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mardi 11 avril 2017

Kévin Victoire : « Hamon veut unir la gauche, Mélenchon veut fédérer le peuple »






Kévin Boucaud-Victoire est journaliste. Après avoir travaillé pour l'Humanité, il collabore aujourd'hui à Slate et à Vice. Il est également cofondateur du site socialiste et décroissant Le Comptoir. Il vient de publier son premier essai, La guerre des gauches (Le Cerf, avril 2017) et revient pour L'arène nue sur quelques-uns des enjeux de l'élection présidentielle. 


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Dans votre essai La guerre des gauches, vous reconnaissez que « la négation du clivage gauche-droite est de plus en plus à la mode ». On a parfois l'impression que ce clivage est en effet éculé, notamment dans le cadre de l'actuelle campagne présidentielle. Dans son analyse du premier entre les 11 candidats, le journaliste Laurent de Boissieu explique ici  que « de nombreux échanges ont permis de mettre à jour de vrais clivages », notamment ceux autour de la question européenne. Pour votre part, vous considérez pourtant que le clivage droite-gauche est toujours valable. Pourquoi ?

Analysant les cinq premières années de présidence de François Mitterrand, et pas seulement celles qui ont suivi le « tournant de la rigueur » de mars 1983, Cornelius Castoriadis, principal cofondateur de la revue révolutionnaire Socialisme ou barbarie, expliquait au Monde : « Il y a longtemps que le clivage gauche-droite, en France comme ailleurs, ne correspond plus ni aux grands problèmes de notre temps ni à des choix politiques radicalement opposés. » Trente-et-une années plus tard, difficile de ne pas faire le même constat. Ajoutons ce qui constitue le cœur de mon ouvrage : la gauche, qui n’a jamais été un bloc, est morcelée comme jamais au point de ne plus former un camp. Dès lors, il est tentant de chercher un nouveau clivage.

Le clivage opposant souveraino-patriotes d’un côté au européo-mondialistes de l’autre peut sembler au premier abord le meilleur. En effet, le rapport à la mondialisation et dans le cas français à l’Union européenne paraît essentiel tant d’un point de vue économique que politique, voire culturel. Ça l’est en réalité surtout pour ceux qui remettent en question ce cadre, les autres se contentant souvent de se soumettre sagement.

Pourtant, les choses ne sont pas si simples. D’abord, il y a l’épineux problème du FN : alors qu’il s’agit du principal parti souverainiste, au moins d’un point de vue électoral, personne à gauche, à quelques exceptions près, ne veut avoir affaire à lui. Il en va de même pour une partie non négligeable de la droite « républicaine ». 

Ensuite, même en excluant le parti d’extrême droite, l’affaire reste compliquée. Il suffit de voir les tentatives d’union des « Républicains des deux rives » de la fin des années 1990, avec la Fondation du 2-Mars, qui n’a mené à rien, et du début des années 2000, quand Chevènement a voulu tendre la main aux souverainistes du RPR, pour s’en convaincre. Plus récemment, nous avons vu émerger chez les jeunes, des associations souverainistes, mêlant militants de gauche et de droite, comme les jeunes euroréalistes ou le Cre (Critique de la raison européenne) né à Science po Paris et qui s’est exporté dans quelques campus. La première a viré très à droite, les militants de gauche l’ayant vite fuie. La seconde rencontre un très succès relatif et aucun projet politique n’en a émergé. La raison est simple : par-delà une opposition commune à l’Union européenne, peu de choses unissent leurs membres. Ils se retrouvent pour s’opposer (en l’occurrence à l'Union européenne), mais sont incapables de proposer quelque chose de commun.

En réalité, j’estime que le clivage gauche-droite est une sorte de fantôme qui hante notre vie politique. Alors qu’il est en pratique mort, il continue de diriger notre vie politique. Pourquoi ? Parce que droite et gauche sont plus que des camps politiques, elles sont des cultures politiques distinctes, avec leurs valeurs et leur psychologie. Au final, militants de droite et militants de gauche ne sont aujourd’hui pas près de s’extraire de ce champ.

Kévin Victoire
Vous identifiez trois familles de la gauche : la nouvelle gauche libérale, la nouvelle gauche jacobine, la gauche alternative. Et vous classez Emmanuel Macron dans la première catégorie tout en rappelant qu'il est assez proche d'un Alain Juppé par exemple. Quelle est la différence, finalement, entre cette gauche libérale et la droite orléaniste ? Pourquoi ranger Macron à gauche ?

La différence est très faible. D’abord, la droite orléaniste est conservatrice (modérément) et cléricale, quand la gauche libérale se méfie du religieux et croit au Progrès. Pour faire simple, ce qui caractérise principalement la gauche libérale, plus que son adhésion au libéralisme économique, c’est son adhésion au libéralisme culturel, c’est-à-dire à l’idée que chacun peut choisir intégralement son mode de vie. De plus, les électorats ne sont pas complètement identiques d’un point de vue sociologique. La droite orléaniste est bourgeoise. Le cœur de l’électorat de la gauche libérale – même si Macron et ses amis draguent de plus en plus lourdement le grand patronat – se situe plutôt du côté de la nouvelle petite bourgeoisie éduquée des centres-villes travaillant notamment dans les métiers de l’information et de la communication.

Venons-en maintenant au cas d’Emmanuel Macron. L’ex-ministre de l’Economie est en train de réaliser le rêve d’Alain Minc, celui de former un « Cercle de la raison », constitué des modérés des deux bords, comprenez par-là ceux qui ne remettent en question ni la démocratie libérale, ni l’Union européenne ou la mondialisation. On peut donc le voir comme le pionnier d’un vrai centre, camp qui jusque-là était en réalité de droite. Mais les choses sont plus complexes. Macron est le fils politique d’Attali et de François Hollande. Il vient de la gauche, et avouait l’an dernier « Je suis de gauche, c'est mon histoire. Mais la gauche aujourd'hui ne me satisfait pas ». Ajoutons que la majorité de ses soutiens et de ses militants viennent de la gauche et surtout pour beaucoup d’électeurs – plus qu’on ne le soupçonne – le leader d’En Marche ! est le seul « vote utile » pour faire barrage à la droite et à la peste brune, représentée une fois de plus par le FN.

Mais surtout, outre le libéralisme économique, qu’il partage avec Fillon ou Juppé, ce qui définit le mieux l’ancien ministre de l’Economie c’est son adhésion au culte du Progrès, au "bougisme" et son opposition au conservatisme, même si pour attirer une partie de la droite il doit tenir des propos modérés sur la question. Rappelez-vous que pour lui le vrai clivage se situe entre progressistes et conservateurs. Ce n’est pas un hasard s’il a appelé son livre Révolution. Il faut juste admettre deux choses. D’abord qu’il n’est pas révolutionnaire au sens où l’entend la gauche radicale, mais qu’il est l’héritier de cette bourgeoisie, qui, selon Karl Marx et Friedrich Engels, « a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire ». La révolution de Macron correspond à une extension du domaine de la marchandisation. Ensuite, il faut admettre que socialisme et gauche ne se confondent pas et que l’identification de l’un à l’autre est due au Front populaire de 1936 et à l’antifascisme de la même période. Pour finir, Macron est la conséquence logique de l’évolution de la majorité du PS depuis 1983, passant d’un socialisme réformiste à un social-libéralisme… lui-même de moins en moins social.

Pourquoi, selon vous, les deux candidats que sont Hamon et Mélenchon n'ont-ils pu parvenir à un accord en vue d'une candidature unique ?

Hamon et Mélenchon ont des programmes qui ne sont pas si éloignés l’un de l’autre, même si le candidat de la France insoumise est plus radical, et ont des électorats sociologiquement similaires (la classe moyenne éduquée urbaine, de plus en plus précarisée, et les fonctionnaires). Le candidat PS se situe entre le "gauche libérale" et la "gauche alternative", telles que je les définis dans mon livre, et celui de la France insoumise est à cheval entre la "gauche alternative" et la "gauche jacobine". 

Mais deux choses essentielles semblent les séparer. Ils ont des analyses politiques très différentes. Hamon appartient à l’aile frondeuse du PS, c’est-à-dire à un groupe politique qui croît que la solution viendra d’un PS qui retrouverait ses bases, celles de 1981. Mélenchon, lui, estime que le PS est largement responsable de la situation actuelle et que le salut de la gauche ne se fera qu’en-dehors de ce parti, mais aussi et surtout contre lui. La conséquence est que Hamon veut unir la gauche, quand Mélenchon, influencé par le populisme de la philosophe postmarxiste Chantal Mouffe, désire fédérer le peuple dans son ensemble. La deuxième divergence cruciale porte sur l’Union européenne. Hamon appartient à cette gauche qui croit encore qu’il est possible de réorienter l’Union de l’intérieur vers une « Europe sociale ». Mélenchon, malgré des ambiguïtés, se situe plus dans les pas d’une gauche souverainiste, qui estime essentielle de sortir des traités européens. Dans ces conditions, une alliance entre les deux n’aurait pu être que dans une stratégie de « vote utile » : désistement de l’un pour assurer à la « vraie gauche » d’être au second tour, en dépit du projet politique.

Une enquête Ispos montre que les personnes ayant les revenus les plus faibles s'orientent en priorité (et de manière à peu près équivalente) vers un vote Mélenchon ou vers un vote Le Pen. Qu'est-ce qui explique, selon vous, qu'une partie importante de l'électorat populaire fuie la gauche au profit du Front national ?

A partir des 1983, le PS a sciemment abandonné les classes populaires, au profit des « minorités » – je renvoie à l’excellent article de Ludivine Bénard dans Vice sur le sujet – qu’il décide d’instrumentaliser. A partir de ce moment, et de la création de SOS Racisme, ne va plus se préoccuper des classes populaires (ou au mieux pour les réduire aux « banlieues », oubliant ainsi une partie importante d’entre-elles, reléguée dans « la France périphérique »). Dans le même temps, le PCF s’est effondré, en partie à cause de la participation au gouvernement de Mauroy en 1981 et l’effondrement du bloc soviétique en 1991. La gauche « radicale » et l’extrême gauche ont alors beaucoup de mal à s’adapter à cette nouvelle configuration politique. Les classes populaires se sont alors détournées du camp qui devait les représenter. En peu de temps, la gauche a abandonné le peuple, la droite gaulliste a abandonné la nation, laissant au FN le monopole de ces concepts, leur donnant les pires définitions possibles. 

Mais attention quand même. D’abord, il y a toujours eu un électorat populaire de droite. En 1981, un tiers des ouvriers ont préféré Valéry Giscard d'Estaing à Mitterrand. Le FN a récupéré une majorité de cet électorat. L’ancien électorat communiste a préféré au départ se réfugier dans l’abstention, même si une part importante de leurs enfants votent maintenant pour l’extrême droite. Rappelons ensuite que le premier parti ouvrier n’est pas le FN, mais l’abstention (61 % aux élections régionales de 2015). Le défi pour la gauche que j’entends défendre sera de basculer franchement vers le populisme afin de retrouver les classes populaires, qu’elles soient d’origine immigré ou non, qu’elles vivent en banlieue ou du côté de la France périphérique.  



samedi 7 novembre 2015

"Podemos a réappris la démocratie aux Espagnols", entretien avec Christophe Barret






Christophe Barret est historien et spécialiste de l'Espagne. Il vient de publier Podemos, pour une autre Europe aux éditions du Cerf. Peu après la victoire des indépendantistes en Catalogne et à quelques jours des élections législatives espagnoles, il a bien voulu répondre à quelques questions sur ce mouvement politique peu ordinaire... 


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Dans votre livre, vous décrivez le noyau dirigeant de cette formation politique comme un groupe d'intellectuels - souvent universitaires - imprégnés de marxisme et de gramscisme. Parmi leurs principales sources, vous citez également Ernesto Laclau et Chantal Mouffe. Qui sont ces deux-là et comment influencent-ils les idées de Podemos ?

Leur rôle de ces deux philosophes du politique est fondamental. L'argentin Ernesto Laclau a été lié au péronisme, avant de s'en éloigner. Il a fondé puis animé avec Chantal Mouffe ce qu'il est convenu d'appeler « l'école d'Essex » - du nom de la ville où ce philosophe du politique a enseigné à partir de 1972. Au début des années 1980, il déclarait à El País : «À travers le péronisme, j'en suis venu à comprendre Gramsci». 

Dans un passionnant numéro de l'émission de Pablo Iglesias, La Tuerka, Chantal Mouffe a récemment rappelé à la nouvelle génération ce que fut la pensée de son compagnon, Laclau, mort en 2014, pensée qui reste toujours très influente en Amérique latine. Laclau ne conserve pas, en effet, la totalité de l'héritage post-marxiste de Gramsci. Ses grands textes nous rappellent qu'il ne croit plus au rôle primordial de la seule classe ouvrière dans la lutte pour « l'hégémonie culturelle ». Pour faire simple, il préconise de jouer avec le consensus institutionnel imposé par la bourgeoisie, tant en en Amérique du Nord que chez nous. Reste, et c'est la formule qu'utilise beaucoup Chantal Mouffe à « radicaliser la démocratie ». Laclau s'appuie, dans sa démonstration, sur les exemples de précédents historiques. Il s'agit de faire ce que Salvador Allende, au Chili, ou Lech Walesa, en Pologne, ont réussi : soulever un peuple et incarner sa volonté de changement au point de remporter démocratiquement le pouvoir. 

Les fondateurs de Podemos rêvent de ce « moment populiste ». Les terribles conséquences de la crise économique de 2007-2008 ont fait d'eux les porte-paroles de classes moyennes révoltées contre son élite politique. Pour l’anecdote, signalons que le choix du terme « Podemos », pour baptiser ce nouveau mouvement est moins une référence au « Yes we can d'Obama » – lui-même, du reste, hérité d'une vieille tradition syndicale états-unienne – qu'une reprise du nom plus récemment porté par de nombreuses agrupaciones – des rassemblements citoyens – présents en Amérique latine et dont Íñigo Errejón – le « meilleur idéologue de Podemos » selon Pablo Iglesias – a rapporté l'existence dans sa thèse.

Par certains des aspects du discours de Podemos (revendication assumée d'un certain populisme, choix d'opposer « la caste » et « le peuple » plutôt que « la bourgeoisie » et « le prolétariat »), on  a presque l'impression d'un mouvement qui prônerait le « ni droite, ni gauche ». Finalement, a-t-on affaire à un parti de gauche radicale ou à des militants du dépassement des « vieux clivages » ? Quelles sont les différences radicales avec le M5E italien ou le Front National français, par exemple, dont Podemos semble se défier vivement ? 

En fait, à une opposition « gauche-droite » trop apaisée, Podemos voudrait pouvoir substituer une confrontation « haut-bas ». Or le terme « populiste » est devenu une injure pour disqualifier toute force politique qui propose cette alternative. Dans un chapitre du livre intitulé « Tente ans de populisme », je tente de faire un sort au procédé. Chez nous, n'est-ce pas un certain Jean-Pierre Raffarin qui opposait naguère la France « d'en haut » à celle d'en bas » ? Plus sérieusement, comme vous le laissez entendre, il est vrai qu'existent d'autres challengers, le M5E et le FN, usant du même discours. Mais le premier se différencie fondamentalement de Podemos en ce qu'il fonctionne via des logiques de loyautés personnelles. A l'inverse, Podemos promeut une « démocratie participative » qui le préserve des dérives les plus autoritaires.

La position du FN intrigue tout autant les Espagnols que nous mêmes.  Chantal Mouffe voit dans les dirigeants frontistes – pour reprendre d'autres paroles utilisée dans l'émission dont je viens de vous parler – « des gramsciens de droite ». De manière magistrale, elle pointe les raisons pour lesquelles l'extrême-droite française a pris un tel avantage. Celui-ci lui viendrait de sa longue habitude de jouer avec les affects des masses d'une part, et d'un conservatisme ankylosant caractéristique des formations de la gauche de la gauche d'autre part. Du coup, j'avoue m’interroger sur ce que Pablo Iglesias peut trouver d'intéressant à Jean-Luc Mélenchon. D'une certaine manière, ce dernier incarne tout ce que l'Espagnol déteste… 

La référence à « la patrie » est récurrente dans les discours de Pablo Iglesias. Pourtant, vous ne manquez pas de souligner que « la manière dont Podemos traite ces deux symboles majeurs que sont le drapeau national et la monarchie trahit un certain embarras, à l'heure de penser l’État ». Peut-on considérer Podemos comme un parti souverainiste ? 

Ce recours au mot « patrie » peut surprendre a priori. Mais « la patrie », pour Pablo Iglesias et ses camarades, ce sont « les gens ». Il faut le croire quand il dit qu'il est être marxiste – même s'il peut passer pour un hérétique au yeux des orthodoxes… Parler de « patrie » et de « souveraineté » vise à aider le peuple à s'émanciper. Mais l'idéal n'est pas étatique. Il est celui d'une société auto-régulée. Nos souverainistes gaullistes ou chevènementistes ne doivent donc pas prendre leurs désirs pour des réalités....

Conséquent avec lui-même, Podemos ne se reconnaît dans aucun drapeau. Dans les réunions publiques qu'il organise, on cherchera en vain sur la scène un drapeau rouge ou aux couleurs de la IIe République espagnole (rouge, jaune et violet). Toutefois, l’Histoire avance parfois plus vite que ne le voudrait un révolutionnaire gramscien. Et c'est de manière un peu inopinée que Pablo Iglesias s'est retrouvé à devoir faire pour la première fois de sa vie une conférence au pied du drapeau national espagnol : celui de la monarchie constitutionnelle ! C'était il y a une semaine au palais de La Moncloa. Mariano Rajoy l'y avait invité avec tous les autres grands responsables politiques, pour évoquer la brûlante crise catalane. 

Parlons-en justement ! Quelles sont les positions de Podemos sur cette question catalane ? 

La situation de la Catalogne est très compliquée. Pour me la faire comprendre, une amie catalane m'avait dit un jour: « tu sais, la Catalogne aurait pu vivre la même histoire que Portugal ! ». Les historiens savent que l'Espagne ne s'est pas construite comme la France. La Constitution espagnole de 1978 a permis à la Catalogne de renouer complètement avec sa culture, notamment avec sa langue et avec l'enseignement de son histoire. L'Union Européenne a réduit l'influence de Madrid et la crise achevé de renforcer le repli sur soi catalan. Aujourd'hui, l'option indépendantiste est majoritaire au Parlement régional mais – encore –  minoritaire, dans la société.  

Du coup, Podemos pense pouvoir renvoyer dos-à-dos les « indépendantistes » et les « immobilistes » qui n’envisagent que la voie répressive. Officiellement, le parti est défavorable à l'indépendance et prône un « droit à décider »…  que la Constitution actuelle en prévoit pas ! Mais cette position très ambiguë se révèle intenable à long terme. Aux élections régionales, le parti a été dépassé sur sa gauche par un mouvement indépendantiste, la Candidature d'unité populaire (CUP), dont la stratégie de lutte pour l'hégémonie culturelle avait inspiré Pablo Iglesias au moment de la création de son parti. Mais Podemos a aussi contre lui le fait que son premier cercle dirigeant soit essentiellement madrilène... 

Vous évoquez l'Union européenne, autre sujet d'actualité. Quelles sont, justement, les positions des leaders de Podemos sur l'Europe ? Et sur l'euro ?

Ce sont des pragmatiques ! Quand Pablo Iglesias traite Mariano Rajoy de « traître à la patrie », il s'élève en même temps (et durement) contre le vide démocratique propre aux institutions européennes. C'est d'ailleurs la radicalité de cette critique qui a permis au parti de percer à l'occasion des élections européennes de 2014. Íñigo Errejón est même allé jusqu'à déclarer que lorsqu'une institution européenne était moins démocratique qu'une institution nationale, il était logique de revenir à l'échelon national. C'est bien pourquoi je conseille aux souverainistes français de considérer Podemos avec bienveillance. Lors de sa première réunion publique tenue à Paris, en septembre dernier, Pablo Iglesias n'a pas exclu le fait de devoir  un jour quitter la zone euro si un pays au poids économique plus important que celui de l'Espagne le faisait le premier. 

Mais il est vrai que sur la monnaie unique, le débat n'est pas tranché. Un bon gramscien ne s'opposera jamais frontalement au « sens commun ». Ce serait mettre en péril son combat pour « l'hégémonie culturelle ». Or, que cela nous plaise ou non, le peule espagnol est très européiste. Et c'est la ligne d'un Piketty, qui l'emporte pour l'instant. L'économiste français a été récemment nommé à un comité international chargé de conseiller Podemos. Profitons-en pour constater que la démocratie participative, dans le Podemos de Pablo Iglesias comme dans le PS qu'appelait de ses vœux Ségolène Royal court encore le risque de finir dans les mains d'un comité d'experts…  

Dans votre livre, vous émettez l'idée originale selon laquelle Podemos serait un mouvement typiquement « post-chrétien », doté d'une sorte de « stratégie messianique ». Pouvez-vous l'expliquer en quelques mots ? 

En France, c'est le politiste Gaël Brustier qui a attiré mon attention sur les nombreuses connexions existant entre la lutte pour « l'hégémonie culturelle » et les priorités définies par le souverain pontife. Le pape François et Ernesto Laclau sont tous deux Argentins ! 

De mon côté, je suis toujours interpellé, lorsque je vais en Espagne, par les nombreuses références – conscientes ou non – à schémas de pensées catholiques. Dans les discours de Pablo Iglesias, des journalistes ou des écrivains ont  relevé des schémas à la paraboles et aux discours moralisant – je ne dis pas moralisateurs – de l'Église. Et les caricaturistes traitent souvent Iglesias sous les traits du Christ, ne sont pas non plus en reste. Or on sait, depuis la Révolution française, qu'il en faut pas négliger leurs analyses… L'expression « post-christianisme » est utilisée par le journaliste John Carlin. Ce rapprochement promus par certains entre christianisme et révolution n'est pas sans rappeler au la quête d'un Pierre Pascal. Il y a presque un siècle, cet intellectuel catholique s’engagea aux côtés de la révolution bolchevique. Une magnifique biographie – Pierre Pascal, entre christianisme et communisme, par Sophie Coeuré aux éditions Noir sur Blanc – lui a d'ailleurs été récemment consacrée. Il existe, à Podemos, un « cercle des spiritualités progressistes » où l'on peut librement parler de tous cela !

Un récent sondage indique que Podemos a encore perdu du terrain dans les intentions de votes aux élections législatives qui s'approchent. Il ne serait plus qu'à 10,8 %. Quelle peut en être l'explication ? Faut-il y voir un effet de l'exemple décourageant donné par l'échec de Syriza en Grèce ? 

Les sondages sont les sondages… Mais on en peut en effet pas sous-estimer l'effet dévastateur des capitulations de celui que l'historien et romancier Olivier Delorme appelle « Tsipandréou » ! Le doute s'est installé parmi les militants de Podemos. « Monsieur Tsipras pourrait-il vivre avec une pension de 350 euros ? Quelle douleur de voir que cet argument que nous utilisions contre la caste, nous pouvons désormais l'utiliser contre l'un des nôtres » écrivait il y a peu le chanteur de rap Nega, proche du parti. Pablo Bustinduy Amador, secrétaire aux relations internationales de Podemos écrivait, dans une tribune publiée le 1er septembre sur le site Público.es : « il n'y a pas davantage de souveraineté dans la pénurie, ni dans l'isolement, sans un plan fiable de financement d'une économie cassée et asphyxiée". Il s'agissait, pour lui, de justifier le retournement de stratégie opéré par dirigeants de Syriza. 

Il est évident aujourd'hui qu'une contre-performance de Podemos nous apprendrait que, plus que les choix théoriques d'une lutte pour l'hégémonie culturelle, comptent les programmes élaborés en matière de politique économique. Quoi qu'il arrive, cependant, Podemos a déjà remporté un magnifique succès. Il a réappris la démocratie aux Espagnols !


mardi 27 janvier 2015

Grèce : au sujet de l'alliance de Syriza avec les Grecs indépendants


Je copie-colle ici, avec son aimable autorisation, un récent post de Simon Fulleda  lu sur un rézosico.

Tout y est dit dans cette courte mais vive analyse.




lundi 5 mai 2014

L’Européisme : une idéologie de substitution pour la droite comme pour la gauche


eurobéât
Ci-dessus, une affiche à la gloire des fameux « eurobéâts »

Cet article est initialement paru sur le site de LaCroix.com

Le débat européen s’ouvre peu à peu et l’on peut désormais se risquer à émettre des doutes quant à la nature – antidémocratique et économiquement inégalitaire – de la construction européenne actuelle sans risquer le discrédit de soi-même et de ses descendants sur quatre ou cinq générations. Pourtant, force est de l’admettre : cette liberté de parole est récente. Longtemps, ce débat a fait l’objet d’un véritable phénomène d’occultation. Quelles en sont les raisons ?
On peut donner plusieurs explications, la principale résidant dans l’étonnante capacité de l’idée européenne à fournir à qui les lui demande les moyens d’une bonne conscience à peu de frais. Bien sûr, à ses débuts, l’Europe apparaît comme une opportunité de rédemption indispensable et l’occasion de sortir définitivement du tunnel guerrier de 1914-1945. Mais aujourd’hui encore, et c’est plus étonnant, sa seule invocation permet d’apparaître à qui en use comme l’heureux dépositaire d’une sorte de supplément d’âme.
C’est très commode pour qui entend camoufler certaines de ses préférences idéologiques. A la droite de l’échiquier politique par exemple, l’Europe a bon dos. Elle permet de dissimuler une prise de distance progressive d’avec la tradition gaulliste, et l’abandon d’une certaine idée de la grandeur et de l’indépendance nationales au profit d’un ralliement aux puissances de l’argent. C’est un secret de polichinelle : les principes économiques d’inspiration néolibérale dominent la construction européenne. Celle-ci est devenue un fer de lance de la « concurrence non faussée » et de la croyance en la réalisation de « l’allocation optimale des ressources » par les marchés de capitaux. Tout le monde le dit désormais, au point que ça semble une antienne. A moins que ce ne soit simplement une réalité ? Quoiqu’il en soit, pour ceux que cela réjouit sans qu’ils l’assument tout à fait, c’est une aubaine que de pouvoir dissimuler leurs préférences sous quelques grands principes et une poignée de mots ronflants. Lorsqu’on est acquis à la « libre circulation des marchandises et des capitaux », quelle chance de pouvoir faire croire qu’on aime en réalité la Paix et la Démocratie – majuscules, toujours majuscules.
A gauche, l’idée d’Europe tient un double rôle. Elle sert à la fois de cache-misère et d’idéologie de substitution. De cache-misère car elle permet, ici aussi, d’escamoter un ralliement sans condition aux préceptes néolibéraux. La gauche actuellement au pouvoir, qui n’a, pour tout projet de société, que la réduction des déficits publics à 3 % du Produit intérieur brut, est trop heureuse de pouvoir imputer à « Bruxelles » son manque sidéral d’ambition. Mais L’Europe lui tient également lieu de Grand Dessein par défaut, cependant que l’expérience soviétique semble avoir disqualifié le socialisme. Exclusivement soucieuse, désormais, de paraître respectable, la gauche s’est crue obligée de jeter le bébé avec l’eau du bain et de tout bannir sans distinction, l’intégralité des thèses marxistes et l’horreur stalinienne, la défense du peuple et le souvenir traumatisant du Goulag.
On nous a rebattu les oreilles avec la thématique de « la fin des idéologies ». C’était une erreur. Les lunettes déformantes de l’idéologie, qui brouillent la vision et altèrent le jugement, sont toujours là. L’européisme est bel et bien une idéologie, qui a pris la place d’autres, tombées en désuétude. Elle en a les caractéristiques et, comme toute religion séculière, elle a ses adeptes. Elle a aussi son clergé, prompt à poursuivre de sa vindicte les blasphémateurs, ceux qui osent mettre en doute la sacralité de l’objet révéré : l’Union européenne.
Mais la communion de la droite et de la gauche dites « de gouvernement » dans l’idolâtrie sans condition de l’UE ne va hélas pas sans poser problème. Elle contribue à accréditer la thèse défendue par le Front national selon laquelle il existe une collusion de « l’UMPS ». Le FN se présente évidemment comme la seule voix divergente, donc la seule alternative possible. A quelques semaines d’élections européennes qui risquent de se solder par un triomphe du parti d’extrême-droite, peut-être serait-il temps de prendre enfin conscience de ce phénomène, ne serait-ce que pour pouvoir y porter remède.
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dimanche 5 mai 2013

Marche pour la « VI° République » : Mélenchon a-t-il brouillé son message ?



Photo prise par le blogueur Politeeks ( politeeks.info)


Difficile de savoir combien ils étaient vraiment, entre les 180 000 manifestants annoncés par les organisateurs et les 30 000 décomptés par la préfecture de Police (qui, initialement, ne devait pas s'exprimer). Ils étaient en tout cas nombreux à la « marche citoyenne » initiée par Jean-Luc Mélenchon et à exiger « d’en finir avec ces institutions issues d’une époque révolue ». C'est donc un succès pour le leader du Front de gauche.

Ce qui peut surprendre, en revanche, c'est le mot d'ordre. Il était certes question, en ce 5 mai, de dénoncer la crise et de combattre  la finance. Mais il s'agissait plus encore  de congédier « ces institutions soi-disant stables qui permettent des circulations intolérables entre la finance et la haute administration », puis de mettre en place une  « sixième République ».

On peut certes interpréter cela comme une volonté de dénoncer de manière large et exhaustive la politique menée par François Hollande. Pourtant, on aurait mieux compris une manifestation dirigée contre la seule austérité. Un mot d’ordre à caractère exclusivement économique et social aurait davantage collé au contexte. Alors même que de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui, jusqu’au sein de la commission européenne, pour mettre en doute la politique de rigueur menée jusque-là, on aurait compris que le Parti de gauche souhaite enfoncer le clou.

De plus, nombre de caciques du PS ont fait savoir, au sortir de la séquence sociétale du « mariage pour tous », qu’on entrait à présent dans une « deuxième phase du quinquennat », centrée sur l’emploi. Car il est évident que la priorité du moment est de redresser la situation économique. Ce n’est pas faire preuve d’un « économisme » marxisant que de dire cela. Au-delà de cinq millions de chômeurs, il ne faut pas moins d’économie, il en faut davantage.
 
Ce n’est donc pas le moment d’imaginer de nouvelles étapes dilatoires telles qu’un bouleversement institutionnel que pas grand monde, aujourd’hui, ne réclame.  Au contraire, même. Lorsque les Français se déclarent favorables, dans un sondage, à la « valeur d’autorité », ils ne se défient pas de « la construction pyramidale de la Vème République » vilipendée par Mélenchon. A l’inverse, ils la plébiscitent. Et lorsque 87% d’entre eux éprouvent le besoin de se doter d’« un vrai chef », ce n’est pas à un changement de régime qu’ils aspirent, mais au retour du fonctionnement normal de notre « monarchie élective ».
 
Le sentiment que la République dysfonctionne est certes partagé. Mais envisager en priorité des réponses institutionnelles n’est pas forcément la bonne approche. Evidemment, des erreurs ont été faites sur la question des institutions. Mélenchon dénonce avec raison, sur son blog « l’inversion des scrutins et le raccourcissement du temps des mandats (qui ont) produit des effets destructeurs de grande ampleur ». Mais c’est en 2000 que fut réduit le mandat présidentiel de cinq à sept ans, non en 1958. Et c’est à Lionel Jospin que l’on doit l’inversion du calendrier entre présidentielle et législatives, non au général de Gaulle.

Quant aux solutions que Mélenchon souhaite importer d’Amérique latine, on peut s’interroger sur leur efficacité potentielle. Si cette possibilité existait en France, quelles conséquences aurait un « référendum révocatoire », hormis le retour au pouvoir anticipé d’une UMP qui, en plus d’être plus radicalisée que jamais sur la question des valeurs, ne sait jouer d’autre partition économique que l’alignement sur la droite allemande ?

Or c’est bien cela - et non la question du régime - qui donne aujourd’hui le sentiment d’un blocage de la République : l’impression que l’offre politique s’est rétrécie et que l’alternance ne se réduit qu’à une succession du pareil et du même. Que, si le clivage droite/gauche demeure pertinent sur les questions de société, il a cessé de l’être sur celles de l’économie et du social, celles justement qui préoccupent le plus la population. Ou, pour l’exprimer comme René Rémond, que « la plupart des repères qui ont successivement dessiné les figures opposées de la droite et de la gauche et configuré leurs personnalités contraires ont singulièrement perdu de leur pertinence, pour ne pas dire entièrement ».

Davantage qu’une « sixième République, on s’attend donc à ce qu’un programme alternatif de gauche propose une rupture sur l’économie et le social, sur la lutte contre le chômage, mais aussi sur l’Europe. Sans doute Mélenchon en est-il conscient. Et il se prête volontiers à l’exercice, comme le montre sa récente interview par Jean-Jacques Bourdin. S’il y rappelle brièvement son attachement au démantèlement du « pouvoir monarchique », la majeure partie de ses propositions – quelqu’opinion qu’on en ait– vise bien à remplacer une politique de l’offre par une politique économique qui favorise la demande : titularisation des précaires de la fonction publique, interdiction des contrats précaires dans le privé, des licenciements boursiers, réorientation de l’Europe via une opposition à la politique de la CDU allemande. Ainsi, sur RMC, la question des institutions est-elle rapidement évacuée pour faire place à au déroulé d’un programme économique.
 
C’est qu’encore une fois, la « sixième République » ne présente aucun caractère d’urgence. Davantage que la rupture du cadre institutionnel, c’est le rétablissement de son fonctionnement normal qui est souhaitable, avec le retour à une véritable alternance gauche/droite. Dès lors, on est tenté d’acquiescer lorsque Bertrand Renouvin explique sur son blog : « si Jean-Luc Mélenchon avait appelé à manifester contre les oligarques, je me serais mêlé au cortège pour marcher avec des Français qui sont en colère pour de bonnes et simples raisons. L’appel à la « sixième République » m’en écarte. L’objectif est illusoire et la marche protestataire va se réduire à une opération de diversion ».

Une diversion, ou peut-être un mot d’ordre facile, que l’on retient, qui marque les esprits. Un slogan court et percutant que l’on scande aisément dans une manifestation. Presque une « une » de quotidien en soi. Mais qui présente un inconvénient essentiel : il brouille en partie le message.
 
 
Lire et relire sur L'arène nue:
Politique économie : après TINA est-ce que TINS ?  CLICK
Europe : est-ce vraiment l'Allemagne qui paie ?  CLACK
Mélenchon/Moscovici et la guerre des gauches  CLOCK
Quelles conclusions tirer de la défaite de Mélenchon ? CLOUCK
Je monte le chon, le tombe le calechon, je vote Mélenchon  CLECK
 

mercredi 27 juin 2012

Rigueur de gauche ou austérité de droite : choisis ton camp, camarade !


« Les dépenses de l’Etat seront gelées pendant trois ans ». Telle était l’annonce triomphale qu’on lisait hier dans nombre de journaux, souvent assortie de clichés de ministres souriants. En effet, quand on démontre que, bien qu’étant socialistes, on est avant tout « des gens sérieux », on ne peut qu’arborer une mine réjouie.

Et quand on dit « sérieux », c’est presque un euphémisme. Jugez plutôt : avec des dépenses gelées et un taux d’inflation aux alentour de 2%, les dépenses de l’Etat vont donc baisser chaque année pendant 3 ans. C’est Angela Merkel, qui va être contente !

Heureusement - ouf, sauvés ! - on nous annonce un « effort juste, équilibré, partagé ». Après « l’ordre juste » de Ségolène Royal, voici venir « l’austérité juste » du couple Hollande/Ayrault. Etre juste, répartir équitablement la pauvreté : c’est aussi cela, être de gauche.

D’ailleurs, le journal Libération - qui s’y connaît en matière de gauche - expliquait cela très clairement dans un édito daté du vendredi 21 juin : « une rigueur de gauche est-elle une rigueur de droite qui ne dit pas son nom ? Il faut le dire sans relâche, il n’y a aucune fatalité à ce que ces deux-là se ressemblent ».

C’est vrai, quoi ! Assénons-le, martelons-le, tonitruons-le « sans relâche » : l’austérité de droite et l’austérité de gauche, c’est différent. La preuve : l’une est de droite, ce qui est mal. L’autre est de gauche, ce qui est bien. Et Libé de préciser le fond de sa « pensée » : pour que la rigueur de gauche diffère de celle de droite, il faut qu’un certains nombre de conditions soient réunies. Il convient notamment que « cette rigueur soit assumée, discutée, explicitée et arbitrée à chaque instant dans un esprit de justice et d’effort partagé ».

Une rigueur bien « assumée » : voilà qui est de gauche ! Et « explicitée » aussi. La rigueur, finalement, c’est un peu comme la peste, le choléra, le vol à l’étalage et les coups de fouet. Au départ, on est plutôt tenté d’être contre, mais dès lors que c’est bien « discuté, explicité », on comprend immédiatement tout le bénéfice qu’il y a à en tirer.

En tout cas, quant à l’austérité de gauche et à celle de droite, il est un point sur lequel chacun des deux camps s’accorde volontiers : « il n’y a aucune fatalité à ce que ces deux-là se ressemblent ». D’ailleurs, la toute nouvelle opposition défend « sa » rigueur avec la dernière énergie. Récemment invitée de l’émission Mots croisés, Valérie Pécresse l’a martelé : « la rigueur de gauche sera beaucoup plus brutale que la rigueur de droite ».

En effet, selon l’ancienne ministre, la rigueur de droite, si elle était  moins « explicité » avait au moins un avantage : elle était « tout entière tournée vers la compétitivité, le pouvoir d’achat et l’emploi », quand sa cousine de gauche « se caractérise par des mesures anticoissance et anti-emploi ». Là, on brûle de découvrir dans quels secteurs précis l’austérité de droite a généré de l’emploi, quel type d’emplois, et dans quelles proportions. Las, l’histoire ne le dit pas.

Résumons nous : pour la gauche, la rigueur de droite n’était pas suffisamment « assumée, discutée, explicitée ». A l’inverse, pour la droite, la rigueur de gauche sera « brutale » et « anticroissance ». On voit bien là toute la nuance qu’il y a entre les deux types d’austérité. Chacune est portée par des « gens sérieux », mais leur « nature profonde » diffère dans les grandes largeurs….

René Rémond, dans un ouvrage visant à actualiser ses analyses historiques et intitulée « Les droites aujourd’hui », s’interrogeait sur la pertinence, à l’aube des années 2000, de continuer  distinguer la droite et la gauche. Il admettait que les anciennes lignes de fractures telles l’acceptation de la République, ou la question religieuse, étaient caduques pour départager les deux camps.

Il essayait donc de dégager de nouveaux sujets d’affrontement tels que la décentralisation, l’Union européenne, ou encore la laïcité, mais constatait avec regret que sur ces questions, les positionnements étaient largement trans-clivage : « sur trois des débats de l’heure portant sur des questions de fond et dont la solution façonnera l’avenir, la distinction droite-gauche n’est pas ou n’est plus pertinente ».

C’est vraiment bête que Rémond n’ait pas tenté d’appliquer sa grille d’analyse à « la rigueur ». Sur ce point, aurait été immédiatement convaincu du caractère irréfragable de la partition gauche/droite. Et il aurait pu s’écrier comme nous le fîmes de bonne foi au soir du 6 mai : « le changement, c’est maintenant ! »

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lundi 5 mars 2012

Micro-trottoir 2012 : Bisounours ou Zorro ? Monique choisit Sarko !



Cet entretien a été réalisé dans le cadre du micro-trottoir 2012 de l’arène nue. Vous pouvez en consulter ici la rapide description, ainsi que les quinze premiers volets (un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze, quinze). Je remercie vivement Monique, mon interlocutrice.
***

Monique a 73 ans et vit à Marseille. Après avoir été infirmière, elle est désormais retraitée. Le 22 avril prochain, elle votera pour Nicolas Sarkozy.

Vous avez voté pour Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007. Pour qui voterez-vous cinq ans plus tard ?

Malgré les défauts et les faiblesses de Sarkozy je voterai à nouveau pour lui car il a un grand sens républicain. Il exprime une réelle envie de moderniser la France et pour cela, il faut du courage - ce dont il semble être pourvu - de l'autorité – il n’en manque pas, et le sens des responsabilités.

Vous lui reconnaissez pourtant des faiblesses. Quelles sont-elles ?

Il a, me semble-t-il un ego surdimensionné. C’est peut-être pour compenser le complexe de sa petite taille qui lui a valu des moqueries. Il a subi à ce sujet des humiliations mesquines et méchantes et cela l'empêche de tenir compte d'avis parfois plus éclairés.

Il a aussi, bien sûr, un style à l'emporte-pièce : il a oublié que notre vieux continent n'a pas la mentalité de l'Amérique. Je pense désormais qu'il en a pris conscience et que beaucoup d'errements de début de mandat resteront comme un brouillon, et lui serviront de leçon dans le cadre d’un deuxième mandat.

Vous dites que Nicolas Sarkozy a la volonté de "moderniser la France". Après les réformes déjà entreprises (réforme des retraites, par exemple), faut-il continuer ? Quelles modernisations vous semblent encore nécessaires ?

Je pense qu'il serait nécessaire de se pencher sur la gestion des hôpitaux et le statut des médecins, qui sont intouchables, et dont l’action continue de grever la Sécurité sociale. Ce sont les assurés en font les frais.

Par ailleurs une  mise à plat et une grande reforme des impôts serait souhaitable, ainsi que des aides sociales. Il n’est pas normal que la moitié des contribuables soient non imposables.

Enfin, il faut aller plus loin dans l'organisation du travail, qui est trop rigide en France, que la formation professionnelle soit mieux encadrée. Nous devons changer nos mentalités de fonctionnaires et d'assistés !

Vous désapprouvez l'assistanat. Mais comment faire autrement pour les gens qui subissent le chômage et ne peuvent vivre que de la redistribution et des aides ?

Ce n’est pas tout à fait ça : je désapprouve la façon dont est géré l'assistanat. Est-il normal que des allocations familiales soient encore versées aux riches gagnant plus de 7 000 € par mois ? Ni la droite ni la gauche ne se penchent sur ce problème ! Est-il normal que la gauche s'oppose à ce que les bénéficiaires  du RSA (ceux en capacité de le faire bien sûr) rendent a la collectivité quelques heures (payées) de leur temps ? On n'encourage pas l'effort  et cela me dérange qu'il y ait tant de fraudeurs et tout le monde le sait !

Alors de l’assistanat – et même plus – d’accord. Mais aussi, davantage d’encadrement et plus de contrôles (tiens, voilà un gisement de centaines d'emplois).  Il faut revaloriser le travail plutôt que l'assistanat, c’est une chose que voulait faire Sarkozy,  mais il s’est heurté à un tollé de la gauche qui l’a fait échouer. !

Pour changer de sujet, comment jugez-vous le soutien des dirigeants européens conservateurs à Nicolas Sarkozy, notamment celui d’Angela Merkel ? N'est-il pas risqué d'apparaître comme un candidat ayant besoin d'être légitimé par d'autres leaders ?

Peut-être mais c'est rassurant aussi de savoir que l'Allemagne accorde sa confiance à Sarkozy en ces temps difficiles pour la gestion de l'Europe. Ce soutien n’a rien d'illégitime. Il est plutôt de bon augure.

Que vous inspirent les polémiques générées par les ministres de Nicolas Sarkozy, notamment par Claude Guéant, qui ne cessent de faire "le buzz" ?

Je déteste les provocations volontaires de Guéant et je déteste les réponses de la gauche qui tombe toujours dans le piège ! Tout cela donne une bien piètre image de nos politiques et de leurs fonctions. Je vais finir par renoncer à m'intéresser aux élections !!!!

N'avez-vous jamais été tentée par un "petit" candidat de droite (Villepin, Dupont-Aignan), voire par un vote centriste ?

Je pourrais être tentée par un vote centriste s’il y avait un candidat costaud, capable de faire un gouvernement d'union nationale. Oui, oui ! Mais avec une droite toujours plus à droite et une gauche toujours plus à gauche cela parait très difficile. Et Bayrou ne semble pas faire le poids....

Vous parlez de "droite de plus en plus à droite" : Nicolas Sarkozy chasse-t-il (comme on le lui reproche parfois) sur les terres du Front national ?

Je ne sais pas répondre à cette question. C’est ce que l’on raconte, mais honnêtement, quel parti refuserait les voix du FN si cela lui garantissait la victoire ? Cette question parfaitement hypocrite fait polémique à chaque élection. Vous-même, pouvez-vous y répondre ?

Pour finir, auriez-vous un conseil à donner à Nicolas Sarkozy pour sa campagne ? Ou un souhait à formuler ?

Je lui donnerais le conseil que l'on m'a donné avant de commencer à toucher une carte au bridge "écoute, regarde et réfléchis". C’est essentiel pour une bonne analyse du jeu, que ce soit le jeu de carte ou le jeu politique.

Un souhait ? La réconciliation de tous les Français, bien mise a mal  en ce moment.

En tout cas, pour sourire un peu je dirais que je ne voterai pas avec enthousiasme mais qu'à choisir entre Zorro et Bisounours  je voterai ZORRO !!! 

Lire et relire :
Micro-trottoir 2012 de l'arène nue : la règle du jeu CLICK
Micro-trottoir 2012 : Marcella, plutôt de gauche mais très circonspecte CLACK
Micro-trottoir 2012 : Pour Jérôme, aucun doute, c'est Mélenchon
CLOCK
Micro-trottoir 2012 : Pour Dominique, ce sera sans doute Philippe Poutou CLOUCK
Micro-trottoir 2012 : A 26 ans, Didier milite pour Villepin CLUCK
Micro-trottoir 2012 : Pour Stéphane, un seul choix possible : Marine Le Pen CLECK
Micro-trottoir 2012 : Anne penche pour Chevènement CLYCK
Micro-trottoir 2012 : Jacques est convaincu par Boutin CLONCK
Micro-trottoir 2012 : Chloé conquise et acquise à Hollande CLBCK
Micro-trottoir 2012 : Pierre, 20 ans, préfère Morin CLGCK
Micro-trottoir 2012 : Louis-Alexandre croit en Corinne Lepage CLNCK
Micro-trottoir 2012 : Yann aime sa région et...Eva Joly CLVCK
Micro-trottoir 2012 : Bastien choisit à nouveau Bayrou CLJCK
Micro-trottoir 2012 : Woland opte pour Nihous  CLPCK
Micro-trottoir 2012 : Olivier choisira Nathalie Arthaud  CLONCK
Micro-trottoir 2012 : Maxime est 100% Dupont-Aignan   CLARCK 
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lundi 20 février 2012

A Lille, Marine Le Pen s’enferre à droite.




Depuis l’intronisation de Marine le Pen à sa tête, on a beaucoup glosé sur la métamorphose populiste et antilibérale du Front national. Sa nouvelle patronne a d’ailleurs tout fait pour qu’on y croie, vilipendant tout à la fois l’Europe des marchés, le « mondialisme » financier et la caste des « élites », dont elle-même, la gosse de riche, l’avocate, serait parvenue à s’extraire, sans que l’on sache trop par quel improbable retournement du sort.

Ainsi Marine le Pen se présente-t-elle volontiers comme l’incarnation de l’ire du peuple, ainsi qu’elle le fit le 19 février, dans son discours de clôture de la convention présidentielle du FN à Lille : « Halte aux imposteurs ! Vive la saine révolte populaire que j’incarne ! » rugit-elle, au point qu’on crut un moment que la terre (qui ne ment pas) allait s’ouvrir et que, de ses entrailles fiévreuses, allaient surgir terrils, corons, et La Maheude de Germinal.

Les références « de gauche » furent de la fête, y compris le souvenir de la Commune de Paris, invité d’honneur de la harangue lilloise. Elles jouxtèrent avec plus ou moins d’à-propos les références « de droite ». L’espace d’un meeting, Emmanuel Todd, le général de Gaulle et Jésus se côtoyèrent sans trop se gêner, pour le plus grand bonheur des amateurs d’histoire, de littérature classique, d’iconographie christique et de mayonnaise idéologique.

L’exhortation du peuple, elle, est récurrente. Rien d’étonnant à cela si l’on en croit Pierre-André Taguieff. Dans son dernier opus sur Le nouveau national-populisme [1], le chercheur rappelle que l’appel au peuple, présenté comme une entité purificatrice et rédemptrice, est une constante dans le discours des leaders populistes d'Europe.

Pourtant, la candidate frontiste à beau mettre en scène ce « sinistrisme » cher à Nicolas Lebourg, un élément nouveau l’éloigne désormais de la position « ni droite, ni gauche » : l’entrée en campagne de Nicolas Sarkozy. En effet, il n’aura échappé à personne que lui-même et ses exécuteurs de basses œuvres ont durci leur discours, dans le but de complaire à la droite de leur électorat. Capter les voix du FN comme en 2007, tel est, pour la seconde fois, l’objectif du Président-candidat.

Dès lors, nous voici face à ce paradoxe : ce n’est plus l’UMP qui craint d’être dépassé sur sa droite par le Front national, mais précisément…l’inverse ! Ainsi, François Hollande fut-il le grand épargné du discours de Lille. Tout juste fut-il moqué en tant que « préposé au recouvrement des créances bancaires », au même titre que Sarkozy, parce qu’il faut bien continuer - même mollement - à faire vivre le spectre de « l’UMPS ».

Mais c’est le Président sortant que Marine le Pen a attaqué avec la plus grande férocité. Sans aller jusqu’à plagier son père, pour lequel Nicolas Sarkozy « est un peu comme la pute qui devient chaisière à l’église », la fille s’est insurgée contre le candidat « de la France morte », ce « candidat des puissants devenu candidat du peuple » et n’ayant à offrir que « l’ultime marque de mépris d’une présidence ratée ». Brandissant un bristol vermillon, elle a ensuite appelé ses ouailles à décerner un « carton rouge » à Sarkozy, filant une métaphore footballistique un tantinet incongrue, entre la mémoire de Louis X le Hutin et les hypothèses économiques de Jacques Sapir. 

On comprend bien l’objectif poursuivi par la leader frontiste lorsqu’elle prend le chef de l’Etat pour cible principale. En recul dans les sondages, pas question pour elle de permettre qu’on « siphonne » son électorat comme en 2007. Et l’on imagine aisément l’argument opposable à toute critique potentielle de cette stratégie : c’est le sortant qui a servi la soupe au « libéralisme mondialisé », c’est donc sur le sortant qu’il faut faire feu en priorité.

Celle que Jean-Luc Mélenchon désigne comme sa principale adversaire dans la quête du vote populaire, choisit donc pour sa part de se présenter comme rivale-en-chef du candidat UMP. Ce faisant, elle rend très ostensible cet ancrage à la « droite de la droite » qu’elle semblait pourtant vouloir faire oublier. Or cela ne va pas sans poser « un problème stratégique au FN » note Abel Mestre dans Le Monde : « lui qui veut être perçu comme une force d’alternance risque de se faire aspirer dans ce qui ressemblera fort à une primaire à droite ».

Une primaire à droite ? Certainement. Contre Sarkozy, sans aucun doute, mais également contre François Bayrou qui, lui aussi, - quoique dans un tout autre registre- brigue le rôle de porte-voix de la doxa « antisystème » et  de pourfendeur du bipartisme institutionnel.

Alors, candidate du « ni droite – ni gauche », Marine Le Pen ? De moins en moins crédible. Même si, comme d’autres, elle essaye d’ancrer dans l’esprit de ses électeurs que la latéralisation gauche/droite est dépassée, et que seul compte désormais le clivage « nationaux/mondialistes », il y a peu de chances pour que le FN parvienne, dans les deux mois qui nous séparent du premier tour, à dissimuler ce qu’il est vraiment : un parti néo-populiste…de droite.


[1] Pierre-André Taguieff, Le nouveau national-populisme, CNRS Editions, janvier 2012

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Marine Le Pen à l'école de la République  CLICK
Pierre-André Taguieff revisite le populisme  CLACK
Sarkozy : la France d'en bas ou la France dans l'eau ?  CLOCK
Populisme : est-ce que Mélenchon = Le Pen   CLUCK

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