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mardi 31 janvier 2017

« les gens s'abstiennent.... parce qu'ils estiment la démocratie ! » entretien avec Nicolas Framont







Nicolas Framont est sociologue et enseignant à l’université Paris-Sorbonne. Il est l'auteur, avec Thomas Amadieu, de Les citoyens ont de bonnes raisons de ne pas voter (Le bord de l'eau, 2015), et co-dirige la revue Frustration

Le présent entretien a été mené par Frédéric Farah. 

***


Au début de votre ouvrage «  les citoyens ont de bonnes raisons de ne pas voter », vous rappelez six fausses solutions proposées par la classe politique pour inviter à voter ou à limiter les effets de l’abstention : simplifier le vote, rendre le vote sexy, réenchanter l’action , faire de la pédagogie, culpabiliser, punir), le recours aux primaires dans les différents partis de droite ou de gauche peut-il constituer un recours efficace à la défiance des citoyens à l’égard de leurs élus ou au contraire n’est ce pas un énième leurre ?  

C’est totalement un leurre en effet. D’abord parce que les primaires successives se sont avérées inefficaces pour lutter contre l’indifférence politique de la majorité des Français. Lors des primaires de droite et des deux primaires du Parti Socialiste, ce sont les citoyens de classe supérieures qui ont constitué la majeure partie des votants, tandis que les classes populaires ont été quasi absentes. Cela signifie que les primaires accentuent le biais sociologique déjà à l’œuvre dans les élections conventionnelles : leurs électeurs ne sont pas représentatifs des citoyens français, pas plus que ceux qui passent des soirées entières à les commenter. Ils sont en quelque sorte des grands électeurs qui permettent d’abord aux deux forces du bipartisme français déclinant de se redonner une légitimité par monopolisation du débat public et omniprésence médiatique. En faisant en quelque sorte « pré-élire » leur candidat, les Républicains et les Socialistes veulent accentuer leur poids électoral et utiliser ce succès pour revendiquer leur monopole sur la politique française. Sans compter la rentabilité financière d’une telle opération. Et pour finir, on ne peut guère dire que les primaires enrichissent la politique française : elles conduisent à la création d’écuries marketing autour des candidats, qui devient un produit dont on doit vendre les atouts, sans la moindre audace programmatique. Le fait que le « revenu universel » (qui ne l’est en réalité plus désormais) de Benoît Hamon passe pour un énorme pavé dans la marre en dit long sur le manque d’envergure idéologique des débats de primaire. 


Que révèle selon vous l’abstentionnisme ? La défiance des français à l’égard de leur classe politique vous semble-t-elle justifiée ?

Dans notre livre, nous nous élevions contre les explications psychologisantes ou méprisantes de l’abstention : les gens s’abstiendraient parce qu’ils auraient la flemme et seraient obsédés par leur petite personne. C’est faux : nous vivons dans un pays où l’intérêt pour la politique et le débat d’idée est fort, et où l’on croit encore en l’importance de l’action publique. Et c’est sans doute pour ça que beaucoup s’abstiennent : quand on estime la démocratie, comment trouver un enjeu à voter quand cet acte se réduit de plus en plus souvent à un arbitrage entre candidats et partis qui n’ont pas de différences substantielles sur le plan idéologique ? Il faut être extrêmement tatillon ou chroniqueur sur BFM TV pour trouver qu’il y a un gouffre entre Alain Juppé et François Fillon ou entre eux et Emmanuel Macron. Tous sont imprégnés d’une idéologie libérale et individualiste, qui passe par la destruction progressive des conquêtes sociales du 20ème siècle, et ils sont des contempteurs béats de la mondialisation heureuse et d’une Union Européenne technocratisée. Tous rêvent d’un monde où la décision politique serait une affaire de « bonne gouvernance » en vue d’un projet d’accumulation de richesse inégalitaire. La lutte contre le chômage ou pour le « pouvoir d’achat » ne devient alors qu’un bon prétexte pour satisfaire l’appétit des citoyens les plus fortunés. Quand on aime la démocratie, comme beaucoup de nos concitoyens, on peut vouloir éviter de voter pour des candidats qui en sont les fossoyeurs. Lorsque ceux qui ont enterré le « non » français au traité constitutionnel européen en 2005 et ceux qui usent sans scrupules du 49.3 et des lacrymogènes appellent à la mobilisation populaire et l’élan démocratique, cela peut donner envie de se retirer de ce jeu malsain !

Mais ce n’est pas tout : en même temps que s’homogénéisait le projet économique et social de la plupart de nos partis politiques, leur composition sociale s’embourgeoisait considérablement. Les ouvriers et les employés sont ultra minoritaires au parlement et les ministres de ces dernières décennies ont pour point commun une appartenance à la classe supérieure. De ce fait, ils sont en conflit d’intérêt permanent vis-à-vis du monde la grande bourgeoisie dont ils font tous, de Le Pen aux socialistes, pleinement partis. C’est selon moi la deuxième grande explication de l’abstention : quand vous vous rendez compte que les candidats disent globalement la même chose (même si certains sont plus libéraux que d’autres, veulent supprimer plus de services publics alors que d’autres se content de les tayloriser etc.), vous êtes tentés de vous demander pourquoi : alors vous vous rendez compte que cette homogénéité idéologique est liée à une homogénéité sociale : ceux qui prétendent vouloir nous représenter sont pour la plupart des citoyens fortunés qui sont parties liés avec l’univers social de la grande bourgeoisie française. Les épisodes comme l’affaire Pénélope Fillon ne sont que les révélateurs périodique de cette homogénéité sociale. 

Or, comment faire confiance à des gens dont la distance sociale vis-à-vis du reste de la population est devenu si grand qu’ils ne vivent plus sur la même planète ? Quand on sait que dans le même temps, une bonne partie des programmes sont remplacés par une personnalisation croissante des candidatures (le cas ultime est celui de Macron, qui mise tout sur sa personnalité et tarde à publier son programme), comment s’étonner que les Français soient de plus en plus circonspects face à la démocratie représentative ?

Comment expliquez-vous que la classe populaire ou les classes populaires font l’objet d’un tel abandon et d’un tel mépris de la part de la classe politique française ?

D’abord parce que la classe populaire sont victime du mépris de classe usuel de la bourgeoisie, dont les membres éminents de notre classe politique font partis. Je parlais plus haut de leur rapport à l’argent, cela ne suffit évidemment pas pour leur décrire : ce sont des gens qui évoluent dans des cercles de notabilité où l’ouvrier et l’employé sont une figure floue et inconnue. Accentué par le séparatisme géographique parisien, cette distance avec la classe populaire peut se traduire par le mépris mais aussi par la négation : entre Science Po et la Sorbonne, on peut croiser des gens pour qui la classe ouvrière ça n’existe pas, qui pensent que leur réalité sociale n’existe que dans les romans de Zola et qui estiment sincèrement que le monde est composé de bourgeois. La classe populaire disparaît dans leur discours et dans leur préoccupation, et comment s’en étonner ? Même les membres de la classe populaire n’ont souvent plus conscience de former le groupe majoritaire ! 70% des gens qu’on voit à la télévision sont cadres et professions intellectuelles supérieures, alors que 60% de nos concitoyens sont ouvriers et employés !

Ensuite, il y a cette équivalence hâtive qui est faite entre électorat populaire et Front National : les ouvriers et les employés seraient devenus de bons fachos, des beaufs infréquentables. On a beaucoup parlé de cette note du think tank socialiste Terra Nova, qui concluait que les classes populaires ouvrières avaient des valeurs conservatrices et qu’il fallait donc plutôt miser sur les jeunes et les classes moyennes diplômés. C’est de la caricature éhontée, qui se base beaucoup sur cette idée que l’électorat ouvrier PCF serait devenu un électorat ouvrier Front National, à partir d’un « glissement » qui aurait eu lieu dans les années 1990. Bien que la plupart des travaux là-dessus aient démontré la fausseté de ce constat, il reste très répandu. Je crois que dans le fond il arrange bien la plupart des membres de la classe politique, qui ont trouvé là une raison valable de lâcher la classe populaire pour laquelle ils n’ont pas l’intention d’agir : qui veut faire une politique favorable à la classe populaire doit lutter contre les inégalités en sa défaveur et restaurer les protections qui la protégeaient de la précarité. Cela passerait par une ponction sur les revenus des riches et ça, la plupart de nos politiques ne peuvent s’y résoudre.

Lorsque que l’on vous lit, chacun des partis politiques en incluant l’extrême droite et gauche, aucune des formations politique ne semble trouver grâce à vos yeux ? Pourquoi ?  

Nous avons écrit le livre entre les élections départementales et régionales : ces élections locales sont trustées par des militants désireux de sauver leurs sièges et de chipoter sur des petits fiefs. Ce n’est pas là que la politique française montre son meilleur visage, d’un bord à l’autre. A l’approche de présidentielle, des choses plus fortes se créent, car c’est l’élection reine où ceux qui veulent contester le système politique et économique peuvent jouer leur rôle, étouffés par la dimension gestionnaire des scrutins locaux. 

Mais à présent, je suis agréablement surpris par le mouvement « France Insoumise ». Son affranchissement complet vis-à-vis du Parti Socialiste et de ses satellites permet à son leader, Jean-Luc Mélenchon, de pouvoir jouer sa propre partition et de pouvoir redonner de l’enjeu à notre vie politique. Le projet d’assemblée constituante me séduit : voilà un grand coup de balai qui ne tuera personne mais qui renouvèlera la démocratie représentative. C’est un moyen plutôt rationnel de mettre fin à une situation bloquée sans en arriver au chaos. Ensuite, on a enfin une force politique d’ampleur qui pense en dehors du logiciel libéral caractérisé par le couple compétitivité-union européenne, tout en donnant des perspectives excitantes comme la reconversion écologique. C’est rare qu’un candidat nous donne à voir autre chose qu’un simple nouveau mode de gestion du capitalisme mondialisé.

Mais c’est surtout dans le rapport à la classe populaire que je trouve qu’un grand progrès a été accompli par la France Insoumise : d’abord, Mélenchon parle des ouvriers dans ces discours, et pas de façon abstraite. Dans son discours de Tourcoing, j’ai trouvé remarquable et émouvant (parce que je n’avais pas entendu ça depuis bien longtemps) que le candidat parle des conditions de vie, des petites souffrances quotidiennes de ceux qui sont malades de leur pauvreté. Ensuite, on a pour la première fois une candidature de gauche qui ose braver le tabou du protectionnisme et dire haut et fort que non, faire produire des choses à l’autre bout du monde et dans n’importe quelle condition, ce n’est pas promouvoir l’amitié entre les peuples. Je pense qu’une telle mesure peut parler aux ouvriers et aux employés qui sont ceux qui subissent la mondialisation, tandis que la classe supérieure ne fait qu’en bénéficier.

Dans votre analyse, vous revenez sur le libre échange et la construction européenne comme éléments qui participent de cette crise politique ? Pouvez vous nous en dire davantage ? 

Je peux vous répondre en vous parlant du CETA : son cas met bien en valeur les énormes défauts de ces deux processus. Le CETA (pour « Comprehensive Economic and Trade Agreement ») est un accord commercial entre l’Union Européenne et le Canada. Il contient plusieurs dispositions pour harmoniser les normes de production et de commercialisation dans tous les pays concernés de façon à rendre possible des échanges équitables entre ces pays. Un tel traité a des conséquences sur la législation de pays souverain, et les force à une adaptation pour favoriser ce « libre-échange ». Mais dans un accord de libre-échange, on s’aligne toujours vers le bas : car c’est le pays qui a le plus de normes sociales et environnementales qui devient le moins bon marché, et qui va « décourager l’investissement » comme disent les économistes. Contrairement à ce que son nom indique, la zone de « libre-échange » contraint les Etats à s’adapter, et restreint leur marge de manœuvre : toute législation qui défavoriserait les entreprises installés en France pourrait être attaqués en Justice. Un traité de libre-échange est donc un acte éminemment politique : telle une sorte de constitution commerciale, il définit ce dont on ne pourra plus discuter à l’avenir. Il constitue donc une limitation des souverainetés populaires.

En soi, cela n’a rien de scandaleux : un pays peut se contraindre à ne plus avoir de discussion sur une série de principe, comme le prévoit sa constitution. Mais ce qui est intolérable dans le cas du CETA et des traités commerciaux négociés et signés par l’UE, c’est qu’ils ne sont soumis à aucun processus démocratique : les institutions européennes ont agi avec discrétion et la seule instance démocratique qui s’est opposé au processus de ratification du traité – la Wallonie - a fini par être contrainte au silence et n’a obtenu aucun amendement majeur. Parce que dans le logiciel de l’Union Européenne, le CETA n’est pas un acte politique : c’est quasiment un acte bureaucratique, le prolongement d’une logique que la Commission Européenne a inscrite dans ses gênes depuis ses origines : la réalisation de l’utopie néolibérale de la libre-concurrence, qui contraint les Etats et les peuples à renoncer à leurs instances de régulation du capitalisme. Une aubaine pour les grandes entreprises qui sont dûment représentés à Bruxelles, où elles entretiennent une armée de lobbyistes.

Mais ce ne sont pas eux qui contraignent l’UE à tenir ce projet : sa logique le porte tout entier, et contribue à le retirer du débat démocratique. 

Mais on aurait tort de considérer l’UE comme une instance autonome, sorte de démiurge aux caprices duquel on devrait se soumettre. Elle est investie de ce pouvoir de concrétisation du projet néolibéral d’affaiblissement de la démocratie et d’affranchissement du capitalisme par des dirigeants bien réels qui ont beau jeu ensuite de jouer les victimes. Nos politiques savent qu’il est payant électoralement d’afficher son scepticisme devant l’Union Européenne, mais ce sont bien eux, droite et socialistes compris, qui l’ont forgé et continuent de lui laisser toute latitude.

Et pour répondre à votre question, libre-échange et Union Européenne contribuent donc à retirer du débat démocratique nombre de questions essentielles. En faisant de nos dirigeants de simples exécutant d’un projet général qu’il est interdit de contester, ces deux processus conjoints contribuent à supprimer tout enjeu à leur élection et plus généralement à déposséder les citoyens de la politique.

Vous montrez que le clivage gauche droite s’est vidé progressivement de tout sens. Faut-il donner raison à Macron qui affirme que le vrai clivage repose sur progressiste et conservateurs et ouverture et repli ?  Macron n’est il pas au contraire l’un des symptômes de la crise politique et de son aggravation plus que de sa résolution ? 

Ce clivage ne s’est pas vidé de tout sens, il a été vidé de tout sens. Quand un gouvernement continue de se dire de gauche alors qu’il détruit le code du travail, oui ça contribue à brouiller les pistes. Un jeune qui aurait commencé à s’intéresser à la politique sous Hollande doit avoir bien du mal à définir les différences entre ces deux appellations. Encore hier j’entendais à propos du programme de Benoît Hamon qu’il était « très très à gauche » parce qu’il comptait donner 700€ à plein de monde : aux dernières nouvelles, la gauche ce n’était pas la charité, c’était le partage des richesses !

C’est du moins ainsi que ce clivage s’est construit tout au long du 20ème siècle, à une époque où le clivage droite-gauche faisait écho à un clivage de classe : sont de gauche ceux qui sont pour le partage des richesses et la classe ouvrière, de droite ceux qui estiment que la richesse des riches et la liberté des entrepreneurs profitent à tous. Il s’agit de deux positions intéressantes et à partir desquels il est encore possible de mener une discussion : les données du problème n’ont guère changé depuis le 19ème siècle, surtout qu’on est arrivé à une époque qui renoue presque avec le même niveau d’inégalité. La question écologique s’est ajoutée, mais elle se situe sur le même clivage : ou bien vous pensez que par des petits gestes et des entreprises plus « vertes » on va se sortir de ce bourbier climatique, et vous êtes de droite (vous croyez en la Responsabilité Individuelle, très bien), ou bien vous estimez que la collectivité doit s’organiser pour faire face à ce défi et qu’elle doit contraindre un minimum notre économie à s’adapter à cette course contre la montre, et vous êtes de gauche. Bon, si vous pensez qu’il n’y a pas de problème écologique, vous n’êtes ni de droite, ni de gauche, vous êtes aveugle ou malhonnête.

Donc ce clivage a un sens : il est une grille de lecture de notre débat politique et une façon de se situer. Ce n’est pas une frontière absolue et fixe dans le temps, les choses évoluent, bien entendu, mais il a un sens.

Mais quand tout une partie des politiques « de gauche » se mettent à faire la même chose que les politiques de droite et à tenir globalement le même discours, alors oui on n’y comprend plus rien. Et avec Thomas Amadieu on a tendance à penser qu’au point de confusion où on en est, autant trouver d’autres appellations sous peine de céder au chant des sirènes des candidats « de gauche » qui dans trois ans massacreront ce qui reste du code du travail en continuant de célébrer Jaurès et de chanter l’Internationale.

Alors quel autre clivage pouvons-nous utiliser en remplacement ? Macron en a trouvé un, très prisé des néolibéraux et autres gens de droite : « conservateurs repliés sur eux-mêmes » versus « progressistes ouverts sur le monde ». C’est bien pratique : vous pouvez contribuer à tuer des métiers et fermer des usines et être « progressiste » parce que vous aurez « ouvert sur le monde » votre économie, tandis que ces ouvriers qui n’ont pas le bon goût de voyager autant que vous vont devenir de fieffés « conservateurs » repliés sur eux-mêmes alors qu’ils devraient profiter de la mondialisation heureuse. C’est un beau lifting, qui va pouvoir permettre tout un tas de chose au nom du « progrès » et de « l’ouverture ». Bientôt, légaliser l’exil fiscal pourra se faire au nom du « progressisme » vous verrez : on ne va quand même pas être repliés sur nous-mêmes et tourner le dos aux gentils habitants des Îles Caïman quand même ?

Du coup, oui, Macron pousse la logique à l’œuvre dans notre vie politique jusqu’au bout : en détruisant le clivage droite-gauche en en amenant son nouveau clivage, il rend impossible toute discussion économique et social : ceux qui s’enchantent de la mondialisation heureuse, comme son ami Alain Minc, seront « progressistes » (alors qu’avant ils étaient tout simplement « de droite ») tandis que ceux qui luttent contre ses méfaits seront « conservateurs ». Notez le changement d’étiquette : avant la CGT pouvait dire qu’elle luttait « pour le progrès social », et avec Macron elle deviendra un syndicat « conservateur ». Le MEDEF se frotte les mains des prouesses marketing de Macron, car précisons que celui-ci pousse également à son paroxysme la logique de porosité sociale entre la grande bourgeoisie et les politiques. Lui-même rompu à l’art du pantouflage, Macron est soutenu par la génération montante du patronat français, des PDG de la French Tech londonienne qui ont participé à ses dîners de levée de fond à Patrick Drahi, patron de SFR Presse, qui lui a envoyé son meilleur lieutenant, Bernard Mourad, pour épauler sa campagne.

Face au constat que vous livrez, que préconisez-vous pour sortir de cette crise ou en atténuer ses effets ? 

Dans le livre, nous prônions des aménagements institutionnels pour limiter la force du bipartisme et permettre le renouvellement de la classe politique. Depuis, comme je le développe dans mon prochain livre, Les Candidats du Système, qui sortira le 14 mars, je suis convaincu qu’on ne résoudra pas la crise politique sans résoudre la crise sociale : tant qu’une minorité de la population sera aussi riche, et à mesure que son pouvoir croîtra, nulle démocratie ne sera possible. L’ascension fulgurante de quelqu’un d’aussi liée à la finance et au patronat qu’Emmanuel Macron montre qu’une bourgeoisie puissante parvient toujours à imposer ses vues sur le destin de notre pays, et qu’elle sait même tirer parti de cette crise politique en investissant dans un produit marketing conçu pour donner l’illusion du changement. Ce pays a besoin d’un choc d’égalité pour redonner le pouvoir aux citoyens, sinon nous sommes condamnés à revivre tous les cinq ans les mêmes désillusions.


lundi 18 avril 2016

Nuit debout : lettre ouverte à Frédéric Lordon



Frédéric Lordon place de la République



Par Pascale Fourier 



La Nuit debout à Paris, partie de la contestation de la loi El Khomri, s'enlise dans la multiplication de luttes partielles, sans parvenir à se hisser à la cohérence d'une analyse systémique. Union Européenne, libre-échange, euro, autant de mots inconnus des jeunes participants qui lui préfèrent le mot de « décroissance », notamment. Aller vers une cohérence et une analyse systémique devient urgent.

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Cher Frédéric Lordon, 

Je reviens de la « Nuit debout » à Paris, suivie par intermittence pour pouvoir aussi me laisser aller aux joies des retrouvailles avec un camarade pas vu de longue date. Il a été question d'actions à amplifier après celle menée contre un Mac Do dans le coin, d'actions à mener devant les commissariats où sont emmenés les interpellés, de la responsabilité de la France dans le génocide du Rwanda, d'appel de la « Commission internationale » à ce que tous, de tous les pays, rejoignent la Nuit debout dans quinze jours et développent le mouvement sur toutes les places du monde. On a aussi voté sur un texte de la « Commission média » tendant à prendre des distances avec les actions violentes menées par des casseurs, les soirs, et que reprennent à l'envi les médias pour délégitimer le mouvement. La majorité a voté pour le texte proposé, mais certains se sont opposés à certaines formules du texte, cherchant à mettre en avant les violences policières. Le mot d'ordre « recherche de consensus » est lancé... Et ça s'enlise : pas de communiqué ce soir donc, on va retravailler le texte – et tant pis si demain, France 2 et TF1 ne parlent du mouvement que par ses dérives... 

Par terre étaient assis des centaines de jeunes. Autour, des jeunes également, mais aussi de plus vieux, venus sentir le vent, sans doute, comme nous.

Deuxième partie de soirée, on innove : plus de paroles libres, mais un thème qui sera traité parmi les dix qui émergeront de l'assemblée. On tend le bras là ou là. « Comment faire converger les luttes », «  Actions non-violentes et violentes », « Union Européenne, réformable ou pas » réussis-je à lancer, « décroissance »... On vote, ça cafouille un peu... et c'est « décroissance », qui incontestablement a eu le plus de mains levées, qui est choisie.

Frédéric – je t'appelle par ton prénom et te tutoie parce qu'on se connaît, parce que dans une émission que j'avais faite avec toi, tu m'as aussi dit « tu » ( c'était malin, hein, de briser ainsi les conventions !) -, interviens ! Oui, je sais bien que tu ne veux pas apparaître comme la figure de proue de ce mouvement, mais toi, un autre, une flopée de « vieux », intervenez, intervenons, parce que ce qui se passe là, nous qui sommes vieux, nous l'avons déjà vécu.

Je ne sais pas si tu te souviens de ce qu'était Attac, dans sa belle période, entre 1996 et 2005, ce mouvement né pour la taxation des mouvements financiers et devenu le fer de lance de la critique du néolibéralisme ( du capitalisme actionnarial, du « nouveau cours du capitalisme, appelons-le comme nous voudrons ), puis devenu au fil des ans usine à gaz de toutes les contestations ( décroissance - déjà -, sans-papiers, lutte contre tel ou tel barrage, telle ou telle ligne de TGV ou tunnel, AMAP, etc...), perdant de vue l'analyse systémique de ce à quoi nous étions confrontés. 

Un sursaut : la lutte contre le Traité constitutionnel européen, avec cette victoire du "non", qui devait tant au travail de fourmis des militants. Et puis la mort. L'inaudibilité de ce mouvement au moment-même où la crise de 2008 validait toutes ses thèses. Tu sais probablement comme moi qu'il ne faisait pas bon, même à la « belle époque d'Attac », critiquer l'Union européenne ( une autre Europe est possible, devait-on dire....), et encore moins oser le mot de « Nation » : ça sentait déjà un peu son facho... Peace and love, nous étions tous frères...Les mouvementistes ( pour ne pas dire les trotskystes) l'ont finalement emporté – réduisant à l'impuissance de fait ce mouvement qui avait déclenché le coup de tonnerre de 2005 ( qu'ont enterré conjointement et Hollande et Sarkozy).

Et nous rejouons la même pièce ! Partis de la contestation de la réforme El Khomri, qui ne peut pas ne pas amener à se poser la question du « coût du travail » comme élément essentiel d'un capitalisme mondialisé (délibérément mondialisé, parce qu'il n'est pas dans l'essence du capitalisme, sous certaines conditions, qu'il le soit), on en arrive à un embrouillamini de luttes partielles, de la convergence desquelles est supposé advenir un bouleversement. Les jeunes de Nuit debout n'ont pas tort dans chacune de leurs revendications ! Ce qu'ils disent n'est pas faux. Mais c'est inefficient dans la lutte contre ce à quoi nous sommes confrontés - et que tu définirais mieux que moi.

Toi, moi, d'autres, nous sommes vieux. Attac était un mouvement d'éducation populaire – et c'était ça, sa vraie grande mission : retisser le lien entre les générations, passer le flambeau de cette aptitude à l'analyse systémique qu'avait méprisée les héritiers de Mai 68, jetant par dessus bord leur jeunesse si pleine d'espérances et d'erreurs, et la mémoire qu'ils se devaient de nous transmettre des luttes et des analyses de nos aînés : après nous le déluge, nous nous sommes bien amusés ! Quant à nous, il nous faut retisser le lien avec les jeunes, leur montrer que notre génération a aussi déjà pensé, difficilement et malgré cet abandon de nos aînés, dans la douleur et la joie. Nous devons leur transmettre le flambeau de notre expérience. Sinon, tout est toujours à recommencer...

Et toi, Frédéric, ce que tu as montré de majeur, c'est qu'il ne peut y avoir d'évolution sans penser le « cadre »Parce que oui, Hollande, s'il accepte le « cadre », ne peut proposer aucune autre politique que celle qu'il propose. Et oui, la loi El Khomri est absolument cohérente avec la nécessité de baisser le coût du travail dans un environnement de libre-échange intégral prôné par toutes les instances internationales et inter-gouvernementales ( faut-il rappeler aux jeunes que l'un des enjeux majeurs à venir, c'est la lutte contre le TAFTA, cet accord de libre-échange entre les USA et l'Union Européenne négocié dans le dos des peuples- et même de leurs représentants nationaux, députés et sénateurs pour la France ?).

Quelque chose se passe, disais-tu ? Rien ne se passera si l'analyse n'est pas systémique, si n'est pas mise en cohérence le poids et l'importance des firmes multinationales ET l'extension du libre-échange, ET le rôle de l'Union européenne, construction ordo-libérale par essence, ET le rôle de l'euro, ET la précarisation du travail, et le chômage, et la casse des services publics, qui n'en sont que les conséquences.

La différence avec 1996-2005, c'est qu'il n'y avait pas de date-butoir apparente pour nos espérances, sinon celui que mesurait le tempo lent, mais inexorable de l'avancée des « forces de l'argent ». Là, l'échéance est claire : 2017, et Marine Le Pen à l'horizon. Et si ce n'est en 2017, ce sera en 2022. Il n'est plus temps d'avoir des préventions, de donner le temps au temps, de se perdre dans des luttes vaines. « Décroissance », qu'ils disaient. Vais-je aller chez les prolos qui déjà tirent le diable par la queue pour leur dire : « Eh, gars, convergence des luttes : tu es dans la mouise, mais est-ce que tu as déjà pensé à la décroissance ? Viens à Nuits debout ! ». Le gars en question, qui galère ou n'a plus de boulot, il n'a pas fait cette analyse, mais lui, il a compris que c'était le « cadre » qui l'amenait à cette situation. Et la contestation du cadre, on l'a abandonnée au Front National. Le FN y croit-il, n'y croit-il pas ? On s'en moque ! Seule la parole est efficiente pour le vote ! Et le gars dont je te parle, lui, il votera FN. C'est cohérent.

Alors toi Frédéric, ou moi, ou nous, vieux - ou riches de notre expérience -, il faut qu'on se bouge, qu'on fasse masse aussi place de la République, qu'on transmette nos analyses et notre expérience. La convergence des luttes n'a jamais eu lieu sans analyse systémique. Et cette analyse systémique passe par l'analyse du cadre dans lequel se déploie la forme de capitalisme - et qui n'en est qu'une forme - à laquelle nous sommes confrontés. Lutter contre cela sans parler de libre-échange, d'Union et d'euro ne mènera nulle part. Sinon, à terme, dans les bras de Marine Le Pen. Alors, on fait quoi ? On attend que les jeunes le comprennent, en leur laissant toute la place alors même qu'ils ne sont qu'une fraction du peuple, ou on se décide à s'en mêler ?


*** Ce texte est initialement paru sur C'est pas moi qui l'dis, et est reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur. 

*** Un autre texte convergent (sauf sur la décroissance), paru chez Ludvine Bénard, à lire aussi.

*** Autre article sur Nuit debout paru sur L'arène nue à lire ici



jeudi 14 mai 2015

Charlie, Todd, le bébé et l'eau du bain







Le texte ci-dessous est une réflexion autour du livre d'Emmanuel Todd, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il a ébouriffé du monde. Moi y compris. D'une part parce je le trouve à la fois brillant et contestable, ce qui n'est pas une mince affaire. Ensuite parce que j'ai l'impression que son auteur vient peut-être de marquer un but contre son camp, ce qui me désole. Enfin parce qu'il me semble qu'il a souvent été lu comme s'il était un bloc, ce qui peut hélas conduire à louper le meilleur. 

Il est vrai qu'il est difficile de se retrouver dans l'ouvrage de Todd pour les gens qui, tout comme lui :
- s'opposent vigoureusement à la construction européenne telle qu'elle va, et aspirent à se débarrasser au plus vite de la monnaie unique,
- éprouvent du respect pour la Russie, et voient parfaitement ce que la France aurait à gagner à se rapprocher de ce grand pays,
- n'hurlent pas au scandale quand ils entendent dire qu'il existe, au sein de la classe politique française et notamment dans le rapport à l'Allemagne, un petit quelque chose de l'ordre du « vichysme post-moderne », selon une expression du ministre grec Yanis Varoufakis que ne renierait sans doute pas Todd, 
- ont le cœur à gauche mais rejettent absolument le catéchisme du « droit à la différence », tant ils sentent tout le potentiel ségrégatif qui se niche dans les idées faussement généreuses de la gauche « diversitaire »,
- sont favorables l'exogamie, absolument pas hostiles à l'idée d'une France multiethnique, mais très hostiles, en revanche, à celle d'une France multiculturelle,
- sont prêts à convenir que les manifestations du 11 janvier 2015 ont avant tout réuni des  représentants des catégories supérieures et intermédiaires, qu'il n'y avait là ni « les banlieues », ni l'électorat du Front national issu des catégories populaires, et que ça ne plaide que moyennement en faveur de la thèse de « l'immense sursaut populaire ». 

Il est difficile, donc, de se retrouver dans l'ouvrage d'Emmanuel Todd pour des gens qui lui ressemblent, mais qui pourtant
- sans trouver Charlie Hebdo fantastiquement drôle, rejettent l'idée que ce journal soit « islamophobe ». Et rejettent plus encore la comparaison des caricatures de Mahomet à celles des Juifs de jadis. Caricaturer Mahomet, c'est se moquer de croyances, d'idées, pas d'individus, 
- sont résolument laïques (mais non « laïcards » ou « laïcistes » ), et ne trouvent pas judicieux d'abandonner la laïcité soit aux européistes et aux néolibéraux (qu'en feraient-ils ?) soit aux groupes d'extrême-droite qui l’instrumentalisent (voir un article ici à ce sujet). 

Il m'a donc semblé important de mettre un peu d'ordre dans tout ça, de trier les patates et d'essayer de déterminer s'il faut noyer - ou pas - le bébé dans l'eau du bain. 


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Il y a du monde dans le dernier livre d'Emmanuel Todd. S'y bousculent pêle-mêle des « laïcistes radicaux », des « néo-républicains », des « MAZ », ainsi que les désormais célèbres « catholiques zombies ». A en croire le démographe, tout ce que le pays compte de gens « pas sympas », ou, plus exactement, de gens « sympas-en-apparence-mais-dangereux-dans-leurs-tréfonds », serait descendu dans les rues de France le 11 janvier 2015 pour exprimer son « islamophobie ». Bref, le 11 janvier, c'était un peu Freaks ou la monstrueuse parade

On comprend que ceux qui ont foulé le pavé ce jour-là aient été choqués par la thèse. Blessés même. On sait - le nier serait immodeste - qu'il existe des « inconscients collectifs » et qu'on est  souvent mu par des déterminismes qu'on ne soupçonne même pas (les intérêts de classe, par exemple). Pourtant, les individus ne sont jamais que cela, et les citoyens moins encore. On l'espère en tout cas. Car comment croire encore à la démocratie si l'on rejette l'hypothèse d'un citoyen autonome, capable d'exercer sa raison et de faire des choix libres ? Emmanuel Todd le sait d'ailleurs puisqu'il concède qu'« on ne peut jamais enfermer une personne dans une détermination anthropologique » (p.171).

On n'aime donc guère, en tant qu'adulte s'estimant responsable et capable de formuler un jugement en conscience, s'entendre expliquer que ce pour quoi on dit avoir manifesté n'était que le faux nez de motivations troubles. Et l'on n'aime guère écoper d'un procès en « racisme refoulé » quand on a seulement souhaité exprimer cette idée simple : il est inadmissible d'assassiner pour des dessins, et la liberté d'expression ne se discute pas. Ça encore, Todd le sait puisque la conclusion du livre énonce ceci : « le droit au blasphème est absolu. Les forces de l'ordre doivent assurer la sécurité des blasphémateurs. Les ministres de l'Intérieur qui échouent dans cette tâche doivent rendre des comptes à la nation » (p.233). 

L'auteur a donc pris le parti délibéré de choquer. Ou de blasphémer si l'on veut. Car oui, ainsi qu'il l'affirme, il y avait bien une dimension religieuse dans le mouvement « Charlie ». Il y avait, comme l'explique Régis Debray, « un sacré retrouvé [qui] n'a pas été avoué, mais vécu dans l'émotion fusionnelle qui est son signe distinctif ». Il y a donc eu l'inévitable corollaire de toute religiosité : l'interdiction faite aux sceptiques de formuler leurs doutes sous peine d'être conspués. Ce que nous avons sacralisé, écrit encore Debray, « c'est l'idée qu'on peut rire de toute chose. Sauf des rieurs, bien entendu, surtout quand la mort les a plus qu'héroïsés : sacralisés ». Dans ces conditions, gare à celui qui osait - et qui ose encore - n'être point Charlie. Il s'expose à subir les effets répressifs d'un singulier « maccarthysme démocratique » (Debray toujours), celui-là même qu'Emmanuel Todd a décidé de mettre au défi. 

La démarche est louable mais le ton défrise. On sent un peu la volonté de « choquer le bourgeois ». L'un des objectifs de l'auteur de Qui est Charlie ? est bien d'ailleurs de montrer l'uniformité sociologique des manifestations du 11 janvier, essentiellement peuplées de représentants des classes moyennes et supérieures et provenant en masse, selon les cartes figurant dans l'ouvrage, des régions fraîchement déchristianisées ou « catholiques zombie »(1). Toutefois, en adoptant un ton polémique, Todd  aboutit peut-être à ce qu'on passe à côté du meilleur de son livre. Car cet essai est aussi - surtout ! -, une réflexion argumentée, parfois même magistrale autour de la valeur d'égalité, de la centralité qu'un certain nombre de déterminants anthropologiques ont conféré à celle-ci dans l'histoire de notre pays, et de la manière dont, hélas, elle dépérit. 

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Si Emmanuel Todd semble n'avoir guère de tabous, il a ses totems. Son sacré à lui, c'est l'idée égalitaire et tout ce qui va avec : une inquiétude face au décrochage des milieux populaires, une préférence nette pour le mélange des gens donc pour l'exogamie, un assimilationnisme assumé (2) qui se défie du discours faussement bienveillant mais authentiquement excluant porté par la gauche differentialiste : « officiellement, le PS est depuis les années 1980 le défenseur des immigrés et de leurs enfants. Son « antiracisme » est constant. Il a patronné le mouvement SOS Racisme (…) il évoque encore de temps en temps le droit de vote des étrangers aux élections locales. Cet engagement s'est toutefois inscrit dès le départ dans une logique multiculturaliste qui insiste sur le « droit à la différence », symptôme pour ainsi dire clinique d'ancrage dans un inconscient inégalitaire » (p. 170).

On ne peut qu'être séduit par l'attachement du démographe à l'idée d'égalité, de même que par l'originalité des analyses qu'il formule autour de ce thème. On l'a sans doute trop peu dit mais l'essai est d'abord né d'une volonté de comprendre la montée dramatique de l'antisémitisme dans les banlieues. Le facteur explicatif donné ici est le suivant : cet antisémitisme serait le fruit d'un égalitarisme perverti, ou d'une « xénophobie universaliste ». Il serait principalement le fruit d'un tropisme égalitaire contenu en germe dans la « famille communautaire arabe » (3) et profondément contrarié par la "différence juive" pour deux raisons. D'une part parce que celle-ci, justement, est différence. Ensuite parce la capacité des Juifs à faire vivre cette différence les protège d'un mal qui dévore nos sociétés postmodernes, l'anomie. « Les individus d'origine maghrébine sont (…) beaucoup plus menacé par l'anomie que par le communautarisme » or « dans le contexte d'une atomisation du milieu social environnant, on imagine plutôt les juifs pratiquants enviés. Leur communautarisme les met à l'abri du vide » (p. 218). Une sorte de jalousie, en somme, vis à vis d'un communautarisme vécu comme plus performant, et déjà pressentie par un auteur comme Julien Landfried. Ce dernier, dans un essai  paru en 2007 (4), évoquait déjà l'existence d'un « antisémitisme de ressentiment »....

La « xénophobie universaliste », oxymore s'il en est, explique également selon Todd, l'attrait exercé par le Front national, de manière paradoxale, sur une partie de l'électorat des zone égalitaires françaises, phénomène déjà largement décrit dans Le Mystère français (recension ici). Cet électorat serait en fait exaspéré par la rémanence de différences visibles au sein des populations d'origine immigrée, cependant que son égalitarisme originel le pousse naturellement à stipuler que tous les hommes se ressemblent. En résulte un racisme réactif qui signe l'incapacité de « l'homme universel » à admettre la dissemblance, fût-elle transitoire, de populations d'origine étrangère en cours d'assimilation.  

Cette interprétation de la montée du vote FN et de sa localisation géographique est non seulement originale, mais également convaincante. Il faut sans doute y ajouter que le Front national s'est montré capable, sous la houlette de Marine Le Pen, de préempter le discours qui fut jadis celui de la gauche républicaine, un discours à la musicalité égalitaire que le président de la République est allé jusqu'à comparer récemment à celui du Parti communiste des années 1970. Rappelons enfin que le FN s'est arrogé le quasi monopole de la critique eurosceptique. Et pour cause : pétrifié à la pensée de « blasphémer l'Europe », les autres partis politiques se refusent de le lui disputer. Or le moins que l'on puisse dire est que la construction européenne est un formidable multiplicateur d'inégalité. A l'intérieur des pays membres d'abord : comment une Europe de la monnaie serait-elle être autre chose qu'une Europe de l'argent donc favorable aux populations les plus aisées ? Ensuite parce qu'elle favorise la hiérarchie entre les nations qui la composent. La survalorisation du « modèle allemand » et la muflerie quasi raciste dont sont victimes les peuples d'Europe du Sud le montre de manière spectaculaire. 

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Restent la charge contre le « laïcisme radical » d'une part, celle contre « l'islamophobie » d'autre part. 

Quant au procès du « laïcisme radical », il est difficilement compréhensible sous la plume d'un défenseur ardent de l'égalité. On saisit, si l'on est attentif, qu'Emmanuel Todd vise avant tout ceux qui considèrent que la laïcité seule vaut d'être défendue, et que le combat mené tambour battant en faveur de celle-ci dispense de mener tous les autres : « nombre d'intellectuels d'une gauche soi-disant critique ont été aspirés par la revendication de laïcité, substitut de la critique du libre-échange et de l'euro dont ils sont incapables » (p. 102). C'est là chose très juste, et cela méritait d’être dit, d'autant que le combat laïc mené de manière exclusive est voué à tourner dans le vide. Car évidemment, les politiques économiques et européennes menées depuis trente ans creusent les inégalités, contribuent à la déréliction du corps social, disloquent la nation et favorisent l'anomie. Évidemment, l'anomie génère la tentation de trouver refuge dans la religion : à défaut de pouvoir s'intégrer à une communauté nationale qui s'autodétruit, on cherche à s'intégrer à autre chose. Évidemment donc, tout cela contribue à durcir les attachements religieux de substitution, donc à fragiliser la laïcité. Le serpent peut ainsi continuer se mordre la queue à l'infini....

Pour autant, on ne peut s'empêcher de se désoler des attaques répétées à l'endroit du « laïcisme », car elles tendent à jeter le discrédit sur une laïcité qui, si elle ne doit pas être défendu seule, n'en mérite pas moins de l'être ! Sans compter que l'étrange concept de « laïcisme » pose un problème de logique. Il laisse penser qu'être laïque est une option spirituelle comme une autre, susceptible elle aussi de dérive intégristes, ce qui est - ce qui devrait être en tout cas - impossible. En effet, la laïcité n'est en aucun cas une foi mais un mode d'organisation de la société visant à rendre tous les individus égaux devant la possibilité de pratiquer telle ou telle religion, ou de n'en pratiquer aucune. Comme expliqué ici, elle est « une organisation politique de la tolérance, un moyen de la rendre obligatoire en lui donnant la forme de la loi », donc en se prémunissant du caractère purement subjectif de la tolérance individuelle. Qu'est-ce alors que le « laïcisme» ? Un intégrisme de l'égalité de tous dans la liberté de conscience ? Une déviance totalitaire de la tolérance ? On est perplexe.

« L'islamophobie » enfin, que l'auteur de Qui est Charlie ? semble supposer commune, au moins à l'état latent, à l'ensemble des manifestants du 11 janvier et, en amont, aux journalistes de Charlie Hebdo, est l'autre notion problématique dans le livre. Il serait bien sûr idiot de nier qu'une telle passion triste pût exister mais enfin, la mettre dans le même sac que la gaudriole anticléricale.... Todd va jusqu'à écrire que « le blasphème soit sur sa propre religion ne devrait pas être confondu avec le droit au blasphème sur la religion d'autrui » et à déplorer que l'on puisse s'autoriser à moquer « la religion d'un groupe faible et discriminé » (p.15). Mais enfin, de quel groupe faible et discriminé parle-t-on, dès lors qu'un chapitre entier est consacré à rappeler - très justement - la nocivité et l'absurdité d'une essentialisation des Français musulmans ? Enfin, faut-il le rappeler, pour un athée, la religion quelle qu'elle soit est toujours la religion de l'autre. 

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Qui est Charlie ? est tout sauf un quick book écrit sur le coin d'une table entre la poire et le fromage. C'est un livre dense et souvent très brillant. Mais sa particularité - qui explique sans doute l'émotion générée par sa parution - est qu'il semble parfois mêler deux niveaux de discours

Il y a d'abord le discours scientifique, à partir de l'analyse d'un fait social, le « 11 janvier ». Le sérieux de cette analyse, qui reprend beaucoup des travaux antérieurs du démographe, ne fait aucun doute, quoi qu'aient pu en dire des commentateurs fâchés. Mais se mêle à l'ouvrage un certain nombre d'appréciations plus idéologiques - notamment dans l’introduction - qui rendent parfois la lecture presque douloureuse. 

Bref, ce livre n'est pas un bloc. La bonne façon de l'aborder - car il faut l'aborder - reste sans doute comme préconisé ici, de le « débarrasser de sa gangue de portnawak ». 


(1) Cette notion semble avoir beaucoup choqué. Pourtant, était déjà hyper-présente dans Le Mystère français (2013) et n'avait pas fait réagir à l'époque. Dans un entretien publié ici, il est défini comme « un catholicisme qui est mort religieusement, mais socialement vivant ».

(2) En réalité, dans Le destin des immigrés, publié au milieu des années 1990, Todd manifeste déjà sa préférence pour l'assimilation, et explique que le différentialisme est en fait le produit de structures familiales inégalitaires. 

(3) Dans les travaux de Todd, on retrouve toujours quatre grand type de systèmes familiaux:la famille nucléaire absolue,   la famille nucléaire égalitaire, la famille souche et la famille communautaire. La famille communautaire correspond à un système familial dans lequel les relations parents/enfants sont plutôt autoritaires, mais les relations entre frères plutôt égalitaires. 

(4) Julien Landfried, Contre le communautarisme, Armand Colin, 2007.


lundi 23 février 2015

L'invention de l'Europe - Emmanuel Todd

 
 
J'ai retrouvé ce texte de Todd qui date de 1995. Il m'a semblé d'une telle actualité que j'ai eu envie de le copier ici. Tout y est anticipé, du vote ouvrier pour le Front national aux difficultés de l'Allemagne à gérer l'existence de l'euro - donc la disparition du mark. C'est assez impressionnant, si l'on considère que ce texte a vingt ans....
 
 
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Les recherche nécessaires à la rédaction de ce livre s'étalèrent sur les années 1984-1990,époque durant laquelle l'unification européenne n'était pas l'objet d'un débat majeur. Bref, avant Maastricht. J'étais alors un "bon européen", a priori favorable à tout mouvement menant à plus d'unité, même si mon avant propos de 1990 laisse percer une certaine inquiétude quant au caractère économiste et abstrait du projet européen.
 
Depuis, certaines classes dirigeantes ont affirmé leur volonté d’accélérer l'unification étatique du continent par l'établissement d'une monnaie unique. J'ai longtemps hésité durant le printemps 1992, pour finalement voter "non" au référendum de septembre. Sans aucun état d'âme et avec le sentiment de faire le seul choix raisonnable.
 
Mon opposition au traité de Maastricht dérive très directement de ma connaissance de l'anthropologie et de l'histoire du continent. Une sensibilité réelle à la diversité des mœurs et des valeurs européennes ne peut mener qu'à une conclusion : la régulation monétaire centralisée de sociétés aussi différentes que, par exemple, la France et l'Allemagne doit conduire à un dysfonctionnement massif, dans un premier temps, de l'une ou l'autre société et, dans un deuxième temps, des deux. Il y a, dans l'idéologie de l'unification, une volonté de briser les réalités humaines et sociales qui rappelle, étrangement mais invisiblement le marxisme-léninisme. Lui aussi mêlait un projet de transformation économique à un souverain mépris des diversités culturelles et nationales. L'état actuel de l'ex-Union soviétique et de l'ex-Yougoslavie nous montre à quel point l'unification étatique par en haut mène plus sûrement à la haine ethnique qu'à la paix perpétuelle.
 
Aujourd'hui, les contraintes économiques qui pèsent sur certaines sociétés européennes et particulièrement sur la France, privée depuis près de dix ans de régulation monétaire interne par la politique dite du "franc fort" n'ont heureusement pas encore fait apparaître des sentiments explicites de méfiance vis-à-vis de nos partenaires européens. Le Front national reste pour l'essentiel un phénomène lié à l'immigration et non à la construction de l'Europe. Mais la poussée de l'extrême-droite en milieu ouvrier, entre 1988 et 1995, est particulièrement spectaculaire sur l'ensemble du croissant industriel menant du nord à l'est de la France. Il s'agit des régions où la politique de convergence monétaire a dévasté plutôt que transformé l'industrie, conduisant à une extermination plutôt qu'à une reconversion, du travail faiblement qualifié. L'analyse des structures familiales individualistes du nord-est du Bassin parisien aurait permis de comprendre et de prévoir que l'alignement des populations ouvrières locales sur les niveaux de qualification allemands, qui dérivent assez largement des disciplines de la famille "souche" autoritaire et inégalitaire, n'était pas concevable en l'espace d'une génération.
 
Nous devons être conscients de ce que l'expression du désespoir social par une idéologie d'extrême-droite se réclamant d'une conception régressive de la nation est aussi un produit de l'unification économique de l'Europe. Légitime et nécessaire dans les années 1945-80, le projet européen ne mène plus aujourd'hui à la paix. Il pourrait, dans les années qui viennent, conduire au contraire à remontée entre les peuples de sentiments hostiles qui n'existaient plus vers 1980. La déconstruction des nations par leurs classes dirigeantes produit le nationalisme, dans des sociétés secouées par une transformation économique brutale, et où l'identité nationale la plus traditionnelle et la plus paisible était comme un dernier refuge. Il serait d'ailleurs absurde d'imaginer que l'Allemagne, beaucoup plus stable économiquement que la France mais beaucoup plus anxieuse culturellement, puisse échapper à ce processus de déstabilisation des mentalités par l"unification monétaire. La disparition du mark, point d'ancrage identitaire durant tout l'après-guerre, devrait logiquement conduire à la montée d'un puissant sentiment d'insécurité en Allemagne.
 
J'espère donc que ce livre, qui fut écrit en dehors de tout contexte polémique et dont je n'ai pas changé une ligne, permettra à certains européistes sans préjugé de réfléchir sereinement à l'ampleur des problèmes posés, de sonder l'épaisseur anthropologique et historiques des nations qu'il s'agit de fusionner. J'espère surtout que certains d'entre eux, partant, comme moi, de bons sentiments européens, arriveront également à la conclusion que le traité de Maastricht est une oeuvre d'amateurs, ignorants de l'histoire et de la vie des sociétés (...).
 
Si la monnaie unique ne se fait pas, ce livre apparaîtra à une contribution à la compréhension de certaines impossibilités historiques. Si elle se fait, il permettra de comprendre, dans vingt ans, pourquoi une unification étatique imposée en l'absence de conscience collective a produit une jungle au lieu d'une société".
 
 
---  Emmanuel Todd, Préface à l'édition 1995 de L'invention de l'Europe  ---
 
 
 
Et sinon, pour ceux qui veulent lire une recension du dernier Todd (Le Mystère français, paru l'année dernière), c'est ici : CLICK

 

mardi 2 avril 2013

Le "mystère français" : Todd et Le Bras sont-ils trop optimistes ?

 




On connait les travaux d’Emmanuel Todd, qui aime à interpréter les grands mouvements de l’histoire à l’aune de phénomènes anthropologiques tels que les progrès de l’alphabétisation ou la baisse du taux de fécondité des femmes.

On se souvient également de L’invention de la France, co-écrit avec Hervé Le Bras. Les deux chercheurs y scannaient le territoire français pour mettre en lumière nombre de discontinuités, notamment quant aux structures familiales. Une France très diverse se dessinait alors, avec, schématiquement, deux grands ensembles : l’un caractérisée par la famille nucléaire et égalitaire, qui fut la France révolutionnaire L’autre (l’Ouest et une partie du Sud) historiquement catholique et conservatrice, terre d’élection de la famille-souche. Ainsi, Le Bras et Todd reprenaient à leur compte, pour l’appliquer à la France, la distinction établie par l’anthropologue Louis Dumont, entre les sociétés de type individualiste et égalitaire, et les sociétés de type holiste et hiérarchique.

C’est dans cette même optique que Todd et Le Bras publient aujourd’hui Le mystère français (Seuil, mars 2013). En complément de la démarche, par exemple, d’un Laurent Davezies, les deux auteurs entendent faire parler le territoire. Partant de l’hypothèse qu’il existe une « mémoire des lieux », ils proposent une vision alternative à celles de la sociologie ou de l’histoire, qui, parfois prisonnières de la mythologie du « roman national », tendent à gommer l’hétérogénéité. Un type d’approche matérialiste, en somme, si l’on accepte de définir le matérialisme autrement que comme un économisme réducteur. Car si les démographes entendent révéler « le primat des mentalités », c’est bien l’importance d’une infrastructure anthropologique, allant des traditions familiales et religieuses à la configuration de l’habitat, qu’ils mettent en lumière.

L’une de forces de cet ouvrage réside dans la présence de nombreuses cartes : plus d’une centaine. De sorte que le réel saute aux yeux. Un réel qui va à l’encontre de bien des idées reçues, conduisant les auteurs à un optimisme auquel on n’est guère habitué. De fait, ils décrivent une France différente du pays désenchanté que montrent parfois les sondages. Et, comme s’ils voulaient confirmer l’analyse faite ici par Guénaëlle Gault et Philippe Moreau-Chevrolet, ils tâchent de révéler un « optimisme inconscient de la société ».

La France irait mieux que prévu, donc, notamment grâce aux progrès très massifs de l'éducation. On acquiesce en partie. Todd et Le Bras excipent de chiffres sans appel : il y a plus de diplômés que jamais. Notamment, ce qui pourrait sembler un paradoxe, dans les zones structurellement les moins égalitaires, où se déploie le « catholicisme zombie » - concept central de l’ouvrage. Plus de diplômés certes, mais faut-il immédiatement se réjouir ? Quid de la qualité de diplômes, dont nombre d’enseignants attestent, expérience à l’appui, qu’elle ne cesse de baisser ? Et que faire de ces diplômes dans un pays déserté par l’emploi ? De cette « nouvelle pauvreté éduquée », identifiée par les auteurs ?

Si les cartes parlent, si le réel saute aux yeux, c’est parfois au corps défendant des deux chercheurs. Et l’optimisme - comme le souffle - vient à manquer lorsqu’on découvre les cartes comparées de l’industrie en 1968 et en 2008 (avant même la crise de 2009, donc), où celles qui témoignent de la relégation des classes populaires au plus loin des villes, là où toutes les difficultés – manque de transports, de services publics – s’accumulent. Pour nos auteurs, un facteur explicatif serait la globalisation, qui aurait perturbé le passage à une société postindustrielle équilibrée. Mais c’est aussi - et surtout - le résultat de trente années de politiques économiques d’orientation libérale, qui ont favorisé la globalisation au lieu de la contenir. Emmanuel Todd le sait mieux que personne, lui qui défend de longue date le protectionnisme, et fut l’un des soutiens d’Arnaud Montebourg et de la « démondialisation ».

Dans une seconde partie du Mystère français, les duettistes s’attèlent à tirer les conclusions politiques des données anthropologiques révélées. Certaines observations sont saisissantes, telle la rémanence du catholicisme dans les régions périphériques et ses conséquences sur les choix électoraux des Français. Décidément, ce « catholicisme zombie », d’autant plus structurant qu’il a cessé d’être une croyance, semble travailler en profondeur la société.

A la suite de politologues comme Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, les démographes valident la thèse d’une droitisation du paysage politique, que ne démentent nullement les récentes victoires électorales d’une gauche elle-même « centrisée ». Symbolique de cette droitisation, le Front national est longuement évoqué, et ses mutations étudiées. Qu’il s’agisse de la doxa du FN « marinisé » ou de l’électorat auquel il s’adresse, la « métamorphose du FN » est mise en évidence. Ce qui est moins évident, en revanche, ce sont les perspectives proposées par les auteurs sur ce point, sans doute les plus optimistes de l’ouvrage.

Car pour Le Bras et Todd, « le phénomène FN est navrant mais nullement terrifiant, puisque clairement limité dans sa capacité d’expansion ». Ayant conservé, en dépit de son évolution, un « vieux fond culturel d’extrême-droite », le FN serait condamné à se confronter un jour au « fond révolutionnaire » de son électorat populaire. On peut douter. La récente élection législative partielle dans l’Oise montre au contraire l’épuisement de la logique du « front républicain ». Comme l’explique ici David Desgouilles, à une UMP radicalisée sur les questions de l’islam et de l’immigration mais demeurée économiquement libérale, certains électeurs issus de la gauche préfèrent désormais un Front national également radical, mais eurosceptique et antilibéral.

Enfin, les clés mêmes de compréhension du Mystère français données par les auteurs peuvent conduire à de toutes autres conclusions que les leurs. S’il existe, dans la partie anciennement déchristianisée du pays, un substrat anthropologique nourrissant une exigence égalitariste forte, si cette exigence est sans cesse contrariée par les difficultés économiques et l’accroissement des inégalités, et si le communisme ne joue plus son rôle de « couche protectrice », on peut craindre, justement, les effets toxiques d'un choc en retour. N'est-ce pas déjà de cela qu'il s'agit lorsque l'ouvrage dévoile « la force de la droite en zone idéologique égalitaire » ? Peut-on se contenter de n'y voir qu'un phénomène « pathologique » ?

Il pourrait s'agir, au contraire, d'une sorte de « frustration égalitaire », qui risque de pousser des pans sans cesse plus larges de l’électorat dans les bras du FN. D’autant plus que celui-ci poursuit la « gauchisation » de son discours économique et que la succession des affaires (Sarkozy, Cahuzac) semble accréditer la thèse du « tous pourris ». D'autant que le cœur de la stratégie frontiste consiste à se présenter comme le parti des sans-grade, des invisibles et de la lutte des petits contre les gros. Et d’autant que Marine Le Pen a parfaitement intégré cette appétence très française pour la « dimension d’incarnation1 » (Laurent Bouvet) du pouvoir politique.

« L'optimisme des démographes » les conduit à ignorer cette hypothèse. On ne peut que souhaiter qu'ils aient raison. 

1 Les sondages traduisent cela en « besoin d’autorité ».

Lire et relire : 
Révolutions arabes : pour Todd, Allah n'y est pour rien  CLICK
Entretien avec Gaël Brustier sur la droitisation  CLOCK 
Recension : Michéa ou le socialisme contre la gauche  CLACK


vendredi 25 janvier 2013

Un sondage alarmant ? Vite, rendormons-nous !





Un malheur, c’est comme un témoin de Jéhovah : ça n’arrive jamais seul. De la même façon, une enquête d’opinion dont les résultats sont accablants s’accompagne toujours de son triste binôme : l’exégèse nigaude.

Les commentaires nigauds venant dans le sillage des enquêtes d’opinion peu réjouissantes sont de plusieurs ordres. Toutefois, parmi les plus fréquents, on peut citer ceux-ci :
      1) si l’enquête n’est pas gaie, c’est parce que « les gens » sont des cons,
      2) si l’enquête n’est pas gaie, c’est la faute des nazis.

Le sondage publié dans Le Monde daté de vendredi ne fait pas exception. Il faut dire qu’il n’est pas drôle. Cette enquête Ipsos intitulée « France 2013 : les nouvelles fractures » met en évidence « la très forte demande d’autorité et la tentation du repli national ».

Voyons, en vrac, quelques unes des réponses données par « les gens » - toutes tendances politiques confondues – à ce sondage :
  • 90 % des personnes interrogées considèrent que la puissance économique française a un peu ou beaucoup décliné,
  • 65 % pensent qu’il faut renforcer les pouvoirs de décision de notre pays même si cela doit limiter ceux de l’Europe,
  • 87 % trouvent qu’on a besoin d’un vrai chef en France pour mettre de l’ordre,
  • 77 % estiment que l’intégrisme religieux est un problème de plus en plus préoccupant dont il faut s’occuper sérieusement,
  • Et cætera.
Là, c’est évident, on n’y coupera plus: « frilosité » et « crispations » vont s’inviter dans le débat. On attend la suite….

Elle arrive… Car on n’aura pas manqué de demander à quelques politiques d’exprimer leur opinion sur ces calamiteux résultats. Qui se sera dévoué pour nous expliquer qu’autrui est un con ?

And the winner is… José Bové, sous vos applaudissements !
Ce sondage, selon lui, révèle « une vision de la politique complètement régressive où l’on a besoin de s’en remettre au chef pour donner une ligne (…) c’est quelque chose de puéril mais qui est représentatif d’un désarroi ».
« Un désarroi »? Quel coup d’œil ! Fin limier, ce José !
« Régressif », « puéril »… c’est tout ? Pourquoi ne nous-explique-t-il pas, tant qu’il y est, que les Français sont restés bloqués au stade anal ?
« S’en remettre à un chef pour donner une ligne » : les gens sont idiots, décidemment. Ce serait tellement plus simple de s’en remettre à la Divine Providence !

Les nazis, eux, ne sont pas en reste. Les nazis, ou plutôt « le populisme massif », tant il est vrai, comme nous le rappelle l’analyste du Monde que « l’histoire ne se répète jamais ». Pour autant, il tient à mettre en garde. Afin, sans doute, que personne ne puisse jamais dire « on ne savait pas ». Et le journaliste de souligner « le rôle dangereux de ceux qui, loin de les apaiser, attisent les peurs. Ils trouveront dans cette enquête la justification de leurs philippiques. Ils feraient mieux d’y voir le résultat de leurs travail d’incendiaires ».

C’est donc ça ! Si « les gens » sont inquiets, ce n’est pas du tout parce que tous les signaux sont au rouge, c’est parce que des « incendiaires » leur ont mis de vilaines idées en tête. Et ces idées, ils y ont cru parce qu’ils sont sots, voir supra.

Tout s’éclaire enfin : c’est encore la faute du Front national. On croyait qu’il était conséquence et symptôme, le voilà cause première. Or, si c’est lui, ce n'est pas nous. Il n’est donc guère besoin de s’interroger plus avant (surtout pas !) ni d’envisager quelque mise en question que ce soit de l’ordre établi (encore moins !).

Rendormons-nous donc bien sagement jusqu’à la prochaine expression de la « frilosité » française. Ca tombe bien, il y a Florence Cassez en boucle à la télé.

lundi 10 décembre 2012

François Hollande sera-t-il laïque ou lâche ?


Article invité, par Jérôme-Olivier Delb


 

Jérôme-Olivier Delb est l’auteur du blog « L’abeille et l’architecte », un blog qui traite de politique et d’architecture.

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Ce n’est ni par le fruit d’un compromis ni par celui d’un consensus mais bien à la suite d’une victoire politique que la loi de séparation des Églises et de l’État fut votée le 3 juillet 1905 par 341 voix contre 233 à la Chambre, et 181 pour contre 102 au Sénat pour être enfin promulguée le 9 décembre 1905.

Pourtant, de l’ancien président de la République au parti d’extrême-droite en passant par des fonctionnaires zélés ou encore ceux qui, à gauche ont honte d’être laïque, jamais au cours de ces dernières années, la laïcité n’a été autant mise à mal, récupérée, déformée, abîmée et incomprise…

Toutefois, ce principe étant le garant de la liberté absolue de conscience, il est non seulement nécessaire de rappeler à tous combien la laïcité est une valeur républicaine essentielle mais aussi de proposer de nouvelles mesures permettant à la fois de garantir sa bonne application mais aussi d’éviter qu’elle ne soit définitivement volée par le Front National. Retour sur trois affaires récentes qui soulèvent de nombreuses questions :

La semaine dernière, la directrice d’une école maternelle de Montargis (45) a annulée la visite le Père Noël  afin de « respecter les diverses croyances ». La visite de ce Saint-Nicolas laïque a été rétablie depuis mais d’après le témoignage anonyme d’une mère de famille citée mercredi par Le Parisien, derrière le « respect des croyants » cacherait en fait la peur de la directrice. Le témoin affirme en effet : « elle m’a expliqué qu’elle ne voulait pas se faire taper sur les doigts par certaines familles de musulmans ».

Outre la  véracité douteuse de ce seul et unique témoignage, la réaction de la directrice souligne d’une part l’incompréhension de ce que devrait être la laïcité à l’Education Nationale et d’autre part le manque de fermeté quant à son application si jamais les pressions étaient réelles. Manque de repères ? Ou de formation sur la laïcité à l’Education Nationale ?

Jeudi dernier, la ville du Havre a annulé au dernier moment le dessert prévu au menu des enfants scolarisés en maternelle et primaire. Des mousses au chocolat envoyées à la poubelle, au motif qu’elles contenaient de la gélatine de porc. Pourquoi ce gaspillage ? Pour désamorcer une potentielle crise religieuse mais aussi par souci « d’égalité et de sérénité » selon Philippe Brunel, le directeur général adjoint au développement social et à la famille, à la mairie du Havre. Une nouvelle fois, des fonctionnaires zélés confondent la laïcité qui doit être sacralisée dans l’enceinte de l’école de la république et la liberté absolue de conscience pleine et entière dans le cadre privé.

Comme le souligne pourtant Dounia Bouzar, qui revient dans Le Monde sur les deux affaires, de Montargis et des mousses au chocolat : « dans ces deux cas, la neutralité des institutions est mise à mal, car ce sont elles qui sont amenées à interpréter des croyances religieuses. L’une valide le fait que le Père Noël est chrétien et rentre donc dans la définition de la chrétienté ; l’autre valide le fait que les enfants musulmans ne peuvent pas manger de la gélatine de porc et rentre aussi dans l’interprétation d’une norme islamique, qui n’est pas forcément partagée par tous ».

Autre cas moins connu : l’inauguration, à la fin du mois de novembre, de 188 « logements halal » dans la banlieue ouest d’Amsterdam soulevait un débat national vite récupéré par le leader du parti d’extrême droite Geert Wilders. Ces logements ont des spécificités telles qu’ « une grande cuisine-salle à manger séparée du salon par des portes coulissantes, afin que les femmes puissent s’isoler des hommes, et un grand hall donnant accès à toutes les pièces pour éviter qu’hommes et femmes ne se croisent ».

Spécificité hollandaise impossible en France, imagine-t-on… C’est sans compter les bailleurs de logements sociaux qui (oui, en France !) formulent déjà à de nombreux architectes de telles demandes: « on nous a demandé de prévoir un sas entre entrée, cuisine et chambres de manière à séparer hommes et femmes pendant le Ramadan. Hommes et femmes ne devaient pas pouvoir se croiser, en fait. Les hommes au salon, et les femmes à la cuisine ».  Ou encore : « ça va même plus loin on nous a demandé de limiter les jardins privatifs au minimum pour que quand les locataires rentrent au bled pendant l’été, ça ne soit pas la forêt vierge par manque d’entretien. »

Simple violation de la laïcité - déjà grave et condamnable -  le logement social n’est-il pas historiquement un outil d’intégration sociale ? -  ou début de prise en compte de considérations ethniques, religieuses, sexuelles dans la construction de logements sociaux ? Essentialisation des différences via le logement social : en ait-on déjà arrivé là ?

  • Les laïques attendent François Hollande
Qui profite de ces faits divers attisant les « paniques morales » ? L’extrême-droite et en premier lieu le Front National. Pourquoi des élus de gauche, des fonctionnaires zélés ou des acteurs de terrain détournent-ils la laïcité ou sur-interprètent les religions pour soi-disant toutes les respecter ?

Sûrement, parce qu’une bonne partie de la gauche a (pour les plus sobres) honte d’être laïque ou (pour les plus virulents) considère que la laïcité est un principe raciste post-colonialiste. (voir ici). Par ailleurs, certains élus de gauche entretiennent la confusion et sont capables -au nom de la laïcité ! - de créer par exemple des «conseils des cultes» ou autre «journée des spiritualités». Attention, l’adjectivation est proche: laïcité positiviste, laïcité ouverte…

Que la droite ne défende pas la laïcité: c’est son problème, mais que la gauche la jette en pâture au nom de nouvelles valeurs dîtes supérieures, cela va contre son histoire et contre ses principes. Qu’elle cesse de trahir son idéal !

A ce jour, François Hollande, qui s’était engagé comme aucun candidat à la présidence de la République auparavant, en faisant de la laïcité un des points centraux de son programme - c’est le discours du Bourget - n’a encore rien fait si ce n’est, ces jours-ci, la supposée création de l’Observatoire de laïcité… déjà crée par Dominique de Villepin le 25 mars 2007 !

Pourtant, des actions plus ou moins simples pourraient être menées dès maintenant pour le reste du mandat. Certaines sont mêmes des promesses du candidat Hollande dans une lettre (voir ici) à l’Union des Familles Laïques :
1- L’inscription des principes de la loi de 1905 dans la Constitution,
2- L’abrogation du régime dérogatoire des cultes en Alsace et en Moselle avant la fin du quinquennat,
3- La suppression de la loi Carle, sur le financement public des écoles privées,
4- La suppression des accords Kouchner-Vatican sur la reconnaissance mutuelle des diplômes,
5- La suppression des réductions d’impôt sur le revenu auxquelles donnent droit les dons aux religions et suppression des aides financières aux associations religieuses
6- L’ajout au règlement intérieur des écoles de la République d’une charte de la laïcité à faire signer par les parents et par les enfants,
7-La remise, à chaque entrée en fonction de tous les personnels de l’Etat (fonctionnaires, agents territoriaux, enseignants…) de la charte de la laïcité (existante) qui serait à compléter et à signer.
8- La création d’une journée de laïcité: le 09 décembre, date anniversaire de la loi de 1905,
9- La création d’une délégation interministérielle chargée de la laïcité,
10- L’abrogation de l’arrêté Guéant sur les conférences départementales de la liberté religieuse.

Toutes ses mesures ont pour objet non seulement de faire vivre pleinement la laïcité, outil essentiel du vivre ensemble et du pacte social, dans notre République et dans cette France dont beaucoup souhaitent la fin de l’indivisibilité (les Indivisibles, les identitaires…) mais aussi pour ne pas se laisser voler la laïcité par Marine Le Pen.

L’abrogation du concordat Alsace-Moselle, notamment, nous permettrait de démontrer que la « laïcité à la FN » n’est que le paravent de son rejet de l’islam. (Cela fonctionne aussi pour la droite -forte ou non.) Toutes ces mesures feraient de François Hollande le président laïque dont la France a besoin depuis tant d’années, sinon il ne sera que le lâche qui a abandonné la laïcité au FN.


"La laïcité n’est pas une opinion, c’est la liberté d’en avoir une."
Jean-Marie Matisson, ex-président du Comité Laïcité République.


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