourd'hui. L’Autriche a décidé, lors d'un sommet organisé le 24 février avec les pays des Balkans mais sans l'Allemagne, d'instaurer un quota de migrants accueilli quotidiennement. Le chancelier autrichien a demandé le 5 mars à l'Allemagne d'établir à son tour un quota annuel d'accueil. 


jeudi 3 mars 2016

Qu'est-ce qui cloche en Saxe ? La question identitaire et la menace du racisme.





[ Ce texte est la traduction d'un article paru sur le Spiegel online ]

***

Depuis la réunification, la Saxe est généralement considérée comme un modèle de réussite au sein de l'Allemagne de l'Est. Récemment pourtant, l'image du Land s'est brouillée. Les marches hebdomadaires de Pegida, auxquelles s'ajoutent des salves continues d'attaques anti-migrants, soulèvent des questions difficiles 

Horst Hirsch a tout vu venir. Il a prévenu que l'Allemagne entière risquait un jour de ressembler à des villes telles que Duisburg ou Cologne, peuplées d'une population immigrée massive et visible. Il a averti que le pays allait commencer à perdre son identité en raison de l'afflux d'étrangers. Il s'est demandé à voix haute : « Voulons-nous que notre pays devienne musulman ? ». 

Hirsch, 72 ans , originaire du massif de l'Erzgebirge dans le sud de la Saxe, a dit tout ce qu'il avait à dire dès le 21 janvier 2015, presqu'un an avant les agressions de la Saint-Sylvestre à Cologne. Il participait alors à une réunion de 300 habitants de Saxe qui se tenait  au Centre international des congrès de Dresde, et qui avait pour but d'évoquer les questions d'asile et d'intégration avec des dirigeants politiques. Depuis des semaines, le groupe anti-immigrés Pegida arpentait les rues de Dresde, et le gouvernement du Land voulait essayer d'enrayer le phénomène grâce au dialogue. Par hasard, Hirsch s'était retrouvé à une table avec le gouverneur de Saxe Stanislaw Tillich, membre de la CDU, le parti de la chancelière Merkel. 

Ce soir-là, Hirsch avoua qu'il était préoccupé à l'idée de devenir un étranger dans son propre pays et qu'il s'inquiétait de l'«idéologie militante de l'islam ». C'est aussi lors de cette soirée que Tillich, assis à un table de 26 personnes, fit une déclaration on peut plus claire : «L'islam ne fait pas partie à l'identité allemande ».

Un an plus tard, le gouverneur de Saxe ne regrette pas sa déclaration de ce soir-là. Mais il commence à désespérer de son Land. C'est un matin ensoleillé de la fin janvier à Dresde et le gel couvre encore les rives de l'Elbe qui serpente à travers la ville. Tillich ouvre la fenêtre de son bureau pour laisser entrer un peu d'air frais. Comme tous les lundis, il est contraint de regarder ses concitoyens défiler dans le centre historique de la ville en agitant des drapeaux de Pegida. Nombre d'entre eux ont longtemps soutenu la CDU, mais ils accusent maintenant Tillich d'être un «Volksverräter », un terme qui date de l' époque nazie et qui signifie « traître à son peuple ». Le gouverneur se sent seul lors de ces journées. Où sont les églises, les syndicats, les milieux d'affaires et les artistes? Pourquoi y a-t-il si peu de monde pour marcher face à Pegida ? « C'est un défi pour l'ensemble de la société », affirme Tillich.

Un abcès de fixation difficile à comprendre

Les marches de protestation hebdomadaires contre la disparition programmée de l'Occident se poursuivent à Dresde depuis plus de 12 mois, et elles sont appelées à continuer. Les organisateurs ont déjà réservé des places du centre-ville en vue de leurs manifestations jusqu'à la fin mars. Qu'est-ce qui cloche en Saxe ? Cet abcès de fixation est une énigme pour Tillich, comme pour beaucoup de monde dans le pays. Cela a également attiré l'attention de la presse étrangère. Le Time magazine a par exemple fait une Une sur Pegida avec le titre suivant : « Unwelcome ». 

Récemment, l'image du Land s'est assombrie un peu plus encore. Jeudi dernier dans la soirée, une foule en colère scandant « nous sommes le peuple » a bloqué un bus plein de réfugiés dans la ville de Clausnitz, près de la frontière de la Saxe avec la République tchèque. La vidéo de la scène, où l'on voit clairement la peur des réfugiés - des enfants pour certains - à l'intérieur du bus, a rapidement été diffusée à travers le pays et au-delà. Puis le samedi soir, une auberge dédiée à l'accueil de réfugiés dans la ville de Bautzen, juste à l'est de Dresde, est partie en fumée à l'occasion de ce que la police identifie clairement comme un incendie criminel. Certains passants ont tenté d'empêcher les pompiers d'éteindre le feu et « ont manifesté leur joie non dissimulée de voir le bâtiment en proie aux flammes, et de savoir que les demandeurs d'asile ne seraient probablement pas en mesure d'y venir prochainement » a témoigné Thomas Knaut, de la police de Bautzen. 

Les effets d'un racisme aussi flagrant sur l'économie du Land sont devenus visibles. Les touristes se tiennent à distance, et des scientifiques étrangers annulent des visites prévues dans certains instituts de recherche et universités de Saxe, peu désireux de passer du temps dans le bastion de Pegida. Les manifestations xénophobes « sont en train de détruire l'image de Dresde dans le monde », déplore Christian Thielemann, principal chef d'orchestre de la Staatskapelle de Dresde, le célèbre orchestre de la ville. Il aimerait voir interdites les marches de Pegida en centre-ville.

Avant le début des manifestations de Pegida, la ville était célèbre pour ses lieux de culture : son musée Grünes Gewölbe (musée de la Voûte Verte), « musée trésor » créé par Aguste le Fort, son théâtre Staatsschauspiel, sa célèbre collection de peintures de maîtres. Une étude PISA réalisée en 2012 avait par ailleurs indiqué que le système d'éducation du Land était le meilleur d'Allemagne, et Dresde était largement considérée comme une locomotive économique de l'ancienne Allemagne de l'est. 

Et maintenant ? Les groupes anti-migrants de Saxe peuvent organiser jusqu'à 40 démonstrations par semaine. Un cinquième des attaques contre des lieux d'hébergements de réfugiés en Allemagne a eu lieu en Saxe en 2015, selon Mediendienst Integration, une organisation qui recense les faits et agrège des statistiques. Le patron de la police de Leipzig, Bernd Merbitz, met en garde contre une «ambiance de pogrom » contre les migrants dans la région. Ces derniers mois, il a souvent été dit que l'opinion publique allemande était en train de se retourner sur la question. En Saxe, c'est déjà largement le cas. Le Land offre un parfait exemple de ce qui arrive lorsque la société civile perd son sang-froid. 

" Reconnaissant envers Pegida " 

A Flöha, une ville près de Chemnitz, Horst Hirsch est assis dans la petite cuisine de son appartement de rez-de-chaussée, des photos de ses quatre enfants et huit petits-enfants accrochées au mur derrière lui. Cet homme affable aux cheveux argentés, portant lunettes et barbe, était surveillé par la Stasi, la police secrète est-allemande, avant la chute du Mur. Ses enfants n'étaient pas autorisés à s'inscrire à l'université. Il travaillait pour un groupe de jeunes Évangéliques afin de gagner sa vie. 

La table est dressée avec de la vaisselle bleue à motifs et un mât de drapeau s'élève à l'extérieur. A côté de la fenêtre de la cuisine pend l'Ordre du mérite de la République fédérale d'Allemagne, qu'il a reçue en 2003 des mains du président d'alors, Johannes Rau, pour son implication dans le travail de jeunesse, pour sa résistance au régime Est-Allemand et pour son engagement en faveur des Roms de Roumanie.

C'est ce même Horst Hirsch qui a pris part à des manifestations de Pegida - par curiosité, dit-il. Mais aussi parce qu'il est heureux « qu'il y ait des gens qui osent ouvrir leur bouche. Ça fait retomber un peu pression ». Hirsch pense que l'Allemagne devrait être reconnaissante envers Pegida « parce qu'étape par étape, les politiciens commencent à adopter des positions exigées de longue date par les manifestants de Dresde ». 

Hirsch considère que le gouvernement allemand s'est déporté à gauche, une évolution très peu populaire  en Allemagne de l'Est. Il lui semble voir la réapparaître de vieilles idées socialistes qui promettent aux gens une sorte de paradis. Un exemple selon lui : l'insistance de Merkel à répéter au sujet de la crise des réfugiés : « nous pouvons y arriver ». C'est une tentative de manipuler la population, conformément à ses propres objectifs et de faire taire les voix critiques, dit-il. « Les gens de l'Est s'aperçoivent de ces choses parce qu'ils l'ont déjà vécu auparavant. Nous avons connu la propagande et l’assentiment forcé », dit-il. Les gens, poursuit-il, ne veulent pas de l'islam, et les réfugiés doivent respecter les traditions du pays au lieu de « se donner des airs ». Mais quelles sont exactement les traditions du pays ? « Le christianisme. Voilà ce qui définit l'ordre social en Allemagne ».

Les statistiques montrent que 4 % de la population en Saxe est catholique, et 19 % protestante. En revanche, 75 % de la population se dit sans religion. Quarante années de socialisme ont effacé la religion dans ce Land. Hirsch n'en est pas moins convaincu que cette tradition religieuse tient la société ensemble. Et que l'islam représente une menace pour l'ordre social traditionnel. Les événements de Cologne le soir de la Saint-Sylvestre en témoignent clairement, selon lui. Il en déduit que l’État doit sévir, et que la police doit devenir plus énergique. Les événements comme ceux de Cologne « sont les premiers fruits de politiques laxistes », assure-t-il.

La peur du multiculturalisme

Mais pourquoi les Allemands de l'Ouest n'aboutissent-ils pas aux mêmes conclusions ? Pourquoi n'y a-t-il pas de manifestations de masse là-bas ? Hirsch estime que l'Ouest manque tout simplement d'expérience. Les Allemands de l'Est, eux, ont réalisé en 1989 que prendre d'assaut la rue pouvait conduire à un changement radical. Bien que les habitants de la Saxe soient des gens cosmopolites, Hirsch estime qu'il ont peur de l'islam et du multiculturalisme. Il pense que les manifestations à Dresde continueront « parce que le problème persiste et parce qu'il n'y a pas d'élections importantes bientôt qui pourrait changer les choses ». 

La conversation avec Horst Hirsch dans sa cuisine fut largement sympathique. A aucun moment il n'a dénoncé les « journalistes aux ordres », comme Pegida le fait. Au lieu de cela, il s'est borné à présenter tranquillement son point de vue. Une telle discussion pourrait-elle jeter les bases d'un débat sociétal plus large?

Hélas, peu de temps après, Horst Hirsch a envoyé un mail furieux à la rédaction du Spiegel. Il était bouleversé par le traitement réservé par le journal au parti populiste de droite Alternative pour l' Allemagne (Afd). Tout à coup, il ne voulait plus être cité par son nom dans un « organe de gauche », raison pour laquelle nous avons choisi d'utiliser un pseudonyme, Horst Hirsch, pour parler de lui. Au cours de l'entrevue, il avait semblé satisfait par la tentative d'entamer le dialogue, mais dans son mail, il a précisé que celui-ci était définitivement rompu. 

Il est difficile de comprendre pourquoi c'est en Saxe que le discours est devenu si radical, les positions si inflexibles et les possibilités d'échange si limitées. Beaucoup de gens suivent cette évolution de la situation depuis un certain temps, et l'un d'entre eux se nomme Omar Allham. Lui aussi, a pris part à des marches à Dresde, mais aux contre-manifestations protestant contre l'islamophobie et la craintes des étrangers exprimées par les gens comme Hirsch. Né en Syrie, Allham a participé à une manifestation d'environ 150 personnes sur une place de Dresde pour défendre la diversité de la ville face à plusieurs milliers de partisans de Pegida. Allham ne comprend toujours pas pourquoi davantage de personnes ne viennent pas protester. «Il faut montrer que Dresde, ce n'est pas seulement Pegida », explique-t-il.

Allham vit dans la capitale de la Saxe depuis 22 ans. Il est arrivé de Damas en Allemagne de l'Est en 1986 pour étudier la médecine. Pendant ses années universitaires, Allham dit n'avoir jamais été confronté au racisme. « Nous venions de différents pays, nous étions amis avec d'autres étudiants allemands, et nous avions tous un objectif commun : devenir de bons médecins », se souvient-il. 

« Content d'être en sécurité »

Tout ceci a soudainement changé avec la fin de l'Allemagne de l'Est. Les railleries, les menaces et même la violence physique sont devenues un phénomène courant. « Souvent, je suis juste heureux d'être en sécurité à la maison », dit Allham. Il se rappelle le début des années 1990, lorsque des skinheads et des néo-nazis traquaient les immigrés, sans craindre d'intervention de la police.

Allham a acquis la citoyenneté allemande il y a longtemps et travaille à présent au centre de cardiologie à l'hôpital universitaire de Dresde. Il vit dans le quartier Gründerzeit dans l'est de la ville, qui abrite surtout la classe moyenne. Tout comme Hirsch, il croit en Dieu, bien que le dieu d'Allham s'appelle Allah. Et contrairement à Hirsch, Allham ne croit pas que la religion doive avoir quoique se soit à voir avec la politique.

Un coup d’œil sur l'histoire de la Saxe peut aider à comprendre pourquoi les peurs identitaires peuvent y être ressenties plus fortement qu'ailleurs. C'est en Saxe en effet que la Réforme commença à prendre racine. Jean-Sébastien Bach a affirmé son génie artistique ici, et la Saxe a également développé sa propre formule pour la fabrication de la porcelaine, une grande réussite de la chimie allemande. « La Saxe bouillonne d'idées », affirme Martin Roth, qui a dirigé la Staatliche Kunstsammlungen - une collection d'art de renommée mondiale. 

Pourtant, le Land a longtemps eu une relation problématique avec sa propre identité. La région était le centre de gravité culturel du monde germanophone, mais au nord, le voisin prussien étaient beaucoup plus puissant. On y était bien éduqué, il s'y trouvait une classe moyenne confiante en elle-même et la prospérité était au rendez-vous, mais la région a néanmoins été parmi les premières à apporter son soutien aux nazis. Lors de la Seconde Guerre mondiale, l’État a subi des bombardements comparables, sur sa capitale, à ceux de Hambourg ou de Cologne. Mais en Saxe seulement s'est développé une sorte de culte du deuil qui demeure présente à ce jour. « A Dresde, vous pouvez toujours sentir les effets de ce brouillage identitaire ayant eu lieu pendant et après le Troisième Reich », rappelle Roth.

À quelques kilomètres de Dresde se situe Kötzschenbroda, un quartier de la ville de Radebeul. Des maisons anciennes y entourent la place centrale, leurs rez-de-chaussée étant souvent occupés par de petits magasins ou des pubs avec des noms tels que « Vieux dispensaire » ou « Bateau à vapeur », et l'odeur des spécialités du coin est immanquable. 

L'écrivain Jörg Bernig est venu s'installer dans cette petite ville proprette il y a 14 ans, et y a rénové une maison du XIX° avec sa femme. Aujourd'hui, l'endroit est tout aussi attrayant et confortable que le « Vieux Dispensaire ». Bernig pourrait être complètement satisfait de sa vie. Mais cet homme de 52 ans se sent en rupture avec son pays, ses politiciens, ses médias et sa scène culturelle. Bernig, qui est membre de l'Académie des Arts de Saxe, est incommodé par cette forme de politiquement correct qui impose le multiculturalisme et ignore « le besoin l'homogénéité des gens ». 

« Colère partout »

Cette « propagande venue d'en haut » explique Bernig au cours d'une promenade à travers le cimetière de l'église de Kötzschenbroda, "c'est ça qui bouleverse les gens en Saxe". Le gouvernement s'aliène les gens  « qui rejettent la politique d'admission illimitée des réfugiés ». 

« Colère Partout », tel est le titre Bernig a choisi pour un article qu'il a écrit sur l'état de l'Allemagne aujourd'hui, dans un monde qui a largué toutes les amarres. Le texte évoque étrangement les idées brassées dans les marches Pegida à Dresde, même si elles sont articulées plus élégamment.

Au lieu d'utiliser, à l'instar de Pegida, le terme chargé de Volksverräter (traître à son peuple), Bernig écrit: « quelle rage le gouvernement fédéral suscite-t-il en battant en brèche la souveraineté de l'État et en ouvrant les portes toutes grandes – et même en lançant un appel – à une immigrations de masse incontrôlée ». Au lieu d'adopter l'expression Lügenpresse ou « presse aux ordres », il écrit: « quelle colère aussi pour nous, le peuple, que de s'entendre quotidiennement dire comment penser. Écoutez le ton de réprimande employé par le journal du soir dès qu'il s'agit d'évoquer les personnes qui osent critiquer la politiques d'accueil des réfugiés ». 

Le quotidien Sächsische Zeitung basé à Dresde était inquiet de l'impact qu'aurait la publication de l'article, mais celui-ci est finalement paru le 21 décembre. Et il a eu un large écho. « Merci d'avoir le courage de publier ce papier », écrivait un lecteur. Un autre était d'avis qu'il était devenu impossible « d'être fier de l'Allemagne », et que l'on ne pouvait plus « penser et parler en des termes autres que ceux de l'esprit 1968 ». 

La lutte contre « l'esprit 1968 », qui se réfère au mouvement anti-establishment qui s'est développée en Allemagne pour protester contre le conservatisme des générations de l'immédiat après-guerre, est un cheval de bataille central en Saxe. La modernisation de la société qui s'est produite en Allemagne de l'Ouest après les révoltes étudiantes à la fin des années 1960 y est considérée par de larges pans de la classe moyenne comme un mal absolu. L'Allemagne moderne n'a jamais été très bien perçue en Saxe, et pas seulement dans les vallées étroites des montagnes Erzgebirge. De nombreux représentants de la classe moyenne éduquée de Dresde nourrissent une nostalgie du passé. Cette nostalgie est cultivée, en Allemagne de l'Est, via des concerts ou des lectures de poésie qui se tiennent dans des salons privés. 

Un passé glorieux

Le rétablissement d'une société civile pré-socialiste était l'un des objectifs les plus importants pour eux après la réunification. C'est un désir que Kurt Biedenkopf, l'homme politique Ouest-allemand CDU devenu gouverneur de Saxe en 1990, a compris et encouragé. Il pensait que les gens étaient mieux à même de faire face à des bouleversements politiques s'ils pouvaient se référer à un passé glorieux et de cultiver un sentiment patriotique. Il prenait en exemple la Bavière, où règne la même sorte de fierté. 

À l'initiative de la CDU, le parlement du Land a décidé de déclarer la Saxe « État libre » une fois de plus, se référant à son histoire du 19ème siècle. Sur le plan politique, c'était sans conséquence, mais la mesure était symbolique. Les habitants de Saxe ont apprécié et cela a servi ses ambitions politiques. L'homme qui avait redonné son identité à la Saxe, Kurt Biedenkopf pouvait désormais tenir tête à son adversaire politique d'alors le chancelier Helmut Kohl, d'une manière que seul le gouverneur de Bavière Franz-Josef Strauss pouvait s'autoriser avant lui. A l'époque, le Spiegel avait fait une Une sur la Saxe, avec Biedenkopf représenté à cheval tel le prince Auguste le Fort. Cette couverture était encore accrochée dans le bureau du gouverneur des années après. 

Un politiste considère que l'une des explications de Pegida réside dans un tel régionalisme. Il évoque une sorte de « chauvinisme saxon » : l'idée que les habitants de la Saxe savent mieux que tous les autres ce qui est juste et bon. 

A Kötzschenbroda, l'écrivain Bernig est en quête d'autres qualificatifs pour décrire le caractère saxon. Les citoyens de « l'État libre », dit-il, ne sont pas « ringards », ils veulent juste protéger leur spécificité. Ils ont été contraints d'endurer des bouleversements importants depuis 1990, dit-il. « A présent, ils ont besoin de temps pour réfléchir et pour se poser. Ils ne veulent pas des conflits potentiellement générés par des cultures importées ». 

Pourtant, quand se produit de la violence en Saxe, ce sont surtout des locaux qui sont responsables, ainsi qu'on peut le voir dans les rapports de police d'un week-end d'hiver pris au hasard. A Chemnitz, trois hommes masqués poursuivent deux migrants à travers la ville et démolissent kebab, blessant le propriétaire et l'un des migrants. A Bautzen, deux hommes attaquent le stand d'information d'une organisation pro-diversité. Le même week-end, les extrémistes de droite mettent le feu à une auberge ayant hébergé des demandeurs d'asile. A Altenberg, une ville des  monts Erzgebirge, un homme portant un casque d'acier et arborant une moustache Hitler court après deux Afghans. Il bat l'un des deux et lève le bras dans un salut hitlérien. A Meissen également, la maison de la célèbre manufacture de porcelaine, lieu qui était en cours de préparation pour recevoir des réfugiés, a été incendiée. Avant l'incendie, il y avait eu des menaces anonymes. Les mots placardés sur la porte enjoignaient les futurs résidents à quitter « notre Meissen » aussi vite que possible.

Nocif pour l'image de la CDU

La cible de l'incendie criminel se trouvait à quelques centaines de mètres de la manufacture de porcelaine, qui a reçu quelque 90.000 touristes en 2015. « Certaines personnes à Meissen n'aiment les étrangers que quand ils dépensent de l'argent, puis repartent à 18 heures », affirme Walter Hannot.

Originaire Rhénanie, Hannot vit en Saxe depuis 1991. Il est membre de la Démocratie chrétienne depuis sa jeunesse, et a été chef adjoint de la CDU à Meissen pendant un peu moins d'un an. Il a organisé des veillées aux chandelles contre le racisme. Mais beaucoup de ses camarades militants ne sont pas particulièrement ravis par ces événements, les estimant préjudiciables à l'image de la CDU. Un militant de la CDU, qui a fait partie du personnel politique de la ville, est devenu l'un des fondateurs de Pegida, et rédige des messages haineux sur sa page Facebook. Mais le parti a néanmoins refusé de l'exclure. Un autre chrétien-démocrate de Meissen, Geert Mackenroth, est devenu « commissaire de Saxe » pour les étrangers, mais préfère se faire appeler « commissaire aux indigènes ». Il a adopté des positions proches de celles défendues par Alternative pour l'Allemagne.

Dans un tel climat, il est devenu difficile de défendre d'autres points de vue. Un groupe, appelé « Meissen diversité » promeut la coopération entre la Saxe et les réfugiés. Mais de nombreux commerçant préfèrent ne pas placarder les affiches de ce groupe, de peur de recevoir un pavé dans leurs vitrines. « Il y a des patrouilles dans la ville», dit Hannot. « Je commence à me sentir étranger moi, ici, à Meissen ». 

Le problème de racisme de Saxe n'est pas seulement apparu l'année dernière. Il existe depuis longtemps des coins où  les néo-nazis sont puissamment implantés. L'escalade de la violence d'extrême-droite, le succès de Pegida, les manifestations xénophobes : Dietrich Herrmann, spécialiste de sciences sociales à l'Université technique de Dresde, estime que ce n'est pas un hasard si de telles choses se produisent en Saxe. Au contraire, fait-il valoir, c'est le produit de la culture politique du Land. Pendant des années, les manifestations de la droite radicale ont été ignorées et banalisées par les autorités. 

Andrea Hübler, qui travaille pour une association d'aide au victimes de la violence d'extrême-droite, est d'accord. « Pendant des années, très peu a été fait pour contrer la folie quotidienne en Saxe », déplore-t-elle. Chaque jour, des comptes-rendus d'attaques contre des migrants atterrissent sur son bureau. Au nom de son association, Hübler a passé d'innombrables heures, au cours des dernières années, à des procès contre les auteurs de violence extrémiste. Son diagnostic est sans appel. Selon elle, il faut souvent des années avant les contrevenants finissent au tribunal, et les motivations politiques sont généralement ignorées. Pour elle, la fermeté judiciaire souvent invoquée n'existe presque pas dans la pratique.

Au lieu de cela, les activistes qui militent contre le racisme et les néo-nazis sont harcelés. Pendant plusieurs années, la police de Saxe s'est même évertuée à enquêter sur un présumé « Club de sort antifa », soupçonné de traquer les néo-nazis. Des appartements ont été perquisitionnés, des prélèvement ADN ont eu lieu, et plus de 200.000 téléphones ont été espionnés. Il y a un an et demi, l'affaire a été classée. Le leader présumé du groupe n'a été convaincu que d'avoir pris part à une manifestation pacifique contre les néo-nazis.

« Un problème à gauche »

Lorsque plus de 250 néo-nazis et des hooligans ont dévasté le quartier Connewitz de Leipzig en janvier, le chef de la police de Saxe, Jörg Michaelis, a mis en garde... contre l'extrémisme de gauche, et non pas contre la violence d'extrême-droite. Des anarchistes s'étaient trouvé engagés dans une bataille de rue avec la police de Leipzig juste avant Noël. « Nous avons un sérieux problème à gauche », a affirmé Michaelis lors d'une réunion de la CDU à Dresde.

Et maintenant? Est-ce que tout va continuer comme d'habitude en Saxe pendant les prochains mois, voire les prochaines années? Est-ce que l'ordre public est compromis à un point tel qu'il n'y a plus de place pour un débat dépassionné ?

Il y a des endroits du Land où des politiques, des chefs religieux, des artistes et des hommes d'affaires s'opposent à Pegida depuis le début. A Leipzig, par exemple, la plus grande ville de Saxe. Le lundi 11 janvier par ailleurs, le maire social-démocrate Burkhard Jung, s'est joint à des milliers d'autres habitants de Leipzig, bougie à la main, pour manifester contre Legida, la section locale de Pegida. Les organisateurs du mouvement originel de Dresde avaient appelé à un grand rassemblement à Leipzig, mais leur succès a été limité. Les racistes et autres islamophobes n'ont jamais rencontré beaucoup d'audience ici, et trouvent souvent face à eux de nombreux contre-manifestants, comme cela arrive souvent dans les villes de l'Ouest. 

Pourquoi Leipzig est-elle différente de Dresde ? Jung n'a pas de réponse immédiate à la question. Il réfléchit un certain temps, puis se penche sur son bureau de l' hôtel de ville et lance : « Leipzig est en constante évolution. Près la moitié de notre population s'est renouvelée depuis 1990. Beaucoup de nouveaux habitants viennent de l'Ouest ». Comme le maire lui-même d'ailleurs. Jung a grandi près de Cologne, et est arrivé à Leipzig en 1991. Leipzig est-elle devenue une ville Ouest-allemande ? « En termes de mentalités, je dirais que oui » répond Jung. « Nous sommes cosmopolites, et, en raison de nos activités économiques, nous ne sommes finalement pas trop saxons ». 

Même à Dresde, toutefois, il y a des signes d'amélioration périodiques. Il fut un temps où l'anniversaire du bombardement de Dresde le 13 février 1945 faisait sortir des milliers de néo-nazis dans les rues pour protester contre le « bombardement  Holocauste ». « Il y a eu des manifestations cette année également, mais elles étaient moins importantes, et ont été éclipsées par les 13.000 personnes qui ont formé une chaîne humaine pour dire leur opposition à la guerre, à la xénophobie et à l'extrémisme. « Ceux qui ferment leur cœur à des gens qui viennent chercher ici une protection n'ont pas compris le message du 13 février », affirme le maire de Dresde Dirk Hilbert.

Mais à peine cinq jours plus tard, alors qu'une foule bloquait le bus de réfugiés à Clausnitz, la petite  victoire de Dresde contre l'extrémisme semblait déjà loin. Puis vint l'incendie de l'auberge de Bautzen. Qu'est-ce qui cloche en Saxe? Les interrogations demeurent.



mardi 23 février 2016

Brexit : la Grande-Bretagne fait-elle du "chantage" ?





Allons bon : voilà que la perfide Albion nous ferait « du chantage ». Après le sommet européen de la fin de semaine dernière et l'accord anti-Brexit conclu entre David Cameron et ses partenaires, certains semblent découvrir tout à la fois que l'Union européenne n'est pas une entité unifiée mais une collection d'États membres, que tous n'ont pas les mêmes intérêts ni les mêmes traditions politiques, que les rapports entre nations sont la plupart du temps des rapports de force, que le meilleur moyen d'obtenir des concessions reste encore de montrer les muscles, et que.... et que les Britanniques ont un rapport distant au processus d'intégration européenne.

Ce n'est ni nouveau ni illogique, c'est simplement Britannique. Nos voisins d'outre-Manche ont toujours fait ainsi. Ils ont toujours eu un pied dans l'Europe et un pied à côté, soucieux de ménager la chèvre et le choux sans jamais s'en cacher. Ils sont montés à bord du Titanic européen bien avant que celui-ci ne percute l'iceberg, et ils ont embarqué dans un unique but : profiter du grand marché. Sans jamais envisager quelque union politique ou « saut fédéral » que ce soit, ce qui est bien leur droit. En revanche, il eût été de notre devoir, à nous Français, de ne pas tout leur céder. On n'était pas obligé d'accepter la libéralisation, la dérégulation de tout et de toute chose.

On les a pourtant acceptées. Mieux, on les a encouragées, et pas qu'un peu ! On l'a oublié depuis mais l'Acte unique, traité européen qui vient tout juste de fêter son trentième anniversaire, doit beaucoup à la coopération joyeuse d'un Britannique, lord Cockfield, et d'un Français, Jacques Delors. C'est au premier, ami personnel de Margaret Thatcher alors commissaire chargé du Marché intérieur, que le second, président de la Commission européenne, confia la rédaction du Livre blanc sur le marché unique. Jacques Delors aimait beaucoup cet Anglais « à l'esprit clair, à la réplique qui fait mouche et qui ne s'en laissait pas compter » (Jacques Delors, Mémoires, Plon, 2004 - p.204). Il aimait à travailler avec lui, et lui laissa la bride sur le cou pour rédiger l'étude préparatoire à la conception de l'Acte unique, texte de févier 1986 qui libéralisa la circulation des personnes, des marchandises et.... des capitaux. On s'étonne aujourd'hui que les conservateurs Britanniques défendent « la City » ? Quel scoop en effet !

A sa façon, Delors la défendit aussi, la City. La circulation sans entrave de la fortune, il aimait ça, l'apôtre. Pour peu bien sûr que ses effets dévastateurs soient atténués par la mise en place collatérale de ce qu'on nomma « l'Europe sociale », soit un peu de charité de dame patronnesse à partager entre aux futurs laissés pour compte d'une Europe de l'argent.

Comme il le raconte dans ses Mémoires, le président français de la Commission se démena comme un diable pour que le Livre blanc de Cockield soit validé par le Conseil européen de Milan de juin 1985. Et il dut mouiller la chemise, car à ce même Conseil, Français et Allemands avaient amené en douce un projet concurrent. Or ce projet se trouvait être une copie presque conforme du plan Fouchet promu au début des années 1960 par le général de Gaulle, projet d'Europe confédérale et non supranationale, projet qui faisait la part belle à la coopération intergouvernementale en matière de politique étrangère et de Défense, en lieu et place d'une intégration économique de type supranational ayant vocation à saper la souveraineté des États membres. Ah, il fallut bien de l'ardeur pour obtenir la victoire de l'Europe thatchérienne sur l'Europe gaullienne ! Jacques Delors l'emporta, et il en garde une tendresse appuyée pour le fruit de sa bataille. « J'ai dit souvent par la suite que l'Acte unique était mon traité préféré. C'est aussi parce que ce traité n'a pas un pouce de graisse », raconte-t-il encore dans ses Mémoires (p.227). Pas un pousse de graisse en effet, et de solides jalons posés pour une future Europe de vaches maigres.

Sans doute les Français regretteraient-ils un peu tout cela, si toutefois ils s'en souvenaient. Les Britanniques, eux, se souviennent et sont déterminés à continuer. Ils viennent d'en administrer une nouvelle fois la preuve : ils sont résolus à défendre bec et ongles leurs intérêts. Une pratique tombée en désuétude depuis si longtemps de ce côté-ci du Channel, que l'on n'en revient pas, et qu'on appose un peu vite l'étiquette « égoïsme national » sur ce qui n'est rien d'autre qu'une attitude normale.

Bien sûr, on peut ne pas goûter la politique - économique notamment - menée par David Cameron et par son parti. Bien sûr, on a le droit de ne pas s'ébaudir devant par le caractère inégalitaire de la société anglaise. Mais enfin, que les Tories ne soient pas à proprement parler des marxistes-léninistes n'est pas une immense découverte. Quoiqu'il en soit, ce jugement appartient avant tout aux citoyens du pays, qui ont la chance d'avoir le choix. De fait, en résistant au processus de dépossession supranationale, Londres a su se laisser des marges de manœuvre et préserver sa souveraineté nationale. Et l'avantage, quand un peuple est souverain, c'est qu'il a le droit de décider lui-même de sa destinée. Rien n'empêchera à terme les électeurs britanniques, s'ils sont mécontents des politiques actuellement conduites en leur nom, de renvoyer Cameron à ses chères études et de confier le pouvoir à Jeremy Corbyn par exemple. Celui-ci défendra sans doute un peu moins la City, mais pas forcément beaucoup plus l'Union européenne, dont il n'est pas connu pour être un zélote.

Le choix donc. La possibilité pour la communauté des citoyens d'ouvrir un débat démocratique qui sera sanctionné par un référendum. C'est ce qui compte dans cet affaire de « Brexit » - ou de « Brex-in ». L'opportunité donnée aux électeurs de faire le bilan d'étape d'une appartenance européenne décidée dans les années 1970, et de s'offrir une bifurcation le bilan ne les convainc pas. La possibilité de changer de politique, de décider que l'avenir peut, à un moment ou à un autre, prendre ses distances d'avec le passé, c'est cela la démocratie.

On peut être mécontent des résultats du « chantage » anglais, et appréhender les résultats référendum qui se tiendra le 23 juin. D'autant que la France n'a pas intérêt pour sa part à voir partir Londres demain, les pays de l'Est après-demain et pourquoi pas la Grèce le surlendemain. Cela nous laisserait plantés comme des joncs au cœur de l'élément le plus difficile à détricoter, c'est-à-dire une zone euro dominée par l'Allemagne et engluée dans la déflation.


Mais encore une fois, en démocratie on a toujours le choix. Alors, à quand une renégociation avec nos partenaires des termes de notre engagement ? A quand la défense effective de nos intérêts nationaux ? A quand un grand débat démocratique suivi d'un référendum pour ou contre le « Frexit »? Qui nous contraint à renoncer à ce droit imprescriptible au « chantage », que nous devons au fait d'être un pays, tout simplement ? Qui, pourquoi, et surtout, jusqu'à quand ?  


Article initialement paru dans le Figarovox.