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lundi 20 avril 2015

«Un défaut partiel de la Grèce est possible» - entretien avec Thanos Contargyris





Thanos Contargyris est économiste et vit à Athènes. Sans être adhérent à Syriza, il est proche de ce parti. Il est membre fondateur d'Attac Grèce. Il a accepté de répondre à quelques questions de L'arène nue. 

***

Alors que les négociations avec l'Union européenne ne semblent aboutir sur rien de décisif, Alexis Tsipras et son gouvernement sont toujours très populaires en Grèce. Comment expliquez-vous une telle confiance, y compris chez les gens qui n'ont pas voté pour Syriza ?

Les négociations semblent effectivement ne pas aboutir. Rien de concret ne filtre quant aux mesures précises sur lesquelles un accord est impossible. Il semble que d'un côté on nomme « réformes » de nouvelles mesures d'austérité et que, de l'autre, on emploie le même mot pour désigner des mesures contre la corruption, la bureaucratie, la fraude et une réforme fiscale. 

Ce qui ressort est que la négociation est dure. C'est ce qui vaut au gouvernement actuel un fort soutien, au delà de son électorat : c'est la première fois qu'on voit un gouvernement grec faire des contre-propositions aux mesures décidées par les créanciers. Les Grecs ont l'impression d'avoir retrouvé leur honneur en voyant que leur gouvernement résiste à de fortes pressions. 

Ce qui explique ce soutien c'est aussi le fait que le gouvernement semble tenir ses promesses sur des dossiers qui font consensus, et donnent une bouffée d'oxygène à la population éprouvée par la crise : lutte contre la pauvreté, protection de l'habitation principale contre des saisies par les banques, étalement des règlements de retard de paiement sur des charges sociales ou des impôts, etc.

Enfin le fait que le gouvernement comprenne des personnalités compétentes comme Varoufakis ou Kotzias (le ministre des affaires étrangères) qui proviennent de plusieurs familles politiques (des socialistes, des écologistes, des personnalités du parti de droite ANEL) et non seulement du Syriza, permet à des électeurs d'autres partis de se reconnaître dans ce gouvernement.

Certains commentateurs semblent espérer secrètement une scission de Syriza, son aile gauche anti-euro quittant le parti, et Tsipras s'alliant, au centre, avec To Potami et le nouveau parti créé par Papandréou. Cela vous semble-t-il possible ? 

Pour conserver sa crédibilité, Tsipras doit obtenir un compromis honorable et donc difficile avec l'Union européenne. To Potami parle aussi de « compromis honorable », mais considère qu'il faut accepter tout ce qui est demandé par les créanciers. Son soutien ne serait pas un gage que le compromis trouvé est « honorable ». ! 

Le cas de Papandréou est différent; il semble soutenir l'effort du gouvernement de trouver un compromis honorable qui soit autre chose qu'une capitulation. Mais il n'a pas de députés pour pouvoir remplacer les éventuelles défections qu'une alliance avec lui pourrait provoquer sur l'aile gauche de Syriza.

Donc tant que les négociations se poursuivent et que l'esquisse d'un « accord honorable » n'est pas connue, tout changement d'alliance est exclu. Ce n'est qu'après, si l'aile gauche se montre trop intransigeante et qu'il apparaît que sa position est excessive, qu'un changement d'alliance est possible. Si l'accord offert semble une réplique de celui qu'aurait signé le gouvernement précédent, sans concession visible, aucun changement d'alliance n'est envisageable...

Alexis Tsipras a rencontré Poutine en Russie, Yanis Varoufakis a rencontré Obama aux États-Unis. Le gouvernement cherche-t-il a faire pression sur l'Europe via des alliés alternatifs ? Quelle vous semble être sa stratégie sur le plan des relations internationales ? 

Le gouvernement grec n'ayant pas trouvé d'alliés au sein de l'UE sur lesquels s'appuyer, il est naturel qu'il essaie de faire pression en cultivant de bonnes relations avec d'autres pays qui comptent, comme les États-unis, la Russie, mais aussi la Chine. C'est ce qui explique son revirement sur la privatisation du port du Pirée, qui n'est finalement pas remise en cause. Ceci a été un signal fort, bien reçu en Chine.

La Grèce est à bout de liquidités. Un défaut partiel sur la dette est-il pour bientôt ? 

Oui un défaut partiel est possible, si la ligne dure persiste du côté européen au delà de la fin de ce mois. Néanmoins vu les montants en jeu en mai (1) il est difficile d'imaginer qu'aucune solution ne soit trouvée. Elle pourrait d'ailleurs être trouvée sans l'UE. Par exemple, par l'introduction d'une monnaie interne (IOU – I owe you), permettant de diminuer les montant globaux dus en euros, et de procéder à certains paiements internes (salaires, pensions, fournisseurs). Les euros ainsi dégagés pourraient alors permettre de faire face aux échéances externes.

Qu'en est-il d'une éventuelle sortie de l'euro ? Yanis Varoufakis a assuré n'y être pas du tout prêt. Par ailleurs, les sondages montrent que la population est très attachée à la monnaie unique. Est-ce toujours le cas ou cela a-t-il évolué ? 

Nul ne peut envisager une sortie désordonnée de l'euro qui serait provoquée par un défaut de paiement portant sur un ou deux milliards d'euros. Ses conséquences seraient trop désastreuses par rapport au fait qui l'aurait généré. Donc elle n'est évoquée, ces jours-ci, que comme un moyen de pression. C'est une arme de dissuasion dans les négociations en cours. 

En revanche, une sortie de l'euro programmée, négociée et provisoire après l'actuelle période de négociations (qui se termine en juin) (2) , est une hypothèse qui ne peut être complètement écartée si aucun refinancement et aucune restructuration de la dette grecque (promise par les partenaires européens à la Grèce et au FMI en Décembre 2012) ne s'avère possible tout en restant dans l'eurozone.

(1)  En mai, la Grèce doit trouver environ 800 millions pour rembourser le FMI, environ 400 millions pour les intérêts de sa dette, et environ 2,5 milliards pour des bons du Trésor arrivant à échéance. 
(2)  Le 30 juin prend fin le second plan d'aide à la Grèce, d'un montant de 130 milliards, qui court depuis mars 2012. Et après ?....


dimanche 12 avril 2015

Filikí Etería n°4 – La Grèce vue de Grèce : revue de presse


- Billet invité -
Cristobalacci El Massaliote

 
Comme les semaines précédentes, Cristobalacci El Massaliote a épluché la presse grecque et fait le point pour L'Arène nue. Au programme, les négociations avec l'Union européenne, les réparations allemandes, la visite, évidemment, de Tsipras en Russie, et.... les festivités !
 
 
 
- L'ingrat !
- Il n'a pas respecté l'argent que les contribuables romains ont donné pour sa crucifixion !
 
 
 
Loin des journalistes passionnés par « pulsions d’inceste et pulsion de mort chez les crypto-pétainistes » et enivrés par le poids de la motion de Karine Berger au congrès du PS, il existe une presse capable de préparer les fêtes de Pâques tout en regardant vers Moscou, Bruxelles ou Pékin : il s’agit de la presse grecque.

1/ les relations avec l'UE. Poursuite des réformes, menaces migratoires et peur de la sortie de la zone euro.

a/ Poursuite des réformes et négociation de la dette

La réunion de l’Euro Working Group du 8 et 9 avril a particulièrement inquiété la presse grecque. Les déclarations du porte-parole de la Commission européenne, Alexander Winterstein qui venait d’affirmer « c’est maintenant à la Grèce de faire un pas puisque les partenaires européens ont fait suffisamment de concessions », avait un peu tendu les esprits. Avghi, journal proche de Syriza parlait même « d’optimisme réservé », alors qu’Ethnos prévoyait une réunion extraordinaire de l’Eurogroupe avant la réunion prévue le 24 avril à Riga. Selon Ta Néa du 9 avril, les créanciers continueraient à faire pression sur Athènes pour que son gouvernement adopte des réformes sur la sécurité sociale, le marché du travail, les licenciements et les privatisations.

b/ Menaces migratoires

Le 8 avril, plusieurs journaux (Ethnos, Ta Nea, Kathimerini, Avghi, Eleftheros Typos) commentaient le tollé provoqué par les déclarations faites la veille par le ministre grec de la défense, M. Kammenos, au cours d’une interview accordée au Times (« Si l’Europe continue à intimider la Grèce, le pays ne sera pas en mesure de contrôler ses frontières et ne pourra empêcher les djihadistes d’entrer en Europe »). Les partis de l’opposition (Nouvelle Démocratie, le PASOK et ces 3%, La Rivière) ont d’ailleurs unanimement condamné ces déclarations en les qualifiant de « dangereuses » et d’«irresponsables». De son côté, le Premier ministre grec lors de son entretien avec le commissaire européen aux migrations et affaires intérieures, M. Avramopoulos, a évoqué la nécessité de réviser le règlement européen encadrant le droit d’asile (règlement Dublin II).

c/ craintes sur la sortie de la zone euro

L’éditorialiste Georges Kapopoulos, dans l’Ethnos du 6 avril avançait que le problème de Berlin (donc de l’Europe) n’était pas tellement lié à la question de son positionnement face à des gouvernements « qui s’écartent de la politique d’austérité rigoureuse » (aujourd’hui la Grèce et certainement demain l’Espagne) mais dépendait davantage du cas français, touché par une déstabilisation sociale et politique risquant de s’aggraver en cas de «  conflit frontal non seulement avec l’austérité budgétaire et l’Europe allemande, mais également avec la dynamique même de l’intégration européenne ».

En même temps le président de la République hellénique, M. Pavlopoulos, recevait le chef de la délégation de l’UE en Grèce, M. Panos Karvounis. pour lui réaffirmer la volonté de maintien de la Grèce dans l’eurozone (« l’avenir de la Grèce se trouve dans l’UE et la zone euro »).

d/ Allemagne : la question des réparations fait son chemin

Dans son édition du 8 avril Ta Néa titrait « La Gauche et les Verts ouvrent une fenêtre aux réparations allemandes », et notait que, malgré l’impossibilité d’un débat officiellement clos avec le gouvernement allemand la question des réparations allemandes continuait de cheminer. Alors que les partis de la coalition gouvernementale allemande (chrétiens-démocrates et socio-démocrates) continuent de refuser toute discussion sur cette question, Manuel Sarrazin, spécialiste des questions européennes chez Die Grünen, et Annette Groth, députée Die Linke et présidente du groupe parlementaire d’amitié Grèce-Allemagne, trouvent recevable l'idée d'un remboursement du prêt forcé que la banque de Grèce a dû octroyer sous la contrainte à l'Allemagne nazie en 1942.

2/ La « sécurité énergétique » au cœur des relations avec les pays voisins

Les journaux Kathimérini et To Vima relèvent que le ministre des Affaires étrangères, M. Kotzias, s’est rendu à Budapest pour participer à une réunion à cinq avec ses homologues hongrois, serbe, turc et celui de l’ARYM (Ancienne République Yougoslave de Macédoine), axée sur le thème de la «sécurité énergétique» et du tracé du gazoduc « Turkish Stream ».

3/ La Russie

a/ La question du gaz russe

Pour Ethnos, la Grèce ambitionne de devenir la nouvelle porte d’entrée du gaz naturel russe à destination de l’U.E. Le ministre grec de l’énergie Panagiotis Lafazanis s’est d’ailleurs entretenu avec son homologue russe Alexandre Novak ainsi qu’avec le DG de Gazprom, Alexei Miller. Le ministre grec s’est prononcé en faveur du gazoduc « Turkish Stream », projet qui vise à remplacer celui du « South Stream », abandonné par la Russie en réponse aux sanctions de l'Union européenne contre elle.

Les questions posées par la partie grecque à l’occasion du voyage de M. Lafazanis à Moscou ont porté sur plusieurs sujets : réduction du prix d’achat de gaz naturel acheminé en Grèce, ouverture de négociations pour un nouveau contrat 2016-2019, participations des entreprises russes à l’appel d’offres international sur des recherches sismiques et l’exploitation des gisements d’hydrocarbures dans les secteurs maritimes de la mer Ionienne et au Sud de la Crète.

Après sa rencontre du 8 avril avec Vladimir Poutine, Alexis Tsipras a déclaré que les discussions avaient porté sur la création d’un « gazoduc grec » sur le territoire grec, car il est favorable au projet mais refuse l’appellation « Turkish Stream » pour la partie grecque de pipeline. Il a également rappelé que la Grèce continuerait à respecter les règles de l’UE, avant d’ajouter qu’un tel projet pourrait également améliorer les relations entre la Grèce et la Turquie.

b/ la possibilité d’une aide financière russe ?

Alors que le 8 avril Ta Nea avançait que la Grèce n’envisageait pas de demander d'aide financière à la Russie, Ethnos reprenait des informations publiées dans la presse russe selon lesquelles la Russie était en train d’examiner l’octroi d’un prêt à la Grèce. Celui-ci pourrait être lié à la réduction du prix du gaz, au rachat des chemins de fer grecs TRAINOSE par des intérêts russes ou à une opération autour du port de Thessalonique.

Lors de son déplacement à Moscou, A. Tsipras a déclaré qu’il ne se trouvait pas en Russie pour demander une aide financière en soulignant : « la Grèce n'est pas une mendiante qui va de pays en pays pour leur demander de régler ses problèmes économiques et une crise économique qui ne concerne pas seulement la Grèce mais l’ensemble de l’Europe et qui doit être résolue dans le cadre de l’UE ».

c/ La rencontre Tripras-Poutine et ses conséquences

Au cours de la conférence de presse qui a suivi l’entretien du 8 avril, V. Poutine et A. Tsipras ont affiché leur volonté de renforcer la coopération dans les domaines de l’énergie, du commerce, du tourisme et de la culture. Alors que le président russe semblait s’intéresser particulièrement aux programmes de privatisations grecs dans les secteurs des transports et des infrastructures, Alexis Tsipras s’est prononcé pour la construction d’une nouvelle architecture de sécurité en Europe intégrant la Russie. Le premier ministre grec a ainsi déclaré : « la Grèce est un pays souverain et a le droit d’exercer une politique étrangère multidimensionnelle et de mettre en valeur sa position géopolitique » avant de préciser : « nous respectons nos engagements auprès des organismes internationaux auxquels nous participons, mais nous entendons utiliser toutes les opportunités au niveau international » (Kathimerini, Le Journal des Rédacteurs et Eleftheros Typos, le 09 avril).

Alexis Tsipras a défendu la souveraineté de la Grèce lorsqu’elle souhaite coopérer avec des pays hors UE comme le font les autres membres de l’UE, avant d’ajouter que ces coopérations seraient également bénéfiques pour l’ensemble de l’Europe (Kathimerini, Ethnos, Ta Nea, Avghi).

Le Journal des Rédacteurs du 9 avril résumait en parlant à sa Une de « réchauffement des relations gréco-russes» avant d’énumérer les trois importants accords concernant, l’énergie (gazoduc), les investissements (intérêt russe à investir en Grèce) et les produits agricoles grecs (création d’entreprises communes gréco-russes).

d/ L’Europe de Lisbonne à Vladivostok ?

Lors de sa visite à Moscou, Alexis Tsipras a déclaré : « l'objectif de cette visite est de prendre un nouveau départ dans les relations entre nos deux pays, dans la recherche de la paix et de la sécurité en Europe ». Lorsqu’un journaliste lui a demandé si son pays se tournerait vers la Russie dans le cas où les partenaires européens décideraient de «faire sortir la Grèce du navire», le premier ministre grec a répondu que dans ce navire tous les membres étaient passagers et que la Grèce ne devait pas être considérée comme un passager clandestin ni comme une «colonie de la dette». Alexis Tsipras a précisé : «si on commence à faire sortir un passager du navire, alors le navire risque de se renverser» (Kathimerini, Ethnos, Ta Nea, Avghi, Eleftheros Typos).

4/ La Chine

En reprenant des sources officielles chinoises, Kathimerini du 7 avril révélait qu’au cours de la récente visite en Chine du vice-premier ministre grec, M. Dragassakis, avait permis d’élaborer un plan d’action de coopération bilatérale dans plusieurs domaines : ports, construction navale, transport et logistique. Selon les mêmes sources Pékin aurait réitéré sa volonté de soutenir la Grèce pour faire face à la crise de la dette et souligné que la Chine continuerait à suivre l'évolution du marché des obligations grecques.

5/ Affaires intérieures

a/ Le gouvernement Syriza-ANEL toujours aussi populaire

Selon un Sondage Public Issue (26 mars au 2 avril, 1004 personnes), le pourcentage des citoyens qui approuvent l’action gouvernementale dans la négociation avec les créanciers a atteint 63%, soit cinq points de plus par rapport à mars 2015. M. Tsipras est considéré comme le plus apte pour le poste de Premier Ministre, avec 62% d’avis positifs, contre M. Samaras qui réunit 20%.

La côte de confiance du ministre des finances, M. Varoufakis (55%), est légèrement en baisse par rapport au mois dernier (59%).

La cote de popularité des hommes politiques s’établit ainsi : M. Tsipras obtient 78% (contre 79% en mars), M. Kammenos 46% (contre 51%), M. Théodorakis 45% (contre 47%), M. Koutsoumbas 35% (contre 40%), M. Samaras 28% (sans changement), M. Vénizélos 19% (contre 21%) et M. Michaloliakos 9% (contre 10%).

b/ On a rattrapé Vicky !!

Plusieurs journaux (Ta Nea, Ethnos, Avghi) ont commenté la livraison à la police de Vicky Stamati, qui s’était échappée la semaine dernière de l'hôpital psychiatrique où elle était détenue (on en a parlé la semaine dernière ici). Mme Stamati qui est l’épouse de l’ancien ministre de la défense Akis Tsohatzopoulos et condamnée en même temps que son époux à la prison ferme pour corruption, a fait savoir par le biais de son avocat qu’elle était prête à déposer devant la justice. Elle aurait affirmé vouloir révéler tout ce qu’elle savait sur l’affaire de blanchiment d’argent dans laquelle elle serait impliquée.

c/ Ce sont les Pâques Orthodoxes.

Actuellement la Grèce est arrêtée pour les fêtes de Pâques (une semaine après les Pâques catholiques). Après avoir partagé tsourekia (brioche), koulouria (pâtisserie) et maghiritsa (soupe d’abats d’agneau), les familles grecques se rassemblent autour de l’agneau grillé. Lors de cette fête, la plus importante dans le calendrier orthodoxe, les grecs peuvent sentir comment la joie printanière vient à bout de la nuit de la souffrance… O Laos anesti : le peuple est debout !


lundi 2 février 2015

« La victoire sans appel de Syriza est une vraie preuve de sang-froid » (interview)

alexis-tsipras
 
 
Interview accordée à l'excellent site Le Comptoir
 
 
Le Comptoir : Beaucoup d’analystes voient dans les annonces faites par le président de la Banque centrale européenne (BCE) Mario Draghi et dans la victoire de Syriza une double défaite pour l’Allemagne. Mais est-ce que les Grecs et les peuples européens en sortiront gagnants ?
 
Coralie Delaume : Il y a eu une double défaite pour l’Allemagne en quelques jours, et même une triple défaite puisque le 13 janvier, la Commission européenne a annoncé un petit assouplissement dans l’interprétation des règles budgétaires. C’est passé un peu inaperçu chez nous mais… je ne doute pas que l’Allemagne, elle, l’ait noté !
 
Ensuite, il y a eu, en effet, l’opération de quantitative easing, lancée par la BCE. Qui est d’ailleurs toute en paradoxes. D’abord, il est probable qu’elle n’aura pas beaucoup d’effets sinon de faire monter les bourses puisque nous sommes dans ce que les économistes appellent une « trappe à liquidités ». Cela fait que la création de monnaie n’a plus d’impact sur l’économie réelle, elle fait simplement grimper le prix des actifs. Bref, dans sa tentative désespérée de prémunir la zone euro contre la déflation, Mario Draghi semble avoir surtout contribué à nourrir une bulle.
 
Ce qui n’empêche pas l’Allemagne d’avoir peur, comme à son habitude dès qu’on parle de création monétaire. Notre voisin a une forte tradition d’orthodoxie monétaire. Et une phobie de l’inflation si profonde qu’elle persiste… même quand il n’y a plus d’inflation du tout. Il est donc probable que l’Allemagne ait très mal vécu le programme de QE lancé par la BCE. D’ailleurs, Jens Weidmann, président de la Bundesbank et membre du conseil des gouverneurs de la BCE, a clairement fait savoir qu’il avait voté contre.
 
À présent vient la victoire de Syriza. Une victoire éclatante, qui montre que les Grecs n’ont tenu aucun compte des tentatives d’intimidation dont ils ont été l’objet. Pourtant, une grosse pression a été mise sur ces électeurs. D’abord depuis Bruxelles : on se souvient de Jean-Claude Junker, se croyant autorisé à donner son avis au sujet d’un processus électoral en cours et affirmant qu’il préférait voir des « visages amis » arriver au pouvoir à Athènes. Dans la foulée, Pierre Moscovici s’était rué en Grèce dans le but évident de soutenir la candidature à la présidence grecque du représentant de Nouvelle Démocratie, par ailleurs ancien commissaire européen… en vain.
 
Et puis il y a eu les menaces de Berlin. Madame Merkel s’est d’ailleurs loupée en laissant fuiter dans la presse qu’une sortie de la Grèce de la zone euro ne serait pas pour lui déplaire en cas de victoire de Syriza. Aucun dirigeant européen ne l’a suivie sur ce terrain.
 
Les Grecs n’ont pas cédé à ce chantage. Pas plus, d’ailleurs, qu’aux sirènes de l’extrême-droite puisque l’Aube dorée a fait un mauvais score. Les résultats du vote, la victoire sans appel de Syriza, me semblent une vraie preuve de sang-froid, de maturité politique et de dignité. Cela force le respect pour ce peuple qui a été très durement malmené économiquement, et humilié par une véritable mise sous tutelle.
 
Pourtant, leur exemple risque de faire réfléchir pas mal de monde dans les pays voisins. Il n’y a qu’à voir la vague de « syrizophilie » qui a saisi la France pour comprendre que quelque chose d’important vient de se produire. Mais ce n’est pas si surprenant que cela. Comme le dit ici Alexandre Devecchio, c’est un peu le réveil de la « France du non », dont on sait depuis mai 2005 qu’elle est majoritaire dans le pays, et à laquelle on a eu l’insigne arrogance de voler un référendum.
 
Nombreux sont les libéraux, de Laurence Parisot à Jean-Michel Aphatie, en passant par Jean-Claude Junker, qui ont craché sur la victoire de Syriza. N’est-ce pas un signe encourageant que le parti d’Alexis Tsipras est sur la bonne voie ?
 
Il est difficile de dire s’il est sur la bonne voie car il n’a pas encore commencé à agir ! Il faut sans doute attendre un peu. Certaines annonces sont encourageantes, comme l’arrêt immédiat des opérations de privatisation du port du Pirée mais il est un peu tôt pour juger.
 
Concernant les gens dont vous parlez, je pense qu’il y a, chez un certain nombre d’européistes, une véritable aversion pour la démocratie. Qu’un parti de gauche puisse remporter des élections les défrise. Mais ce qui les défrise encore plus, c’est qu’un peuple puisse envoyer le signal qu’il est attaché à sa souveraineté. L’Europe n’est pas seulement un édifice libéral. Elle a été une redoutable machine à détruire la souveraineté des nations, donc des peuples. C’était même ça l’idée de départ, depuis les pères fondateurs, depuis Jean Monnet, l’une des figures les plus surévaluées de l’histoire de France.
 
Il y a aussi la cohorte de ceux qui ont fait des carrières entières autour de l’exaltation et de la défense de cette Europe supranationale. Certains cyniquement, d’autres en y croyant vraiment. Quand ça fait vingt ou trente ans qu’on se plante, le réveil peut-être un peu douloureux. Surtout quand on y a vraiment cru d’ailleurs.
 
La Grèce ne pèse que 1,4 % du PIB européen. Dans ces conditions, Alexis Tsipras a-t-il vraiment le pouvoir d’amorcer une réorientation de la zone euro ?
 
Alexis Tsipras arrive au pouvoir dans un certain contexte, qui dépasse largement le cadre grec. C’est le contexte que je viens de décrire, dans lequel l’austérité budgétaire est un tout petit peu moins à la mode, dans lequel la BCE s’autonomise complètement et se met à mener des politiques qui sortent du cadre de son mandat, et dans lequel l’Allemagne, qui domine l’Union européenne et depuis longtemps, subit des revers.
 
Le quantitative easing de la BCE, pour en revenir à lui, est une vraie petite bombe si on considère les modalités de sa mise en œuvre. Seuls quelques économistes dits « hétérodoxes » l’ont noté, mais les choses vont globalement se passer ainsi : les risques liés au rachat des titres de dette ne seront pris en charge par la BCE qu’à hauteur de 20 %. Les 80 % restants seront eux assumés par les banques centrales nationales. Une sorte de « dé-mutualisation » du risque dont l’économiste Jacques Sapir, par exemple, n’hésite pas à souligner qu’elle « vient d’ouvrir la porte à une renationalisation de la politique monétaire par les pays membres de la zone euro ».
Draghi a consenti à faire cela pour apaiser l’Allemagne, qui est hostile à la mutualisation du risque, et qui avait l’impression de voir entrer par la fenêtre les eurobonds auxquels elle avait fermé la porte. Mais l’un des principaux résultats est que l’eurozone est d’ores et déjà ébréchée.
 
Philippe Séguin disait que « la droite et la gauche sont deux détaillants qui ont le même grossiste : l’Europe ». La volonté de Syriza de s’allier avec l’Anel, parti de droite souverainiste, marque-t-il une prise de conscience de cette réalité ? Est-ce que cela signifie que Syriza met au second plan le sociétal et l’immigration, des sujets sur lesquels les deux partis n’ont aucune convergence ?
 
Avec cette alliance, ce que Tsipras réalise en pratique, c’est un peu ce que Jean-Pierre Chevènement avait essayé lors de la présidentielle de 2002 avec sa tentative d’union des « républicains des deux rives ». Ça n’avait pas du tout fonctionné. Peut-être que les choses n’étaient pas mûres. Elles le sont maintenant, et elles le sont en Grèce parce que ce pays a été martyrisé par l’Union européenne et par la Troïka.
 
En s’alliant avec l’Anel, Syriza envoie en tout cas un signal fort. Il signifie qu’en tout premier lieu, il entend récupérer les instruments de la souveraineté grecque. Pour ce faire, il doit s’attaquer au cadre qui enserre cette souveraineté, c’est-à-dire au cadre européen. Notre Europe n’est pas une structure de coopération de pays souverains. Elle est supranationale. Le cadre européen est en surplomb, et tant qu’on ne fait pas bouger le cadre, on ne peut absolument rien faire.
 
Que Tsipras l’ait compris est une excellente nouvelle. Il a déterminé des priorités et elles me semblent être les bonnes. Et puis, comme le dit ici Simon Fulleda, le KKE, le parti communiste grec, a refusé toute alliance. Il préfère la pureté idéologique. C’est sûr que comme ça, on ne risque pas de se salir les mains. Mais on ne risque pas de beaucoup avancer non plus. Or en Grèce, il y a urgence !
Pour ce qui est de l’immigration, la sous-ministre chargée de la question aurait annoncé dès à présent son intention de faciliter la naturalisation de nombreux jeunes d’origine étrangère nés en Grèce. On a vu pire, en termes de conservatisme !
 
La victoire de Syriza peut-elle avoir des retombées positives sur les autres partis de gauche radical européens, comme Podemos en Espagne, le Front de gauche en France, ou Die Linke en Allemagne ?
 
Pour Podemos c’est très possible. Il est dans une bonne dynamique. Il va maintenant avoir tout le loisir d’observer comment les choses se passent en Grèce.
 
Pour Die Linke, je n’y crois pas du tout. Je crois plutôt, à l’inverse, à une poussée de l’AfD, le parti de droite eurosceptique très critique envers l’idée de « payer pour le Sud » et soucieux de préserver « le contribuable allemand ».
 
À mon avis, plus Tsipras sera ferme sur ses positions, plus cela va donner du grain à moudre à l’AfD. Et plus l’AfD aura le vent en poupe, plus la CDU d’Angela Merkel sera obligée de droitiser son discours. Ou alors, l’Allemagne fera des concessions à la Grèce et cela renforcera d’autant l’AfD.
 
On a beaucoup dit qu’Angela Merkel était une « pragmatique ». Mais il y a un moment où ça ne suffit plus. Aujourd’hui, elle affronte des contradictions presqu’inextricables. L’appartenance à la zone euro doit désormais paraître bien coûteuse aux Allemands. Reste à savoir où est le point de rupture, et à quel moment ils diront « stop ».
 
La Grèce ne souhaite pas véritablement sortir de la zone euro. Ce n’est pas du tout dans le programme de Syriza. Pour l’Allemagne et pour des raisons historiques, c’est compliqué. Il lui est très délicat de prendre sur elle la responsabilité d’un échec du « projet européen ». Pourtant, on imagine sans peine qu’elle doit y songer chaque jour un peu plus…

 

mardi 27 janvier 2015

Grèce : au sujet de l'alliance de Syriza avec les Grecs indépendants


Je copie-colle ici, avec son aimable autorisation, un récent post de Simon Fulleda  lu sur un rézosico.

Tout y est dit dans cette courte mais vive analyse.