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mercredi 29 juin 2016

« Le Britannique lambda se fiche pas mal de Bruxelles ! » entretien avec Nathanaël Uhl.









Nathanaël est rédacteur en chef adjoint du site Grey Britain, spécialisé dans le suivi de l'actualité britannique. Il revient pour L'arène nue sur le référendum Brexit et sur les motivations des électeurs du Leave. Il évoque également la succession de David Cameron à la tête du parti conservateur, la crise aiguë du Labour, les questions écossaise et nord-iralndaise.  


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Dans un bon texte consultable ici, un professeur américain explique : « Le vote en faveur du Brexit était une triple protestation : contre l'immigration, contre les banquiers de la City de Londres et contre les institutions de l'Union européenne. Dans cet ordre ». Qu'en pensez-vous ? La question migratoire a-t-elle à ce point déterminé le résultat du référendum, et la question de l'intégration européenne aussi peu ? Que nous apprend la carte du vote en faveur du « Leave » ?


Cartographie des résultats du référendum
La cartographie du vote « Leave » montre, de manière assez claire, que ce sont les personnes et les régions qui se sentent le plus fragilisées par les politiques d’austérité menées par les gouvernements britanniques successifs depuis Margaret Thatcher, qui ont voté en faveur du Brexit. Les bataillons du « Leave » se recrutent parmi les moins diplômés, les ouvriers et les employés, les retraités… chez ceux qui ont besoin d’une protection que le welfare state ne leur apporte plus. Cette donnée est, à mon sens, la première à prendre en compte. Les retraités dont le quotidien dépend de la santé des fonds de pension, par nature volatils ; les moins diplômés, mal armés pour affronter l’évolution de l’économie britannique dans l’ère du digital ; les ouvriers qui prennent de plein fouet la mondialisation, à l’instar des sidérurgistes de Port-Talbot au Pays-de-Galles, dont l’avenir est menacé par le dumping chinois… ce sont eux qui ont voté en faveur de la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne.

Ils ont aussi sanctionné un establishment – partis politiques et presse mainstream, institutions financières et, même, syndicats - très majoritairement pro-européen. Cet establishment, au Royaume-Uni comme ailleurs, s’est révélé incapable de répondre aux questions très concrètes que se posent une partie des Britanniques. Si l’on prend l’exemple de la crise de l’acier, il faut se rappeler que le gouvernement de David Cameron s’est opposé à ce que l’Union européenne rehausse ses tarifs douaniers face à la production chinoise. Parce que la Chine allait annoncer trente milliards de livres d’investissement, notamment dans la filière électrique du Royaume-Uni. 

Le rejet de l’immigration a joué un rôle dans le Brexit. A observer la recrudescence des attaques xénophobes qui ont suivi l’annonce des résultats du référendum, on ne peut pas le nier. Chacun pouvait déjà s’en rendre compte lorsque le parti europhobe et « un brin » xénophobe UKIP (United Kingdom Independance Party) est devenu le premier parti du pays lors des élections européennes de 2014. Suite à cela, plutôt que de défendre une vision ouverte de l’immigration, les conservateurs ont commencé à évoquer les mouvements migratoires comme un problème, générateur de distorsion dans la répartition des richesses mais aussi de criminalité en hausse… Et le Labour a fini par embrayer le pas en inscrivant le contrôle de l’immigration dans son programme en vue des élections générales de mai 2015. Mais qualifier le vote en faveur du Brexit de xénophobe ou anti-immigrés me semble refléter le mépris de nos élites pour le peuple. 


La situation politique semble actuellement très chaotique au Royaume-Uni. Les leaders de la campagne Brexit devraient triompher dans les médias mais tendent plutôt à les fuir. Comment expliquer l'attitude d'un Boris Johnson notamment ? 

Il y a deux aspects, à mon sens. Le premier tient à ce que la campagne s’est révélée, des deux côtés, de très bas niveau politique. Les exagérations des uns servant de justification aux outrances des autres. On se souviendra pour seul exemple d’un Boris Johnson comparant l’Union européenne à Hitler et d’un David Cameron affirmant que le chef de Daesh soutiendrait le Brexit. 

Les deux campagnes ont multiplié les promesses. Le camp du « Leave » a, par exemple, affirmé qu’il réduira l’immigration et qu’il consacrera au service national de santé (National Health service, auquel les Britanniques sont extrêmement attachés) les 350 millions de livres sterling que coûterait à la Grande-Bretagne, chaque semaine, l’adhésion à l’Union européenne. Depuis, les principaux ténors du Brexit ont dû admettre que ces promesses ne pourront jamais être tenues. 

De plus, je pense qu’une partie de l’état-major du camp « Leave », notamment parmi les conservateurs, ne pensait pas réellement gagner. Ils ont été pris de court. A titre d’exemple, jeudi 23 juin vers 22h, Nigel Farage, leader de UKIP, très engagé en faveur de la sortie, annonçait que le camp du maintien allait l’emporter sur le fil. Ils doivent désormais se débrouiller avec les responsabilités que leur confie leur victoire.

Pour Boris Johnson, c’est encore différent. Ancien correspond de presse à Bruxelles, d’origine très diverses (il a des ascendants français et russes), né à New York, il avait le profil parfait du défenseur du maintien dans l’Union européenne. Bon nombre d’observateurs considèrent que son choix, tardif, en faveur du Brexit relève de l’opportunisme. Boris Johnson n’a jamais caché son ambition de devenir Premier ministre, ce qui passe par son élection comme leader du parti conservateur. Or, ce parti est toujours, malgré 11 ans de direction par David Cameron, largement eurosceptique. Aujourd’hui, les informations en notre possession laissent à penser que « Bo Jo » est discret parce qu’il mène une nouvelle campagne. David Cameron ayant démissionné, il part à la conquête du parti tory où il aura fort à faire.

____ « une partie de l’état-major du camp « Leave », notamment parmi les conservateurs, ne pensait pas réellement gagner. Ils ont été pris de court ».


Comme vous l'expliquez sur Grey Britain, la situation est également très tendue au sein du parti travailliste. Les élus du Parliamentary Labour party (PLP, le groupe parlementaire) semblent vouloir saisir l'occasion pour se débarrasser d'un Corbyn ayant fait une campagne trop molle en faveur du « Remain ». Les quatre cinquième d'entre eux ont voté hier une motion de défiance contre lui, alors que 10 000 militants et sympathisants ont au contraire manifesté pour le soutenir. Le divorce est-il consommé entre les élus et la base ? 

Le divorce entre la base du Labour party et les membres du Parlement est une réalité de longue date. Il remonte au premier mandat du premier ministre Tony Blair et s’est manifesté, une première fois, par l’élection de Jeremy Corbyn, considéré alors comme un outsider, à la tête du parti travailliste. Une victoire que le Parliamentary Labour party  n’a jamais acceptée. Corbyn n’est pas de leur monde, il refuse les codes de Westminster. Son élection comme leader témoignait, déjà, de la révolte contre l’establishment que j’évoquais tout à l’heure. Un sondage paru ce mardi 28 juin dans le quotidien conservateur The Time, témoigne que Corbyn dispose encore du soutien d’une majorité absolue des adhérents et sympathisants du Labour. Donc, oui, le fracture est ouverte entre le PLP et la base travailliste. Et la crise initiée par l’aile droite des parlementaires ne fait que l’accroître. 

Quant au procès fait à Corbyn sur son manque d’implication dans la campagne, il résiste mal à l’examen des faits. Dans sa circonscription d’Islington-North, le « maintien » enregistre 75% des suffrages avec une participation de 70%. Quand plus de 56% des électeurs conservateurs optent pour le Brexit, alors que Cameron fait campagne pour le maintien, tout juste un électeur travailliste sur trois suit le même chemin. Dès le lendemain des élections locales de mai 2016, Corbyn a multiplié les interventions publiques ou télévisées en faveur du maintien dans l’Union européenne. Certes, il les a assorties d’une exigence de réforme de l’Europe. Mais sa campagne n’a pas été tiède. Elle n’a pas obéi aux standards de la communication politique qui exigent une simplification outrancière des messages. Ça, oui, on peut le lui reprocher. 


Le parti peut-il aller jusqu'à l'explosion ?

C'est sur la table, effectivement. Comme en 1983, quand l’aile droite du parti a scissionné pour former le parti social-démocrate, lequel s’est depuis fondu avec les libéraux pour fonder le parti libéral-démocrate, allié de Cameron entre 2010 et 2015. Cette perspective est crédible mais elle n’est pas, pour autant, la plus probable à l’instant où nous parlons. Ce qui est sûr, c’est qu’en déclenchant la guerre civile chez les travaillistes, les « modérés », comme se baptisent les membres de l’aile droite du Labour, ont suicidé leur propre parti.

____ « en déclenchant la guerre civile chez les travaillistes, les « modérés », comme se baptisent les membres de l’aile droite du Labour, ont suicidé leur propre parti ».


On entend beaucoup dire que l'unité de Royaume-Uni est désormais menacée. L’Écosse vous paraît-elle vraiment déterminée à devenir indépendante ou souhaite-t-elle avant tout peser sur la nature de l'accord qui sera conclu avec l'Union européenne ?

La première ministre écossaise, et leader des nationalistes de gauche écossais du Scottish National Party, a clairement indiqué que sa priorité est de sécuriser les liens entre l’Écosse et l’Union européenne. Elle l’a rappelé devant le parlement écossais mardi 28 juin au matin dans une déclaration solennelle. Nicola Sturgeon fait actuellement le forcing, tout comme le maire de Londres, le travailliste Sadiq Khan, et le ministre en chef de Gibraltar, pour être présente à la table des négociations, quand le futur premier ministre se décidera à activer l’article 50 du Traité de Lisbonne, qui ouvre la voie aux négociations en vue du départ. Elle estime, au vu du précédent du Groenland et des îles Feroë (qui ont obtenu de ne pas être intégrées à l’Union européenne après le « oui » des Danois lors de leur référendum), que l’Écosse n’est pas forcément liée par le Brexit britannique. Ce mercredi 29 juin, la première ministre écossaise se rendait à Bruxelles pour discuter directement avec les membres de la Commission européenne et le président du Parlement européen, dans ce sens.

Lors de sa déclaration devant le Parlement, Nicola Sturgeon a clairement exprimé que, oui, l’idée d’un deuxième référendum sur l’indépendance se situe dans la perspective du maintien de l’Écosse dans l’Union européenne. 

_______ « La carte des résultats lors du référendum européen en Irlande du Nord épouse, de manière quasi parfaite si je peux dire, la séparation confessionnelle (....) cela devrait susciter bien plus d’inquiétude que la question écossaise ».


Carte des résultats du référendum
en Irlande du Nord
Il faut ajouter à cela, pour ce qui concerne le Royaume-Uni et son devenir, un élément particulièrement inquiétant. La carte des résultats lors du référendum européen en Irlande du Nord épouse, de manière quasi parfaite si je peux dire, la séparation confessionnelle. Les catholiques, favorables à une Irlande unique du nord au sud, ont voté pour le maintien dans l’Union européenne ; les protestants, qui défendent le rattachement à la couronne britannique, ont plébiscité le Brexit. Cela devrait susciter bien plus d’inquiétude que la question écossaise.



De toute évidence, David Cameron ne semble pas décidé à activer l'article 50 du Traité et préfère laisser ce soin à son successeur. Du coup, en France, on spécule. Le Monde, par exemple, envisage que le Brexit n'ait finalement pas lieu. Une telle option vous paraît-elle envisageable ? 

Pour l’heure, les éléments en notre possession écartent directement cette possibilité. David Cameron, dans une déclaration lundi 27 juin, a affirmé qu’il n’y aurait pas de second référendum. L’encore leader du parti travailliste et donc de l’opposition, Jeremy Corbyn, fait partie de ceux qui demandent que l’article 50 soit activé, en respect de la démocratie. A contrario, plusieurs membres du parlement, de tous bords, se sont positionnés en s’affranchissant du vote des Britanniques. Cela signifie qu’ils proposent que le parlement vote le maintien dans l’Union européenne. Si cette perspective devait se concrétiser, la crise entre l’establishment et les électeurs deviendrait paroxystique. Je ne pense pas que qui que ce soit de sensé prenne ce risque au final.

Une question reste posée, celle de l’attitude du futur Premier ministre. Boris Johnson, il y a un peu moins d’un an, évoquait une solution à deux étages. Il imaginait un premier référendum qui valide le Brexit, période qui ouvrirait forcément une période de négociations avec l’Union européenne pendant laquelle il se ferait fort d’obtenir de « vraies » concessions de la part de Bruxelles. En effet, il estime que ce qu’a obtenu David Cameron de la part de l’Europe, en début d’année, n’est pas suffisant. A l’issue de la nouvelle négociation, Boris Johnson proposait un nouveau référendum au cours duquel il faudrait, alors, voter pour le maintien. L’ancien maire de Londres est aujourd’hui le favori de la base conservatrice. S’il est élu leader du parti tory en octobre prochain, et donc premier ministre, son scénario pourrait reprendre de la vigueur. D’autant que Johnson n’a jamais été un vrai adepte du « Leave », nous l’avons déjà évoqué.

_____ « Boris Johnson, il y a un peu moins d’un an, évoquait une solution à deux étages. Il imaginait un premier référendum qui valide le Brexit, période qui ouvrirait forcément une période de négociations avec l’Union européenne (…) à l’issue de la nouvelle négociation, Boris Johnson proposait un nouveau référendum au cours duquel il faudrait, alors, voter pour le maintien ».


Hormis Angela Merkel qui temporise, nombre de dirigeants européens pressent le pays de hâter le démarrage effectif de la procédure de sortie, usant parfois de mots assez durs. Comment les Britanniques vivent-ils ces pressions ?

Dans le camp « Leave », les plus conscientisés trouvent dans l’attitude des instances européennes une justification a posteriori de leur vote. Dans le camp du « maintien », l’humeur est encore à l’effarement même si, mardi 28 juin au soir, une dizaine de milliers de personnes se sont rassemblées devant le Parlement de Westminster pour défendre une position d’ouverture dans l’accueil des réfugiés et, plus globalement, l’Europe. 

Le Britannique lambda se fiche pas mal de Bruxelles et des rodomontades de Martin Schultz et encore plus des votes du parlement que ce monsieur dirige ! Un peu comme de ce côté-ci de la Manche, à Manchester ou Sheffield, Bruxelles apparaît bien loin et bien déconnecté des réalités quotidiennes. Celles et ceux qui s’intéressent à la politique sont bien plus intéressés par le sang qui coule au parti travailliste ou par la guerre de succession au parti conservateur. 



samedi 18 juin 2016

Référendum britannique : quelles conséquences pour l'Europe ?






Par Jean-Claude Werrebrouck



Quel que soit le résultat du référendum britannique du 23 juin les conséquences seront considérables. Elles le seront d'autant plus en cas de Brexit bien sûr. Mais elles seront lourdes aussi en cas de maintien du Royaume-Uni dans l'UE, ne serait-ce que parce que la question de l'appartenance à l'UE aura été clairement questionnée pour la toute première fois.


L'hypothèse du maintien dans l’UE

Ce scénario n’est pas celui de la continuité car il marque le succès d’une stratégie de blocage de l’intégration vers toujours plus d’Europe.

Les britanniques en utilisant pour la première fois dans l’histoire un article du Traité sur le Fonctionnement de l'UE (TFUE) conçu pour ne jamais être utilisé (l'article 50 évoquant les conditions d’un départ) obtiendront un régime d’exception. Il n’est pas douteux que cette stratégie deviendra un chemin banal pour les pays qui, sans vouloir déserter, chercheraient à améliorer leur position dans l’édifice. L’UE européenne ne sera plus alors un bouc émissaire seulement désigné par les gouvernements nationaux. Elle sera, via la possibilité même qu'elle offre de la quitter et l'effroi que cela suscite chez les autres pays membres, concrètement utilisée. Et les forces de dislocation concurrenceront sans cesse davantage celles d’une intégration toujours croissante.

L'hypothèse du « Leave ».

Nous n'aborderons pas ici les résultats souvent négatifs proposés par la multitude des modèles qui se sont intéressés à la question. Calculer, comme le font la plupart, la prétendue diminution de PIB à partir de ce qu’on appelle une « augmentation des coûts du commerce international » - lui-même induit par un éloignement du marché unique - n’a guère de sens. L’effet potentiel du Brexit ne figure pas dans le registre du calculable. En effet, n’est en aucun cas calculable, le « solde » entre un PIB éventuellement plus faible et une  « démocratie plus grande » car affranchie des métarègles de l’UE.

Bien évidemment des conséquences économiques émergeraient rapidement, mais, pour autant, elles seraient maîtrisables. En effet on peut compter sur un courant spéculatif vigoureux, portant sur la vente d’actifs britanniques défavorables à la tenue de la livre. La balance courante structurellement déficitaire est jusqu’ici couverte par des achats d’actifs britanniques.  La réorientation spéculative du flux de capitaux entraînerait une forte chute de la livre, d’où probablement une forte hausse des taux, et une augmentation de l’épargne. Pourtant, cela ne serait pas forcément catastrophique et l’effet récessif attendu serait partiellement compensé par une amélioration de la compétitivité impulsée par la baisse du taux de change. Reste la question des taux sur une dette publique importante, question qui, elle non plus, n’est pas insoluble. Quoiqu'il en soit, il est impossible de déterminer le résultat économique global d’un tel événement tant il dépasse le domaine du quantifiable. En ces domaines, les modèles économétriques ne sont absolument pas sérieux.

A moyen terme, la place de Londres ne serait pas réellement menacée. Les difficultés que rencontrerait toute place se voulant concurrente sont colossales tant Londres a accumulé d'atouts: accumulation de compétences techniques en tous domaines sur un même lieu, qualité des infrastructures, liberté des rémunérations, adossement « naturel » sur des paradis fiscaux, etc…. La place de Paris malgré ses compétences humaines ne saurait rivaliser avec celle de Londres de l’après Brexit.

Toujours à moyen terme, la renégociation des accords avec l’Union européenne est parfaitement envisageable. Relevant d'un processus se déployant dans la durée (deux années selon l’article 50 du Traité), la sortie n’empêchera pas le maintien des contrats ou des normes, et permettra le maintien de toute une batterie d'activités tant il est vrai que l’esprit libre-échangiste sera maintenu [1].

On voit mal la France punissant la grande Bretagne en imposant des clauses restrictives sur les importations en provenance d’outre-Manche, au prétexte qu’il faut faire peur… au Front National. Et ce d’autant que l’excèdent français sur la Grande-Bretagne est important ( 8,4 milliards d’euros pour 2015) et présente un caractère d’exception puisque la France est déficitaire au regard de la plupart des grands pays partenaires. Ainsi, il ne sera pas dans l’intérêt de la France de gêner en quoi que ce soit l’épanouissement des intérêts britanniques jusqu’ici garantis par les textes existants.De même, on voit mal l’Allemagne punissant la Grande-Bretagne alors qu’elle exporte massivement ( 89 milliards d’euros en 2015) vers pays. Au contraire, tout sera fait pour ne pas gêner un client si important.

On peut donc supposer que le ton sera celui de la bienveillante dans les négociations de sortie. Et l’on se dirigera peut-être vers une intégration à l’Espace Economique Européen (EEE) voire à l’AELE (Association Européenne de Libre Echange). A défaut, l’issue sera celle d’accords classiques de libre-échange, en raison du fait que l'EEE et l'AELE maintiennent la liberté de circulation du travail, que la Grande-Bretagne cherche justement à maîtriser.

Du point de vue Britannique, la sortie correspondrait mieux à sa vocation libre-échangiste avec la possibilité de conclure des accords bilatéraux avec n’importe quel pays, ce qui n’est pas vrai aujourd’hui. Cela correspondrait aussi bien mieux à la réalité de l'économie du pays puisque plus de 50% de son commerce extérieur se réalise avec des pays étrangers à l’UE. La Grande-Bretagne retrouverait tout simplement sa vocation mondiale. Précisons enfin que cette dernière solution est probablement la plus avantageuse pour Londres en raison des énormes contributions financières correspondants à l’appartenance à l’EEE ou L’AELE.

Les conséquences politiques

Si le tabou de l'usage de l’article 50 est levé et qu’au surplus il aboutit à une sortie, il est clair que les forces de dislocation deviendront plus dangereuses. Pour leur répondre, les forces politiques intégratives seront déployées au maximum de leur potentiel [2]. La première de ces forces est bien sûr la motivation du personnel politico-administratif qui a fait carrière et trouve des débouchés rentables au sein de l'énormes pyramide institutionnelle qu'est l’UE. Elle sera très combative. Pourtant, elle sera aura sans doute du mal à définir la meilleure stratégie d’influence auprès des décideurs politiques nationaux. Pour éviter la désintégration - et donc pour se maintenir au sein de la pyramide institutionnelle européenne – faut-il préconiser davantage de fédéralisme ? A l'inverse, faut-il lâcher du lest, se contenter de ce que l'on a déjà et renoncer à toute course à l’approfondissement ?
Les choses ne seront donc pas simples car il faudra compter, à l’intérieur de chaque Etat, avec la montée des partis non-européistes voire sécessionnistes. Ainsi, la montée du populisme en Hollande freinera les ardeurs intégratrices du président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem. La montée de l’AfD en Allemagne rendra prudent le gouvernement correspondant. La montée du Front National agira de la même façon pour la France. On pourrait multiplier les exemples.

Surtout il faudra compter avec l’éternel problème de l’euro, cette monnaie dont on commence à avouer - avec 20 années de retard - qu’elle est « incomplète » …et probablement frappée d’incomplétude irrémissible, ce qui n’est pas encore clairement assumé.

On sait que la suppression des taux de change est la condition fondamentale de l’existence d’une monnaie unique entre nations différentes. A l’intérieur d’une nation, les déséquilibres régionaux ne posent guère de problème et des transferts existent - politiquement, ils sont parfaitement acceptés à l’intérieur d’un espace national -  entre régions excédentaires et régions déficitaires. La région déficitaire ne dévalue pas une monnaie nationale pour restaurer l’équilibre, mais bénéficie de la solidarité des régions riches de la même nation. Tel n’est pas le cas entre nations différentes où aucun espace de solidarité politiquement acceptable n’existe. Concrètement le bon fonctionnement de l’euro supposerait des transferts entre nation... des transferts qui seraient vécus comme illégitimes et scandaleux. Il n’existe pas d’espace de solidarité entre l’Allemagne et la Grèce. D’où les dysfonctionnements colossaux au sein de l'eurozone. En cas de Brexit, les schémas d’intégration renforcée prennent-ils en compte cet élément d’hétérogénéité qui rend irréaliste tout union de transferts ? Clairement, le réponse est non.

Tous les projets de renforcement de l'UE actuellement sur la table - près d’une dizaine - butent sur la question des transferts financiers. Certains militent pour un pouvoir revivifié, matérialisé par un authentique Parlement de la zone euro. D'autres plaident pour un gouvernement économique avec un budget important, une convergence fiscale et sociale, parfois même avec une assurance chômage centralisée, des dépenses d’infrastructures appuyées un véritable budget de la zone euro. Mais quelle que soit la solution retenue, il est évident que les dépenses correspondantes seraient de fait payés par les Allemands. Dès lors, on peut supposer que jamais l’Allemagne n’acceptera un Parlement authentique, capable de voter des recettes et des dépenses, un Parlement au sein duquel pour des raisons de simple arithmétique démographique, elle serait minoritaire.

***

On peut raisonnablement penser que s'il a lieu, le Brexit accélérera la mise à nu de l’existence d’un nœud gordien. La Grande-Bretagne sortie de l'UE, il ne demeure que deux pays importants : l’Allemagne et la France, de quoi imaginer l’instauration d’un rapport de forces nouveau. Mais alors soit l'Allemagne, aiguillonnée par la France, accepte la mise en place de règles nouvelles inculant des transferts massifs, soit la zone euro disparaît.

Quoiqu'il en soit, la simple tenue du référendum britannique éloigne un tabou. Elle permet de poser des questions jusqu’ici interdites. Elle fera naître des questions chez les peuples, et peut-être un désir accru de liberté. Ce désir, les appareils politico-administratifs nationaux et communautaires tenteront de le contenir en démasquant encore un peu plus, à leur corps défendant, le nœud gordien de l’euro.

Ce qui contribuera à accélérer la décomposition de l’UE telle qu’historiquement constituée....


[1] Et cette bienveillance demeurera en dépit de la colère et des rodomontades de certains comme celle par exemple de l’eurodéputée Sylvie Goulard. Celle-ci vient d’écrire une charge contre le Premier ministre Britannique, Goodbye Europe (Flammarion), dont voici un court extrait qui donne le ton : « Un premier ministre britannique récalcitrant en difficulté avec son propre camp, dicte ses conditions et voilà que 27 dirigeants et toutes les institutions européennes cautionnent un discours de dénigrement et cèdent au chantage. C’est extravagant ».

[2] Il faut en effet bien voir que ce serait historiquement le premier référendum sur l’Europe organisé dans un grand pays, qui serait suivi de conséquences réelles. D’autres référendums ont eu lieu, notamment celui du 29 mai 2005 en France, mais ils ont toujours terminé leur parcours dans les oubliettes. Ce ne serait pas le cas d’un Brexit.


[ On peut retrouver Jean-Claude Werrebrouck sur son blog ]



mercredi 20 avril 2016

Brexit : cinq idées imparables pour l'empêcher.







Le référendum organisé le 23 juin en Grande-Bretagne pourrait bien aboutir à un Brexit, une sortie pure et simple de pays de l'Union européenne. Les sondages donnent en effet un résultat serré. Certains donne même le « out » vainqueur

Par chance, certains ont des idées imparables pour éviter cette issue fatale. 
Tour d'horizon des cinq meilleures initiatives.


Les idées de la Commission européenne

Deux excellentes idées avancées par la Commission européenne consistent à renoncer à des projets d'ampleur, de ceux dont on se dit qu'ils sont vraiment à la hauteur des défis de notre temps. 

1- Ainsi, pour ne pas entrer en conflit avec « l'obsession britannique » pour ce type d'ustensiles, Bruxelles a temporairement renoncé à interdire certaines bouilloires, pourtant jugées trop gourmandes en énergie. 
Il fallait y penser ! Non seulement à y renoncer, mais déjà, à l'envisager. Félicitations à la Commission ! 

2 - Mais que serait une non-interdiction de bouilloires qui ne serait pas accompagnée d'une non-interdiction concomitante de grille-pains ? On se le demande ! Par chance, l'exécutif européen a également pensé à différer sa « loi grille-pains ». La liberté de toaster son pain comme on l'entend étant quand même un droit de l'Homme, on respire.... 


Les initiatives citoyennes

Comme chacun sait, les initiatives citoyennes ont vocation à « faire de la politique autrement ». Avec le cœur par exemple, et en introduisant « de l'horizontalité ». 

3 - Afin de « faire quelque chose de positif, qui aille au-delà des directives et des réglementations européeennes… », qu'elles concernent les bouilloires ou les grille-pains, une jeune allemande nommée Katrin Lock, a ainsi lancé la campagne « Hug a Brit ». 
Le concept est simple : il s'agit de trouver un britannique - on a tous ça sous la main non ? - vivant ou mort - statues acceptées -, de l'enlacer, de faire un selfie et de poster ça sur les réseaux sociaux. Le tout pour témoigner à nos amis britannique de l'amour qu'un leur porte et d'un désir ardent de les garder dans l'UE. 
Dans la même optique paneuropéenne et en toute « horizontalité », on attend avec impatience la campagne « Fuck a Brit », et la mise en ligne des sex-tapes afférentes. 

4 - C'est sans doute l'un des trollages les plus efficaces jamais commis : une personne s'est empressée, pour pourrir la campagne des pro-Brexit sur le web, d'acheter deux des noms de domaines qu'ils auraient pu acquérir. 
Ainsi, lorsque l'on se rend sur « voteleave.co.uk » ou que l'on clique « voteleave.com », on tombe sur.... ça : www.voteleave.com


Les initiatives domestiques

5 - Pour finir, il y a aussi les idées made in UK, y compris celles initialement mises en euvre dans le but de promouvoir le Brexit. Mais quand on regarde la vidéo ci-dessous, diffusée par le UKIP, la formation de Nigel Farage et intitulée « Britain’s coming home » (« la Grande-Bretagne rentre à la maison »), on peut tout a fait envisager que ça ait précisément l’effet inverse. Jugez plutôt :