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vendredi 13 octobre 2017

Autriche : un « Macron » conservateur bientôt au pouvoir ? - entretien avec J. Sterkers






Les Autrichiens élisent, dimanche leur Parlement, au terme d'une campagne dont le thème principal a sans doute été l'immigration, et émaillée d'un scandale touchant le parti social-démocrate. Une fois connu le résultat du scrutin, une coalition devra être formée, qui comportera vraisemblablement le parti de droite radicale FPÖ. Le nouveau et très jeune patron la droite autrichienne, Sebastian Kurz, 31 ans, pourrait devenir le nouveau Chancelier. 
Jérôme Sterkers, Directeur de Cabinet, chargé d’enseignement à l’Université Paris-II et observateur avisé de la vie politique autrichienne explique tout sur L'arène nue.


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Des élections législatives anticipées auront lieu dimanche en Autriche. Les sociaux-démocrates sont en grande difficulté et l'actuel chancelier devrait céder sa place. Que disent les sondages actuellement ? 

Jérôme Sterkers : Les derniers sondages donnent une avance assez large aux conservateurs de l'ÖVP, menés par Sebastian Kurz. Avec 33%, ils devanceraient de dix points leur partenaire de coalition, le parti social-démocrate (SPÖ) de l'actuel chancelier Christian Kern (23%), qui semble devoir être le grand perdant du scrutin. A l'extrême-droite, le FPÖ mené par Heinz-Christian Strache serait en passe de retrouver la deuxième place, avec 27%. Du côté des petits partis, les sociaux-libéraux du NEOS, les Verts et les verts dissidents de Peter Pilz flirtent avec le seuil de représentativité des 4%, en restant pour l'heure au-dessus de la ligne de flottaison.

S'agissant d'un scrutin proportionnel, un tel résultat aurait pour conséquence un nouveau gouvernement de coalition. S'il s'agit d'une tradition en Autriche - c'est le cas de manière continue depuis 1983 – la « Grande coalition » au pouvoir depuis dix ans pourrait arriver à son terme et la Chancellerie revenir à la droite.

Sebastian Kurz est jeune. Il est ministre depuis l'âge de 24 ans et, comme vous le dites, il sera sans doute bientôt chancelier. Qu'est-ce ce qui explique cette ascension rapide ? Avec qui peut-il gouverner si ce n'est pas dans le cadre d'une « Grande coalition » ?

Kurz est en effet très jeune : il a 31 ans. Il n'a mis un terme à ses études de droit qu'en 2011. Issu de la classe moyenne viennoise (loin d'être un bastion conservateur), sa carrière est fulgurante: élu municipal en 2009, secrétaire d’État en 2011, député puis ministre de plein exercice en 2013. Dès ses débuts, il s'est intéressé aux questions d'immigration, d'intégration et de pensions. Ce qui répond à la fois aux préoccupations de l'électorat plutôt âgé et conservateur, tout en suscitant une adhésion générationnelle chez les jeunes. 

La campagne de Kurz insiste fortement sur sa personnalité, mettant son nom en avant au détriment du parti et abandonnant la couleur noire symbole de la démocrate-chrétienne pour un bleu ciel plus moderne - mais aussi plus proche des codes de la droite dure en Allemagne et en Autriche. Son positionnement politique, le fait qu'il soit à l'origine de ces élections partielles (dont il a fait une exigence lorsqu'il a pris la tête de l'ÖVP au printemps dernier) laissent à penser qu'il privilégiera une alliance à droite avec le FPÖ, comme ce fut le cas entre 1999 et 2007. 

Il faut cependant noter que, pour la première fois depuis le milieu des années 1980, les sociaux-démocrates envisagent eux aussi une telle alliance pour ne pas reconduire l'actuelle « Grande coalition ». Cette dernière est en effet à bout de souffle, comme a pu l'illustrer l'élection présidentielle de l'an dernier lors de laquelle les candidats du SPÖ et de l'ÖVP ont l'un et l'autre été laminés au premier tour, laissant le candidat du FPÖ et celui des Verts se disputer le poste de chef de l’État - avec une victoire de l'écologiste Alexander Van Der Bellen à l’issue du... troisième tour d'un scrutin hors-norme.

[Le clip de présentation de Sebastian Kurz. 
Plus nombriliste, tu meurs]



Comme vous le dites, le FPÖ a déjà été au gouvernement. Il semble qu'il n'y ait pas de « cordon sanitaire » autour de ce parti en Autriche, ni de « front républicain ». Dans la région du Burgenland, les sociaux-démocrates gouvernent même en coalition avec lui. A quoi cela tient-il ? Quelles sont les idées de cette formation ? 

Il est clair que la situation n’est plus la même qu’en 1999, à l’époque où le « cordon sanitaire » a été brisé pour la première fois. A l’époque, lorsque les Rechtspopulisten (« populistes de droite »), alors conduits par Jorg Haider, étaient entrés en coalition avec les Conservateurs de Wolfgang Schüssel, la mobilisation avait été importante en Autriche et le tollé général dans les capitales européennes. Tel n’est plus le cas aujourd’hui, alors que le FPÖ n’est pas moins à droite qu’il ne l’était du temps de Jörg Haider. Haider avait d’ailleurs quitté le FPÖ en 2005, car il ne voulait pas se retrouver sous la coupe des ultras, menés par le Viennois Heinz-Christian Strache… Pourtant, l’arrivée probable de ce dernier au gouvernement ne semble pas susciter autant de rejet que par le passé, puisque l’ÖVP comme le SPÖ envisagent ouvertement de s’allier avec lui pour former l’exécutif. 

Cette ambivalence à l’égard du FPÖ n’est pas nouvelle. Au contraire, c’est la courte période (1991-1999) pendant laquelle un « cordon sanitaire » a existé qui semble plutôt avoir fait exception. De ce point de vue, il n’est pas inutile de se pencher un instant sur l’histoire du FPÖ, trop souvent méconnue et pourtant instructive. 

Le mouvement trouve ses racines dans une structure nommée Fédération des Indépendants (VdU en allemand) crée en 1949, avec l’accord tacite des autorités d’occupation, afin de réinsérer dans le jeu démocratique le personnel administratif et politique dénazifié, les anciens soldats de la Wehrmacht ou encore la frange la plus conservatrice de la paysannerie… le tout sous l’œil bienveillant du SPÖ, qui espérait ainsi diviser le bloc conservateur longtemps dominant en Autriche hors de Vienne et des grands centres urbains. De tendance pan-germaniste du fait de son recrutement, mais se faisant également l’apôtre du libéralisme économique et de la responsabilité individuelle, la VdU a également été rejointe par des libéraux libres-penseurs et anti-cléricaux traditionnellement opposés à la domination du « parti catholique » et à sa vision sociétale. Cet attelage hétéroclite a conduit à l’explosion de la VdU et à la création du FPÖ, qui a cependant conservé ses trois ailes (nationaliste-pangermaniste, nationale-libérale autrichienne et libérale). 

Des années durant, le FPÖ va vivoter dans l’opposition avec des scores proches de 5%. A tel point qu’en 1980, l’aile libérale et pro-européenne va réussir à en prendre le contrôle, puis à entrer en coalition avec le SPÖ à l’issue des élections de 1983. Une décision qui sera rapidement remise en cause, puisqu’en 1986, les deux autres courants du parti s’unissent derrière Jörg Haider pour remettre la main sur l’appareil en adoptant une ligne résolument populiste. Mais là encore, toujours pas de « cordon sanitaire », puisque c’est avec le concours des sociaux-démocrates qu’Haider devient gouverneur de Carinthie en 1989. Il sera renversé deux années plus tard, à la suite d’un dérapage sur la période nazie, le premier d’une longue liste qui contribuera à radicaliser le parti et conduira l’aile libérale à le déserter, ces dissidents créant le Liberales Forum, dont le NEOS est l’héritier. Haider va par la suite capitaliser sur le rejet du système du « Proporz », par un nombre croissant d’autrichiens. Au départ une simple règle proportionnelle destinée à se répartir les postes entre SPÖ et ÖVP au niveau du Parlement et du Gouvernement, ce système s’est peu à peu imposé à tous les échelons de l’administration - voire de l’économie -entraînant népotisme et corruption. Cela conduira notamment au « choc » de 1999, qui verra le FPÖ devenir le deuxième parti du pays, devant les conservateurs, puis inciter ces derniers à s’allier avec lui, mettant ainsi un terme au furtif « cordon sanitaire ». Comme en 1983, l’exercice du pouvoir sera douloureux pour le FPÖ, qui en sortira divisé, laminé… et aux mains d’une tendance encore plus à droite. 

Qu'en est-il aujourd'hui ? La division perdure-t-elle ? 

Oui, les deux ailes nationale-libérale (plutôt pangermaniste) et nationale-conservatrice (plus traditionnelle et plus « autrichienne ») sont toujours présentes au sein du parti. Mais le FPÖ de Strache se définit désormais comme « Die Soziale Heimatpartei », le parti social de la patrie. Un champ lexical qui devrait parler aux Français car somme toute très proche de celui utilisé par le FN sous l’égide de Marine Le Pen et Florian Philippot ces dernières années. Le slogan choisi pour cette campagne illustre également le positionnement du parti : «Österreicher verdinen FAIRNESS », c’est à dire « Les autrichiens méritent la JUSTICE » (ou plutôt le fair-play, dans le sens de la justice ou de l’équité) le tout décliné au travers d’un prisme national caractérisé par l’usage de pronoms possessifs « notre souveraineté », « protéger nos frontières », « notre culture », « notre peuple », « notre sécurité », « défendre notre Terre » que l’on retrouve présentés dans cet ordre sur le site internet et les documents de campagne du parti, ce qui est significatif des priorités du mouvement. Mais ne nous méprenons pas : ces thématiques sont aussi présentes dans les programmes du SPÖ (de manière évidemment plus nuancée) et surtout de l'ÖVP.

[Ci-dessous, le clip du FPÖ, plein de finesse et de poésie, 
cherche à expliquer que Kurz appartient "au système" ]. 




On attribue souvent la montée des droites radicales (comme le FPÖ) ou la droitisation des droites traditionnelles (comme l'ÖVP) à la crise économique et à la montée des inégalités. Dans le cas de l'Autriche ça semble compliqué. Le pays a par exemple un taux de chômage inférieur à 6%. La question des réfugiés d'une part, celle de l'islam d'autre part, sont-elles les préoccupations principales des Autrichiens actuellement comme expliqué ici

D'une part, il faut garder à l'esprit que, depuis des années, le FPÖ dicte une large partie des termes du débat public en Autriche. Il est à l'origine des débats sur l'identité catholique du pays, sur la résistance à l'islam, sur le refus des migrations ou encore sur le respect par l'Union européenne de la souveraineté des petits pays, autant de thèmes qui ont structuré le clivage politique national, au profit sinon du seul FPÖ, du moins de la droite dure. Ainsi, ces thèmes deviennent centraux parce que les autres partis tendent à se positionner par rapport au FPÖ, celui-ci étant dans l'action, les autres dans la réaction. C'est d'ailleurs ce phénomène que le leader de l'ÖVP, Sebastian Kurz, tente de contrebalancer en reprenant à son profit les thèmes abandonnés des années durant au FPÖ et en personnalisant sa campagne comme l'ont toujours fait les dirigeants populistes. Ce faisant, il s'inscrit dans une démarche que l'on pourrait rapprocher de celle entreprise par Nicolas Sarkozy en 2007 et dans les dernières semaines de la campagne 2012.

Au demeurant, le phénomène de cette campagne n'est pas la poussée du FPÖ - durablement installé dans le paysage politique autrichien - mais bien l'émergence de Sebastian Kurz et son positionnement politique qui secoue la droite traditionnelle et, ce faisant, l'ensemble de l'échiquier politique. Le FPÖ comme le SPÖ ne s'y trompent pas, le premier rappelant sans cesse (au travers de messages de campagne dont certains sont totalement décalés) que Kurz est un pur produit de l'ÖVP et de la Grande coalition, les seconds en usant de méthodes encore plus dures au travers de « fake news » et de faux sites internet qui ont d'ailleurs provoqué un scandale et coûté sa tête au stratège de la campagne des sociaux-démocrates. Mais je m'égare... 

Après, si de notre point de vue « méditerranéen » l'Autriche ne semble pas en première ligne face au phénomène des migrants, elle n’en est pas moins sujette à une immigration continue et à une lente progression de l'Islam, essentiellement en provenance des Balkans ou de Turquie. On peut ainsi estimer à 600.000 le nombre de musulmans en Autriche pour une population de 8.700.000 habitants, soit 6 à 7% du total, avec une répartition déséquilibrée au profit des grandes villes. Ainsi, Vienne, devenue l'un des fiefs du FPÖ, a vu sa population musulmane passer de 7 à près de 13% entre 2001 et aujourd'hui. Une augmentation qui n'est pas négligeable.

Au-delà de l'Islam, c'est la question des migrations qui touche une corde sensible chez les Autrichiens. L'Autriche a une longue histoire avec sa frontière, avec ses confins: elle a pendant des centaines d'années - à l'époque impériale comme depuis l'après-guerre et cela malgré sa neutralité - occupé un poste avancé, face à l'Empire Ottoman, face au panslavisme, face au rideau de fer, face au magma des Balkans et désormais face aux migrants, d'où qu'ils viennent - notamment de l'est de l'Europe, du Caucase ou du Proche-Orient. Nous avons affaire à un peuple cosmopolite, issu d'une histoire impériale multiculturelle - les noms des candidats figurant sur les listes des différents partis en étant l'illustration - mais profondément marqué par une culture catholique et fortement imprégné de cette mentalité du limes. N'oublions pas que si, pour nous Français, les chars soviétiques furent stationnés pendant quarante ans à 300 km de Strasbourg puis que les conflits balkaniques se déroulèrent « sous nos yeux » à 1500 kilomètres de Paris, les uns comme les autres n'étaient qu'à quelques kilomètres de Vienne ou de Klagenfurt. Bref, la frontière, la défense du territoire, la crainte de l'invasion ne sont ici pas des vains mots, mais renvoient au contraire à un passé à la fois immémorial et très proche, fait de réalités comme de fantasmes. 

Enfin, le thème de la souveraineté de l'Autriche comme de la défense des droits des « petits » pays de l'Union européenne trouve aussi son écho dans un pays qui a toujours entretenu une certaine ambivalence à l'égard de l'Union européenne comme de son voisin allemand. Si l'ÖVP et le SPÖ ont toujours été des mouvements pro-européens, ils sont cependant loin de partager les positions fédéralistes défendues par nombre de leurs partenaires du PPE ou du PSE. Ils ont toujours fait preuve d'un certain pragmatisme en la matière, d'autant que là encore, l'histoire joue un rôle non négligeable: l'Autriche n'oublie pas qu'elle n'a retrouvé sa pleine souveraineté qu'en 1955, avec pour contrepartie une neutralité et une vie en dehors de la construction européenne jusqu'en 1995. 

Quel type de relations l'Autriche entretien-t-elle avec le grand voisin et pays leader de l'Union européenne, l'Allemagne ?

Vaste sujet… qui pourrait faire l’objet de nombreux colloques historiques, politiques, économiques voire psychanalytiques – logique pour le pays de Freud. Essayons plutôt, si vous le voulez bien, de circonscrire cette question au scrutin de dimanche et à ses conséquences.

Les parents du jeune Sebastian Kurz se portant plutôt bien, il est peu probable que celui-ci soit à la recherche d'une "Mutti" de substitution en la personne d’Angela Merkel. Celle-là même qui a sous-titré son parti "Die Mitte" (le Centre) et grand ouvert les portes de l'Allemagne aux migrants. Sur la question de la conduite des affaires européennes, notamment de la crise des migrants, Kurz a d'ailleurs été très clair en reconnaissant le rôle éminent joué par l'Allemagne en Europe, mais en rappelant aussi que « les traités ne prévoient pas qu'un pays prenne seul les devants » et que « que l'Union européenne comprenait 28 États et qu'il n'y avait pas de membres de seconde classe, les uns censément moralement supérieurs et les autres moralement inférieurs ». Fermez le ban. 

Ainsi, si les questions économiques rapprochent Vienne de Berlin, le sujet des migrants comme l'organisation interne de l'Union Européenne poussent en revanche l'Autriche à chercher des alliances de revers, à regarder vers l'Est et à retrouver son cher et vieux tropisme danubien. Je conclurai en détournant les propos de l'auteur viennois Arthur Schnitzler, "Autriche et Allemagne sont parents comme diamant et charbon". Cet aphorisme étant à l'origine consacré au vice et à la vertu, je laisse à chacun le soin d'attribuer leurs rôles respectifs à Vienne et à Berlin... 

Pour finir, quelle pourrait être la politique européenne d'une Autriche dirigée par une coalition ÖVP/FPÖ avec à sa tête Sebastian Kurz ? 

Sébastian Kurz cherche à se faire le champion de la défense des petits pays de l’UE et du contrôle des flux migratoires, en s’opposant aux positions d’Angela Merkel. En revanche et comme je viens de le dire, il existe une véritable convergence avec les tenants d’une « ligne dure » sur les sujets économiques et financiers. On retrouve ainsi dans les propos de campagne de Kurz (refus de refinancer la dette des États membres de la zone euro, refus d’une mutualisation des dettes souveraines, refus d’une mutualisation de dépenses sociales) des accents déjà entendus chez Wolfgang Schaüble, Christian Lindner (chef du FDP et probable futur ministre des finances allemand) ou encore chez les responsables de la CSU comme de l’AfD. 

Les critiques sont plus dures à l’égard des institutions, avec la volonté de réduire le nombre de commissaires européens, de limiter le champ de  compétences  de l’UE et de réduire sensiblement le poids d'une réglementation européenne que Kurz estime à la fois trop complexe, trop précise et trop bureaucratique. Le projet de l’ÖVP vise au fond à pousser l’UE à se recentrer sur ses missions et compétences propres d’origine, en refondant la subsidiarité dans un sens plus favorable aux États. En proposant l’élection du Président de la Commission au suffrage universel direct et en annonçant un recours plus fréquent au référendum à l’échelle nationale, Kurz et l’ÖVP affirment enfin vouloir redonner au peuple autrichien sa pleine souveraineté en lui permettant d’exprimer sa voix dans les principaux processus décisionnels. 

Bref, on a un mélange alliant libéralisme et euroscepticisme. Reste à savoir quelle sera la ligne vraiment défendue par Sebastian Kurz et quelle sera sa détermination en la matière. Désormais aux portes de la Chancellerie fédérale, Kurz, incarne un renouveau générationnel à la droite de l’échiquier politique européen. 

Ses méthodes d’exercice du pouvoir et sa politique seront-elles inspirées des modèles politiques « durs » de ses voisins d’Europe centrale - comme cela semble devoir être le cas - ou s’alignera-t-il finalement sur la tradition politique rhénane plutôt consensuelle, suivie depuis 1945 par les grands partis politiques autrichiens dont il est l’héritier ? Suspense.... 



jeudi 3 mars 2016

Qu'est-ce qui cloche en Saxe ? La question identitaire et la menace du racisme.





[ Ce texte est la traduction d'un article paru sur le Spiegel online ]

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Depuis la réunification, la Saxe est généralement considérée comme un modèle de réussite au sein de l'Allemagne de l'Est. Récemment pourtant, l'image du Land s'est brouillée. Les marches hebdomadaires de Pegida, auxquelles s'ajoutent des salves continues d'attaques anti-migrants, soulèvent des questions difficiles 

Horst Hirsch a tout vu venir. Il a prévenu que l'Allemagne entière risquait un jour de ressembler à des villes telles que Duisburg ou Cologne, peuplées d'une population immigrée massive et visible. Il a averti que le pays allait commencer à perdre son identité en raison de l'afflux d'étrangers. Il s'est demandé à voix haute : « Voulons-nous que notre pays devienne musulman ? ». 

Hirsch, 72 ans , originaire du massif de l'Erzgebirge dans le sud de la Saxe, a dit tout ce qu'il avait à dire dès le 21 janvier 2015, presqu'un an avant les agressions de la Saint-Sylvestre à Cologne. Il participait alors à une réunion de 300 habitants de Saxe qui se tenait  au Centre international des congrès de Dresde, et qui avait pour but d'évoquer les questions d'asile et d'intégration avec des dirigeants politiques. Depuis des semaines, le groupe anti-immigrés Pegida arpentait les rues de Dresde, et le gouvernement du Land voulait essayer d'enrayer le phénomène grâce au dialogue. Par hasard, Hirsch s'était retrouvé à une table avec le gouverneur de Saxe Stanislaw Tillich, membre de la CDU, le parti de la chancelière Merkel. 

Ce soir-là, Hirsch avoua qu'il était préoccupé à l'idée de devenir un étranger dans son propre pays et qu'il s'inquiétait de l'«idéologie militante de l'islam ». C'est aussi lors de cette soirée que Tillich, assis à un table de 26 personnes, fit une déclaration on peut plus claire : «L'islam ne fait pas partie à l'identité allemande ».

Un an plus tard, le gouverneur de Saxe ne regrette pas sa déclaration de ce soir-là. Mais il commence à désespérer de son Land. C'est un matin ensoleillé de la fin janvier à Dresde et le gel couvre encore les rives de l'Elbe qui serpente à travers la ville. Tillich ouvre la fenêtre de son bureau pour laisser entrer un peu d'air frais. Comme tous les lundis, il est contraint de regarder ses concitoyens défiler dans le centre historique de la ville en agitant des drapeaux de Pegida. Nombre d'entre eux ont longtemps soutenu la CDU, mais ils accusent maintenant Tillich d'être un «Volksverräter », un terme qui date de l' époque nazie et qui signifie « traître à son peuple ». Le gouverneur se sent seul lors de ces journées. Où sont les églises, les syndicats, les milieux d'affaires et les artistes? Pourquoi y a-t-il si peu de monde pour marcher face à Pegida ? « C'est un défi pour l'ensemble de la société », affirme Tillich.

Un abcès de fixation difficile à comprendre

Les marches de protestation hebdomadaires contre la disparition programmée de l'Occident se poursuivent à Dresde depuis plus de 12 mois, et elles sont appelées à continuer. Les organisateurs ont déjà réservé des places du centre-ville en vue de leurs manifestations jusqu'à la fin mars. Qu'est-ce qui cloche en Saxe ? Cet abcès de fixation est une énigme pour Tillich, comme pour beaucoup de monde dans le pays. Cela a également attiré l'attention de la presse étrangère. Le Time magazine a par exemple fait une Une sur Pegida avec le titre suivant : « Unwelcome ». 

Récemment, l'image du Land s'est assombrie un peu plus encore. Jeudi dernier dans la soirée, une foule en colère scandant « nous sommes le peuple » a bloqué un bus plein de réfugiés dans la ville de Clausnitz, près de la frontière de la Saxe avec la République tchèque. La vidéo de la scène, où l'on voit clairement la peur des réfugiés - des enfants pour certains - à l'intérieur du bus, a rapidement été diffusée à travers le pays et au-delà. Puis le samedi soir, une auberge dédiée à l'accueil de réfugiés dans la ville de Bautzen, juste à l'est de Dresde, est partie en fumée à l'occasion de ce que la police identifie clairement comme un incendie criminel. Certains passants ont tenté d'empêcher les pompiers d'éteindre le feu et « ont manifesté leur joie non dissimulée de voir le bâtiment en proie aux flammes, et de savoir que les demandeurs d'asile ne seraient probablement pas en mesure d'y venir prochainement » a témoigné Thomas Knaut, de la police de Bautzen. 

Les effets d'un racisme aussi flagrant sur l'économie du Land sont devenus visibles. Les touristes se tiennent à distance, et des scientifiques étrangers annulent des visites prévues dans certains instituts de recherche et universités de Saxe, peu désireux de passer du temps dans le bastion de Pegida. Les manifestations xénophobes « sont en train de détruire l'image de Dresde dans le monde », déplore Christian Thielemann, principal chef d'orchestre de la Staatskapelle de Dresde, le célèbre orchestre de la ville. Il aimerait voir interdites les marches de Pegida en centre-ville.

Avant le début des manifestations de Pegida, la ville était célèbre pour ses lieux de culture : son musée Grünes Gewölbe (musée de la Voûte Verte), « musée trésor » créé par Aguste le Fort, son théâtre Staatsschauspiel, sa célèbre collection de peintures de maîtres. Une étude PISA réalisée en 2012 avait par ailleurs indiqué que le système d'éducation du Land était le meilleur d'Allemagne, et Dresde était largement considérée comme une locomotive économique de l'ancienne Allemagne de l'est. 

Et maintenant ? Les groupes anti-migrants de Saxe peuvent organiser jusqu'à 40 démonstrations par semaine. Un cinquième des attaques contre des lieux d'hébergements de réfugiés en Allemagne a eu lieu en Saxe en 2015, selon Mediendienst Integration, une organisation qui recense les faits et agrège des statistiques. Le patron de la police de Leipzig, Bernd Merbitz, met en garde contre une «ambiance de pogrom » contre les migrants dans la région. Ces derniers mois, il a souvent été dit que l'opinion publique allemande était en train de se retourner sur la question. En Saxe, c'est déjà largement le cas. Le Land offre un parfait exemple de ce qui arrive lorsque la société civile perd son sang-froid. 

" Reconnaissant envers Pegida " 

A Flöha, une ville près de Chemnitz, Horst Hirsch est assis dans la petite cuisine de son appartement de rez-de-chaussée, des photos de ses quatre enfants et huit petits-enfants accrochées au mur derrière lui. Cet homme affable aux cheveux argentés, portant lunettes et barbe, était surveillé par la Stasi, la police secrète est-allemande, avant la chute du Mur. Ses enfants n'étaient pas autorisés à s'inscrire à l'université. Il travaillait pour un groupe de jeunes Évangéliques afin de gagner sa vie. 

La table est dressée avec de la vaisselle bleue à motifs et un mât de drapeau s'élève à l'extérieur. A côté de la fenêtre de la cuisine pend l'Ordre du mérite de la République fédérale d'Allemagne, qu'il a reçue en 2003 des mains du président d'alors, Johannes Rau, pour son implication dans le travail de jeunesse, pour sa résistance au régime Est-Allemand et pour son engagement en faveur des Roms de Roumanie.

C'est ce même Horst Hirsch qui a pris part à des manifestations de Pegida - par curiosité, dit-il. Mais aussi parce qu'il est heureux « qu'il y ait des gens qui osent ouvrir leur bouche. Ça fait retomber un peu pression ». Hirsch pense que l'Allemagne devrait être reconnaissante envers Pegida « parce qu'étape par étape, les politiciens commencent à adopter des positions exigées de longue date par les manifestants de Dresde ». 

Hirsch considère que le gouvernement allemand s'est déporté à gauche, une évolution très peu populaire  en Allemagne de l'Est. Il lui semble voir la réapparaître de vieilles idées socialistes qui promettent aux gens une sorte de paradis. Un exemple selon lui : l'insistance de Merkel à répéter au sujet de la crise des réfugiés : « nous pouvons y arriver ». C'est une tentative de manipuler la population, conformément à ses propres objectifs et de faire taire les voix critiques, dit-il. « Les gens de l'Est s'aperçoivent de ces choses parce qu'ils l'ont déjà vécu auparavant. Nous avons connu la propagande et l’assentiment forcé », dit-il. Les gens, poursuit-il, ne veulent pas de l'islam, et les réfugiés doivent respecter les traditions du pays au lieu de « se donner des airs ». Mais quelles sont exactement les traditions du pays ? « Le christianisme. Voilà ce qui définit l'ordre social en Allemagne ».

Les statistiques montrent que 4 % de la population en Saxe est catholique, et 19 % protestante. En revanche, 75 % de la population se dit sans religion. Quarante années de socialisme ont effacé la religion dans ce Land. Hirsch n'en est pas moins convaincu que cette tradition religieuse tient la société ensemble. Et que l'islam représente une menace pour l'ordre social traditionnel. Les événements de Cologne le soir de la Saint-Sylvestre en témoignent clairement, selon lui. Il en déduit que l’État doit sévir, et que la police doit devenir plus énergique. Les événements comme ceux de Cologne « sont les premiers fruits de politiques laxistes », assure-t-il.

La peur du multiculturalisme

Mais pourquoi les Allemands de l'Ouest n'aboutissent-ils pas aux mêmes conclusions ? Pourquoi n'y a-t-il pas de manifestations de masse là-bas ? Hirsch estime que l'Ouest manque tout simplement d'expérience. Les Allemands de l'Est, eux, ont réalisé en 1989 que prendre d'assaut la rue pouvait conduire à un changement radical. Bien que les habitants de la Saxe soient des gens cosmopolites, Hirsch estime qu'il ont peur de l'islam et du multiculturalisme. Il pense que les manifestations à Dresde continueront « parce que le problème persiste et parce qu'il n'y a pas d'élections importantes bientôt qui pourrait changer les choses ». 

La conversation avec Horst Hirsch dans sa cuisine fut largement sympathique. A aucun moment il n'a dénoncé les « journalistes aux ordres », comme Pegida le fait. Au lieu de cela, il s'est borné à présenter tranquillement son point de vue. Une telle discussion pourrait-elle jeter les bases d'un débat sociétal plus large?

Hélas, peu de temps après, Horst Hirsch a envoyé un mail furieux à la rédaction du Spiegel. Il était bouleversé par le traitement réservé par le journal au parti populiste de droite Alternative pour l' Allemagne (Afd). Tout à coup, il ne voulait plus être cité par son nom dans un « organe de gauche », raison pour laquelle nous avons choisi d'utiliser un pseudonyme, Horst Hirsch, pour parler de lui. Au cours de l'entrevue, il avait semblé satisfait par la tentative d'entamer le dialogue, mais dans son mail, il a précisé que celui-ci était définitivement rompu. 

Il est difficile de comprendre pourquoi c'est en Saxe que le discours est devenu si radical, les positions si inflexibles et les possibilités d'échange si limitées. Beaucoup de gens suivent cette évolution de la situation depuis un certain temps, et l'un d'entre eux se nomme Omar Allham. Lui aussi, a pris part à des marches à Dresde, mais aux contre-manifestations protestant contre l'islamophobie et la craintes des étrangers exprimées par les gens comme Hirsch. Né en Syrie, Allham a participé à une manifestation d'environ 150 personnes sur une place de Dresde pour défendre la diversité de la ville face à plusieurs milliers de partisans de Pegida. Allham ne comprend toujours pas pourquoi davantage de personnes ne viennent pas protester. «Il faut montrer que Dresde, ce n'est pas seulement Pegida », explique-t-il.

Allham vit dans la capitale de la Saxe depuis 22 ans. Il est arrivé de Damas en Allemagne de l'Est en 1986 pour étudier la médecine. Pendant ses années universitaires, Allham dit n'avoir jamais été confronté au racisme. « Nous venions de différents pays, nous étions amis avec d'autres étudiants allemands, et nous avions tous un objectif commun : devenir de bons médecins », se souvient-il. 

« Content d'être en sécurité »

Tout ceci a soudainement changé avec la fin de l'Allemagne de l'Est. Les railleries, les menaces et même la violence physique sont devenues un phénomène courant. « Souvent, je suis juste heureux d'être en sécurité à la maison », dit Allham. Il se rappelle le début des années 1990, lorsque des skinheads et des néo-nazis traquaient les immigrés, sans craindre d'intervention de la police.

Allham a acquis la citoyenneté allemande il y a longtemps et travaille à présent au centre de cardiologie à l'hôpital universitaire de Dresde. Il vit dans le quartier Gründerzeit dans l'est de la ville, qui abrite surtout la classe moyenne. Tout comme Hirsch, il croit en Dieu, bien que le dieu d'Allham s'appelle Allah. Et contrairement à Hirsch, Allham ne croit pas que la religion doive avoir quoique se soit à voir avec la politique.

Un coup d’œil sur l'histoire de la Saxe peut aider à comprendre pourquoi les peurs identitaires peuvent y être ressenties plus fortement qu'ailleurs. C'est en Saxe en effet que la Réforme commença à prendre racine. Jean-Sébastien Bach a affirmé son génie artistique ici, et la Saxe a également développé sa propre formule pour la fabrication de la porcelaine, une grande réussite de la chimie allemande. « La Saxe bouillonne d'idées », affirme Martin Roth, qui a dirigé la Staatliche Kunstsammlungen - une collection d'art de renommée mondiale. 

Pourtant, le Land a longtemps eu une relation problématique avec sa propre identité. La région était le centre de gravité culturel du monde germanophone, mais au nord, le voisin prussien étaient beaucoup plus puissant. On y était bien éduqué, il s'y trouvait une classe moyenne confiante en elle-même et la prospérité était au rendez-vous, mais la région a néanmoins été parmi les premières à apporter son soutien aux nazis. Lors de la Seconde Guerre mondiale, l’État a subi des bombardements comparables, sur sa capitale, à ceux de Hambourg ou de Cologne. Mais en Saxe seulement s'est développé une sorte de culte du deuil qui demeure présente à ce jour. « A Dresde, vous pouvez toujours sentir les effets de ce brouillage identitaire ayant eu lieu pendant et après le Troisième Reich », rappelle Roth.

À quelques kilomètres de Dresde se situe Kötzschenbroda, un quartier de la ville de Radebeul. Des maisons anciennes y entourent la place centrale, leurs rez-de-chaussée étant souvent occupés par de petits magasins ou des pubs avec des noms tels que « Vieux dispensaire » ou « Bateau à vapeur », et l'odeur des spécialités du coin est immanquable. 

L'écrivain Jörg Bernig est venu s'installer dans cette petite ville proprette il y a 14 ans, et y a rénové une maison du XIX° avec sa femme. Aujourd'hui, l'endroit est tout aussi attrayant et confortable que le « Vieux Dispensaire ». Bernig pourrait être complètement satisfait de sa vie. Mais cet homme de 52 ans se sent en rupture avec son pays, ses politiciens, ses médias et sa scène culturelle. Bernig, qui est membre de l'Académie des Arts de Saxe, est incommodé par cette forme de politiquement correct qui impose le multiculturalisme et ignore « le besoin l'homogénéité des gens ». 

« Colère partout »

Cette « propagande venue d'en haut » explique Bernig au cours d'une promenade à travers le cimetière de l'église de Kötzschenbroda, "c'est ça qui bouleverse les gens en Saxe". Le gouvernement s'aliène les gens  « qui rejettent la politique d'admission illimitée des réfugiés ». 

« Colère Partout », tel est le titre Bernig a choisi pour un article qu'il a écrit sur l'état de l'Allemagne aujourd'hui, dans un monde qui a largué toutes les amarres. Le texte évoque étrangement les idées brassées dans les marches Pegida à Dresde, même si elles sont articulées plus élégamment.

Au lieu d'utiliser, à l'instar de Pegida, le terme chargé de Volksverräter (traître à son peuple), Bernig écrit: « quelle rage le gouvernement fédéral suscite-t-il en battant en brèche la souveraineté de l'État et en ouvrant les portes toutes grandes – et même en lançant un appel – à une immigrations de masse incontrôlée ». Au lieu d'adopter l'expression Lügenpresse ou « presse aux ordres », il écrit: « quelle colère aussi pour nous, le peuple, que de s'entendre quotidiennement dire comment penser. Écoutez le ton de réprimande employé par le journal du soir dès qu'il s'agit d'évoquer les personnes qui osent critiquer la politiques d'accueil des réfugiés ». 

Le quotidien Sächsische Zeitung basé à Dresde était inquiet de l'impact qu'aurait la publication de l'article, mais celui-ci est finalement paru le 21 décembre. Et il a eu un large écho. « Merci d'avoir le courage de publier ce papier », écrivait un lecteur. Un autre était d'avis qu'il était devenu impossible « d'être fier de l'Allemagne », et que l'on ne pouvait plus « penser et parler en des termes autres que ceux de l'esprit 1968 ». 

La lutte contre « l'esprit 1968 », qui se réfère au mouvement anti-establishment qui s'est développée en Allemagne pour protester contre le conservatisme des générations de l'immédiat après-guerre, est un cheval de bataille central en Saxe. La modernisation de la société qui s'est produite en Allemagne de l'Ouest après les révoltes étudiantes à la fin des années 1960 y est considérée par de larges pans de la classe moyenne comme un mal absolu. L'Allemagne moderne n'a jamais été très bien perçue en Saxe, et pas seulement dans les vallées étroites des montagnes Erzgebirge. De nombreux représentants de la classe moyenne éduquée de Dresde nourrissent une nostalgie du passé. Cette nostalgie est cultivée, en Allemagne de l'Est, via des concerts ou des lectures de poésie qui se tiennent dans des salons privés. 

Un passé glorieux

Le rétablissement d'une société civile pré-socialiste était l'un des objectifs les plus importants pour eux après la réunification. C'est un désir que Kurt Biedenkopf, l'homme politique Ouest-allemand CDU devenu gouverneur de Saxe en 1990, a compris et encouragé. Il pensait que les gens étaient mieux à même de faire face à des bouleversements politiques s'ils pouvaient se référer à un passé glorieux et de cultiver un sentiment patriotique. Il prenait en exemple la Bavière, où règne la même sorte de fierté. 

À l'initiative de la CDU, le parlement du Land a décidé de déclarer la Saxe « État libre » une fois de plus, se référant à son histoire du 19ème siècle. Sur le plan politique, c'était sans conséquence, mais la mesure était symbolique. Les habitants de Saxe ont apprécié et cela a servi ses ambitions politiques. L'homme qui avait redonné son identité à la Saxe, Kurt Biedenkopf pouvait désormais tenir tête à son adversaire politique d'alors le chancelier Helmut Kohl, d'une manière que seul le gouverneur de Bavière Franz-Josef Strauss pouvait s'autoriser avant lui. A l'époque, le Spiegel avait fait une Une sur la Saxe, avec Biedenkopf représenté à cheval tel le prince Auguste le Fort. Cette couverture était encore accrochée dans le bureau du gouverneur des années après. 

Un politiste considère que l'une des explications de Pegida réside dans un tel régionalisme. Il évoque une sorte de « chauvinisme saxon » : l'idée que les habitants de la Saxe savent mieux que tous les autres ce qui est juste et bon. 

A Kötzschenbroda, l'écrivain Bernig est en quête d'autres qualificatifs pour décrire le caractère saxon. Les citoyens de « l'État libre », dit-il, ne sont pas « ringards », ils veulent juste protéger leur spécificité. Ils ont été contraints d'endurer des bouleversements importants depuis 1990, dit-il. « A présent, ils ont besoin de temps pour réfléchir et pour se poser. Ils ne veulent pas des conflits potentiellement générés par des cultures importées ». 

Pourtant, quand se produit de la violence en Saxe, ce sont surtout des locaux qui sont responsables, ainsi qu'on peut le voir dans les rapports de police d'un week-end d'hiver pris au hasard. A Chemnitz, trois hommes masqués poursuivent deux migrants à travers la ville et démolissent kebab, blessant le propriétaire et l'un des migrants. A Bautzen, deux hommes attaquent le stand d'information d'une organisation pro-diversité. Le même week-end, les extrémistes de droite mettent le feu à une auberge ayant hébergé des demandeurs d'asile. A Altenberg, une ville des  monts Erzgebirge, un homme portant un casque d'acier et arborant une moustache Hitler court après deux Afghans. Il bat l'un des deux et lève le bras dans un salut hitlérien. A Meissen également, la maison de la célèbre manufacture de porcelaine, lieu qui était en cours de préparation pour recevoir des réfugiés, a été incendiée. Avant l'incendie, il y avait eu des menaces anonymes. Les mots placardés sur la porte enjoignaient les futurs résidents à quitter « notre Meissen » aussi vite que possible.

Nocif pour l'image de la CDU

La cible de l'incendie criminel se trouvait à quelques centaines de mètres de la manufacture de porcelaine, qui a reçu quelque 90.000 touristes en 2015. « Certaines personnes à Meissen n'aiment les étrangers que quand ils dépensent de l'argent, puis repartent à 18 heures », affirme Walter Hannot.

Originaire Rhénanie, Hannot vit en Saxe depuis 1991. Il est membre de la Démocratie chrétienne depuis sa jeunesse, et a été chef adjoint de la CDU à Meissen pendant un peu moins d'un an. Il a organisé des veillées aux chandelles contre le racisme. Mais beaucoup de ses camarades militants ne sont pas particulièrement ravis par ces événements, les estimant préjudiciables à l'image de la CDU. Un militant de la CDU, qui a fait partie du personnel politique de la ville, est devenu l'un des fondateurs de Pegida, et rédige des messages haineux sur sa page Facebook. Mais le parti a néanmoins refusé de l'exclure. Un autre chrétien-démocrate de Meissen, Geert Mackenroth, est devenu « commissaire de Saxe » pour les étrangers, mais préfère se faire appeler « commissaire aux indigènes ». Il a adopté des positions proches de celles défendues par Alternative pour l'Allemagne.

Dans un tel climat, il est devenu difficile de défendre d'autres points de vue. Un groupe, appelé « Meissen diversité » promeut la coopération entre la Saxe et les réfugiés. Mais de nombreux commerçant préfèrent ne pas placarder les affiches de ce groupe, de peur de recevoir un pavé dans leurs vitrines. « Il y a des patrouilles dans la ville», dit Hannot. « Je commence à me sentir étranger moi, ici, à Meissen ». 

Le problème de racisme de Saxe n'est pas seulement apparu l'année dernière. Il existe depuis longtemps des coins où  les néo-nazis sont puissamment implantés. L'escalade de la violence d'extrême-droite, le succès de Pegida, les manifestations xénophobes : Dietrich Herrmann, spécialiste de sciences sociales à l'Université technique de Dresde, estime que ce n'est pas un hasard si de telles choses se produisent en Saxe. Au contraire, fait-il valoir, c'est le produit de la culture politique du Land. Pendant des années, les manifestations de la droite radicale ont été ignorées et banalisées par les autorités. 

Andrea Hübler, qui travaille pour une association d'aide au victimes de la violence d'extrême-droite, est d'accord. « Pendant des années, très peu a été fait pour contrer la folie quotidienne en Saxe », déplore-t-elle. Chaque jour, des comptes-rendus d'attaques contre des migrants atterrissent sur son bureau. Au nom de son association, Hübler a passé d'innombrables heures, au cours des dernières années, à des procès contre les auteurs de violence extrémiste. Son diagnostic est sans appel. Selon elle, il faut souvent des années avant les contrevenants finissent au tribunal, et les motivations politiques sont généralement ignorées. Pour elle, la fermeté judiciaire souvent invoquée n'existe presque pas dans la pratique.

Au lieu de cela, les activistes qui militent contre le racisme et les néo-nazis sont harcelés. Pendant plusieurs années, la police de Saxe s'est même évertuée à enquêter sur un présumé « Club de sort antifa », soupçonné de traquer les néo-nazis. Des appartements ont été perquisitionnés, des prélèvement ADN ont eu lieu, et plus de 200.000 téléphones ont été espionnés. Il y a un an et demi, l'affaire a été classée. Le leader présumé du groupe n'a été convaincu que d'avoir pris part à une manifestation pacifique contre les néo-nazis.

« Un problème à gauche »

Lorsque plus de 250 néo-nazis et des hooligans ont dévasté le quartier Connewitz de Leipzig en janvier, le chef de la police de Saxe, Jörg Michaelis, a mis en garde... contre l'extrémisme de gauche, et non pas contre la violence d'extrême-droite. Des anarchistes s'étaient trouvé engagés dans une bataille de rue avec la police de Leipzig juste avant Noël. « Nous avons un sérieux problème à gauche », a affirmé Michaelis lors d'une réunion de la CDU à Dresde.

Et maintenant? Est-ce que tout va continuer comme d'habitude en Saxe pendant les prochains mois, voire les prochaines années? Est-ce que l'ordre public est compromis à un point tel qu'il n'y a plus de place pour un débat dépassionné ?

Il y a des endroits du Land où des politiques, des chefs religieux, des artistes et des hommes d'affaires s'opposent à Pegida depuis le début. A Leipzig, par exemple, la plus grande ville de Saxe. Le lundi 11 janvier par ailleurs, le maire social-démocrate Burkhard Jung, s'est joint à des milliers d'autres habitants de Leipzig, bougie à la main, pour manifester contre Legida, la section locale de Pegida. Les organisateurs du mouvement originel de Dresde avaient appelé à un grand rassemblement à Leipzig, mais leur succès a été limité. Les racistes et autres islamophobes n'ont jamais rencontré beaucoup d'audience ici, et trouvent souvent face à eux de nombreux contre-manifestants, comme cela arrive souvent dans les villes de l'Ouest. 

Pourquoi Leipzig est-elle différente de Dresde ? Jung n'a pas de réponse immédiate à la question. Il réfléchit un certain temps, puis se penche sur son bureau de l' hôtel de ville et lance : « Leipzig est en constante évolution. Près la moitié de notre population s'est renouvelée depuis 1990. Beaucoup de nouveaux habitants viennent de l'Ouest ». Comme le maire lui-même d'ailleurs. Jung a grandi près de Cologne, et est arrivé à Leipzig en 1991. Leipzig est-elle devenue une ville Ouest-allemande ? « En termes de mentalités, je dirais que oui » répond Jung. « Nous sommes cosmopolites, et, en raison de nos activités économiques, nous ne sommes finalement pas trop saxons ». 

Même à Dresde, toutefois, il y a des signes d'amélioration périodiques. Il fut un temps où l'anniversaire du bombardement de Dresde le 13 février 1945 faisait sortir des milliers de néo-nazis dans les rues pour protester contre le « bombardement  Holocauste ». « Il y a eu des manifestations cette année également, mais elles étaient moins importantes, et ont été éclipsées par les 13.000 personnes qui ont formé une chaîne humaine pour dire leur opposition à la guerre, à la xénophobie et à l'extrémisme. « Ceux qui ferment leur cœur à des gens qui viennent chercher ici une protection n'ont pas compris le message du 13 février », affirme le maire de Dresde Dirk Hilbert.

Mais à peine cinq jours plus tard, alors qu'une foule bloquait le bus de réfugiés à Clausnitz, la petite  victoire de Dresde contre l'extrémisme semblait déjà loin. Puis vint l'incendie de l'auberge de Bautzen. Qu'est-ce qui cloche en Saxe? Les interrogations demeurent.



jeudi 14 mai 2015

Charlie, Todd, le bébé et l'eau du bain







Le texte ci-dessous est une réflexion autour du livre d'Emmanuel Todd, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il a ébouriffé du monde. Moi y compris. D'une part parce je le trouve à la fois brillant et contestable, ce qui n'est pas une mince affaire. Ensuite parce que j'ai l'impression que son auteur vient peut-être de marquer un but contre son camp, ce qui me désole. Enfin parce qu'il me semble qu'il a souvent été lu comme s'il était un bloc, ce qui peut hélas conduire à louper le meilleur. 

Il est vrai qu'il est difficile de se retrouver dans l'ouvrage de Todd pour les gens qui, tout comme lui :
- s'opposent vigoureusement à la construction européenne telle qu'elle va, et aspirent à se débarrasser au plus vite de la monnaie unique,
- éprouvent du respect pour la Russie, et voient parfaitement ce que la France aurait à gagner à se rapprocher de ce grand pays,
- n'hurlent pas au scandale quand ils entendent dire qu'il existe, au sein de la classe politique française et notamment dans le rapport à l'Allemagne, un petit quelque chose de l'ordre du « vichysme post-moderne », selon une expression du ministre grec Yanis Varoufakis que ne renierait sans doute pas Todd, 
- ont le cœur à gauche mais rejettent absolument le catéchisme du « droit à la différence », tant ils sentent tout le potentiel ségrégatif qui se niche dans les idées faussement généreuses de la gauche « diversitaire »,
- sont favorables l'exogamie, absolument pas hostiles à l'idée d'une France multiethnique, mais très hostiles, en revanche, à celle d'une France multiculturelle,
- sont prêts à convenir que les manifestations du 11 janvier 2015 ont avant tout réuni des  représentants des catégories supérieures et intermédiaires, qu'il n'y avait là ni « les banlieues », ni l'électorat du Front national issu des catégories populaires, et que ça ne plaide que moyennement en faveur de la thèse de « l'immense sursaut populaire ». 

Il est difficile, donc, de se retrouver dans l'ouvrage d'Emmanuel Todd pour des gens qui lui ressemblent, mais qui pourtant
- sans trouver Charlie Hebdo fantastiquement drôle, rejettent l'idée que ce journal soit « islamophobe ». Et rejettent plus encore la comparaison des caricatures de Mahomet à celles des Juifs de jadis. Caricaturer Mahomet, c'est se moquer de croyances, d'idées, pas d'individus, 
- sont résolument laïques (mais non « laïcards » ou « laïcistes » ), et ne trouvent pas judicieux d'abandonner la laïcité soit aux européistes et aux néolibéraux (qu'en feraient-ils ?) soit aux groupes d'extrême-droite qui l’instrumentalisent (voir un article ici à ce sujet). 

Il m'a donc semblé important de mettre un peu d'ordre dans tout ça, de trier les patates et d'essayer de déterminer s'il faut noyer - ou pas - le bébé dans l'eau du bain. 


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Il y a du monde dans le dernier livre d'Emmanuel Todd. S'y bousculent pêle-mêle des « laïcistes radicaux », des « néo-républicains », des « MAZ », ainsi que les désormais célèbres « catholiques zombies ». A en croire le démographe, tout ce que le pays compte de gens « pas sympas », ou, plus exactement, de gens « sympas-en-apparence-mais-dangereux-dans-leurs-tréfonds », serait descendu dans les rues de France le 11 janvier 2015 pour exprimer son « islamophobie ». Bref, le 11 janvier, c'était un peu Freaks ou la monstrueuse parade

On comprend que ceux qui ont foulé le pavé ce jour-là aient été choqués par la thèse. Blessés même. On sait - le nier serait immodeste - qu'il existe des « inconscients collectifs » et qu'on est  souvent mu par des déterminismes qu'on ne soupçonne même pas (les intérêts de classe, par exemple). Pourtant, les individus ne sont jamais que cela, et les citoyens moins encore. On l'espère en tout cas. Car comment croire encore à la démocratie si l'on rejette l'hypothèse d'un citoyen autonome, capable d'exercer sa raison et de faire des choix libres ? Emmanuel Todd le sait d'ailleurs puisqu'il concède qu'« on ne peut jamais enfermer une personne dans une détermination anthropologique » (p.171).

On n'aime donc guère, en tant qu'adulte s'estimant responsable et capable de formuler un jugement en conscience, s'entendre expliquer que ce pour quoi on dit avoir manifesté n'était que le faux nez de motivations troubles. Et l'on n'aime guère écoper d'un procès en « racisme refoulé » quand on a seulement souhaité exprimer cette idée simple : il est inadmissible d'assassiner pour des dessins, et la liberté d'expression ne se discute pas. Ça encore, Todd le sait puisque la conclusion du livre énonce ceci : « le droit au blasphème est absolu. Les forces de l'ordre doivent assurer la sécurité des blasphémateurs. Les ministres de l'Intérieur qui échouent dans cette tâche doivent rendre des comptes à la nation » (p.233). 

L'auteur a donc pris le parti délibéré de choquer. Ou de blasphémer si l'on veut. Car oui, ainsi qu'il l'affirme, il y avait bien une dimension religieuse dans le mouvement « Charlie ». Il y avait, comme l'explique Régis Debray, « un sacré retrouvé [qui] n'a pas été avoué, mais vécu dans l'émotion fusionnelle qui est son signe distinctif ». Il y a donc eu l'inévitable corollaire de toute religiosité : l'interdiction faite aux sceptiques de formuler leurs doutes sous peine d'être conspués. Ce que nous avons sacralisé, écrit encore Debray, « c'est l'idée qu'on peut rire de toute chose. Sauf des rieurs, bien entendu, surtout quand la mort les a plus qu'héroïsés : sacralisés ». Dans ces conditions, gare à celui qui osait - et qui ose encore - n'être point Charlie. Il s'expose à subir les effets répressifs d'un singulier « maccarthysme démocratique » (Debray toujours), celui-là même qu'Emmanuel Todd a décidé de mettre au défi. 

La démarche est louable mais le ton défrise. On sent un peu la volonté de « choquer le bourgeois ». L'un des objectifs de l'auteur de Qui est Charlie ? est bien d'ailleurs de montrer l'uniformité sociologique des manifestations du 11 janvier, essentiellement peuplées de représentants des classes moyennes et supérieures et provenant en masse, selon les cartes figurant dans l'ouvrage, des régions fraîchement déchristianisées ou « catholiques zombie »(1). Toutefois, en adoptant un ton polémique, Todd  aboutit peut-être à ce qu'on passe à côté du meilleur de son livre. Car cet essai est aussi - surtout ! -, une réflexion argumentée, parfois même magistrale autour de la valeur d'égalité, de la centralité qu'un certain nombre de déterminants anthropologiques ont conféré à celle-ci dans l'histoire de notre pays, et de la manière dont, hélas, elle dépérit. 

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Si Emmanuel Todd semble n'avoir guère de tabous, il a ses totems. Son sacré à lui, c'est l'idée égalitaire et tout ce qui va avec : une inquiétude face au décrochage des milieux populaires, une préférence nette pour le mélange des gens donc pour l'exogamie, un assimilationnisme assumé (2) qui se défie du discours faussement bienveillant mais authentiquement excluant porté par la gauche differentialiste : « officiellement, le PS est depuis les années 1980 le défenseur des immigrés et de leurs enfants. Son « antiracisme » est constant. Il a patronné le mouvement SOS Racisme (…) il évoque encore de temps en temps le droit de vote des étrangers aux élections locales. Cet engagement s'est toutefois inscrit dès le départ dans une logique multiculturaliste qui insiste sur le « droit à la différence », symptôme pour ainsi dire clinique d'ancrage dans un inconscient inégalitaire » (p. 170).

On ne peut qu'être séduit par l'attachement du démographe à l'idée d'égalité, de même que par l'originalité des analyses qu'il formule autour de ce thème. On l'a sans doute trop peu dit mais l'essai est d'abord né d'une volonté de comprendre la montée dramatique de l'antisémitisme dans les banlieues. Le facteur explicatif donné ici est le suivant : cet antisémitisme serait le fruit d'un égalitarisme perverti, ou d'une « xénophobie universaliste ». Il serait principalement le fruit d'un tropisme égalitaire contenu en germe dans la « famille communautaire arabe » (3) et profondément contrarié par la "différence juive" pour deux raisons. D'une part parce que celle-ci, justement, est différence. Ensuite parce la capacité des Juifs à faire vivre cette différence les protège d'un mal qui dévore nos sociétés postmodernes, l'anomie. « Les individus d'origine maghrébine sont (…) beaucoup plus menacé par l'anomie que par le communautarisme » or « dans le contexte d'une atomisation du milieu social environnant, on imagine plutôt les juifs pratiquants enviés. Leur communautarisme les met à l'abri du vide » (p. 218). Une sorte de jalousie, en somme, vis à vis d'un communautarisme vécu comme plus performant, et déjà pressentie par un auteur comme Julien Landfried. Ce dernier, dans un essai  paru en 2007 (4), évoquait déjà l'existence d'un « antisémitisme de ressentiment »....

La « xénophobie universaliste », oxymore s'il en est, explique également selon Todd, l'attrait exercé par le Front national, de manière paradoxale, sur une partie de l'électorat des zone égalitaires françaises, phénomène déjà largement décrit dans Le Mystère français (recension ici). Cet électorat serait en fait exaspéré par la rémanence de différences visibles au sein des populations d'origine immigrée, cependant que son égalitarisme originel le pousse naturellement à stipuler que tous les hommes se ressemblent. En résulte un racisme réactif qui signe l'incapacité de « l'homme universel » à admettre la dissemblance, fût-elle transitoire, de populations d'origine étrangère en cours d'assimilation.  

Cette interprétation de la montée du vote FN et de sa localisation géographique est non seulement originale, mais également convaincante. Il faut sans doute y ajouter que le Front national s'est montré capable, sous la houlette de Marine Le Pen, de préempter le discours qui fut jadis celui de la gauche républicaine, un discours à la musicalité égalitaire que le président de la République est allé jusqu'à comparer récemment à celui du Parti communiste des années 1970. Rappelons enfin que le FN s'est arrogé le quasi monopole de la critique eurosceptique. Et pour cause : pétrifié à la pensée de « blasphémer l'Europe », les autres partis politiques se refusent de le lui disputer. Or le moins que l'on puisse dire est que la construction européenne est un formidable multiplicateur d'inégalité. A l'intérieur des pays membres d'abord : comment une Europe de la monnaie serait-elle être autre chose qu'une Europe de l'argent donc favorable aux populations les plus aisées ? Ensuite parce qu'elle favorise la hiérarchie entre les nations qui la composent. La survalorisation du « modèle allemand » et la muflerie quasi raciste dont sont victimes les peuples d'Europe du Sud le montre de manière spectaculaire. 

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Restent la charge contre le « laïcisme radical » d'une part, celle contre « l'islamophobie » d'autre part. 

Quant au procès du « laïcisme radical », il est difficilement compréhensible sous la plume d'un défenseur ardent de l'égalité. On saisit, si l'on est attentif, qu'Emmanuel Todd vise avant tout ceux qui considèrent que la laïcité seule vaut d'être défendue, et que le combat mené tambour battant en faveur de celle-ci dispense de mener tous les autres : « nombre d'intellectuels d'une gauche soi-disant critique ont été aspirés par la revendication de laïcité, substitut de la critique du libre-échange et de l'euro dont ils sont incapables » (p. 102). C'est là chose très juste, et cela méritait d’être dit, d'autant que le combat laïc mené de manière exclusive est voué à tourner dans le vide. Car évidemment, les politiques économiques et européennes menées depuis trente ans creusent les inégalités, contribuent à la déréliction du corps social, disloquent la nation et favorisent l'anomie. Évidemment, l'anomie génère la tentation de trouver refuge dans la religion : à défaut de pouvoir s'intégrer à une communauté nationale qui s'autodétruit, on cherche à s'intégrer à autre chose. Évidemment donc, tout cela contribue à durcir les attachements religieux de substitution, donc à fragiliser la laïcité. Le serpent peut ainsi continuer se mordre la queue à l'infini....

Pour autant, on ne peut s'empêcher de se désoler des attaques répétées à l'endroit du « laïcisme », car elles tendent à jeter le discrédit sur une laïcité qui, si elle ne doit pas être défendu seule, n'en mérite pas moins de l'être ! Sans compter que l'étrange concept de « laïcisme » pose un problème de logique. Il laisse penser qu'être laïque est une option spirituelle comme une autre, susceptible elle aussi de dérive intégristes, ce qui est - ce qui devrait être en tout cas - impossible. En effet, la laïcité n'est en aucun cas une foi mais un mode d'organisation de la société visant à rendre tous les individus égaux devant la possibilité de pratiquer telle ou telle religion, ou de n'en pratiquer aucune. Comme expliqué ici, elle est « une organisation politique de la tolérance, un moyen de la rendre obligatoire en lui donnant la forme de la loi », donc en se prémunissant du caractère purement subjectif de la tolérance individuelle. Qu'est-ce alors que le « laïcisme» ? Un intégrisme de l'égalité de tous dans la liberté de conscience ? Une déviance totalitaire de la tolérance ? On est perplexe.

« L'islamophobie » enfin, que l'auteur de Qui est Charlie ? semble supposer commune, au moins à l'état latent, à l'ensemble des manifestants du 11 janvier et, en amont, aux journalistes de Charlie Hebdo, est l'autre notion problématique dans le livre. Il serait bien sûr idiot de nier qu'une telle passion triste pût exister mais enfin, la mettre dans le même sac que la gaudriole anticléricale.... Todd va jusqu'à écrire que « le blasphème soit sur sa propre religion ne devrait pas être confondu avec le droit au blasphème sur la religion d'autrui » et à déplorer que l'on puisse s'autoriser à moquer « la religion d'un groupe faible et discriminé » (p.15). Mais enfin, de quel groupe faible et discriminé parle-t-on, dès lors qu'un chapitre entier est consacré à rappeler - très justement - la nocivité et l'absurdité d'une essentialisation des Français musulmans ? Enfin, faut-il le rappeler, pour un athée, la religion quelle qu'elle soit est toujours la religion de l'autre. 

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Qui est Charlie ? est tout sauf un quick book écrit sur le coin d'une table entre la poire et le fromage. C'est un livre dense et souvent très brillant. Mais sa particularité - qui explique sans doute l'émotion générée par sa parution - est qu'il semble parfois mêler deux niveaux de discours

Il y a d'abord le discours scientifique, à partir de l'analyse d'un fait social, le « 11 janvier ». Le sérieux de cette analyse, qui reprend beaucoup des travaux antérieurs du démographe, ne fait aucun doute, quoi qu'aient pu en dire des commentateurs fâchés. Mais se mêle à l'ouvrage un certain nombre d'appréciations plus idéologiques - notamment dans l’introduction - qui rendent parfois la lecture presque douloureuse. 

Bref, ce livre n'est pas un bloc. La bonne façon de l'aborder - car il faut l'aborder - reste sans doute comme préconisé ici, de le « débarrasser de sa gangue de portnawak ». 


(1) Cette notion semble avoir beaucoup choqué. Pourtant, était déjà hyper-présente dans Le Mystère français (2013) et n'avait pas fait réagir à l'époque. Dans un entretien publié ici, il est défini comme « un catholicisme qui est mort religieusement, mais socialement vivant ».

(2) En réalité, dans Le destin des immigrés, publié au milieu des années 1990, Todd manifeste déjà sa préférence pour l'assimilation, et explique que le différentialisme est en fait le produit de structures familiales inégalitaires. 

(3) Dans les travaux de Todd, on retrouve toujours quatre grand type de systèmes familiaux:la famille nucléaire absolue,   la famille nucléaire égalitaire, la famille souche et la famille communautaire. La famille communautaire correspond à un système familial dans lequel les relations parents/enfants sont plutôt autoritaires, mais les relations entre frères plutôt égalitaires. 

(4) Julien Landfried, Contre le communautarisme, Armand Colin, 2007.


lundi 10 décembre 2012

François Hollande sera-t-il laïque ou lâche ?


Article invité, par Jérôme-Olivier Delb


 

Jérôme-Olivier Delb est l’auteur du blog « L’abeille et l’architecte », un blog qui traite de politique et d’architecture.

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Ce n’est ni par le fruit d’un compromis ni par celui d’un consensus mais bien à la suite d’une victoire politique que la loi de séparation des Églises et de l’État fut votée le 3 juillet 1905 par 341 voix contre 233 à la Chambre, et 181 pour contre 102 au Sénat pour être enfin promulguée le 9 décembre 1905.

Pourtant, de l’ancien président de la République au parti d’extrême-droite en passant par des fonctionnaires zélés ou encore ceux qui, à gauche ont honte d’être laïque, jamais au cours de ces dernières années, la laïcité n’a été autant mise à mal, récupérée, déformée, abîmée et incomprise…

Toutefois, ce principe étant le garant de la liberté absolue de conscience, il est non seulement nécessaire de rappeler à tous combien la laïcité est une valeur républicaine essentielle mais aussi de proposer de nouvelles mesures permettant à la fois de garantir sa bonne application mais aussi d’éviter qu’elle ne soit définitivement volée par le Front National. Retour sur trois affaires récentes qui soulèvent de nombreuses questions :

La semaine dernière, la directrice d’une école maternelle de Montargis (45) a annulée la visite le Père Noël  afin de « respecter les diverses croyances ». La visite de ce Saint-Nicolas laïque a été rétablie depuis mais d’après le témoignage anonyme d’une mère de famille citée mercredi par Le Parisien, derrière le « respect des croyants » cacherait en fait la peur de la directrice. Le témoin affirme en effet : « elle m’a expliqué qu’elle ne voulait pas se faire taper sur les doigts par certaines familles de musulmans ».

Outre la  véracité douteuse de ce seul et unique témoignage, la réaction de la directrice souligne d’une part l’incompréhension de ce que devrait être la laïcité à l’Education Nationale et d’autre part le manque de fermeté quant à son application si jamais les pressions étaient réelles. Manque de repères ? Ou de formation sur la laïcité à l’Education Nationale ?

Jeudi dernier, la ville du Havre a annulé au dernier moment le dessert prévu au menu des enfants scolarisés en maternelle et primaire. Des mousses au chocolat envoyées à la poubelle, au motif qu’elles contenaient de la gélatine de porc. Pourquoi ce gaspillage ? Pour désamorcer une potentielle crise religieuse mais aussi par souci « d’égalité et de sérénité » selon Philippe Brunel, le directeur général adjoint au développement social et à la famille, à la mairie du Havre. Une nouvelle fois, des fonctionnaires zélés confondent la laïcité qui doit être sacralisée dans l’enceinte de l’école de la république et la liberté absolue de conscience pleine et entière dans le cadre privé.

Comme le souligne pourtant Dounia Bouzar, qui revient dans Le Monde sur les deux affaires, de Montargis et des mousses au chocolat : « dans ces deux cas, la neutralité des institutions est mise à mal, car ce sont elles qui sont amenées à interpréter des croyances religieuses. L’une valide le fait que le Père Noël est chrétien et rentre donc dans la définition de la chrétienté ; l’autre valide le fait que les enfants musulmans ne peuvent pas manger de la gélatine de porc et rentre aussi dans l’interprétation d’une norme islamique, qui n’est pas forcément partagée par tous ».

Autre cas moins connu : l’inauguration, à la fin du mois de novembre, de 188 « logements halal » dans la banlieue ouest d’Amsterdam soulevait un débat national vite récupéré par le leader du parti d’extrême droite Geert Wilders. Ces logements ont des spécificités telles qu’ « une grande cuisine-salle à manger séparée du salon par des portes coulissantes, afin que les femmes puissent s’isoler des hommes, et un grand hall donnant accès à toutes les pièces pour éviter qu’hommes et femmes ne se croisent ».

Spécificité hollandaise impossible en France, imagine-t-on… C’est sans compter les bailleurs de logements sociaux qui (oui, en France !) formulent déjà à de nombreux architectes de telles demandes: « on nous a demandé de prévoir un sas entre entrée, cuisine et chambres de manière à séparer hommes et femmes pendant le Ramadan. Hommes et femmes ne devaient pas pouvoir se croiser, en fait. Les hommes au salon, et les femmes à la cuisine ».  Ou encore : « ça va même plus loin on nous a demandé de limiter les jardins privatifs au minimum pour que quand les locataires rentrent au bled pendant l’été, ça ne soit pas la forêt vierge par manque d’entretien. »

Simple violation de la laïcité - déjà grave et condamnable -  le logement social n’est-il pas historiquement un outil d’intégration sociale ? -  ou début de prise en compte de considérations ethniques, religieuses, sexuelles dans la construction de logements sociaux ? Essentialisation des différences via le logement social : en ait-on déjà arrivé là ?

  • Les laïques attendent François Hollande
Qui profite de ces faits divers attisant les « paniques morales » ? L’extrême-droite et en premier lieu le Front National. Pourquoi des élus de gauche, des fonctionnaires zélés ou des acteurs de terrain détournent-ils la laïcité ou sur-interprètent les religions pour soi-disant toutes les respecter ?

Sûrement, parce qu’une bonne partie de la gauche a (pour les plus sobres) honte d’être laïque ou (pour les plus virulents) considère que la laïcité est un principe raciste post-colonialiste. (voir ici). Par ailleurs, certains élus de gauche entretiennent la confusion et sont capables -au nom de la laïcité ! - de créer par exemple des «conseils des cultes» ou autre «journée des spiritualités». Attention, l’adjectivation est proche: laïcité positiviste, laïcité ouverte…

Que la droite ne défende pas la laïcité: c’est son problème, mais que la gauche la jette en pâture au nom de nouvelles valeurs dîtes supérieures, cela va contre son histoire et contre ses principes. Qu’elle cesse de trahir son idéal !

A ce jour, François Hollande, qui s’était engagé comme aucun candidat à la présidence de la République auparavant, en faisant de la laïcité un des points centraux de son programme - c’est le discours du Bourget - n’a encore rien fait si ce n’est, ces jours-ci, la supposée création de l’Observatoire de laïcité… déjà crée par Dominique de Villepin le 25 mars 2007 !

Pourtant, des actions plus ou moins simples pourraient être menées dès maintenant pour le reste du mandat. Certaines sont mêmes des promesses du candidat Hollande dans une lettre (voir ici) à l’Union des Familles Laïques :
1- L’inscription des principes de la loi de 1905 dans la Constitution,
2- L’abrogation du régime dérogatoire des cultes en Alsace et en Moselle avant la fin du quinquennat,
3- La suppression de la loi Carle, sur le financement public des écoles privées,
4- La suppression des accords Kouchner-Vatican sur la reconnaissance mutuelle des diplômes,
5- La suppression des réductions d’impôt sur le revenu auxquelles donnent droit les dons aux religions et suppression des aides financières aux associations religieuses
6- L’ajout au règlement intérieur des écoles de la République d’une charte de la laïcité à faire signer par les parents et par les enfants,
7-La remise, à chaque entrée en fonction de tous les personnels de l’Etat (fonctionnaires, agents territoriaux, enseignants…) de la charte de la laïcité (existante) qui serait à compléter et à signer.
8- La création d’une journée de laïcité: le 09 décembre, date anniversaire de la loi de 1905,
9- La création d’une délégation interministérielle chargée de la laïcité,
10- L’abrogation de l’arrêté Guéant sur les conférences départementales de la liberté religieuse.

Toutes ses mesures ont pour objet non seulement de faire vivre pleinement la laïcité, outil essentiel du vivre ensemble et du pacte social, dans notre République et dans cette France dont beaucoup souhaitent la fin de l’indivisibilité (les Indivisibles, les identitaires…) mais aussi pour ne pas se laisser voler la laïcité par Marine Le Pen.

L’abrogation du concordat Alsace-Moselle, notamment, nous permettrait de démontrer que la « laïcité à la FN » n’est que le paravent de son rejet de l’islam. (Cela fonctionne aussi pour la droite -forte ou non.) Toutes ces mesures feraient de François Hollande le président laïque dont la France a besoin depuis tant d’années, sinon il ne sera que le lâche qui a abandonné la laïcité au FN.


"La laïcité n’est pas une opinion, c’est la liberté d’en avoir une."
Jean-Marie Matisson, ex-président du Comité Laïcité République.


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