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mardi 28 février 2012

Présidentielle : oui, les "vrais gens" sont intelligents !



Au soir du lundi 27 février, François Hollande était l’invité de la seconde édition de Parole de candidat, la nouvelle émission de TF1 dédiée à l’avant-présidentielle. Il y a répondu aux questions d’un « panel représentatif de Français », selon l’expression consacrée.

Le « format de l’émission » ne donne pas le choix aux candidats: pas question pour eux de briller à l’occasion d’une harangue vibrante et inspirée. Nous ne sommes pas là à un meeting, pas même devant un débat : nous assistons à un spectacle. Les présidentiables doivent y parler chirurgie dentaire avec les dentistes, élevage bovin avec les agriculteurs, brushing et bigoudis avec les coiffeurs, dépression nerveuse avec les enseignants. Ils ne sont pas là pour s’adresser à des citoyens, mais pour bavarder avec de « vrais gens ». Et les « vrais gens », ils veulent qu’on soit proche d’eux : c’est TF1 qui nous l’assure.

Force est de l’admettre, François Hollande a bien réussi l’exercice. Lui-même s’est montré un « vrai gens » tout à fait acceptable, un de ceux avec lesquels on irait volontiers boire un café. Ainsi que l’explique ici Gérald Andrieu, le candidat socialiste « se sera comporté en parfait Monsieur Dugenou, se montrant conscient des problèmes des Français, maîtrisant du moins assez bien ses dossiers pour ne pas avoir à faire des effets de manche ».

François Hollande a donc été bon. Et pourtant….

Pourtant, en ce qui me concerne, je n’ai pas réussi à regarder l’émission jusqu’au bout. Pas plus que je n’y étais parvenue la semaine dernière alors que François Bayrou et Eva Joly en étaient les invités. Je n’impute pas à Hollande le fait de m’être sentie accablée par l’ennui lorsqu’il s’est agi de débattre du tarif des Lucky Strike avec un « vrai gens » réellement buraliste. Dès lors, je vous conjure, quant à vous, de ne pas imputer ce symptôme à mon « pédantisme élitiste putatif de plumitive pathétiquement parisianocentrée ». Je suis moi aussi un « vrai gens », et je le revendique. J’ai des tas de « vrais problèmes » qui vont du prix du chauffage au gaz à celui du dentifrice, en passant par la surpopulation dans les transports en commun, l’implantation des antennes-relai et la crainte de manger des organismes mi-halals, mi-génétiquement modifiés.

Pourtant, durant de longs passages de Parole de candidat, je me suis sentie « non concernée ». Et pour cause : donner la parole à un panel, ce n’est rien d’autre que présenter la somme compacte de préoccupations individuelles. Or cela ne suffit en aucun cas à refléter l’état de la « vraie France », pas plus que la somme des intérêts particuliers ne suffit à constituer l’intérêt général.

Ainsi, l’émission de TF1 est sans doute la tribune rêvée pour celui qui souhaite tout à la fois faire la preuve de sa dextérité intellectuelle, de sa facilité à passer du coq à l’âne en passant par les veaux, vaches et autres cochons, et de sa proximité avec « le peuple ».

Las, le peuple est bien plus qu’un conglomérat de situations particulières. A vouloir conforter chacun dans l’idée que ses problèmes personnels intéressent tout le monde, on flatte le nombrilisme de l’individu, mais on ne nourrit pas la réflexion du citoyen. On m’objectera sans doute que les « vrais gens » s’intéressent peu aux « grands problèmes ». C’est bien mal les connaître, et fort peu les estimer ! Certes, lorsqu’on donne à la plèbe du pain et des jeux, elle sait s’en satisfaire. Mais, si l’on donne à l’assemblée des citoyens des nourritures spirituelles, on peut légitimement espérer qu’elle saura s’en saisir.

L’Europe ? Qu’on nous explique, nous comprendrons ! La domination mondiale de la « Chinamérique » ? Qu’on nous en parle et nous écouterons ! Les grandes problématiques industrielles, du nucléaire à l’avion Rafale ? Informez-nous, nous apprendrons !

Le philosophe Alain disait : « désespérer de quelqu’un, c’est le désespérer ». Autrement dit, il est facile de claquemurer chacun dans ses préoccupations égoïstes : nous sommes ainsi faits que nous savons, quand il le faut, nous contenter de fort peu. Mais qu’on se mette à croire que le peuple est intelligent, que l’action collective l’intéresse, et à envisager que les « vrais gens » soient capables de sortir d’eux-mêmes pour se projeter dans un avenir commun. On sera alors surpris.

Proposez-nous des talk-shows télévisés à consommer mollement un paquet de chips à portée de main et une binouze au bord des lèvres : le 6 mai prochain, nous élirons sans enthousiasme celui qui se sera montré le meilleur acteur.

Donnez-nous du fond, du vrai, même (et surtout) si c’est difficile. Alors, nous élirons…un Président !

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vendredi 10 février 2012

Micro-trottoir 2012 : Louis-Alexandre croit en Corinne Lepage



Cet entretien a été réalisé dans le cadre du micro-trottoir 2012 de l’arène nue. Vous pouvez en consulter ici la rapide description, ainsi que les huit premiers volets (un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf). Je remercie vivement Louis-Alexandre, mon interlocuteur.

***

Louis-Alexandre a 29 ans. Il est actuellement « intermittent » du journalisme, tout en préparant un concours de la fonction publique. Il habite Clichy. Soucieux de l’environnement, il votera en avril pour la candidate écologiste de Cap21, Corinne Lepage.

Pour la présidentielle de 2012, vous donnez votre préférence à Corinne Lepage. Quelles sont vos principales motivations ?

L'environnement. Nous n'avons pas compris que la crise économique vient se greffer sur la crise environnementale. Elle l'aggrave: à court de moyens, nous faisons tourner avec l'énergie du dernier souffle notre modèle économique dépassé. Elle en résulte: la fin des matières premières abondantes et bon marché coïncide avec le début de l'endettement de nos Etats. Que l'on songe un instant à tout cet argent : si seulement un dixième de la dette avait été dédié à la transition énergétique du pays, nous serions moins dépendants de ressources risquées sur le plan sanitaire et sur le plan géopolitique (uranium, pétrole). Et nous disposerions de fleurons industriels d'avenir.

La confiance. La crise est aussi une crise de confiance: les taux auxquels banques et Etats échangent sont élevés, c'est le signe d'une crise de confiance dans notre société. On ne parie plus sur nous-mêmes. Or, Corinne Lepage par son travail inlassable aux côtés de la société civile, et ses combats victorieux en tant qu'avocat (Erika) ou parlementaire européen (sécurité alimentaire) est toujours dans le réalisable, pas dans les incantations électoralistes. C'est la recette pour retrouver la confiance.

Certes, mais votre candidate n'est pas la seule à se préoccuper des questions d'environnement. Pourquoi Corinne Lepage et non Eva Joly ?

Deux candidatures écologistes ne seront pas de trop. Sans perspective de score significatif aux présidentielles, il faut poursuivre la seule stratégie de long terme qui vaille: changer les mentalités. C'est mieux à deux voix plutôt qu'à une seule.

Comme en plus la candidature Europe-Ecologie-les-Verts s'ensable sur des thématiques qui ont peu à voir avec l'environnement, mais plus avec du clientélisme d'extrême-gauche, Corinne Lepage porte seule la voix de l'écologie. Sans clins d'oeil partisans, qui clivent inutilement l'écologie. Corinne Lepage propose un projet avec la société civile, toute la société civile. C'est autour de ce choix qu’est fondé CAP21, que j'entends primer par mon suffrage.

Vous reprochez à EELV de "s'ensabler" sur des thématiques autres que l'environnement. Mais l'écologie peut-elle constituer à elle seule un programme présidentiel ?

Seule, non ! Jeudi 27 janvier, la première chaîne privée a diffusé un reportage où Corinne Lepage présente son projet en faveur des PME. L'Etat français est exsangue d'avoir aidé ses champions industriels. Il le fallait: la colonne vertébrale économique de notre pays est portée par une quinzaine de grands groupes. Mais on a privilégié les créateurs de valeur ajoutée aux créateurs d'emplois que sont les PME.

Réformer la fiscalité, les démarches administratives, est une urgence si l'on veut avoir une chance de repartir après la crise. On est quand même dans le pays où Total ne paie quasiment pas d'impôts ! Cela ulcère bon nombre de petits patrons, qui doivent quémander au fisc des reports de délais.

Outre ses propositions sur les PME, quelles sont les autres thématiques développées par Corinne Lepage et qui vous séduisent ?

La grande réflexion qu’elle porte sur les moyens de revivifier la démocratie. Donner aux citoyens un droit d'initiative (référendum, proposition de loi), constitutionnaliser et démocratiser le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel, reconnaître l'indépendance du pouvoir judiciaire, ouvrir des charges publiques à toutes les situations professionnelles... notre pays souffre d'un déficit de pluralisme qui mine la légitimité des institutions.

Actuellement, quand gauche ou droite parlent de société civile, elles n'envisagent que celle qui vit de subventions publiques, leur assurant un retour électoral. La ville où je vis, Clichy, s'en est fait une spécialité à tel point qu'au bord de la faillite, elle assure par courrier que le prochain exercice budgétaire ne touchera pas les associations !

Corinne Lepage, elle, veut changer l'ossature institutionnelle du pays. A bien des égards, elle adhère aux propositions du philosophe Dominique Bourg. Je conseille à tous la lecture de son dernier opus: "Pour une VI° République écologique".

En tout cas, ces deux exemples (PME, institutions) montrent bien qu'avec Corinne Lepage nous avons affaire à une candidate au service des citoyens, et pas à une courtisane du palais.

Les sondages donnent Corinne Lepage à 0,5% d'intentions de vote environ. Comment expliquez-vous qu'elle ne "décolle" pas ?

CAP21, son mouvement, n’a presque pas de salariés, et l'esprit de sacrifice des militants ne compense pas leur faiblesse numérique !  Il n'y a pas de carriéristes, tous ont une vie en dehors qui se concilie mal avec un engagement politique de tous les instants, surtout quand survient la campagne présidentielle. Alors, hormis les observateurs attentifs de la vie politique, la notoriété du mouvement est faible, et si les Français se souviennent d'une candidature qui en 2002 avait atteint presque 2%, ils ne situent pas bien le contenu de sa candidature.

Comme pour d'autres « petits » candidats, le lancement de la campagne officielle permettra d'utiliser les médias pour atteindre les Français. A ce moment, les électeurs constateront immédiatement que Corinne Lepage n'est la copie de personne, l'obéissante copine de personne.

Si toutefois votre candidate ne parvenait pas à mener sa campagne à son terme, à qui cette ancienne proche de François Bayrou pourrait-elle apporter son soutien ? Seriez vous prêt à la suivre ?

A mon avis les parrainages seront au rendez-vous ! Bien sûr, grâce à ses qualités intrinsèques. Mais aussi pour des raisons de tambouille politicienne: l'UMP a intérêt à diviser l'électorat potentiellement attiré par Bayrou.

Au profit de qui se désister ? Si EELV n'est pas sa tasse de thé, Eva Joly fut quand même, avant de se faire mener en bateau par les lieutenants de Cécile Duflot, une personnalité libre, proche du centre-gauche. Pour la femme, Corinne Lepage pourrait avoir quelques mots gentils.

François Bayrou, en dépit de la présence à ses côtés de deux figures historiques des Verts (Jean-Luc Bennhamias, Yann Wehrling), n'a toujours rien compris aux enjeux de l'environnement, ce qui, couplé à une incompatibilité caractérielle, exclut un nouveau rapprochement.

L'électeur que je suis ira là où ses convictions le mènent. Et je ne crois pas un seul instant que Corinne Lepage s'imagine disposer de ses électeurs. Elle a une toute autre conception du sens civique !

Lire et relire :
Micro-trottoir 2012 de l'arène nue : la règle du jeu  CLICK
Micro-trottoir 2012 : Marcella, plutôt de gauche mais très circonspecte  CLACK
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Micro-trottoir 2012 : Chloé conquise et acquise à Hollande  CLBCK
Micro-trottoir 2012 : Pierre, 20 ans, préfère Morin  CLGCK
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mercredi 21 décembre 2011

Ne nous trompons pas de protectionnisme ! -- article invité --


Par C. Mascaret, invitée de l'arène nue
C. Mascaret travaille dans le privé où elle est priée de garder ses opinions politiques pour elle. Effarée par l'absurdité et les dégâts de la logique "tout-économique", elle trouve dans la remise en cause de la mondialisation un peu d'espoir pour remettre un zeste d'humanité dans la machine. Ses propos, publiés par l'arène nue, n'engagent qu'elle....
....et un peu moi aussi. Aussi me bornerai-je à dire que sur la question du protectionnisme économique, nous sommes en total accord, mais que je suis un peu plus "xéno-protectionniste" que "C". Je suis même prête à faire mienne la phrase célèbre de Michel Rocard : "la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde". En effet, je demeure persuadée que ce n'est pas, loin de là, la plus grosse bêtise que Rocard ait proférée. Pour autant, je demeure enchantée de ce texte, et en remercie très chaleureusement C. Mascaret. CD
 
 


Il y a encore un an, Emmanuel Todd, Jacques Sapir, Jean-Luc Gréau,  Frédéric Lordon et quelques autres prêchaient dans le désert ou mieux, dans l’antichambre de l’hôpital psychiatrique en faveur du protectionnisme économique : qu’ils soient « eurosceptiques » ou adversaires de la « mondialisation libérale », on les traitait volontiers de fous.
Mas il est connu que « plus on est de fous, plus on rit ». Une association d’économistes s’est donc montée avec pour ambition de sortir ce sujet de son néant médiatique et de l’imposer dans le débat présidentiel.  L’objectif est en bonne passe d’être atteint : tabou à Pâques, le protectionnisme se cuisine à toutes les sauces pour Noël.
Comme tous les concepts en voie de banalisation, le terme même de protectionnisme commence à se galvauder. Le protectionnisme, comme l’écrit en substance Jean-Luc Gréau, cela veut dire protéger les intérêts économiques d’une zone donnée et non pas se fermer aux savoirs et aux savoir-faire du reste du monde.
Les premiers débats ont globalement porté sur le périmètre possible ou souhaitable des échanges commerciaux. Européen comme le prônent Todd, Chevènement ou Montebourg, français comme le souhaitent Dupont-Aignan et Le Pen-fille, planétaire parce que le « le monde est tel qu’il est » comme le rabâchent ad libitum Minc-le-ravi-de-la-mondialisation et le marquis Lamy de l’OMC ? Je passe sur les arguments en faveur de tel ou tel périmètre, qui ont déjà fait l’objet de nombreux débats, tous légitimes pour installer le sujet dans l’espace public.
Ce qui est moins légitime à mes yeux, c’est de confondre protectionnisme économique et :
Le xéno-protectionnisme  : renvoyer chez eux les médecins béninois, les étudiants du monde entier diplômés de grandes écoles françaises, les éboueurs maliens, maçons marocains et autres plongeurs sri-lankais ne protège en rien les intérêts économiques de la France. Si nous recrutons des médecins dans des pays qui en manquent, c’est parce que notre pays n’en forme pas assez et que les règles d’aménagement médical du territoire, si elles existent, mériteraient d’être sérieusement revues.

De même, si les secteurs du bâtiment, des travaux publics ou de la restauration recrutent des immigrés, légaux ou non, pour les travaux les plus pénibles, c’est évidemment pour pouvoir leur faire faire un boulot dont aucun de nos compatriotes ne veut, payé au lance-pierre et pour les illégaux, sans aucune protection sociale. Le prochain qui me dit que les « zétrangers » lui piquent son boulot, je lui donne deux heures d’éboueur le matin de 5 à 7h, trois heures de plonge à l’heure de la sieste et deux heures de ménage dans des bureaux de 21 à 23h. En CDD d’une semaine renouvelable. Mieux, au noir.

Le protectionnisme idéologique : Jean-Luc Mélenchon, affranchi des pudeurs internationalistes de ses alliés communistes, François Bayrou fraîchement converti et même Laurent Wauquiez chantent les louanges du « produire et acheter français » sur l’air des lampions ? Ah la bonne heure ! Avec un peu de chance, le protectionnisme économique va être poussé dans l’assiette des deux candidats finalistes de l’élection présidentielle et il est vraisemblable que le futur Président de la République ne pourra pas faire l’impasse sur un sujet à propos duquel la pression de l’opinion est si forte qu’elle occupe maintenant tout l’échiquier politique.  

Arnaud Montebourg n’a pas gagné la primaire socialiste mais sa démondialisation, même incomplète, même galvaudée, même instrumentalisée, même récupérée avec toute la mauvaise foi du monde, gagne du terrain tous les jours. D’aucuns s’en offusquent et l’écho qu’ils rencontrent sur Twitter laisse penser qu’ils sont nombreux.

Quitte à devoir s’accommoder de candidats de second choix en avril prochain, il me paraît plus constructif de se féliciter que le protectionnisme économique soit enfin à l’agenda de la campagne, que de vouloir protéger d’un copyright les idées d’un candidat qui s’est –hélas- fait éliminer avant même le premier tour de l’élection présidentielle. Votons pour des idées, pas pour un homme providentiel qui n’existe pas.
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mercredi 5 octobre 2011

Jean-Paul Brighelli : « Le vrai collège unique, il est dans les ZEP… »

Entretien réalisé par David Desgouilles et Coralie Delaume



Coralie Delaume. Cette fin de quinquennat est propice aux critiques du bilan de Nicolas Sarkozy, notamment sur l’école. Que pensez vous d’une évolution telle que l’assouplissement de la carte scolaire ?
Jean-Paul Brighelli : Je ne sais — ou je sais trop — ce que Darwin aurait pensé d’une telle « évolution » : qu’elle illustre à merveille la théorie de la survivance des plus aptes. Une telle initiative n’a pour but que d’assouplir jusqu’à l’écartèlement un système qui était peut-être rigide, mais qui justement se maintenait par sa rigidité même. La carte scolaire pouvait être assouplie, mais par une série de vraies initiatives, visant à recréer de la mixité là où, cités et habitudes aidant, on en arrive désormais à des écoles et des collèges chimiquement purs — purs de tout mélange. Le vrai collège unique, il est dans les ZEP, qui ne rassemblent que les enfants des cités. Et, en même temps, au collège Henri-IV, qui s’acharne à suivre scrupuleusement la carte scolaire du Vème arrondissement — un quartier pauvre de la capitale, comme chacun sait.

CD. Même sévérité sur l’autonomie des établissements, je suppose ?
L’autonomie participe de la revanche girondine sur les étatistes jacobins. On donne du pouvoir — en le saupoudrant — aux Régions, aux départements, aux communes. C’est véritablement l’Education Nationale que l’on émiette ainsi, avec d’arrière-pensées budgétaires, l’Etat se déchargeant sur les niveaux intermédiaires pour gérer ce monstre Education qui lui pèse si fort.
Finalement, assouplissement de la carte scolaire et autonomie, profitent toutes deux essentiellement à l’enseignement privé, autorisé désormais à se gérer comme il l’entend, après s’être implanté où il veut.

CD. Pensez-vous que la « réduction du volume horaire imposé aux enfants », comme on dit, ou la possibilité des « mi-temps sportifs », soit une bonne chose. Peut-on véritablement apprendre mieux en travaillant moins ?
On le peut certainement à haut niveau, parce qu’on a alors appris à travailler. Réduire le volume horaire — mais c’est déjà fait, un sortant de Troisième a eu, grâce à la Gauche et à la Droite, près de 800 heures de Français de moins que son homologue des années 1980, ce sont autant de postes économisés —, c’est forcément en rabattre sur les programmes, diminuer les exigences, modifier en profondeur le tissu social, parce qu’à terme, seuls s’en sortiront ceux qui feront des heures sup’ à la maison, grâce à la bibliothèque de papa-maman.
C’est si vrai que les officines de cours privés fleurissent et prospèrent — en vingt ans, Acadomia est passé de presque rien à plus de 100 millions d’euros de chiffres d’affaires en 2006.

CD. Avec bien sûr un accès réservé aux plus aisés…
Justement pas ! Ce sont les plus pauvres, souvent, qui se saignent pour y envoyer leurs enfants. Pour les plus riches, pas de souci majeur, et en cas de besoin, ils n’auront pas recours à un étudiant de Licence à l’orthographe hésitante, mais à un agrégé bien rétribué. Et ami de la famille…

CD. L’attractivité du métier d’enseignant semble avoir baissé au point que l’on ne parvient plus à honorer toutes les places au CAPES. Quelles en sont les causes ?
Il y a un fait clair, depuis trois ou quatre ans : en sciences, ce sont les plus mauvais élèves qui se font profs — les autres sont allés en prépas et ont infailliblement réussi une école d’ingénieur qui dans le pire des cas les fait débuter au double du salaire d’un enseignant débutant. En Lettres (au sens large), on assiste à une désaffection des étudiants issus des voies générales, et à une montée en puissance de ceux arrivant des voies technologiques, dont la maîtrise des disciplines fondamentales est plus faible. Ajoutez à cela une féminisation record — près de 90% des profs de Lettres ou de Langues sont des femmes — signe que les sociologues interprètent tous comme une perte de prestige d’une profession vue désormais comme un « second métier » au sein d’un couple. Et c’est si pratique d’avoir le mercredi libre quand on élève des enfants ! Bien loin d’être une chance et une promotion pour les femmes, la féminisation de l’enseignement renforce les stéréotypes — ce n’est pas vrai d’autres professions à forte valeur ajoutée, qu’elle soit financière (médecine, Droit) ou symbolique (l’Armée…).

David Desgouilles. Au-delà de l’image dévalorisée du métier, il y a tout de même la problématique du salaire, relativement faible, proposé aux profs…
La paupérisation des enseignants est le meilleur marqueur de la paupérisation globale des classes moyennes, commencée à la fin des années 1960. Ce qui ne manque pas d’avoir des répercussions politiques — en particulier, la désaffection des enseignants pour la Gauche : en 2007, Ségolène Royal a rassemblé moins de 36% des enseignants. Les autres ont majoritairement voté Sarkozy (15%), Bayrou (25%) et près de 15% des profs ont voté Le Pen ou Villiers — ce que j’interprète comme le résultat d’un sentiment de perte identitaire en tant que classe moyenne. Les profs glissent vers cette semi-pauvreté dont l’extrême-droite fait son terreau depuis l’effondrement du Parti communiste.

Coralie Delaume. Mais alors, comment faut-il s’y prendre pour que la carrière d’enseignant redevienne attractive ?
 Même si les salaires de départ doivent impérativement être réévalués, c’est moins en misant sur la quantitatif que sur la qualitatif que l’on parlera aux enseignants une langue qu’ils comprennent. En repensant complètement les programmes dans le sens d’une plus grande rigueur. En donnant aux établissements des moyens, coercitifs si nécessaire — en imposant pendant un temps la tolérance zéro. En cessant aussi de donner systématiquement raison aux gros effectifs (les parents et leurs rejetons) contre les enseignants. En cessant de démissionner — tout cela supposerait un « plus d’Etat » très improbable. Le reste, c’est effets d’annonces et poudre aux yeux.

CD. « Tolérance zéro »…cela me fait penser à cet ouvrage d’entretiens dans lequel Luc Chatel et Jean-Pierre Chevènement s’accordent tous deux pour restaurer « l’autorité des maîtres »… 
C’est une tarte à la crème ! Et j’ai peur que les deux interlocuteurs ne mettent pas exactement la même chose sous les mêmes mots. La réalité, c’est qu’un maquis de consignes interdit pratiquement toute sanction. La réalité, c’est qu’une avocate vient de sortir un livre proposant aux parents des modèles de lettres de plainte et de récriminations ! De surcroît, quels enseignants sont effectivement formés à exercer une réelle discipline — seule condition pour transmettre les disciplines ? Ceux qui se présentent aux concours de recrutement sont les enfants de la réforme Jospin, du collège unique, du lycée light. Ils n’ont connu que ça. Et ils le reproduisent — en savonnant eux-mêmes la planche sur laquelle on les a installés.

CD. Luc Chatel ne cesse de dire qu’il faut « individualiser » les parcours scolaires. Il est inévitable que les institutions publiques tendent à s’adapter à la société - plus individualiste - qui les environne. Si « individualiser » signifie « aider davantage les élèves les plus faibles », ne peut-on pas envisager que Chatel ait raison ?
L’Ecole forme des individus. Elle les reçoit à l’état larvaire, à l’état de nature — et la nature doit être civilisée, redressée, transformée en jardin… à la française. L’individu, c’est ce qui devrait sortir de l’Ecole — et en prétendant respecter ce qu’ils ne sont pas encore, on lâche les élèves en état de semi-barbarie. L’un des effets à mon sens le plus significatif du libéralisme avancé, c’est qu’il feint de respecter l’individu, pour mieux l’assujettir (à la consommation, entre autres), pour mieux l’abolir. Homo festivus, disait avec un grand sens de la formule Philippe Muray — l’étape qui renvoie Homo sapiens au néant. Qu’ils chantent, pourvu qu’ils paient, disait Mazarin. Qu’ils dansent, pourvu qu’ils consomment, dit le libéralisme mondialisé. Enfin — ce n’est pas une raison pour ne pas se battre. Quitte à y rester. Après les Thermopyles, il y a Salamine et Platées. Après Alamo, il reste toujours la possibilité de remporter San Jacinto.

David Desgouilles. Fin septembre, les enseignants du public et ceux du privé sont descendus dans la rue main dans la main. Une telle unité peut-elle faire avancer les choses ?
Une manifestation n’a jamais rien fait avancer. Les manifs unitaires encore moins que les autres, parce que pour arriver à cette unité, chaque syndicat fait des concessions qui vident l’ensemble de tout contenu réel. En gros, cette fois, les suppressions de postes.

DD. Justement ! Un candidat à la primaire socialiste, François Hollande,  propose de recréer les 60 000 postes que la droite a supprimés…
Alors, quand j’entends cela, je me dis qu’il a pris des leçons chez Pasqua — « les promesses n’engagent que ceux qui y croient ». Imaginons un instant que qu’on revienne sur ces suppressions létales. Qui mettrait-on  en face des élèves ? Plus de mille postes prévus au budget n’ont pas été remplis cette année par les jurys de concours, devant le niveau déprimant des candidats !

DD. Les candidats à la primaire socialiste sont-ils tous influencés par l’idéologie pédagogiste ? Qui serait à votre avis le meilleur candidat –ou le moins mauvais- sur le thème de l’école ?
À gauche ? Mélenchon, peut-être — en dehors de questions de représentativité personnelle qui n’ont rien à faire ici. Mais personne au PS. Je me suis expliqué aussi clairement que possible sur mon blog Bonnet d’âne à ce sujet. Je vous renvoie donc à l’article « Etat d’urgence », rédigé début septembre.

DD. Il nous a semblé que vous vous étiez rapproché François Bayrou. Son bilan rue de Grenelle, au cœur des années 90, si funestes pour l’école, ne vous a pas rendu méfiant ?
Au catholique qu’il est — et que je ne suis pas — je dirais « à tout pécheur miséricorde ». Bayrou tient depuis 2007 un discours plus jacobin que tous les autres — c’est peut-être de l’opportunisme béarnais, mais c’est un revirement significatif pour un centriste. C’est la raison pour laquelle tant d’enseignants ont voté et fait voter pour lui il y a quatre ans. Par ailleurs, il commence à apporter des réponses réelles aux questions de politique générale — ma foi, combien le font ? Il a certainement, parce qu’il a mûri, l’étoffe d’un homme d’Etat. Après tout, Chevènement lui-même, que vous encensez l’un et l’autre volontiers, n’a pas été toujours exemplaire quand il a été ministre de l’Education : les « 80% d’élèves au Bac », c’est lui ! On apprend en faisant des erreurs…

Coralie Delaume. Marine Le Pen a organisé le 29 septembre un meeting sur l’école. Elle y a tenu un discours que nombre de « Républicains » ne renieraient pas. Elle a notamment appelé à faire de l’école un « sanctuaire » dont on chasserait les pédagogistes à la Meirieu et les résidus du « jacklangisme ». Que pensez-vous de la mue amorcée sur ces thèmes par le Front national ?
J’ai été approché par le Front National, et j’ai évidemment refusé leurs offres de service, parce qu’un discours sur l’Ecole, quel qu’il soit, n’efface pas un discours sur la sécurité ou l’Europe absolument révoltant de bêtise. Le FN a dragué des chevènementistes…

CD. Ils sont deux. Deux parfaits inconnus.  Ce sont des aventures individuelles…
Peut-être. Mais ils ont cru bon d’utiliser leurs convictions au service d’une femme qui manifestement n’en a pas, à part l’opportunisme. Marine Le Pen s’est fait (ou on lui a fait) une collection de mots à caser dans tout discours sur l’Education, de même dans tout discours sur l’immigration, etc.
Meirieu, lui, est partiellement revenu de ses vieilles lunes — au grand dam de ses affidés, comme je l’explique dans la dernière livraison de mon blog.
Quant à Jack Lang, c’est une antiquité, mais qui marque bien l’encroûtement du PS sur des convictions pédagogiques létales. Manuel Valls vient d’ailleurs d’en remettre une couche dans le même esprit.

David Desgouilles. Outre François Bayrou, donc, voyez-vous dans le spectre politique français d’autres candidats capables de porter un discours sur la conception que vous vous faites de l’école ?
Non, aucun.

DD. Verra t-on un jour Jean-Paul Brighelli en politique ?
Non plus. Je suis un électron libre, et je tiens à le rester. Dans ces temps de mort de l’individu, c’est une forme de luxe, ou de dandysme.

Lire ou relire :
A l'école, moins d'éducation, plus d'instruction   CLICK
Marine Le Pen à l'école de la République   CLACK
Chatel-Chevènement : dialogue autour de l'école   CLOCK

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