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lundi 16 janvier 2017

La fin de l'Union européenne : quelques nouvelles




Une vidéo de treize minutes parue sur l'inestimable "Xerfi canal" est regarder ci-dessous, qui permet de se faire une idée du contenu du livre :





On peut lire aussi cet interview sur Causeur
Et cette recension sur le blog du Comité Orwell


dimanche 15 janvier 2017

Emmanuel Macron : Ziggy Stardust de la politique







Par Éléonore de Vulpillières


[Emmanuel Macron est un objet littéraire très inspirant. Je concède volontiers que ce petit billet n'a pas d'autre ambition que celle de procurer une lecture divertissante en écoutant du Bowie.]


***

Emmanuel Macron a souvent été comparé à la figure balzacienne Eugène de Rastignac, petit noble désargenté et provincial qui grâce à la chance, sa volonté de parvenir, et une forte absence de scrupules, gravit rapidement les échelons de la haute société parisienne. Figure semi-littéraire, semi-technocrate, l'Amiénois fascine l'élite médiatique de notre pays. Rapidement présenté comme ayant rédigé une thèse sous la direction d'Etienne Balibar et assisté Paul Ricoeur, l'ancien ministre de l’Économie est paré d'une caution philosophico-intellectuelle qui enchante le petit milieu parisien.

Mais l'homme « En Marche » est un personnage bowien. Semblable au Major Tom du mystérieux tube Space Oddity chanté par David Bowie en 1969, Macron a été lancé en orbite dans l'espace politique. Rapidement, la tour de contrôle (Ground Control) perd le lien. Surplombant la lune (« far above the moon »), « flottant de la façon la plus particulière qui soit » ( floating in the most peculiar way »), l'astronaute ne veut plus redescendre.





Mise sur orbite éclair

À 38 ans, celui dont la carrière politique a été lancée comme une fusée par des apparatchiks vieillissants du Parti socialiste (Hollande en tête), qu'il a rapidement dépassés et ringardisés, ne veut plus redescendre sur Terre. C'est ce qu'on a entrevu au lendemain du terne débat qui opposa les ternes candidats à la primaire de la mal nommée Belle Alliance Populaire – union de circonstance qui est aussi belle et populaire que la République populaire démocratique de Corée du Nord est populaire et démocratique. Entre un Montebourg au verbe lisse et aux aspérités gommées, un Valls aussi automatique qu'à son habitude et l'inconnu Jean-Luc Bennahmias dans le rôle du bouffon de la soirée, la plupart des commentateurs ont donné Macron comme vainqueur du débat. Gagnant par contumace (terme juridique issu du latin contumacia, qui signifie orgueil).

Le même pas quadra Macron a éclipsé toute une génération de quinquas passés par toutes les étapes du cursus honorum, en attendant patiemment leur heure. Et qui ont l'impression insupportable de se faire dégager à grands coups de lattes par le petit impertinent. Car il remplit des salles, lui. Quelle rancœur doit-on éprouver à la tour de contrôle solférinienne ! Imagine-t-on Thomas Pesquet sortir dans l'espace muni de suffisamment de réserve d'oxygène pour aller faire son petit tour solo sans plus obéir à quiconque ? L'audace n'a plus de limites, et l'audacieux s'est envolé trop loin de la base spatiale.

Que deviendra l'auto-proclamé Rebel Rebel de la politique ? D'emblée, force est de constater qu'il remporte un succès juvénile ( juvenile success ).





Le sauveur de l'humanité

Au-delà de Major Tom, le personnage principal de la mythologie bowienne est Ziggy Stardust, cette figure humaine à l’intelligence extraterrestre, venue apporter de l’espoir sur terre à une humanité qui se meurt. Et Macron, c'est ce jeune surdoué qui veut dynamiser la France des start-up et des « gens qui bossent », dans une société affaiblie et ramollie par des politiques inertes. Avec son mouvement En Marche, – aux initiales modestement identiques aux siennes –, il entend tout révolutionner. Au sens Tancredi du Guépard, « il faut que tout change pour que rien ne change ». Certes, cet homme qui se présente comme un non professionnel de la politique au point de ne pas savoir poser sa voix dans ses discours, a bien moins de charme et de poésie que Stardust. C'est davantage le côté « salvateur marginal » qui attire ici l'attention.

Dans Starman, Bowie décrit l’arrivée imminente d’un sauveur venu de l’espace à la rescousse de l’humanité en péril. Celui qui est décrit dans la chanson n'est certes pas les bras en croix, ivre de puissance et vociférant des imprécations sur des notes suraiguës, acclamé par un auditoire conquis. C'est un homme étoile, qui attend dans le ciel ( waiting in the sky ) d'aller à la rencontre de l'humanité. Macron est un Starman qui aurait sauté le pas.





Une trajectoire tragique

Malheureusement, les parcours solaires de Major Tom et Stardust se finissent mal :

« Ashes to ashes, funk to funky
We know Major Tom's a junkie. »

Major Tom, la cendre redevenue cendre. Stardust, l'étoile qui n'est que poussière.

L'astronaute qui ne touchait plus terre est en réalité un drogué revenu de son trip. En phase de « descente », le visage blême collé au bitume. La campagne Macron, lancée comme l'éclair par des médias béats d'admiration devant ce « phénomène » se finira-t-elle aussi en bad trip ou reflète-t-elle un véritable courant, durable dans l'opinion ? Ziggy connaît une évolution aussi triste que Major Tom.

« Making love with his ego,
Ziggy sucked up into his mind
Like a leper messiah. »

Et Ziggy fait l'amour à son ego, se rongeant le cerveau, semblable à un messie lépreux qui sera tué par ses fans. Un sauveur misérable, abandonné de tous, qui ne parvient même plus à se sauver lui-même.

Nous ne souhaiterons pas à l'ancien employé de la banque Rothschild de finir ainsi.
Ni d'être l'homme qui vendit le monde (The man who sold the world), autre titre de Bowie.





Article initialement paru sur le blog Giroflée des murailles



dimanche 8 janvier 2017

Espagne : « ceux qui croient que Podemos remettra en cause l'Union européenne se trompent », entretien avec Nicolas Klein








Ancien élève de l'ENS Lyon, Nicolas Klein est agrégé d'espagnol. Il s'est spécialisé dans l'étude de l'Espagne contemporaine et anime un blog dédié au sujet
Cet entretien a été réalisé par Alexandre Karal.  



***



Alexandre Karal : les élections générales espagnoles de décembre 2015 et de juin 2016 n’ayant pas permis l’émergence d’une majorité absolue, le gouvernement s’est contenté, pendant dix mois, d’expédier les affaires courantes, jusqu’à la ré-investiture de Mariano Rajoy du Parti populaire (PP, droite) à la présidence du gouvernement, grâce à l’abstention de la majorité des députés du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Pourquoi ceux-ci se sont-ils abstenus ? Quel avenir le PSOE a-t-il ?

Nicolas Klein : L’abstention du PSOE doit être comprise à la confluence de plusieurs facteurs : le problème de son secrétaire général ; le problème de sa ligne politique ; le problème purement électoral.

Prenons les choses dans l’ordre. L’ancien secrétaire général du PSOE, Pedro Sánchez, après bien des revers électoraux et de nombreux revirements dans sa ligne de conduite, a choisi, plus ou moins en secret, à constituer une coalition parlementaire qui aurait regroupé, outre son propre parti, la formation Podemos et la formation Ciudadanos. Il s’agissait de parvenir à une majorité absolue de sièges (176 au minimum sur les 350 que compte le Congrès des députés, chambre basse du Parlement espagnol) pour mettre fin au cycle de droite ouvert en 2011 avec la victoire écrasante de Mariano Rajoy (il avait, à l’époque, récolté 186 sièges). L’ambition était énorme puisqu’il fallait réunir trois partis différents afin de cumuler leurs résultats (85 députés pour le PSOE, 71 pour la coalition Unidos Podemos et 32 pour Ciudadanos).

Un souci majeur s’est toutefois posé : Podemos et Ciudadanos estiment leurs programmes incompatibles et refusent de collaborer depuis 2015. Il ne restait donc qu’une alliance entre le PSOE et Unidos Podemos, soit 156 sièges. Un nombre insuffisant en cas de refus de toutes les autres formations présentes au Congrès. C’est alors que Pedro Sánchez s’est tourné (et on ne l’a appris que peu après) vers les partis régionalistes, voire séparatistes : la Gauche républicaine de Catalogne et la Convergence démocratique de Catalogne pour les Catalans ; le Parti nationaliste basque et Bildu pour les Basques. C’est à ce prix que Pedro Sánchez aurait pu réunir une majorité suffisante. Or, il aurait fallu, pour obtenir l’adhésion des Catalans et des Basques, accepter l’idée d’un référendum indépendantiste en Catalogne et un nouveau transfert de compétences et de crédits vers le Pays basque. Pedro Sánchez pouvait se contenter d’une abstention de la part de ces formations si elles ne désiraient pas aller jusqu’à un vote d’adhésion à son égard. Il s’agissait donc pour le PSOE de trahir (une fois de plus) la souveraineté nationale espagnole et de reconnaître qu’un démembrement du pays était envisageable.

C’est à la fois pour réagir à cette menace et pour se débarrasser de Pedro Sánchez que les dirigeants du PSOE ont choisi de le débarquer et de refuser cette alliance dangereuse et complexe. N’oublions d’ailleurs pas que si Sánchez a bien été élu secrétaire général à l’issue d’une primaire, il n’a pu gagner qu’avec le soutien indéfectible de Susana Díaz, actuelle présidente de la Junte d’Andalousie et poids lourd du socialisme espagnol. Or, c’est cette même Susana Díaz, à la tête de la principale fédération socialiste espagnole, qui a choisi de défaire la carrière de celui qu’elle avait soutenu à l’origine. Ce sont bien les barons qui ont précipité la chute de Sánchez… mais c’est aussi eux qui l’avaient fait roi.



Quid des conséquences de cette éviction sur a ligne politique du parti, du coup ?

Elle a été modifiée. L’opposition qu’il entretenait avec Susana Díaz et ses alliés n’était pas qu’une question d’ego, même si les personnalités ont évidemment compté. La présidente andalouse n’a jamais apprécié Podemos et ne s’en est jamais cachée. Elle a préféré s’allier à Ciudadanos pour conserver le pouvoir suite aux élections andalouses de mars 2015, même si l’attitude à son égard de Teresa Rodríguez (tête de liste de Podemos lors de ce scrutin) a beaucoup joué. Au niveau national, en tant que figure de proue du socialisme espagnol, elle a constamment œuvré pour que le PSOE ne penche pas du côté de la gauche « radicale ». Elle prétend donc représenter une aile centriste, plus modérée de la social-démocratie espagnole, en consonance avec le felipismo – idéologie social-libérale prônée par Felipe González, président du gouvernement espagnol de 1982 à 1996. González est lui-même sévillan d’origine et ce n’est pas un hasard s’il a été, en tant que figure tutélaire du PSOE, l’un des principaux adversaires internes de Pedro Sánchez.


Pedro Sánchez et Susana Díaz


Reste donc le problème électoral. Pedro Sánchez avait de fortes chances de ne pas parvenir à son but – c’est-à-dire de ne pas constituer une coalition regroupant le PSOE, Unidos Podemos et les séparatistes ou régionalistes catalans et basques. Il risquait donc d’entraîner tout le pays vers de nouvelles élections parlementaires, qui se seraient déroulées le jour de Noël – ou une semaine auparavant en cas d’accord en ce sens avec le PP. Or, tous les observateurs – notamment au PSOE – avaient bien compris le danger que représentaient de nouvelles élections pour cette formation : un écroulement dans les urnes et une relégation en troisième position, derrière les conservateurs et la gauche « radicale ». En juin 2016, les socialistes ont évité le pire en ne perdant « que » cinq sièges par rapport au scrutin précédent (décembre 2015) et en ne subissant pas le sorpasso que tous prédisaient. En revanche, ils auraient probablement hérité d’un sort encore plus déplaisant en cas de troisièmes élections générales. Il fallait donc limiter la casse et temporiser. Ceux qui ont fait remarquer que Pedro Sánchez n’a jamais rendu de compte pour ses défaites électorales successives (régionales, municipales et générales) ont, à mon avis, raison : comment se fait-il qu’il n’ait jamais pris acte du rejet croissant qu’il produisait au sein de la population espagnole ?

Quoi qu’il en soit, même sans lire dans le marc de café, l’on peut dire que l’avenir du PSOE est compliqué, notamment dans les prochains mois. Dès le mois d’octobre, Mariano Rajoy a clairement fait comprendre que, s’il ne parvenait pas à faire voter les modifications du budget national pour l’année 2017 et, plus globalement, à faire avancer son ouvrage législatif, il demanderait au roi de dissoudre les Cortes (le Parlement espagnol) et de convoquer un nouveau scrutin. Or, le PSOE n’a aucun intérêt à voir les bureaux de vote rouvrir prochainement étant donné que les sondages continuent à lui promettre de très mauvais résultats. Les dirigeants socialistes sont donc sur la corde raide : ils doivent faire comprendre aux électeurs qu’ils sont bien dans l’opposition, qu’ils luttent bel et bien pour leurs droits sociaux… tout en collaborant avec le PP pour échapper à un nouveau scrutin.



Le PSOE espagnol n'est-il pas victime de la crise générale de la sociale démocratie en Europe, et de ce qu'on l'on désigne désormais communément sous le nom de « pasokisation » ?

Bien sûr. La social-démocratie européenne est dépassée par la crise économique et par le défi de la souveraineté. Son effondrement dans la plupart des pays européens est patent : PASOK en Grèce, PS en France, Parti travailliste au Royaume-Uni, SPD en Allemagne, Parti démocrate en Italie, etc. Il suffit de contempler le paysage législatif en Pologne, où aucun parti de « gauche » n’est représenté au Parlement, pour comprendre que les formations qui se réclament de la gauche traditionnelle, modérée, « de gouvernement », sont mal en point. À cela s’ajoute le fait que le PSOE est en panne de leadership, et qu’il n’a eu de cesse, au cours des décennies qui ont suivi la mort de Franco, d’affaiblir toujours plus l’État central au profit des communautés autonomes. Il ne propose donc aucun projet concret et régénérateur pour le pays. Or, il s’agit de son principal problème : à quoi sert le PSOE ? Que peut-il offrir à l’Espagne et aux Espagnols ? Pris en étau entre Podemos et le PP, quelles idées originales peut-il défendre ?

C’est à ces questions qu’il va devoir répondre, quel que soit son prochain secrétaire général. L’année 2017 sera en effet décisive pour la formation, qui va organiser un congrès fédéral ainsi qu’un scrutin pour se choisir un nouveau chef. Même si Pedro Sánchez, qui n’a jamais caché sa volonté de retrouver son ancien poste, est réélu, il ne pourra se dispenser d’une réelle redéfinition idéologique. Une alliance avec Podemos (qui pourrait fort bien aboutir à la disparition de facto des socialistes au profit des podemitas) ne serait pas suffisante et risque même de s’avérer contre-productive.



Quelle politique le nouveau gouvernement Rajoy va-t-il pouvoir mener, compte tenu du contexte économique et de sa légitimité limitée ?

Je tiens en premier lieu à rappeler que, si la légitimité du gouvernement conservateur est limitée étant donné les rapports de force parlementaires, celle du PSOE ou celle de Podemos le sont plus encore.

En ce qui concerne le contexte économique espagnol, il me semble qu’il faut éviter de tomber dans deux excès : considérer qu’il est très satisfaisant et considérer qu’il est catastrophique. Chacun des acteurs, aussi bien chez notre voisin que dans les autres pays, choisit généralement l’option qui lui convient le mieux (le plus souvent pour des raisons idéologiques ou politiciennes), sans être capable de faire preuve de nuance. Les médias français ont une façon tendancieuse de présenter l’état de l’économie espagnole, là aussi en fonction de leurs propres préjugés sur le pays et de leurs propres orientations.

Disons en premier lieu que l’année 2016 a été encourageante pour l’Espagne, dont le taux de chômage est passé en-dessous de la barre symbolique des 20 % pour la première fois depuis 2010. Selon les données officielles d’octobre 2016, 19,2 % des Espagnols sont au chômage, ce qui reste un chiffre bien trop important. Toutefois, depuis 2013, l’on note une évolution réellement favorable avec une baisse régulière (bien qu’encore trop lente) de ce taux, qui reflète à lui seul l’ampleur de la crise en Espagne.

En revanche, il est certain que les mesures prises par le gouvernement Rajoy ont favorisé une « flexibilisation » du marché du travail – soit, en termes plus clairs, une précarisation du statut de nombreux travailleurs. La réforme portée par Fátima Báñez, ministre de l’Emploi et de la Sécurité sociale, cherche à contenir l’inflation en limitant le « coût du travail » (c’est-à-dire en gelant ou en réduisant les salaires) et en facilitant le licenciement (ce qui est censé faciliter à son tour l’embauche, notamment dans les petites et moyennes entreprises). Un discours que nous ne connaissons que trop bien en France.

Mariano Rajoy a aussi bénéficié de « vents favorables », à savoir la baisse du taux de change de l’euro par rapport au dollar et la diminution du prix du pétrole. Ces facteurs ont évidemment joué dans le redressement de la situation économique espagnole – mais ils ont joué pour tout le monde et l’on ne peut pas dire que la France ou la Grèce en aient bénéficié dans la même mesure. En réalité, les dernières années ont été l’occasion pour les Espagnols de découvrir qu’ils disposent d’un secteur industriel bien plus dynamique que ce qu’ils croyaient (et que ce que nous croyons toujours en tant que Français). Des records d’exportations sont régulièrement battus ces dernières années (dans le domaine de l’automobile, par exemple), tandis que les secteurs traditionnels (comme l’agroalimentaire, l’industrie portuaire, les infrastructures ou les grands contrats internationaux) se portent bien et connaissent une croissance enviable. Certains responsables internationaux ont été jusqu’à parler d’un « miracle exportateur » concernant l’Espagne – et c’est ce « miracle » qui tire, avec le retour de la consommation intérieure, la croissance de notre voisin, qui devrait atteindre 3,1 % cette année (contre 3,2 % en 2015).


Mariano Rajoy et Jean-Claude Juncker


Ce « miracle » n’en est toutefois pas un car, je le répète, il s’est accompagné d’une nette dégradation des conditions de travail (et de vie) de nombreux Espagnols. Selon les dernières données disponibles, près de 30 % des Espagnols sont proches de la grande pauvreté ou de l’exclusion sociale, signe que la crise n’est pas passée et que le nouveau modèle de développement espagnol est loin d’être égalitaire. En somme, l’économie espagnole est globalement plus solide que ce que l’on peut parfois le dire… mais la reprise que connaît notre voisin est, pour sa part, encore fragile. Elle doit se consolider dans le temps et, si crise bancaire grave il y a en Italie, par exemple, les secousses que ressentirait toute l’Union européenne pourraient être dévastatrices outre-Pyrénées. L’impossibilité de dévaluer l’euro et le libre-échange absolu que subissent les Espagnols restent des handicaps lourds pour une économie en convalescence.


Consolider cette économie ne sera pas chose facile dans un contexte européen où les pays d'Europe du Sud se voient en permanence imposer davantage d'austérité…

Justement, revenons aux mesures économiques de Mariano Rajoy. Plusieurs défis se posent à son gouvernement. En premier lieu, il va devoir revoir le financement des retraites espagnoles, dans un cadre économique plutôt défavorable et en prévision d’un vieillissement accéléré de la population – l’on estime que les personnes âgées de 65 ans ou plus représenteront 30 % de la population espagnole totale en 2050. Pour ne pas grever le budget national et creuser le déficit public, les conservateurs ont choisi de puiser à intervalles réguliers dans ce que les Espagnols appellent la « tirelire des retraites » (hucha de las pensiones) – c’est-à-dire, en termes plus savants, le Fonds de Réserve de la Sécurité sociale. Mis en place en 2000, ce fonds souverain a pour vocation de pallier les difficultés de trésorerie de l’État espagnol dès lors qu’il s’agit de financer le système de retraite par répartition. Il s’inscrit dans le cadre du Pacte de Tolède, organisme mis en place à la fin des années 90 et voulu aussi bien par le PSOE que par le PP. Ce pacte a pour mission de faciliter le dialogue et la prise de décision entre tous les acteurs concernés par le financement des retraites en Espagne. Or, avec l’augmentation drastique du taux de chômage depuis 2008, le vieillissement de la population et le creusement du déficit public, ce modèle de financement est largement remis en cause, tandis que la « tirelire » des retraites voit son niveau baisser dangereusement. À l’heure où j’e vous parle, la Sécurité sociale espagnole a encore dû retirer 936 millions d’euros de ce Fonds de Réserve – et, sur toute l’année 2016, il a fallu avoir recours à près de 20 milliards d’euros (!) disponibles dans ce fonds pour faire face à toutes les échéances sociales.

De plus et comme vous me parlez de l'Europe, il faut savoir que la Commission européenne veille au grain et qu’elle ne laissera pas l’Espagne continuer de « déraper » en matière budgétaire. Pierre Moscovici estime que le déficit public espagnol devrait atteindre 3,9 % du PIB cette année (alors que Madrid s’est engagé à plusieurs reprises à le faire passer sous la barre des 3 %, chiffre magique prescrit par les instances communautaires). L’Espagne, tout comme le Portugal, a échappé à une sanction humiliante de la part de la Commission à l’été 2016, mais cette « clémence » ne sera pas éternelle, surtout si le pouvoir allemand se sent menacé et qu’il estime que la « discipline » n’est plus respectée. Il faut cependant bien voir que ce chiffre de 3,9 % (même s’il est un peu dépassé en fin d’année) est faible par rapport au déficit public dont part l’Espagne : 9,39 % en 2010, 9,61 % en 2011 voire 10,47 % en 2012 ou 10,96 % en 2009. Des efforts considérables ont été consentis de la part de l’Espagne et des Espagnols pour parvenir à repasser sous les 5 % du PIB et c’est pourquoi Mariano Rajoy de « lâcher un peu la bride » afin de ne pas tuer la croissance dans l’œuf. Globalement, ces plus de 310 jours sans gouvernement qui se sont étendus de décembre 2015 à octobre 2016 ont aussi permis aux Espagnols d’éviter de nouvelles coupes budgétaires ou de nouveaux impôts.

Mais avec la constitution de son nouveau gouvernement, plusieurs décisions lourdes ont été prises, notamment en matière fiscale : révision du mode de perception de l’impôt sur les sociétés afin de renflouer les caisses, augmentation des taxes sur l’alcool, le tabac ou les boissons sucrées, etc. La pression de Bruxelles reste importante et le budget espagnol est toujours sous surveillance. Beaucoup d’Espagnols se demandent à juste titre quand leur pays verra le bout du tunnel en matière de déficit.


Le parti Podemos, lui, s’est opposé à la candidature de Mariano Rajoy. Comment se positionne-t-il par rapport au PP et au PSOE ? Est-il juste de parler de « populisme » à son sujet ?

Le positionnement de Podemos par rapport aux deux « grands partis historiques » a largement évolué entre 2014 (année de sa révélation au grand public, suite aux élections européennes) et 2016. Dans un premier temps, Pablo Iglesias et ses partisans ont dénoncé la caste (casta) au pouvoir, terme qui regroupait aussi bien le PP que le PSOE – l’on a volontiers parlé, à l’époque, de PPSOE, un peu comme on dénonçait « l’UMPS » en France. C’est l’époque où Podemos, sous l’impulsion de son actuel numéro deux, Íñigo Errejón, se voulait une sorte de parti transversal, qui rejetait le clivage gauche-droite traditionnel pour mieux défendre la souveraineté populaire. Tout au long de l’année 2014 et au début de l’année 2015, Podemos mettait les conservateurs et les socialistes dans le même sac, les accusant de pratiquer à peu de choses près la même politique économique et sociale mais aussi de s’être partagés le pouvoir pendant plusieurs décennies sans jamais réellement prêter attention aux revendications du peuple. Ce partage du pouvoir aurait amené, selon Podemos, de nombreux maux avec lui : corruption endémique, dysfonctionnement de nombreuses administrations, absence de véritable alternative, etc.

Je rejoins une grande partie de ce constat – et je crois que c’est aussi le cas de bien des Espagnols. La gestion de la crise économique par Zapatero lors de son second mandat (2008-2011) a été désastreuse et a démontré que la social-démocratie espagnole n’avait pas le courage de s’opposer réellement aux marchés, aux injonctions européennes et aux appétits de la finance. Plus globalement, l’explosion de la bulle immobilière espagnole et toutes les conséquences néfastes qu’elle a entraînées sont le résultat de politiques acceptées aussi bien par le PP que par le PSOE : crédit facile, fort endettement des ménages, incitation permanente à la consommation, etc.

Pour Podemos, il semblait donc logique de refuser tout compromis avec les conservateurs mais aussi avec les socialistes – puisque ces derniers ont gouverné l’Espagne pendant plus longtemps que les premiers après la mort de Franco et ont une responsabilité écrasante dans l’état actuel du pays. Pourtant, après les élections régionales et municipales de mai 2015, Podemos (et ses filières ou alliés locaux, que l’on appelle confluencias outre-Pyrénées) n’a pas hésité longtemps à dialoguer avec le PSOE. Dans certains cas, les socialistes ont soutenu un candidat podemita afin de déloger le PP du pouvoir – comme dans les mairies de Madrid (Manuela Carmena), Valence (Joan Ribó), Cadix (José María González, dit « Kichi »), Saint-Jacques-de-Compostelle (Martiño Noriega), etc. Dans d’autres cas, c’est Podemos et ses alliés qui ont soutenu la candidature d’un socialiste, notamment à la tête des régions.

Du coup, certains zélateurs de Podemos ont interprété la chose comme une stratégie visant à surveiller le PSOE dans un premier temps, à le phagocyter dans un deuxième temps , à le remplacer enfin. Personnellement, je n’ai jamais cru à cette explication et j’ai toujours été sceptique à l’égard de Podemos.


Pourtant, Podemos inspire, notamment en France. Par exemple, Jean-Luc Mélenchon semble se revendiquer à son tour et à la suite d'Iglesias de la philosophe Chantal Mouffe. Il est devenu « Youtubeur », comme Pablo Iglesias animait La Tuerka, une web télé…

Je peux comprendre ce qui a séduit dans le mouvement. Après tout, il semblait vouloir court-circuiter les institutions établies pour s’adresser directement au peuple – ce qui ressemble être du populisme dans le bon sens du terme, soit une politique venue du peuple et faite véritablement pour lui. Mais pour ce faire, il faut encore savoir à quel « peuple » l’on s’adresse. Or, Podemos a un électorat bien précis, à la fois socialement et géographiquement et, pour des raisons politiques et idéologiques, il a choisi de ne courtiser que cet électorat et de ne prendre de décisions que pour lui. La plupart des études réalisées, notamment par le CIS (Centre des Recherches sociologiques), montrent clairement que ce ne sont pas les plus démunis qui votent pour Podemos (ou pour Unidos Podemos, la coalition qu’il forme avec la Gauche unie, sorte de Front de Gauche à l’espagnole). Les citoyens dont les revenus dépassent les 4 500 euros mensuels votent en moyenne à 31 % pour la formation de Pablo Iglesias (et à 11,5 % pour le PP), tandis que le soutien envers Podemos tombe en-dessous des 15 % chez les personnes touchant entre 600 et 900 euros par mois (c’est-à-dire autour du salaire minimal, qui s’élève à 764,40 euros par mois en 2016), contre 21 % pour le PP. La sociologie électorale de Podemos est limpide, puisqu’elle repose pour l’essentiel sur les jeunes urbains (entre 18 et 35 ans) les mieux formés, souvent plus aisés, ayant suivi des études universitaires, ayant voyagé et n’étant pas réellement attachés à leur pays – pas plus qu’à la notion de nation en général.


Pablo Iglesias et Íñigo Errejón 


Par ailleurs, au niveau géographique, Podemos et ses alliés font le plein dans l’Espagne périphérique – c’est-à-dire la Catalogne, le Pays basque, la Navarre, la Communauté de Valence et, dans une moindre mesure, les Baléares et la Galice. Par « Espagne périphérique », il ne faut surtout pas comprendre « Espagne défavorisée » puisqu’il s’agit, à l’exception de la Galice (et en partie de la Navarre), d’une Espagne plutôt riche et urbaine surtout désireuse de renforcer les privilèges déjà arrachés à l’État central. En réalité, Podemos est surtout le parti de ceux qui se reconnaissent dans une gauche « radicale » et pensent que Pablo Iglesias pourra les mener efficacement à l’indépendance de facto ou de jure de leur communauté autonome. Les dirigeants de Podemos n’ont d’ailleurs jamais caché leur soutien aux régionalistes et aux séparatistes de tout poil.

Si l’on se penche sur une carte des derniers résultats électoraux en Espagne, le bilan est facile à tirer : en dehors du cœur de l’agglomération madrilène (zone riche, dynamique et urbaine), qui leur est plutôt favorable, les podemitas ne séduisent guère dans le centre de l’Espagne. De la même façon, ils sont à la traîne dans les régions périphériques plus défavorisées (Région de Murcie, Andalousie, Canaries, Asturies). C’est pourtant dans ces zones que se trouvent les plus pauvres des Espagnols, ceux qui bénéficient le moins des avantages matériels offerts par la mondialisation – je pense notamment aux zones rurales de Castille-et-León, de Castille-La Manche, d’Aragon et d’Estrémadure. Ces régions sont centrales géographiquement mais périphériques économiquement et politiquement – et elles n’intéressent pas Podemos, puisqu’elles tournent le dos à cette formation (même si l’on note des exceptions locales, comme l’agglomération de Cadix, en Andalousie).


Faut-il renoncer à espérer que Podemos prône un jour la sortie de l’Union européenne pour l’Espagne comme le font de nombreux mouvements populistes dans d’autres pays de l’UE ?

Honnêtement, je n'y crois guère. Et si un tel bouleversement a lieu, ce sera avec d’autres dirigeants et des bases idéologiques radicalement différentes. En dehors de Juan Carlos Monedero, né en 1963 (mais qui ne fait plus partie du bureau politique de la formation), les principales figures de proue de Podemos sont nées dans les années 70 ou 80, ont grandi avec l’Union européenne, l’ouverture des frontières, la libre circulation des personnes, la dilution progressive des États-nations traditionnels, etc. Quand bien même ils pourraient en critiquer les orientations libérales, les responsables de ce parti ont un profond attachement à l’idée même d’Union européenne et ils l’ont toujours rappelé avec véhémence.

Bien entendu, ceux qui ont présenté Podemos comme un dangereux parti bolchevique prêt à faire la révolution prolétarienne à tout instant (c’est-à-dire tous les adversaires de droite du parti) ont aussi affirmé pendant des mois que l’élection de Pablo Iglesias à la tête du gouvernement espagnol supposerait une rapide sortie de l’Espagne de l’Union européenne. On l’a entendu aussi bien dans la bouche d’hommes politiques espagnols (comme Mariano Rajoy) que dans celle de journalistes de nombreux pays. Cela me semble ridicule : Iglesias et ses partisans n’ont eu de cesse que de rappeler qu’ils n’étaient pas opposés à l’idée même d’UE. Ils réclament cependant une autre Europe, une « Europe sociale », une « Europe des travailleurs », etc., de vieilles lunes dont on sait ce qu’il faut penser. L’Union européenne est comme elle est (libérale, antidémocratique, etc.) non pas par un accident de l’histoire, par la volonté néfaste des dirigeants des vingt dernières années ou par une fâcheuse déviation de ses objectifs initiaux : elle a été conçue pour devenir ce qu’elle est devenue. Et je ne suis pas sûr que les responsables et une bonne partie des électeurs de Podemos finissent par le comprendre. Ils ont un profond blocage psychologique et idéologique à ce sujet.


La Gauche unie, le nouveau partenaire de Podemos au sein « d'Unidos Podemos », n'est-elle pas plus radicale dans sa critique de l'Europe ?

Sans doute. Mais la Gauche unie en est aujourd’hui réduite à jouer le rôle de supplétif de Pablo Iglesias. A priori, elle est condamnée à terme à disparaître électoralement. De plus, elle n’a jamais si claire concernant l’Union européenne et l’euro. J’en veux pour preuve les déclarations de son actuel coordinateur fédéral, Alberto Garzón, qui affirmait auprès du magazine Mundo obrero en juillet 2013 : « C’est une question [l’euro] compliquée d’un point de vue technique mais l’on peut affirmer, pour résumer, que le véritable problème de l’économie [espagnole] n’est pas strictement monétaire ; il concerne le capitalisme espagnol, qui ne trouve pas sa place dans le monde. […] Ce que fait l’euro, c’est accentuer ces problèmes puisqu’il agit comme une camisole de force. Sortir de l’euro n’implique pas une solution. Cela vous donne des instruments plus importants pour gérer une politique monétaire différente, bien qu’au départ, cela implique une souffrance très importante, mais dans tous les cas, vous continuez à lutter sur le même théâtre de concurrence mondialisée. Par conséquent, le débat ne concerne pas tellement l’euro mais le type d’institutions, aussi bien politiques qu’économiques, que nous devons articuler entre les différentes économies européennes pour qu’elles forment un bloc commun pour s’en sortir. […] Au lieu d’un débat sur l’euro, je suis partisan d’une discussion sur la création de blocs sociaux, politiques et économiques en Europe du Sud (c’est-à-dire la Grèce, le Portugal, l’Italie et l’Espagne), car nous partageons des problèmes structurels ».

En d’autres termes, après avoir clairement identifié le problème fondamental posé par une monnaie unique, Alberto Garzón expliquait que ce problème est finalement secondaire, et qu’il fallait attendre une coordination entre différents pays européens pour s’en sortir. Autant attendre les calendes grecques. En juin 2013, son prédécesseur au poste de coordinateur fédéral, Cayo Lara, signait un article intitulé « La Gauche unie parie sur l’euro au sein d’une Union européenne refondée ». C’est aussi ce que proposait en son temps Aléxis Tsípras pour la Grèce – avec le succès que l’on connaît. Et depuis 2013, pour autant que je sache, les positions en la matière de la direction de la Gauche unie n’ont guère évolué.


Alberto Garzón et Pablo Iglesias

Quant à Podemos en lui-même, l’Union européenne lui tient lieu de totem indéboulonnable auquel on doit sans cesse rappeler son attachement. À la veille des élections générales du 20 décembre 2015, l’Institut royal Elcano, cercle de réflexion sis à Madrid, posait une série de questions dans le domaine de la politique étrangère aux quatre plus grandes formations en lice. L’une de ces questions était la suivante : « En tant qu’objectif à moyen et long terme, seriez-vous partisan d’une Europe fédérale ou d’un saut décisif vers de véritables « États-Unis d’Europe » ? » La personnalité mandatée par Podemos répondait la chose suivante : « Dans la mesure où cela se fait depuis les valeurs dont nous venons de parler [les droits de l’homme, l’égalité des sexes, la démocratie et le développement durable et inclusif], oui. Le plus curieux dans tout ce processus de débat sur le chapitre « Europe » de notre programme électoral, c’est qu’il nous ait fallu démentir le mythe selon lequel les adhérents et sympathisants de Podemos sont opposés au projet européen. C’est tout le contraire. Chez Podemos, nous sommes partisans d’un renforcement de l’union politique des 28 avec une nouvelle réforme constituante, à condition qu’elle se fasse dans une perspective démocratique, avec l’accent mis sur les citoyens et sur la base de l’Europe sociale et des valeurs. Nous revendiquons ainsi un projet transformateur ambitieux, solidaire, inclusif et profondément européiste ». Je crois qu’une telle profession de foi se passe de tout commentaire.

Podemos n’a jamais condamné non plus la monnaie unique en tant que telle . Dans son « Projet économique pour les gens » (Proyecto económico para la gente), document de travail approuvé par Pablo Iglesias en 2014 mais rédigé par deux universitaires proches de la formation (Vicenç Navarro et Juan Torres), le parti consacre un chapitre particulier à la politique européenne (en faisant une fois de plus une question comme une autre alors qu’elle est, à l’heure actuelle, cruciale pour retrouver la souveraineté populaire et nationale). Il y réclame une modification des statuts et des normes de la Banque centrale européenne (bon courage pour affronter une bonne partie des pays européens sur ce sujet). L’euro est évoqué au début du document en ces termes : « La zone monétaire de l’euro est « mal » conçue, au bénéfice de l’Allemagne et des grandes corporations, tout particulièrement des corporations financières. Il lui manque tous les éléments dont nous savons qu’ils sont indispensables pour que l’union monétaire soit optimale et fonctionne correctement lorsque des problèmes se présentent, c’est-à-dire sans générer des asymétries et des inégalités, des déséquilibres constants et une instabilité continuelle. Les Espagnols doivent comprendre qu’il est matériellement impossible de mener à bien des politiques qui satisfassent l’intérêt général (celui de l’immense majorité de la population), au sein de l’euro tel qu’il est conçu. Ils doivent savoir que l’euro a été imaginé comme un véritable guêpier mais qu’il n’est écrit nulle part que les peuples doivent l’accepter sans broncher. »

Jusque-là, le constat me paraît plutôt lucide, même si, à nouveau, il n’y a aucun « défaut de conception » dans l’euro, pas plus que dans l’Union européenne : une monnaie unique ne peut que « mal » fonctionner entre des pays différents, aux intérêts divergents, aux structures économiques incomparables et au poids politique et économique sans commune mesure. Ou alors il faudrait que des transferts financiers massifs soient acceptés dans les zones les plus riches pour que les zones les plus pauvres soient constamment sous perfusion monétaire. Mais le plus beau est à venir puisque le « Projet économique pour les gens » précise la chose suivante : « Il y a d’autres façons de construire l’Europe et de faire en sorte que la monnaie unique fonctionne. Il est fondamental que le gouvernement espagnol promeuve et mette au point dès que possible des accords stratégiques avec le gouvernement des autres pays européens pour que l’on puisse changer les actuelles conditions de gouvernance de l’euro ». Une autre Europe à laquelle ne seront favorables ni l’Allemagne, ni les Pays-Bas, ni l’Autriche, ni la France (en cas par exemple d'élection de François Fillon à la présidence du pays), etc.

Et pourquoi ne pas commencer par envisager des solutions proprement espagnoles, qui consisteraient à retrouver véritablement la souveraineté face aux puissances d’argent mais aussi face aux institutions supranationales ? Cela supposerait bien entendu de rompre clairement et définitivement avec la zone euro, l’Union européenne, etc., alors que Podemos appelle de ses vœux une « Europe fédérale ».

Il faut bien comprendre que, si les défis des pays européens s’inscrivent évidemment dans un cadre commun, chaque nation conserve ses particularités. En ce sens, il est indispensable que tous les observateurs de la vie politique espagnole soient conscients du fait que toute la gauche espagnole a abandonné l’idée de nation et de souveraineté nationale. Podemos promeut, tout comme la Gauche unie ou le PSOE (et même le PP, mais c’est une autre discussion là aussi) une double dissolution de l’Espagne : une aspiration par le haut (via les institutions européennes et la fédéralisation du continent) et une aspiration par le bas (via la désagrégation du pays et sa fragmentation en baronnies indépendantes de jure ou de facto). Tout (ou presque) sera accepté au nom du « dépassement » de l’idée de nation – et sans nation, pas de souveraineté nationale. Je ne souhaite qu’une chose : que Podemos change son fusil d’épaule en la matière et adopte des positions réellement « souverainistes » (car parler de « patrie » ou de « souveraineté » ne suffit pas, encore faut-il joindre les actes aux paroles).

Dans ce cadre, ceux qui, particulièrement en France, continuent de voir aujourd’hui en Podemos un facteur de profonde remise en cause de l’Union européenne ou de l’euro se trompent lourdement.  



samedi 31 décembre 2016

« L'Europe fait preuve de cécité géostratégique face à la Turquie ! », entretien avec Olivier Delorme









Olivier Delorme est écrivain et historien. Passionné par la Grèce, il est l'auteur de La Grèce et les Balkans: du Ve siècle à nos jours (en Folio Gallimard, 2013, trois tomes). Il vient également de publier 30 bonnes raisons de sortir de l’Europe, éditions H&O, décembre 2016.



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Dans votre ouvrage 30 bonnes raisons de sortir de l’Europe, vous comparez l'Europe d'aujourd'hui avec celle, très conservatrice, de la Sainte-Alliance, et la situation actuelle avec l'Ordre européen dominé à l'époque par le chancelier autrichien Metternich. Ce parallèle semble vous avoir été inspiré par la crise grecque de janvier-juillet 2015, soldée par une capitulation d'Alexis Tsipras face à ses créanciers, qui vous a rappelé le soulèvement grec contre les Ottomans en 1821. Pouvez-vous préciser ? 

Le parallèle m’a été suggéré par un article paru en juin 2015, en plein « bras de fer » entre le gouvernement grec et l’Eurogroupe, dans Die Welt, très sérieux quotidien proche de la chancelière Merkel. Ce texte accusait les Grecs de détruire « l’Ordre européen » comme ils l’avaient fait une première fois en 1821 lorsqu’ils s’étaient soulevés contre la domination turque. Ce parallèle m’a paru très caractéristique d’une propension de plus en plus courante chez les européistes à attribuer aux peuples des défauts et des qualités donnés pour natifs et invariants (le Grec serait déstabilisateur de l’Ordre européen en même temps que fainéant et fraudeur, comme l’Allemand serait honnête, travailleur, etc.) – ce qui est propre à la pensée essentialisante. Mais ce parallèle m’a paru aussi involontairement judicieux quant à la nature de l’Europe d’alors et de l’Union européenne d’aujourd’hui.

Olivier Delorme
Durant les guerres qu’a dû soutenir une France révolutionnaire qui a renversé l’ordre politique et social fondé sur la monarchie de droit divin et sur l’inégalité devant la loi, ses armées ont semé en Europe les germes de ce qu’on appelle alors le libéralisme (dans son sens politique : fin du régime féodal, égalité devant la loi et l’impôt, garantie de droits individuels et de libertés publiques…) ainsi que l’idée d’une souveraineté collective de la Nation substituée à celle du monarque. Puis Napoléon a tenté d’unifier l’Europe par la force – épisode éminemment ambigu car, à la conquête, s’est mêlée l’acclimatation d’une partie de ces acquis de la Révolution.

La fin de cet épisode napoléonien, en 1815, inaugure en Europe – jusqu’aux révolutions nationales et libérales de 1848 – une longue ère de réaction politique et sociale : restauration du principe absolutiste et tentative de restauration sociale de l’ordre aristocratique. Cette Europe a un leader, le prince de Metternich, ministre des Affaires étrangères puis chancelier de l’Empire d’Autriche de 1809 à 1848. Elle est fondée sur des traités, celui de la Sainte-Alliance conclu en septembre 1815 entre l’Autriche, la Russie et la Prusse, puis celui de la Quadruple Alliance qui, en novembre, élargit le précédent à l’Angleterre et institue un directoire européen périodiquement réuni en Congrès… ce que j’appelle, dans mon livre « le premier Conseil européen ». Puis la France vaincue, où les vainqueurs ont imposé le retour des Bourbons, est intégrée en 1818 à cette « construction européenne » première manière.

Certes mais il a existé, en Europe et au cours de l’histoire, des systèmes d’alliances en tous genres. Pourquoi comparer spécifiquement l’Union européenne d’aujourd’hui avec l’Europe de 1815 ?

Comme l’UE d'aujourd’hui, l’Europe de Metternich fonde sa légitimité apparente sur l'idée qu’elle assure une « paix éternelle » – ce qui est aussi faux pour l’Europe d’alors que pour l’UE, laquelle a joué un rôle majeur dans le déclenchement des guerres de sécession yougoslaves comme dans celui de la guerre en Ukraine.

Établie après la « grande trouille » révolutionnaire des tenants de l’ordre ancien, l’Europe de la Sainte-Alliance a en réalité pour but de maintenir le statu quo politique et social. Comme la « grande trouille » du communisme est, après la deuxième guerre mondiale, le principal moteur d’« initiatives européennes » qui sont en réalité pour une large part pilotées depuis Washington, afin d’intégrer économiquement (CECA, CEE) et militairement (CED, OTAN) l’Europe occidentale dans un ensemble atlantique.

Au plan intérieur, cet Ordre européen de 1815-1848 est essentiellement antidémocratique. Et il ne me semble pas essentiellement étranger à l'Ordre européen de 2015 dans lequel, nous indiqua Jean-Claude Juncker après la victoire électorale de Syriza en Grèce, « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». Le régime de propagande européiste actuel suffit généralement à étouffer la voix des contestataires et, quand il ne suffit pas, l’Ordre européen trouve le moyen légal d’annuler le verdict des urnes – qu’il s’agisse de référendums en Irlande, en France, aux Pays-Bas, en Grèce, en Italie, ou d’élections législatives comme en Grèce. On en est aujourd’hui à dire, dans la caste gouvernante, qu’il ne faut plus consulter les peuples sur les questions européennes puisqu’ils ne donnent jamais la réponse qu’on attend d’eux. Certains « précurseurs » commencent même à avancer que si l’Europe et le suffrage universel deviennent incompatibles, c’est avec le deuxième qu’il va falloir en finir. Aussi n’est-il nullement à exclure qu’après avoir réduit la démocratie représentative à un rite électoral vide de sens, où l’élection consiste en un concours de beauté destiné à désigner celui qui conduira la politique unique déterminée hors de tout contrôle démocratique, l’Europe, remise en cause chaque jour davantage par les peuples connaisse un jour ou l’autre une dérive plus ouvertement autoritaire.

Au plan européen, l'Ordre d’après 1815 visait à empêcher toute renaissance du danger révolutionnaire. En 1820, le Congrès – ou Conseil – européen de Troppau décide ainsi du droit des cinq États membres à intervenir partout en Europe pour atteindre ce but… et garantir la « paix éternelle ». En application de ce principe, Metternich obtient mandat de ce Congrès, réuni à Laybach (Ljubljana) en 1821, d’écraser les libéraux italiens. Puis le Conseil – ou Congrès – européen de Vérone confie, en 1822, à la France de Louis XVIII le soin d’écraser les libéraux espagnols : l’expédition des « 100 000 fils de Saint-Louis » se termine par la prise du fort du Trocadéro (Cadix).

En Grèce depuis 2010, la Troïka (Commission européenne, BCE, FMI) n’est pas armée de canons et de fusils, mais elle a bafoué l’État de droit, violé la Constitution et les droits du Parlement, liquidé le droit du travail, vaporisé les classes moyennes, amputé les salaires, les retraites et les budgets sociaux, etc. Elle contraint à l’exil une partie de plus en plus importante (et diplômée) de la population. Elle condamne à la cécité ou à l’amputation des diabétiques qui ne peuvent plus acheter leur insuline. Elle tue par le désespoir (suicides, toxicomanie), en privant plus d’un tiers des Grecs d’accès aux soins, en rendant impossible le fonctionnement normal des hôpitaux, en différant la prise en charge de pathologies graves comme le cancer.

C’est pourquoi l’accession au pouvoir de Syriza en 2015 vous est apparue comme une manière de rejouer le soulèvement de 1821. Il s’est agi selon vous d’une tentative de secouer une chape de plomb continentale, et de contester une fois de plus de vieilles hiérarchies iniques….

Oui. Le soulèvement grec de 1821 contre l’Empire ottoman devait tout aux idées de la Révolution française. Logiquement, le Congrès européen de Troppau le condamna comme résultat de « combinaisons criminelles ».  Alors que la catholique Autriche avait longtemps eu l’Empire turc et musulman pour rival géostratégique dans les Balkans, aux yeux de Metternich, le combat idéologique contre-révolutionnaire de son Europe l’emporte désormais sur toute autre considération. Il approuve donc chaleureusement la répression exercée par le sultan ottoman sur ses sujets grecs révoltés, et fait repousser par le Congrès de Vérone l’appel que ces derniers ont adressé « avec confiance à l’Europe et à la grande famille de la chrétienté ». Là encore le parallèle me paraît assez pertinent avec l’Europe d’aujourd’hui : lorsque le ministre grec de l’Économie Varoufakis demande à l’Eurogroupe des aménagements, fort limités d’ailleurs, de la ravageuse politique de déflation imposée à la Grèce par l’UE et le FMI depuis 2010, ceci au nom de la solidarité européenne et de la rationalité économique, il se voit opposer par Schäuble et Dijsselbloem (le président de l’Eurogroupe) une raison (délirante) idéologique exigeant au contraire l’aggravation des politiques qui ont échoué.

C’est bien en cela que l’Ordre européen d’aujourd’hui ressemble à celui de 1815 (ou à la souveraineté limitée imposée par l’URSS à ses satellites entre 1947 et 1990) : on ne peut tolérer aucune brèche dans la rationalité idéologique qui sous-tend la construction politique. Faute de quoi cette construction s’effondrerait. Concéder quelque entorse que ce soit aux règles de l’Ordre européen de Metternich en 1821, à celles de l’Ordre soviétique naguère ou à celles de l’Ordre européen d’aujourd’hui fondé sur l’ordolibéralisme allemand, c’est remettre en cause l’Ordre lui-même. C'est intolérable pour ses gardiens.

Toujours dans votre ouvrage, vous comparez également l'Europe à une nouvelle « Ligue de Délos » ? Pouvez-vous expliquer ce rapprochement que vous faites entre l’UE d’aujourd’hui et cette vieille confédération de cités grecques ? 

En 1980, douze ans avant le traité de Maastricht instituant la monnaie unique, j’étais étudiant en numismatique et épigraphie grecques, et je soutenais un mémoire de maîtrise sur la datation (toujours incertaine) du décret dit de Cléarque. Ce texte athénien du Ve siècle avant notre ère, imposait aux cités de la Ligue de Délos de renoncer à leur propre monnaie et de ne plus utiliser que la monnaie athénienne. En outre, ces cités devaient apporter à Athènes leur stock monétaire qui serait fondu et refrappé au type monétaire d’Athènes qui, au passage, prélèverait des « frais ». Mon mémoire était sous-titré : « essai de définition d’un impérialisme athénien en matière monétaire ».

On ne sait pas si ce décret fut vraiment appliqué, mais ce qui est passionnant, c’est d’abord qu’on en retrouve des fragments dans plusieurs cités de la Ligue de Délos, ce qui montre qu’il a été, pour reprendre le langage actuel – en osant l’anachronisme –, transcrit dans leur droit interne. Il permet aussi de prendre conscience que, lorsqu’on est la puissance économique dominante d’une « construction politique » (ce qu’est Athènes dans la Ligue de Délos), on a tout intérêt, symbolique et économique, à y imposer sa monnaie. Ce qui est bien, aujourd’hui, la réalité de l’euro : l’Allemagne n’en voulait pas, la France le voulait à tout prix, l’Allemagne a donc pu imposer à de très médiocres négociateurs français que la monnaie unique serait allemande.

Vous  soulignez que le parallèle entre la ligue et l’Union européenne vous est venu lorsque vous avez entendu José Manuel Barroso, l’ancien président de la Commission européenne qualifier l'UE « d’empire non impérial »…

Oui car la Ligue de Délos elle-même est une confédération de cités souveraines qui se forme en 478 avant notre ère, après la victoire des Grecs coalisés contre l’agression perse de la deuxième guerre médique. Une fois libérées de la tutelle perse, la plupart des cités de l’Égée, insulaires ou de la côte d’Asie Mineure, y adhèrent librement. Grâce à sa flotte, Athènes en est le membre le plus puissant, militairement et économiquement, et beaucoup des cités confédérées dans la Ligue préfèrent dès lors, plutôt que de fournir elles-mêmes un « effort de défense », payer une contribution au trésor commun (au budget communautaire dirions-nous en risquant une fois encore l’anachronisme).

Ce trésor est déposé sur la petite île de Délos, et comme Athènes fournit l’essentiel de l’effort militaire, l’argent des alliés contribue à le financer en même temps qu’à développer les arsenaux athéniens comme les multiples activités qui leur sont liées (corderies, tissage des voiles, métallurgie, etc.). Du coup, la construction communautaire et volontaire du départ profitant essentiellement à Athènes, celle-ci devient un hégémon (celui qui guide, prend l’initiative, commande) de plus en plus puissant parmi des confédérés de plus en plus faibles….

Ce que montre l’histoire de la Ligue de Délos, c’est qu’une construction politique de type confédéral, fondée au départ sur les principes de libre adhésion et d’égalité, peut se transformer en un système de domination  implacable d’un des membres de cette construction sur les autres, et quand bien même l’égalité entre les membres reste la règle théorique.

Ajoutons – avec un sourire – que le fonctionnement de la Ligue de Délos s’enraye gravement à partir de 413 et qu’elle disparaît en 404 avant notre ère – soit entre la 65e et la 74e année après sa fondation. Ce qui, appliqué à « l’Empire non impérial » de Barroso, en prenant comme date de naissance celle de la signature du traité de la CECA en 1951, nous donnerait un processus de disparition de l’UE allant de… 2016 et 2025 !..

Nous parlions plus haut de l'Empire ottoman.... et vous connaissez très bien la Grèce, les Balkans, la Turquie. Que vous inspire la relation actuelle qu'entretient l'Union européenne avec Ankara, sachant que, dans votre ouvrage, vous accusez l'UE de « cécité géostratégique » ?

En affaiblissant la Grèce depuis 2010, face à une Turquie en pleine dérive, l’UE ouvre la voie à une extension potentielle vers l’ouest de la zone de crise proche-orientale. Il y a maintenant 14 ans qu'est arrivé au pouvoir en Truquie un parti islamiste, l’AKP (Parti de la Justice et du développement), que des journalistes aveugles ont complaisamment décrit comme un parti inoffensif équivalent des formations démocrates-chrétiennes occidentales. Le chef de l’AKP, Erdogan, Premier ministre en 2003 puis président de la République en 2014, n’a pourtant jamais caché ses intentions, indiquant qu’il n’y avait pas d’islamisme modéré mais seulement des moyens différents de parvenir à un État islamique. Durant ces 14 années, le gouvernement AKP a donc conduit une réislamisation systématique de l’appareil d’État, de l’éducation et de la société.

Or cette politique a été largement financée par les milliards déversés sur la Turquie par l’UE (en même temps qu’elle asphyxiait la Grèce) au titre de l’aide à la réalisation du Marché unique, ainsi que par une croissance vigoureuse, résultat de l’avantage compétitif massif que ses bas salaires et son faible niveau de protection sociale donnent à la Turquie dans le cadre de ce marché. Car l’AKP a mis en place un système de pots-de-vin exigés pour toute attribution de marchés publics, détournant ainsi une grande partie de la manne européenne soit vers les poches du clan Erdogan soit vers l’énorme machine clientéliste (fondations charitables, hôpitaux, écoles…) qui a permis à l’AKP de fabriquer du consensus social (et électoral) autour de lui, à l’image de la stratégie traditionnelle des Frères musulmans.

En revanche, l’UE n’a jamais exercé sur la Turquie la moindre pression pour qu’elle cesse ses politiques agressives à l’égard d’États pourtant membres de l’Union ! Ainsi la Turquie a-t-elle continué à violer régulièrement l’espace aérien et maritime de la Grèce, à revendiquer une multitude d’îlots grecs, à bloquer par la menace (depuis 1974) la mise en valeur des ressources du sous-sol égéen alors que la Grèce s’est engagée par avance à accepter l’arbitrage du litige par la Cour internationale de justice. L’UE ne s’est jamais réellement impliquée dans la résolution de la question de Chypre : comble d’absurdité puisque un État candidat à l’UE, la Turquie, occupe et colonise illégalement le tiers du territoire d’un État membre de l’Union, la République de Chypre, et lui conteste le droit d’exploiter le gaz qui se trouve au large de ses côtes !


Tout cela est paradoxal car ça contraint la Grèce à maintenir un niveau de dépenses militaires élevées, alors même qu’on exige d’elle qu’elle diminue ses dépenses publiques….

Bien sûr ! Cela profite au premier chef aux industries militaires allemande, française et américaine, en même temps que ça a été un facteur essentiel de « construction » de la dette grecque et de corruption de la caste politique – une corruption dont des sociétés allemandes comme Siemens ont été des acteurs majeurs et dont le contribuable grec paye le coût.

À cela, il faut désormais ajouter le soutien du régime islamiste turc à Daesh. Les preuves abondent : du soin aux blessés de Daesh, refusé aux Kurdes qui le combattent, jusqu’au blanchiment du pétrole (dans lequel est impliqué l’un des fils d’Erdogan), du coton ou des céréales produits sur les territoires contrôlés par Daesh, revendus aux Occidentaux par des intermédiaires turcs et qui ont fourni à l’organisation terroriste l’essentiel de ses ressources. Ou jusqu’à la livraison d’armes par l’armée turque, révélée par une presse qui était encore en liberté surveillée. De même l’armée turque n’a-t-elle jamais tiré que sur les Kurdes lorsqu’elle prétendait bombarder Daesh. Quant à l’engagement de troupes turques en Syrie depuis août 2016, il ne répond pas à des motivations plus avouables : soutenir des islamistes soi-disant modérés et prendre des gages territoriaux en s’appuyant sur des populations turcophones, dans un esprit néo-ottoman qui, désormais, fait partie du langage officiel. Car, à Ankara, on n’hésite plus à parler de « frontières du cœur », différentes des frontières actuelles, ni à remettre formellement en cause le traité de Lausanne (1923) qui les a fixées.

C’est dans ce contexte qu’Erdogan a fait chanter l’UE, en déversant en 2015 des centaines de milliers de migrants (et non seulement de réfugiés) sur les îles grecques. Dans La Grèce et les Balkans, paru en 2013, je signalais déjà qu’Ankara avait levé l’obligation de visas pour l’entrée sur son territoire des ressortissants de nombreux pays d’Afrique, d’Asie et du Proche-Orient, et que le régime turc se servait de ce levier pour obtenir de l’UE ce qui lui importe vraiment : la suppression des visas à l’entrée de l’espace Schengen pour ses propres ressortissants.

L’UE ayant laissé pourrir cette situation sans jamais exercer la moindre pression notable pour y remédier, Ankara a poussé le bouchon plus loin : main dans la main, police et réseaux mafieux ont rançonné les migrants et les ont acheminés vers la côte égéenne. Il n’était qu’à voir les étalages de canots gonflables et de gilets de sauvetage dans les boutiques des ports turcs pour comprendre que l’ensemble de l’affaire ne devait rien à l’improvisation….

Pourtant, c’est bien avec la Turquie que l’Union européenne a choisi de négocier, en mars 2016, un accord visant à endiguer le flux de migrants arrivant eu Europe

Cet accord, qui ne fait que récompenser le maître chanteur, a été négocié par Angela Merkel en solo, et les autres Européens se sont contentés de le ratifier. La Turquie devait cesser de déverser les migrants dans les îles grecques contre 3 milliards d’euros - qui deviendront rapidement 6 milliards - et l’UE s’engageait à lever l’obligation des visas pour l’entrée des ressortissants turcs dans l’espace Schengen, ainsi qu’à relancer les négociations d’adhésion. C’est ce que j’appelle dans mon livre un « Munich de basse intensité » : désormais Erdogan sait que les migrants sont, entre ses mains, un moyen de pression efficace sur l’UE, dont il peut se resservir à tout moment.

Par ailleurs, après les élections de juin 2015, les attentats se sont multipliés sur le sol turc – attribués par les autorités, avant toute enquête et alternativement, soit à Daesh soit aux Kurdes. Je vois plutôt là une stratégie de la tension destinée à accréditer que seul un pouvoir fort peut garantir le retour à la sécurité. Comme par hasard, ces attentats ont commencé après les élections de juin 2015 qui obligeaient l’AKP à gouverner en coalition – ce qu’Erdogan refusait. Et c’est grâce à ces attentats que, sur le thème « moi ou le chaos », Erdogan a pu gagner le scrutin de novembre.

C'est alors qu'intervient la tentative de putsch de juillet 2016….

Oui. Et c'est dans cette perspective qu’il faut, à mon avis, interpréter cette « divine surprise ». L’armée a beau avoir été épurée à plusieurs reprises depuis 14 ans (à l’occasion de conspirations plus ou moins crédibles), l’amateurisme des putschistes est pour le moins troublant. D’autant que les listes de proscription étaient manifestement toutes prêtes ! Quant au complot güleniste, il relève de la fabrication d’un ennemi intérieur dont tout régime totalitaire a besoin pour s’imposer. Sans doute les réseaux Gülen existent-ils : ils ont été les alliés de l’AKP tant qu’ils lui étaient utiles et que le gâteau de la corruption était suffisamment important pour être partagé. Mais avec le ralentissement économique consécutif à la crise internationale et la stagnation de la demande européenne, le gâteau ne croît plus assez pour que l’AKP accepte encore le partage.

Je ne sais pas si les gülenistes ont ou non une part dans cette affaire, mais ce qui me paraît probable c’est que les services spéciaux turcs ont sans doute, a minima, laissé faire ce putsch… qui fournissait la justification idéale du passage à une nouvelle phase dans l’évolution totalitaire du régime : 60 000 licenciements de fonctionnaires, énième épuration de l’armée et des forces de sécurité, fin de toute indépendance de la justice et de toute autonomie des universités, 35 000 arrestations arbitraires, procès politiques en préparation, torture... Aujourd’hui les principaux responsables de l’opposition démocratique (HDP) sont embastillés et la Turquie est le pays au monde qui emprisonne le plus de journalistes.

Comment l’UE réagit-elle à tout cela ? « En ce moment, si l’on donnait l’impression à la Turquie que, quelle que soit la situation, l’UE n’est pas prête à l’accepter en son sein, ce serait selon moi une grave erreur de politique étrangère » a déclaré Jean-Claude Juncker le 4 août 2016. Autrement dit : cher ami Erdogan, quelle que soit la situation, vous pouvez continuer ! Nous continuerons, pour notre part, à fermer les yeux et à payer.

Quant à la Grèce, près de deux ans après l'accession de Tsipras au pouvoir, on connaît l'état de délitement de son économie. Qu'en est-il de sa situation politique ?

Dans le long entretien que nous avions eu en février 2015, je vous avais dit que les Grecs, dans leur immense majorité, excluaient un retour en arrière après les élections de janvier qui avaient porté au pouvoir une coalition composée de Syriza et du petit parti de droite qui s’affichait souverainiste, les Grecs indépendants (ANEL). Cette coalition avait gagné ce scrutin (36,3 % pour Syriza et 4,8 % pour ANEL) sur la rupture avec la politique des deux premiers mémorandums (et multiples plans intermédiaires) imposés par la Troïka depuis que, privé de tout moyen de réaction face à la spéculation en raison de la structure même de l’euro, la Grèce avait dû, en 2009, faire appel à « l’aide » européenne. Tant qu’il a semblé tenir bon face aux exigences de la Troïka, le gouvernement a bénéficié d’un très large soutien de l’opinion et, lors du référendum de juillet 2015, le Non a recueilli 61,31 % des suffrages exprimés. Ceci alors que Bruxelles, Berlin, Paris et l’opposition grecque n’avaient cessé d’annoncer, durant la campagne, qu’un Non entraînerait la sortie de l’euro.

Ce référendum soulève bien des doutes qui pèsent lourd dans le discrédit qui frappe désormais Syriza, à l’égal des deux autres partis qui se sont succédé au pouvoir depuis 1974. Pourquoi Tsipras a-t-il demandé aux Grecs d’accepter ou de repousser le plan des créanciers, au lieu de poser la véritable question : voulez-vous changer de politique, ce qui suppose la sortie de l’euro ; ou voulez-vous rester dans l’euro, ce qui suppose de continuer la politique des mémorandums ? Pourquoi Tsipras et Syriza – exceptée la « plate-forme de gauche » – n’ont-ils fait que très mollement campagne pour le Non, lorsqu’ils ont fait campagne ? Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas arrêté à l’avance une stratégie destinée à faire respecter le Non, si tel était le choix des Grecs ? Pourquoi nombre de témoins affirment-ils avoir vu Tsipras accablé le soir des résultats ? Pourquoi Tsipras a-t-il accepté, quelques jours plus tard, pire que ce qu’il avait demandé aux Grecs de refuser ? A-t-il pensé que la peur d’une sortie de l’euro, en assurant une victoire du Oui, lui permettrait de signer ce qu’on lui demandait de signer à Bruxelles sans qu’il en porte la responsabilité politique à Athènes ?

Vous sous-entendez que le référendum de juillet 2015 était un leurre ? Que Tsipras ne l'a organisé que parce qu'il pensait le perdre ?

C'est tout à fait possible. En tout cas, ce scrutin est à l’origine d’une profonde fracture démocratique dont les conséquences politiques ne sont pas près de s’effacer. Lors de notre entretien de 2015, je vous avais également précisé que Syriza n’était pas un parti « caporalisé où le chef décide de tout », qu’il était profondément marqué par le fait que, jusqu’en 2014, il s’agissait d’une coalition de partis. La capitulation a changé cette donnée : le parti s’est épuré ; des députés ont été exclus pour avoir refusé de voter le 3e mémorandum adopté grâce au soutien des oppositions ; les candidats aux élections de septembre ont été sélectionnés sur leur fidélité à la ligne Tsipras ; l’aile gauche a fondé une nouvelle formation (Unité populaire) ; l’ancienne présidente du Parlement, Zoé Konstantopoulou, en a fait autant avec Cap sur la liberté en avril 2016 ; beaucoup de cadres et de militants ont quitté Syriza et la vie politique active.

Dans ces conditions, pour Tsipras, la seule solution était d’aller aux élections avant que son opposition de gauche ait pu s’organiser pour faire efficacement campagne, avant que la ND se soit choisi un leader (l’ancien Premier ministre Samaras avait jeté l’éponge au lendemain du référendum), et avant que les effets du 3e mémorandum se soient fait sentir. Ainsi Syriza et ANEL ont-ils pu sauver de peu leur majorité (155 sièges sur 300, au lieu de 162 en janvier).

En somme, Tsipras aurait organisé des élections législatives anticipées immédiatement après le référendum - soit en septembre 2015 – pour prendre de vitesse ses adversaires, gagner les élections faute de concurrence sérieuse, et se maintenir au pouvoir….

Tout à fait. Mais le fait marquant de ces élections n’est pas là. Dans un pays où le vote est obligatoire et où la participation est traditionnellement très forte (autour de 80 % jusqu’à la fin des années 1990, supérieure à 70 % jusqu’au 1er mémorandum, entre 62 % et 65 % depuis 2012), celle-ci chute de 63,87 % en janvier 2015 à 56,57 % en septembre. Ce sont alors 4,4 millions d’électeurs, sur 9,8 millions, qui s’abstiennent, votent blanc ou nul. Syriza perd 320 000 voix, soit 14 % de ses électeurs de janvier, et la ND connaît une désaffection du même ordre (192 000 voix et 11 %). Pour ANEL, le PASOK ou les européistes de Potami (Le Fleuve), l’hémorragie est pire encore. Seuls le vieux parti communiste KKE et les néonazis d’Aube dorée retrouvent, en septembre 2015, un nombre d’électeurs proche de celui de janvier.

Les élections de septembre sont donc avant tout celles du désarroi démocratique : à quoi sert-il encore de voter dès lors que les votes des législatives 2015 de janvier et du référendum de juillet ont été neutralisés par Bruxelles et Berlin ? Syriza n’a pas seulement échoué, elle a tué l’espoir qu’elle avait fait lever, qu’elle n’a pas su ou voulu transformer en dynamique d’affirmation de la souveraineté nationale face à l’UE. Elle a fait franchir un pas supplémentaire à l’opinion grecque dans le discrédit du politique.

En attendant, même s'il essuie humiliation sur humiliation de la part des créanciers du pays, Tsipras est toujours Premier ministre. Combien de temps cela peut-il durer ?

Les effets du 3e mémorandum ne cessent d’aggraver la crise, sociale et humanitaire en Grèce. Les nouvelles réductions des retraites touchent des familles entières dont elles constituent souvent le dernier revenu régulier, alors qu’un tiers des retraités étaient déjà autour du seuil de pauvreté début 2016. Dans les îles, l’alignement de la TVA sur les taux du continent a des effets ravageurs alors que le transport rend déjà toutes les denrées plus chères. Les saisies de logement des personnes endettées, exigées par les créanciers, amplifient les effets d’une paupérisation/précarisation massive depuis 2010 dans une population qui, pour un tiers, n’a plus de couverture sociale et dont l’accès aux soins dépend de structures solidaires. Le chômage reste proche de ses plus hauts (officiellement autour de 23 % de la population active, plus de 50 % chez les jeunes) et beaucoup de salariés ne sont plus payés qu’irrégulièrement ou avec plusieurs mois de retard.

Longtemps, le gouvernement Tsipras a fait miroiter que ces sacrifices trouveraient une contrepartie dans une diminution de la dette. Mais aujourd’hui cette illusion s’est évanouie : Tsipras n’a obtenu que des mesures cosmétiques. Et lorsqu’il a prétendu allouer, avant Noël, quelques aides aux plus fragiles économiquement (des aides ne représentant qu’une infime partie de ce que le même Tsipras a enlevé aux mêmes catégories en exécution du 3e mémorandum) il s’est immédiatement exposé aux représailles de Berlin et de Bruxelles.

En réalité, le Premier ministre et sa majorité sont aujourd’hui dans une impasse politique : leur stratégie d’obéissance à l’UE n’a apporté aux Grecs aucune « récompense », l’agitation sociale se poursuit, la popularité du gouvernement est au plus bas et l’on voit mal comment, dans ces conditions, celui-ci pourrait se maintenir jusqu’à la fin de la législature en septembre 2019.

C'est donc la droite qui pourrait revenir bientôt aux affaires, avec Nouvelle démocratie ?

En effet, car bien qu’il faille se méfier des sondages, Syriza semble aujourd’hui avoir un potentiel électoral moitié moindre de celui de la ND. Son partenaire de coalition (ANEL), comme les européistes de Potami, pourraient quant à eux disparaître du Parlement. Aube dorée et, dans une moindre mesure, le KKE profiteraient de la situation tandis que seul, à gauche, « Cap sur la liberté » semble être en position d’obtenir des députés, et que centristes et PASOK maintiendraient leurs positions. Dans ces conditions, Tsipras peut calculer qu’en « tombant à gauche » devant l’intransigeance européenne sur l’aide aux plus pauvres, il remobilisera une partie de son électorat tenté par l’abstention, peut-être jusqu’à pouvoir contraindre la ND à un gouvernement de coalition. 
Ni Tsipras, ni Kyriakos Mitsotakis, nouveau chef de la droite et dernier rejeton d’une des familles les plus emblématiques du népotisme et du clientélisme, mis en cause dans plusieurs « affaires » et réputé très proche de Berlin, ne semblent en tout cas capables de susciter un espoir, encore moins un élan. Plus de deux tiers des Grecs pensent que 2017 sera pire que 2016. Le principal résultat des politiques de déflation imposées à la Grèce depuis 2010, en plus de l’échec économique, de la crise sociale et du drame humanitaire, est aujourd’hui une crise politique permanente (l’élection législative de septembre 2015 était la cinquième en six ans).

De sorte que, y compris dans des milieux de gauche, il n’est plus exceptionnel d’entendre des phrases comme : « au moins, du temps des Colonels… ». Singulier succès pour une Union européenne qui prétend être fondée sur la solidarité, défendre la démocratie et assurer la paix !