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dimanche 1 avril 2012

Sarkozy, le pape et Molière



Nicolas Sarkozy n’est ni « une momie », ni « un robot », ni « un automate »: il l’a rappelé samedi après-midi dans son discours aux jeunes. Son cœur d’homme sensible palpite pour « la jeunesse de France », et on le sent se consumer d’humanisme et de bonté. Car Sarkozy sent venir «un désir nouveau de fraternité» et même «un besoin d’amour». Il l’a affirmé dans sa harangue de la porte de Versailles, mi christique, mi extatique. Alléluia : le bon Dieu semble s’être s’est penché sur sa couche pour insuffler au président sortant un supplément de générosité et « d’amour du prochain ». Amen.

C’est que, voyez-vous, notre pays a beau être une République laïque, et on a beau le répéter sur tous les tons lorsqu’il s’agit de lutter contre « les communautarismes », ce n’est pas une raison pour omettre, une fois de temps en temps, d’appeler à la rescousse le petit Jésus.

Sarkozy y tient beaucoup, en digne promoteur des « racines chrétiennes de la France » qu’il est devenu lors de son célèbre discours du Latran. Laïcité, oui, pourvu qu’elle soit « de collaboration », « ouverte », « positive », ou qu’un quelconque adjectif puisse lui être accolé, de manière à pouvoir tout à la fois, dans un numéro d’équilibriste digne des plus adroits saltimbanques, fustiger « les fondamentalismes » et affirmer sans ciller que « l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur ».

Hier, s’adressant aux « Jeunes Pops », Nicolas Sarkozy est donc passé à la vitesse supérieure. En effet, l’homme est pressé : il est déterminé à vivre « trois semaines à fond » puis encore « deux semaines à fond », ainsi qu’il l’a rappelé en fin de discours. C’est donc « à fond » qu’il a remisé le gentil pasteur pour mettre carrément l’artillerie lourde en batterie : le curé c’est bien, mais l’ancien pape, c’est mieux. Et le candidat UMP de parvenir à caser, quelque part entre l’irremplaçable général de Gaulle et les inévitables rescapés d’Auschwitz, un hommage vibrant à…Jean Paul II.

Ainsi, après avoir rappelé à une jeunesse UMPiste manifestement férue de belle architecture si l’on en juge par ses hourras enthousiastes, que son « identité », « elle est dans nos cathédrales », le président candidat formula ce conseil : « vous êtes à l’âge où l’on veut fuir, tenter l’aventure. Partez à la conquête du monde, n’ayez pas peur. C’est un grand homme qui a dit ça au début des années 80, un grand pape, Jean-Paul II », se référant ainsi au « n’ayez pas peur ! » prononcé en 1978 par le tout nouveau Saint-Père, inaugurant de ses mots son pontificat.

Ah, quel homme pieux, ce Nicolas Sarkozy ! Ou…quel imposteur : chacun jugera. Mais force est de croire que celui qui se plait à traiter régulièrement son rival socialiste de « Tartuffe » et qui, samedi encore, citait Molière comme l’un des grands auteurs du patrimoine culturel français, sait très exactement de quoi il parle.

En attendant, il reste devant nous quelque cinq semaines à vivre « à fond ».
Vive la France à fond, vive la République à fond, et vive l’Eglise à fond !

Lire et relire :
L'étrange débat de Nicolas Sarkozy   CLICK
Sarkozy : France d'en bas ou France dans l'eau ? CLACK
Sarkozy : un sale gosse en pré-retraite  CLOCK
Entretien avec Catherine Kintzler autour de la laïcité  CLOUCK
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mercredi 9 novembre 2011

« Le régime de laïcité est le mieux armé face aux prétentions politiques des religions… »

entretien avec Catherine Kintzler

Catherine Kintzler est philosophe. Elle est notamment l'auteur de
Qu'est ce que la laicité ? Vrin, 2007. Elle anime le site Mezetulle

Coralie Delaume. L’étude récemment conduite par Gilles Kepel sur les « banlieues de la République » a remis sur le devant de la scène la question de la place de l’islam en France. Cette enquête montre que dans certains « quartiers », l’appartenance religieuse a pris la place d’une promesse républicaine non tenue. En disant cela, ne suggère-t-on pas un peu vite que l’islam et la République sont deux systèmes concurrents, voire inconciliables ?
Catherine Kintzler. Il n'y a pas à choisir entre islam et République, car il n'y a pas à choisir entre religion et laïcité : la laïcité assure la liberté de conscience dont la liberté de culte fait partie. La loi républicaine ne demande que deux choses aux religions, c'est de renoncer à leur pouvoir civil et de renoncer à exercer un droit de regard sur de prétendues « communautés », sortes de « chasses gardées » dont elles pourraient contrôler les mœurs.

Même si dans une République comme la France, on ne « reconnaît » aucune communauté, on demeure obligé de les « connaître ». Force est de constater qu’elles existent de fait, et qu’elles génèrent des solidarités particulières.
Peut-être, mais l'adhésion à une communauté doit demeurer totalement libre, et cette liberté comprend sa réciproque : chacun doit aussi être libre de se soustraire à « sa » communauté.

Il semble qu’il y ait, dans la France d’aujourd’hui, une sorte de retour aux solidarités religieuses. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Il existe des tentatives, par les religions, de réaffirmer leur pouvoir civil. Cette perspective régressive est suscitée par une politique de démantèlement des services publics, elle-même oublieuse des principes fondamentaux d'une république laïque. Partout où la solidarité civile s'efface, un boulevard s'ouvre devant la marchandisation et devant l'action d'associations qui s'engouffrent dans la brèche et qui pratiquent le clientélisme. Il n'y a pas de politique laïque sans une politique ferme et homogène de bons services publics, c'est pourquoi le combat laïc est inséparable du combat social.

Au mois septembre, l’interdiction formelle de prier dans les rues est entrée en vigueur. Pour que cette interdiction soit respectée, l’Etat ne sera-t-il pas contraint, à terme, de financer des lieux de culte au profit des religions les plus récemment implantées ?
A ma connaissance il n'y a pas d'interdiction visant l'acte de prier dans la rue. Ce qui est interdit, ce sont les rassemblements et les manifestations qui entravent la liberté d'autrui ou qui troublent l'ordre public : si vous priez en vociférant et en apostrophant les passants, si vous organisez un sit-in envahissant un hall de gare ou obstruant la voie publique, vous tombez sous le coup de l'interdit. Il faut au moins qu'un rassemblement ou une manifestation susceptible d'entraver la voie publique soit temporaire et déclaré aux autorités chargées de faire respecter l'ordre public. On n'interdit donc pas les prières de rue parce que ce sont des prières, mais on interdit des rassemblements non déclarés qui portent atteinte au droit d'autrui – par exemple le droit d'aller et venir librement.

La mise en œuvre de cette interdiction aurait donc pu intervenir depuis longtemps !
Il me semble en effet. La publicité faite autour de cette prétendue nouveauté relève d'une opération de communication dans laquelle, en l'occurrence, le Ministre de l'Intérieur et les intégristes islamistes sont en miroir. L'un pour dire « voyez comme je suis ferme et innovant », les autres pour se présenter faussement en victimes d'une répression discriminatoire et pour réclamer à l'Etat des moyens matériels.
Apparaît alors l'idée que le financement des lieux de culte serait une mesure nécessaire pour la liberté des cultes et l'égalité entre les cultes. Cette position confond les « droits-liberté » et les « droits-créance »  et fait comme si la liberté de culte était un « droit-créance».
La puissance publique garantit la liberté de culte : par exemple si des fidèles veulent ériger une église, une mosquée, un temple dans le respect du droit, elle doit faire respecter leur liberté contre ceux qui entendent s'y opposer. Mais cela ne veut pas dire qu'elle doive, en plus, assurer les moyens des cultes.

La liberté de culte n’est pas un service public, en quelque sorte…
C’est cela. La liberté des cultes n'est comparable, ni au droit à l'instruction, ni au droit à la santé, ni à aucune prestation sociale, ni au droit au logement ou au travail, qui sont des « droits-créance ».
On peut en revanche comparer la liberté des cultes au droit de propriété : j'ai le droit de m'acheter une voiture de luxe, et si je n'en ai pas les moyens, il n'appartient pas à l'Etat de m'y aider. Il s'agit d'un « droit-liberté ». On en juge aisément par la proposition réciproque : un « droit-liberté » inclut sa négative. Le droit d'être propriétaire inclut le droit de refuser de l'être. De même, ne pas avoir de culte est une liberté, un droit.
J'ajoute à cela  trois remarques :
- lorsqu'une association manque de locaux, elle se tourne vers ses adhérents et leur demande une participation financière,
- s'agissant d'offices religieux, il n'est pas exclu d'envisager d'organiser plusieurs services successifs en cas d'affluence,
- la proposition de financement public fait comme si l'exercice d'un culte était une norme sociale et la transforme en norme politique. Or même s'il n'y avait qu'un seul incroyant, il aurait le droit d'objecter que la mesure est injuste et de récupérer son argent.

Quant à l'argument de l'égalité entre les cultes, il s'appuie sur le caractère historique de la loi de 1905 : les collectivités publiques sont propriétaires des lieux de culte principalement catholiques et se chargent de leur entretien. Mais d'autres cultes ne bénéficient pas de cette disposition... donc il faudrait rétablir l'égalité en injectant de l'argent public dans la construction de nouveaux locaux. Une telle disposition, si elle était valide, devrait valoir pour toutes les religions présentes et futures, et prendre en compte rétroactivement tous les édifices cultuels construits entre 1906 et aujourd'hui...

Ce qui est insensé, sauf à « démocratiser l’histoire afin que chacun en ait une part égale », comme plaisantait un jour Elisabeth Lévy…
C’est impossible en effet. On prétend qu'il y aurait un problème parce que l'islam s'est développé en France après la loi de 1905, et serait donc pénalisé par une histoire dans laquelle il n'a pas été présent. Mais la loi de 1905, comme toutes les lois, a été faite pour après sa promulgation ! Toute disposition juridique importante doit affronter la temporalité : « liquider » une situation antérieure, prendre des dispositions transitoires et fixer des délais à partir desquels elle s'applique pleinement. Cela a été fait clairement par la loi de 1905.

Dans un récent entretien au Monde des religions, Elisabeth Badinter affirmait : « en dehors de Marine Le Pen, plus personne ne défend la laïcité ». Au-delà du procès en sorcellerie qui s’ensuivit, la philosophe ne déplorait-elle pas simplement l’abandon progressif, par la droite comme par la gauche, de l’idéal laïc au profit de la simple « tolérance » présentée comme plus généreuse car “ouverte” ?

Le transfert du vocable « laïcité » dans l'escarcelle du Front national n'est pas tellement étonnant pour qui a observé la vie politique depuis une trentaine d'années. Le président de la République et son gouvernement y ont certes bien travaillé en faisant un grand écart, du discours de Latran aux déclarations de Claude Guéant. Mais la voie a été ouverte de longue date par bien des « forces de gauche » traditionnelles.
Deux dérives symétriques et complices permettent d'expliquer ces mouvements. La première dérive, je l'appelle la « laïcité adjectivée » (plurielle, ouverte, positive, etc.). Elle consiste à vouloir étendre au domaine de l'autorité publique - où s'applique rigoureusement le principe de neutralité - le régime de la société civile où doit régner le libre affichage des opinions dans le respect du droit commun. Cette dérive récuse le caractère neutre et minimaliste de la puissance publique républicaine, et peut autoriser les propos religieux au sein de l'Etat lui-même.
La seconde dérive, une forme « d'extrémisme laïc », consiste symétriquement et inversement à vouloir durcir l'espace civil en exigeant qu'il se soumette à l'abstention qui devrait régner dans le seul domaine de l'autorité publique. On a vu se former des groupes favorables à l'effacement dans l'espace civil de tout signe religieux, et qui ont diffusé récemment des thèmes non pas antireligieux (comme cela serait cohérent avec leur principe) mais plus particulièrement anti-musulmans.

Ces deux courants (laïcité adjectivée et extrémisme laïque) auraient donc, selon vous, favorisé l’appropriation des thématiques laïques par Marine Le Pen ?
Oui. L'un en désertant le terrain du combat laïque pendant de longues décennies, l'autre en l'investissant avec des propositions durcies et réactives, les deux en épousant le fonds de commerce des politiques d'extrême-droite, à savoir la constitution fantasmatique de « communautés » (en l'occurrence « les musulmans ») que les premiers révèrent en criant à la « stigmatisation » et que les seconds détestent.
Le mécanisme de balancier est alors facile à décrire. A force d'amollir la laïcité, d'en nier l'essence au point d'introduire le discours religieux comme légitime dans le domaine de l'autorité publique, à force de consacrer le fractionnement du corps social en reconnaissance politique d'appartenances particulières, à force de dissoudre l'idée républicaine, on finit par réveiller ou par produire un mouvement réactif et rigide. Ce mouvement  réclame le « nettoyage » de toute présence du religieux dans l'ensemble de la vie civile et sa restriction à la seule vie intime - autant dire qu'il réclame l'abolition de la liberté d'opinion. Comment s'étonner que l'extrême-droite, criant à l'abandon de la laïcité, n'ait plus qu'à s'emparer d'un extrémisme (baptisé « laïcité ») aux ordres du nettoyage anti-religieux (que l'on réduit opportunément au nettoyage anti-musulman) ?

Poursuivons un instant sur le sujet de l’islam… Deux femmes portant le voile intégral ont été dernièrement verbalisées à Meaux, sanction qu’elles ont jugé contraire aux droits de l’homme.
Il faut distinguer d'une part la question du port du voile, qui n'est visé par aucune interdiction dans l'espace civil (le port de signes religieux et pas seulement celui du voile est prohibé uniquement dans les espaces participant de l'autorité publique (école publique incluse), et d'autre part celle de la dissimulation complète du visage visée par la loi de 2010. La verbalisation ne pouvait donc porter que sur la dissimulation du visage, et non sur le caractère religieux de tel ou tel vêtement. Si la loi de 2010 était contraire aux droits de l'homme, il me semble qu'elle aurait été « retoquée » par le Conseil constitutionnel.

Mais comment comprendre le comportement de femmes, qui défendent ainsi à grand bruit leur…droit à la soumission ?
Je ne m'interroge pas, à vrai dire, sur le bien-fondé de tel ou tel comportement, pourvu qu'il ne porte atteinte à aucun droit. On est libre dans la France républicaine de revendiquer ce qu'on veut, pourvu que cela ne contrarie le droit de personne. Si quelqu'un revendique comme une liberté ce que je juge être une soumission, je ne vois pas comment je pourrais le lui interdire, même si ça ne me plaît pas et que je ne me prive pas de le dire et de dire pourquoi. Mais si quelqu'un entend imposer une manière de vivre à autrui, j'ai le droit et le devoir de m'en inquiéter.

Avez-vous entendu parler de Kenza Drider, cette avignonnaise pro-niqab, ayant annoncé vouloir se présenter à l’élection présidentielle en 2012 ?
Franchement cela me semble une pure opération de propagande. Il lui faudrait d'abord obtenir les signatures d'élus pour se présenter. Et que veut-on prouver au juste ? Que le port du voile est interdit en France ? C'est faux. Seule la dissimulation du visage l’est.

Un film réalisé par Nadia El Fani, Laïcité Inch Allah, montre combien fut forte, dans les premiers jours du « printemps » tunisien, la demande de laïcité. Cependant, on a assisté lors des premières élections libres en Tunisie, à une forte percée du parti « islamo-conservateur » Ennahda. Les espoirs nés de la « révolution » tunisienne ne seraient-ils pas trahis, s’il advenait que l’islam soit reconnu comme religion d’Etat ?
Nous sommes entourés de pays où existe une religion d'Etat, et où cependant la liberté de pensée s'exerce, par exemple le Royaume-Uni. En Grèce la religion orthodoxe a le statut de « religion dominante » et est largement subventionnée. En Norvège, plus de la moitié des ministres doivent professer la religion d'Etat évangélique luthérienne. Un régime de religion d'Etat devient contraire à la liberté de pensée et d'expression lorsque cette religion est imposée à tous et qu'elle dicte la loi – il en va de même pour un athéisme d'Etat.

Mais n’y a-t-il pas contradiction entre l’existence d’une religion d’Etat - qui implique un statut d’infériorité pour les fidèles d’autres religions et pour les incroyants - et l’idée de démocratie qui implique quant à elle l’égalité de tous citoyens ?
Il y a de grandes différences entre un régime laïc et un régime de religion d'Etat tolérant.  En régime laïc, la référence religieuse est superflue, inutile pour construire la cité : le lien religieux et le lien politique sont entièrement disjoints. La liberté des cultes s'inscrit dans le cadre de la liberté de conscience qui est beaucoup plus large. Autrement dit, le régime laïc est indifférent à la question de la religion et de l'athéisme, il est minimaliste.
Il s'ensuit une différence au niveau de la considération des personnes : dans un régime de simple tolérance comme ceux que j'ai cités, le fait d'avoir une religion est une norme sociale couramment admise – les incroyants sont tolérés, mais leur statut moral est déprécié. Le cœur politique de la différence entre le régime de la tolérance et le régime de laïcité, c'est l’accès des communautés en tant que telles à l’autorité politique. Le régime de laïcité accorde des droits étendus à toutes les communautés, dans le cadre du droit commun. Mais ces droits sont civils : aucune communauté en tant que telle ne peut se voir reconnaître un statut politique. La souveraineté réside dans les citoyens et leurs représentants élus, et les droits sont les mêmes pour tous.

Il demeure pourtant possible à chacun de renoncer à sa prétendue « communauté » d’origine.
Cela est beaucoup plus facile en régime laïc qu'en régime de simple tolérance. La tolérance avec religion officielle ne fonctionne bien qu’à la condition qu’existe un consensus dans lequel les communautés acceptent de ne pas imposer leur loi comme exclusive et de laisser leurs prétendus membres libres de dire et de faire ce qui est réprouvé par la communauté mais permis par la loi, et acceptent que la critique puisse se déployer. Mais un dogmatisme intégriste n’est pas soluble dans la tolérance et s'il devient religion d'Etat, il installe une tyrannie.
Je pense qu'un régime de laïcité est plus clair et plus simple ; il peut s'appliquer à des pays où les différences culturelles et religieuses sont fortes car il construit un espace critique commun par la référence à la liberté de conscience, où s'inscrit la liberté des cultes. En régime laïc, une législation sur le blasphème ou qui placerait les religions au-dessus de toute critique est impensable.

En somme, plus il existe de « communautés » cohabitant dans un même pays, plus la laïcité, qui leur offre un espace commun, devient souhaitable…
Certainement. Le régime de laïcité est mieux armé face à aux prétentions politiques de la part d'une religion hégémonique parce qu’il monte la défense un cran plus haut : il ne propose à aucun groupe particulier un accès ès qualités à l'autorité politique, il n’en sacralise aucun.
Toutefois, l'existence d'une religion d'Etat peut se décliner sous régime de tolérance et n'est pas nécessairement contraire à la démocratie et aux libertés – c'est ce qui a été exposé par Locke au XVIIe siècle. Un tel régime repose sur un consensus culturel et religieux large ; mais son fonctionnement suppose aussi un consensus politique dans lequel la religion officielle renonce  à s'imposer à tous, et renonce à s'ériger en pouvoir civil : qu'elle accepte de se présenter seulement comme une référence morale et spirituelle non contraignante. Cela suppose une législation indépendante du pouvoir et des dogmes religieux, et une vigilance des citoyens relative aux droits des individus.
A l’inverse si une religion dominante veut s'imposer comme hégémonique, et sortir du domaine de la référence « spirituelle », alors la tolérance ne suffit pas : la laïcité est beaucoup mieux armée pour la contenir. La France a longtemps connu une telle situation de religion hégémonique, et l'invention de la laïcité lui est historiquement liée.

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lundi 6 juin 2011

Biographie : Caroline Fourest et Fiammetta Venner versus Marine le Pen.


Le moment était bien choisi. Entre l’accession de Marine le Pen à la présidence du Front national, une élection qui la verra briguer la présidence de la République et une panoplie de sondages qui lui promettent un score étincelant, il semblait nécessaire de décortiquer la stratégie de l’héritière. C’est le défi que se sont lancées Caroline Fourest et Fiammetta Venner, observatrices de longue date du Front national, dans un ouvrage paru le 1er juin, Marine le Pen.

Plus qu’une biographie, ce livre dense de 400 pages se veut une mise à nu de ce qu’il est convenu d’appeler « le processus de dédiabolisation ». En se plongeant dans l’histoire personnelle de la patronne frontiste, en auscultant ses réseaux de sympathie et les nouveaux aspects de son discours, les auteures tâchent de mettre à jour la réalité de ce Front national new look, dont les nouveaux thèmes de prédilection et la modernité affichée ne cessent de nous surprendre.

De fait, le livre parvient globalement à convaincre. Mais davantage par la continuité qu’il révèle dans l’histoire du FN que par la mise en défaut de sa nouvelle doxa. En insistant sur le lien indéfectible entre « Marine » et son père, en s’attardant sur le pedigree de  ses amis actuels, Fourest et Venner pointent du doigt la rémanence de la dangerosité du FN, et son inextinguible ancrage à l’extrême droite. Hélas, un parti pris très « deuxième gauche » et une lecture volontiers sociétaliste du corpus mariniste nuit à la démonstration. Les raisons de l’irrésistible succès de Marine le Pen, notamment auprès des couches populaires, sont quant à elles passées sous silence. La conclusion de ce long ouvrage quant à l’attitude à adopter vis-à-vis de l’électorat du FN se révèle quant à elle presque surréaliste.

Rupture ou continuité ?

« Fille de, et victime », tel est l’intitulé fort à propos de la première partie. Très narratif, ce début est en grande partie tiré d’une analyse du livre autobiographique de Marine le Pen, A contre flots[1], texte tantôt sincère et touchant, tantôt franchement lacrymal. Sans nier la dureté de certains évènements vécus par la famille le Pen, tel l’attentat de la rue Poirier en 1976, les auteures dénoncent la posture volontiers auto-victimaire adoptée par Marine le Pen. En expliquant comment elle fut sans cesse « discriminée » en raison de son nom, cette dernière parvient en effet à se présenter comme l’éternel bouc émissaire d’un « système » inique, et tente de retourner à son profit ces réflexes anti-discriminatoires qui sont habituellement l’apanage de l’antiracisme.

Vient ensuite l’analyse des rapports avec le patriarche. Marine le Pen dévoile un attachement très fort de la part d’une fille cadette demeurée sans ciller du côté de son père quelles que soient les épreuves, notamment lors de la scission du FN sous l’impulsion des mégrétistes. Il en demeure un véritable « contrat moral » entre le père et la fille, et la volonté farouche de la seconde de réhabiliter le nom du premier, quitte à réécrire en partie l’histoire du FN. Quoiqu’elle s’en défende, Marine le Pen a hérité d’un parti politique à l’organisation clanique comme d’autres héritent de l’entreprise familiale. Se devant de faire prospérer le fond de commerce de ce « front familial », elle s’interdit toute rupture véritable.

L’étude du noyau dur et des amitiés marinistes, enfin, ne laisse guère d’illusion sur l’ancrage à l’extrême droite du FN relooké. Moins portée que son père aux synthèses acrobatiques, Marine le Pen n’hésite pas utiliser l’acrimonie et la défiance qu’elle inspire aux branches traditionalistes et intégristes du parti, et profite du départ de certains caciques comme Bernard Antony, Roher Holeindre Karl Lang pour donner l’image d’un Front « dépoussiéré », même si pour l'heure il semble plutôt décimé. De plus, ceux dont elle s’entoure aujourd’hui appartiennent à la frange nationale-radicale[2] de l’extrême-droite. Qu’ils soient anciens « gudards », mégrétistes rentrés au bercail ou nationaux-révolutionnaires, ils ne sont pas les moins virulents.

Le hold-up pseudo laïc

Vient ensuite l’analyse du discours mariniste, notamment de « l’OPA sur la République et la laïcité ». En militantes laïques de longue date, Fourest et Venner connaissent bien ces questions. Elles montrent comment la référence réitérée à la laïcité, dont Marine le Pen se fait désormais la porte-parole inconditionnelle, est inhabituelle au sein d’un FN qui se prononça en 2004, contre la loi interdisant les signes religieux ostentatoires à l’école publique.

Surtout, les enquêtrices révèlent la duplicité et l’opportunisme de la leader frontiste en ces domaines, montrant comment celle-ci défend une « laïcité à tête chercheuse visant uniquement l’islam ». Comme une sorte de réponse d’extrême droite à la montée d’un islam politique concurrent de l’intégrisme catholique, le Front national aurait découvert sur le tard une laïcité visant à combattre « l’islamisation », terme préféré à « islamisme », puisqu’il suggère une invasion, voire une nouvelle forme d’« occupation ».

Les diverses polémiques générées par Marine le Pen à ce sujet auraient d’ailleurs comme conséquence directe de réactiver les réflexes anti-laïques. Par exemple, sa saillie remarquée contre les prières de rue auraient remis en selle les tenants de la « laïcité positive ». Pour ces derniers, la solution à ce phénomène passe par la promotion du financement de mosquées sur les deniers publics, au mépris de la loi de séparation de 1905.

Sur ces thématiques, l’ouvrage montre bien équilibrisme auquel Marine le Pen est contrainte, tiraillée entre ses intégristes catholiques de l’intérieur, et les ultra-laïques et autres Identitaires de l’extérieur, tentant de dépasser le FN sur sa droite via l’organisation d’« apéros saucisson pinard » ou d’ « assises sur l’islamisation ».

Sur la bonne volonté des partis politiques « républicains », en revanche, Fourest et Venner pêchent par optimisme. Tout en reconnaissant l’effectivité du phénomène des prières de rue et la nécessité d’y porter remède, elles hésitent à dénoncer l’immobilisme et la complaisance d’autorités ayant laissé s’installer cette situation. Elles considèrent qu’« au fond, c’est le jeu démocratique. Le FN crie au loup, les autres partis cherchent des solutions. Mais parfois, le fait que le FN crie au loup de façon excessive (…) suscite un tel rejet que tous les partis avançant vers des solutions se figent ». Or les « autres partis à la recherche de solutions » étaient figés bien avant la mue laïco-lepéniste, et l’on peut s’interroger sur les raisons de ces réticences de longue date à régler un problème qui ne concerne même pas la laïcité stricto sensu, mais bien plus le maintien de l’ordre public.


La critique du discours « attrape-tout »

Mais la principale faiblesse du livre réside dans l’analyse d’autres pans de la doxa mariniste. Elle est pourtant passée en revue sans rien omettre : programme économique, choix sociétaux, conception de l’école…Le caractère « attrape tout » du programme est parfaitement mis en exergue. Toutefois, en cédant à leur propre tropisme sociétaliste, les auteures nuisent à l’acuité de leur démonstration. Ainsi, la dénonciation de l’homophobie du Front national est davantage développée que la proposition d’une sortie de l’Euro, les biographes s’étonnant que le Front national ne soit pas favorable au mariage homosexuel. Pire, elles le soupçonnent d’être « nataliste » (ce qui semble à leurs yeux le comble de l’horreur) et de ne pas souhaiter « repeupler la Nation française en autorisant les homosexuels à adopter ou des couples à avoir recours à la gestation pour autrui ». Un discours « modernisant » assez peu efficace si l’objectif est de révéler un ancrage à l’extrême droite. Car ces thématiques sont plus à même de séduire les bourgeois libertariens proche de Terra Nova que de « responsabiliser les électeurs du FN », comme les deux journalistes l’appellent pourtant de leurs vœux.

Autre faiblesse du livre, la déconstruction du discours économique. Pour contrer le caractère gauchisant de l’économisme mariniste, Fourest et Venner ne trouvent pas meilleurs arguments que la panoplie complète utilisée par les sociaux-libéraux pour expliquer sans cesse qu’il n’y a « pas d’autre politique possible » : la sortie de l’Euro serait la preuve d’un repli nationaliste, elle ferait exploser le coût de la vie et gonflerait la dette. La mise en place d’un « protectionnisme hors sol » serait impossible, et de toute façon, il faut arrêter avec ces vieilles lunes puisque « l’époque de la dynamique industrielle et du plein emploi est révolue ». Caroline Fourest et Fiammetta Venner nous expliquent-elle là qu’il convient de s’accommoder d’une désindustrialisation que finira par faire de la France un « pays du Club Med » et se consoler d’un chômage de masse désormais structurel ?

Il faut dire que les tenants d’une « autre politique » ne recueillent guère la sympathie des deux journalistes, qui semblent voir des « souverainistes » à l’œuvre partout. Certes, elles concèdent qu’il ne faut pas « tout mélanger, les nationalistes xénophobes et les souverainistes ». Pour autant, leur présentation de l’entourage officieux de « Marine » conduit à se demander combien de « chevènementistes repentis » s’y retrouvent. Paul-Marie Coûteaux, par exemple, est présenté comme l’un d’entre eux. Mais elles oublient de préciser qu’après avoir effectivement soutenu la candidature de Jean-Pierre Chevènement en 2002, il fut exclu du Pôle républicain pour n’avoir pas appelé à voter Chirac au second tour. De même, s’appuyant tour à tour sur un article de Marianne[3] puis du Parisien[4], elles notent la présence de deux énarques et « ex-chevènementistes » désireux de devenir à terme directeurs de cabinet de Marine le Pen…sans envisager que le « Bernard » de Marianne et « l’Adrien » du Parisien puissent éventuellement être le même homme…

Une conclusion de style « sophia-aramiste »

Outre ces imprécisions, que l’on ne saurait imputer à une quelconque mauvaise foi mais qui nous rappellent combien le biographe, même en faisant un effort sincère d’objectivité, demeure lui aussi prisonnier de sa propre idéologie, c’est sa conclusion que l’on reprochera à l’ouvrage.

Caroline Fourest et Fiammetta Venner ont choisi de ne pas s’appesantir sur les raisons profondes du succès du Front national. Dans un épilogue intitulé « comment résister au nouveau FN », elles proposent une sorte de rééducation des électeurs frontistes, qu’il ne faut en aucun cas « déculpabiliser ». Sans aller jusqu’à à les traiter de « gros cons » façon Sophia Aram, elles leur trouvent « une pointe d’infantilisme dans le cœur », et proposent : « ceux qui veulent envoyer un message n’ont qu’à militer dans des associations ».

On se désole que cet ouvrage pourtant passionnant du point de vue factuel, et sans doute nécessaire sans être suffisant s’achève sur une cette fausse note, à la limite du surréalisme. Et l’on souhaite vivement aux auteures de découvrir sans délai les thèses du sociologue Alain Mergier. Car celui-ci affirme très justement : « l’intention de vote (pour le FN) n’est plus aujourd’hui motivée en terme de vote-sanction, de vote de colère (…) ce vote est devenu un vote positif ».

« Marine le Pen est dans nos vies pour quelques décennies » se désolent les enquêtrices. C’est probable en effet. Le temps est peut-être venu de se demander pourquoi. L'abandon respectif de la Nation et du peuple par le droite de gouvernement et la gauche d'accompagnement constitue le début d'une réponse.


[1] Marine le Pen, A contre flots, Grancher, 2006
[2] La catégorie des nationaux-radicaux est l’une de celles choisies par Fiammetta Venner pour classifier les différentes obédiences de l’extrême droite dans Extrême France, Grasset, 2006.
[3] P. Cohen et L. Dupont, « A Montretout, les réunions du cabinet secret de Marine le Pen », Marianne 12-18 mars 2011
[4] O. Beaumont, « Adrien, haut fonctionnaire à Bercy et conseiller de Marine le Pen », Le Parisien, 8 avril 2011.

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