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jeudi 18 décembre 2014

Comment l'Europe devient un nouvel empire allemand....






« Non à l’Europe allemande ! ». Cette courte phrase fit un temps office de formule magique Outre-Rhin, de mantra que psalmodièrent tour à tour, comme pour éloigner le mauvais œil, Wolfgang Schäuble, l’ancien président de la République fédérale Richard von Weizsäcker ou le sociologue Ulrich Beck dans un ouvrage court et vigoureux

Pour éloigner le mauvais œil ou… pour tenter de nier cette évidence : l’Union européenne est en train de se muer quasi-empire allemand. Un empire soft, évidemment. Ou un « empire nonimpérial » selon la formule un jour employée par l’ancienPrésident de la commission européenne José Manuel Barroso. Car les arts marchands ont remplacé l’art martial et le rang hiérarchique ne se conquiert plus par les armes. Il est directement indexé sur les succès – ou les infortunes – économiques.

Or les succès sont germaniques. En dépit des faiblesses qu’on commence à lui reconnaître et qui ne peuvent manquer d’inquiéter (1) (extrême dépendance d’une économie exportatrice aux variations de la demande mondiale, insuffisance des investissements publics qui augurent mal de l’avenir), l’économie allemande, avec l’aide d’un euro taillé tout spécialement selon ses besoins, est devenue si supérieure qu’elle exerce sur ses voisins une authentique fascination. Dès lors, le modèle austéritaire allemand s’impose partout. Et l’on ne jure, pour tenter de faire repartir l’économie européenne, que sur une sorte de « malthusianisme comptable » qui consiste à ambitionner la baisse continue d’à peu près tout (le taux d’endettement, les déficits, les salaires…). Or, si la recette est adaptée à une nation de vieux épargnants soucieuse de consolider ses excédents de maintenir une inflation faible, elle s’avère mortifère pour la plupart des « partenaires » européens de l’Allemagne.

Malgré tout, lesdits « partenaires » persistent dans une rigueur mimétique qui en dit long sur l’ascendant psychologique exercé par Berlin et sur la servilité du reste de l’Europe. Par ailleurs, non contents de singer benoitement le grand voisin, nombre de pays européens consentent également à payer l’impôt habituellement prélevé par les empires sur leurs populations pacifiées. Ils le payent en argent : il n’y a qu’à voir les excédents commerciaux engrangés par Berlin sur ses voisins pour s’en convaincre. Et ils le payent en hommes. Car l’Allemagne, qui s’était déjà spécialisé dans l’usage à son profit de la main d’œuvre à bas coûts des pays de son hinterland d’Europe de l’Est, importe également, désormais, des travailleurs d’Europe du Sud fuyant la crise, qui aident à pallier le déficit démographique germanique.

Il faut dire qu’en bâtissant cet entrelacs d’institutions techniques que constitue l’Union européenne, on a offert à l’Allemagne un redoutable accélérateur de puissance. Au gré des différentes étapes que constituèrent la réunification, la création de la monnaie unique puis la crise de l’eurozone, la République fédérale a lentement étendu son pouvoir sur l’Europe institutionnelle, au cours d’un processus où l’on peine à faire la part des choix volontaires et du simple enchaînement déterministe des causes et des effets.

Quoiqu’il en soit, au terme de ce que Tony Corn, un rien provocateur, appelle un « Anschluss aimable et doux »  les intérêts de l’Union européenne et ceux de l’Allemagne se trouvent désormais superposés. Ce pays domine d’une tête le Parlement européen dont le Président, son directeur de cabinet et le secrétaire général sont allemands. Tout comme le président de la Banque européenne d’investissement (BEI) et le directeur général du Mécanisme européen sont allemands (MES). Ailleurs, ce sont des représentants de la zone d’influence immédiate de l’Allemagne qui ont été imposés par Angela Merkel : le polonais germanophone Donald Tusk à la présidence du Conseil et le luxembourgeois Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission européenne. La France, elle, a dû se contorsionner pour réussir à fourguer Pierre Moscovici à la Commission. Encore est-il flanqué de deux supérieurs hiérarchiques respectivement originaires d’Europe de l’Est (Vladis Dombrovskis, Lettonie) ou du Nord (Jyrki Katainen, Finlande)….

Economie de restrictions tous azimuts qui semble partie pour engendrer une longue et sévère période déflationniste, crise politique profonde liée à l’enserrement des souverainetés nationales dans un écheveau institutionnel sur lequel l’Etat le plus puissant a réalisé une OPA, l’Union européenne s’est muée en véritable trou noir économique et démocratique. Il ne lui reste plus, pour parfaire le tableau, qu’à devenir un trou noir géopolitique.

Ce funeste défi, elle semble en passe de relever en se brouillant avec de larges parties du monde. C’est déjà le cas à l’Est : la gestion erratique des relations avec la Russie contribue déjà à convaincre ce pays, déjà bien installé dans des cénacles tels que l’Organisation de coopération de Shanghai ou l’Apec, que sa vocation est asiatique plus qu’Européenne. Et cela se fera d’autant plus facilement que le dynamisme de l’Asie est autrement plus engageant que la progressive fossilisation de l’Europe. Mais ce pourrait finir par être également le cas à l’Ouest. Car les Etats-Unis, qui ont renoué avec la croissance, ne peuvent manquer de pâtir, à terme de la stagnation européenne. Les Américains ont d’ailleurs été les premiers à s’alarmer, dès 2013, des excédents commerciaux allemands. Ils n’ont de cesse, depuis, de demander à la République fédérale de relancer sa demande intérieure. En vain.

Les responsables politiques français, eux, se montrent sans cesse plus empressés d’avaliser cet état des choses, enfermant l’Hexagone dans le rôle humiliant de « poltron décisif » (Lordon) ou de de « poule mouillée de l’Allemagne » (Steve Ohana). C’est en Allemagne – et non à Bruxelles – qu’on se rend pour défendre les choix économiques français, pour obtenir des indulgences sur le projet de budget français bref, pour faire allégeance. Le très europhile Jean Quatremer s’en désole en ces termes : "en ignorant Bruxelles, Paris reconnait tout simplement que la réalité du pouvoir est désormais à Berlin. Une étrange capitulation qui n'est pas sans risque pou l'avenir de l'Europe". 

Pour l'avenir de l'Europe et... pour celui de la France. Car le jugement de l'Histoire, on l'a parfois vu, peut être assez dur pour les capitulations. 

(1) On pense notamment au livre de l’économiste Marcel Fratzscher, Die Deutschland illusion (Allemagne, l’illusion), paru il y a quelques semaines. 


mercredi 5 juin 2013

Ulrich Beck : un sociologue allemand contre « l’Europe allemande »



Il faut le dire d’emblée : le dernier livre d’Ulrich Beck, Non à l’Europe allemande (Autrement, mai 2013) ne révolutionnera pas la réflexion sur l’Union européenne. Il sent un peu le « vite fait, moyennement fait ». Comme si le sociologue voulait simplement prendre date. Si l’édifice communautaire venait à s’écrouler, lui aussi pourrait y aller de son « je vous l’avais bien dit », et charger Angela Merkel.

Ils feront tous ça, les idéalistes postnationaux : vilipender la chancelière allemande pour mieux se défausser. Ils nous expliqueront que l’Europe est morte d’un « pas assez d’Europe » et non d’un « trop vite, trop mal ». Ils nous diront que ce qui a manqué, c’est le grand saut fédéral. Que ce sont les Etats-nations qui ont fauté, à trop vouloir continuer d’exister, à refuser de s’auto-dissoudre dans le « grand machin »,  bref, à être tout simplement là, à être bien réels. C’est tellement ennuyeux, le réel. Et tellement plus rigolo de vivre en permanence dans un songe.

De fait, Ulrich Beck aime à rêver éveillé. Avec mille bonnes intentions, et des craintes que l’on sent sincères. Mais enfin, que d’envolées lyriques inutiles ! Que de déclarations de principes alambiquées ! Et qu’est-on supposé faire de suggestions aussi vaporeuses que :
-         établir un « nouveau contrat social » qui doit « protéger cette grande liberté cosmopolite des attaques des souverainistes qui aspirent à une nouvelle clarté avec le retour des frontières » (tout ça ?),
-         comprendre la « société européenne » comme une « société posnationale de sociétés nationales » (et vice-versa ?),
-         établir « entre le mouvement protestataire et à l’avant-garde que constituent les bâtisseurs de l’Europe, une coalition permettant de faire un pas de géant vers une capacité d’action transnationale » (mais encore ?).

Il ne manque plus que « la mise en œuvre de la Paix Universelle dans le respect des différences », la « réalisation de l’Amour Transcendantal par delà les clivages » et « l’avènement d’une République Européenne Plurielle dans le cadre d’un développement social et solidaire ».

Bref, le traditionnel charabia messianique.

Le livre présente toutefois un intérêt, tout entier résumé dans le titre. Si Beck évolue davantage dans le monde des principes évanescents que dans celui de la politique, s’il ne faut pas espérer qu’il propose quelque solution tangible à la crise de la construction européenne, il demeure instructif de lire, sous la plume d’un intellectuel allemand, une inquiétude authentique quant au processus de « germanisation » de l’Europe. Et si l’on hurle à la « germanophobie » lorsque c’est un Français qui en parle, on se sent autorisé à louer la lucidité sans concession d’un Allemand disant « non » à « l’Europe allemande ».

Pour l’auteur, donc, sous la houlette d’Angela Merkiavel (Merkel + Machiavel : héhé, Beck est un gros malin), l’Allemagne est devenue hégémonique en Europe. Hégémonique sur le plan politique, du fait de son étonnante santé économique et de sa capacité à se porter – ou à refuser de se porter – au secours des pays en difficulté. Hégémonique sur le plan idéologique, car les aides ne sont accordées qu'à la condition que les pays du Sud acceptent une sorte de « rééducation », et se convertissent à la culture de stabilité allemande.

Mais hégémonique sans l’avoir voulu. Un peu par défaut, et de manière mal assumée. Guillaume Duval, l’auteur de Made in Germany, explique que les Allemands  « ont le leadership, mais ils ne savent pas quoi en faire. Ils sont comme une poule qui aurait trouvé un couteau ». Comme en écho, Beck répond : « le pouvoir de Merkiavel repose sur le désir de ne rien faire, sur son penchant pour le ne-pas-encore-agir, à agir plus tard, à hésiter ».

Une Allemagne super-puissante mais un peu pataude, encombrée par cette Union européenne dont elle n’a voulu que très mollement et qu’elle est un peu contrainte de « porter », elle n’aurait voulu, pour des raisons historiques évidentes, s’occuper désormais que de ses propres affaires : telle est l’image qui se dessine sous la plume d’Ulrich Beck.

Original et suffisamment bien vu pour mériter qu’on s’y attarde, au-delà des envolées un peu juvéniles de l’auteur autour de l’idée d’un « printemps européen » qui, lui, ne semble pas pour demain.
 
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