mardi 6 septembre 2011

Lorsque Jacques Sapir propose "la démondialisation"



« Démondialisation » : voilà un concept qui fait florès, un « mot-obus qui sert à détruire le système » selon un proche d’Arnaud Montebourg. Le candidat à la primaire socialiste en a d’ailleurs fait son étendard, avec un certain succès, et non sans susciter quelques vocations concurrentes. Alors que le Front national pourfend le « mondialisme », quelques socialistes pudibonds parlent en rosissant « d’écluses » ou de promotion du « juste échange ».

Car le protectionnisme, appellation originelle de la démondialisation, séduit aujourd’hui 80% des français. C’est ce que dévoilait au mois de juin un sondage IFOP, réalisé à l’instigation d’intellectuels regroupés au sein de l’association « Manifeste pour un débat sur le libre-échange ».

Jacques Sapir est l’un d’entre eux, qui vient de produire un argumentaire aussi complet qu’indispensable sur la démondialisation, dans un livre éponyme paru au printemps. Souvent qualifié d’économiste hétérodoxe, parfois considéré comme un « souverainiste de gauche », Sapir y développe son credo. Pour lui, loin d’être un processus naturel ou un état de fait, la mondialisation résulte d’une série de choix politiques conscients. Elle consacre la victoire d’une idéologie : le néolibéralisme. Judicieusement, l’auteur établit des liens entre la globalisation et la crise de la dette que traverse l’Europe. Principal responsable : l’euro, cette monnaie mal conçue, aberration économique et cheval de Troie de la mondialisation financière, dont l’auteur ne se résout pourtant pas à  proposer l’abandon.

La démondialisation est un livre dense. Il se présente comme le tableau synthétique et complet d’un phénomène dont on n’appréhende souvent qu’un seul volet, à l’instar d’Emmanuel Todd, très préoccupé par la globalisation marchande, ou de Frédéric Lordon, davantage intéressé par les mécanismes de la mondialisation financière. Sapir s’emploie quant à lui à lier les deux aspects d’une « mondialisation (qui) ne fut jamais heureuse ». Ainsi, à Frédéric Bastiat déclarant que « si les marchandises ne traversent pas les frontières, les soldats le feront », Jacques Sapir aurait tôt fait de répondre que la mondialisation en elle-même est une guerre.

Pour l’économiste, il y a, au jeu de la libéralisation des flux marchands et financiers, des gagnants et des perdants. Les premiers sont « les classes supérieures des pays riches – et de certains pays en développement », de même que les Etats appelés « émergents » mais bien souvent émergés, qui utilisent à leur profit certains mécanismes de la mondialisation, sans jamais réellement en jouer le jeu.  La Chine en est le meilleur exemple, qui développe sans la moindre mauvaise conscience une économie de prédation dans le but exclusif de « retrouver son rang », comme aime à de le rappeler le journaliste économique Jean-Michel Quatrepoint [1].  

Les grands perdants de la mondialisation sont quant à eux les pays très pauvres, ainsi que les salariés des pays anciennement industrialisés, exposés à une concurrence des rémunérations devenue planétaire, qui écrase les salaires. Ce sont aussi les pays qui ont cru si fort à la doxa libérale qu’ils l’ont appliquée sans nuance, en se dépouillant volontairement de leur souveraineté économique. Car pour Jacques Sapir, la globalisation a été minutieusement pensée, choisie, fabriquée. En Europe, notamment, où l’Acte Unique, Maastricht, puis la création de l’euro furent le fruit de choix politiques conscients, et d’un renoncement assumé.

C’est en cela, d’ailleurs, que l’euro doit être considérée comme une monnaie exclusivement politique. Alors que l’on craignait le surcroît de puissance post-réunification de notre cousin germain, cette concession faite à l’Allemagne pour qu’elle abandonne son mark et s’arrime à l’Europe, était un non-sens économique. Las, notre monnaie souffre d’un vice de construction qui la maintient surévaluée. Elle réunit artificiellement des économies très hétérogènes, dont certaines étouffent peu à peu. L’auteur de La démondialisation rejoint ici le prix Nobel Amartya Sen, qui qualifiait récemment de « décision saugrenue » le fait « d’adopter une monnaie unique sans plus d’intégration politique et économique ».

Pour autant, même si sa charge contre l’euro est violente, Sapir ne suggère pas de s’en débarrasser. On le sent partagé entre ses convictions d’ordre technique, et sa modération politique. Dès lors, il ne préconise pas, comme le fit récemment son confrère Gérard Lafay [2] un retour coordonné mais rapide aux devises nationales. Il affirme au contraire : « il n’est nullement besoin de vouloir sortir de la zone euro ; il serait plus intéressant de chercher à la faire évoluer ». Et de proposer le retour à une sorte de « serpent monétaire européen », avec « une coordination des politiques monétaires autour d’une monnaie commune venant s’ajouter aux monnaies nationales ». Cela garantirait la pérennité de l’euro pour nos transactions extérieures, et la possibilité de fluctuations et d’ajustements au sein de l’eurozone.

Cette idée de monnaie commune est préconisée depuis longtemps déjà par certaines formations politiques, petits partis « souverainistes » de droite comme de gauche, mais que l’on entend peu tant le volume sonore est saturé par les idolâtres de la « règle d’or ». Elle semble pourtant bien raisonnable comparée à ces plans de sauvetage âprement négociés par le couple Merkel-Sarkozy et qui sont autant de rustines ne visant qu’à gagner du temps. Elle semble bien modérée comparée à ces plans de rigueur qui fleurissent dans toute l’Europe et qui, additionnés les uns aux autres risquent de nous entraîner dans une spirale récessioniste inexorable.

Il aura en tout cas fallu quelques décennies d’un volontarisme politique à toute épreuve pour nous conduire dans une impasse, preuve tangible que la politique est loin d’être impuissante. A présent, il ne reste à la volonté qu’à changer de cap.

[1] Jean-Michel Quatrepoint, Mourir pour le yuan, Bourin éditeur, 2011
[2] Non à la constitution d’une « Europe des dettes », Le Monde, 24 août 2011

Lire et relire :
Euro, par ici la sortie   CLICK
L'Europe à géométrie variable ?   CLACK
La double erreur de Caroline Fourest   CLUCK
Rapide leçon de calcul...   CLOCK
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9 commentaires:

  1. christophe aubert6 septembre 2011 21:38

    C'est triste de voir de belles idées ouvrant le monde, créant l'Europe, exprimant au fond un meilleurs humain plus fraternel, avidement utilisé pour le profit de peu. Ce peu qui tente même d'empêcher par des règles d'assureurs malhonnêtes, celle des petites lignes ne bas de page, le retour à une autre politique, donc privant les sociétés de la liberté du choix, au fond de la liberté tout court.
    C'est triste et immensément idiot, cet égoïsme de classe, car le refoulé des impuissants reviendra, surgira, et risquera alors sa seule carte, celle de la violence.
    C'est triste, inconséquent, mais tant pis pour le sud. Dire qu'on aurait pu vivre comme en été.

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  2. La guerre, c'est la destruction, les obus et la mort. Des armées qui viennent pour piller.

    La mondialisation libérale, c'est des étrangers qui envoient des containers de marchandises que l'on a la liberté d'acheter ou pas.

    Pour ne pas faire la différence, il faut être bête à pleurer ou complétement inhumain. La rage contre la liberté et le culte de l'Etat sont visiblement toujours à la mode.

    Sinon ce qui compte ce n'est pas le salaire nominal, exprimé en devise, mais le pouvoir d'achat : la quantité de marchandises ou de services que l'on peut acheter. Il vaut mieux gagner 100 avec un caddie à 80 que gagner 150 avec un caddie à 200.

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  3. @ Le libéralisme :

    Oui, je sais bien ce qu'est une guerre. C'est par exemple quand un pays ayant de gros besoins en termes de consommation ne se contente plus d'acheter des containers, mais va en envahir un autre pour s'emparer des ressources de son sous-sol.
    Bon, pour ne pas avoir l'air de fuir la question, je vous réponds surtout ceci : la mondialisation libérale, parce qu'elle en enrichit certains et en appauvrit d'autres (et en nombre beaucoup plus important) est d'une grande violence.
    Par ailleurs, comment le pouvoir d'achat va-t-il augmenter s'il n'y a pas de croissance ? (et en Europe, il n'y en a plus).

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  4. "la mondialisation libérale, parce qu'elle en enrichit certains et en appauvrit d'autres (et en nombre beaucoup plus important) est d'une grande violence."
    Non. Quand deux individus échangent (librement), c'est qu'ils sont gagnants, sinon...et bien ils n'échangeraient pas, tout simplement. La mondialisation, c'est une personne d'un autre pays qui me propose un bien ou un service. Si cela m'arrange, j'accepte et ma situation est améliorée. Sinon, je refuse et ma situation reste la même. C'est une relation harmonique, à l'opposé justement de la violence que peut exercer un Etat pour interdire une relation.

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  5. @Arturus :
    Et que se passe-t-il lorsqu'un individu souhaite échanger, mais qu'il n'est pas libre de le faire parce qu'il n'en a pas les moyens financiers ?
    N'est-ce pas une violence que d'interdire à un Etat de le prémunir contre la misère, juste parce qu'on n'aime pas l'Etat par principe ?

    Par ailleurs, votre raisonnement est tout à fait clair lorsqu'on parle de relations inter-individuelles, mais comment passez vous de la satisfaction de l'intérêt particulier à celle de l'intérêt général ?

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  6. "Et que se passe-t-il lorsqu'un individu souhaite échanger, mais qu'il n'est pas libre de le faire parce qu'il n'en a pas les moyens financiers ?"
    Rien dans ce cas-là, sa situation reste la même. Précisément ce que je disais : sa situation peut s'améliorer, ou dans le 'pire' des cas rester la même.

    "N'est-ce pas une violence que d'interdire à un Etat de le prémunir contre la misère, juste parce qu'on n'aime pas l'Etat par principe ?"
    La nature violente de l'Etat est un sujet intéressant mais tout autre que le protectionnisme. Revenons à nos moutons. En quoi le 'protectionnisme' de l'Etat, qui interdit donc à quelqu'un dans la misère d'acheter à l'étranger, le protège-t-il? De plus, interdire les produits étrangers réduit l'offre de choix pour tout le monde. Si le produit étranger vaut 100 et le local 120, le riche aura les moyens de se payer le local à 120. Et le 'pauvre'? Peut-être a-t-il les moyens de payer 100 et pas 120. Et même s'il a les moyens de la faire, cela lui occasionne une perte de 20. Comme pour le riche, mais pour lui ces 20 n'ont peut-être pas la même valeur.

    "Par ailleurs, votre raisonnement est tout à fait clair lorsqu'on parle de relations inter-individuelles, mais comment passez vous de la satisfaction de l'intérêt particulier à celle de l'intérêt général ? "
    Mon raisonnement s'applique aux individus comme aux libres associations. Mais qui définit l'intérêt général, comment le mesure-t-on? Comment l'Etat pourrait-il connaître, les préférences individuelles de chacun. Et mieux qu'eux-mêmes. Et quand bien même il le pourrait (scientisme absolu), cela lui donnerait-il le droit de violer les droits des minorités?

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  7. @Arturus :
    Vous dites "mon raisonnement s'applique aux individus comme aux libres associations".
    Voilà bien où nous sommes en désaccord. Une nation ne peut se réduire à une "libre association", et tout n'est pas contractuel ! Je sais bien que Rousseau a parlé de contrat social, mais, tout de même !

    "Comment l'Etat pourrait-il connaître les préférence individuelles de chacun" => il ne le peut pas et ne le doit pas. Son rôle n'est pas de satisfaire des corporations ou des personnes. Il se situe au dessus, et garantit la sauvegarde de la nation tout entière, au besoin (et oui) en limitant la liberté de quelques-uns dans l'intérêt du plus grand nombre.
    Sagesse populaire : "ma liberté s'arrête où commence celle des autres".
    Notre liberté individuelle est très importante, mais elle n'est pas sacrée !

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  8. L'Etat n'est une abstraction que pour assurer l'irresponsabilité de ceux qui en tirent les ficelles.
    L'individualisation des profits et la mutualisation des pertes est une recette universelle, comme en témoigne aujourd'hui la "rue" grecque, et contre laquelle se rebelle la droite américaine.
    Un Etat qui hypothèque notre avenir et celui de nos enfants n'a aucune légitimité. Il me prive progressivement de mes libertés, mais pas de celle de partir.

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  9. christophe aubert13 septembre 2011 19:20

    Mais quand les revenus glissent vers 20 alors qu'ils étaient 100, qu'importe que le panier soit rendu à 80, ou même à 60, alors qu'il était 100 auparavant. Le panier vous ne pouvez plus l'acheter... Et vous crevez de misère.
    Ce qui se passe avec cette mondialisation (qu'on appelle crise économique) de plus en plus sauvage, et financière, c'est qu'elle prive de revenus des millions de français. Cela s'appelle le chômage. Si ce pays se vide d'activités, s'il se désindustrialise excessivement, si l'état n'intervient plus régulièrement dans le soutient à ses activités de fabrications, de productions, alors même qu'il s'est construit ainsi, et cela pour cause de règles idiotes "auto-imposées" par des lois internationales idéologiquement absurdes, et que ne respectent d'ailleurs pas les concurrents, alors on peut parler sinon de guerre économique, encore que cela en soit une, mais bien de trahison. Trahison de quelques uns qui eux profitent bel et bien de cette mondialisation et financiarisation pour s'enrichir.

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