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mercredi 30 août 2017

Selon un économiste allemand, «le miracle économique allemand doit peu aux réformes structurelles»








Parmi les économistes allemands, on commence à mettre en cause les bienfaits des réformes Schröder du début des années 2000, celles, précisément, dont l'actuel gouvernement français - en retard d'un bon petit paquet de guerres - entend s'inspirer pour déréguler le marché du travail. 

L'article ci-dessous est initialement paru dans le journal belge Le Soir, et reproduit ici pour en assurer une diffusion en France. Il relaie les propos de l'économiste Christian Odendhal, membre du CER (Centre for European Reform) un think tank basé à Londres et absolument pas « de gauche » (c'est le moins qu'on puisse dire), puisque fondé par un ancien du très libéral hebdomadaire The Economist.


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Il y a une quinzaine d'années, l'Allemagne était « l'homme malade » de l'Europe. L'économie stagnait, le chômage touchait plus de 10 % de la population active et le déficit public frôlait les 4 % du PIB – un comble pour le pays qui, dix ans plus tôt, avait imposé la fameuse « règle des 3 % » dans le traité de Maastricht.

Depuis, la situation s’est complètement inversée : nos voisins d’outre Rhin ont rapidement digéré la Grande Récession qui a suivi la crise financière, et surfé sur la crise des dettes souveraines, évitant la rechute en récession dont ont pâti la plupart des économies partageant la monnaie unique. Le taux de chômage est au plus bas, à 3,8 %. Le budget public en surplus.

Le modèle

L'Allemagne, de manière assez compréhensible, est donc apparue comme le modèle à suivre, et cette imitation de l'Allemagne comme le nouvel Evangile européen, a été portée sinon imposée aux quatre coins de la zone euro aussi bien par la Commission que par la Banque centrale européenne (BCE) et par les dirigeants nationaux. 

De quoi parle-t-on ? Des fameuses « réformes structurelles » - en particulier du marché du travail – qui forment le cœur de la stratégie de sortie de crise, aussi bien dans les pays de la périphérie de la zone euro (les plus touchés) qu'ailleurs, chez nous (NB : ce sont des Belges qui parlent), mais aussi en France. Au delà du Quiévrain, le nouveau président (Macron donc) mise tout - ou presque - sur ses réformes pour doper la croissance et l'emploi. 

En Allemagne, les réformes Hartz, du nom de leur principal concepteur Peter Hartz, alors membre du comité directeur de Volkswagen, ont été mises en œuvre sous la houlette du chancelier social-démocrate Gerhard Schröder entre 2003 et 2005. Elles visaient quatre objectifs principaux : réduire le coût des pensions et plus généralement de l’État providence; flexibiliser le marché du travail, d'une part en favorisant l'auto-entrepreneuriat, les « mini-jobs », les CDD et la sous-traitance, et d'autre part en réduisant le coût des licenciements pour les petites entreprises; inciter au retour à l'emploi en réduisant la durée d'indemnisation du chômage et le montant des aides sociales; augmenter le taux d'emploi des plus âgés en durcissant les conditions de départ anticipé. 

Dès 2005, l'économie allemande rebondit. L'emploi repart à la hausse alors que le chômage baisse. Ni la crise financière ni celle de l'euro ne contrarient durablement cette « renaissance économique ». Nos voisins d'outre-Rhin auraient donc mis au point la bonne recette, oserait-on dire la « potion magique » ? 

Un coup de chance

«C'est un mythe» explique Christian Odendhal, chief economist au (Centre for European Reform) un think tank basé à Londres, dans une étude qu'il a récemment publiée. «Il s'agissait de changements importants, mais ces réformes ne peuvent expliquer le rebond de l'économie allemande après 2004». 
«Quatre autre facteurs ont joué un rôle plus important.» D'abord, le boom des économies émergentes, et parmi celles-ci la Chine, a dopé la demande pour les biens d'équipements – une spécialité allemande de longue date - et pour les biens de consommation «made une Germany» - en particulier l'automobile. Et après la Grande Récession, ce boom s'est poursuivi, dopé par les plans de relance chinois. 

Christian Odendhal réfute également la vulgate selon laquelle les réformes Hartz auraient mis sous pression les travailleurs, les forçant à modérer leurs exigences salariales, et dopé ainsi la compétitivité de l'industrie allemande. Depuis le milieu des années 1990, les syndicats avaient en effet accepté de privilégier l'emploi, non les salaires. «Les réformes Hartz ont permis de donner un nouveau tour de vis pour les bas salaires, mais l'essentiel de la modération salariale s'était produit avant cela». 

De même – et c'est en partie lié – les entreprises allemandes s'étaient profondément restructurées afin de réduire leurs coûts et de doper leur profitabilité en organisant le recours systématique à la sous-traitance en Allemagne, mais aussi et surtout dans les pays à bas salaires de l'est de l'Europe. Enfin, Christian Odendhal pointe un quatrième facteur : le redémarrage du secteur de la construction après dix ans de déclin. 

«La raison pour laquelle les réformes Hartz ont acquis un statut mythique, c'est parce qu'elles ont été mises en œuvre au bon moment». L'Allemagne, en particulier parce qu'elle disposait d'un panier d'exportation adapté à la demande des pays émergents, a pu profiter pleinement du boom économique mondial. «L'Allemagne a eu la chance que la demande extérieure soit venue à son secours», explique Odendhal. 

Le test Macron

«Alors que la croissance chinoise ralentit, que les importations allemandes ne montrent aucun signe de hausse importante et que l'économie américaine poursuit son petit bonhomme de chemin à un rythme modéré, les autres membres de l'union monétaire n'auront pas la même chance». 

L'économiste pointe également les effets secondaires de ces réformes au niveau social en Allemagne et du point de vue économique au sein de la zone euro. «La modération salariale en Allemagne a eu des effets négatifs pour l'Europe. Des salaires plus bas se sont traduits par une consommation et des importations plus faibles. En conséquence, l'Allemagne (accumulant des surplus extérieurs) a exporté du capital – lequel a contribué à nourrir les bulles immobilières et l'endettement ailleurs en Europe».

Il souligne également les limites des politiques de flexibilisation du marché du travail et de pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail. «Cela contribue peu, voire pas du tout, à booster la productivité. En réalité, ça peut même être nuisible si de telles réformes réduisent l'incitation des entreprises à investir dans les travailleurs et dans les équipements».

Si l'Europe ne semble pas tirer les bonnes leçons de l'expérience allemande, «l'élection d'Emmanuel Macron, qui a juré de réformer le marché du travail en France, va mettre à l'épreuve cette rhétorique construite autour des réformes Hartz. Si elle s'avère être fausse, le président français pourrait bien échouer à relancer la croissance et l'emploi, ouvrant ainsi la voie à un populiste lors des prochaines élections présidentielles » prévient Christian Odendhal. 



samedi 4 mars 2017

[ Vers le Grexit ? 1/3 ] - Grèce : l'impasse économique





Olivier Delorme est écrivain et historien. Passionné par la Grèce, il est l'auteur de La Grèce et les Balkans: du Ve siècle à nos jours (en Folio Gallimard, 2013, trois tomes), qui fait aujourd'hui référence. Alors que la crise grecque semble sur le point de refaire surface en raison de la mésentente entre les différents créanciers du pays, et que l'idée d'un « Grexit » est récemment devenue, pour la toute première fois, majoritaire dans un sondage grec, Olivier Delorme a accepté de revenir pour L'arène nue sur la situation de la Grèce. 
Cette analyse est en trois partie et traitera successivement de l'impasse économique, de l'impasse géopolitique et de l'impasse politique dans lesquelles se trouve Athènes. Ci-dessous, le premier volet. 

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Aujourd’hui, la Grèce se trouve dans une triple impasse. La première est économique : depuis 2009, elle a connu plus de dix plans de rigueur assortis de coupes budgétaires, de mesures de démantèlement du droit du travail, de centaines de réformes dites structurelles (notamment lors de l’imposition à ses gouvernements des trois mémorandums de 2010, 2012 et 2015), des baisses de salaires et de pensions ainsi que des dizaines de hausses ou créations d’impôts. Car depuis sept ans, la Grèce s’est vu imposer par l’UE et le FMI un véritable délire fiscal dont la dernière manifestation consiste à taxer les contribuables sur la différence entre la montant minimal que, eu égard à leurs revenus, ils « doivent » avoir réglé par carte bancaire et le montant dont ils peuvent justifier qu’ils l’ont dépensé, si le second est inférieur au premier – mesure destinée, en réalité, à réduire la circulation d’argent liquide et à faire passer toutes les transactions par les banques.
Cette politique déflationniste, d’une violence inconnue en Europe depuis les années 1930 (où elle a amené Hitler au pouvoir en Allemagne), a étouffé la consommation intérieure, provoqué des milliers de faillites et l’évaporation d’au moins le quart (sans doute autour du tiers, nonobstant les habillages statistiques) de la richesse nationale. Elle a fait plonger le tiers de la population sous le seuil de pauvreté et gravement précarisé un autre tiers désormais lui aussi menacé de basculer ; elle a en grande partie liquidé les classes moyennes – fondement sociologique de la démocratie – et creusé les inégalités dans un pays qui était déjà, avant 2009, l’un des plus inégalitaires d’Europe.
Cette politique a mis les salariés dans l’entière dépendance d’employeurs qui payent les salaires de plus en plus irrégulièrement – quand ils peuvent ou quand ils veulent. Elle a jeté plus du quart de la population active (sans doute autour du tiers, nonobstant les habillages statistiques), et plus de la moitié des jeunes, dans le chômage dont l’indemnisation est quasiment inexistante. Elle a liquidé l’État social qui, du fait des circonstances particulières à la Grèce après 1945 (guerre civile, régimes autoritaire puis dictatorial sous protection américaine), ne fut construit qu’après 1974 et était déjà l’un des moins généreux d’Europe.
Cette politique déflationniste, motivée par la résorption de la dette, a également provoqué l’explosion de celle-ci – de 120 % à 180 % du PIB. Pire, elle menace la vie de nombreux Grecs. La fermeture d’hôpitaux publics, de blocs opératoires, de lits met les établissements qui demeurent hors d’état de remplir leur mission, la réduction des dotations conduisant certains à ne plus pouvoir fournir les médicaments aux malades, à assurer l’hygiène élémentaire, la blanchisserie ou la restauration. Des patients cancéreux ont parfois été renvoyés chez eux sans avoir pu recevoir une chimiothérapie programmée à l’avance. Des laboratoires pharmaceutiques occidentaux ont suspendu leurs livraisons faute d’être assurés de la solvabilité de leurs clients grecs. 
Dans les îles, la hausse des tarifs des transports maritimes conduit de plus en plus les malades à différer le voyage jusqu’à un hôpital fonctionnant encore à peu près, si bien que nombre de pathologies sont prises en charge trop tard pour être efficacement soignées. Et un tiers des Grecs n’a plus, de toute façon, ni couverture sociale ni moyen de payer les soins. En 2014 déjà, le docteur Vichas, fondateur d’un des premiers dispensaires solidaires (celui d’Ellenikon dans la banlieue d’Athènes) qui se sont créés afin de pallier le défaut d’accès aux soins pour un nombre toujours croissant de Grecs, dénonçait par exemple les diabètes qui, en raison d’un défaut de traitement, entraînent de nouveau cécités ou amputations. L’état des hôpitaux psychiatriques est alarmant, les handicapés ont souvent été réduits à la précarité par la baisse de leurs allocations, les programmes de prévention ou d’accompagnement des toxicomanes ont été liquidés, ou peu s’en faut, le taux de contamination par le VIH a augmenté de manière inquiétante, en même temps que diminuait le taux de vaccination des enfants.
L’insécurité énergétique ne cesse de croître – en milieu urbain, la plupart des immeubles collectifs, quand ils sont encore chauffés en hiver, ne le sont plus – au mieux – que deux heures le matin et deux autres le soir, l’augmentation des prix de l’électricité rend pour beaucoup impossible l’utilisation d’un chauffage d’appoint, et les installations de fortune utilisant le bois ajoutent la pollution aux risques d’incendie. L’insécurité alimentaire progresse elle aussi, notamment chez les retraités mais, à maints endroits, des enseignants ont aussi dû mettre en place des systèmes de solidarité destinés à ceux de leurs élèves qui ne peuvent plus faire trois repas par jour…
Alors que, avant la crise, la Grèce figurait déjà parmi les pays européens où l’investissement public dans l’éducation était le plus faible, les coupes budgétaires imposées par les créanciers ont entraîné la fermeture ou la privatisation d’une importante partie de l’enseignement supérieur – grave hypothèque sur l’avenir. Mais elles altèrent aussi le fonctionnement des niveaux primaire et secondaire. « Entre 2009 et aujourd’hui, le budget a diminué de 70 %. Nous n’avons même pas de quoi acheter les craies. Nous avons dû organiser une collecte sur la place centrale de la ville pour nous procurer les fournitures scolaires », déclare au journal suisse Le Temps le directeur d’une école d’Éleusis, centre industriel à l’ouest d’Athènes dévasté par les politiques appliquées depuis 2010. De surcroît, le chômage de masse conduit à l’exode nombre des plus diplômés, dont le contribuable grec a payé la formation et dont la compétence va profiter aux États-Unis, au Canada, à l’Australie ou aux pays d’Europe occidentale vers lesquels s’exilent ces populations qui estiment ne plus avoir d’avenir en Grèce.
Parmi les conséquences multiples de ces politiques, il faut également citer les transferts de propriété. C’est le cas pour le patrimoine public et les infrastructures bradés à des prix sans rapport avec leur valeur réelle à des intérêts étrangers, allemands au premier chef, mais aussi français, italiens, chinois… C’est aussi le cas des propriétés privées, soit par le biais des lois imposées par les créanciers qui élargissent les conditions de saisie des biens immobiliers par les banques, soit que beaucoup de propriétaires ne pouvant plus faire face à l’accroissement indéfini de la charge fiscale, du fait de l’épuisement de leur épargne après sept ans de déflation, cherchent à se débarrasser de biens dont la valeur diminue à mesure que l’offre augmente. Dans tous les cas, ces transferts de propriété s’apparentent à un processus de spoliation des Grecs et de la nation dans son ensemble – une spoliation sur laquelle tout gouvernement soucieux de l’intérêt national devra revenir.
Enfin, de même que ces politiques justifiées par une dette excessive ont fait exploser celle-ci, le délire fiscal censé remédier à un rendement insuffisant de l’impôt n’a fait qu’encourager le développement de l’économie informelle. Lorsque les salaires ne suffisent plus pour vivre décemment, lorsque la survie des entreprises est menacée par un excès de taxes, lorsque l’État, déjà historiquement peu légitime en Grèce parce que, trop souvent, il s’est fait, comme aujourd’hui, le docile instrument d’un étranger dominant, est mis, par les politiques européennes, hors d’état de rendre les services qu’on attend de lui et pour lesquels on paye l’impôt, lorsque les politiques en question frappent les faibles et épargnent toujours les forts, il ne faut pas s’étonner que la société se défende avec les armes qui sont à sa disposition. 
Avec une consommation intérieure asphyxiée et un euro qui continue à étouffer la production, l’économie grecque n’a pas la moindre chance de rebondir. Constamment démenties depuis sept ans, les prévisions de reprise de l’UE, de l’OCDE ou du FMI pour 2017 sont évidemment insincères et motivées, comme les politiques imposées à la Grèce, par la seule idéologie qui les sous-tend. 
L’insignifiante « croissance » de 2016 (autour de 0,4 %) n’indique qu’une stabilisation provisoire sur un niveau très bas, due essentiellement à la baisse du taux de change de l’euro (qui reste néanmoins dramatiquement surévalué pour les structures de l’économie grecque), à celle des prix de l’énergie et à la situation géopolitique qui, de l’Égypte à la Turquie ou à la Tunisie, a permis au tourisme grec de tirer son épingle du jeu. Pour autant, hors phénomènes conjoncturels, dans un environnement de pays à monnaies faibles, ce tourisme reste lui aussi gravement handicapé par l’euro, tandis que le développement du « modèle » all inclusive irrigue de moins en moins l’économie locale, à la fois parce que les infrastructures appartiennent souvent à des sociétés non grecques qui ne réinvestissent pas sur place leurs bénéfices, et parce que les salaires, dans l’hôtellerie, ne permettent plus de vivre décemment – quand ils sont encore payés régulièrement. 

Et pour aller plus loin, on pourra également regarder : 



jeudi 9 juin 2016

Réforme du marché du travail : la BCE aussi a donné des ordres







La loi « Loi travail » française doit beaucoup à l'appartenance de la France à l'Union européenne (voir explications détaillées ici : et ce n'est pas « complotiste » que de le dire. Oui, la Commission européenne donne des consignes aux États membres dans le cadres des « Grandes orientations de politique économique », et du « Semestre européen ». Oui, la Cour de justice de l'Union (CJUE), acteur discret mais dont la jurisprudence est déterminante dans la vie de l'UE, ne cesse de promouvoir la dérégulation et le moins-disant social .

Mais elles ne sont pas les seules. La troisième des « Indépendantes » (Antoine Vauchez), la Banque centrale européenne, a également joué un rôle en son temps. Pas en France, bien sûr, mais dans d'autres pays, où elle a profité de la crise des dite des « dettes souveraines » pour dicter de manière très directe les réformes structurelles à mettre en place.

Or ces réformes structurelles ne peuvent que s'enchaîner dans l'eurozone, chaque pays membre étant tôt ou tard contraint de s'aligner sur les pays voisins pour éviter des pertes massives de compétitivité. En effet, en régime de monnaie unique, aucun ajustement ne peut se faire via la dépréciation de la devise. Dès lors, il ne peut que s'engager une course à la désinflation salariale entre les différents pays. Les réformes du marché du travail intervenues en Europe du Sud - et réalisées pour certaines d'entre elles sous la dictée - ne pouvaient qu'aboutir un jour à des réformes de même type en France. D'ailleurs, la « loi El Khomri » n'est probablement qu'un début tiède, le processus ayant vocation à se poursuivre presque mécaniquement dans le cadre de la zone euro.

Il suffirait sans doute d'une nouvelle crise à l'occasion de laquelle la Banque centrale doive à nouveau à « aider » les États les plus fragiles pour que de nouveaux tours de vis soient exigés. La BCE en effet, parce qu'elle est la seule à avoir la main sur la monnaie, parce qu'elle a les moyens techniques de mettre un pays en faillite ou de l'expulser de l'euro, a aussi ceux d'imposer ce que la Commission, pour sa part, doit se contenter de « conseiller vivement ». Aussi n'a-t-elle pas hésité, parfois, à sortir complètement de son domaine de compétence - la politique monétaire - pour menacer puis pour prescrire, ainsi que l'explique ici  l'économiste britannique Philippe Legrain.

En 2010-2011, Jean-Claude Trichet, le prédécesseur de Mario Draghi à la tête de l'institut d'émission, a donc prescrit tous azimuts.

Après un petit chantage de décrassage exercé fin 2010 sur l'Irlande et ainsi mise en jambes, la BCE se charge, durant l'été 2011, de délivrer des injonctions aux pays d'Europe du Sud. Nous sommes alors au plus fort des attaques spéculatives des marchés contre la dette de ces pays. Les prescriptions de Francfort sont le prix à payer pour obtenir l'aide nécessaire à apaiser la spéculation.

Dans le domaine du marché du travail - pour ne citer que celui-ci même s'il est loin d'être le seul domaine concerné - Jean-Claude Trichet fait des demandes voisines à l'Italie et à l'Espagne, dans des lettres datées du 5 août 2011 et respectivement adressées à Silvio Berlusconi et à José Luis Zapatero.

Dans le courrier adressé à l'Italie et consultable ici, il indique notamment qu'il faudra « réformer davantage le mécanisme collectif de négociation salariale permettant des accords d’entreprises, afin d’adapter les salaires et conditions de travail aux besoins spécifiques des firmes et d’améliorer leur pertinence vis-à-vis d’autres niveaux de négociations ». Cela fait furieusement penser au contenu du désormais célèbre article 2 de l'actuel projet de « Loi travail » français. Par ailleurs, le président de la Banque centrale demande « une révision en profondeur des règles concernant l’embauche et les licenciements » et une « réduction significative du coût des emplois publics, en durcissant les règles de renouvellement du personnel et, si nécessaire, en baissant les salaires ». Rien de moins.

Dans la lettre adressée à l'Espagne, il est également demandé de réformer plus en profondeur le marché du travail - ce qui était déjà en cours à l'époque - et de donner la priorité aux accords salariaux au niveau de l'entreprise : « le projet de réforme des modalités du dialogue social adopté par le gouvernement espagnol (…) devrait davantage mettre l'accent sur les accords d'entreprise, dans le but de garantir une décentralisation effective des négociations salariales. Durant le débat parlementaire à venir, le projet de loi devrait être amendé en vue de réduire le champ des accords de branche ».

Dire ce que doivent contenir les amendements lors d'un débat parlementaire futur, voilà qui est plein de tact. En outre, l'Espagne est également sommée d'abandonner toute possibilité d'indexation des salaires sur l'inflation. Motif : l'inadaptation de ce dispositif « à des marchés du travail situés à l'intérieur d'une union monétaire », car il constitue « un obstacle structurel à l'ajustement des coûts du travail ». C'est vrai, sans blague : si on ne peut même plus « ajuster » le coût du travail à l'intérieur d'une monnaie unique, à quoi cette monnaie sert-elle ?

Ce ne sont là que des exemples de ce que furent sommées de faire à l'époque à l'Espagne, l'Italie, l'Irlande. Bien d'autres choses encore leur furent demandées : réforme de la fiscalité, réforme du système financier, privatisations, etc. La consultation des courriers émanant de la BCE permet de se faire une idée de cette manière d'avoir recours à la « stratégie du choc », au cœur d'une crise, pour faire avancer certaines idées.

Des idées dont même certains économistes du Fonds monétaire international commencent à se demander si elles ne sont pas délétères. Mais que l'Union européenne et la zone euro, engoncées dans l'idéologie et dans un fédéralisme monétaire dysfonctionnel et piteux, continuent, seules, à chérir. 


[ Article initialement paru sur le Figarovox ]