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mercredi 4 janvier 2012

Aram / Morano sur France Inter : zéro partout



[ ce texte est également disponible sur Marianne2 ]

« Je ne suis pas journaliste, je suis humoriste » : c’est en ces termes que Sophia Aram a rabroué Nadine Morano, qu’elle recevait au matin du 4 janvier sur France Inter.

Il est vrai que par les temps qui courent, il vaut mieux préciser : les qualités « d’humoriste » - terme volontiers galvaudé - sont en effet, chez certains, difficiles à détecter. Ainsi, le narcissique Stéphane Guillon devrait-il prendre exemple sur l’insipide Sophia Aram, et prendre la peine, lui aussi, de préciser la nature exacte de ses fonctions au sein du Paysage Audiovisuel Français (PAF). Sa dernière prouesse télévisuelle, qui consista à « se payer » Audrey Pulvar sur le plateau d’On n’est pas couché en imitant Arnaud Montebourg, suintait tellement l’arrogance autosatisfaite et préméditée, qu’on y chercha en vain toute trace d’humour vrai.

Journalistes, chroniqueurs, faiseurs d’opinion, qui sont ces gens sans qualité qui s’autopromeuvent au grade d’« humoristes », quand le cœur de leur activité ne consiste qu’à coller strictement au politiquement correct pour les uns, ou à le fouler au pied de manière mécanique et pavlovienne, pour les autres ? Ne convient-il pas d’être drôle, pour se piquer d’être « humoriste » ?

Le problème, et c’est en cela que Sophia Aram a complètement manqué sa cible face à la Ministre de l’Apprentissage, c’est que pour pouvoir rire aux dépens de l’autre, il faut d’abord et avant tout rire avec lui, et l’amener ainsi à accepter de rire de lui-même.

Le considérer comme un adversaire est toujours possible, mais le voir en ennemi, c’est commettre un contresens impardonnable, pour qui a choisi de faire de l’humour sa profession. Oui, Sophia Aram, Stéphane Guillon, et autres rentiers de la blague triste : pour rire - et faire rire - il ne faut pas accuser, acculer, ridiculiser. Il faut au contraire savoir détecter, chez l’autre, la marque de notre commune et irréfragable humanité. Finalement, pour rire d’autrui, il faut d’abord et avant tout, l’aimer un peu : pour ses faiblesses, pour ses lacunes, pour ses travers, qui sont aussi les nôtres. Pour sa bêtise parfois, car en ces domaines, soyons sûrs que nous le surpassons souvent.

C’est sans doute parce que la littérature est le meilleur moyen de sonder l’âme humaine que les plus grands humoristes sont avant tout de grands écrivains. Pierre Desproges, qui n’a jamais autant ri du cancer que lorsqu’il s’en sut atteint, était, lui, désopilant. Glaçant, parfois. Sans concession pour lui-même, ce qui l’autorisait à être dur avec les autres. Mais c’était un humoriste, un vrai. D’ailleurs, on peut douter qu’il ait jamais eu à le préciser.

Dès lors, les grands écrivains font aussi, parfois, des humoristes de génie. Et comme certains sont prétentieux - quelle faiblesse : on pourrait en rire - ils n’hésitent pas à s’en vanter. Ainsi Romain Gary écrivit-il, avec La promesse de l’aube, l’une des plus belles histoires d’amour de la littérature française. Mais il la saupoudra également d’une magnifique histoire d’humour : « l’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive, une arme que je retourne d’autant plus volontiers contre moi-même qu’à travers le « je » et le « moi », c’est à notre condition profonde que j’en ai (…) c’est à la situation humaine que je m’en prends, à travers toutes ses incarnations éphémères ».

Celui-ci, il est vrai, aimait avant tout rire de lui-même, un art hélas totalement tombé en désuétude. A tel point qu’on l’accusa de « masochisme », et de « haine de soi ». Voilà bien une suspicion qui ne planera jamais sur la tête de nos pitres institutionnels, tant l’autodérision semble leur être étrangère. Droits dans leurs bottes et dans cet esprit de sérieux que dissimulent avec peine des boutades convenues, ils préfèrent se moquer de Nadine Morano. Celle-ci, en matière de ridicule, est pourtant très largement autosuffisante. Hélas, enfoncer des portes ouvertes ne fait jamais peur à nos « humoristes », pas plus qu’ils ne craignent de mettre les deux mains dans le cambouis de la facilité.

Pour ce qui me concerne, je suis régulièrement consternée par la vacuité des interventions médiatiques et des  « twitts » de Nadine Morano. Mais, si j’éprouve une peine bien réelle à voir un Ministre de la République discréditer ainsi la noble fonction qui lui échoit, j’ai plus de peine encore à écouter un « humoriste », du haut de sa probité candide et de sa supériorité morale, sous-entendre que Morano serait raciste, ou la comparer à Jean-Claude Van Damme. Et vous, Sophia Aram, à qui souhaitez-vous que l’on vous compare ? Un héros de la Résistance conviendrait-il, ou n’est-ce pas encore suffisant ?

En tout cas, pour ce qui est de faire rire, il nous reste heureusement toute l’armée de réserve des anonymes. Raillant sans pitié ses propres lacunes littéraires, un « twitto » pseudonymé @lofejoma disait ceci, après avoir ingurgité une salve de twitts ministériels sur le réseau social : « je suis sur Twitter depuis deux semaines et j’ai déjà lu plus de Morano que de Proust dans toute ma vie : on ne lit jamais assez Proust ».

@lofejoma, qui que vous soyez, sachez que j’en ris encore. Et pour cela, du fond du cœur, je vous remercie.

Lire ou relire :
Twitter : de qui @nadine__morano est-elle le nom ?   CLICK
Chroniques de l'arène ordinaire, le "Pendant"  CLACK
RTL : à quoi sert le pluralisme   CLOCK

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jeudi 8 décembre 2011

Je funambule, tu funambules, au Cirque d'hiver



[ce texte est également disponible sur Causeur.fr ]

On ne fréquente pas assez les chapiteaux. C’est un grand tort. Le beau spectacle « Virtuose », actuellement au Cirque d’hiver de Paris, mérite qu’on accepte, l’espace de quelques heures, d’arrêter son téléphone cellulaire et de mettre entre parenthèses le sentiment trompeur de sa propre importance. On renouera alors, pour un instant toujours trop bref, avec le charme fou d’une époque qui s’éloigne. La prouesse n’y avait pas encore besoin de l’assistance du trucage, et l’audace ne recourait pas aux mensonges des effets spéciaux.

Pour une raison un peu obscure, on croit souvent que le cirque est un spectacle pour enfants. C’est singulier. Peut-être cela tient-il à la présence des animaux ? Pourtant, a-t-on jamais considéré la corrida comme un spectacle enfantin ?

Certes, à la fin d’une « bonne » corrida, le taureau doit mourir. Et les flots de sang qu’il verse dans les spasmes de l’agonie, sont mauvais, nous dit-on, pour l’âme sensible des enfants. On se demande d’ailleurs pourquoi. A eux aussi, la mort pend au nez, quoiqu’à plus lointaine échéance. Or, comme on ne s’accoutume jamais de bonne grâce à cette idée-là, autant commencer à s’y habituer tôt.

A la fin d’un beau spectacle de cirque, en revanche, personne ne meurt. Enfin, c’est ce qu’on croit, mais il y a des exceptions. Certes, on ne périt pas forcément par les tigres, qui tendent d’ailleurs à devenir désuets : les défenseurs des droits du fauve ont dû passer par là. Si quelques bêtes sauvages demeurent au Cirque d’hiver, sous la plupart des chapiteaux, les ménageries ont disparu.

Pas le danger. Au contraire, le dépassement de soi et le goût de repousser jusqu’aux limites de l’absurde les facultés de son propre corps, y expose plus que de raison. Le risque y est pleinement et lucidement assumé, à la manière du danseur de corde de Nietzsche, qui à peine surpris de sa chute et dans son dernier souffle, chuchotte à l’oreille de Zarathoustra : « depuis longtemps, je savais que le diable me ferait un croc en jambe. Maintenant, il me traîne en enfer ».

Le cirque est le lieu où s’ébrouent mille danseurs de cordes, qu’ils soient funambules, jongleurs ou trapézistes. Ceux-là ont décidé d’échapper aux lois de la gravité, mais davantage encore à celles de la prudence. Ce n’est pas raisonnable. Ils le savent, et en rient. La chute est la fin nécessaire. Il ne s’agit même pas de l’éviter, mais bien plus de la différer. Pascal Jacob, historien du cirque, l’a bien compris, qui expliquait récemment : « n'oublions pas que le cirque est le seul espace du spectacle vivant où l'on peut mourir en direct. La chute fait partie de l'idée même du cirque : les balles du jongleur tombent, le fildefériste peut trébucher, le trapéziste rater le porteur ».

Dans la touffeur un peu âcre du Cirque d’hiver, on se rappelle cette phrase en regardant un jeune homme brun, prendre des risques non-nécessaires sur un trapèze trop haut perché. Il a du mal à achever son numéro. Il va trop loin. Il tangue et il vacille : peut-être a-t-il un peu peur ? Mais le public crie, applaudit, l’invite à risquer toujours plus. Galvanisé, l’homme-oiseau continue, et, enfin, il conclut. Il a le sourire bravache et cette arrogance que l’on ne peut qu’aimer chez un homme dont tout montre qu’il aurait préféré tomber plutôt que renoncer. Le rythme cardiaque - le sien, mais aussi le nôtre - décélère doucement. On dit souvent du cirque que c’est un « enchantement ». Quelle idiotie : c’est terrifiant.

Au Cirque d’hiver, il y a aussi des jongleurs. Ils sont jeunes, fiers et inconscients. La vie, tapageuse et déraisonnable, coule à gros bouillons dans leurs corps si beaux, si agiles. Ils utilisent des balles, des quilles, des diabolos, en nombre toujours trop grand, de sorte que parfois, ils leur échappent. Ils demeurent pourtant - ou feignent d’être - assez sûrs d’eux, pour ajouter toujours une balle : la balle de trop, celle qu’on n’attendait pas.

Peut-être, dans le secret des coulisses, ont-ils essayé en vain d’en ajouter davantage ? Au cirque, tant qu’une limite n’est pas atteinte, c’est comme si elle n’existait pas, et aussitôt qu’elle est franchie, il convient de la repousser. Romain Gary, l’écrivain-jongleur, explique cela dans La promesse de l’aube : « Je jonglais avec tout ce qui me tombait sous la main (...) je me sentais aux abords d'un domaine prodigieux, et où j'aspirais de tout mon être à parvenir : celui de l'impossible atteint et réalisé (…) Mais un fait brutal s'imposa peu à peu à moi : je n'arrivais pas à dépasser la sixième balle. J'ai essayé, pourtant, Dieu sait que j'ai essayé (…). Ce n’était pas un défi. C’était une simple déclaration de dignité ».

Celui-ci savait mieux que tout autre que la dignité se conquiert au prix de l’effort le plus outrancier, le plus absurde, le plus démesuré. Mais il savait aussi combien cela est inutile, dérisoire, presque pathétique. Peut-être n’en est-ce que plus nécessaire ?...

Avec ou sans vos enfants, allez voir les fous volants du spectacle « Virtuose », au Cirque d’hiver. « Du danger, ils ont fait leur métier. Il n’y a rien là qu’il y ait lieu de mépriser » : ainsi parlait Zarathoustra.

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