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lundi 28 mai 2018

Christophe Bouillaud : "Les prochaines élections italiennes pourraient apparaître comme un référendum sur la souveraineté nationale".




Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l'Institut d'Etudes politiques de Grenoble. Il est spécialiste de la vie politique italienne et, plus généralement, de la vie politique européenne. Il tient un excellent blog que l'on peut consulter ici.

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Un coup de théâtre vient de se produire en Italie. La coalition composée de la Ligue et du M5S, qui avait le soutien de la majorité des électeurs italiens, ne verra pas le jour, le président Mattarella ayant refusé de nommer l'eurosceptique Paolo Savona au poste de ministre des Finances. Pourriez-vous nous rappeler comment fonctionnent les institutions italiennes et quels sont les prérogatives exactes du président de la République. Mattarella est-il dans les clous du droit, ou l'a-t-il violé ?
L'Italie est depuis 1946-1948 une république parlementaire. Le Président de la République dispose donc des prérogatives classiques en pareil cas. Elles sont l'héritage de la monarchie constitutionnelle qui a précédé l'actuelle République, où effectivement le roi avait une grande latitude pour choisir ses ministres et le premier d'entre eux. De fait, lors de la formation d'un gouvernement, c'est le Président seul qui dispose du pouvoir de donner à quelqu'un ou quelqu'une la charge de former un exécutif. Ce dernier doit ensuite bénéficier de la confiance des deux Chambres – Sénat et Chambre des députés - pour disposer des pleins pouvoirs gouvernementaux. Il allait de soi jusqu'à hier que c'était l'existence même d'une majorité parlementaire, au moins possible si ce n'est certaine, qui déterminait principalement la formation d'un gouvernement. Qu'un Président de la République mette publiquement un veto de nature politique - et non pas personnelle - sur une personnalité du futur gouvernement, ainsi empêché d'aller vérifier l'existence effective de sa majorité parlementaire, n'est jamais arrivé, tout au moins jamais jusqu'à provoquer une crise d'une telle nature. Cependant la relative imprécision de la norme constitutionnelle sur le choix des ministres – issue de l'histoire constitutionnelle italienne depuis 1848 - peut être utilisée pour justifier ce choix inédit de Mattarella, tout comme les réformes constitutionnelles ayant intégré le droit européen dans le droit constitutionnel italien.
Quoi qu'il en soit, le Président de la République italienne se trouve vraiment, à mon sens, aux limites du droit constitutionnel italien. Les constitutionnalistes vont sans doute discuter longtemps sur ce choix. Pour moi, Mattarella trahit surtout l'esprit de la Constitution, ainsi que la pratique en vigueur depuis 1948, qui veut que ce soit l'existence d'une majorité dans les deux Chambres qui soit la condition essentielle pour former le gouvernement.

Un gouvernement technique va probablement être nommé. Ce n'est pas la première fois, le précédent ayant été celui de Mario Monti, ancien commissaire européen. Qui sera-ce cette fois ? Ce gouvernement bénéficiera-t-il du soutien du Parlement italien de manière à pouvoir agir ?
C'est là que les choses deviennent très problématiques tout de même. Mattarella semble vouloir nommer à la tête de ce gouvernement technique Carlo Cottarelli, un haut fonctionnaire qui est passé par le FMI et qui a déjà été Haut commissaire à la Spending Review sous le gouvernement Renzi – une caricature de cost-killer. Il est évident que Cottarelli n'aura pas la confiance des deux Chambres. Une fois pressenti, il a d'ailleurs déjà promis de démissionner immédiatement faute de confiance des Chambres et de se contenter d'expédier les affaires courantes jusqu'aux élections. A ce compte-là, il aurait mieux valu garder le gouvernement Gentiloni – mais il est vrai que cela voulait dire empêcher les membres de ce cabinet, dont Gentiloni lui-même, de faire campagne. Par ailleurs, on sentait une lassitude de ce dernier à assumer cette tâche ingrate.
La situation est donc bien différente de celle créé par le gouvernement Monti en 2011. Ce dernier était appuyé par tous les grands partis présents au Parlement, sauf par... la Ligue du Nord, pas encore dirigée par Matteo Salvini à l'époque. En réalité, tous les autres gouvernements techniques depuis 1993 (Ciampi, Dini, Monti), ont toujours eu une majorité dans les deux Chambres. Ils étaient donc régulièrement dotés des pouvoirs normaux d'un gouvernement. Dans le cas présent, Mattarella va créer un gouvernement dont il sait d'avance qu'il n'a pas de majorité. On est vraiment au delà de la pratique constitutionnelle ordinaire.
Pour autant et en dépit de ses conditions d'apparition, ce gouvernement Cottarelli ne sera pas dans l'incapacité totale de gouverner en pratique. Il représentera l'Italie au sommet européen de juin prochain, et fera sans doute les ajustements budgétaires réputés nécessaires en passant par des décrets-lois. Et cela jusqu'à la formation d'un gouvernement après les élections encore à venir.

Quelles sont les forces qui sortent renforcées de cet épisode ? La Ligue et le M5S ne risquent-ils pas de triompher au prochaines élections, et la situation d'être à nouveau bloquée ?
Tout le monde est un peu perdant dans cette situation, sauf ceux qui pensent que les marchés ont toujours raison et que les électeurs italiens ont mal voté en mars.
Il y a beaucoup d'éléments à prendre en compte. Tout d'abord, il faut voir si on repart à la bataille électorale avec la même loi électorale. Salvini propose au M5S de la changer. Est-ce même possible de changer la loi électorale dans un délai bref pour voter début septembre ? Et quelle loi choisir ? Il faudrait d'ailleurs, en plus, que Mattarella accepte de promulguer cette loi électorale faite par le M5S et la Ligue...
Ensuite, les alliances. Est-ce que l'alliance des droites va résister au mariage presque consommé de la Ligue et du M5S ? Dans le cas contraire, est-ce que le M5S et la Ligue peuvent finir par s'allier électoralement, ou est-ce que la Ligue devra aller seule à la bataille, avec éventuellement quelques petits partis néofascistes ou nationalistes à ses côtés ? Que se passe-t-il par ailleurs à gauche ? Est-ce que le PD se retrouve des alliés à sa gauche en renouant un lien avec les petites formations regroupées dans « Libres et égaux » ? Ou est-ce qu'une partie de ces dernières adoptent un souverainisme de gauche ? Dans ce dernier cas, quel serait alors leur lien avec le M5S ?l
Quid par ailleurs de la question des leaders, si importants dans la compétition électorale contemporaine ? Le paradoxe, est que le camp europhile n'a plus d'autre leaders que Sergio Mattarella, Matteo Renzi et Paolo Gentiloni, c'est à dire les deux derniers Présidents du Conseil, et … le désormais très modéré - mais néanmoins précurseur de tous les populismes contemporains - Silvio Berlusconi. Tous sont des hommes clivants et moyennement populaires, notamment Renzi et Berlusconi. Le PD est de surcoît dirigé par une direction provisoire sans grand relief. Renzi va-t-il réussir à en reprendre la direction ? Ou créera-t-il son parti personnel à la Macron ?
Enfin, il faut compter avec les dynamiques de l'opinion, avec son évolution possible. Mattarella et ceux qui l'ont conseillé parient manifestement sur le fait qu'une majorité d'Italiens ressent, selon les sondages disponibles, une peur panique de sortir de l'euro. D'ailleurs, les deux partis vainqueurs de mars 2018 avaient peu évoqué ce thème, en tout cas pas directement. Ils ne l'avaient fait de manière sous-jacente en présentant des programmes qualifiés de « dépensiers » par leurs opposants, par les économistes dominants et par la grande presse. En provoquant une nouvelle élection à brève échéance, Mattarella espère sans doute que l'euro sera cette fois au centre du débat, et que les Italiens, cette fois, voteront prudemment pour les deux partis pro-statu quo : le Parti Démocrate et Forza Italia. Cela vaut en particulier pour l'électorat du sud du pays, réputé versatile et sensible aux seuls arguments matérialistes. Le Président italien, toutefois, sous-estime peut-être une chose. Certes les épargnants ou les personnes âgées forment une masse considérable d'électeurs en Italie, plutôt défavorable à toute aventure monétaire. Mais la situation pourrait finir par apparaître aux yeux de nombreux électeurs comme un référendum sur la souveraineté des Italiens sur leurs propres affaires.
Que peut donner un scrutin où l'euro sera sans doute au centre des débats ? En fait, personne ne le sait. Entre ces deux tendances fondamentales - peur conservatrice pour l'épargne d'une vie, et sentiment d'un orgueil national blessée – nul ne peut prédire laquelle l'emportera. Personnellement, je pense que cet épisode va plutôt nuire au M5S dont le leadership me semble à ce stade moins incisif que celui de la Ligue. Cependant Matteo Salvini aura fort à faire pour gérer son meilleur allié/ennemi, Silvio Berlusconi. En somme, la situation est extrêmement incertaine.

La coalition Ligue/M5S prévoyait une politique migratoire très dure, qui ne semble pas avoir gêné outre-mesure le président Mattarella. C'est sur la question de la monnaie unique européenne que le blocage s'est produit. Comment l'expliquez-vous ?
C'est très significatif en effet. Nous ne sommes plus en 2000, lorsque l'alliance ÖVP/FPÖ en Autriche avait fait scandale parmi les autres gouvernements européens. Les autorités européennes ne sont plus gênées outre-mesure par ce qui va dans le sens de la restriction migratoire. D'autant moins que la majorité des gouvernements européens vont eux-mêmes dans cette direction, y compris des gouvernements officiellement centristes et partisans de la mondialisation comme en France. Matteo Salvini se plaisait d'ailleurs à citer la politique migratoire du gouvernement français actuel et à le présenter comme un modèle à suivre. Être contre « l'invasion migratoire » quand on gouverne un pays européen, cela va désormais de soi. En revanche, remettre en cause la monnaie unique - ou simplement vouloir discuter de son fonctionnement ainsi que c'était prévu dans le contrat de gouvernement entre la Ligue et le M5S - est apparemment chose bien trop radicale par les temps qui courent.

Pourquoi n'existe-t-il plus, en Italie, d'alternative crédible à gauche ?
Pour résumer, disons que le PCI – le principal parti de gauche en Italie entre 1946 et 1989 - s'est converti à la social-démocratie au début des années 1990, et a dans le même temps a adopté l'Europe comme son unique credo. Il a entraîné avec lui tout le reste de la gauche et du centre-gauche, et l'Europe est devenu leur seul horizon. Cela vaut également pour les ex-membres du Parti démocrate (héritier lointain du PCI). C'est un peu différent pour le regroupement « Libres et Égaux » qui a été constitué par des dissidents du PD et qui se situait à gauche de celui-ci. Ce regroupement était divisé entre des pro-européens à la PD, et des euro-dubitatifs. Mais l'électorat de gauche n'a du coup rien compris au message, et quand il était mécontent de la politique économique et sociale liée à l'insertion de l'Italie dans la zone euro, il s'est essentiellement tourné vers le M5S.
L'un des enjeux des prochaines élections sera d'ailleurs de voir comment se positionnent les modérés euro-dubitatifs de gauche, inscrits dans le cadre de « Libres et égaux ». Vont-ils s'allier au M5S ? Faire leur petite liste à part sans espoir d'avoir des élus ? Ou vont-ils se radicaliser et se rallier aux extrémistes de « Pouvoir au Peuple », qui essaye de relancer l'idée communiste en Italie ? En tout état de cause, il faudrait un miracle pour que la « gauche de la gauche » joue un rôle important dans le Parlement à élire. Sur la question migratoires, son discours est très peu populaire dans l'électorat. Et sur les questions économiques et sociales, le créneau de la radicalité anti-euro est désormais occupée par la Ligue, les néofascistes et le M5S.




mardi 24 avril 2018

«Macron risque d’être le troisième Président consécutif à ne faire qu'un mandat », Wolfgang Streeck





Wolgang Streeck est un sociologue de l’économie allemand dont le livre Du temps acheté - la crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, est désormais un classique. Il intervient parfois dans la presse française (Le Monde, Le Monde diplomatique, Le Débat), où il prend des positions iconoclastes, et plaide notamment pour la fin de la monnaie unique européenne. L'entretien ci-dessous a été réalisé et traduit par Jorge Gomes-Ferreira. 

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Vous observez beaucoup l'Europe. Après la longue crise politique qui a eu lieu dans votre pays et a amené à la reconduction de la « Grande coalition », après les élections italiennes de mars dernier, où en sommes nous selon vous ?

Nous nous trouvons devant une impasse, devant un équilibre, non pas des forces, mais des faiblesses. Suite aux élections, l’Allemagne n’est plus en mesure de répondre aux attentes de ses partenaires en termes de « réformes », c’est-à-dire en termes de concessions matérielles : l’AfD et le FDP feront tout au Bundestag pour dénoncer ouvertement et avec fracas toute initiative qui irait au-delà du traité de Maastricht ou de ce que permet la Constitution allemande. En Italie, depuis la fin de Renzi, il n'est plus envisageable que le pays poursuive les réformes néo-libérales exigées d’elle jusqu’à maintenant.  Cela impliquerait que l’Italie puisse attendre de l’Allemagne un soutien économique en retour, qui ne soit pas que symbolique.

En France, en l’absence de larges compromis de la part de l’Allemagne - que celle-ci ne peut concéder - Macron risque quant à lui d’être le troisième président consécutif à devoir tirer sa révérence après n’avoir effectué qu’un mandat. Du coup, son plus grand atout réside dans la peur qu’ont les autres, en particulier l’Allemagne, de ce qui pourrait advenir par la suite.

Bref, tout cela laisse présager une continuation du marasme des dernières années, dans un contexte de mécontentement toujours croissant des citoyens, de déliquescence progressive des institutions européennes et d’accroissement des déséquilibres économiques entre membres.


Dans une tribune dans Le Monde en 2015, vous expliquiez que nous devions abandonner l'euro. Êtes-vous toujours aussi opposé à cette monnaie et pourquoi, alors qu'a priori, l'Allemagne en est le principal bénéficiaire ?

En effet, l’Allemagne est, aux côtés de quelques petits pays du Nord, la grande bénéficiaire de l’euro. Si les souverainetés nationales sont maintenues (et soyons sérieux : aucun pays en Europe n’est prêt à abandonner sa souveraineté), une péréquation financière entre Etats ou  une politique régionale interétatique est impossible, ou alors uniquement de façon symbolique, c’est-à-dire économiquement sans effet. Or sans union politique, une union monétaire n’est pas tenable. Autrement dit: si ni l’Allemagne ne peut gouverner les autres pays  (ni ceux-ci contraindre l’Allemagne), alors les pays qui souffrent d’un tel régime doivent récupérer leur capacité d’action en matière de politique économique. 

A titre personnel, je tiendrais pour catastrophique si l’Allemagne s’octroyait le droit de dicter aux Italiens ou aux Français la façon d’organiser leur économie. Mais réciproquement, ce serait une catastrophe de laisser s’imposer une union monétaire dans laquelle les pays partenaires de l’Allemagne définissent ce que celle-ci doit leur prodiguer « par solidarité ».

Il vous est arrivé d'expliquer que la domination allemande sur l'Europe était une « hégémonie fortuite ». Pourtant, la République fédérale s'arrange pour occuper quasiment tous les postes d'importance au sein de l'Union européenne. Les Allemands président quatre groupes parlementaires sur huit au Parlement européen dont les deux plus importants, Martin Seylmar a été nommé Secrétaire général de la Commission en dépit de toutes les règles de promotion interne, Berlin souhaite qu'en 2019, un Allemand prenne la tête de la BCE.... tout cela n'est pas fortuit tout de même ?

L’Allemagne est le plus grand pays de l’UE et en est le plus gros contributeur. Cela ne va pas sans conséquences. J’ai surtout l’impression que des Allemands sont avant tout nommés dans tout un tas de fonctions importantes à Bruxelles parce que l’on espère d’eux qu’ils insufflent en Allemagne une politique allemande "européenne". C’est d’ailleurs généralement le cas : considérez par exemple  le commissaire Günther Öttinger, ou l'ancien Président du Parlement européen Martin Schulz.

Du reste, la politique allemande est davantage fondée sur le respect des règles que sur la recherche du pouvoir. La République fédérale applique scrupuleusement les règles écrites dans les traités et dans la constitution allemande, ni plus, mais aussi ni moins. C’est là l'explication de ce qui apparaît à d’autres comme de l’entêtement. La France et l’Italie ont signé le traité de Maastricht, et ce sans union politique. Il faut savoir qu'au départ, Kohl ne voulait pas d’une union monétaire sans union politique, mais l’a acceptée au nom de la paix et de la réunification, et imposée en politique intérieure malgré les résistances. 

Dans un long article publié par Le Débat, vous vous êtes montré très sévère vis-à-vis de la politique migratoire d'Angela Merkel. Cette dernière en a d'ailleurs payé le prix aux élections de septembre 2017. Sur cette question, où en est l'Allemagne. Va-t-elle parvenir à intégrer les nouveaux venus ? Cela va-t-il l'aider à résoudre son problème démographique ?

J’ai du mal à appréhender ce mot, "intégrer". Toutes les sociétés d'accueil sont segmentées : partout les immigrés de la première ou de la deuxième génération forment des sociétés parallèles. D’ailleurs tous les groupes d’immigrés ne sont pas égaux dans ce domaine, et il existe dans chaque groupe des différences considérables. Par le passé, nous n’avons pas été très bons en Allemagne lorsqu’il s’est agi d’offrir une égalité de chance aux deuxième et troisième générations d’immigrés : confer les statistiques sur les parcours de formation des jeunes hommes turcs en Allemagne.

Dans l’ensemble et suite à la suite de la vague migratoire de 2015/2016, les allemands vont devoir  faire avec un bouleversement culturel et une charge économique considérables, et ce sur le long terme. On ne peut qu’espérer que la paix sociale n’en souffre pas trop. Mais en ce qui concerne le problème démographique, celui-ci n’est de toutes façons pas soluble par une immigration d’asile. Qui plus est, la plupart du temps le taux de fécondité des immigrés s'adaptent dès la deuxième génération à celui des populations locales.

Pour finir, le « couple franco-allemand », est-ce que ça vous dit quelque chose ? Y croyez-vous ?

Très honnêtement ce concept ne m’évoque que peu de choses. Nos deux pays sont dans l’obligation de s’accommoder l’un avec l’autre, même si les différences sont nombreuses, dans l’éducation, dans les politiques énergétiques, dans le domaine de la Défense, notamment concernant les interventions (ou plutôt des aventures) militaires comme en Libye ou dans les anciennes colonies françaises. 

Pour ma part j’admire la ténacité et l’obstination avec lesquelles beaucoup de Français résistent aux prétendues pressions de la « globalisation » et je souhaiterais qu’on en fasse un peu plus preuve chez nous. Je peux aussi parfaitement comprendre que beaucoup de Français soient irrités par certains traits du mode de vie allemand, par exemple l’évidence avec laquelle on s’y soumet à la rude discipline des marchés et des entreprises mondialisées. 

Peut-être n’y a-t-il à ce sujet pas d’alternative et peut-être que Macron est venu pour rééduquer la France suivant le "modèle allemand" et l’adapter au capitalisme financier. Il serait néanmoins nécessaire de comprendre ce que l’on perd dans ce processus et les français semblent être plus nombreux que les Allemands à le comprendre.


lundi 2 avril 2018

SNCF: pourra-t-on maintenir le service public ?



  
Tribune invité 
- Jean-Michel NAULOT -
Jean-Michel Naulot a été banquier pendant 37 ans et membre du Collège de l'autorité des marchés financiers (AMF) de 2003 à 2013. Il a témoigné de son expérience dans un livre intitulé Crise financière : pourquoi les gouvernements ne font rien, Seuil, octobre 2013. On peut le retrouver sur son blog. Dans le texte ci-dessous, il fait appel à son expérience de régulateur financier pour contester le bien fondé de la réforme de la SNCF prévue par l'actuel gouvernement. 
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Certains néolibéraux sont à ce point convaincus que la concurrence et le marché sont en toute circonstance « La » solution qu’ils aimeraient parfois que le débat soit clos avant même d’avoir commencé... Dans un univers devenu plutôt moralisateur, où l’on prend plaisir à compter en toute circonstance les bons et les méchants, où l’on désigne immédiatement quelques « privilégiés » pour se donner bonne conscience lorsque l’on bénéficie soi-même de quelques privilèges, on oublie souvent qu’en procédant de la sorte on fait le jeu d’une idéologie néolibérale qui est à l’origine de la colère qui monte dans un grand nombre de pays occidentaux. Jacques Rueff, un grand économiste libéral, dénonçait lui-même, avec sagesse et courage, « ce régime absurde et insensé de l’économie libérée qui est la négation même de l’économie libérale ».
Au moment où s’engage une « transformation » de la SNCF, selon le mot utilisé autrefois par Jean-Jacques Servan Schreiber qui pensait lui aussi que l’on pouvait changer la société française d’un coup de baguette magique afin de rattraper notre « retard » sur le modèle américain, il est normal que l’inquiétude s’exprime.
La réforme en cours n’est pas sans rappeler quelques souvenirs à l’ancien régulateur que je suis. En novembre 2007, alors que nous étions entrés dans une crise financière très grave depuis l’été, nous étions nombreux à nous interroger, régulateurs et acteurs financiers, sur la pertinence d’une directive européenne qui mettait fin au monopole de la société Euronext pour traiter les transactions boursières à Paris. Nous savions que nous entrions dans une crise provoquée par une insuffisance de la régulation et l’on nous demandait de donner un coup d’accélérateur dans la voie de la dérégulation ! L’introduction de la concurrence, nous disait-on, réduira les coûts pour les clients. 
Très vite, cette directive a effectivement produit ses effets… ! De nombreuses plateformes de transactions ont été créées et elles se sont spécialisées sur les courants d’affaires les plus rentables (le traitement des grandes valeurs). Le volume de transactions réalisé par Euronext étant désormais réparti en de multiples plateformes, une liquidité du marché plus faible a été constatée. Il en est résulté un coût plus élevé pour les clients. Par ailleurs, la concurrence tirant les pratiques vers le bas, la transparence a été réduite. Quant aux opérateurs du trading à haute fréquence, jusque-là marginaux sur le marché, ils ont été comblés. En un rien de temps, ils ont pris 50% du marché des actions. La recherche du meilleur prix parmi les multiples plateformes devenait en effet un exercice complexe qui exigeait le recours à des ordinateurs très puissants. Depuis, les régulateurs ne savent comment réduire leur emprise… En quelques mois, les clients qui étaient censés profiter de la réforme ont ainsi constaté que l’évolution du marché des actions n’était pas du tout conforme à ce qui avait été annoncé.
En ira-t-il de même demain pour la réforme de la SNCF ? Les clients connaîtront-ils la même déception ou au contraire, comme on nous le promet, la fin du monopole permettra-t-elle d’améliorer la qualité du service fourni ? Les nouveaux acteurs ne seront-ils pas, eux aussi, tentés de se concentrer sur le segment de marché le plus rentable ? Les dessertes régionales ne seront-elles pas moins fréquentes de manière à assurer une meilleure rentabilité sur chacune de ces lignes ? Le maintien des petites lignes par la SNCF ne sera-t-il pas provisoire puisque les lignes les plus rentables auront été confiées aux nouveaux acteurs ? La SNCF ne fera-t-elle pas tout simplement valoir qu’avec le déficit des petites lignes elle ne peut se battre à armes égales avec les concurrents ? Toutes ces questions sont naturelles et légitimes.
Si la couverture du territoire devait progressivement se réduire, les efforts de plusieurs dizaines d’années pour aménager le territoire de manière plus équilibrée pourraient être anéantis. De même, si la réforme devait se traduire par une hausse des tarifs, comme cela a été constaté en Allemagne et au Royaume Uni, les hausses se traduiraient vite par le recours à d’autres moyens de transport, beaucoup plus polluants, comme les vols low cost, l’autocar et la voiture. La mobilité de nos concitoyens serait alors gérée en contradiction complète avec la lutte contre le réchauffement climatique. Au Royaume Uni, pays du libéralisme par excellence, vingt ans après la privatisation du transport ferroviaire, 58% des usagers considèrent que la privatisation a été un échec et 90% des usagers souhaitent même une renationalisation !
Les usagers sont en droit d’attendre des réponses précises à toutes ces questions. La mention d’une dette excessive de 47 milliards d’euros ne doit pas servir d’argument pour esquiver le débat de fond. Cette dette aurait en effet dû être reprise depuis longtemps par l’Etat. En Allemagne, l’Etat a repris à la Deutsche Bahn, dès 1994, une dette de 41 milliards d’euros et l’Etat continue d’apporter son concours financier à la société. En France, les gouvernements successifs ont fait un choix différent afin de ne pas dégrader les critères de Maastricht ! Et, dans le même temps, ils ont décidé d’accélérer les projets de nouvelles lignes de TGV sans mettre en place le financement correspondant ! Cette politique en faveur du TGV, légitime et ambitieuse mais non financée, a été conduite au détriment de l’entretien du reste du réseau (TER et RER). Les gouvernements sont les vrais responsables de cette situation. Aujourd’hui, nous sommes au pied du mur. Il est donc indispensable que le gouvernement explique comment la SNCF financera le développement à venir du service public. Pour le moment, il ne dit pas grand-chose et refuse même de dire s’il est prêt à reprendre la dette de la société.
L’ouverture du réseau ferroviaire à la concurrence semble désormais inévitable puisque la directive européenne a été approuvée. Comme le rappelle l’ARAFER, l’autorité de régulation des activités ferroviaires et routières, « le pilier marché relatif à l’ouverture à la concurrence des marchés nationaux et à la gouvernance des acteurs du système ferroviaire a fait l’objet d’un accord entre les Etats membres et le Parlement européen le 28 avril 2016 ». Emmanuel Macron était à l’époque ministre de l’économie et de l’industrie. Il est peu probable qu’il se déjuge aujourd’hui. Il reste cependant à démontrer aux cheminots, aux usagers et à nos concitoyens que l’ouverture à la concurrence, telle qu’elle est conçue par Bruxelles, est compatible avec le maintien du service public.