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jeudi 26 juin 2014
Radio : à quoi ont servi les élections européennes ?
C'était le titre d'une émission (Du grain à moudre) qui avait lieu mardi soir sur France culture, et où nous causâmes un brin. Pour écouter, c'est ici : CLICK CLICK
jeudi 15 mai 2014
Pour sortir de l'européisme à la papa
Ceci est la version longue d'une tribune parue dans Le Figaro du 9 mai.
A la veille des élections
européennes, d'aucuns s'affairent à nous expliquer combien le
scrutin du sera important. Ils nous expliquent que la nouvelle
majorité au Parlement européen conditionnera, pour la première
fois, la désignation du président de la Commission, ce qui
constituerait une avancée substantielle de la démocratie. C'est
prendre ses rêves pour des réalités. Le président de la
Commission européenne sera soit Martin Schultz soit Jean-Claude
Junker, tous deux représentant le vieil européisme de papa. Entre
eux, il faut chercher les différences à la loupe, comme l'a montré
le débat télévisé d'un ennui poisseux qui les a « opposés »
le 9 avril dernier.
Si l'on surestime
l'élection à venir, c'est qu'on surestime également le rôle de
l'Assemblée de Strasbourg. Aussi faut-il le rappeler, celle-ci n'a
pas l'initiative directe des « lois européennes ». Elle
vote certes le budget de l'Union mais celui-ci est dérisoire :
à peine 1 % de la richesse de l'UE. Le Parlement européen de
peut pas non plus modifier les traités. Bref, il est bien plus une
chambre d'enregistrement qu'un organe décisionnel. Son élection au
suffrage universel direct sert essentiellement à tenter de légitimer
- sans grand succès - un édifice communautaire technocratique et
désincarné.
Il
ne pouvait en être autrement. Le Parlement européen ne peut-être
autre chose qu'un colifichet. Il ne peut être une véritable
assemblée représentative puisqu'il n'est pas l'émanation du peuple
européen. Et pour cause : un tel peuple n'existe pas. L’Europe
en agrège vingt-huit. Le simple fait que les élections européennes
se déroulent dans le cadre national des 28 États-membres en
témoigne sans ambiguïté. Aussi ne saurait-il y avoir d'authentique
démocratie européenne. C'est un pléonasme mais il faut le dire
malgré tout : « démocratie » signifie
littéralement « pouvoir du peuple ». Or à défaut de
peuple communautaire, il ne peut y avoir de démocratie
communautaire.
Bousculer l'ordre
juridique européen
Voilà pourquoi l'Europe
telle qu'elle a été conçue est un trou noir démocratique. Voilà
pourquoi la défiance des citoyens ne cesse de grandir et pourquoi il
faudra bien, un jour où l'autre, remédier à cette situation.
Il faudra sans doute pour
cela revoir l'édifice institutionnel, quitte à modifier en
profondeur le droit de l'Union européenne. Bien qu'on prétende
souvent le contraire, les traités européens priment de fait sur les
Constitutions nationales. La Constitution française, pour ne citer
qu'elle, a déjà été modifiée cinq fois depuis 1992 afin d'être
rendue eurocompatible. Quant au droit dit « secondaire »
(les directives et les règlement), il prime également sur les
droits nationaux depuis que la Cour de justice de Luxembourg en a
décidé ainsi dans son arrêt Costa contre ENEL de
1964. Une décision
jurisprudentielle de la Cour,
prise en dehors de tout contrôle
démocratique, jamais
débattue et jamais contestée depuis.
Ceci
ne saurait durer éternellement. L'ordre juridique européen doit
être revu de manière à ce que les règles de droit édictées au
nom des citoyens par de vrais parlementaires - autrement dit par des
parlementaires nationaux – ne puissent être coiffées par des
normes supranationales à la légitimité démocratique douteuse.
Quitte à l'admettre une foi pour toute : l'Europe ne pouvant
devenir à ce stade
un État fédéral, elle doit
demeurer pour l'heure une organisation
internationale, respectueuse
de la souveraineté de ses
membres.
Faire
de deuil de l'euro
Il
faudra également se défaire de l'euro.
On s'accorde aujourd'hui sur un certain nombre des tares de la
monnaie unique, en
particulier sur sa surévaluation. Mais si l'euro, à 1,38 dollar,
est effectivement très cher pour la France et pour les pays du Sud,
il ne l'est pas pour toute la zone. Étant
donné la structure de
l'économie
allemande
il ne l'est pas, par exemple,
pour la République fédérale.
Dès lors se pose le problème
suivant : des pays économiquement très divers peuvent-ils
avoir en partage une seule et même monnaie ? L'expérience des
crises récentes tend à indiquer
que la réponse est négative.
Mais
on peut aller plus loin. Car le problème de l'euro ne se pose pas
qu'en termes économiques. Au delà des agrégats,
des ratios et
autres arguments techniques,
la véritable question
est la suivante : est-il
raisonnable d'affubler d'une monnaie unique des peuples différents,
ayant des modalités de
formulation de leur contrat social
dissemblables ?
Car
la monnaie n'est pas qu'un
simple outil. Elle est aussi un
élément essentiel de la souveraineté et
accompagne l'histoire propre d'un pays. Dès lors, il est sans doute
illusoire de vouloir faire
cohabiter dans une monnaie unique
des pays dont les trajectoires à moyen terme divergent. Il
n'est qu'à voir le couple
franco-allemand - ou
ce qu'il en reste. L’Allemagne,
dont la démographie décline,
ne peut avoir qu'un objectif de long terme : parvenir à gérer
sa population âgée. Pour ce faire, notre
voisin a besoin d'engranger
aujourd'hui les excédents commerciaux qui
paieront les retraites de demain. Elle a également besoin d'une
inflation faible qui garantisse la valeur de son épargne.
Aussi est-elle attachée à une politique monétaire restrictive. La
France, elle, bénéficie
d'une démographie plus dynamique, qui rend nécessaire une
croissance, des créations d'emplois et une inflation supérieures.
Comment une politique monétaire unique conviendrait-elle à ces deux
pays ?
Encore
l'eurozone ne compte-t-elle pas deux membres mais dix-huit, dont fort
peu (sans doute aucun) ne semblent prêts à faire le saut budgétaire
fédéral susceptible de la rendre viable.
Parler
à nos partenaires
A
terme, la zone euro est
condamnée. Il
serait donc
plus raisonnable de la démanteler dès à présent que d'attendre
passivement qu'elle n'explose
dans le plus grand désordre. Encore
faut-il en convaincre nos partenaires. C'est la responsabilité de la
France que de s'y employer : en
tant que pays charnière entre l'Europe du Nord et celle su Sud, elle
est en effet la mieux placée pour dialoguer à la fois avec l'Europe
méditerranéenne et avec l'Allemagne.
Sans
doute les Allemands seront-ils difficiles à convaincre tant il est
vrai qu'un retour aux monnaies nationales entraînerait une
réévaluation de la leur, renchérirait leurs exportations et
contrarierait leur stratégie mercantiliste, donc leur intérêt à
court terme.
A
long terme toutefois,
la dernière chose dont l'Allemagne ait besoin est d'une
Europe qui bascule
dans le chaos. Située au
centre du continent, elle en
serait évidemment victime.
Exerçant le leadership
économique de fait, sans doute en serait-elle également tenue pour
responsable. Aussi ne peut-elle souhaiter qu'une spirale
déflationniste létale se s'empare de l'Europe du Sud.
Quand
à la mutualisation des dettes souveraines, dont l'Allemagne a
toujours assuré ne vouloir à aucun prix, elle a été réalisée
à bas bruit
au travers du Mécanisme européen de stabilité (MES), que la
République
fédérale garantit à hauteur de 190 milliards d'euros (et la France
à hauteur de 142 milliards tout de même !..). Une nouvelle crise
des dettes du Sud coûterait assurément fort cher à tout le monde,
y compris à ce contribuable allemand qu'Angela Merkel est pourtant
si soucieuse de préserver.
Peut-être
y
a-t-il donc là, pour la France, matière à argumenter. On a fait
trop peu de cas de cette remarque profondément lucide et
iconoclaste dela chancelière allemande lors du conseil européen de décembre
2013 :
« tôt
ou tard, la monnaie explosera, sans la cohésion nécessaire ». Puisqu'elle le sait déjà, pourquoi ne pas en discuter ?
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lundi 28 avril 2014
La « godwinisation » du débat européen
Ce texte a d'abord été publié sur le site du journal La Croix
On assiste, depuis longtemps déjà, à une sorte de « godwinisation » du débat public, notamment du débat européen. Cette « godwinisation » aboutit à ce phénomène presque systématique : on est disqualifié aussitôt que l’on tente de mettre en cause le bien fondé de la construction européenne. Ou même seulement d’en pointer les faiblesses. Exprimer un désaccord, oser formuler un doute équivaudrait, selon certains, à « faire le jeu des extrêmes ».
C’est que l’Europe telle qu’elle s’est construite fait la part belle à deux choses étonnamment complémentaires : la technique d’une part, la morale d’autre part. C’est au nom de la seconde qu’il apparaît indécent de pointer les errements de la première.
Il semble en effet que la politique ait déserté notre continent. Non seulement on est en panne de volontarisme, mais on est même en panne de projet, en panne de dessein collectif, en panne d’idée directrice susceptible de mobiliser le corps social. La construction européenne actuelle est un édifice littéralement post-politique. C’est pour cela que technique et morale y règnent sans partage.
D’abord la technique :
Son omniprésence est évidente dans cette Europe qui est avant tout est une Europe de l’économie et du droit. Le fait que l’euro, monnaie fédérale créée sans qu’existe préalablement un Etat fédéral, soit considéré comme la réussite européenne majeure, en est un signe. On a cherché à fabriquer une Europe instrumentale, en s’imaginant que la mise en commun d’un outil monétaire suffirait à créer du lien, à générer du sentiment d’appartenance. Le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat est mitigé !
On a également multiplié les institutions à caractère technique, pour ne pas dire technocratique, comme la Commission européenne, la Banque centrale, la Cour de justice de Luxembourg. Certaines, notamment la BCE ont conquis une très grande autonomie. Mario Draghi est un homme puissant. Sa voix a du poids. A l’été 2012, au plus fort de la crise des dettes souveraines, il a suffit qu’il dise qu’il ferait « tout ce qui est nécessaire » pour sauver l’euro pour qu’immédiatement, les marchés soient apaisés. C’est là une prouesse qu’un chef d’Etat ou de gouvernement de l’eurozone aurait été incapable d’accomplir.
Mais la question suivante se pose alors : si le patron de la Banque centrale européenne possède une indéniable légitimité technique, quelle est sa légitimité démocratique ? Est-il élu ? En aucune façon. Devant qui est-il responsable ? On ne sait pas. De quel intérêt général est-il garant ? On l’ignore tout à fait.
Mario Draghi est un technicien, un expert. En dépit du poids considérable que l’institution qu’il dirige et lui-même ont acquis au sein de l’eurozone, il n’est en aucune façon un responsable politique.
Ensuite la morale :
Evidemment, l’effarante primauté accordée, au sein de notre Europe, à la technocratie, est difficile à admettre et à faire admettre. Elle heurte violemment la conscience démocratique des populations. Ainsi a-t-on trouvé, pour rendre cet état de fait acceptable, un habile stratagème. On a enrobé tout cela dans un discours enjôleur et moralisant.
Et l’on abuse du recours au lyrisme et de l’énoncé de grands principes, évidemment incontestables : l’Europe c’est « l’Union des peuples libres », c’est « le respect de la dignité humaine ». L’Europe c’est « la Paix ». De sorte qu’il devient éminemment suspect de formuler une critique. Qui prendrait le risque, en effet, d’apparaître comme un adversaire de la Paix ? Ou de la dignité humaine ? Ou de l’amitié entre les peuples ?
Voilà donc pourquoi la technique et la morale marchent ensemble. L’une sert à rendre l’autre présentable. Mieux : la morale sert à disqualifier tout adversaire putatif du triomphe de la technique et à décourager, en les faisant apparaître d’avance comme scandaleux, tous ceux qui oseraient questionner certains dogmes.
Hélas, tout ceci n’a finalement qu’une conséquence : l’atrophie du débat, elle-même caractéristique de la mort du politique.
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