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jeudi 3 mai 2012

Les lepénistes de gauche sont parmi nous : Sylvain Bourmeau les a vus

Sur cette photo, Sylvain Bourmeau (Libération)
est poursuivi par un lepéniste de gauche


Najat Vallaud-Belkacem est l’une des porte-parole de François Hollande.

Najat Vallaud-Belkacem était interviewée le 27 avril 2012 par Le Progrès. Au cours de cette interview, elle décrivait en ces termes les angoisses diverses qui traversent le peuple français : « fondamentalement, c’est l’angoisse de l’avenir pour soi-même comme pour ses enfants. Menace sur nos modes de vie, menace sur notre modèle social, menace sur nos industries, menace sur notre souveraineté… »

- Oh wait ! Cut, rewind and zoom ! -

On la refait.
Au cours de cette interview, elle décrivait en ces termes les angoisses diverses qui traversent le peuple français : « fondamentalement, c’est l’angoisse de l’avenir pour soi-même comme pour ses enfants. Menace sur nos modes de vie… »

« Menace sur nos modes de vie…. » .
Malgré une fréquentation assidue d'Olivier Ferrand, il semble poindre ici comme une amorce de début d’allusion discrète à l’un des concepts récemment mis sur la table par le collectif « Gauche Populaire » : le concept « d’insécurité culturelle ». Dès lors, la seule question qui vaille d’être posée - oui, la seule - est la suivante. La porte-parole de François Hollande est-elle lepéniste ?

***

Deux jours plus tôt, ça partait déjà assez mal au PS, notamment avec une interview de Ségolène Royal dans Le Monde. Tous les titulaires du brevet de « Vraie Gauche » (autodécernable sur critères subjectifs)  avaient alors senti la terre trembler sous leurs pieds, et l’exemplaire du quotidien leur était tombé des mains – qu’ils ont bien propres.

En effet, Ségolène Royal était interviewée le 27 avril 2012 par Le Monde. Au cours de cette interview, elle affirmait notamment, au sujet des électeurs du Front national : « il ne s'agit ni de cajoler, ni de dénigrer et encore moins d'insulter, tout en combattant le poison de ces idées (…) [ceux] qui s'inquiètent des flux migratoires clandestins ne sont pas des racistes ».

- Oh wait ! Cut, rewind and zoom ! -

On la refait.
Au cours de cette interview, elle affirmait notamment : « [ceux] qui s'inquiètent des flux migratoires clandestins ne sont pas des racistes ».

« Pas des racistes… ».
En disant cela, Ségolène Royal, peut-être involontairement, semble donner un chouïa de crédit à cette notion de « paniques morales », inventée par deux auteurs proches de la « Gauche Populaire », Jean-Philippe Huelin et Gaël Brustier.

Pire, au lieu de conspuer ces ploucs avinés, confits de bêtise télévisée et représentant ce que Sylvain Bourmeau appelait récemment dans Libération « cette France rurale ou rurbaine, souvent si fière du portail ou du mur d’enceinte qui orne et protège sa propriété ? » [1], Ségolène Royal semble plutôt partisane d’un dialogue. Sans cajolerie, certes, mais du dialogue tout de même. Dès lors, la seule question qui vaille d’être posée - oui, la seule - est la suivante. L’ancienne candidate socialiste à l’élection présidentielle est elle lepéniste ?

***

Etre ou ne pas être lepéniste : telle est la grande question de ce curieux entre-deux tours de l’élection présidentielle.

Question que l’on peut élargir en ces termes fleuris : celui qui, comme 6,4 millions de ses compatriotes, a voté pour Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle est-il un « put*** d’enc*** de fasciste » ?

Par ailleurs, tenter de comprendre les raisons de ce vote, vouloir, le cas échéant, y porter remède afin d’éviter que Marine Le Pen ne fasse 25% à l’élection de 2017, cela revient-il à dépolluer et à crédibiliser les idées du FN ? Bref, comprendre (qui commence par la même lettre que « cautionner » : c’est pas un hasard !) n’est-ce pas, finalement, être soi-même un « put*** d’enc*** de fasciste » ?

C’est la thèse que tentent d’accréditer quelques moines-soldats brevetés de la « Vraie Gauche » en excommuniant à tour de bras. Excommunier n’est-il pas le « vrai travail » de tout bon pasteur, garant de la pureté des âmes ?

Excommunier qui ? Ces sociologues et politistes que l’on entend un partout depuis le soir du 22 avril, par exemple. Ceux dont Le Monde disait récemment : « les chercheurs spécialisés, qui établissent des diagnostics et éclairent sur une réalité sociale, ont peu à peu remplacé auprès des politiques les penseurs généralistes ».

De fait, pour les entendre, on les entend ces « chercheurs spécialisés ». On les lit, aussi. Notamment ceux qui se réclament du jeune collectif « Gauche Populaire » [voir son blog]. Et ça agace, ça irrite, ça gratte un peu aux entournures. D’aucuns ont donc décidé de s’en débarrasser. En contestant ? Non. En débattant ? Non. En apportant la contradiction ? Nooooon !

En anathémisant, en discréditant, en balançant de grandes louches d’opprobre. C’est plus efficace. Grâce aux réseaux sociaux, c’est plus rapide. Et surtout c’est garanti « zéro effort / zéro travail ».

Or pour disqualifier, quoi de plus aisé en ces temps compliqués que de « lepéniser » ?

Ainsi, par exemple, Laurent Bouvet est-il lepénisé pour avoir écrit : « la seconde question, que le score de Le Pen, comparé à celui de Mélenchon, met à jour, tient à l'importance de l'insécurité dite culturelle dans cette élection. Inséparable dans son appréhension, en particulier dans les catégories populaires, de la dimension économique et sociale, elle s'en distingue tout de même » (Le Monde, 25 avril). De même Alain Mergier est lepénisé pour avoir écrit, aux sujet des électeurs issus des milieux populaires : « la lutte contre l'immigration est une clef pour [eux]. A leurs yeux, Jean-Luc Mélenchon est dans le déni ». Philippe Guibert ? Lepénisé aussi, pour cette atroce saillie digne des heures les plus sombres de notre histoire : « c’est un phénomène dont on a du mal à parler, qui concerne la différence de modes de vie entre populations françaises issues de l’immigration, et populations plus anciennes. Quand on dit ça, on passe pour un xénophobe » (Slate, 1er Mai).

Voici donc revenus en force, pour quelques âmes sensibles à la panique aisée, les tenants de la « gauche identitaire ». Planquez-vous les gars, et mettez en batterie l’artillerie lourde, voire lourdinque. David Vincent les a vus : les rouge-bruns sont parmi nous !

Certains vont même plus loin. Car au-delà du lepénisme, il y a l’über-lepénisme, le « pire que l’extrême-droite », le « plus dangereux encore que le FN » Voyez cette salve, lancée à la cantonade et l’air de rien sur un réseau social, de manière à en faire bénéficier toute la Twittosphère :

N'étant pas des "petits calomniateurs", nous ne dévoilerons pas le visage
de l'auteur de ce Twitt.

( Oh wait ! )


Un « concept d’extrême-droite » : le mot et lâché. Dès lors, ledit concept ne pourra plus être discuté, explicité, développé : il est maudit. Malheur à celui qui osera le prononcer. Il se transformera immédiatement en statue de sel ou en grenouille, voire en canapé-lit, en chaise à bascule, en poêle à frire, en essieu de semi-remorque, en tasse à thé ou en poster géant de Lady Gaga.

Par chance, le champ des science sociales étant large, à défaut d’avoir la possibilité de réfléchir sur le thème « qu’est-ce que l’insécurité culturelle ? », nous reste la possibilité de nous interroger sur tout un tas de trucs garantis "100% fascisme free", notamment : « l’existence précède-t-elle l’essence ? », « l’existentialisme est-il un humanisme ? », « la raison progresse-t-elle dans l’Histoire ? », « Faut-il brûler Sade ? » ou encore : « Coyotte mérite-il enfin d'attraper Bip-Bip et de lui mettre une volée ? »

Vous voyez qu’entre gens civilisés, et si l’on exclue bien sûr de la conversation tout les « put*** d’enc*** de fascistes » qui rodent dans nos alentours, on peut encore parler de (presque) tout ?


[1] Sans aucun mépris de classe, entendons nous. Pas de ça, chez la « Vraie Gauche ».

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Ecoute de la (gauche) pop', François Hollande  CLECK
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mercredi 25 avril 2012

Ecoute de la (gauche) pop', François Hollande !

Par Benjamin Sire

[ Benjamin Sire est musicien, et tient le blog Wuyilu. Il est membre du collectif « Gauche populaire ». Il est aujourd'hui l'invité de l'arène nue ].



Quelques jours après le premier tour de la présidentielle, tout le monde aura noté la première place historique de François Hollande, seul challenger à avoir obtenu cette position face à un président sortant au cours de la Vème République.

Une fois dit cela, il faut regarder ailleurs et s'inquiéter un peu, non seulement d'un second tour pouvant encore échapper au PS, mais surtout, une fois de plus, du sens que revêt le score obtenu par Marine Le Pen et de l'apparition d'une nouvelle sociologie dans son électorat.

Quand plus d'un large tiers des électeurs se prononce en faveur de candidats « radicaux », de gauche comme de droite, quand aucun des deux favoris, largement portés par les médias, ne parvient à susciter de véritable élan (pas plus qu’en 2002), il convient de développer d'autres arguments que ceux qui se bornent à accuser l'UMP d'avoir labouré les terres du Front national pendant cinq ans. Reprocher au parti présidentiel ses errements idéologiques, notamment la stigmatisation de certaines populations, lorsque l’on choisit soi-même d’occulter le sujet, ne fait qu'alimenter le phénomène.

La réalité de ce que l'on appelle le « vote protestataire » n'est pas seulement affaire d'idéologie mais aussi de rapport à une certaine morale. La dénonciation de la « lépénisation des esprits », date déjà de la présidentielle de 1988 et procède d'une culpabilisation fainéante. Quant au sentiment de « coupure entre les élites et les petits » et de « perte identitaire », mieux vaudrait les comprendre au lieu de les brocarder. Il y a là autant le reflet de l'évolution de la construction européenne que du comportement de la classe politique majoritaire et des médias (voire l'explosif referendum sur le traité de Maastricht, puis sur celui sur le traité de Lisbonne, dont le résultat fut confisqué).

Dès 1988, des enquêtes[1] révèlent que, pour les sondés, « le seul but du politique est la domination, celui de  la finance, la possession et celui des médias l'éblouissement de lui-même par lui-même ». Déjà, ces études témoignent que la principale préoccupation du peuple est un fort désir de « protection ». Or, il est évident que dans les faits, si les le pouvoir financier et le pouvoir médiatique ont poursuivi leurs buts jusqu'à l'indécence, le peuple, lui, n'a cessé d'être trahi, tant la notion de protection implique celle de confiance, et cette confiance une forme de respect de la parole donnée.

Hélas, la perte du sens de la parole donnée s'est poursuivie sans relâche depuis le début des années 1990, tant à droite qu'à gauche, favorisant les réflexes du vote « extrémiste ». Celui-ci s’étend aujourd’hui bien au-delà du socle électoral naturel des partis « radicaux » et fédère un nombre croissant de citoyens de bonne volonté,  exaspérés jusqu'au dégoût par l'observation du politique, et chaque jour plus fragilisés par les conséquences de ses actions.

A gauche, sous les coups de boutoir conjugués de Rocard, de Delors et de leurs enfants, on n’a cessé d’escamoter les notions de « peuple », de « République » et de « nation », comme s’il s’agissait de gros mots malodorants. La droite, elle, s'est emparée de ces termes comme de concepts marketing utilisables à de seules fins électorales.

On l'a vu avec la « fracture sociale » de 1995, qui marque la première utilisation des thèses d’Emmanuel Todd à des fins politiques. Mais cette « fracture » est oubliée dès l'élection de Jacques Chirac. A nouveau à gauche, le renoncement de Jospin sur le cas Vilvoorde en 1997 puis l'inclinaison du parti socialiste à privilégier le sociétal par rapport au social, la minorité par rapport au peuple, le désir individuel par rapport au dessein collectif, ont fait bien des dégâts. Par la suite, la campagne diablement populaire - et non populiste - de Nicolas Sarkozy en 2007 réussira brièvement à ramener le Front National à son étiage électoral et idéologique naturel."

Il existe donc bien un « peuple » chaque fois célébré à droite puis chaque fois trahi - et comme jamais depuis 2007 . Mais à gauche, il est chaque fois ignoré. Dès lors, il ne faut pas être surpris qu’il se « venge » en se détournant de cette famille politique qui devrait pourtant être la sienne. Le retour au « peuple » est ainsi la clef et l'enjeu réel du second tour de la présidentielle.

La classe politique l'a bien compris : nous avons vu combien la droite a fait usage du concept de « peuple », s'appuyant notamment sur les travaux du géographe Christophe Guilluy[2]. Pendant ce temps, le PS, récupérait Emmanuel Todd - davantage comme un trophée que comme un outil - et tolérait de se laisser aiguillonner par la Gauche Populaire de Laurent Bouvet[3], Gaël Brustier[4] et d'autres, dont les thèses ont affleuré dans un discours du Bourget, hélas sans suite remarquable.

A l’occasion du premier tour, presque tous les candidats, de Nicolas Sarkozy à François Bayrou, en passant par Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan, Nathalie Arthaud et Philippe Poutou, se sont réclamés du peuple et, par extension, de « l'anti-système ». Pour certains, tel Sarkozy, cet exercice confinait à la schizophrénie, voire à la duplicité. Surtout, cette manœuvre a été pour la première fois éventée avant que de porter ses fruits, sauf pour la candidate du Front national, qui peut se prévaloir de n'avoir jamais été aux responsabilités. Quant au score décevant - bien qu'inespéré en début de campagne - de Jean-Luc Mélenchon il s'explique en partie par son paradoxe personnel d'ancien apparatchik socialiste soudainement reconverti en candidat « populiste ».

Les deux seuls candidats qui se sont le moins réclamés du « peuple » sont à l’évidence François Hollande et Eva Joly. Hollande a néanmoins pris soin de s'inscrire dans un discours de dignité et de rassemblement, dans lequel, la référence à la « République » demeurait omniprésente. Quant à Eva Joly, elle doit sa gifle monumentale à une campagne durant laquelle elle s'est évertuée à expliquer que tout ce qui faisait la France et sa tradition méritait d'être voué aux gémonies, cependant qu’elle délaissait presque complètement le terrain écologiste.

Cette idée de mépris ou d’ignorance du peuple par les « élites » est aujourd'hui fortement inscrite dans le code génétique de l'électeur habitué des campagnes. Dire, comme certains, que « Marine Le Pen est une enfant de Sarkozy », en considérant le seul versant idéologique du Front national, est une excuse facile, même si le discours sarkozyste a encouragé la décomplexion vis-à-vis de Marine Le Pen. Finalement, peu d’électeurs adhèrent à la totalité du marigot idéologique du FN, dans lequel surnagent des thématiques ultra-minoritaires, de celles chères aux catholiques extrémistes à celles héritées du MNR de Bruno Mégret.

En fin de compte, c’est davantage l'immense trahison dont s’est rendu coupable le Président sortant qui a nourri le vote FN. Ainsi, ce n'est certainement pas en insultant, en méprisant ses électeurs, parmi lesquels  figurent - et c'est nouveau - nombre de primo-votants, que l'on accomplira l'œuvre de réconciliation nationale qui s'impose.

Aujourd'hui, puisque les urnes en ont ainsi décidé, la confrontation sera celle de François Hollande et de Nicolas Sarkozy. Il s’agira donc de choisir entre un rassembleur, indiscutablement humaniste, bien qu’aux idées encore incertaines et un cynique, opportuniste jusqu'à la folie. Le choix en faveur du premier s'impose donc comme une évidence.

Toutefois, s'il s'agit dans un premier temps de se débarrasser du plus nuisible des Présidents de la Vème République, il faut garder ceci en mémoire : le quinquennat qui s'annonce pourrait avoir des conséquences plus graves encore que l'actuel si le candidat socialiste ne s'imposait, au-delà du simple discours, une véritable prise en considération d'un peuple dont la défiance n'attend que d'être apprivoisée.

Nous serons plusieurs à le lui rappeler tout au long des dix jours que durera encore la campagne ; quoique nous soyons déjà assurés de glisser dans l'urne un bulletin à son nom, sans l'ombre d'une hésitation.

Écoute de la (gauche) pop’ François Hollande !


[1] Etude de l'agence « Temps Public » 1988
[2] Christophe GUILLUY,  Fractures françaises, François Bourin éditeur, 2010.
[3] Laurent BOUVET, Le sens du peuple, Gallimard 2012.
[4] Gaël BRUSTIER et Jean-Philippe HUELIN, Recherche le peuple désespérément, François Bourin éditeur 2009.
                                    
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samedi 17 mars 2012

"La gauche sans le peuple ne saurait être la gauche"

Entretien avec Laurent Bouvet
- Première partie -

Laurent Bouvet est politologue
Il vient de publier "Le Sens du peuple", Gallimard, 2012
Consulter son blog

Votre tout dernier ouvrage, Le sens du peuple, a pour objet de montrer comment le peuple est devenu un « problème » pour la gauche française. N’y a-t-il pas là un paradoxe. En ayant perdu le peuple de vue, la gauche n’a-t-elle pas perdu aussi sa raison d’être ?

Il y a un courant de pensée à gauche qui refuse l’existence même du peuple comme sujet politique, et plus largement dans les partis de gauche une présence importante de militants et d’élus convaincus par cette thèse. C’est, grossièrement, en France, le cas de ce que l’on a appelé la deuxième gauche. Cet ensemble né du tournant des années 1960-70 dans le PSU et le syndicalisme notamment qui a intégré en grande partie le PS à partir de 1974 et dont la grande figure politique a été Michel Rocard.

Tout comme Pierre Rosanvallon, cette deuxième gauche souhaiterait donc que le peuple demeure « introuvable » sous peine de devenir dangereux ?...

En effet, le meilleur théoricien – et en partie acteur – de cette gauche-là est incontestablement Pierre Rosanvallon. Son « peuple introuvable » est d’abord un constat qu’il fait comme historien : où est le peuple en politique ? Comment peut-on en observer et en comprendre les figures et les représentations ? Est-ce qu’il ne se limite pas à des fictions ? Etc. Mais c’est aussi une prescription à laquelle il aboutit : non seulement le peuple n’existe pas mais il ne doit pas exister. Toute forme de prise au sérieux du peuple en politique représente un danger pour la démocratie.

Cette perspective qui s’inscrit dans un monde post-totalitaire, marqué par les expériences tragiques de manipulation et d’instrumentalisation du peuple – dans sa réduction à la race et à la classe à travers les totalitarismes nazi et communiste – a une vertu heuristique mais constitue aussi un angle mort politiquement.

Sa vertu tient à ce qu’elle confirme que la démocratie et le populisme – ces usages dangereux du peuple – sont les deux faces d’une même médaille. Et que la politique moderne, celle de l’âge de la démocratie de masse, se tient sans cesse sur le fil entre injonction populaire et tentation populiste. Le peuple est toujours déjà présent, comme source de légitimité démocratique mais en même temps comme danger mortel pour la démocratie. Les Grecs avec leur demos avaient d’ailleurs, il y a 25 siècles, déjà parfaitement perçu cette dualité !

Malheureusement, cette conception, celle de la deuxième gauche, donc, dans le cadre politique français, a aussi eu un défaut. Pour le dire d’un mot, elle passe à côté du rôle essentiel du peuple « tout entier », aussi bien démocratique que social et national, dans la politique moderne.

Ah oui, les fameux « trois peuples » - démocratique, social et national – que vous décrivez et liez dans votre livre…

…et dont il convient de n’oublier aucun. Hélas, certains penseurs et responsables ont oublié que la France n’était pas qu’une société d’individus, de groupes plus ou moins constitués selon leurs intérêts ou leurs identités particulières mais aussi, et sans doute avant tout, un peuple avec son histoire, sa lecture propre même si grandement conflictuelle, de l’évolution du monde, son droit politique spécifique (exceptionnel peut-on dire) dont la République résume le sens, etc.

Ceci a contribué à accroître les effets de la transformation libérale de la société française au cours de ces 30-40 dernières années, qu’il s’agisse de l’économie de marché et de ses effets, ou de la réduction de l’émancipation à une affaire juridique concernant d’abord et avant tout l’individu. Le sens du collectif, du commun, du vivre ensemble se sont dilués. Et une partie de la gauche, sous l’impulsion et la conduite de la deuxième gauche, a évolué dans cette direction, au prix d’oublis et de contresens historiques, notamment sur la construction européenne, qui s’avèrent aujourd’hui tragiques.

Vous pointez du doigt la tentation multiculturaliste, et cette attitude qui a consisté, pour une gauche déconnectée des classes populaires, à fabriquer un « peuple de substitution » par agrégation de diverses minorités. De quoi s’agit-il ?

Cette tentation s’inscrit, en partie, dans l’évolution décrite précédemment. Elle est le résultat de la réponse apportée par une partie de la gauche française (mais pas seulement) au grand tournant identitaire qui a frappé les sociétés occidentales dans les années 1960-70 également. Lorsque des aspirations individualistes, post-matérialistes ou post-industrielles ont peu à peu remplacé les grands combats idéologiques des XIXe et XXe siècles et les luttes politiques et sociales qui en découlaient. Ainsi, par exemple, ce que l’on a appelé un temps les « nouveaux mouvements sociaux » (de libération, d’émancipation ou de reconnaissance identitaire) des années 1960-70 ont-ils parfaitement illustré ces nouvelles aspirations : noirs américains, féministes, homosexuels, immigrés, régionalistes, fondamentalistes religieux...

Les revendications qui ont émergé et sont encore, pour une part, actives, ont trouvé naturellement leur place et leur justification dans des sociétés qui étaient largement bloquées et discriminatoires à l’égard de ce que l’on a appelé alors les « minorités ».

Je ne comprends pas où est le problème ? Ces catégories (immigrés, jeunes, femmes…) ne vous semblent-elles pas légitimes lorsqu’elles revendiquent leur droit à l’égalité ?

Si : il y a, bien évidemment, une totale légitimité de ces revendications. Qu’il s’agisse de celle des femmes à l’égalité de droits avec les hommes, de la dépénalisation puis de l’égalité de droits pour les homosexuels ou encore de la lutte contre toutes les formes de discrimination à raison de l’origine ethno-raciale notamment. Et la gauche, porteuse historiquement, de la défense du principe d’égalité, ne saurait laisser de côté ces revendications. Pas plus qu’elle ne saurait ignorer le « fait du multiculturalisme » qui est au cœur des grandes sociétés ouvertes, occidentales notamment, aujourd’hui.

Simplement, il y a une différence considérable entre l’acceptation d’un fait social ou la poursuite d’un idéal de lutte aux côtés des plus faibles dans la société, et la conversion à une forme de multiculturalisme normatif devenu peu à peu l’alpha et l’oméga des propositions politiques de la gauche. Comme si celle-ci, contrainte par une « grande transformation » (à rebours), libérale, des décennies récentes, avait abandonné son rôle historique d’émancipation collective et toute perspective populaire ; au profit précisément d’un « peuple de substitution », de « damnés de la terre » de remplacement que seraient désormais les membres des minorités identitaires et culturelles. Comme si l’adieu à la classe ouvrière, pour le meilleur et pour le pire, avait conduit à l’abandon de toute conception d’ensemble de ce que peut-être le peuple pour ne favoriser que des parties très spécifiques de celui-ci et au final participer à l’individualisation généralisée de nos sociétés.

Une sorte de « tronçonnage » du peuple en catégories dont les revendications, nécessairement particularistes, favoriseraient l’individualisme, en somme ?

Oui, et même pis. C’est comme si cette évolution d’un peuple à l’autre avait conduit à une forme de rejet voire de mépris pour les composantes du « peuple de gauche » (même si je n’aime pas beaucoup cette expression) traditionnel. Ce que certains auteurs, je pense notamment à Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, ou encore à Christophe Guilluy, ont nommé et décrit comme de la « prolophobie ». Au-delà de la profondeur de ce mouvement d’ensemble des sociétés contemporaines, perceptibles dans l’ensemble des politiques publiques : économique et sociale bien sûr mais encore scolaire, culturelle, « de la ville »… on peut en observer l’émergence dans les représentations médiatiques et artistiques. Ainsi, au cinéma, est-on passé de la figure mythifiée de l’ouvrier incarnée par Jean Gabin par exemple, dans « La Bête humaine » au temps du Front populaire, à celle, dégradée et abjecte (raciste, sexiste, homophobe… le « beauf » dans toute sa splendeur), du « Dupont-Lajoie » d’Yves Boisset, incarnée par Jean Carmet. Ce parcours de Gabin à Carmet si j’ose dire, est exactement ce qui est en jeu dans l’histoire de la gauche, française ici, tout au long du XXe siècle et jusqu’à aujourd’hui.

Cette « prolophobie » que vous pointez du doigt est-elle vraiment l’apanage de la gauche ?

Disons que l’impuissance politique face aux bouleversements de l’économie mondiale ayant en quelque sorte conduit à une réduction générale de l’ambition de la gauche : incapable de proposer à tous de poursuivre le mouvement d’émancipation, elle ne l’aurait plus proposé qu’à quelques-uns, choisis en fonction de leur statut particulier dans la société, et en le faisant désormais d’abord passer par une extension du droit individuel, de la reconnaissance de ce que chacun est pour lui-même plutôt que de ce qu’il voudrait être avec les autres.

Le statut de l’égalité, et les conséquences sociales de celle-ci, ne pouvaient qu’être fortement ébranlés. Car outre qu’une partie des nouveaux droits ainsi revendiqués et accordés ne peuvent être que dérogatoires, le sens commun lui-même s’affadit. La compréhension commune de ce qu’est une société, sans même parler d’un peuple désormais, se dissout. Dans ces conditions, la fameuse société de marché n’a aucun mal à s’imposer avec son cortège d’inégalités et de spectaculaire.

Or, pour le dire d’un mot, la gauche sans le peuple ne saurait être la gauche. Elle perd son sens même, son âme… et aussi, accessoirement, les élections et le combat pour l’hégémonie cher à Gramsci....(à suivre).

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mercredi 1 février 2012

La "Gauche populaire" : késako ?



[Cet article est également disponible sur Causeur.fr]

Ce sont les lecteurs de Marianne qui ont découvert les premiers l’existence de la « Gauche populaire ».  Samedi, en page 34 de l’hebdo figurait un article intitulé « Hollande a plus d’un Guaino dans son sac », en référence à Henri Guaino, conseiller et plume de l’actuel président de la République.

Ainsi découvrit-on quelques-uns des visages de la « Gauche pop’ ». Parmi eux, le politologue Laurent Bouvet, qui vient de publier le « Sens du peuple »[1]. Le géographe Christophe Guilluy, co-auteur du « Plaidoyer pour une gauche populaire », dont nous eûmes l’occasion de parler ici, serait également de l’aventure, de même que Gaël Brustier, proche d’Arnaud Montebourg, et co-auteur de « Recherche le peuple désespérément »[2].

Le collectif, dont l’objet est de « ramener la gauche au peuple » serait par ailleurs composé membres caractérisés par « la diversité de leurs sensibilités et de leurs parcours politiques ». C’est en tout cas ce qu’annonce la page de présentation d’un blog tout récemment ouvert. Des membres fort dissemblables, donc, quoique généralement issus de la gauche, et qui se présentent comme « une conjuration » de «  souverainistes ou fédéralistes, jacobins ou girondins, première ou deuxième gauche (…) voire, prodige, des écologistes ».

Leur but commun ? Faire barrage aux thèses néfastes de la -trop- médiatique fondation  Terra Nova, dont l’invraisemblable rapport "Quelle majorité électorale pour 2012 ?", fut un révélateur pour le groupe. Aussi cherchent-ils désormais à « remettre la gauche d’aplomb, une gauche populaire devant adopter une ligne politique claire : le commun plutôt que les identités, le social avant le sociétal, l’émancipation collective plus que l’extension infinie des droits individuels ». In fine, il s’agit bien évidemment de ramener dans le giron de la gauche un électorat populaire trop facilement abandonné au Front National, quand il n’est pas tout simplement condamné à l’abstention.

Difficile pour l’heure de savoir quelle influence la « Gauche pop’ » aura sur le principal candidat de la gauche, François Hollande. Le programme annoncé par celui-ci jeudi dernier laisse dubitatif. Pour autant, le discours du Bourget, très réussi malgré ses zones d’ombres - notamment l'avenir de la construction européenne - laisse accroire que les « Guaino » du candidat socialiste n’ont pas dit leur dernier mot….


[1] Laurent BOUVET, Le Sens du peuple, Gallimard, janvier 2012
[2] G. BRUSTIER, JP. HUELIN, Recherche le peuple désespérément, Bourin éditeur, 2009

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