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mercredi 30 novembre 2016

Faut-il avoir peur du retour des frontières ? - entretien avec Michel Foucher








Michel Foucher est géographe, ancien ambassadeur et titulaire de la chaire de géopolitique appliquée au Collège d‘études mondiales (FMSH, Paris). Il est l'auteur de plusieurs livres sur les frontières dont le dernier s'intitule Le retour des frontières, CNRS éditions, juin 2016.


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Dans Le Monde diplomatique du mois de novembre, vous expliquez que le Brexit a rappelé que les frontières de l’Union européenne n’étaient pas intangibles. L’Europe a-t-elle vraiment des frontières et quelles sont-elles ? S’agit-il de frontières géographiques (« de l’Atlantique à l’Oural »), de frontières historiques (vous évoquez l’Europe comme héritière à la fois du droit romain et du christianisme), ou de frontières plus institutionnelles ou économiques (l’Union européenne, la Marché unique, la zone euro) ?

Afin d’apporter une réponse précise à cette question, il importe de rappeler que le mot « Europe » est polysémique, encore plus que celui d’Amérique (qui désigne tantôt un continent, tantôt et plus souvent les seuls États-Unis). L’équivalence courante entre Europe comme continent et Europe comme Union traduit sans doute le projet de celle-ci à incarner celle-là, c’est à dire à unifier tous les États du continent. Cette ambition se heurte à la fois à la diversité des situations nationales, à l’héritage de la période soviétique de l’ancien bloc de l’Est et à la stratégie de la Russie qui ne veut pas être marginalisée par un regroupement qui l’exclut (avec l’élargissement continu de l’Union européenne) et est perçu comme menaçant (quand c’est l’Alliance atlantique qui s’étend à ses portes).

Il est donc indispensable de décliner les différentes significations successives ou synchrones du concept d’Europe pour en fixer les limites spécifiques : Europe de l’Union à 28, puisque le Brexit n’a pas encore eu lieu dans les faits ; Union à 27 après le départ du Royaume-Uni en 2019 ; Europe du Conseil de l’Europe, qui regroupe tous les États du continent, sauf la Biélorussie. Quant à l’espace européen envisagé en très longue durée historique, ses limites ont varié en fonction des avancées et des reculs des puissances concurrentes, les empires arabes successifs puis l’empire ottoman, qui avait à son apogée territoriale un pied sur le continent (on a parlé d’ « homme malade de l’Europe » au XIXème siècle), et l’empire russe qui ne s’est affirmé comme puissance européenne qu’en 1712, lorsque Saint-Pétersbourg est devenue sa nouvelle capitale.

Les limites essentielles sont celles résultant des choix politiques des États qui se sont associés pour poursuivre un projet commun nommé Union européenne. La géographie (les limites) est dans la politique (les choix effectués).

Le fait que les frontières de l’Europe ne soient pas assurées ne génère-t-il pas une incapacité à « se sentir européen » ? L’anthropologue Maurice Godelier explique que le contrôle exercé par une société sur son territoire est un élément essentiel de la souveraineté politique. L’Europe comme corps politique générateur de sentiment d’appartenance peut-il exister sans contours territoriaux clairs ?

Je partage entièrement l’analyse de Maurice Godelier et y insiste depuis des années. Comment se sentir membre d’une communauté politique ayant des valeurs communes et d’un ensemble géopolitique lié par des intérêts communs si les limites ne sont pas fixées ? De plus, comment concevoir une politique extérieure si on ne sait pas où commence l’extérieur ? Cette question fait référence à la politique continue d’élargissement de l’Union conduite depuis 1991 dans l’ancienne Europe orientale. Comment avoir une « politique turque » si on balance constamment entre périodes de négociation d’adhésion et gel du rapprochement ? Ceci tient à la volonté de certains à utiliser les perspectives d’adhésion pour transformer la Turquie dans un sens plus démocratique. Mais est-ce vraiment à la portée des Européens lorsque le régime poursuit une ligne néo-ottomane et de leadership du monde sunnite ?

On le voit, le projet européen comporte toujours deux volets : ce que les nations veulent faire ensemble d'une part, et comment elles se situent par rapport à leurs voisinages d'autre part. De ce point de vue, l’indétermination des « frontières de l’Europe » est en réalité une chance puisque la politique peut décider de ce que la géographie n’offre pas spontanément.

Avec la « crise des migrants » les accords de Schengen ont montré leurs limites, nombre de pays ayant rétabli le contrôle à leurs frontières. Pourquoi cet échec du régime frontalier européen ? Un nouveau Schengen est-il souhaitable à terme ? A quelles conditions est-il possible ?

La convention de Schengen avait pour objectif de faciliter la libre circulation intérieure des citoyens dans l’espace formé par les États y ayant adhéré. Cette quatrième liberté complétait les autres, qui concernent les biens, les capitaux et les services.

La contrepartie de l’exercice collectif d’un contrôle des limites extérieures du même espace, bien qu’inscrite dans la Convention, n’avait jamais été mise en œuvre, d’une part en raison de l’élargissement continu de l’Union européenne, d’autre part, en l’absence de crises migratoires graves affectant plusieurs États, jusqu’en 2015. En l’absence de contrôle sur les limites externes, plusieurs États se trouvant sur les routes migratoires ont décidé de rétablir des contrôles internes (exemple entre la Suède et le Danemark, entre l’Autriche et l’Allemagne) ou bien d’établir des contrôles externes stricts sur les segments de l’espace Schengen (cas de la Hongrie avec la Serbie ou de la Macédoine avec la Grèce).

Depuis 2016, le corps des garde-frontières et des garde-côtes a été établi et semble faire preuve d’efficacité sur le segment gréco-turc. Au large de la Libye, les réseaux criminels de passeurs utilisent la présence de la flotte italienne pour projeter des flux continus de migrants tout en récupérant leurs bateaux. On ne pourra contrôler ces flux qu’avec le rétablissement d’une autorité étatique centrale en Libye.

Si les frontières de l’Europe sont incertaines, celles des pays européens sont-elles définitives ? A l’Ouest, des régionalismes s’affirment qui pourraient fracturer et redessiner le contour des États. A l’Est, les frontières entre les pays de l’ancienne Union soviétique semblent encore susceptibles de bouger comme l’a montré la réintégration de la Crimée à la Russie….

Les frontières politiques des États ne sont en effet pas immuables, comme le montre l’historie longue de l’Europe, qui est du reste le continent le plus neuf du monde à cet égard, puisque l’on a créé plus de 25000 km de limites internationales nouvelles depuis la grande bifurcation géopolitique de 1989-1991. L’éclatement des fédérations asymétriques (Tchécoslovaquie et Yougoslavie) et la fin de la domination soviétique ont autorisé une émancipation des nations. On notera que l’impulsion est souvent venue du centre : c’est un accord entre les trois présidents des républiques de Russie, Ukraine et Biélorussie qui décidera de fragmenter l’Union soviétique de Gorbatchev (décembre 1991) et c’est le pouvoir de Prague qui organisera le détachement de la Slovaquie. En Yougoslavie à l’inverse, le mouvement est venu des périphéries non serbes.

La Russie a repris ses droits anciens sur la Crimée, province russe donnée par Nikita Krouchtchev à la République d’Ukraine en 1954 pour le 300ème anniversaire du rattachement de Kiev à Moscou, marqué par le traité de Pereïaslav marquant l’allégeance des cosaques à Catherine II. Mais l’argument des droits historiques est toujours partiel car la Crimée fut tatare et plus tôt encore grecque. En Ukraine, il s’agit plutôt de favoriser la sécession de districts de peuplement russophone, élevée au statut de « nationalités » selon une vieille pratique stalinienne du « diviser pour régner », que l’on retrouve en Moldavie (avec la sécession de la Transnistrie), en Géorgie (Abkhazie et Ossétie du sud) et en Azerbaïdjan (Nagorno Karabakh arménien). C’est un moyen de pression efficace sur les centres de pouvoir des États affectés.

Dans les pays de l’Europe occidentale, les régions dont les populations se considèrent comme des nations peuvent nourrir des intentions d’indépendance (Catalogne, Écosse) lorsque les circonstances s’y prêtent. Cette évolution n’est pas inéluctable comme on l’a vu avec le Pays basque qui a obtenu une très large autonomie en échange de son maintien dans le royaume d'Espagne. En Catalogne, les partisans d’une sécession sont minoritaires, comme en Écosse.

Vous décrivez la frontière comme une possible interface, « un ensemble linéaire de points de franchissement ». Régis Debray la décrit pour sa part comme une peau, que ses pores font respirer. Le retour des frontières est-il une bonne chose ?

La frontière internationale est en effet une interface entre un dedans (« nous ») et un dehors (« eux »), une ligne de séparation que je considère, d’un point de vue anthropologique, comme structurante. C’est pour l’avoir oublié, notamment avec la rhétorique de standardisation économique et globalisante, que l’on observe ce « retour » des frontières, dans les faits et dans les consciences. Retour ou plutôt réaffirmation, nouvelle visibilité de limites qui n’avaient pas disparu.

Évitons donc l’amalgame entre frontières et barrières, alors que pour la frontière, il s’agit le plus souvent d’une ressource, d'un interface propice aux échanges et aux coopérations. Régis Debray avait emprunté le titre de son ouvrage, Éloge des frontières, à celui de ma conclusion dans Fronts et frontières, un tour du monde géopolitique (dont la première édition date de 1988) et qui était : « Critique des fronts et éloge des frontières ».

Cette association était et reste fondée sur l’analyse d’un processus de civilisation remarquable, la transformation du front (comme ligne de front) en frontière (ligne définie mais ouverte à la circulation des biens, des hommes et des idées). Le régime de la frontière est un excellent marqueur de l’état des relations entre deux nations contiguës, qui se décline un très large spectre : de l’ouverture de type franco-allemand à la fermeture complète comme dans la péninsule coréenne, avec tant de situations intermédiaires (régimes stricts de visas, programmes de durcissement et de clôture).




jeudi 14 mai 2015

Charlie, Todd, le bébé et l'eau du bain







Le texte ci-dessous est une réflexion autour du livre d'Emmanuel Todd, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il a ébouriffé du monde. Moi y compris. D'une part parce je le trouve à la fois brillant et contestable, ce qui n'est pas une mince affaire. Ensuite parce que j'ai l'impression que son auteur vient peut-être de marquer un but contre son camp, ce qui me désole. Enfin parce qu'il me semble qu'il a souvent été lu comme s'il était un bloc, ce qui peut hélas conduire à louper le meilleur. 

Il est vrai qu'il est difficile de se retrouver dans l'ouvrage de Todd pour les gens qui, tout comme lui :
- s'opposent vigoureusement à la construction européenne telle qu'elle va, et aspirent à se débarrasser au plus vite de la monnaie unique,
- éprouvent du respect pour la Russie, et voient parfaitement ce que la France aurait à gagner à se rapprocher de ce grand pays,
- n'hurlent pas au scandale quand ils entendent dire qu'il existe, au sein de la classe politique française et notamment dans le rapport à l'Allemagne, un petit quelque chose de l'ordre du « vichysme post-moderne », selon une expression du ministre grec Yanis Varoufakis que ne renierait sans doute pas Todd, 
- ont le cœur à gauche mais rejettent absolument le catéchisme du « droit à la différence », tant ils sentent tout le potentiel ségrégatif qui se niche dans les idées faussement généreuses de la gauche « diversitaire »,
- sont favorables l'exogamie, absolument pas hostiles à l'idée d'une France multiethnique, mais très hostiles, en revanche, à celle d'une France multiculturelle,
- sont prêts à convenir que les manifestations du 11 janvier 2015 ont avant tout réuni des  représentants des catégories supérieures et intermédiaires, qu'il n'y avait là ni « les banlieues », ni l'électorat du Front national issu des catégories populaires, et que ça ne plaide que moyennement en faveur de la thèse de « l'immense sursaut populaire ». 

Il est difficile, donc, de se retrouver dans l'ouvrage d'Emmanuel Todd pour des gens qui lui ressemblent, mais qui pourtant : 
- sans trouver Charlie Hebdo fantastiquement drôle, rejettent l'idée que ce journal soit « islamophobe ». Et rejettent plus encore la comparaison des caricatures de Mahomet à celles des Juifs de jadis. Caricaturer Mahomet, c'est se moquer de croyances, d'idées, pas d'individus, 
- sont résolument laïques (mais non « laïcards » ou « laïcistes » ), et ne trouvent pas judicieux d'abandonner la laïcité soit aux européistes et aux néolibéraux (qu'en feraient-ils ?) soit aux groupes d'extrême-droite qui l’instrumentalisent (voir un article ici à ce sujet). 

Il m'a donc semblé important de mettre un peu d'ordre dans tout ça, de trier les patates et d'essayer de déterminer s'il faut noyer - ou pas - le bébé dans l'eau du bain. 


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Il y a du monde dans le dernier livre d'Emmanuel Todd. S'y bousculent pêle-mêle des « laïcistes radicaux », des « néo-républicains », des « MAZ », ainsi que les désormais célèbres « catholiques zombies ». A en croire le démographe, tout ce que le pays compte de gens « pas sympas », ou, plus exactement, de gens « sympas-en-apparence-mais-dangereux-dans-leurs-tréfonds », serait descendu dans les rues de France le 11 janvier 2015 pour exprimer son « islamophobie ». Bref, le 11 janvier, c'était un peu Freaks ou la monstrueuse parade. 

On comprend que ceux qui ont foulé le pavé ce jour-là aient été choqués par la thèse. Blessés même. On sait - le nier serait immodeste - qu'il existe des « inconscients collectifs » et qu'on est  souvent mu par des déterminismes qu'on ne soupçonne même pas (les intérêts de classe, par exemple). Pourtant, les individus ne sont jamais que cela, et les citoyens moins encore. On l'espère en tout cas. Car comment croire encore à la démocratie si l'on rejette l'hypothèse d'un citoyen autonome, capable d'exercer sa raison et de faire des choix libres ? Emmanuel Todd le sait d'ailleurs puisqu'il concède qu'« on ne peut jamais enfermer une personne dans une détermination anthropologique » (p.171).

On n'aime donc guère, en tant qu'adulte s'estimant responsable et capable de formuler un jugement en conscience, s'entendre expliquer que ce pour quoi on dit avoir manifesté n'était que le faux nez de motivations troubles. Et l'on n'aime guère écoper d'un procès en « racisme refoulé » quand on a seulement souhaité exprimer cette idée simple : il est inadmissible d'assassiner pour des dessins, et la liberté d'expression ne se discute pas. Ça encore, Todd le sait puisque la conclusion du livre énonce ceci : « le droit au blasphème est absolu. Les forces de l'ordre doivent assurer la sécurité des blasphémateurs. Les ministres de l'Intérieur qui échouent dans cette tâche doivent rendre des comptes à la nation » (p.233). 

L'auteur a donc pris le parti délibéré de choquer. Ou de blasphémer si l'on veut. Car oui, ainsi qu'il l'affirme, il y avait bien une dimension religieuse dans le mouvement « Charlie ». Il y avait, comme l'explique Régis Debray, « un sacré retrouvé [qui] n'a pas été avoué, mais vécu dans l'émotion fusionnelle qui est son signe distinctif ». Il y a donc eu l'inévitable corollaire de toute religiosité : l'interdiction faite aux sceptiques de formuler leurs doutes sous peine d'être conspués. Ce que nous avons sacralisé, écrit encore Debray, « c'est l'idée qu'on peut rire de toute chose. Sauf des rieurs, bien entendu, surtout quand la mort les a plus qu'héroïsés : sacralisés ». Dans ces conditions, gare à celui qui osait - et qui ose encore - n'être point Charlie. Il s'expose à subir les effets répressifs d'un singulier « maccarthysme démocratique » (Debray toujours), celui-là même qu'Emmanuel Todd a décidé de mettre au défi. 

La démarche est louable mais le ton défrise. On sent un peu la volonté de « choquer le bourgeois ». L'un des objectifs de l'auteur de Qui est Charlie ? est bien d'ailleurs de montrer l'uniformité sociologique des manifestations du 11 janvier, essentiellement peuplées de représentants des classes moyennes et supérieures et provenant en masse, selon les cartes figurant dans l'ouvrage, des régions fraîchement déchristianisées ou « catholiques zombie »(1). Toutefois, en adoptant un ton polémique, Todd  aboutit peut-être à ce qu'on passe à côté du meilleur de son livre. Car cet essai est aussi - surtout ! -, une réflexion argumentée, parfois même magistrale autour de la valeur d'égalité, de la centralité qu'un certain nombre de déterminants anthropologiques ont conféré à celle-ci dans l'histoire de notre pays, et de la manière dont, hélas, elle dépérit. 

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Si Emmanuel Todd semble n'avoir guère de tabous, il a ses totems. Son sacré à lui, c'est l'idée égalitaire et tout ce qui va avec : une inquiétude face au décrochage des milieux populaires, une préférence nette pour le mélange des gens donc pour l'exogamie, un assimilationnisme assumé (2) qui se défie du discours faussement bienveillant mais authentiquement excluant porté par la gauche differentialiste : « officiellement, le PS est depuis les années 1980 le défenseur des immigrés et de leurs enfants. Son « antiracisme » est constant. Il a patronné le mouvement SOS Racisme (…) il évoque encore de temps en temps le droit de vote des étrangers aux élections locales. Cet engagement s'est toutefois inscrit dès le départ dans une logique multiculturaliste qui insiste sur le « droit à la différence », symptôme pour ainsi dire clinique d'ancrage dans un inconscient inégalitaire » (p. 170).

On ne peut qu'être séduit par l'attachement du démographe à l'idée d'égalité, de même que par l'originalité des analyses qu'il formule autour de ce thème. On l'a sans doute trop peu dit mais l'essai est d'abord né d'une volonté de comprendre la montée dramatique de l'antisémitisme dans les banlieues. Le facteur explicatif donné ici est le suivant : cet antisémitisme serait le fruit d'un égalitarisme perverti, ou d'une « xénophobie universaliste ». Il serait principalement le fruit d'un tropisme égalitaire contenu en germe dans la « famille communautaire arabe » (3) et profondément contrarié par la "différence juive" pour deux raisons. D'une part parce que celle-ci, justement, est différence. Ensuite parce la capacité des Juifs à faire vivre cette différence les protège d'un mal qui dévore nos sociétés postmodernes, l'anomie. « Les individus d'origine maghrébine sont (…) beaucoup plus menacé par l'anomie que par le communautarisme » or « dans le contexte d'une atomisation du milieu social environnant, on imagine plutôt les juifs pratiquants enviés. Leur communautarisme les met à l'abri du vide » (p. 218). Une sorte de jalousie, en somme, vis à vis d'un communautarisme vécu comme plus performant, et déjà pressentie par un auteur comme Julien Landfried. Ce dernier, dans un essai  paru en 2007 (4), évoquait déjà l'existence d'un « antisémitisme de ressentiment »....

La « xénophobie universaliste », oxymore s'il en est, explique également selon Todd, l'attrait exercé par le Front national, de manière paradoxale, sur une partie de l'électorat des zone égalitaires françaises, phénomène déjà largement décrit dans Le Mystère français (recension ici). Cet électorat serait en fait exaspéré par la rémanence de différences visibles au sein des populations d'origine immigrée, cependant que son égalitarisme originel le pousse naturellement à stipuler que tous les hommes se ressemblent. En résulte un racisme réactif qui signe l'incapacité de « l'homme universel » à admettre la dissemblance, fût-elle transitoire, de populations d'origine étrangère en cours d'assimilation.  

Cette interprétation de la montée du vote FN et de sa localisation géographique est non seulement originale, mais également convaincante. Il faut sans doute y ajouter que le Front national s'est montré capable, sous la houlette de Marine Le Pen, de préempter le discours qui fut jadis celui de la gauche républicaine, un discours à la musicalité égalitaire que le président de la République est allé jusqu'à comparer récemment à celui du Parti communiste des années 1970. Rappelons enfin que le FN s'est arrogé le quasi monopole de la critique eurosceptique. Et pour cause : pétrifié à la pensée de « blasphémer l'Europe », les autres partis politiques se refusent de le lui disputer. Or le moins que l'on puisse dire est que la construction européenne est un formidable multiplicateur d'inégalité. A l'intérieur des pays membres d'abord : comment une Europe de la monnaie serait-elle être autre chose qu'une Europe de l'argent donc favorable aux populations les plus aisées ? Ensuite parce qu'elle favorise la hiérarchie entre les nations qui la composent. La survalorisation du « modèle allemand » et la muflerie quasi raciste dont sont victimes les peuples d'Europe du Sud le montre de manière spectaculaire. 

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Restent la charge contre le « laïcisme radical » d'une part, celle contre « l'islamophobie » d'autre part. 

Quant au procès du « laïcisme radical », il est difficilement compréhensible sous la plume d'un défenseur ardent de l'égalité. On saisit, si l'on est attentif, qu'Emmanuel Todd vise avant tout ceux qui considèrent que la laïcité seule vaut d'être défendue, et que le combat mené tambour battant en faveur de celle-ci dispense de mener tous les autres : « nombre d'intellectuels d'une gauche soi-disant critique ont été aspirés par la revendication de laïcité, substitut de la critique du libre-échange et de l'euro dont ils sont incapables » (p. 102). C'est là chose très juste, et cela méritait d’être dit, d'autant que le combat laïc mené de manière exclusive est voué à tourner dans le vide. Car évidemment, les politiques économiques et européennes menées depuis trente ans creusent les inégalités, contribuent à la déréliction du corps social, disloquent la nation et favorisent l'anomie. Évidemment, l'anomie génère la tentation de trouver refuge dans la religion : à défaut de pouvoir s'intégrer à une communauté nationale qui s'autodétruit, on cherche à s'intégrer à autre chose. Évidemment donc, tout cela contribue à durcir les attachements religieux de substitution, donc à fragiliser la laïcité. Le serpent peut ainsi continuer se mordre la queue à l'infini....

Pour autant, on ne peut s'empêcher de se désoler des attaques répétées à l'endroit du « laïcisme », car elles tendent à jeter le discrédit sur une laïcité qui, si elle ne doit pas être défendu seule, n'en mérite pas moins de l'être ! Sans compter que l'étrange concept de « laïcisme » pose un problème de logique. Il laisse penser qu'être laïque est une option spirituelle comme une autre, susceptible elle aussi de dérive intégristes, ce qui est - ce qui devrait être en tout cas - impossible. En effet, la laïcité n'est en aucun cas une foi mais un mode d'organisation de la société visant à rendre tous les individus égaux devant la possibilité de pratiquer telle ou telle religion, ou de n'en pratiquer aucune. Comme expliqué ici, elle est « une organisation politique de la tolérance, un moyen de la rendre obligatoire en lui donnant la forme de la loi », donc en se prémunissant du caractère purement subjectif de la tolérance individuelle. Qu'est-ce alors que le « laïcisme» ? Un intégrisme de l'égalité de tous dans la liberté de conscience ? Une déviance totalitaire de la tolérance ? On est perplexe.

« L'islamophobie » enfin, que l'auteur de Qui est Charlie ? semble supposer commune, au moins à l'état latent, à l'ensemble des manifestants du 11 janvier et, en amont, aux journalistes de Charlie Hebdo, est l'autre notion problématique dans le livre. Il serait bien sûr idiot de nier qu'une telle passion triste pût exister mais enfin, la mettre dans le même sac que la gaudriole anticléricale.... Todd va jusqu'à écrire que « le blasphème soit sur sa propre religion ne devrait pas être confondu avec le droit au blasphème sur la religion d'autrui » et à déplorer que l'on puisse s'autoriser à moquer « la religion d'un groupe faible et discriminé » (p.15). Mais enfin, de quel groupe faible et discriminé parle-t-on, dès lors qu'un chapitre entier est consacré à rappeler - très justement - la nocivité et l'absurdité d'une essentialisation des Français musulmans ? Enfin, faut-il le rappeler, pour un athée, la religion quelle qu'elle soit est toujours la religion de l'autre. 

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Qui est Charlie ? est tout sauf un quick book écrit sur le coin d'une table entre la poire et le fromage. C'est un livre dense et souvent très brillant. Mais sa particularité - qui explique sans doute l'émotion générée par sa parution - est qu'il semble parfois mêler deux niveaux de discours. 

Il y a d'abord le discours scientifique, à partir de l'analyse d'un fait social, le « 11 janvier ». Le sérieux de cette analyse, qui reprend beaucoup des travaux antérieurs du démographe, ne fait aucun doute, quoi qu'aient pu en dire des commentateurs fâchés. Mais se mêle à l'ouvrage un certain nombre d'appréciations plus idéologiques - notamment dans l’introduction - qui rendent parfois la lecture presque douloureuse. 

Bref, ce livre n'est pas un bloc. La bonne façon de l'aborder - car il faut l'aborder - reste sans doute comme préconisé ici, de le « débarrasser de sa gangue de portnawak ». 


(1) Cette notion semble avoir beaucoup choqué. Pourtant, était déjà hyper-présente dans Le Mystère français (2013) et n'avait pas fait réagir à l'époque. Dans un entretien publié ici, il est défini comme « un catholicisme qui est mort religieusement, mais socialement vivant ».

(2) En réalité, dans Le destin des immigrés, publié au milieu des années 1990, Todd manifeste déjà sa préférence pour l'assimilation, et explique que le différentialisme est en fait le produit de structures familiales inégalitaires. 

(3) Dans les travaux de Todd, on retrouve toujours quatre grand type de systèmes familiaux:la famille nucléaire absolue,   la famille nucléaire égalitaire, la famille souche et la famille communautaire. La famille communautaire correspond à un système familial dans lequel les relations parents/enfants sont plutôt autoritaires, mais les relations entre frères plutôt égalitaires. 

(4) Julien Landfried, Contre le communautarisme, Armand Colin, 2007.


dimanche 12 mai 2013

Crise : l'Etat vend les bijoux de famille





Il n'y a pas de petits profits, surtout quand il s'agit d'atteindre de fort petits objectifs.
 
Ainsi, pour qui n'a pas d'autre dessein que de « résorber les déficits » et d' « arriver à l'équilibre », pour qui rêve de comparaître devant le tribunal de l’Histoire paré du titre glorieux de « bon gestionnaire », qui considère que la « bonne gouvernance » tient lieu de majesté, il n'y a pas d'hésitation à avoir. Il faut tout vendre.
 
On fourguera tout ce qui peut l'être. Tout ce qui a le mauvais goût d'avoir un intérêt dépassant sa stricte valeur d'usage. Ce qui est beau, ce qui est élégant, ce qui est délicat n'a désormais sa place qu'au Mont de Piété. C'est le « réalisme économique » qui l'exige.
 
C'est donc au « réalisme économique » que l'on doit cette belle idée : fin avril, on apprenait la mise en vente, par l’Élysée,d'une partie de sa cave à vins. Et l'AFP de nous indiquer : « quelque mille deux cent bouteilles seront mises aux enchères (...) des bouteilles de Petrus 1990 estimées à deux mille deux cents euros pièce, mais aussi des crus plus modestes à partir de 15 euros figureront dans le lot ».
 
Voilà donc la solution au rétablissement des comptes publics de l’État français : vendre des bouteilles à 15 euros pièce. On se demande bien, du coup, pourquoi la vente devrait se tenir « à l'hôtel Drouot à Paris ». Ça va prendre du temps, et faire bien du dérangement. Sans doute une mise en ligne sur Leboncoin.fr eût-elle suffit. C'eût été « plus efficient », comme disent les RGPPistes de service.
 
Mais ce n'est pas tout. N'écoutant que leur froide raison de « mandarins de la société bourgeoise » (Jacques Mandrin), les énarques de la Cour des comptes ont eu une idée meilleure encore : mettre au pain sec la Garde républicaine.
 
Pas de répit dans la chasse au gaspi ! Les membres de la vénérable institution ont décidé de s'attaquer enfin au nœud du problème Français : la protection des palais nationaux et les quelques 280 millions d'euros qu'elle représente. Waou, ça décoiffe ! Si l'on rapporte ça aux quelques 375 milliards d'euros que l’État prévoit de dépenser en 2013, on saisit tout de suite la portée historique de l'enjeu.
 
Et puis, la Garde républicaine, ça ne sert à rien. Ça répond seulement « à des objectifs de prestige ». C'est dire si c'est has been. D'ailleurs, sur cette judicieuse lancée, que n'en profite-t-on pas pour faire un prix de gros sur le Palais Bourbon et sur celui du Luxembourg, et pour envoyer nos élus anachroniques siéger dans un préfabriqué édifié à cette fin aux abords immédiats de la porte de Pantin ?
 
De façon prémonitoire, Régis Debray s'alarmait, il y a quelques temps déjà, du péril que courait la Garde républicaine, ce « nœud stratégique pour la sauvegarde de l'impalpable face à l'utilitaire », cette « ultime tranchée face aux logiques d'entreprises ». Puis il ajoutait : « l'argent n'a pas besoin de sabre au clair, le politique, oui. Une esthétique lui est indispensable ».
 
Le politique ? Quelle horreur ! Ça génère des passions, et parfois même, ça fait des morts.
 
Le politique : voilà donc ce qu'essaient, au fond, de congédier les petits télégraphistes zélés de la « bonne gouvernance ». En s’attaquant avec soin à tout ce qui contient un peu d'âme, à tout ce qui a un peu de saveur, à tout ce qui relève de l'élégance - jugé désuète - et du panache - cet anachaïsme. Car ils espèrent qu'advienne bientôt cette fin de l'Histoire où seront enfin reconnues à leur juste valeur leur rationalité comptable et leurs aptitudes boutiquières, ces deux facultés propres aux esprits étriqués, aux ventres mous et aux âmes sèches.
 
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mercredi 19 octobre 2011

Jean « démondialisator » Leonetti, ministre moderne



Remporter une victoire, ce n’est pas seulement gagner une élection. Imposer dans le débat public un concept est assurément une gageure. Exhumer une idée que l’on croyait reléguée au rang de vieille lune et obtenir qu’on en débatte est une belle réussite. Aussi Arnaud Montebourg peut-il se féliciter d’avoir gagné son pari démondialisateur. Si l’on ne sait pas ce que deviendra l’homme, ni quelle sera sa place dans la campagne socialiste, l’avenir du protectionnisme en tant qu’idée est quant à lui assuré.

De cela, on peut être certain lorsqu’on constate que tous, y compris les adversaires politiques de « l’impétrant », se voient contraints de se positionner sur un thème devenu « fashion ». Que Jean-Claude Trichet soit hostile à la démondialisation n’est pas très étonnant. Mais qu’il ressente l’urgence de l’exprimer est loin d’être anodin.

Que dire, dès lors, lorsque le ministre des affaires européennes du gouvernement Fillon se lance dans vibrant « éloge des frontières », et conseille à une poignée de parlementaires éberlués la lecture du livre éponyme de Régis Debray ?

Cette scène n’est ni le fruit d’une élucubration, ni un morceau choisi du dernier roman d’anticipation à la mode. Elle s’est produite au Palais Bourbon le 5 octobre. Jean Leonetti, alors auditionné par la commission des affaires européennes de l’Assemblée y affirma : « l’Europe doit désormais se construire différemment. Elle doit respecter ses frontières (…) dans les échanges commerciaux, la réciprocité doit s’imposer. Nous ne pouvons plus tolérer que certains ne respectent pas les règles sociales et environnementales en vigueur sur le marché européen, et que la réciprocité ne s’applique pas ».

Encore un petit effort, Monsieur le Ministre. A la prochaine audition, rappelez que l’Europe est une association de Nations souveraines, et que cette souveraineté appartient aux peuples. Vous entrerez alors pour de bon dans la modernité.

Lire et relire:
Primaires citoyennes, et si la modernité changeait de camp ?  CLICK
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