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lundi 20 mai 2013

« Les Français ont été les cocus de l’Europe ! » : entretien avec Jean-Michel Quatrepoint



Jean-Michel Quatrepoint est journaliste économique et essayiste

 
Dans votre livre Mourir pour le yuan (Bourin Editeur, 2011), ouvrage sur la Chine, vous consacrez un chapitre entier à l'Allemagne. Vous identifiez des similitudes entre ces deux pays. Quelles sont-elles ?
 
Tout d’abord, ce sont deux pays qui ont une revanche à prendre. C’est le cas de la Chine, qui, au XVIIIe siècle, était encore la première puissance économique, avec pas moins de 35% du PIB mondial. Puis vient le siècle de l’humiliation, qui débute avec sa défaite dans la guerre de l’opium, et ne s’achève que lorsqu’elle recouvre son indépendance avec Mao en 1949.
 
Depuis lors, via une stratégie mêlée de capitalisme dans le domaine économique, de communisme dans le domaine politique et, au final, de nationalisme, elle cherche à retrouver son premier rang mondial.
 
L’Allemagne, elle, a évidemment une revanche à prendre sur sa défaite de 1945. Elle n’a bien sûr aucune envie de nouvelles aventures militaires. Mais elle prend cette revanche sur les plans économique et politique. En effet, elle entend imposer sa façon de concevoir l’Europe en construction. D’ailleurs, le centre de gravité de l’Europe est désormais à Berlin.
 
Autre similitude entre la Chine et l’Allemagne : ce sont tous deux des pays mercantilistes, dont le modèle économique privilégie les exportations. Pour l’Allemagne, c’est une stratégie qui remonte à Bismarck. Elle s’explique notamment par le fait qu’historiquement, les Allemands ont beaucoup émigré. Bien plus que les Français, par exemple. Ils ont ainsi disposé rapidement de nombreuses diasporas servant de relais à leurs exportations.
 
Vous dites que l’Allemagne a une revanche à prendre. Pourtant, en œuvrant pour construire l’Europe, elle accepte un partage, même très partiel, de souveraineté…
 
On ne peut pas dire ça. Il faut raisonner en deux temps : avant et après la réunification de 1989. Premier temps : après 1945, le modèle allemand va se développer autour de trois piliers : la Bundesbank (Buba), pilier de la politique monétaire. Les Länder, puissants et possédant un système bancaire propre, les Landesbank. Enfin, les grands groupes industriels, patriotes et habitués à œuvrer dans l’intérêt général allemand.

S’appuyant sur ces acteurs, les Allemands vont s’attacher à faire exactement le contraire de ce qu’avaient fait la République de Weimar d’une part, Hitler d’autre part. En souvenir de l’hyperinflation qui avait régné sous Weimar, ils érigent l’inflation en mal absolu. Lutter contre cette dernière devient un horizon indépassable. Avec, pour mener cette politique, la Bundesbank indépendante.
 
L’orthodoxie libérale, c’est donc pour empêcher le retour de l’inflation qui a mis Hitler au pouvoir ?
 
Ce n’est justement pas l’inflation qui a causé Hitler. L’hyperinflation est antérieure. C’est pendant la République de Weimar que le mark a perdu 90% de sa valeur, jusqu’à ce que le banquier Hjalmar Schacht parvienne à mettre fin à cette hyperinflation en 1923, en créant une nouvelle monnaie, le rentenmark. Ça a ruiné au passage les épargnants allemands, mais en tout cas, à partir de cette date-là, le problème de l’inflation était réglé. En revanche, un autre problème est apparu immédiatement après : celui de la déflation.
 
Avant le krach de 1929, en effet, l’Allemagne remonte progressivement la pente. Mais le krach boursier se répercute sur elle. Elle subit une série de faillites bancaires. C’est alors que le chancelier Brüning décide de mener une politique qui ressemble à s’y méprendre à celle exigée par Angela Merkel aujourd’hui pour les pays du Sud de l’Europe, faite d’austérité à tout prix. Le chômage explose, Hitler gagne les élections de janvier 1933 et arrive au pouvoir. Puis il fait repartir l’économie en faisant tourner la planche à billets, grâce à une banque centrale aux mains du pouvoir politique et en refusant de payer la dette du pays.
 
L’attachement à une Buba indépendante, le refus de l’inflation, ce serait donc en partie pour prendre le contre-pied de la politique économique d’Hitler ?
 
Oui. Mais ça ne s’arrête pas là. Sur le plan de l’organisation politique également, on prend le contre-pied. Ça consiste notamment à casser l’État central. Sur le modèle de ce qu’étaient la Prusse et les principautés voisines au XIXe siècle, on décentralise. On fait de l’Allemagne un pays fédéral, avec des Länder autonomes et puissants. Et l’on implante la capitale à Bonn, ville tout à fait secondaire.
 
Forte de sa politique monétaire menée par la Buba, de ses Länder et des choix opérés par ses grands groupes, l’Allemagne connaît une croissance comparable à celle des Trente glorieuses en France, mais avec une inflation moindre. C’est d’ailleurs pour cela, pour maintenir sa compétitivité par rapport à l’Allemagne, que la France dévalue régulièrement sa monnaie par rapport au mark.
 
Malgré sa belle prospérité, l’Allemagne accepte l'intégration dans l'Europe Pourquoi ? N’a-t-elle pas à y perdre ?
 
Elle a trouvé des intérêts dans le marché commun. Par exemple, après la guerre, l’Allemagne n’avait plus le droit de posséder certaines industries. Je pense notamment à l’aéronautique. Or, très habilement, elle se glisse derrière les Français pour récupérer progressivement des pans d’industrie. De fait, l’Allemagne est parvenue à revenir dans le secteur aéronautique grâce à Airbus puis EADS, ou dans le secteur de l’espace à travers Arianespace. Des entreprises binationales de ce type leur ont permis de se respectabiliser.
 
Mais l’Europe telle qu’elle se construit avant la réunification allemande est différente de celle que nous connaissons aujourd’hui. À l’époque, aucun pays ne pèse réellement plus que les autres. Grosso modo, France, Allemagne et Italie pèsent le même poids. Mieux : si vous regardez une carte, vous vous apercevez que, jusqu’en 1989, le centre de gravité géographique de l’Europe… c’est la France.
 
À partir de 1989, ce centre de gravité bascule vers l’Allemagne. Pour deux raisons : d’abord parce qu’elle se réunifie, ensuite parce qu’elle impose l’élargissement à l’Est.
 
D’ailleurs, il faut se rappeler qu’en Grande-Bretagne, Margaret Thatcher était opposée à la réunification. En bonne nationaliste anglaise, elle a senti venir le basculement de l’Europe vers l’Est. C’est la raison pour laquelle les Anglais, en 1993, décident de sortir du SME (système monétaire européen). Aujourd’hui, vous le savez, ils ne sont pas dans la zone euro.
 
À vous écouter, on a l’impression que les Anglais ont joué leur partition, que les Allemands ont imposé leurs vues. Et les Français, dans tout ça ?
 
Les Français ont été les cocus de l’Europe ! Pourtant, c’est Mitterrand lui-même qui a imposé l’euro au chancelier Kohl, qui n’en voulait pas. Mais c’était une grave erreur. Il s’est fait avoir !
 
Mitterrand s’est fait avoir ?
 
Bien sûr ! Il s’est même fait avoir deux fois. La création de l’euro était une erreur historique, mais il en avait déjà commis une première, en mai 1981, en refusant absolument de dévaluer le franc. Pourtant, ils ont été nombreux à le lui conseiller : Michel Jobert, Michel Rocard, Jean-Pierre Chevènement… Mais Mitterrand avait un programme de largesses, de redistribution. Or, dans ces conditions, dévaluer n’a pas de sens. Cela n’en a que si la dévaluation s’accompagne d’une politique rigoriste.
 
Toujours est-il que, faute d’avoir dévalué dès le départ, il devra le faire par trois fois dans le cadre du SME, pour pallier l’écart de compétitivité avec l’Allemagne qui ne cesse de se creuser. En revanche, Mitterrand n’a jamais réellement menacé de sortir du SME. Il ne voulait pas menacer de rompre…
 
ustement : récemment, des socialistes français ont fait connaître leur désir de se confronter à Angela Merkel. Ont-ils raison ? Que peut-on espérer dans une négociation quand, de toute façon, on sait qu’on n’ira jamais jusqu’à la rupture ?
 
Je suis partisan depuis longtemps d’un dialogue avec l’Allemagne. On devrait se mettre face-à-face, toutes forces politiques confondues, et réfléchir à ce que l’on veut vraiment faire ensemble. Si l’on veut poursuivre sur la voie du rapprochement, cela implique des concessions de part et d’autre. Et que l’on invente un modèle nouveau. Pas que l’un des pays accepte de se laisser imposer le modèle de l’autre !
 
Malheureusement, jusqu’à la fin des années 1990, les élites françaises se sont imaginé qu’elles parviendraient à transposer le modèle français à toute l’Europe. Illusion ! Au lieu de ça, la France s’est retrouvée coincée entre Anglais et Allemands. Tout en ne parvenant pas à s’attacher le soutien des autres pays de l’Union. C’est comme ça que la France a peu à peu perdu son influence.
 
Il faut donc une confrontation avec l’Allemagne, comme le dit Claude Bartolone ?
 
Une confrontation, c’est avant tout un débat. Le mot confrontation n’est pas un gros mot. Ce qu’il faut, c’est se mettre autour d’une table et essayer de comprendre, chacun de son côté, ce que veut l’autre. La première question à se poser ensemble est la suivante : jusqu’où veut-on aller dans l’intégration ? Veut-on une Europe fédérale ? Si on veut cela, ça implique de gros sacrifices de part et d’autre. De plus, c’est sans doute plus évident pour les Allemands que pour nous. Comme l’explique Guillaume Duval dans Made in Germany, l’Allemagne a déjà une tradition fédérale. Ce qui n’est pas le cas de la France. Et on ne peut pas gommer un millénaire de notre histoire.
 
Sans aller jusqu’à la question du fédéralisme, on pourrait négocier avec les Allemands un sauvetage enfin définitif de cet euro perpétuellement crise. En envisageant notamment une modification des statuts de la Banque centrale européenne, pour que celle-ci mène une vraie politique monétaire, et ne se focalise pas sur la seule lutte contre l’inflation.
 
Pour quoi faire ? Même si la BCE monétisait massivement nos dettes, ça ne modifierait pas les différentiels de compétitivité entre les différents pays d’Europe.
 
Pourtant, tout le monde n’est-il pas d’accord sur le fait que « le problème, c’est la dette » ?
 
La dette n’est pas un problème dès lors qu’en face, il y a des actifs. Et en France, on a ces actifs. L’épargne privée abonde. Elle pourrait d’ailleurs financer largement la dette, pour peu qu’on accepte de re-nationaliser celle-ci, comme ça se fait au Japon.
 
Le vrai problème, ce n’est donc pas la dette. Ce sont les comptes extérieurs. Regardez les différentes balances des paiements dans le monde : les pays mercantilistes (la Chine, par exemple) ne cessent d’accumuler des excédents. Les autres accumulent des déficits. Les États-Unis les premiers, mais pour eux, c’est égal. Ils battent la monnaie librement, et leur monnaie se trouve être la monnaie des transactions internationales.

Quant à la zone euro, sa balance des transactions courantes est globalement équilibrée. Elle est même en léger excédent. L’Allemagne est excédentaire, tous les autres sont déficitaires. Mais l’équilibre global explique que l’euro soit une monnaie forte par rapport au dollar et au yuan. Et au yen, puisque les Japonais viennent de décider de laisser filer le cours du yen.
 
Voilà un argument à opposer à l’Allemagne : seule bénéficiaire de toute la zone euro, elle voit ses voisins — donc les futurs clients de ses exportations — s’appauvrir.
 
Elle le sait. D’ailleurs, la stratégie allemande consiste désormais à trouver des clients ailleurs. Ce n’est pas pour rien que la chancelière se rend tous les ans en Chine. Et quand elle y va, elle y reste une semaine.
 
Vous allez vous faire traiter de germanophobe
 
C’est absurde. Je dis juste que l’Allemagne joue, en toute logique, sa partition. Elle n’a pas fait les mêmes erreurs que la France. Chez nous, depuis vingt ans, on détruit des emplois dans le secteur privé, le seul qui rapporte de l’argent au pays. Et l’on compense cela par du chômage, ou par des emplois publics et parapublics, notamment dans les collectivités locales ou dans l’associatif.
 
Donc, lorsque Hollande mène une politique favorable aux entreprises, vous lui donnez raison ?
 
Il a raison. Ce qu’il ne fait pas, c’est distinguer les différents types d’entreprises. S’il y a bien un scandale, c’est la manière dont on a laissé les multinationales échapper à tout contrôle. On ne s’est jamais attaqué à elles, encore moins aux paradis fiscaux. De sorte qu’aujourd’hui — c’est un comble ! — ce sont les anglo-saxons qui mènent l’offensive contre les paradis fiscaux. Ne serait-ce que parce que Cameron et Obama rencontrent de gros problèmes de recettes budgétaires, et qu’ils cherchent de l’argent là où il se trouve !
 
L’erreur des socialistes français, c’est de n’avoir fait aucune nuance. Ils se sont trompés de cible. Ils ont visé des individus, les riches, mais ne se sont pas attaqués autrement qu’en paroles aux multinationales et à leur optimisation fiscale. Ils n’ont pas remis en cause le pouvoir de la finance et ne se sont pas attaqués à la citadelle de Bercy, cette machine à fabriquer de la complexité inutile lui permettant de justifier les emplois de ses fonctionnaires.
 
Le CICE (crédit impôt compétitivité emploi), décidé suite au rapport Gallois, c’est une bonne chose ?
 
Le principe est bon mais c’est une usine à gaz, typique des inventions de Bercy. En plus, on a plafonné les crédits d’impôt aux salaires inférieurs à 2,5 fois le SMIC. Ce sont donc La Poste et la grande distribution qui seront les principaux bénéficiaires. C’est-à-dire les entreprises qui, précisément, ont beaucoup de salariés peu formés et mal payés.
 
Ces choix de Hollande relèvent d’une politique de l’offre. N’y a-t-il pas plutôt un problème de demande, en France ?
 
On ne peut pas faire une politique de demande aujourd’hui. En économie ouverte, ça ne favorisera que les importations. Sauf si on installe des barrières douanières… mais il faudra qu’on m’explique où on est supposé les mettre, alors même que nous sommes intégrés dans le marché commun.
 
Finalement, quelle solution voyez-vous ?
 
Nous avons quelques vrais atouts. Je propose par exemple qu’on augmente le budget de la Défense, au lieu de le laisser s’éroder du montant de l’inflation, comme cela vient d’être décidé pour le budget 2014. Un jour ou l’autre, l’Europe va se réveiller et se souvenir qu’elle a besoin d’être défendue. La France est en bonne position pour pouvoir assumer ce rôle pour toute l’Union. Mais cela doit se faire à une condition : sortir le budget de la Défense du calcul du déficit budgétaire.
 
Autre proposition : se mettre d’accord avec les Allemands sur la question de l’énergie. Se répartir les tâches. L’Allemagne ne veut plus fabriquer d’énergie nucléaire, faisons-le. À nous le nucléaire, à eux la production d’énergie éolienne et solaire. Enfin, nous devons retrouver une diplomatie dynamique indépendante. Tisser des relations avec la Chine, avec la Russie, avec l’Algérie. Mais sans le clamer. De la même manière qu’Angela Merkel soigne, de manière feutrée et en toute autonomie, la relation germano-chinoise.
 
Pas de grande réforme fiscale ?
 
Quelle réforme fiscale voulez-vous faire ? L’impôt sur le revenu rapporte peu. Et 55% de personnes ne payent pas cet impôt. On ferait mieux d’aller chercher de l’argent du côté des multinationales. En taxant le chiffre d’affaires qu’elles réalisent en France, de sorte qu’elles soient assujetties à cet impôt sur le CA quand bien même elles parviendraient à ne pas payer d’impôt sur les sociétés en France. Là, je vous assure qu’il y a de l’argent à récupérer. Beaucoup d’argent.
 
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vendredi 14 septembre 2012

Avec Hollande, "le jeu est encore très ouvert"


Entretien avec Didier Motchane


Didier Motchane a co-fondé le CERES avec JP Chevènement, P. Guidoni et A. Gomez.
Il est notamment l'auteur de :
- Voyage imaginaire à traver les mots du siècle, Fayard, 2010
- Les années Mitterrand, Bruno Leprince , 2011
 


Quelle est votre appréciation des 100 premiers jours de François Hollande et du gouvernement Ayrault ?
 
Par la force des choses, dans les premières semaines de l'entrée en fonction d'un nouveau gouvernement, le jeu se situe essentiellement sur le domaine du symbolique. C'est essentiellement à partir de maintenant que la plupart des décisions annoncées sont susceptibles d'être prises. A quelques exceptions près, comme notamment le relèvement du plafond du Livret A - décision significative qui affecte une masse importante de l'épargne au logement social - les actions ont été surtout d'affichage. Mais on sait combien les symboles sont importants en politique.
 
Quant à la suite, il me semble que le jeu est encore très ouvert, d'autant plus que le président de la République s'est essentiellement cantonné, pour l'heure, à des déclarations de principe. De plus, lorsqu'on observe les gens qui constituent son entourage, on constate une assez grande diversité des profils.
 
Pour ma part, je crois que ne pourront être considérées comme significatives que les mesures qui porteront atteinte aux inégalités. Je pense en particulier à la mesure la plus facile et rapide à mettre en œuvre : la réforme de la fiscalité. Si la réforme fiscale promise est importante, si elle marque un virage net, elle aura un caractère décisif. Elle donnera véritablement sa couleur au quinquennat.
 
Vous ne rejoignez donc pas les critiques virulentes du Front de gauche ?
 
Je me retrouve dans un certain nombre des thèmes chers au Front de gauche. Pour autant, je ne partage pas la tendance à l'imprécation – parfois précipitée – de Jean-Luc Mélenchon. La manière tonitruante dont il exprime son désaccord a sans doute de bonnes raisons rhétoriques, mais je préfère être attentif à ce qu'il propose plus qu'à ce qu'il dénonce. Il est plus utile et plus efficace de dire, de répéter, d'expliquer ce que l'on se proposerait de faire que de demeurer dans la « critique vertueuse ».
 
Mais il arrive à Mélenchon de proposer...il propose notamment que le gouvernement organise un référendum sur le Pacte budgétaire européen...
 
Il pourrait en effet sortir beaucoup de choses d'un tel référendum...Tout dépend des conditions dans lesquelles il serait organisé : il faudrait que ce soit là l'occasion d'un débat préalable, et d'un débat de qualité. Ce pourrait être l'occasion de poser un certain nombre de questions dans le débat public. A condition bien sûr de s'en donner le temps, et de ne pas organiser une telle consultation à la va-vite...et de ne pas flouer, comme cela fut le cas une première fois lors du référendum de 2005, le verdict populaire.
 
N'est-il pas trop tard pour une telle consultation ?
 
Non...la décision de voter ce traité ne me fait pas plaisir, et je pense qu'il aurait été très encourageant et très manifeste d'un changement politique si on ne s'y était pas résigné.
 
Evidemment, on peut dire – et on ne s'en prive pas- que le traité a été signé et que la parole de la France est engagée. Toutefois, on sent bien qu'en France, comme dans les pays alentours, le « fond de l'air », autrement dit l'idéologie dominante, commence à changer. Lentement, mais nettement. Regardez comme on se croit obligé, désormais, pour faire passer la ratification du traité, de le flanquer d'un « Pacte de croissance ». De pur affichage, certes, mais qui montre qu'on est désormais contraint de tenir compte, au moins dans les apparences, des doutes nouveaux et nombreux qui s'expriment ça et là. A cet égard, il sera très intéressant de voir quel sera le nombre des parlementaires de gauche qui ne le voteront pas.
 
François Hollande vous semble-t-il avoir la possibilité d'infléchir significativement les positions allemandes ?
 
Ça, c'est une bonne question....A mon sens, il en a la possibilité. Mais ça dépendra beaucoup de l'évolution du climat en Allemagne et du jeu des rapports de force au sein de ce pays.
 
D'autre part, ça dépendra de la détermination française et de la volonté personnelle d'Hollande. Il faut dire que l'idée de calquer la politique française sur l'allemande fonctionne de plus en plus comme une sorte de garde-fou, de garantie de la poursuite de cette politique inaugurée dans les années 1990 avec le « franc fort », reposant sur l'idée que la parité entre le franc et le mark étaient immuable. L’Allemagne apparaît à beaucoup comme un rempart, une garantie de survie du social-libéralisme.
 
Social-libéralisme...que vous définissez comment ?
 
Disons que ça consiste à ne pas chercher de véritable mise en cause des inégalités, à ouvrir chaque jour davantage les voies « aux marchés » et à donner une priorité absolue à la réduction des déficits budgétaires. Autrement dit, on considère qu'il faut absolument diminuer la dépense publique quelle qu'elle soit, sans jamais considérer qu'une proportion importante de la dépense publique devrait au contraire augmenter : celle qui est consacrée à l'investissement. Je pense en particulier à l'éducation, à l'école, à la recherche, à la santé, à la culture.
 
Sans doute une modification des rapports de forces en Europe peut-elle aider ? Plusieurs pays auront des élections dans les deux ans à venir...
 
Oui, cela peut permettre d'aider à la lente modification du « fond de l'air ». De petites secousses de ce type ne semblent pas encore de nature à déplacer beaucoup de convictions ni de détermination. Mais à ces petites secousses peuvent s'ajouter prochainement de plus grandes. D'autant plus que l'on va probablement vers un certain nombre de crises sociales importantes. Le chômage croissant en est le signe annonciateur.
 
Imaginez-vous que certains pays du Sud, sous l'effet de cette crise, justement, puissent quitter la zone euro ?
 
Ce n'est pas impossible si s’accroît l'intolérance sociale aux mesures d'austérités que subissent les populations pour maintenir leur pays dans l'eurozone.
 
C'est d'autant plus plausible que dans les pays du Nord de l'Europe, l'opinion est de plus en plus défavorable à cette solidarité qu'on leur impose avec le Sud, et qui leur semble désormais trop coûteuse.
 
Finalement, ce que la crise montre, c'est que l'idée d'imposer l'uniformité d'une monnaie unique à des sociétés profondément différentes par la culture, par les habitudes, par l'économie était une grande erreur. Et cette erreur est de plus en plus remise en cause, comme en témoignent les nombreux craquement auxquels nous assistons, non seulement en Grèce, en Italie, en Espagne, mais également en Allemagne.
 
Alors bien sûr, l'euro n'éclatera pas du jour au lendemain. Mais rien n'interdit d'envisager qu'il finisse par se scinder. Soit que certains pays s'en détachent purement et simplement, soient que le Nord et le Sud de la zone décident de se séparer.
 
Un tel partage en deux vous semble jouable ?..
 
La question est de savoir si le contraire – c'est à dire le maintien en l'état de la zone euro – restera, lui, indéfiniment jouable !
 
Mario Draghi semble se montrer offensif et pragmatique. Que peut véritablement la Banque centrale européenne ?
 
C'est difficile car on tend à attendre de la Banque centrale qu'elle prenne des décisions qui devraient en fait relever d'un Etat fédéral. Lequel n'existe pas.
 
L'euro, en principe, supposerait un fédéralisme autorisant les transferts budgétaires, seule solution pour pallier l'impossibilité de jouer de l'outil monétaire. Or ce fédéralisme est politiquement impossible, tant il est peu souhaité par la majorité des européens. Comme vous le savez, le budget de l'Union européenne est aujourd'hui négligeable
 
Revenons-en un instant au Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TCSG). Imaginons que les députés de gauche à ne pas le voter soient nombreux. Quelles en seraient les conséquences ?
 
Cela nous rapprocherait du moment, dont je crois que la survenue est possible et même probable, où l'on se rendra compte que l'idéologie européiste est condamnée à mort. Ce qui ne veut pas dire du tout que l'Europe l'est également. C'est l'européisme qui est dépassé, et ce que l'on fait actuellement de l'Europe.
 
D'ailleurs, ce que l'on fait de cette Europe est très vague. Si on demandait aux gens de définir en deux phrases ce qu'est, pour eux, l'Europe, beaucoup seraient incapables de répondre. On nous dit que l'Europe, c'est « l'avenir ». Autrement dit, c'est une idée qui remplace ce que fut jadis la « divine providence ». Il y a quelque chose de religieux dans l'idéalisme européiste.
 
Tout de même, pour faire face à la montée des grands pays émergents, il nous faut bien acquérir, en nous associant, une certaine taille. Et ça ce n'est pas religieux...
 
Voilà qui est fort vague ! Pour faire face à quoi exactement ? Pourquoi voulez-vous « faire face » ? La dimension, évidemment, est un élément qui compte. Mais il est loin d'être le seul. La cohérence politique n'est nullement proportionnelle à la dimension d'un pays. Concernant l'Europe, elle est même plus difficile que dans un cadre national, car l'Europe est un conglomérat de sociétés dont les habitudes, les représentations, la mémoire et, pour une part, l'horizon, sont différents les uns des autres.
 
En France, il a fallu un temps très long, plusieurs siècles, pour constituer une nation, autrement dit un espace pleinement civique. Alors, peut-être que dans plusieurs siècles, l'espace civique ne sera plus national mais supranational. Mais pour l'instant et pour encore longtemps, ce n'est pas le cas. Une association ponctuelle et transnationale de la volonté des citoyens ne suffit pas encore à constituer cet espace pleinement civique, autrement dit un espace dans lequel la solidarité est quasiment sans limite, au point qu'on peut aller jusqu’à donner sa vie pour cela.
 
En tout état de cause, pour l'heure, l'européisme n'est rien d'autre qu'une idéologie de rechange utilisée par des socialistes qui ont entrepris de se muer en libéraux. Le socialisme qu'ils appelaient de leur vœux étant mort à leurs yeux depuis l'expérience soviétique, ils l'ont tout bonnement troqué.
 
Peut-on encore être socialiste ?
 
Bien sûr. Mais en gardant les pieds sur terre. Il est vrai que les expérience de socialisme déclaré, et qui ont défiguré le socialisme, ont échoué. Il faut désormais réfléchir aux conditions qui permettraient de faire renaître des convictions de type socialiste aujourd'hui. Cela me semble passer avant tout par par la correction -notamment via la fiscalité - de ces inégalités devenues bien trop grandes et trop nombreuses dans notre pays.
 
 
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