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lundi 1 octobre 2012

Roms versus riverains : Marseille, la guerre des pauvres

 
 



Pour qualifier l’évacuation forcée, par des habitants de Marseille, d’un campement de Roms dans la soirée de jeudi (25/09), tout l’attirail de l’infamie a été mis à contribution. De la « ratonnade » aux « milices », les ennemis de la nuance et autres handicapés du discours tempéré n’y seront pas allés de main morte. On a même parlé de « pogrom ».

Les partis politiques se sont bien sûr saisis de l’affaire. Europe Ecologie – Les Verts à dénoncé le « mépris des règles élémentaires de la justice et de notre vivre ensemble ». Ah ! Le « vivrensemble » ! Cette douce idée qui consiste à faire se serrer les malheureux les uns contre les autres et à exiger qu’ils le fassent dans le calme, dans la quiétude, et dans le strict respect de « nos valeurs » !

Quant au Parti de Gauche, capable aussi, parfois, de décevoir comme les autres, il a exprimé sans aller au-delà « sa consternation devant la propagation de la violence raciste ». Parce que cette affaire, nous dit-on, relève du racisme. C’est bien naturel : lorsqu’il se passe un truc moche sur cette triste planète, il y a toujours anguille sous roche et facho sous le boisseau.

Le PG a certes dû se gratter un peu la tête devant l’incongruité que constitue le surgissement d’une milice fasciste emmenée par un « issu de la diversité » prénommé Rachid. Car jusque-là, quand on parlait des Roms, c’était facile. La bête immonde s’incarnait à merveille dans la personne de Manuel Valls, ce « nouveau Sarkozy » dont on sait qu’il était lui-même un « nouveau Pétain » : CQFD.  Évidemment, quand la meute fascistoïde est constituée d’Arabes des quartiers Nord de la cité phocéenne, ça jette un froid. Mais enfin, les « heures les plus sombres de notre histoire » ont déjà fait beaucoup d’usage. On n’est plus à un accommodement prêt.

Des racistes donc, des factieux, des quasi-nazis, ce Rachid et ses deux frères handicapés vivant dans une cité HLM en cours de démolition. N’allons pas au-delà. Puisque leur geste est laid – qui contestera qu’il l’est ? – ne cherchons pas à le comprendre. Après tout, comprendre, n’est-ce pas déjà pardonner ?

Étrangement, l’idée n’est pas venue à l’esprit des « redresseurs de tous les torts » qu’il s’agissait d’un épisode banal de cette concurrence entre pauvres qui ne manquera pas de se généraliser, sous l’effet d’une crise destinée à durer. Et cette bataille des miséreux est le plus beau cadeau qui puisse se faire au vaste panel des puissants. Elle leur offre une occasion inespérée de s’indigner à peu de frais sur le mode « les classes dangereuses, quelle bande de brutes ». Dans le même temps, ils se frottent les mains in petto en songeant combien il est devenu aisé de diviser pour régner.
On conspue donc les sous-prolétaires marseillais, avec leur barre d’immeuble qu’on détruit pour cause de « rénovation urbaine », et eux qui font du sentiment et s’accrochent, les maroufles. Ils n’ont jamais tant ressemblé, ces gueux, à cette « putréfaction passive des couches les plus basses de la vieille société » comme disaient Marx et Engels pour définir le « Lumpenproletariat ». Regardez donc comme ils sont vils, eux qui se font justice eux même, et prennent l’initiative malheureuse de « décider de [leurs] règles et de les appliquer en toute autonomie ». Un jour, si l’on n’y prend garde, ils pourraient bien finir par exiger plus d’équité…
Pour l’heure, ils n’ont rien exigé du tout, sentant bien que la voix au chapitre ne leur serait pas accordée. Ils ont chassé de leur triste lopin, sans ménagement et sans aménité, quelques plus misérables qu’eux. On s’en prend toujours, d’abord, à ce qui gêne immédiatement. Surtout quand la proie est facile.

Las, ils s’en sont pris à des Roms sans s’apercevoir qu’ils commettaient un crime de lèse-victime en s’attaquant aux damnés de l’Union européenne. Depuis Bruxelles, on entendra sans doute tonitruer la très outragée Viviane Reding, commissaire « à la Justice, aux Droits fondamentaux et à la Citoyenneté » – et peut être aussi à la Gentillesse universelle, à la Concorde dans la béatitude et aux Bonbons sucrés. Malheureusement, elle aura un peu raison : ce n’est pas joyeux, ce qui s’est passé.

Ce n’est pas joyeux parce que voir des pauvres bousculer d’encore plus pauvres n’est jamais un beau spectacle. Mais les riverains de Marseille, posés là pour l’éternité, et les Roms de passage, errants de toujours, ne sont au bout du compte que les deux faces d’une même médaille. Ils payent tous au prix fort le coût humain de la mondialisation, comme l’explique si bien Zygmunt Bauman. Ils sont, chacun dans leur genre, les oubliés de « l’inégalité de déplacement », les laissés-pour-compte de « la nouvelle hiérarchie de la mobilité », cette grande injustice du siècle.

Cependant qu’en haut, l’élite baguenaude autour de globe, sillonne la Californie, bronze à Maurice et enquille les séminaires entre Shanghai et Montréal, en bas, les glocalisés de tout poil, sédentaires contraints et nomades obligés, se font face en chiens de faïence.  Les premiers, rivés à leur coin de terre, « doivent subir passivement tous les bouleversements que connaît la localité dont ils ne peuvent partir ». Ils en chassent donc les seconds, ces « vagabonds » qui, toujours selon Bauman, « bougent parce qu’on les y a poussés (…) déracinés d’un lieu qui n’offrait plus de promesses ».

Ainsi, les premiers, emmurés dans une immobilité qu’ils n’ont plus d’autre choix que de chérir et de défendre, rejettent les seconds dans une errance perpétuelle, qu’ils n’ont plus d’autre choix que de revendiquer comme si c’était un art de vivre. Tout cela pour le plus grand bonheur d’une bourgeoisie trop heureuse de pouvoir se draper dans  une  indignation commode, prouvant, comme le supputait Marx, combien le sous-prolétariat lui est un utile supplétif.
Pendant ce temps, « les marchés » reprennent confiance, la bourse clôture en hausse, et les créanciers de notre beau pays se satisfont des « réformes de structure » qui devraient nous permettre d’honorer notre dette. Ils sont heureux : ils ont gagné un temps précieux. Tant que les pauvres s’entre-déchirent, ils ne s’occupent de réclamer ni l’égalité, ni la justice.