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samedi 20 juin 2015

Filikí Etería - La Grèce vue de Grèce : revue de presse hebdo






- Billet invité -

Par Cristobalacci El Massaliote


Alors que la presse française se passionnait pour une polémique autour du Nutella, la presse grecque, secouée par la tourmente commentait quant à elle le bras de fer entre Tsipras et ses créanciers, se passionnait pour le printemps moscovite et frissonnait au son des retraits bancaires massifs. 

L’interminable bras de fer entre Athènes et ses créanciers se poursuit entre espoirs et désillusions. 

Le week-end dernier, les journalistes grecs étaient encore portés par l’espoir  et commentaient le communiqué de la Commission européenne expliquant que les négociations interrompues allaient reprendre à l’occasion de l’Eurogroupe du jeudi 18 juin au Luxembourg. L’espoir se portait également du côté du FMI : un allègement de la dette grecque et un financement supplémentaire de la Grèce semblaient possibles après une probable intervention du FMI auprès de l’ensemble des créanciers. 

Pourtant, dès le lundi 15 juin, le jeu interminable des négociations sans solutions reprenait avec une vive montée en pression. Ainsi le président de la BCE, Mario Draghi, déclarait que la BCE faisait « son maximum pour parvenir à un résultat positif dans les négociations en cours avec la Grèce » avant d’ajouter que « la balle se trouve dans le camp du gouvernement grec, qui doit prendre les mesures nécessaires ».

Le journal de droite Kathimerini affirmait qu’Athènes se préparait à faire de nouvelles propositions aux institutions en mettant sur la table de nouvelles taxes sur les entreprises pour une hauteur de 1,65 milliards d’euros sur 2015 et 2016.

Dès le mardi 16, le jeu du renvoi de balles entre créanciers et gouvernement Syriza reprenait de plus belle.  Ainsi, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker accusait le gouvernement Tsipras de désinformer son opinion publique en déformant les positions des Institutions. Juncker déclarait : « je ne me soucie pas du gouvernement grec, je me soucie du peuple grec », avant  de préciser qu’il n’était pas favorable à une augmentation du taux de la TVA sur les médicaments et l'électricité et qu'il avait même suggéré d'autres solutions (par exemple une « réduction modeste » des dépenses de défense). Afin de mettre en lumière qu'il s'agissait là d'un mensonge, le porte-parole du gouvernement grec, M. Sakellaridis publiait un communiqué affirmant que « le texte soumis au Premier ministre grec mercredi dernier par les Institutions, comprenait des bien des mesures portant sur une augmentation de 10% de la TVA sur l’électricité et de 4,5% de la TVA sur les médicaments ainsi que la suppression de l’EKAS (allocation en faveur des retraités touchant une pension faible)».

La presse du jeudi 16 juin - jour du sommet de l’Eurogroupe de Luxembourg - revenait à la triste réalité  en affichant le pessimisme qui saisit tout ceux qui constatent qu’aucune décision n’est prise sur la Grèce. Ethnos ne voyait poindre « aucun espoir » de solution au cours de l’Eurogroupe. Il doutait qu'un sommet extraordinaire de la zone euro consacré à la Grèce puisse produire la solution attendue. 

Le Journal des Rédacteurs se contentait de constater l’absence d’avancée de part et d’autre en décrivant des Institutions et un gouvernement grec campant sur leurs positions respectives. Constatant également que cette attitude rendait extrêmement difficile la conclusion d’un accord, le journal Eleftheros Typos titrait même : « les divergences sont grandes, les attentes d'un accord à Luxembourg sont très faibles ».

Après le nouvel échec attendu, la presse grecque du vendredi 19 juin se soulevait, comme secoué par l’ultime espoir : le sommet extraordinaire des chefs d’État et de gouvernement des 19 pays de la zone euro du 22 juin à Bruxelles. 

Selon des journalistes optimistes, ce nouveau sommet devrait permettre de trouver un accord et d’éviter que la Grèce ne soit en défaut de paiement le 30 juin. De nombreux journaux (Ethnos, Kathimerini, Eleftheros Typos, Ta Nea) parlent de "Sommet de la  dernière chance" pour la Grèce et savent déjà qu’Alexis Tsipras a fait une série d’entretiens téléphoniques pendant tout le week-end avec J.C. Juncker et certains Chefs d’État ou de gouvernements européens.

Ce nouvel élan d’espoir s’appuie notamment sur des informations du journal allemand Die Zeit affirmant qu’une « dernière offre » serait faite à la Grèce et proposerait d’une part de prolonger le programme actuel (mais sans participation du FMI), et d’autre part de préparer un troisième programme d’aide. Moins optimiste que les autres journaux, Ta Nea affirmait cependant que des sources européennes avaient démenti ces informations.

Relation russo-grecque : une très importante délégation grecque en Russie et un accord important sur le gazoduc « Turkish stream »

Alexis Tsipras se trouvait en Russie vendredi 19 juin pour participer au Forum économique international de Saint-Pétersbourg où il était accompagné par les ministres de l’Énergie, de l’Économie, des Finances, de la Défense, et même du porte-parole du gouvernement. Les journaux grecs (Ethnos, Ta Nea, Kathimerini, Avghi) soulignaient également  la présence d’autres participants de première importance dans cette vaste délégation : l’actuel conseiller du gouvernement chargé d’examiner la participation de la Grèce à la banque de développement des BRICS ou des représentants des entreprises publiques et privées grecques.

Lors d’une rencontre, la veille avec le PDG de Gazprom, M. Miller, les discussions avaient porté sur les questions énergétiques et  notamment sur le « gazoduc grec » (extension de Turkish stream sur le territoire grec).  

Selon Ethnos et Ta Nea, Alexis Tsipras  a pu également s’entretenir avec le président de la Banque de développement et des relations économiques internationales de la Russie, M. Dimitriev. Pour Ethnos cela aurait permis de décider qu’une société filiale de la Banque de développement de la Russie puisse participer à 50% à la société qui se chargera de la construction du gazoduc sur le territoire grec. 

Les discussions bancaires se sont poursuivies puisque Tsipras et le ministre de l’Énergie se sont également entretenus avec des responsables de la banque de développement des BRICS.  Le ministre des finances russe, M. Storchak a cru nécessaire de préciser qu’Alexis Tsipras se trouvait en Russie pour discuter des projets communs de développement et non pas pour rechercher des liquidités.  Le ministre russe a martelé :« La Grèce n’a pas demandé d’aide financière à la Russie 

Alors qu’Alexis Tsipras s’entretenait ce vendredi avec le président Poutine, les ministres de l’Energie des deux pays (MM. Lafazanis et Novak) signaient le texte de l’accord préliminaire sur la construction du gazoduc grec à hauteur de 2 milliards d’euros.

Un gouvernement toujours populaire, dont la politique et la stratégie restent appuyées par le peuple

Selon un dernier sondage (GPO/Mega Channel), si des élections avaient lieu aujourd’hui les votes seraient : SYRIZA : 35,1%, Nouvelle Démocratie : 23%, La Rivière : 6%, Aube dorée : 5,5%, KKE : 5,4%, Grecs indépendants : 3,7%, PASOK : 3,2%, Union du centre : 2,7% (…). 

La majorité des sondés (56,3%) estiment que ce sont les créanciers qui sont responsables du fait qu’après 4 mois et demi de négociations aucun accord n’a été trouvé, contre 37,4% qui attribuent la responsabilité de l’absence d’un accord au gouvernement grec. 54,3% approuvent la stratégie suivie par le gouvernement grec dans les négociations avec les créanciers, contre 43,8% qui la désapprouvent. 

Enfin, en cas d’impasse des négociations 47,3% estiment que le gouvernement actuel devra continuer à assumer la gouvernance du pays, contre 29,9% qui sont favorables à la formation d’un autre gouvernement au sein du Parlement actuel et 19,3% qui sont favorables à l’organisation des élections anticipées.

Des manifestations de soutien à SYRIZA

Avec comme slogan « Nous prenons la négociation en main », des citoyens grecs ont organisé le mercredi 17 juin via Internet des rassemblements contre l’austérité dans un certain nombre de villes grecques. 

Mais des signes de panique bancaire largement commentés par les journaux d’opposition 

Les journaux d’opposition (Ethnos, Ta Nea, Kathimerini) parlent de situation critique en Grèce liée à l’impasse des négociations avec les créanciers et s’inquiétent des risques importants pouvant mener à la faillite. 

Kathimerini souligne que les relations entre la Grèce et ses partenaires « sont sérieusement tendues » et qualifie Athènes de « politiquement isolée » au sein de la zone euro au moment où «l’économie suffoque ». 

Ta Nea traitait de la fuite des capitaux due à l’incertitude politique. En effet, les flux de capitaux sortants a atteint des montants considérables au cours de la période décembre 2014 – avril 2015, à plus de 30 milliards d’euros.


samedi 18 avril 2015

Filikí Etería n°5 : La Grèce vue de Grèce – revue de presse






A l’heure où des rumeurs de versement d'une aide financière russe (à ce stade démenties par Moscou) agitaient le ouèbe, la presse française se passionnait pour l’arrivée du printemps et pour le retour de la paix dans la famille Le Pen. De son côté, la presse grecque de la semaine écoulée a longuement commenté un match passionnant entre les optimistes, les inquiets et les hargneux au sujet des négociations avec l'Europe. Elle s'est aussi penchée sur les pressions américaines et les propositions russes tout en se passionnant pour les réformes du système éducatif et fiscal…

Inquiétudes...

Une partie de la presse grecque se montre inquiète de la dégradation des rapports entre les représentants de l’UE et le ministre des finances Yanis Varoufakis. Dans son édition du 14 avril, le quotidien proche du PASOK To Vima titrait « La musique nous invite à danser » et Sifis Polymilis écrivait : « Depuis deux mois et demi, les membres du gouvernement donnent des conférences sur ce que l'Europe doit faire pour son salut. Ils évitent toutefois de dire ce qu'ils doivent faire eux-mêmes, en leur qualité de gestionnaires du pouvoir. A titre d'exemple, M. Varoufakis, réputé pour son omniscience sauf sur les sujets qui relèvent de sa propre sphère de compétence, a quasiment prononcé l'oraison funèbre de l'U.E. à force d'affirmer qu'elle est une union asymétrique et que les unions asymétriques sont vouées à l'effondrement, tôt ou tard. Ignorance du danger, indifférence, de quoi faudrait-il taxer le ministre des finances qui pratique une philosophie de bas étage alors que le pays se trouve à un pas du précipice ? ».

1/ Les négociations sur la dette toujours aussi difficiles et l’accord prévu le 24 avril pourrait être repoussé

a/ L’impatience des responsables de l’UE

Les conférences téléphoniques du « groupe de Bruxelles » (ex-Troïka) seraient quotidiennes selon Ethnos, Ta Néa et Kathimerini avec pour objectif d’obtenir un accord pour la date du 24 avril. Si cette date fait encore débat, des responsables européens se montrent impatients. Ainsi, la Haute représentante de l'UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Mme Federica Mogherini a déclaré le 14 avril que « l'Europe doit faire preuve de flexibilité dans ses négociations sur la crise de la dette en Grèce non pas seulement dans le cadre de la solidarité mais pour défendre l'intérêt commun européen ». Cette impatience a été formulée tout autrement par le directeur général du mécanisme européen de stabilité (MES), M. Klaus Regling et par le commissaire européen Pierre Moscovici. Les deux responsables ont parallèlement rappelé : « le gouvernement grec doit soumettre rapidement une liste des réformes précises » . Mme Mogherini avait dépassé l’impatience et les exigences pour faire part de son inquiétude en affirmant que « si un pays tombe, le système entier tombera également ».

b/ La confiance de Tsipras dans un accord fin avril malgré des désaccords avec « les Européens »

Dans une déclaration datée du 16 avril (Reuters, sources Ethnos, Ta Nea, Kathimerini, Avghi, Le Journal des Rédacteurs) Alexis Tsipras s’est montré optimiste en affirmant qu’un accord serait trouvé d’ici la fin du mois d’avril. Le premier ministre a mentionné des « progrès notables » sur les questions de la collecte de l'impôts, de la lutte contre la corruption, de la réforme de l’administration publique ainsi que sur les garanties d’excédent primaire pour 2015. Selon lui, la nouvelle politique fiscale ne doit pas accabler la population, et davantage répartir les charges entre les contribuables (notamment pour ceux « ayant une capacité contributive élevée »). Alexis Tsipras a tout de même évoqué quatre points de désaccord avec l'UE et le FMI (les relations professionnelles, le système de sécurité sociale, la hausse de la TVA et les différences d’appréciation sur la mise en valeur des biens publics) avant d’invoquer des blocages plus « politiques » que techniques. Enfin, il a conclu en affirmant que l'UE ne choisirait pas « la voie du chantage financier déloyal et brutal mais au contraire celui de la recherche du compromis et de la stabilité, au bénéfice de notre avenir commun européen».

Selon Le Journal des Rédacteurs du 17 avril cet interview avait pour but « d'adresser un message aux créanciers en les invitant à cesser les jeux politiques et les chantages ».

c/ Pendant que grondent les créanciers…

Selon la presse grecque du 16 avril (Ethnos, Ta Nea, Kathimerini, Avghi, Le Journal des Rédacteurs) il existe un réel « blocage » dans les négociations entre Athènes et les créanciers. Selon ces journaux, les deux parties restent fermes sur leurs positions, alors qu’en parallèle les médias allemands évoquent à nouveau l’éventualité du « Grexit ». Le journal Ethnos va plus loin et estime que de « vives confrontations » opposent désormais créanciers et gouvernement grec. Son titre « Bras de fer avec les créanciers » permet d’évoquer les menaces exercées par les créanciers qui évoquent le Grexit tout en faisant pression pour obtenir des réductions supplémentaires des salaires et des retraites et des augmentations de taxes.

d/ … les menaces pleuvent à Berlin !!!


Wolfgang Schäuble fait jaillir un arc-en-ciel
 
La presse grecque du 16 avril (Ethnos, Ta Nea, Kathimerini, Eleftheros Typos) reprenait les déclarations du ministre allemand des finances, M. Schäuble. Celui-ci a estimé qu’une solution ne serait pas trouvée d’ici le 24 avril avant de qualifier la situation en Grèce de «très difficile» et d’affirmer que le nouveau gouvernement de Syriza avait « détruit l’œuvre du gouvernement précédent et sapé toutes les hypothèses sur lesquelles se basait le redressement des finances du pays ». Toujours sur le même ton, Wolgang Schaüble a poursuivi en déclarant qu’« il n’y a pas un besoin de plus d'argent, mais un besoin de plus de réformes ». Le ministre allemand s’est d’ailleurs senti autorisé de préciser que « le problème n’était pas la dette mais le manque de compétitivité ».

Selon Ethnos du 17 avril, le ministre Schäuble aurait fini par légèrement s’assouplir en évoquant la possibilité d’un décaissement de la prochaine tranche du prêt sans la mise en application à 100% des réformes. Il a en effet déclaré le 16 avril lors de son discours de l’Institut Brookings aux États-Unis que « les institutions ne demandent pas la mise en application des réformes à 100% mais d’une grande partie d’entre elles, ce qui permettra le décaissement de la prochaine tranche du prêt ».

e/ L’accord reporté au 11 mai ?

De son côté, le gouvernement grec se déclare déterminé à ne pas franchir de lignes rouges (sources gouvernementales, 15 avril). Malgré ses propos rassurants, Ta Nea souligne qu’une solution sera difficilement trouvée d’ici l’Eurogroupe du 24 avril et estime que l’éventuel accord devrait être reportée à l’Eurogroupe du 11 mai.

f/ ou reporté à une prochaine confetti party ?

Lors de sa conférence de presse interrompue par une militante anti-BCE, le président de la BCE, Mario Draghi, a pu déclarer (malgré les confettis) que la poursuite des financements d'urgence à la Grèce dépendait uniquement de la bonne volonté du gouvernement hellène, tout en refusant de considérer l’éventualité d’un Grexit, (Ethnos, Avghi, Eleftheros Typos du 16 avril) .

g/ Heureusement en France, l’austérité sent le Sapin…

Le journal Kathimerini titrait le 16 avril « La France dit non aux recommandations de la Commission en faveur de l’austérité » et commentait les propos du ministre français des finances, Michel Sapin qui venait de déclarer que « l'application stricte de certains aspects de la recommandation de la Commission sur la réduction du déficit français aurait fait chuter la croissance et augmenter le chômage ». Michel Sapin, emporté par une fièvre anti-austérité tout à fait inhabituelle, a même poursuivi en affirmant qu’«une autre voie est possible » . Le journal grec prédit de vives réactions à Bruxelles, où un délai supplémentaire de deux ans vient d’être accordé à la France pour réduire son déficit sous la barre des 3%.

II/ Relations internationales : entre Washington et Moscou, mon cœur balance…

1/ La visite de Varoufakis aux États-Unis

Selon la presse du 17 avril, la visite du ministre Varoufakis aux États-Unis a donné lieu à plusieurs événements. D’abord, lors de son discours à l’Institut Brookings, sur le thème « L’économie grecque et ses partenaires européens », M. Varoufakis a souligné que le gouvernement grec était prêt à faire un compromis honorable avec ses partenaires, y compris en prenant des décisions politiques difficiles sur la base d’un paquet de 7 réformes, tout en excluant l’adoption de mesures récessives. Le ministre a défendu la souveraineté de la Grèce avant de préciser : « nous avons le droit de nous faire entendre et de remettre en question la logique d’un programme qui a échoué » (Ethnos, Avghi, Ta Nea, Kathimerini, Le Journal des Rédacteurs).

De plus, plusieurs journaux (Ethnos, Kathimerini) ont commenté l’entretien extraordinaire du 16 avril entre M. Varoufakis et la directrice générale du FMI, Mme Lagarde. Selon Kathimerini, il a été décidé d’accélérer les procédures afin d’aboutir le plus rapidement possible à un accord sur la dette grecque.

2/ Les lendemains de la visite de Tsipras à Moscou

Alors que certains journalistes grecs s’interrogeaient sur les tensions possibles à l’intérieur du gouvernement Syriza-ANEL et estimaient que « l’objectif de la visite au Kremlin était d’augmenter la popularité d’Alexis Tsipras en vue d'un nouveau recours aux urnes » (Notis Papadopoulos), des sources du Palais Maximos affirmaient qu’Alexis Tsipras faisait bien l'objet de pressions tant à l'intérieur du parti (groupe Lafazanis, etc.) qu'à l'étranger (Berlin, Bruxelles, FMI).

Ce « printemps russe » a été largement commenté par la presse grecque. Certains journaux réduisaient la visite à un événement symbolique, notamment pour la réaffirmation de la souveraineté nationale grecque, mais qui n’aurait permis aucun véritable engagement (To Vima du 14 avril). D'autres quotidiens y voyaient la confirmation de choix stratégiques s’inscrivant dans le long terme. (Kathimerini parle de « printemps prolongé »).

Révolutionnaire ou pas, cette visite a donné lieu à une déclaration commune des deux dirigeants qui ont souhaité lever toute inquiétude sur une hypothétique mise en place d'un axe stratégique concurrent à l'U.E. Selon To Vima du 14 avril, M. Poutine a même nié vouloir se servir de la Grèce comme d'un cheval de Troie au sein de l'U.E. avant de rappeler que la Grèce relève d'un « autre territoire géopolitique » que celui de la Russie.

Symbolique ou pas, cette visite a surtout donné lieu à des accords concrets qui devraient aboutir bientôt (gazoduc « Turkish Stream » pour 2 milliards d’euros financé par les Russes mais soumis à un accord Turc, privatisation des rails grecs et du port de Thessalonique, hydrocarbures en mer Égée et en Crète, limitation de l’embargo russe sur les produits agricoles grecs).

Le ministre de la Défense, Panos Kamménos, s’est rendu à Moscou le 14 avril (il y retournera d’ailleurs le 09 mai pour la commémoration de la victoire sur le nazisme – fêtée le 09, et non le 08 mai par les Russes ) pour traiter de questions de défense. Les entreprises du secteur de l’armement allemand s’inquiètent d’ailleurs de la signature de prochains contrats avec les russes (modernisation avec armes russes, privatisations de l’industrie grecque de défense, etc.). Pour autant, les relations bilatérales ont été renforcées et une coopération internationale face à la menace de terrorisme islamique aurait été lancée.

III/ Politique intérieure

1/ Éducation : tension avec les étudiants anarchistes et réformes progressistes.

L’occupation, par des étudiants, de l’université d’Athènes devrait prendre fin bientôt.

En même temps, le gouvernement Syriza-ANEL met en place un projet de loi progressiste pour les étudiants (retour de l’asile universitaire, participation des étudiants aux élections, suppression de l’évaluation systématique des professeurs, fin du délai obligatoire d’études).

2/ Immigration : vague migratoire et peur d’un tsunami de réfugiés…

Selon Kathimérini du 14 avril, les garde-côtes grecs ont secouru prêt de 10 500 ressortissants étrangers au premier trimestre 2015 (trois fois plus que sur la même période en 2014). Le même journal reprend des informations selon lesquelles 2, 5 millions de réfugiés se trouveraient sur les côtes turques, prêts à entrer en Grèce et dans l’UE. Cette vague migratoire inquiète les autorités et les habitants des îles de l’Égée orientale alors que s’ouvre la saison touristique.

Les autorités grecques tentent de répondre aux problèmes des locaux pour accueillir ces migrants en ouvrant des stades, des bâtiments de l’armée et en les déplaçant vers le continent et soulèvent la question du cofinancement de la politique migratoire au niveau européen. De son côté, le maire d’Athènes, M Kaminis s’est entretenu avec d’autres maires de capitales concernés par la question de l’accueil des réfugiés (Mme Hidalgo pour Paris et M. Marino pour Rome).

Ces questions devraient être traitées lors d’un prochain sommet de l’UE.


3/ l’Eglise Orthodoxe devrait contribuer davantage au remboursement de la dette

Selon le Journal des Rédacteurs, l’archevêque d’Athènes, Mgr Iéronymos aurait proposé au gouvernement de « mettre à profit les biens de l’église dans le but de rembourser la dette ». Une société commune qui vient d’être créée par la loi devrait permettre, via la mise en valeur du patrimoine ecclésiastique, d’orienter des futures recettes vers le remboursement de la dette.

4/ Taux d’imposition particulièrement haut et note abaissée par Standard and Poor’s

Ta Néa commentait la dernière publication de l’OCDE et qui plaçait la Grèce en tête des 36 pays étudiés en terme d’imposition des ménages ( 43, 4% pour la Grèce, contre une moyenne de 27% pour l’OCDE, loin devant la Belgique et ses 40,6% ou la France et ses 40,5%).

De son côté, l'agence Standard and Poor's poursuivait son travail d’expert en abaissant la note de la dette grecque d'un cran (à CCC+). L’agence a souligné dans son communiqué du 15 avril que cette décision s’appuyait sur le fait que les conditions économiques et financières nécessaires à la solvabilité de la Grèce se sont détériorées, en raison de l'incertitude entourant les négociations prolongées entre le gouvernement grec et ses créanciers (Sources : Ethnos, Kathimerini).

 

dimanche 12 avril 2015

Filikí Etería n°4 – La Grèce vue de Grèce : revue de presse


- Billet invité -
Cristobalacci El Massaliote

 
Comme les semaines précédentes, Cristobalacci El Massaliote a épluché la presse grecque et fait le point pour L'Arène nue. Au programme, les négociations avec l'Union européenne, les réparations allemandes, la visite, évidemment, de Tsipras en Russie, et.... les festivités !
 
 
 
- L'ingrat !
- Il n'a pas respecté l'argent que les contribuables romains ont donné pour sa crucifixion !
 
 
 
Loin des journalistes passionnés par « pulsions d’inceste et pulsion de mort chez les crypto-pétainistes » et enivrés par le poids de la motion de Karine Berger au congrès du PS, il existe une presse capable de préparer les fêtes de Pâques tout en regardant vers Moscou, Bruxelles ou Pékin : il s’agit de la presse grecque.

1/ les relations avec l'UE. Poursuite des réformes, menaces migratoires et peur de la sortie de la zone euro.

a/ Poursuite des réformes et négociation de la dette

La réunion de l’Euro Working Group du 8 et 9 avril a particulièrement inquiété la presse grecque. Les déclarations du porte-parole de la Commission européenne, Alexander Winterstein qui venait d’affirmer « c’est maintenant à la Grèce de faire un pas puisque les partenaires européens ont fait suffisamment de concessions », avait un peu tendu les esprits. Avghi, journal proche de Syriza parlait même « d’optimisme réservé », alors qu’Ethnos prévoyait une réunion extraordinaire de l’Eurogroupe avant la réunion prévue le 24 avril à Riga. Selon Ta Néa du 9 avril, les créanciers continueraient à faire pression sur Athènes pour que son gouvernement adopte des réformes sur la sécurité sociale, le marché du travail, les licenciements et les privatisations.

b/ Menaces migratoires

Le 8 avril, plusieurs journaux (Ethnos, Ta Nea, Kathimerini, Avghi, Eleftheros Typos) commentaient le tollé provoqué par les déclarations faites la veille par le ministre grec de la défense, M. Kammenos, au cours d’une interview accordée au Times (« Si l’Europe continue à intimider la Grèce, le pays ne sera pas en mesure de contrôler ses frontières et ne pourra empêcher les djihadistes d’entrer en Europe »). Les partis de l’opposition (Nouvelle Démocratie, le PASOK et ces 3%, La Rivière) ont d’ailleurs unanimement condamné ces déclarations en les qualifiant de « dangereuses » et d’«irresponsables». De son côté, le Premier ministre grec lors de son entretien avec le commissaire européen aux migrations et affaires intérieures, M. Avramopoulos, a évoqué la nécessité de réviser le règlement européen encadrant le droit d’asile (règlement Dublin II).

c/ craintes sur la sortie de la zone euro

L’éditorialiste Georges Kapopoulos, dans l’Ethnos du 6 avril avançait que le problème de Berlin (donc de l’Europe) n’était pas tellement lié à la question de son positionnement face à des gouvernements « qui s’écartent de la politique d’austérité rigoureuse » (aujourd’hui la Grèce et certainement demain l’Espagne) mais dépendait davantage du cas français, touché par une déstabilisation sociale et politique risquant de s’aggraver en cas de «  conflit frontal non seulement avec l’austérité budgétaire et l’Europe allemande, mais également avec la dynamique même de l’intégration européenne ».

En même temps le président de la République hellénique, M. Pavlopoulos, recevait le chef de la délégation de l’UE en Grèce, M. Panos Karvounis. pour lui réaffirmer la volonté de maintien de la Grèce dans l’eurozone (« l’avenir de la Grèce se trouve dans l’UE et la zone euro »).

d/ Allemagne : la question des réparations fait son chemin

Dans son édition du 8 avril Ta Néa titrait « La Gauche et les Verts ouvrent une fenêtre aux réparations allemandes », et notait que, malgré l’impossibilité d’un débat officiellement clos avec le gouvernement allemand la question des réparations allemandes continuait de cheminer. Alors que les partis de la coalition gouvernementale allemande (chrétiens-démocrates et socio-démocrates) continuent de refuser toute discussion sur cette question, Manuel Sarrazin, spécialiste des questions européennes chez Die Grünen, et Annette Groth, députée Die Linke et présidente du groupe parlementaire d’amitié Grèce-Allemagne, trouvent recevable l'idée d'un remboursement du prêt forcé que la banque de Grèce a dû octroyer sous la contrainte à l'Allemagne nazie en 1942.

2/ La « sécurité énergétique » au cœur des relations avec les pays voisins

Les journaux Kathimérini et To Vima relèvent que le ministre des Affaires étrangères, M. Kotzias, s’est rendu à Budapest pour participer à une réunion à cinq avec ses homologues hongrois, serbe, turc et celui de l’ARYM (Ancienne République Yougoslave de Macédoine), axée sur le thème de la «sécurité énergétique» et du tracé du gazoduc « Turkish Stream ».

3/ La Russie

a/ La question du gaz russe

Pour Ethnos, la Grèce ambitionne de devenir la nouvelle porte d’entrée du gaz naturel russe à destination de l’U.E. Le ministre grec de l’énergie Panagiotis Lafazanis s’est d’ailleurs entretenu avec son homologue russe Alexandre Novak ainsi qu’avec le DG de Gazprom, Alexei Miller. Le ministre grec s’est prononcé en faveur du gazoduc « Turkish Stream », projet qui vise à remplacer celui du « South Stream », abandonné par la Russie en réponse aux sanctions de l'Union européenne contre elle.

Les questions posées par la partie grecque à l’occasion du voyage de M. Lafazanis à Moscou ont porté sur plusieurs sujets : réduction du prix d’achat de gaz naturel acheminé en Grèce, ouverture de négociations pour un nouveau contrat 2016-2019, participations des entreprises russes à l’appel d’offres international sur des recherches sismiques et l’exploitation des gisements d’hydrocarbures dans les secteurs maritimes de la mer Ionienne et au Sud de la Crète.

Après sa rencontre du 8 avril avec Vladimir Poutine, Alexis Tsipras a déclaré que les discussions avaient porté sur la création d’un « gazoduc grec » sur le territoire grec, car il est favorable au projet mais refuse l’appellation « Turkish Stream » pour la partie grecque de pipeline. Il a également rappelé que la Grèce continuerait à respecter les règles de l’UE, avant d’ajouter qu’un tel projet pourrait également améliorer les relations entre la Grèce et la Turquie.

b/ la possibilité d’une aide financière russe ?

Alors que le 8 avril Ta Nea avançait que la Grèce n’envisageait pas de demander d'aide financière à la Russie, Ethnos reprenait des informations publiées dans la presse russe selon lesquelles la Russie était en train d’examiner l’octroi d’un prêt à la Grèce. Celui-ci pourrait être lié à la réduction du prix du gaz, au rachat des chemins de fer grecs TRAINOSE par des intérêts russes ou à une opération autour du port de Thessalonique.

Lors de son déplacement à Moscou, A. Tsipras a déclaré qu’il ne se trouvait pas en Russie pour demander une aide financière en soulignant : « la Grèce n'est pas une mendiante qui va de pays en pays pour leur demander de régler ses problèmes économiques et une crise économique qui ne concerne pas seulement la Grèce mais l’ensemble de l’Europe et qui doit être résolue dans le cadre de l’UE ».

c/ La rencontre Tripras-Poutine et ses conséquences

Au cours de la conférence de presse qui a suivi l’entretien du 8 avril, V. Poutine et A. Tsipras ont affiché leur volonté de renforcer la coopération dans les domaines de l’énergie, du commerce, du tourisme et de la culture. Alors que le président russe semblait s’intéresser particulièrement aux programmes de privatisations grecs dans les secteurs des transports et des infrastructures, Alexis Tsipras s’est prononcé pour la construction d’une nouvelle architecture de sécurité en Europe intégrant la Russie. Le premier ministre grec a ainsi déclaré : « la Grèce est un pays souverain et a le droit d’exercer une politique étrangère multidimensionnelle et de mettre en valeur sa position géopolitique » avant de préciser : « nous respectons nos engagements auprès des organismes internationaux auxquels nous participons, mais nous entendons utiliser toutes les opportunités au niveau international » (Kathimerini, Le Journal des Rédacteurs et Eleftheros Typos, le 09 avril).

Alexis Tsipras a défendu la souveraineté de la Grèce lorsqu’elle souhaite coopérer avec des pays hors UE comme le font les autres membres de l’UE, avant d’ajouter que ces coopérations seraient également bénéfiques pour l’ensemble de l’Europe (Kathimerini, Ethnos, Ta Nea, Avghi).

Le Journal des Rédacteurs du 9 avril résumait en parlant à sa Une de « réchauffement des relations gréco-russes» avant d’énumérer les trois importants accords concernant, l’énergie (gazoduc), les investissements (intérêt russe à investir en Grèce) et les produits agricoles grecs (création d’entreprises communes gréco-russes).

d/ L’Europe de Lisbonne à Vladivostok ?

Lors de sa visite à Moscou, Alexis Tsipras a déclaré : « l'objectif de cette visite est de prendre un nouveau départ dans les relations entre nos deux pays, dans la recherche de la paix et de la sécurité en Europe ». Lorsqu’un journaliste lui a demandé si son pays se tournerait vers la Russie dans le cas où les partenaires européens décideraient de «faire sortir la Grèce du navire», le premier ministre grec a répondu que dans ce navire tous les membres étaient passagers et que la Grèce ne devait pas être considérée comme un passager clandestin ni comme une «colonie de la dette». Alexis Tsipras a précisé : «si on commence à faire sortir un passager du navire, alors le navire risque de se renverser» (Kathimerini, Ethnos, Ta Nea, Avghi, Eleftheros Typos).

4/ La Chine

En reprenant des sources officielles chinoises, Kathimerini du 7 avril révélait qu’au cours de la récente visite en Chine du vice-premier ministre grec, M. Dragassakis, avait permis d’élaborer un plan d’action de coopération bilatérale dans plusieurs domaines : ports, construction navale, transport et logistique. Selon les mêmes sources Pékin aurait réitéré sa volonté de soutenir la Grèce pour faire face à la crise de la dette et souligné que la Chine continuerait à suivre l'évolution du marché des obligations grecques.

5/ Affaires intérieures

a/ Le gouvernement Syriza-ANEL toujours aussi populaire

Selon un Sondage Public Issue (26 mars au 2 avril, 1004 personnes), le pourcentage des citoyens qui approuvent l’action gouvernementale dans la négociation avec les créanciers a atteint 63%, soit cinq points de plus par rapport à mars 2015. M. Tsipras est considéré comme le plus apte pour le poste de Premier Ministre, avec 62% d’avis positifs, contre M. Samaras qui réunit 20%.

La côte de confiance du ministre des finances, M. Varoufakis (55%), est légèrement en baisse par rapport au mois dernier (59%).

La cote de popularité des hommes politiques s’établit ainsi : M. Tsipras obtient 78% (contre 79% en mars), M. Kammenos 46% (contre 51%), M. Théodorakis 45% (contre 47%), M. Koutsoumbas 35% (contre 40%), M. Samaras 28% (sans changement), M. Vénizélos 19% (contre 21%) et M. Michaloliakos 9% (contre 10%).

b/ On a rattrapé Vicky !!

Plusieurs journaux (Ta Nea, Ethnos, Avghi) ont commenté la livraison à la police de Vicky Stamati, qui s’était échappée la semaine dernière de l'hôpital psychiatrique où elle était détenue (on en a parlé la semaine dernière ici). Mme Stamati qui est l’épouse de l’ancien ministre de la défense Akis Tsohatzopoulos et condamnée en même temps que son époux à la prison ferme pour corruption, a fait savoir par le biais de son avocat qu’elle était prête à déposer devant la justice. Elle aurait affirmé vouloir révéler tout ce qu’elle savait sur l’affaire de blanchiment d’argent dans laquelle elle serait impliquée.

c/ Ce sont les Pâques Orthodoxes.

Actuellement la Grèce est arrêtée pour les fêtes de Pâques (une semaine après les Pâques catholiques). Après avoir partagé tsourekia (brioche), koulouria (pâtisserie) et maghiritsa (soupe d’abats d’agneau), les familles grecques se rassemblent autour de l’agneau grillé. Lors de cette fête, la plus importante dans le calendrier orthodoxe, les grecs peuvent sentir comment la joie printanière vient à bout de la nuit de la souffrance… O Laos anesti : le peuple est debout !


vendredi 3 avril 2015

Grèce : Tsipras se tourne-t-il vers la Russie ?




La situation devient inextricable en Europe. Contrairement à ce qu'ont pu dire nombre d'observateurs mal intentionnés, Syriza refuse de « s'adapter aux réalités du pouvoir » ( comprendre : ils refusent de ramper au sol et de lécher le carrelage). C'est que – a-t-on idée ? - ils se souviennent qu'ils ont été élus sur des promesses, et qu'ils entendent en tenir au moins quelques-unes.

Du coup, les « Européens » (comprendre : les créanciers) se rigidifient. Ils refusent d'accorder à Athènes toute tranche d'aide supplémentaire. Du coup, plusieurs sources commencent à alerter sur l'imminence d'une panne totale de liquidités. On parle du 9 avril....

Or le 8 - la veille donc - Alexis Tsipras sera à Moscou. Il y rencontrera Vladimir Poutine. De fait, les deux pays se rapprochent désormais. En dépit des difficultés économiques internes à la Russie, Poutine, qui a déjà pris pied à Chypre (voir ici), pourrait être tenté de jouer la carte hellène afin d'étendre son influence en Méditerranée. Ceci constituerait un très grand bouleversement géopolitique, que nos encravatés de Bruxelles et d'ailleurs, tout droit sortis d'HEC ou d'on ne sait quelle autre école d'épicier, sont incapables de voir. Pour eux, la géopolitique n'existe pas, seuls comptent les ratios d'endettement. Une cécité qui les empêche de se rendre à cette évidence : à force d’outrecuidance, de fatuité satisfaite et de rigidité doctrinaire, l'UE est en train de coaliser contre elle tous ceux (Grèce, Chypre, Russie), qu'elle s'est employée à humilier sans même - certitude d'être le nombril de monde oblige - s'en apercevoir. 

Pour aider les lecteurs de L'arène nue à comprendre ce qui est en marche, je propose ci-dessous deux traductions. Le premier texte est signé Ambrose Evans-Pritchard - un journaliste britannique à suivre absolument - et est paru dans The Telegraph. Le second est un petit texte paru sur le site de la télévision grecque NERIT, qui rend compte de la récente visite du Ministre grec de l'énergie à Moscou. Celle-ci précède, donc, celle de Tsipras dans quelques jours. 


***

Le premier texte est paru dans le Telegraph du 1er avril sous le titre suivant : 
Greek defiance mounts as Alexis Tsipras turns to Russia and China




Alexis Tspiras se tient sur la corde raide en essayant de forcer l'Europe à céder du terrain, ou à risquer une réaction en chaîne qui pourraient paralyser l'UE. 


Deux mois de fanfaronnades de l'Union européenne et de récriminations n'ont pas réussi à effrayer la Grèce. Il devient clair que les créanciers européens ont mal évalué la nature profonde de la crise grecque et ne peuvent plus éviter de regarder en face la Fourchette de Morton qui se présente à eux. 


Tout accord qui ira assez loin pour apaiser le mécontentement en Grèce situera automatiquement hors du consensus austéritaire, qui s’effiloche déjà dans le reste de l'Europe méridionale. Les concessions nécessaires ne pourront qu'enhardir les « populistes » en Espagne, au Portugal et en Italie, et porter en retour l'euroscepticisme allemand à ébullition. L'attachement à l'union baisse déjà dangereusement en Bavière et dans une bonne partie de l'Allemagne de l'Est, même si les enquêtes menées ne reflètent pas pleinement la puissance de cette vague sous-marine.

Il ne faut certes pas surinterpréter la démission, cette semaine, du député bavarois Peter Gauwailer suite à l'extension de l'accord avec la Grèce. Il était un adversaire de longue date du Mécanisme de Solidarité Européenne. Mais sa protestation constitue sans aucun doute un avertissement pour le parti d'Angela Merkel. M. Gauweiler était devenu vice-président des chrétiens-sociaux de Bavière (CSU) en 2013 justement dans le but d’étoffer l'aile eurosceptique du parti et de contenir la menace représentée par le parti anti-euro Alternative fur Deutschland (AfD).

Pourtant, si les dirigeants de l'UEM s'entêtent machinalement à réitérer des demandes périmées – y compris en revenant sur des choses que le précédent gouvernement pro-UEM à Athènes avait rejetées en Décembre - ils risquent de déclencher une réaction politique en chaîne qui ne peut qu'aboutir à vider le projet européen de tout caractère motivant.

Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, semble avoir parfaitement compris les risques, et explique à qui veut l'entendre qu'un « Grexit » aurait pour conséquence une « perte irréparable en termes de prestige international pour l'ensemble de l'UE », et précipiterait la disgrâce complète de l'Europe. Et lorsque Warren Buffet suggère que l'Europe pourrait sortir renforcée après une expulsion salutaire de son maillon faible grec, il confirme sa propre règle selon laquelle on ne devrait se mêler d'affaires qui dépassent notre entendement.

Alexis Tsipras est à la tête du premier gouvernement de gauche radicale élu en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Son mouvement Syriza est, dans un sens, emblématique pour la gauche européenne, même si ses sympathisants désespèrent parfois des tours et détours chaotiques qui caractérisent son action. A ce titre, l'expérience grecque constitue un test décisif pour savoir si les progressistes peuvent envisager quelque chose ressemblant à une politique économique autonome au sein de l'UEM.

C'est comme un lointain écho de ce qui s'est produit avec le gouvernement élu de Jacobo Arbenz au Guatemala, un test décisif pour la gauche latino-américaine en son temps. Sa célèbre expérience de réforme agraire fut écourtée par un coup d’État organisé par la CIA en 1954 avec des conséquences durables. Cela constitua une sorte d'épiphanie pour Che Guevara, qui travaillait alors comme médecin volontaire dans le pays. En effet, une génération d'étudiants venus depuis Cuba jusqu'à l'Argentine en a tira la conclusion que les États-Unis ne laisseraient jamais une gauche démocratique exercer le pouvoir. Et que celui-ci devait donc être conquis par une organisation révolutionnaire.

Nous vivons aujourd'hui une époque plus paisible. Quoiqu'il en soit, toute décision d'éjecter la Grèce et ses rebelles syrizistes hors de l'euro en coupant l'accès à la liquidité au système bancaire grec, aboutirait à un processus semblable, puisque les autorités de l'UE n'ont aucun argument crédible pour agir de la sorte, et que rien dans les traités ne le justifie. Les voir houspiller Syriza en raison d'un manque de « réformes » reste sur l'estomac, étant donnée la manière dont la Troïka a donné sa bénédiction à des privatisations qui violaient les règles même de l'UE relatives à la concurrence, et dont le principal effet fut d'enrichir une élite d'initiés.

Imposer à la Grèce de sortir de l’euro viendrait conforter la suspicion que les institutions européennes ne sont jamais que des recouvreurs de créances. La solidarité, au cœur projet européen depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, apparaîtrait alors comme un canular. Willem Buiter, l’économiste en chef de Citgroup, prévient que la Grèce vivrait « une situation économique horrible » en cas de retour à la drachme, mais que l’épisode ne serait pas particulièrement plaisant pour l’Europe. Il ajoute que « «l’Union monétaire est sensée être incassable et irréversible. En cas d’échec, la question se posera immédiatement : qui est le suivant ? On essaye de décrire la Grèce comme le seul membre excentrique de la zone euro, en l’accusant de ne pas faire ci ou ça, mais beaucoup d’autres pays montrent des faiblesses semblables. Vous trouvez que l’économie grecque est trop fermée ? Regardez le Portugal. Vous trouvez que le capital humain est faible, et que la défiance règne entre gouvernement et citoyens ? Regardez l’ensemble de l’Europe du Sud ».

La Grèce ne pourra pas no plus rester dans l’OTAN si elle est exclue, contre son gré, de l’Union Monétaire. Le pays glisserait alors vers l’orbite russe, dans laquelle la Hongrie d’Orban gravite déjà. C’est tout le flanc sud-est du système de sécurité européen qui s’effondrerait.

A tort ou à raison, M.Tsipras fait le calcul que les dirigeants de l'UE ne peuvent autoriser qu'une telle chose se produise, et que leur attitude relève donc du bluff. «Nous cherchons un compromis honnête, mais n'attendez pas de nous un accord sans condition », a-t-il déclaré cette semaine devant le Parlement grec. S'il n'y avait pas le fait qu'un défaut souverain sur 330 milliards d'euros de dettes - des prêts et le passif de Target 2 - nuirait aux contribuables des d'autres pays du « Club Med » qui sont également en difficulté, la plupart des députés de Syriza savoureraient presque la chance qui leur est donnée de faire exploser cette bombe à neutrons.

M. Tsipras joue désormais la carte de Russie avec une brutalité froide, menaçant plus ou moins d'opposer son veto aux nouvelles mesures de l'UE contre le Kremlin, cependant que les anciennes arrivent à expiration. « Nous sommes en désaccord avec les sanctions. La nouvelle architecture de sécurité européenne doit inclure la Russie », a-t-il déclaré à l'agence de presse TASS. Par ailleurs, il a proposé de transformer la Grèce en pont stratégique, en établissant des liens étroits entre les deux nations orthodoxes. « Les relations russo-grecques ont des racines profondes dans l'histoire », a-t-il affirmé, activant toutes les cordes sensibles avant son voyage à Moscou la semaine prochaine.

Le Kremlin a ses propres soucis alors que les entreprises russes se débattent pour faire face à 630 milliards de dettes libellées en dollars et sont forcées de demander l’aide du fonds de réserve de l’État. Les réserves de change du pays s’élèvent encore à 360 milliards dollars - en baisse par rapport aux 498 milliards d’il y a un an - mais le montant réellement disponible est bien moindre au vu du grand nombre d’engagements implicites. Néanmoins, au vu des gains possibles, le président Poutine doit être fortement tenté de faire un pari stratégique avec la Grèce.

Panagiotis Lafazanis, le ministre grec de l'énergie et chef de la « plateforme de gauche » de Syriza, était à Moscou cette semaine, et a rencontré les représentants de Gazprom. Il a exprimé son « vif intérêt » pour le nouveau projet de pipeline du Kremlin qui passerait par la Turquie, et désormais connu sous le nom « Turkish stream ».

Opérant en parallèle, le vice-premier ministre Yannis Drakasakis a promis de laisser ouvert le port du Pirée au groupe de fret maritime chinois Cosco, et de lui donner la priorité dans le cadre des 67 % du capital que l’État grec envisage encore de vendre. Suite à ce signal, la Chine a acheté 100 M€ de bons du Trésor à court terme (T-bills) grecs, aidant à combler le déficit de financement généré par l'ordre donné par la BCE aux banques commerciales grecques de ne plus acheter de titres du pays.

On pourrait protester contre une attitude qui équivaut, pour M. Tsipras, à entreprendre un chantage, et juger ce comportement comme une violation caractérisée des règles du club de l'UE. Mais ce serait ignorer ce qui a été infligé à la Grèce durant les quatre dernières années et les raisons pour lesquelles son peuple et tellement en colère.

Des minutes fuitées du FMI datant de 2010 confirment ce que Syriza a toujours soutenu : le pays était déjà en faillite à cette date, et avait besoin d'un allègement de sa dette plutôt que de nouveaux prêts. Ce fait a été ignoré afin de sauver à la fois l'euro et le système bancaire de l'Europe, à un moment où l'UEM n'avait aucun moyen de défense contre le risque de contagion. Le ministre des Finances Yanis Varoufakis appelle cela à juste titre « un transfert cynique de pertes privées depuis les bilans des banques vers les épaules des citoyens grecs les plus vulnérables ».

Une infime partie des 240 milliards de prêts est resté dans l'économie grecque. Mais 90 % sont retournés aux banques et aux créanciers. Les dommages ont été aggravés par un excès d'austérité. L'économie s'est contractée si violemment que le ratio d'endettement a explosé au lieu de décroître, produisant l'inverse de l'objectif visé.

Le membre indien du directoire du FMI avait pourtant prévenu que de telles politiques ne pouvaient pas marcher sans être compensées de la relance monétaire. « Même si le programme est mis en œuvre avec succès, cela pourrait déclencher une spirale déflationniste de baisse des prix, baisse de l'emploi et baisse des recettes fiscales, ce qui pourrait finalement compromettre le programme lui-même ». Il avait raison à tout point de vue. Marc Chandler, de Brown Brothers Harriman, explique que les montants dusavec une dette à près de 180 % du PIB – répondent presque la définition de la « dette odieuse », selon le droit international. « Le peuple grec n'a pas été aidé. Le PIB a reculé d'un quart. Avec la déflation, la croissance nominale s'est effondrée, et continue à se contracter », explique-t-il.

Les Grecs le savent. Depuis cinq ans, ils sont victimes de la pire récession subie par un pays industrialisé depuis 80 ans, plus grave même que celle subie par les États européens durant la Grande Dépression. Les créanciers ne reconnaissent en aucune façon que la Grèce a été sacrifiée pour sauver l'Union monétaire au paroxysme de la crise. Mais dès lors que vous commencez à voir les chose avec un regard grec - plutôt qu'avec les yeux des médias d'Europe du Nord et de la presse de Bruxelles - le drame prend une tournure différente. C'est cette collision de deux récits complètement différents et contradictoires qui rend l'issue de la crise impossible à trouver.

Alexis Tsipras avait confié à ses proches, avant son élection, que s'il était mis dos au mur par les créanciers de l'UEM, ils leur dirait « d'agir pour le pire », jusqu'à ce que l'édifice tout entier s'écroule sur leurs têtes. Tout ce qu'il fait depuis suggère qu'il le pensait vraiment. 

***

Le second texte est traduit du grec par Olivier Delorme, qui a accepté que je le publie ici : merci. Il est paru sur le site de la chaîne de télé grecque NERIT. Il rend compte de la visite en Russie du ministre grec de l'énergie Panagiotis Lafazanis, qu'Ambrose Evans-Pritchard évoque ci-dessus. Un point de vue grec, donc.


South stream => Turkish stream


La Grèce n'est le satellite de personne

Le ministre de la Reconstruction productive, de l'Environnement et de l'Énergie Panagiotis Lafazanis, a présenté les résultats d'une visite de deux jours à Moscou au sujet du transit de gaz russe via la Grèce pour approvisionner l'Europe, avec l'extension du pipeline « Turkish stream » conçu pour atteindre la frontière turque vers le sud.

Le ministre a déclaré que la décision finale serait prise collectivement par le gouvernement et le Premier ministre Alexis Tsipras, qui sera en visite à Moscou le 8 Avril. Mais il a dit que s'il était décidé de réaliser le projet, les avantages pour le pays seraient « d'élevés à très élevés ».
M. Lafazanis a refusé de commenter la proposition du ministre de la Défense nationale, Panos Kammenos, sur une mise en commun des réserves énergétiques de la mer Égée avec les États-Unis, et il a annoncé que des entreprises russes participeraient aux recherches en mer Ionienne et au sud de la Crète.

Répondant à des questions sur la perspective de recherche d'hydrocarbures en mer Égée, il a déclaré: « les zones maritimes devraient être définies par le droit international. C'est la position constante du gouvernement et cette solution cohérente profiterait à la fois la Grèce et la Turquie. Dans les zones où la Turquie ne peut revendiquer aucun droit, dans les six miles, il est possible à tout moment de lancer la recherche d'hydrocarbures. Nous parlons des régions où il est nécessaire de procéder à une délimitation, pas de toute la mer Égée. Il s'agit des zones frontalières entre la Turquie continentale et les îles grecques. Là, une délimitation est nécessaire et doit être cherchée dans le cadre du droit de la mer ». Il a aussi souligné la nécessité pour l'UE d'aider à cette délimitation des zones en mer Égée.

La réalisation du gazoduc Turkish stream , si elle est décidée, prévoit son extension au-delà de la frontière turque vers la Macédoine, la Serbie et l'Europe centrale. M. Lafazanis a fait valoir que l'Europe a besoin du gaz russe, a souligné la nécessité de ce pipeline, alors qu'on a laissé passer la chance des projets précédents tels que l'oléoduc Burgas - Alexandroupolis ou le South stream, et il s'est opposé à ce que la Russie soit placée « en quarantaine en matière d'énergie ».

Il a également ajouté que si ce gazoduc n'était pas réalisé, cela équivaudrait à un monopole du transit du gaz de la Russie vers l'Europe à travers l'Allemagne, ce qui renforcerait le pouvoir de l'Allemagne en Europe et ne contribuerait pas à un partenariat équitable entre les pays et les peuples.

En réponse à des questions sur les réactions possibles de la part de l'UE et des États-Unis concernant le transit du gaz russe vers l'Europe à travers la Grèce, le ministre, après avoir constaté que la prolongation de l'oléoduc serait conforme à la législation nationale et communautaire, a souligné : « la Grèce n'a pas de complexes, elle n'est le satellite de personne et n'est pas un pays assujetti énergétiquement à une grande puissance ou une alliance de pays. La Grèce veut exercer une politique énergétique nationale indépendante qui sert l'intérêt national. Il est inconcevable et inacceptable que tout membre de l'UE soit soumis à un pré-audit de l'UE en cas d'accords avec des pays tiers. Cela supprime toute souplesse au niveau national et attribue à l'UE un incontrôlable patronage sur les politiques énergétiques des États. Nous n'abandonnerons pas le droit de conduire des politiques nationales dans le cadre européen, nous ne voulons pas remettre l'Europe dans les mains des « Sept Sœurs »de l'énergie, nous voulons développer une politique de l'énergie qui réduise les prix de l'énergie et le coût de l'approvisionnement énergétique ».