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lundi 27 mars 2017

Anniversaire du traité de Rome : « L'Union européenne est de moins en moins hospitalière »







Ce 25 mars marque le soixantième anniversaire du traité de Rome, acte de naissance symbolique de l’Union européenne. Quel bilan tirez-vous de soixante de construction européenne ?

Un bilan assez calamiteux, forcément. Il n'y a qu'à voir comment se sont passés les divers anniversaires de ce début d'année. Car celui du traité de Rome n'est pas le premier que l'on « célèbre ». L'année 2017 est aussi celle des 25 ans du traité de Maastricht, et celle des 15 ans de l'euro qui est entré dans nos portefeuilles le 1er janvier 2002.

Personne n'a pourtant eu le cœur à festoyer. Et pour cause. Les deux années qui viennent de s'écouler ont vu se succéder deux événement majeurs. D'abord la crise grecque de janvier à juillet 2015, qui s'est soldée une mise en coupe réglée de la Grèce. Commel'explique le spécialiste du pays Olivier Delorme la situation économique du pays est désormais effroyable. Sa dette est très clairement insoutenable, ainsi que le répète inlassablement le FMI, bien plus lucide dans ce domaine que les Européens. Son PIB, qui s'est rétracté d'un quart depuis le début de la crise en 2010, a encore reculé de 0,1 % en 2016. Cela signifie qu'en dépit d'une cure d'austérité digne du Guiness Book, l'économie hellène ne se relève pas. Le fait que Michel Sapin puisse affirmer, au sortir de l'Eurogroupe du 20 mars que « Le drame grec est derrière nous » montre que la « post-vérité » et les « alternative facts » ne sont pas l'apanage des « populismes ». Il est évident que le problème grec se reposera très bientôt.

L'autre événement majeur est évidement le Brexit, qui sera officiellement enclenché le 29 mars. Symboliquement, c'est un coup très dur pour l'Union européenne, qui se rétracte pour la première fois alors qu'elle n'avait fait jusque là que s'élargir. On a beau nous seriner que la Grande-Bretagne était très peu intégrée, l’événement reste lourd de sens. D'autant qu'en choisissant l'option du « Brexit dur » et en affirmant qu'à un mauvais accord avec l'UE elle préférait « pas d'accord du tout », Theresa May envoie le signal d'un retour du volontarisme en politique, ce qui ne manquera pas de susciter l'intérêt et l'envie dans les pays voisins.

De plus, contre toute attente, l'économie du pays ne s'effondre pas. Le professeur britannique Robert Skidelsky a récemment expliqué pourquoi dans une tribune parue dans la presse suisse : « la nouvelle situation créée par le Brexit est en fait très différente de ce que les décideurs politiques, presque exclusivement à l’écoute de la City de Londres, avaient prévu. Loin de se sentir dans une moins bonne situation (...), la plupart des électeurs du Leave pensent qu’ils seront mieux lotis à l’avenir grâce au Brexit. Justifié ou non, le fait important à propos de ce sentiment est qu’il existe ». En somme, les Britanniques ont confiance dans l'avenir, et cela suffit à déjouer tous les pronostics alarmistes réalisés sur la foi de modèles mathématiques. Or si la sortie du Royaume-Uni se passe bien économiquement, ça risque là encore de donner des idées aux autres pays.

L'Union européenne est de moins en moins hospitalière. Les dirigeants européens semblent baisser les bras pour certains, tel Jean-Claude Juncker lâchant un « Merde, que voulez-vous que nous fassions ? » devant le Parlement européen le 1er mars. D'autres s'adonnent carrément à l'injure tel Jeroen Dijsselbloem, le président néerlandais de l'Eurogroupe, affirmant toute honte bu le 21 mars : « Durant la crise de l'euro, les pays du Nord ont fait preuve de solidarité vis à vis des pays touchés par la crise. En tant que social-démocrate, j'accorde une très grande importance à la solidarité. Mais [les gens] ont aussi des obligations. On ne peut pas dépenser tous l'argent dans l'alcool et les femmes, et ensuite appeler à l'aide ». Bref, le bilan de la construction européenne en ce jour anniversaire est peu engageant, c'est le moins que l'on puisse dire. 

Votre dernier livre s'intitule La fin de l'Union européenne. Quels pourraient être le scénario de la fin de l’UE. Une nouvelle crise grecque ? La victoire du FN à la présidentielle ?  

D’abord, nous observons que l’Union européenne est déjà en voie de décomposition du fait de son incapacité à faire respecter ses propres règles par les États membres. Dans notre livre, nous parlons de la fin de l’Union européenne au présent et non au futur. On a pu observer les déchirements européens à l’occasion de la crise des réfugiés. La Commission a été obligée de suspendre l’application des traités dans l’urgence pour faire face à la désunion. Quant à la crise de la zone euro, elle a été l’occasion de tels déchirements qu’aujourd’hui cette même Commission renonce à sanctionner l’Allemagne pour ses excédents et le Portugal et l’Espagne pour leurs déficits. De même, aucune sanction n’est tombée contre la Hongrie qui a réformé sa Constitution et sa justice de manière à pouvoir contourner l’application du droit européen sur son propre territoire.

Pourtant, on fait comme si. Les institutions européennes tournent en partie à vide, mais elles tournent, et en France le droit européen continue de s’imposer tout comme la logique d’austérité de s’appliquer. Jusqu’à quand ? Peut-être qu’une victoire du Front national accélérerait la rupture de la France avec les règles européennes et précipiterait son éclatement institutionnel mais rien n'est moins sûr. Encore faudrait-il que Marine Le Pen fasse ce qu'elle promet actuellement, et il n'est pas certain du tout qu'elle en ait les moyens. Avec qui gouvernerait-elle pour avoir une majorité ? Avec une partie de la droite traditionnelle ? Mais cette dernière ne veut absolument pas qu'on touche au statu quo...

Un autre scénario envisageable serait en effet un défaut grec et unesortie de la Grèce de la zone euro. L’intransigeance allemande pousse de fait ce pays à envisager une stratégie de rupture, car comme on l'a dit précédemment, rien n’est résolu. Le jour où la Grèce fait officiellement défaut, les Allemands vont être contraints à « prendre leurs pertes » et donc à reconnaître ce qu’ils ont toujours refusé jusqu’à présent, c’est-à-dire qu’une union monétaire implique une union de transferts. Pas sûr qu’après cela l’Allemagne que souhaite encore rester dans l’euro.

Le scénario d'une crise extérieure est aussi envisageable. Après tout, la crise financière de 2008-2009 est venue des États-Unis. Quelle réaction auraient les autorités européennes en cas de nouvelle crise financière mondiale ? Comment l’Allemagne, premier pays créancier au monde, absorberait-elle la perte de son épargne qui ferait suite à une déflagration financière mondiale ? Que se passerait-il si une nouvelle crise touchait par exemple l’Italie ou si une brusque remontée des taux d’intérêt rendait de nombreux pays d’Europe du Sud à nouveau insolvables ?

Ce ne sont pas les scénarii de crise qui manquent. Ce qui manque, ce sont les scénarii crédibles qui permettrait à l’Union européenne d’en sortir renforcée. Aujourd’hui, on constate une telle divergence entre les économies des pays membres que tout choc externe touchera différemment les pays. Les pays créanciers seront-ils solidaires des pays débiteurs et inversement ? Vu les rapports de forces politiques actuels on peut sérieusement en douter.

Enfin, il ne faut pas minorer l'importance de ce qui se passe en Europe de l'Est. Début février, le Belge Paul Magnette, pourtant connu pour être un fervent européen, constatait que « L'Europe est en train de se désintégrer ». Puis il lançait cet oukase : « j’espère que le Brexit sera suivi par un Polxit, un Hongrexit, un Bulgxit, un Roumaxit ». C'est iconoclaste, mais c'est lucide. La passe d'armes qui s'est récemment produite entre la Pologne et l'Union autour de la reconduction de Donald Tusk à la présidence du Conseil laissera des traces à Varsovie. Les propos échangés ont été très durs. Le ministre des Affaires étrangères polonais, Witold Waszczykowski, a affirmé que son pays jouerait désormais « un jeu très dur » avec l'UE. Puis d'ajouter : « Nous allons devoir bien sûr abaisser drastiquement notre niveau de confiance envers l'UE. Et aussi nous mettre à mener une politique négative ».

La chute de l’UE était-elle inscrite dès le départ de son ADN ou s’agissait-il d’une bonne qui a été dévoyée ? 

Certains « eurosceptiques » pensent que le ver était dans le fruit, que la personnalité même des « Pères fondateurs » (Monnet, Schumann) souvent proches des États-Unis et/ou des milieux d'affaires portait en germes l'échec de l'Europe, qui ne pouvait être qu'un grand marché intégré un peu amorphe, une sorte de grande Suisse. Ce n'est pas notre avis.

Il y a eu en effet, pendant toute l'époque gaulliste, un affrontement entre deux visions de l'Europe. Celle de Monnet et des autres « Pères fondateurs », désireux de fonder une Europe supranationale qui échappe aux « passions populaires » et soit confiée aux bons soins de techniciens. C'est elle qui s'est imposée, puisque l'Union européenne est un édifice économico-juridique avant tout, un Marché unique ficelé dans un ensemble de règles de droit qui sapent la souveraineté des pays membres. Cette Europe fait la part belle à l'action d'entités « indépendantes » : Commission, Banque centrale européenne, Cour de justice de l'Union. Celles-ci prennent des décisions majeures mais ne sont jamais soumises au contrôle des citoyens et à la sanction des urnes. On a donc décorrélé la capacité à décider et la responsabilité politique, ce qui est tout de même assez grave pour la démocratie.

Pourtant, il existait une autre conception de l'Europe, celle des gaullistes. Elle semble d'ailleurs connaître actuellement un regain d'intérêt puisque l'on entend parler à nouveau, si l'on tend l'oreille, « d'Europe européenne ». Il s'agissait de bâtir une Europe intergouvernementale et d'en faire une entité politique indépendante de chacun des deux blocs (c'était en pleine Guerre froide), dont l'objet serait essentiellement de coopérer dans le domaine des Affaires étrangères, de la Défense, de la recherche scientifique, de la culture. Ça a été l'objet des deux plans Fouchet, au début des années 1960, qui ont échoué. Après cet échec, le général de Gaulle n'a pas tout à fait renoncé au projet. Faute d'avoir pu convaincre les Six, il a proposé à l'Allemagne d'Adenauer un traité bilatéral bien connu, le traité de l’Élysée. Ce traité a été signé parce qu'Adenauer y tenait. Le chancelier a toutefois fait l'objet de nombreuses pressions dans son pays, de la part de gens qui ne voulaient absolument pas renoncer au parapluie américain au profit d'un rapprochement franco-allemand. Ceux-là ont donc fait rajouter au traité de l’Élysée un préambule dans lequel il était écrit que le texte ne portait pas préjudice à la loyauté du gouvernement fédéral vis à vis de l'OTAN.

C'est une vieille histoire, celle de l'affrontement de deux visions. Les uns voulaient un marché et des règles de droit intangibles pour cadenasser les peuples. Les autres voulaient créer une entité stratégique indépendante à l'échelle du monde et respectueuse des souverainetés. Rien n'était écrit, c'est l'état des rapports de force de l'époque qui a tranché. En tout état de cause, il est singulier de voir les prétendus gaullistes d'aujourd'hui prêter allégeance à l'Europe telle qu'elle est, et un François Fillon, par exemple, se ruer à Berlin pour promettre des « réformes structurelles » à Angela Merkel...

Il faut ajouter qu'ensuite, les choses se sont dégradées par palier. Le traité de Rome, qui créait le Marché commun, a plutôt été une bonne chose pour l'économie du continent. Le marché s'est élargi pour les produits finis des pays membres, et a offert des débouchés supplémentaires à leurs entreprises. Mais la transformation du Marché commun en Marché unique avec la signature de l'Acte unique de 1986 change tout. Pour nous, c'est une date clé. À ce moment là, ce ne sont plus seulement les marchandises qui circulent librement, ce sont les facteurs mobiles de production, c'est à dire le capital productif et le travail. Ils vont naturellement s'agréger dans le centre de l'Europe, alors plus industrialisé donc plus attractif, pour des raisons historiques que nous expliquons longuement. En résulte un phénomène de « polarisation » qui appauvrit les pays de l'Europe périphérique, et enrichit le cœur, notamment l'Allemagne.

L'Acte unique est donc un virage substantiel. Mais la mise en place de l'euro, qui fluidifie encore les mouvements de capitaux et qui rend l'Allemagne sur-compétitive parce qu'il est sous-évalué pour elle, n'arrange rien. Enfin, l'élargissement à l'Est des années 2004 et 2007 est une nouvelle étape, car elle fait entrer dans le Marché unique de très nombreux Européens qui bénéficient de la libre circulation des personnes comme tout le monde, mais dont les salaires et les protections sociales sont bien moindre qu'à l'Ouest. Cela accroît très fortement la mise en concurrence des travailleurs. Les pays de l'Est se sont d'ailleurs spécialisés dans le dumping social.

Après la chute de l’UE, faudra-t-il reconstruire une nouvelle Europe ? Pourquoi ne pas conserver une partie de ce qui a été construit ? N’y a-t-il rien à sauver de l’Union européenne ?

Il y a des choses à sauver. Mieux, il y a des choses à développer. Toutefois, cela nécessite que soit préalablement défait l'existant, car l'édifice juridico-économique qu'est l'Union européenne (et qui n'est pas l'Europe, il faut insister là-dessus) met les pays européens en concurrence les uns avec les autres au lieu de les rapprocher. Au point de faire (re)surgir des animosités que l'on croyait hors d'âge, et même de conduire à des propos à la limite du racisme, comme ceux de Dijsselbloem évoqués plus haut.

Pour la suite, il faudra bien admettre que tout ce qui a marché jusqu'à présent en Europe relève de l'intergouvernemental et ne doit rien à l'Union. On peut donner quelques exemples : Airbus, entreprise d'abord franco-allemande mais ayant attiré à elle les Néerlandais et les Espagnols, justement parce que ça fonctionnait. A ceci près qu'on ne pourrait plus le refaire aujourd'hui, car les règles européennes en vigueur actuellement, notamment la sanctuarisation de la « concurrence non faussée », ne le permettrait pas. Voilà à cet égard ce que dit Jacques Attali : « On ne pourrait plus faire Airbus aujourd’hui (…) la Commission européenne concentre toute son attention et ses efforts sur la politique de concurrence. Cela conduit à un désastre, parce qu’une politique de concurrence sans politique industrielle s’oppose à la constitution de groupes européens de taille mondiale ».

On peut également citer l'Agence spaciale européenne, celle qui envoie Thomas Pesquet dans l'espace. Ça, c'est l'Europe qui marche, mais on ne l'évoque guère car elle ne pose pas problème. Elle relève de projets ponctuels, concrets, circonscrits, et permet la mise en commun de compétences sans déperdition de souveraineté. Sans doute pourrait-on garder Erasmus également, si cher au cœur des européistes et qui est, c'est vrai, un programme de l'Union. Mais l'apprentissage des langues et les échanges culturels ne doivent pas concerner pour autant qu'un nombre infinitésimal d'étudiants privilégiés. En outre, il n'y a pas besoin de traités d'ordre supranational pour faire cela. La Turquie, la Macédoine, participent au programme sans être dans l'UE.


Entretien initialement paru dans le Figarovox.




vendredi 24 février 2017

« La Russie n'a jamais cru à une Europe politique unifiée », entretien avec Jean-Robert Raviot





Jean Robert Raviot est professeur de civilisation russe contemporaine à l’université de Nanterre. Il a récemment dirigé l'ouvrage Russie : vers une nouvelle guerre froide ? (La Documentation française, 2016), et a bien voulu répondre aux questions de L'arène nue relatives aux relations entre la Russie et l'Europe. 

***


La Russie est souvent décrite comme un pays eurasiatique à cheval sur deux continents, mais avec un fort tropisme européen. Est-ce encore vrai aujourd'hui, dans un contexte de développement rapide de l'Asie et alors que les relations entre l'Europe et Moscou semblent parfois difficiles ? En somme, les Russes se considèrent-ils comme des Européens ?

La Russie est un État-continent, plutôt qu’un État à cheval sur deux continents. Son destin est lié à chacun de ces continents, mais elle n’appartient en réalité vraiment à aucun des deux.

Les Russes, dans leur immense majorité, ne se sentent pas tout à fait européens, mais plutôt… russes. Ils ne s’en ressentent pas moins liés très intimement à l’Europe par leur langue, leur histoire, leur culture et leur religion, et il est évident que, dans leur immense majorité, ils se sentent plus européens qu’asiatiques ! Et s’ils ne se sentent pas européens dans le plein sens du terme, les Russes se sentent pleinement « en Europe ». D’autant que, fait nouveau de l’ère post-soviétique, beaucoup de Russes voyagent désormais beaucoup en Europe. Certains y résident, ou s’y sont installés. Beaucoup de liens professionnels et amicaux se sont noués. Et je ne parle même pas des nombreuses unions et familles franco-russes, germano-russes, italo-russes… Au point qu’on peut parler de l’existence d’une « diaspora » russe aujourd’hui ! Je renvoie aux excellents travaux de ma collègue Olga Bronnikova, sur les expatriés russes, leurs réseaux de sociabilité et leurs communautés à Paris, Londres, Berlin...

J’ajouterais que l’Europe n’est pas du tout perçue comme une menace par les Russes, alors que l’histoire la plus récente pourrait objectivement alimenter le sentiment d’une telle menace – deux invasions venues d’Europe en deux cent ans, de la France de Napoléon (1812) et de l’Allemagne de Hitler (1941)…

La question du rapport à l’Europe et à l’Occident structure la pensée russe et la réflexion sur l’identité de la Russie depuis au moins la fin du XVIIIe siècle. Je ne peux que recommander la lecture de l’ouvrage de référence, qui vient de paraître, de Michel Niqueux, L’Occident vu de Russie, une anthologie de textes traduits et commentés, aux éditions de l’Institut d’études slaves. L’Occident est à la fois attraction et répulsion, « pourri » et en même temps « civilisé »…

Enfin, et je tiens à insister sur ce point, beaucoup de Russes se sentent mal aimés par les Européens, et en particulier par les Français. Nombreux sont ceux qui disent que l’amour souvent passionné qu’ils portent à la France, à ses arts, ses lettres, son histoire, sa culture, n’est guère payé en retour d’un amour de la Russie. Bien des amis russes sont sidérés, et profondément déçus, de voir à quel point leur pays est réduit, dans l’esprit public européen, à des clichés sommaires, à des marronniers journalistiques grossiers, à des réflexes de pensée politisés, la figure de Poutine étant devenue vraiment envahissante quand on évoque la Russie. Dans les années 1990, c’était la mafia et les oligarques…

Je conseille généralement à mes étudiants, et donc je conseille à tous vos lecteurs de regarder le film magnifique d’Alexandre Sokourov, L’arche russe, qui est une œuvre magistrale, extraordinaire, tournée au Musée de l’Ermitage, et qui est une évocation poétique, élégiaque parfois, très lyrique, de la relation compliquée de la Russie à l’Europe occidentale à travers deux siècles d’histoire…




Vous dites que l’Europe n’est pas du tout perçue comme une menace par les Russes. A l'inverse, certains pays européens comme la Suède ou comme les pays Baltes se sentent menacés par la Russie. Sans doute la guerre en Ukraine et l'annexion de la Crimée ont-elles renforcé ce sentiment d'insécurité. Selon vous, courent-ils vraiment un risque ? La Russie commence-t-elle à réaffirmer des ambitions impériales ?

La perception d’une menace russe dans ces pays est bien réelle et historiquement fondée. En revanche, la réalité d’une menace russe relève, à mon sens, du fantasme. Mais la politique internationale n’est pas seulement gouvernée par les réalités, elle l’est tout autant par les perceptions et les représentations…

L’espace balte, depuis l’adhésion de la Pologne et des États baltes à l’OTAN, est redevenu une frontière stratégique majeure en Europe. La mer Noire l’est tout autant, mais c’est plus ancien : la mer Noire était déjà une frontière stratégique majeure de la guerre froide (opposition URSS-Turquie, membre de l’OTAN). Ainsi, tout l’espace situé entre Baltique et mer Noire – cet Intermarium (Miedzymorze, en polonais) où, après la première guerre mondiale, la Pologne de Pilsudski projetait de déployer son influence dans une Fédération des États d’Europe centrale et orientale, allant de la Finlande à l’Ukraine en passant par les États baltes, la Roumanie, la Slovaquie, la Pologne…) - est replacé au cœur des rivalités des grandes puissances européennes. Et précisément, les tensions s’avivent là où les zones d’influence ne sont pas strictement établies : Ukraine, Moldavie et, dans une moindre mesure, Biélorussie.

La Russie ne poursuit pas, à mon sens, une stratégie impériale, ou néo-impériale, mais une politique post-impériale consistant à conserver, là où elle le put, une influence et/ou une capacité de nuisance dans le contexte d’une expansion constante, au cours des vingt dernières années, du « bloc occidental » dirigé par Washington. Cela signifie trois choses : 1. Opposition formelle à toute nouvelle adhésion d’un nouvel État voisin de la Russie à l’OTAN, 2. Opposition au déploiement stratégique du « bloc occidental » aux frontières de la Russie (en premier lieu, le bouclier anti-missiles américain), 3. Utilisation de tous les leviers d’influence du registre du « micro » dans les États voisins (aide aux minorités et rebellions anti-Kiev, anti-Tbilissi, anti-Tallinn…, aide aux russophones et « communautés russes » de l’ « étranger proche », …)

Récemment (novembre 2016) des élections ont eu lieu en Bulgarie et en Moldavie. Ce sont des candidats dits prorusses qui l'ont emporté. Les pays d'Europe centrale et orientale - qu'ils soient ou non membres de l'Union européenne - ne risquent-ils pas d'opter de plus en plus pour un rapprochement avec Moscou, alors que l'Europe s'enlise dans des difficultés qui minent son attractivité ?

Je pense que la Russie a certes des ressources à offrir, notamment énergétiques et minière, mais que celles-ci sont très contingentes (la décision de construire des oléoducs et des gazoducs ne peut pas être prise en un an, ce sont des stratégies à très long terme) et assez limitées. L’UE demeure, malgré la crise politique et économique dans laquelle elle est engluée, très attractive. En revanche, ce qui se profile, c’est la désuétude progressive de cet état de fait, politique, consistant à devoir choisir : UE ou Russie. Cette confrontation, héritage mental et réflexe conditionné de la guerre froide, a largement contribué à précipiter la crise ukrainienne. La guerre froide « dans les têtes » doit absolument être surmontée, c’est l’un des défis majeurs communs à l’Europe et à la Russie, comme j’essaie de le montrer dans Russie : vers une nouvelle guerre froide ? L’Ukraine est aujourd’hui dans une impasse. Les autres pays comprennent bien que l’avenir est à la conciliation des deux influences et à un jeu de négociation – et disons-le, de marchandage – avec l’UE et la Russie.

Lorsqu’à Kiev en 2014, on brandissait des drapeaux européens dans les rues, ce n’était pas pour célébrer la construction européenne ou en appeler à une invasion libératrice des troupes de l’OTAN – pour reprendre un cliché de la propagande russe – mais parce que « l’Europe », idéalisée, imaginée, représentait l’espoir d’un progrès social, économique et politique que l’on attend toujours désespérément… A Moscou, on a très bien compris cela. A Bruxelles et Berlin, pas encore…

Le chercheur et spécialiste de l'Allemagne Hans Kundnani expliquait dans un article paru début 2015 dans Foreign Affairs que l'Allemagne oscillait entre son arrimage occidental et une tendance à s'identifier à la Russie pour des raisons historiques profondes. La presse allemande de son côté fait parfois paraîtredes éditoriaux sur la relation germano-russe tels que celui-ci qui s'intitule de manière assez claire « L'âme sœur ». Existe-t-il une relation spéciale entre les deux pays ?

La relation russo-allemande est ancienne, étroite, intime, complexe, passionnelle… Il y aurait beaucoup, beaucoup à dire. Trop pour l’espace imparti par le format d’une interview… Je ne crois pas que l’Allemagne oscille aujourd’hui entre plusieurs ancrages. Nous ne sommes plus à l’époque des débats sur le Sonderweg, la république de Weimar… L’Allemagne est au cœur de l’Europe et, qu’elle le veuille ou non, elle est arrimée à la Russie. Tout comme la Russie est arrimée à l’Allemagne, qu’elle le veuille ou non. Les relations économiques vont s’approfondir et se poursuivre. Les deux pays ont d’ailleurs tout pour faire de bonnes affaires ensemble ! Il est évident qu’un éventuel renforcement de la relation germano-russe pourrait remodeler l’architecture sécuritaire de notre continent, surtout si elle s’accompagnait d’une prise de distance d’avec l’allié tutélaire américain et d’un démariage au sein du couple franco-allemand…

Imaginons que l’euro s’effondre, que l’OTAN se distende sous impulsion américaine, que l’UE voie sa voilure très réduite… Alors l’Allemagne, sans doute, pourrait chercher avec Moscou un partenariat plus étroit, une alliance sécuritaire lui permettant d’asseoir son influence déjà très forte en Europe de l’Est. Mais de là à ce que l’Allemagne se tourne vers l’Est et rompe avec l’Ouest… Il y a un océan ! L’industrie allemande ne peut pas se satisfaire du marché russe, même étendu à l’Asie centrale, c’est un marché trop exigu et dont la solvabilité est trop conditionnée aux aléas des prix mondiaux des matières premières. L’Allemagne a besoin de clients solides, solvables et de vastes marchés, toujours en expansion: priorité, donc, au marché intérieur de l’Allemagne (c’est-à-dire l’Europe, en premier lieu la zone euro), et aux marchés nord-américain, chinois et, à l’avenir, au marché indien. Je ne crois donc pas à un tournant russe/eurasiatique de la politique allemande.

Pensez-vous, comme on l'entend parfois, que la Russie a intérêt à faire éclater l'Union européenne ?

A Moscou, on ne croit pas, et on n’a jamais cru à une Europe politique unifiée et on ne l’a jamais souhaitée, car l’UE (la construction européenne) est, depuis ses origines, vue comme un projet voulu et dicté par Washington pour légitimer durablement sa domination sur l’Europe et, aussi, pour faire de l’Allemagne une puissance-relais du bloc euro-atlantique. Ainsi, la vague souverainiste et populiste qui touche aujourd’hui toute l’Europe séduit plutôt en Russie. On y voit une sorte de sursaut des peuples européens contre le carcan d’une UE parfois comparée à l’ex-URSS… Les discours conservateurs ou populistes tchèques, polonais ou hongrois allant dans ce sens sont souvent cités dans la presse russe. Viktor Orban exprime à merveille cette vision d’une UE devenue une URSS « soft » : il a fait ce parallèle à de nombreuses reprises dans ses discours.

La Russie est néanmoins, et surtout, un acteur pragmatique et réaliste des relations internationales. Elle a intérêt à un marché européen unifié sur le plan des normes (beaucoup plus simple pour les relations économiques et commerciales) et, par conséquent, n’a guère intérêt à faire éclater l’UE en tant que marché unique et union douanière. D’ailleurs, les diplomates et fonctionnaires russes qui sont en charge de la mise en œuvre (difficultueuse) de l’Union eurasiatique se calquent bien souvent sur les modèles européens…





lundi 8 février 2016

L'Allemagne perd-elle la main en Europe ?





Angela Merkel ne nous avait pas habitués à ça. A "l'incroyable Mme Merkel", on prêtait la capacité d'absorber tous les chocs et de protéger son peuple de leurs répliques, grâce à un « pragmatisme » hors normes, à la mesure de l'excellence supposée du « modèle allemand ». Dans un livre intitulé Angela Merkel et nous etparu en 2013, le journaliste Ralph Bollmann expliquait en ces termes l'imperméabilité de Mutti au phénomène classique de l'usure du pouvoir : « tant que la crise durera, les Allemands plébisciteront Angela Merkel (…) sa côte de popularité est liée au fait qu'elle [les] préserve de l'effort ».

Pourtant, la chancelière semble aujourd'hui en difficulté. Un sondage paru en fin de semaine dernière dans l'hebdomadaire Focus indique que près de 40 % des Allemands sont favorables à son départ. C'est beaucoup, même si un tel départ est très improbable à ce stade. Ça tombe en tout cas fort mal alors que des scrutins régionaux s’apprêtent à ponctuer toute l'année 2016, tels ceux de Rhénanie-Palatinat, du Bade-Wurtemberg et de Saxe-Anhalt qui auront lieu dès le 13 mars.

Or les enquêtes d'opinion font d'ores et déjà apparaître un fait saillant : le parti de droite radicale Alternative für Deutschland (AfD), un temps affaibli pour cause de règlements de comptes entre représentants de l'aile « libérale » et tenants de l'aile « conservatrice », a à nouveau le vent en poupe. Une enquête d'opinion le donne à 13%. Et la toute dernière sortie de Frauke Petry, sa patronne, semble indiquer que l'aile anti-immigration du parti s'est imposée face à l'aile anti-euro. Elle montre d'ailleurs peu de goût les précautions oratoires. Petry a en effet suggéré, pour lutter contre l'afflux de migrants à la frontière germano-autrichienne, que les policiers allemands pourraient éventuellement.... tirer sur les réfugiés ! En décembre, un autre élu du parti, Björn Höcke, s'était déjà illustré en affirmant que « le comportement reproductif des Africains » était une menace pour l'Allemagne. 

Le rebond de l'AfD et l'orientation prise par celui-ci ne sont évidemment pas sans causes. C'est bien la politique migratoire d'Angela Merkel qui les a provoqués, tout comme elle a provoqué la colère de la CSU bavaroise, et une fronde au sein même du parti de la chancelière, la CDU. Cette politique parfaitement erratique a d'abord consisté à annoncer l'accueil sans limite des réfugiés, avant, quinze jours plus tard, d'opérer un virage au frein à main et de rétablir précipitamment le contrôle aux frontières. A l'immense déception, sans doute, de ces commentateurs hexagonaux qui aiment à se prosterner devant la supériorité supposée de l'Allemagne pour mieux déprécier la France. Que d'eau apportée à leur moulin par l'initiale générosité merkelienne, et par les images - certes touchantes - de ces volontaires allemands se portant au devant des réfugiés la bouche pleine de mots de bienvenue ! On semblait découvrir que la précellence germanique, loin d'être limitée aux performances économiques, était également morale. Le pays confirmait son statut « puissance de paix » et se révélait ouvert, bienveillant, assuré, et définitivement à l'aise, désormais, avec son identité.

Quelques indices, toutefois, signalaient à qui voulait bien les apercevoir que le tableau était moins rose. Assez rapidement, les structures d'accueil se sont trouvé débordées, par exemple à Munich, une ville ayant connu, à l'automne 2015, des pics d'arrivées à plus de 10 000 personnes par jour. Même s'ils sont imputables à des groupuscules d'hyper-excités, les actes racistes augmentent à vive allure. Selon la BBC, la police fédérale allemande aurait annoncé une multiplication par cinq en un an des attaques contre les foyers de réfugiés. Celles-ci seraient passées de 199 en 2014 à 1005 en 2015. La semaine dernière, un centre d’accueil a même été attaqué... à la grenade

Et puis, il y a désormais le souvenir Cologne. De Cologne et des 700 plaintes pour agressions sexuelles déposées depuis cette fameuse nuit de la Saint-Sylvestre, dont on sent bien qu'elle marque un tournant dans le rapport du pays au phénomène migratoire. Comment la société allemande encaissera-t-elle le choc à long terme ? Difficile à prédire. Dans un article paru dans Le Débat et traitant des relations entre la France et l'Allemagne, Luuk van Middelaar souligne la manière très différente, dans chacun des deux pays, d'appréhender chocs exogènes et imprévus. « En France, un événement, même un événement dramatique, reste un signe de vie, de renouvellement, un appel à l'action (…) la presse transforme dûment la chose en un moment collectif, une nouvelle page dans le roman de la nation. (…) En Allemagne, en revanche, un événement sape l'ordre. La classe politique peine à la lire ; une crise y produit un non-sens, de la panique. Cela donne parfois des revirements brusques, mal contrôlés, telle la sortie du nucléaire en 2011 à la suite du tsunami japonais, ou les zigzags entre charité et fermeture face aux vagues migratoires de l'été 2015 », explique le philosophe néerlandais. Dans ces conditions, quel genre de « revirements brusques » et autres « zigzags » l’événement de Cologne nous promet-il ?

Le problème, par ailleurs, est qu'il n'arrive pas seul. Sans doute l'assurance allemande, due à la place prépondérante que le pays occupe en Europe, risque-t-elle d'être aussi entamée par la dégradation des relations avec ses voisins de l'Est.

Les pays d'Europe centrale ont toujours été considérés comme appartenant à la sphère d'influence naturelle de l'Allemagne - comme son Hinterland - raison pour laquelle Berlin a beaucoup œuvré en faveur des élargissements de l'Union dans les années 2000. « Pour l'Allemagne, l'élargissement à l'Est est autant un devoir historique et moral qu'une nécessité politique. C'est de Pologne, de Hongrie et de Tchécoslovaquie qu'est partie, à des titres divers, la révolution pacifique qui a ouvert la voie à l'unification allemande. En outre, cet élargissement à l'Est plonge ses racines dans la célèbre Ostpolitik initiée dans les années 1970 par Willy Brandt », expliquait il y a quelques années le spécialiste Jacques-Pierre Gougeon. Une longue histoire donc, que la question migratoire vient compliquer, depuis que ces pays, Hongrie en tête, ont décidé de fermer leurs frontières aux réfugiés. Sans parler de la Pologne, partenaire majeur de la République fédérale. On s'en souvient, Angela Merkel avait toutfait pour imposer l'ancien premier ministre de ce pays, Donald Tusk, à la tête du Conseil européen. Aujourd'hui, le nouveau gouvernement de Varsovie va parfois jusqu'à convoquer l’ambassadeur allemand, une pratique pour le moins inhabituelle entre deux membres de l'UE ! Bref, la Mitteleuropa a du plomb dans l'aile.

Pendant ce temps-là, l'Europe du Sud non plus n'est pas immobile. Les gauches y grignotent du terrain jour après jour, ce qui ne manquera pas, à terme, de faire resurgir le volet économique d'une crise européenne désormais globale. Bien sûr, l'acharnement, entre janvier et juillet 2015, de la Banque centrale européenne et d'un Eurogroupe largement dominé par le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble, ont réussi à briser Syriza en Grèce. D'ailleurs, la situation désespérée d'Athènes permet à Berlin de se livrer à présent à un marchandage indigne, en proposant à la Grèce plus de souplesse dans la mise en œuvre du troisième mémorandum contre davantage d'efforts dans le contrôle des frontières extérieures de Schengen. 

Mais au delà de la Grèce, c'est toute l'Europe méditerranéenne qui est travaillée par une poussée anti-austéritaire. C'est le cas du Portugal, où le gouvernement socialiste soutenu par la gauche radicale tient actuellement tête à Bruxelles dans le cadre de la mise en œuvre du « semestre européen ». C'est aussi la cas de l'Espagne, où l'on sent bien que, malgré les actuelles difficultés à former un gouvernement, il faudra désormais compter avec l'atypique parti Podemos. De fait, si ni le Portugal ni l'Espagne ne semblent sur le point de renverser la table dans l'immédiat, si aucun des deux pays, par exemple, n'envisage de quitter la zone euro et si l'expérience Syriza a quelque peu dégrisé les gauches alternatives, il n'en reste pas moins que les évolutions anti-austéritaires conjuguées au Sud contribuent à mettre la pression sur les pays créanciers d'Europe du Nord.

Enfin, un dernier élément de contexte à ne pas négliger réside dans la menace du Brexit, la sortie de la Grande-Bretagne de l'Union européenne. Celle-ci reconfigurerait en profondeur les équilibres au sein de l'UE. Bien que n'étant pas membre de l'euro, Londres demeure un allié pour Berlin lorsqu'il s'agit de faire évoluer l'ensemble européen vers davantage d'austérité et de déréglementation. Un allié dont la perte potentielle est jugée suffisamment dommageable pour que l'Allemagne ait choisi de mettre sur pied un groupe de travail anti-Brexit installé à Berlin, et chargé de trouver des « arrangements créatifs » pour de répondre aux exigences de David Cameron.

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Des alliances que l'on croyait indéfectibles et qui s'effritent, des équilibres qui changent lentement mais sûrement, la trajectoire sur laquelle se trouve engagée l'Union européenne a de quoi inquiéter son maillon dominant, l'Allemagne. D'autant que le pays se trouve désormais tourmenté par une crise migratoire mal abordée, qui tend à prendre une place croissante dans la vie politique du pays. Pour autant, ceci n'empêchera pas la crise de l'euro de refaire violemment surface à la première occasion, réactivée par le retentissement de l'économie mondiale ou par quelque nouvelle crise financière survenant inopinément . Aussi peut-on sérieusement s'interroger : l'Allemagne est-elle en train de perdre la main en Europe ? Ira-t-elle jusqu'à perdre pied ?


Article initalement paru sur FigaroVox.