lundi 17 décembre 2012

Les réformes « sociétales », la gauche et l'égalité

 

La revendication du droit au « mariage pour tous » doit-elle nécessairement finir comme l’ont prévu les Cassandre de toutes obédiences et se révéler une boite de Pandore propre à légitimer mille autres tocades sociétales ? On peut le craindre, tant sont prompts à donner de la voix, ces jours dernier, les tenants de cette gauche qui ne jure que par l’épanouissement individuel et craint de voir ressurgir le spectre d’octobre 1917 dès qu’on lui parle de collectif et, plus encore, de lutte des classes.
Il a toujours existé une gauche libérale. D’ailleurs, le libéralisme originel était progressiste. La modernité est héritière de ce libéralisme-là, le politique, celui de Montesquieu et de Tocqueville. Celui auquel on doit l’affirmation de l’individu, et qui s’est appliqué, au XVIII° siècle, à rompre la gangue des conformismes, le dicktat des communautés et des ordres, l’oppression des appartenances.
Sans doute la critique actuelle du libéralisme, si légitime et urgente qu’elle soit devenue, omet-elle parfois de rappeler que, plus qu'authentiquement libérale, une partie de la gauche est devenue libertaire. Ce n’est plus par la séparation des pouvoirs qu’elle compte garantir les libertés, c’est par l’abolition même des relations de pouvoir et par l’extension infinie des droits, au nom de l’illusion selon laquelle chacun de nos désirs s’accompagnerait du droit inaliénable à être satisfait. Sans contrepartie, bien sûr, donc sans devoir collatéral.
Au bout du compte, tout est donc question de dosage, et c’est le déploiement ad libitum et sans contrefeux d’une logique libérale devenue mère de toutes les lubies libertaires, qui est destructeur. Car évidemment, la liberté est désirable. Toutefois, sans l’égalité, elle devient un produit de luxe, accessible au petit nombre de ceux qui peuvent se l’offrir. On connait la boutade: « les hommes naissent libres et égaux mais certains sont plus égaux que d’autres ». Donc plus libres, pourrait-on ajouter. Et il faut s’appeler Gérard Depardieu pour bénéficier de l'entière « liberté de circulation » et du droit de s’établir où le bon vouloir nous porte. Comme l’explique Zygmunt Bauman, les pauvres, eux, ne se voient offrir que deux non-libertés : celle de l’errance contrainte ou celle de la sédentarité forcée.
Si l’on a coutume de considérer le libéralisme politique et culturel comme un tropisme « de gauche » et son versant économique comme l’apanage de « la droite », Jean-Claude Michéa a montré la congruence entre les deux. Alors qu’ils ne sont que les deux faces d’une même médaille, le développement du premier a créé les conditions de légitimation et l’environnement intellectuel propice au déploiement du second.
Ainsi, les deux sont si bien intriqués qu’une fraction non négligeable de la gauche a fini par faire sien, comme s’il s’imposait d’évidence, le libéralisme économique. Tel est le cas depuis que fut ouverte la désormais très longue « parenthèse libérale » de 1983. Or, si l’on a espéré un moment la voir se refermer avec François Hollande, qui fit de « la finance » son « véritable adversaire » le temps d’une campagne, il devient difficile de ne pas céder à la désillusion après la ratification du Pacte budgétaire européen « Merkozy » et, surtout, après l’épisode de Florange.
Mais, si la gauche refuse de pratiquer une politique économique plus juste, il lui est impossible, au moins dans le discours, de convenir qu’elle a renoncé à défendre l’égalité. Aussi trouve-t-elle mille subterfuges, qui, grâce à cette cohérence d’ensemble du libéralisme qu’a montrée Michéa, se trouve en parfaite adéquation avec le goût pour l’invention continuelle de droits nouveaux.
Ainsi, cependant que les « libéraux économiques » abandonnent l'avenir aux bons soins du marché, le « libéraux culturels » – qui sont les mêmes – partent à l’assaut de droits individuels neufs. Mais – et c’est là qu’est le subterfuge – ils le font toujours « au nom de l’égalité ». Le mariage pour tous ? On le fera « au nom de l’égalité ». Le droit de vote des étrangers aux élections locales ? On l’envisage « au nom de l’égalité ». Quelque réforme sociétale que l’on projette, on la baptise du « nom de l’égalité ». Mais de la seule égalité des droits, bien sûr. Car qui songe encore à lutter pour l’égalité des conditions ? Voire, plus modestement, pour l’égalité des chances ?
Mais l’égalité des droits bénéficie surtout à ceux qui disposent des possibilités matérielles d’exercer lesdits droits. D’où l’immense malaise que l’on ressent à l’énonciation de leur véritable projet par des militants des « droits-pour-tous-tout-le-temps » lorsqu’ils cessent de s’embarrasser du procédé rhétorique consistant à convoquer « l’égalité » à chaque fin de phrase pour rappeler qu’ils sont de gauche. Car leur projet, finalement, est de faire en sorte que tout s’achète. Il n’est qu’à lire, rapportée par Le Figaro, cette phrase sidérante du copropriétaire du Monde, Pierre Bergé. Lors de la manifestation en faveur du « mariage pour tous » dimanche dernier, le président de Sidaction a en effet affirmé: « nous ne pouvons pas faire de distinction dans les droits, que ce soit la PMA (procréation médicalement assistée), la GPA (gestation pour autrui) ou l'adoption. Moi je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l'usine, quelle différence ? C'est faire un distinguo qui est choquant ».
C’est vrai : quelle différence, tant qu’il y aura de l’offre d’un côté, de la demande de l’autre ? Puisque certains vendent leur force de travail, pourquoi d’autres ne vendraient-il pas leur corps ? Pourquoi ne pas se féliciter, dans un même élan, des mérites de la pornographie, puisqu'elle consiste, pour des ouvriers spécialisés, à produire du sexe en série qu’ils écoulent sur le marché ? Pourquoi ne pas accepter également – après tout, chacun est libre de le faire ou pas – que d’aucuns se départissent de quelques-uns de leurs organes pour les vendre au détail ?
Sauf que, dans le monde décrit par Marx, ce sont en général les dominés qui vendent leur force de travail à la classe dominante. De même, dans le monde rêvé par Pierre Bergé, ce sont seront les pauvres qui vendront les potentialités de leur anatomie, et les riches qui les achèteront. Sorti d'un monde imaginaire et merveilleux, on envisage mal une grande bourgeoise choisir de « gester » pour autrui, bénévolement, au profit de sa femme de ménage…
La liste des droits individuels nouveaux à mettre en œuvre étant potentiellement infinie il est presque inévitable, si cela doit devenir l'unique prise de la gauche sur la marche du monde, que ces droits se multiplient. Mais jusqu’où ? Jusqu’à quel seuil peut-on accepter que la chère liberté du petit nombre devienne celle d’arracher – mais légalement – le consentement de ses semblables ?
A défaut de pouvoir répondre à cette question, sans doute faut-il prendre en compte, quelque droit qu’on accorde, qu’on n’est jamais authentiquement libre d’accepter ou de refuser ce que la loi autorise qu’autant qu’on en a les moyens. D’où l’urgence à cesser de vouloir sans cesse remplacer les luttes économiques et sociales par des combats sociétaux, fussent-ils menés… « au nom de l’égalité ».

Lire et relire sur l'arène nue :
Hollande et le mariage gay : la carte et le territoire  CLICK
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mardi 11 décembre 2012

« Je suis antilibérale et favorable à la décroissance », entretien avec Natacha Polony


Natacha polony dans l'émission "On n'est pas couché"

Vous avez un parcours atypique. Vous êtes agrégée de lettres modernes et avez commencé par enseigner. Comment peut-on passer de prof à journaliste télé ?

Disons qu’il y a eu quelques étapes entre les deux ! J’ai fait des études de lettres, allant jusqu’à l’étude de la poésie contemporaine, soit une formation a priori très détachée du concret. Je reconnais volontiers une disposition pour l’abstraction. Pourtant, j’ai été élevée par des parents médecins, qui m’ont transmis le goût du service aux autres. Dès lors, je ressentais un fond de culpabilité. J’ai donc passé l’agrégation de lettres dans le but d’être prof, au moins un temps.

Je me suis promenée un peu en politique également, avant d’entrer à Sciences Po, puis de devenir journaliste. Mais je suis avant tout une journaliste de presse écrite. Cela fait partie de ma culture : j’ai besoin du temps long. D’ailleurs, je penche davantage vers le journalisme d’hebdo que vers la presse quotidienne. Je suis certes passée par Le Figaro, mais mon vrai plaisir demeure la rédaction d’articles longs et fouillés. M’adapter au côté trépidant de l’actualité immédiate m’a demandé un vrai travail sur moi-même.

Vous avez été déçue par l’enseignement ?

Pas du tout. J’ai été effondrée par l’Éducation nationale mais j’ai adoré enseigner. J’ai d’ailleurs continué, à la fac Léonard de Vinci, où j’ai enseigné la culture générale pendant neuf ans. J’aime me trouver devant une classe et essayer de transmettre ce qui m’est cher, notamment les grands textes littéraires, philosophiques, religieux…

J’ai arrêté il y a deux ans, faute de temps, et parce qu’il me semblait être arrivée au bout. J’avoue que voir évoluer les étudiants a fini par m’user, tant j’ai parfois eu l’impression que leur inculture était de plus en plus immense. Un mur d’inculture difficile à percer, quand on s’adresse à des jeunes qui ont déjà 18 ans…

Votre dernier ouvrage sur ces sujets, Le pire est de plus en plus sûr (Mille et une nuits, 2011), est très pessimiste. Vous l’êtes également, donc.

Oui. Il est temps qu’on regarde lucidement les choses. Je considère que ma conception de l’école républicaine, qui consiste à transmettre des savoirs universels à des jeunes gens pour en faire des hommes libres, a perdu.

Vous ne placez aucun espoir en Vincent Peillon ?

Son discours est formidable, mais il faut regarder au-delà des discours. Ce qui compte, dans l’éducation, ce sont non seulement les principes, mais la manière dont ils s’appliquent.

Or ce qui est en train de se passer n’est guère encourageant. Ne serait-ce que, par exemple, le fait d’avoir organisé une « grande concertation sur l’école », en la mettant entre les mains de Nathalie Mons et de Christian Forestier. Lui, c’est le prototype de l’apparatchik présent rue de Grenelle depuis 30 ans et qui a accompagné toutes les mauvaises réformes. Je pense en particulier à la loi Fillon, qui a posé les bases de l’autonomie des établissements, de la pédagogie de projets, qui a inventé le livret de compétences…

Demeurent deux ou trois choses notables chez Peillon. L’idée, par exemple, de créer une formation spécifique pour l’école maternelle. Personnellement, ça fait des années que je plaide pour une formation spécifique des profs de maternelle. De même, la simplification du livret de compétences est une bonne mesure.

Pour autant, le discours de François Hollande en clôture de la « grande concertation » était consternant : suppression des notes, fin des devoirs à la maison, suppression du redoublement… en gros, c’est un retour 30 ans en arrière !

Je reste donc très perplexe. Je crains finalement que Peillon ne fasse qu’habiller d’un beau discours : le retour des IUFM ou la réouverture de l’INRP (Institut national de la recherche pédagogique), qui sert depuis les années 1980 de caution « scientifique » à la mise en place de toutes les pédagogies constructivistes.

Après l’enseignement, vous vous tournez donc vers le journalisme. Vous avez d’abord été à Marianne, mais on vous connaît davantage par Le Figaro

Oui, pour une raison simple : à Marianne, j’étais considérée comme une « réac de gauche ». Arrivée au Figaro avec les mêmes idées, on m’a immédiatement vue comme « de droite ». Or il y a peu de journalistes étiquetés « de droite ». Et surtout, il y en a très peu que ça indiffère. Et comme sur les plateaux de télé, il faut malgré tout équilibrer… on s’est mis à m’inviter.

Peut-être parce que vous tenez un discours authentiquement républicain et qu’il y a un besoin de ce côté-là ?

Peut-être. Avec néanmoins le danger que le système n’organise un peu de pluralisme que pour mieux se perpétuer. Le tout est d’éviter de devenir une caution, un opposant minoritaire et caricatural qu’on invite pour se donner bonne conscience. Or la seule façon de se prémunir contre cela reste le travail. Par exemple, ma revue de presse quotidienne sur Europe1 me conduit à lire énormément. Par ce travail, je tâche de me garder des slogans, des opinions répétitives et prémâchées. D’autant qu’à titre personnel, cela me permet de réfléchir et d’évoluer.

Prenons l’exemple du débat sur le mariage gay. À force de débattre et de lire sur la question, je suis parvenue à affiner ma réflexion. Au début, j’ai sans doute fait l’erreur de m’agripper à la question du mariage, mais soyons honnêtes : les premiers à avoir dévoyé le mariage en tant qu’institution sont les hétérosexuels, dès lors qu’on conçoit le mariage comme une fête sympathique et que personne n’envisage pour autant qu’il puisse être durable.

Plus que le mariage des homosexuels, ce qui me dérange réellement, au fond, c’est l’implication qu’il pourrait avoir sur la filiation. C’est surtout à la négation de cette dernière que je suis opposée, car la gommer, c’est rendre très difficile le fait pour un enfant de se construire. D’ailleurs, je suis tout à fait favorable à l’adoption par des couples homosexuels dès lors qu’on ne cherche pas à effacer cette réalité : un enfant a toujours un père et une mère biologiques.

Nous parlions à l’instant du positionnement gauche/droite. Il n’est pas rare de vous entendre contester l’une ou l’autre des ces étiquettes. Vous considérez que cette distinction n’a pas de sens ?

Elle n’a aucun sens dans la mesure où « droite » et « gauche » telles qu’on les entend aujourd’hui ne reflètent plus les véritables clivages. Un vrai clivage, selon moi, sépare ceux qui sont favorables et ceux qui sont hostiles à la mondialisation telle que nous sommes en train de la vivre, ou ceux qui sont favorables ou opposés à l’idée du progrès tel qu’on l’envisage depuis le XIXe siècle.

En tant que lectrice de Michéa, je considère que la droite a choisi la régulation par le marché et la gauche celle par le droit. Mais ce ne sont que les deux faces d’une même médaille et la véritable alternative n’est pas là. Oui, je suis conservatrice dans le domaine des valeurs. Il y a évidemment des choses qui méritent qu’on les conserve, et que contribue à détruire le laisser-faire, qu’il s’exerce dans le domaine de l’économie ou dans le domaine culturel et moral.

Je suis également antilibérale et favorable à la décroissance. Je ne sais pas où cela me place sur l’échiquier politique. J’avoue avoir surpris un jour en expliquant que je me situais quelque part entre Mélenchon et Dupont-Aignan…

Vous vous réclamez de Michéa, mais aussi de Jacques Ellul, si j’en crois une interview accordée en février 2011 à David Desgouilles. N’est-ce pas en contradiction avec vos engagements politiques initiaux, aux côtés de Jean-Pierre Chevènement ?

Totalement. C’était la chose qui me gênait chez Chevènement. A mon modeste niveau, j’ai essayé d’introduire quelques réflexions sur les questions écologiques, sans succès. Je pense que c’est une des limites de ce courant d’idées. Les républicains sont issus d’une tradition politique qui les inscrit dans une conception du progrès qui a montré ses limites.

Êtes-vous tentée par l’écologie ?

Certainement pas telle qu’elle est incarnée aujourd’hui au niveau politique, et qui relève d’ailleurs du paradoxe. Il faut se souvenir que la pensée écologiste, assez logiquement, est née à droite. Elle est avant tout une forme de conservatisme, dès lors qu’on entend préserver le monde, ne pas l’abîmer. D’ailleurs, les chevènementistes ont toujours reproché aux écolos d’être des conservateurs.

Finalement, je suis une souverainiste girondine davantage que jacobine. Si je suis profondément républicaine, si je crois à l’égalité sur l’ensemble du territoire ou à l’unité de la République, je pense qu’on ne peut plus envisager les choses comme on le faisait lorsque celle-ci était en construction. Par exemple, sur la question des cultures et des langues régionales, on ne peut plus raisonner comme à l’époque où le Français était une langue de conquête et d’unification. Car aujourd’hui, le danger est tout autre : c’est l’uniformisation mondiale. Or cette uniformisation est un ennemi commun des défenseurs du Français et de ceux des langues régionales.

Je suis convaincue que l’être humain a besoin d’un ancrage territorial parce que nous restons des êtres de chair. Je crois beaucoup à la théorie des climats de Montesquieu. D’ailleurs, le véritable droit du sol devrait être pensé ainsi, en partant du principe que n’importe qui peut s’intégrer n’importe où dès lors qu’il comprend où il se trouve. D’où qu’il arrive, l’homme qui est capable de comprendre les modes de vie qu’il trouve là peut s’intégrer. À condition de ne pas vouloir à toute force apporter ses propres origines et ses propres conceptions.

Mais pour penser cela, encore faut-il accepter de mettre en cause cette abstraction pure vers laquelle on tire parfois la République, qui peut d’ailleurs provoquer un rejet et une renaissance des identitarismes défensifs.

Voilà une défense de la « France charnelle » qui sonne un peu maurrassien…

Je m’en moque complètement et ne me sens en aucune façon attirée par l’Action française ! Ce n’est pas être rétrograde que d’admettre qu’on est parfois allé trop loin, notamment sur le terrain de la désincarnation. Ce sont de véritables enjeux anthropologiques qui se dessinent, à l’heure où certains prônent une virtualisation de l’humanité par le truchement de la technologie.

Sur ces questions-là, j’assume totalement le fait d’être en réaction. Vous savez, quand la vigie du Titanic a vu l’iceberg, il a crié « marche arrière toute ! ». Etait-il réactionnaire ? Je crois pour ma part que quand on va dans le mur, l’intelligence est de reculer.

Dans votre réussite de journaliste, pensez-vous que le fait d’être une femme a joué un rôle ? 

Bien sûr. Il faut être lucide sur ces choses-là. J’ai bénéficié d’un besoin de rééquilibrage dans les médias. Outre Elisabeth Lévy, Caroline Fourest et quelques autres, très peu de femmes, finalement, sont capables d’assumer une position d’éditorialiste.

Vous êtes l’auteur d’un livre intitulé L’Homme est l’avenir de la femme (Lattès, 2008). Est-ce un livre féministe ?

Oui, mais où j’assimile le féminisme à un humanisme. J’essaie d’y expliquer comment il faut dépasser les deux formes de féminisme qui dominent aujourd’hui. Le premier est un féminisme différentialiste, qui oppose hommes et femmes et nous explique que la femme porte en elle l’amour et la tolérance. Le second est incarné par le courant des gender studies et considère que pour conquérir l’égalité, il faut effacer complètement les différences.

L’un et l’autre sont des échecs patents. D’abord, le différentialisme est une aberration. Il suffit de connaître un peu l’histoire et la politique pour convenir que les femmes ne portent pas spécialement la bonté en elles. Ensuite, l’indifférenciation n’est en rien une garantie d’égalité. De plus, elle tue le désir, qui nait de la différence et, bien plus que d’un rapport de domination, d’un jeu de rôles, d’un jeu avec les codes

Au bout du compte, je refuse de choisir entre Virginie Despentes et Caroline de Haas. C’est pourquoi je défends l’humanisme, que je définis comme une conception exigeante de l’être humain, où l’on considère que c’est par le savoir, par un appétit de connaissances et de compréhension du monde que nous développons l’humanité en nous. Relisez, chez Rabelais, la lettre de Guargantua à Pantagruel. Elle exprime parfaitement cette conception de l’humanisme dont le féminisme doit être l’un des aspects. C’est à partir d’une réflexion sur notre condition commune d’êtres humains que nous pourrons penser la place de la femme dans la société.

D’où vient le succès de « féministes » façon Caroline de Haas ?

C’est le fruit d’un travail de lobbying mené depuis des années. Et d’un lobbying d’autant plus efficace qu’il utilise la culpabilisation des autres, notamment des hommes. Regardez le séminaire de « rééducation » organisé au profit des ministres du gouvernement ! Le pire est que cela fait naître, en réaction, une forme de nouveau machisme qui me déplaît tout autant.

Vous parlez du « machisme Zemmour » ?

Oui. Même si nous avons les mêmes adversaires idéologiques, je ne suis pas d’accord avec Eric Zemmour là-dessus. Il ne fait que reprendre les arguments des féministes différentialistes en les inversant. M’entendre expliquer que mon cerveau archaïque me dicte de rester dans la grotte pendant que Monsieur va conquérir le monde, trop peu pour moi. J’ai grandi en m’identifiant à des héros masculins. Moi aussi, j’ai eu envie d’être Alexandre Le Grand ou Cyrano de Bergerac.

Comment peut-on articuler l’exigence d’égalité et le constat qu’il existe bel et bien des différences ?

En maintenant à tout pris la séparation entre l’espace public et l’espace privé, ce qui est le fondement-même de la démocratie. Il faut relire l’un des plus beaux textes jamais écrits sur la démocratie, qui est le discours aux morts de Périclès dans la guerre du Péloponnèse. On y retrouve l’idée que la liberté ne va pas sans une frontière entre l’espace public et le privé. C’est crucial : dans l’espace privé, nous sommes effectivement des individus différents, hommes ou femmes. En revanche, dans l’espace public, nous sommes des citoyens égaux.

Votre conception de l’humanisme est empreinte de beaucoup d’exigence. Avez-vous l’impression que le mérite puisse encore être récompensé ?

Je pense qu’une vraie démocratie ne peut exister sans méritocratie. Même si je conviens que c’est très imparfait. Il est évident que l’égalité des chances est une forme de fiction. Certains partent dans la vie avec un boulet au pied. Mais si on ne récompense pas le mérite, alors, que récompense-t-on ? Comment se fait la sélection ? Par l’argent ? Par les réseaux ?

Avez-vous des projets pour « l’après-télévision » ?

Oui, d’autant qu’à mon avis, on ne peut faire de la télévision de manière intéressante que si l’on sait que c’est éphémère.

Actuellement j’ai plusieurs projets de livres, dont l’un me tient tout particulièrement à cœur, sur cette thématique de la virtualisation de l’être humain que nous évoquions tout à l’heure. J’aimerais rappeler que l’intelligence se construit au travers des cinq sens, et qu’il peut être dangereux d’effacer cela, notamment via un usage imprudent des technologies.

J’envisage également un livre sur Flaubert en tant qu’auteur antimoderne. J’aime beaucoup les écrivains antimodernes : Giono, Saint-Exupéry, Bernanos…

Et un auteur « de gauche » qui aurait vos faveur, pour finir ?

Je me demande rarement de quel bord sont les auteurs ! Et je me fiche qu’il se soit de droite ou de gauche – je note qu’il a d’ailleurs beaucoup évolué tout au long de sa vie – mais j’ai une passion pour Victor Hugo. Il est l’un des premiers à avoir pensé le poète comme un visionnaire, comme celui qui cherche à combler le vide et la carence de sens par le langage. Les travailleurs de la mer et L’homme qui rit me semblent deux des plus grands romans jamais écrits.

Cet entretien est initalement paru dans le magazine Ragemag, ici : http://ragemag.fr/natacha-polony-antiliberale-decroissance/


Lire d'autres interviews sur l'arène nue:
Entretien avec Catherine Kintzler sur la laïcité
Entretien avec Hervé Juvin sur l'économie, l'Europe
Entretien avec Laurent Bouvet sur "la gauche et le peuple" ( puis 2/2 )
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Entretien avec Eric Dupin sur les législatives 2012
Entretien avec Jean-Loup Amselle sur les "identités"
Entretien avec Gaël Brustier sur la "droitisation"
Entretien avec Jacques Sapir sur l'Europe et l'euro ( puis 2/2 )
Entretien avec Jean-Luc Gréau sur l'économie, l'Europe
Entretien avec J.P. Brighelli sur La société pornographique

lundi 10 décembre 2012

François Hollande sera-t-il laïque ou lâche ?


Article invité, par Jérôme-Olivier Delb


 

Jérôme-Olivier Delb est l’auteur du blog « L’abeille et l’architecte », un blog qui traite de politique et d’architecture.

***

Ce n’est ni par le fruit d’un compromis ni par celui d’un consensus mais bien à la suite d’une victoire politique que la loi de séparation des Églises et de l’État fut votée le 3 juillet 1905 par 341 voix contre 233 à la Chambre, et 181 pour contre 102 au Sénat pour être enfin promulguée le 9 décembre 1905.

Pourtant, de l’ancien président de la République au parti d’extrême-droite en passant par des fonctionnaires zélés ou encore ceux qui, à gauche ont honte d’être laïque, jamais au cours de ces dernières années, la laïcité n’a été autant mise à mal, récupérée, déformée, abîmée et incomprise…

Toutefois, ce principe étant le garant de la liberté absolue de conscience, il est non seulement nécessaire de rappeler à tous combien la laïcité est une valeur républicaine essentielle mais aussi de proposer de nouvelles mesures permettant à la fois de garantir sa bonne application mais aussi d’éviter qu’elle ne soit définitivement volée par le Front National. Retour sur trois affaires récentes qui soulèvent de nombreuses questions :

La semaine dernière, la directrice d’une école maternelle de Montargis (45) a annulée la visite le Père Noël  afin de « respecter les diverses croyances ». La visite de ce Saint-Nicolas laïque a été rétablie depuis mais d’après le témoignage anonyme d’une mère de famille citée mercredi par Le Parisien, derrière le « respect des croyants » cacherait en fait la peur de la directrice. Le témoin affirme en effet : « elle m’a expliqué qu’elle ne voulait pas se faire taper sur les doigts par certaines familles de musulmans ».

Outre la  véracité douteuse de ce seul et unique témoignage, la réaction de la directrice souligne d’une part l’incompréhension de ce que devrait être la laïcité à l’Education Nationale et d’autre part le manque de fermeté quant à son application si jamais les pressions étaient réelles. Manque de repères ? Ou de formation sur la laïcité à l’Education Nationale ?

Jeudi dernier, la ville du Havre a annulé au dernier moment le dessert prévu au menu des enfants scolarisés en maternelle et primaire. Des mousses au chocolat envoyées à la poubelle, au motif qu’elles contenaient de la gélatine de porc. Pourquoi ce gaspillage ? Pour désamorcer une potentielle crise religieuse mais aussi par souci « d’égalité et de sérénité » selon Philippe Brunel, le directeur général adjoint au développement social et à la famille, à la mairie du Havre. Une nouvelle fois, des fonctionnaires zélés confondent la laïcité qui doit être sacralisée dans l’enceinte de l’école de la république et la liberté absolue de conscience pleine et entière dans le cadre privé.

Comme le souligne pourtant Dounia Bouzar, qui revient dans Le Monde sur les deux affaires, de Montargis et des mousses au chocolat : « dans ces deux cas, la neutralité des institutions est mise à mal, car ce sont elles qui sont amenées à interpréter des croyances religieuses. L’une valide le fait que le Père Noël est chrétien et rentre donc dans la définition de la chrétienté ; l’autre valide le fait que les enfants musulmans ne peuvent pas manger de la gélatine de porc et rentre aussi dans l’interprétation d’une norme islamique, qui n’est pas forcément partagée par tous ».

Autre cas moins connu : l’inauguration, à la fin du mois de novembre, de 188 « logements halal » dans la banlieue ouest d’Amsterdam soulevait un débat national vite récupéré par le leader du parti d’extrême droite Geert Wilders. Ces logements ont des spécificités telles qu’ « une grande cuisine-salle à manger séparée du salon par des portes coulissantes, afin que les femmes puissent s’isoler des hommes, et un grand hall donnant accès à toutes les pièces pour éviter qu’hommes et femmes ne se croisent ».

Spécificité hollandaise impossible en France, imagine-t-on… C’est sans compter les bailleurs de logements sociaux qui (oui, en France !) formulent déjà à de nombreux architectes de telles demandes: « on nous a demandé de prévoir un sas entre entrée, cuisine et chambres de manière à séparer hommes et femmes pendant le Ramadan. Hommes et femmes ne devaient pas pouvoir se croiser, en fait. Les hommes au salon, et les femmes à la cuisine ».  Ou encore : « ça va même plus loin on nous a demandé de limiter les jardins privatifs au minimum pour que quand les locataires rentrent au bled pendant l’été, ça ne soit pas la forêt vierge par manque d’entretien. »

Simple violation de la laïcité - déjà grave et condamnable -  le logement social n’est-il pas historiquement un outil d’intégration sociale ? -  ou début de prise en compte de considérations ethniques, religieuses, sexuelles dans la construction de logements sociaux ? Essentialisation des différences via le logement social : en ait-on déjà arrivé là ?

  • Les laïques attendent François Hollande
Qui profite de ces faits divers attisant les « paniques morales » ? L’extrême-droite et en premier lieu le Front National. Pourquoi des élus de gauche, des fonctionnaires zélés ou des acteurs de terrain détournent-ils la laïcité ou sur-interprètent les religions pour soi-disant toutes les respecter ?

Sûrement, parce qu’une bonne partie de la gauche a (pour les plus sobres) honte d’être laïque ou (pour les plus virulents) considère que la laïcité est un principe raciste post-colonialiste. (voir ici). Par ailleurs, certains élus de gauche entretiennent la confusion et sont capables -au nom de la laïcité ! - de créer par exemple des «conseils des cultes» ou autre «journée des spiritualités». Attention, l’adjectivation est proche: laïcité positiviste, laïcité ouverte…

Que la droite ne défende pas la laïcité: c’est son problème, mais que la gauche la jette en pâture au nom de nouvelles valeurs dîtes supérieures, cela va contre son histoire et contre ses principes. Qu’elle cesse de trahir son idéal !

A ce jour, François Hollande, qui s’était engagé comme aucun candidat à la présidence de la République auparavant, en faisant de la laïcité un des points centraux de son programme - c’est le discours du Bourget - n’a encore rien fait si ce n’est, ces jours-ci, la supposée création de l’Observatoire de laïcité… déjà crée par Dominique de Villepin le 25 mars 2007 !

Pourtant, des actions plus ou moins simples pourraient être menées dès maintenant pour le reste du mandat. Certaines sont mêmes des promesses du candidat Hollande dans une lettre (voir ici) à l’Union des Familles Laïques :
1- L’inscription des principes de la loi de 1905 dans la Constitution,
2- L’abrogation du régime dérogatoire des cultes en Alsace et en Moselle avant la fin du quinquennat,
3- La suppression de la loi Carle, sur le financement public des écoles privées,
4- La suppression des accords Kouchner-Vatican sur la reconnaissance mutuelle des diplômes,
5- La suppression des réductions d’impôt sur le revenu auxquelles donnent droit les dons aux religions et suppression des aides financières aux associations religieuses
6- L’ajout au règlement intérieur des écoles de la République d’une charte de la laïcité à faire signer par les parents et par les enfants,
7-La remise, à chaque entrée en fonction de tous les personnels de l’Etat (fonctionnaires, agents territoriaux, enseignants…) de la charte de la laïcité (existante) qui serait à compléter et à signer.
8- La création d’une journée de laïcité: le 09 décembre, date anniversaire de la loi de 1905,
9- La création d’une délégation interministérielle chargée de la laïcité,
10- L’abrogation de l’arrêté Guéant sur les conférences départementales de la liberté religieuse.

Toutes ses mesures ont pour objet non seulement de faire vivre pleinement la laïcité, outil essentiel du vivre ensemble et du pacte social, dans notre République et dans cette France dont beaucoup souhaitent la fin de l’indivisibilité (les Indivisibles, les identitaires…) mais aussi pour ne pas se laisser voler la laïcité par Marine Le Pen.

L’abrogation du concordat Alsace-Moselle, notamment, nous permettrait de démontrer que la « laïcité à la FN » n’est que le paravent de son rejet de l’islam. (Cela fonctionne aussi pour la droite -forte ou non.) Toutes ces mesures feraient de François Hollande le président laïque dont la France a besoin depuis tant d’années, sinon il ne sera que le lâche qui a abandonné la laïcité au FN.


"La laïcité n’est pas une opinion, c’est la liberté d’en avoir une."
Jean-Marie Matisson, ex-président du Comité Laïcité République.


Retrouvez Jérôme-Olivier Delb sur son blog.

Laïcité : lire et relire sur l’arène nue
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"La tolérance parfaite, c'est la laïcité". Entretien avec J-C Blanc  CLOCK
Une interview de Catherine Kintzler sur la laïcité  CLOUCK

dimanche 2 décembre 2012

« La pornographie est un produit virtuel », entretien avec Jean-Paul Brighelli

Jean-Paul Brighelli est l'auteur de La société
pornographique, Bourin éditeur, 2012
 
Cet entretien est initialement paru dans Ragemag
 
 
Votre dernier livre, La société pornographique, établit un lien entre « porno » et « libéralisme ». N’est-ce pas devenu une antienne que d’accuser le libéralisme de tous les maux ?
 
L’idée ne m’est même pas personnelle. C’est une opinion largement répandue, que vous trouverez par exemple dans La Cité perverse, de Dany-Robert Dufour.
 
La pornographie réalise, dans tous les sens du terme, y compris cinématographique, le rêve ultime du libéralisme : faire du client lui-même la marchandise. L’art, avec le body art des années 1960-70, y avait pensé pour le meilleur. La pornographie l’a réalisé pour le pire. Produit et consommateur ne sont plus dissociés puisque ce que le porno vend au consommateur, qui ne s’en doute guère, c’est sa propre abolition en tant que sujet. Il fait de lui un pur objet de consommation.
 
Par ailleurs, la pornographie est un produit idéal, en ce qu’il est virtuel. Il ne coûte pour ainsi dire rien à produire : le budget d’un film pornographique standard, c’est moins de 10 000 euros. Il est facile à transporter, puisqu’il court sur le Net. Et il génère des profits directs et indirects énormes : le marché mondial de la pornographie est aujourd’hui estimé à 200 milliards d’euros. On a loué les chrétiens d’avoir ramené au symbolique (le pain et le vin) les sacrifices onéreux des Anciens. Eh bien, le porno l’a ramené au rien. Mais un rien qui rapporte énormément.
 
Vous notez une évolution notable du porno entre les années 1970-80 et aujourd’hui. C’est presque avec nostalgie que vous évoquez Linda Lovelace ou Brigitte Lahaie. Qu’est-ce qui a tant changé ?
 
L’absence de scénario. Un micro-événement, vu la qualité desdits scenarii, mais un fait incroyablement lourd de conséquences sémantiques.
 
On se passe désormais de récit, de structure, on fournit du pré-mâché. Si l’érotisme était de la gastronomie, si la pornographie des années 1970 restait de la cuisine bourgeoise, la pornographie industrielle des années 2000 est du Big Mac. Je pourrais écrire sans problème le même livre sur le fast-food que sur la pornographie : c’est exactement la même chose. J’engage un sociologue meilleur ou plus patient que moi à dresser la liste des produits-types du libéralisme : pornographie, hamburger-frites-coca, Paris-plage et partis politiques contemporains. Mais Philippe Muray a déjà disserté, bien mieux que moi, sur ce qu’il advenait à notre civilisation en phase terminale.
 
Lorsqu’on entame cet ouvrage sévère, on craint d’abord une condamnation moralisatrice et puritaine. Vous prétendez au contraire que c’est la pornographie qui a partie liée avec le puritanisme. Pourquoi ?
 
Le puritanisme est exactement l’autre face de la pièce. D’un côté, celui du porno, on vend du vice – un vice calibré : c’est fou ce que le calibre importe dans la pornographie, et à quel point il est standardisé, qu’il s’agisse de verges ou de seins. De l’autre côté, celui du puritanisme, on vend de la vertu. Dans tous les cas, on vend de la libido, ou plutôt, ce qui en tient désormais place. Il n’y a pas de place là-dedans pour une morale réelle — j’entends celle de Kant, ou celle de Nietzsche. Pas de place non plus pour l’individu : l’une des grandes flagorneries du libéralisme tient à ce qu’il s’efforce de nous vendre l’idée qu’il exalte l’individu, alors qu’il l’annihile — ne serait-ce, justement, que dans cette standardisation du produit auquel le consommateur (un mot qui commence mal) ne manque pas de s’identifier.
 
Vous décrivez les acteurs et actrices X comme des ouvriers spécialisés du sexe, exploités, voués au malheur et même, souvent, au suicide. Que faites-vous des arguments de ceux ou celles qui affirment avoir choisi et exercer librement ce métier ?
 
Quelques actrices pornographiques (et encore moins d’acteurs — c’est l’une des rares professions où les femmes gagnent plus que les hommes) ont à cœur de défendre leur livre de chair, comme aurait dit Shakespeare. Pour une Katsuni qui s’en tire bien, combien d’anonymes défoncées dans des productions russes, brésiliennes, et depuis quelque temps, africaines — au Nigeria et en Afrique du Sud) ? D’après une étude récente, 52% des acteurs ou actrices pornographiques ont connu une phase dépressive lourde qui les a conduits a des actes suicidaires, réalisés ou non.
 
Mais je parle surtout, dans mon livre, de ce que la pornographie fait à ses clients. 20% de garçons de la tranche 18-25 ans ont aujourd’hui des problèmes d’érection. Le Viagra est consommé désormais à 40% dans la tranche 25-40 ans, par des hommes anxieux de ressembler aux pantins de xHamster. Il ne faut pas se contenter de constater l’action directe de la pornographie : elle vise à faire vendre des produits indirects, pharmaceutiques essentiellement, mais aussi des montres, des jeux en lignes, des sites de rencontre, et j’en passe…
 
Vous évoquez à de nombreuses reprises le marquis de Sade. Vous en faites un auteur pornographique mais également… un pionnier de la pensée libérale. Pourquoi ?
 
Sade le premier (reportez-vous à toutes les machines mises en scènes dans ses œuvres, et si bien décrites par Barthes dans un essai célèbre) a compris que le libéralisme exploiterait l’homme même, son corps, et non plus seulement une âme dont il n’avait que faire. Alors, il a mis en scène, le premier, cette exploitation-là.
 
Pasolini l’a merveilleusement compris en actualisant Les 120 Journées de Sodome dans la République de Salò de 1943, et en montrant que des hommes de pouvoir actuels avaient la libre disposition des corps des esclaves (ou des prolétaires, pour reprendre la terminologie des années 1970). À vrai dire, Buñuel et les surréalistes l’avaient déjà compris dans l’Âge d’or — on oublie trop souvent que plusieurs scènes capitales de ce film décapant sont une adaptation des 120 journées.
 
Sade, sur lequel j’ai écrit un livre à l’orée des années 2000, a merveilleusement saisi ce que la modernité inventait : la mécanisation du désir, et l’exploitation à mort de l’homme (et de la femme) par quelques hommes.
 
Les précédents entretiens de l'arène nue :
Entretien avec Catherine Kintzler sur la laïcité CLACK
Entretien avec Hervé Juvin sur l'économie, l'Europe CLOUCK
Entretien avec Laurent Bouvet sur "la gauche et le peuple" 1/2 puis 2/2
Entretien avec Sylvain Crépon sur le Front national CLYCK
Entretien avec Eric Dupin sur les législatives 2012 CLICK
Entretien avec Jean-Loup Amselle sur les "identités" CLAICK
Entretien avec Gaël Brustier sur la "droitisation" CLONCK
Entretien avec Jacques Sapir sur l'Europe et l'euro 1/1 puis 2/2
Entretien avec Jean-Luc Gréau sur l'économie, l'Europe  CLOCK